LIVRE V
Il est diflicile d’étro plus clair et plus explicite que ne l’est ici Photius dans les accusations qu’il élève contre l’auteur daslli/polyposes. On voit qu’il a lu l'ouvrage dont il parle, qu’il l’a jugé par lui-même et en a noté toutes les erreurs. ]Maisla nature même de ces erreurs, leur nombre, leur gravité, aussi bien que la précision avec laquelle Photius les a relevées et définies, sont autant de motifs qui non-seulement permettent de conjecturer mais autorisent à affirmer que le patriarclie de Constantinople n’a eu certainement .sous les yeux qu’un exemplaire interpolé ou falsifié de l’ouvrage de Clément.
Et d’abord c’est une chose digne de remarque, que nonseulement Eusèbe et saint Jérôme, qui, eux aussi, avaient lu et analysé \es II ypoty poses avant Photius, non-seulement ne parlent point de ces erreurs, mais au contraire rendent le témoignage le plus favorable à l’orthodoxie de cet ouvrage*. Comment n’auraient-ils pas vu ce qu’a découvert Photius, ou comment auraient-ils pu le voir et garder le silence? Dira-t-on avec le P. Petau, cité par Benoît XIV*, qu’Eusébe, favorable à l’arianisme, est par liv même suspect dans le jugement qu’il a porté de Clément? Mais, outre qu’il y a autre chose que l’arianisme dans les erreurs relevées par Photius, saint Jérôme, qui partage l’admiration
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p9it ro a>TOû 7T/9i«ai7Tov ÙTiOÂpi^tli. *. T. À. (Photius, Bibl, oud*j 100-111-)
* E»aiv ol èntyt/pottUvoi unorifn<à'Stùtv «vroû \àyot’ iv oTs ôvopxoTÏ ù; o'tfl'zTX*isw Toij navraciv9o ,ttv»;,u9v^vii, rt x'jr-i'j y/sdt«Mv, X7i nxpxoôtut imOiug^
^Euseb., Ilist. eccL, lib. VI, câp.xiii.— Cf. lib. XIV.) — Fcnintur ejua volumina, pîennquf ernditionis et eloquentiæ, tam de Scripturii divinis, ftKim de sæcularis Utteraturæ inttrumento, e quibtut ilia $unt Irpoftaxiti libri octo. t.»z9T;/;T4*9»fiüv îihri octo. (Hier., De Script, ercles.f § 4:2.)
» Bu»., t. VI. p. 12(1.
400 CLÉMKNT n’Al.EX ANDHIE. i
d’Kiisôbo pour le docteur alexandrin, nV-tait pas arien. autres Pères de l’Église, qui tous ne peuvent se tasser d( vanter son érudition et qui .sont muets !^ur ces prétendu?; erreurs, n’étaient pas non plus livrés à l’arianisme. Enlin.fi c’est là un argument sans réplique, les erreurs quiluisml reprochées dans les Jlypotyposes, telles que la pluralitéè; Verbes, le docétisme, la création du Fils dans le tenfs l’éternité de la matière, etc., sont formellement réfutéespir Clément dans le Pédagogue et dans les Slromates. Photins en a fait lui-même la remarque : aussi n’est-il paséloi^ de la pensée que l’exemplaire des Ilypolyposes quilarar. sous les yeux aurait été falsifié par les hérétiques’. •
Rufin ne croit pas qu’on en puisse douter. Il n’hésilfps? à déclarer que les Uypotyposes de Clément ont eu le sort que la plupart des ouvrages de son disciple Origén?;
• Clément, prêtre d’Alexandrie, dit-il, et docteur de cfiK « Église, enseigne dans presque tous ses ouvrages que Ifi « personnes de la Trinité ont une seule et même gioiff'
« une seule et même éternité; et cependant noustromos
• dans ses livres certains chapitres où le Fils de Dieu
« dit créature. Est-il croyable qu’un si grand homme, 9 « catholique, si érudit, ait enseigné le pour et le conré « ou écrit sur Dieu des choses qu’il serait impie, jeneà'
« pas de croire, mais simplement d’écouter *? »
Cette œuvre de falsification accomplie par des mais: hérétiques s’explique d’autant mieux, que la méthi^ adoptée par Clément d’Alexandrie s’y prêtait davauU?' |
1 Photius, Bi6ï. l.l, .
• A/#’.Tan<innu< pr^shyter. et mayister iJlius EcchsiSj ^
pene libris suis Trinilalis yloriam, afque ætemitaiem unam ynat, et interdum inveyamus aîiuua in tihris ejus capitula creaturum dicit. ^Cumquid credihile est de tanto viro^ tam m otnnious ( tam erudito. ut rel sihi contraria senserit, rel ea qus' de Deo non sed veî audire quidem impium est, scripta reh'qverit ? (Hnf., J-*"libfor. Orig., t. 1, p. 494.'
LIVUK V.
Le docteur alexandrin ne se contentait pas, dans ses écrits, d’exposer la doctrine catholique. Sur chaque article du dogme il mettait en regard de l’enseignement de l’Église, les opinions diverses des héréticiues et des philosophes dont son immense érudition lui avait acquis la connaissance. Il faisait ensuite la part du vrai et du faux dans ces opinions, et arrivait par cette discussion et par cette élimination de l’erreur à la démonstration du symbole catholique. Cette méthode que nous lui voyons recommander et pratiquer dans ses Slromatcs, il la suivit probablement dans ses Hypolyposcs, dont l’objet, comme nous le disent Eusèbe et Photius, était l’interprétation des Écritures tant de l’Ancien que du Nouveau Testament. Conformément k scs principes et aux exigences de la polémique il dut, dans cet ouvrage, exposer, pour les réfuter, les diverses interprétations de l’Écriture au moyen desquelles les Gnostiques cherchaient à propager leurs erreurs. C’est ainsi qu’on s’explique comment les J: c/atrcmenienls dont parle Cassiodore, et les fragments publiés par Potter k la suite des ouvrages de Clément, sous le titre de Extraits de Tliéodote et de Choix des écrits des Prophètes, ont pu être attribués au docteur alexandrin. Il est possible en effet qu’ils aient été tirés .soit des Hypotyposcs, soit de quelque autre ouvrage de Clément, par la main d'un faussaire hérétique, lequel en aura fait disparaître la réfutation qui leâ accompagnait, afin de faire passer sous le nom vénéré du maître d’Origène des erreurs qu’il condamnait '.
Quoi qu’il en soit du mode dont la falsification des Hypolyposes s’est accomplie, le fait lui-même ne paraît pas contestable, et les preuves que nous venons de produire nous
' Cf. I). Calmct, HUI. univers., lib. LVI, t VI, n” lüG cl lOÎ.
CLÉMKNT D’ALEXANDRIK.
autorisent à conclure avec Mtelher et la plupart des critiques inodcrnes, tant protestants que catholiques : « Il est p!iï « que probable que cet ouvrage a été falsifié par des « hérétiques »
Dans cet état de choses, il n’est pas possible, en saint critique, de tirer du témoignage de Cassiodore et de Photiuv touchant les ouvrages perdus de Clément, un argument it; quelque valeur contre l’orthodoxie de cet illustre docteur.
Clément oITre-t-il plus de prise à la critique dans ceoi de ses écrits que le temps a heureusement respectés? 11 faut distinguer entre ces écrits qui sont, on le .sait, VExhortalion aux Grecs, le Pédagogue, le petit traité qui a pow titre : Quel riche sera sauvé? el enfin les Stromales. Les critiqui's tant anciens que modernes sont à peu près unanime pour louer sans restriction les trois premiers ouvrags;. Photius, d’accord .sur ce point avec Eusèbe et saint Jéroin?, parle de la manière la plus favorable du Véilagogue e\ de Y Exhortation atix Gentils -. Doehne, l’un des critiques roodernes les plus contraires l’orthodoxie de Clément, rvconnaît aussi que ces deux ouvrages ne contiennent rien qui ne soit conforme à la doctrine catholique et il tire merw de ce fait la conjecture inadmissible que le savant prètn d’Alexandrie avait deux enseignements, l’un commun, e.\otérique, l’autre particulier, é.sotérique, prétendant quecett.’ hypothèse est le seul moyen de concilier les contradictioa' que l’on trouve dans ses ouvrages
* Pa/roï., t. II, p. 38-
* Ps'iiagomts, consrriptus. i'Unin moresque informétt :
aJium ifuemiiam priemUtit, (idjntujitque singularetu librum (l’Exhortalion , Gentium refellit tmpietatem. S’ihu imtem simUehabfut hiomnes mm
sihus, qttando et sfoUdis iUis ac hlaspheniis npiuionibw omnino raeent. g dirtio ipsa, iri hi% (tondhr ad tetnperatiim quftmdam gravitntem non nne j*~ cunditate adsurgit. et varia quæ in eis est, rcrum cognitiO;, nihtt hahet nus conveniens. 'Photius, I. r.
* Üouhne, />e Tv*»», p. CH-76.
LIVHK V.
4fi3
Quant au petit traité Quis dires salvelur? que Fabricius -ppclle un livre pieux et tout à fait ditjne d’étre lu^, il est cHenient remarquable que Reuter n’Iiésite pas à déclarer ju’on trouverait difficilement dans les écrits hennéneutiques les Pères de l’Église une interprétation aussi sage, aussi uclicieuse du passage de l’Évangile qu’y commente le doceur alexandrin *.
Dans ces trois ouvrages, la doctrine de Clément ne lilTérant pas de l’enseignement commun des Pères, le doute le peut subsister que pour les Stromates ^ ; et c’est en efl'et ‘oiicbant l’orthodoxie de quelques passages de cet écrit que SC partagent les opinions.
D’une part, Pbotius tout en reconnaissant que les Stromales, loin de reproduire les erreurs qu’il reproche aux 1/ t/pot ijposes, en sont au contraire sur |)lusieurs points la réfutation, ajoute cependant qu’on y trouve quelques propositions malsonnantes A sa suite plusieurs théologiens au nombre desquels Benoît XIV, le père Petau, Bellarmin, Aubert le Mire *, outre quelques auteurs plus récents «pie nous avons réfutés ailleurs, ont signalé certains passages qui leur semblaient erronés.
D’autre part, les savants bénédictins Le Nourry, Ccillier,
* hibr^im jtium et }ectioneimprimis diynum. qui inxcribitur Tii ô 7:A9Ù9i9i. ^Fabric. /iifc/. lib. V.)
* Tn prrstajitisfiimo . iini iuscribitur (^uix divex snlvetur?... Xon facile quis inreniatur Ecclexi^ cathfuirse pnter. qui de eo Scriptutr sarræ loco... tam sanum quam (^Icmens Alejcandrinus jmiieinm cîonitus sit. Keuter, C/fm. Alex. Theal, moralis. p. 36.)
^ Nous ne parlons ni des K.vcerpta ex scripHx TheodoU, ni des Eclng.v ex sertpturis prophetarnm. ouvrages dont l'authenticité est plus que dou-> teu«e.
* aGt>; ot r, rCiv IzGcpxri'üv JîiOo{ in'xy'Ai n'jyf jycôiÿ oiaiauÇacvft, oj pivzGtyt
futr.tp ai ' , û't'ix xat r.f’ti tw* ixtî div.p’kyfix'xi* J^hot., foc.
dl.)
* liulK, n. lîb et 128.— iVoH dexuuf. dit Bellarmin, m hoc in^igni auctore geuicntir niiquT qu.T errorevi ttapiuuf. qunt in lihris noxtris controversiarum ntitavimuH. etc. — IJimm nutnn scnlfnh.r tll.v ah furretins insertx xint, ut altqui pic vredunlj oui atutijci mut e humnno iwcidcrint , lynoramu»-
m n.KUKXT U ALKXAXDIUE.
Caliiiot, les Büllandisles, le père Annal et beaucoup d'aulne auxquels on peut ajouter, parmi les modernes, Mœhleretle savant évêque de Grenoble, se sont appliqués non sans succès à démontrer, qu’à part certaines opinions singulières qu'on trouve dans presque tous les premiers Pères ^ l’Église, il n’y a rien dans les écrits qui appartiennent certainement à Clément et particulièrement dans ses 5tro/nata, qui ne puisse être interprété dans un sens rigoureusement catholique. L’exposition de leurs preuves et la discussion des textes nous entraineraient au delà des bornes que nous nous sommes tracées dans cette étude. Nous remarquerons seulement que le texte principal qu’invoque le père Petau et que reproduit Benoît \IV pour établir que Clément n’admettait pas l’égalité et la consubstantialité du Fils avec le Père ‘ ne prouve rien , comme l’a victorieusement démontré, après dom Le Nourry, le vénérable et judicieux auteur de Y Histoire du dogme calholigue^.
Il reste toutefois une objection grave contre l’orthodoxie du savant prêtre d’Alexandrie. Nous voulons parler du décret du pape Gélasc, qui met les ouvrages de Clément au nombre des livres apocryphes. Ce décret, que nous lisons dans la collection des Conciles du chanoine Bini fut porté dans le concile de soixante-dix évêques tenu à Rome l'an Ù9à, et présidé par le pape Gélase. Le but que se proposait le souverain pontife par la célébration de ce concile, dit Baronius*, était de maintenir dans toute sa pureté la communion et l’unité de l’Église catholique. A cette fin, non-
* PtfMrtus, tomo II Thrologicorum Dogmatum, lib. I, cap. iv, num. I,
C/emen/m xngilïat : t IÇatnram, ait, FiUi omnipoienti Deo ntimam eu»; Platonûi et ,<4nam dogmatis indolent sapit. » p. Htî.)
* Voir le chapitre précédent, p. 44U, aq.
* ConriUn Sererini Binii, t. U, p. %4. Cologne, 1606.
* Anii. Kcclet., ad «rin. 494, t. VI, p. 490