CHAPITRE II
4« U révéUlioii.— D« U ooauuUMao«« 4» DImu
La question de la nécessité de la révélation, nœud de toutes les controverses religieuses, se peut ramener à cet unique problème : la connaissance de Dieu.
• Le principe immuable et le fondement principal de la « vie de l’àme, dit Clément d’Alexandrie, est la science « du Dieu qui est véritablement et qui dispense aussi le> • choses qui sont véritablement, c’est-à-dire les bien^ « impérissables. L’ignorer, c’est la mort. .S’efforcer de « connaître ce qu’il est, qu’il est éternel, qu’il est le prin- « cipe de tous les biens, qu’il est le premier et élevé au- « dessus de tout, qu’il est unique, et ainsi se l’approprier « par la connai.ssancc et par la démonstration, c’est le plu? € grand, c’est le principal des enseignements utiles à la « vie, celui qui tout d’abord doit être inculqué à l’àme *. >
En plaçant si haut la question de la connaissance de Dieu, Clément ne faisait que commenter l’enseignement du Maître * ; et non-seulement tous les docteurs chrétiens ont pensé comme l’illustre chef de l’école d’Alexandrie, mais tous les vrais philosophes n’ont jamais eu, à cet égard, d’autre sentiment. Dans tous les temps et cher toutes les nations, la question de l’existence et de la nature
1 Quû (firei «alrefur, VII, p. 939
* Hmc est vita æterna,ut cogmseant te Deum foltim rerum... Joan. XVII, U.
LIVKE III. 147
Üvine a été considérée comme la première que doivent se loser l’intelligence et le cœur de l’homme. Le peuple est ci d'accord avec les philosophes, la science avec le sentinent, et le poète n’était pas seulement l’interprète de la ihilosophie, il était l’écho de la nature humaine, quand il .'écriait : « Heureux qui est parvenu à connaître la cause * première des choses »
L’expression de Clément est donc aussi juste qu’énergique : la connaissance de Dieu est pour l’homme une ]uestion de vie ou de mort, et par conséquent son premier tiesoin, comme son premier devoir *. Dès lors la possibilité de cette connaissance ne peut être l’objet d’un doute, et ce n’est point sur le fait, mais sur l’origine et le mode dont Dieu peut et doit nous être connu que porte le problème que nous avons ici à discuter et à résoudre.
L’homme, abandonné aux forces de sa nature, aux Imnières de sa raison, peut-il sc sauver de l’ignorance absolue de Dieu? La philosophie peut-elle, par ses propres ressources, .soulever le voile qui couvre et cache à nos regards le mystère de l’existence et de la nature du premier principe? L’homme raisonnable trouve-t-il dans sa conscience, dans sa raison et dans la nature visible, des moyens capables de l’élever jusqu’à Dieu? Ses ressources naturelles sont-elles suflisantes pour lui faire connaître Dieu, autant qu’il peut et doit être connu? L’homme est-il en droit de repousser comme inutile et superflu tout secours qui lui viendrait d’ailleurs et de plus haut que la nature? La raison et l’expérience ne démontrent-elles pas au contraire que l’homme réduit à ses ressources naturelles ne P6ul ni chercher Dieu ni le trouver, tel que Dieu peut et
Félix (|ui potuit rerum cognoecere ceusu. 'Cf. Sirom. V, 10, p'. 084.
(VtRuae.j
148 CLEMKNT D'ALEX ANDKIE.
veut être trouvé, s’il n’est aidé d’une assistance spécial par celui qu’il cherche?
Répondre à ces questions, c’est résoudre le problème 4 la révélation. Quelle est la réponse qu'y a faite Cléroei! d’Alexandrie?
Cette réponse, nous la connaissons en partie 11 noit reste à l’exposer tout entière, et à déterminer comment et dans quelle mesure le docteur alexandrin jugeait nécessain la révélation proprement dite.
Que Dieu existe, ou, en d’autres termes, qu’il y ait audessus du monde et de l’homme une nature intelligente ei sage qui ait produit l’homme et le monde, qui les consem. qui les gouverne par sa providence, et les dirige à ses fias c’est aux yeux de Clément une vérité première et si inauitestable qu’il ne pense pas qu’on la doive prouver. « C est- « dit-il, une conduite criminelle de demander des preuvo t de l’existence d’une Providence divine. Et à cause dt
• cela peut-être ne faut-il pas s’efforcer de la démontrer, « d’autant qu’elle est manifeste par l’art et la sagesse qui « reluisent dans tous ses ouvrages. Et celui qui nous > € départi l’être et la vie nous a faits participants de 1» t raison, afin que la raison fût la règle de nos jugemen!.- « et de notre conduite *. Oui, l’homme est tel par sa ru-
• ture, qu’il est en relation d’amitié avec Dieu. Et coron» « nous appliquons chaque animal aux choses qui con- « viennent à ses aptitudes naturelles, ainsi considérant en « l’homme qui est né pour la contemplation du ciel et qui « est une plante vraiment céleste ce qui lui est propre ei « ce qui l’élève au-dessus des animaux, nous l’exhorton- « à se procurer la connaissance de Dieu®. »
* V, liv. Il, c. III, p. 107.
* 5(rom. F, 1, p. 646.
* CoHorl. ad gent.f p.80: yajo 6 oivBpbà-noi oUtitH €;ff(v Ttpèç $tév. *. r.*
UVRF. III.
Ainsi, selon notre docteur, non-seulement l'homme peut .'onnaître Dieu, mais la l’acultf^ de le connaître est le ca- •actère distinctif de sa nature, ce qui le sépare essentielement des êtres sans raison.
Clément nous a dit ailleurs ‘ comment l’âme s’élève lalurellement jusqu’à Dieu. Elle le connaît de trois malières différentes, par intuition par déduction
5ia^ao-u) , par sentiment (-eptbx'riç), modes qui corresponlent à trois facultés distinctes, l’intelligence (voû;), la raison et la foi ou le cœur (m'an;). Par ces trois facul-
és naturelles, dont les deu.x secondes ont leur point de départ et de retour dans la première, Tàme saisifDieu :omine être absolu, comme le principe de tout ce qui existe hors de lui, comme la source de tout bien et de toute félicité.
L’illustre maître d’Alexandrie pensait donc qu’une certaine connaissance de Dieu, consistant à savoir qu’tV est, que ce monde est son ouvrage, et qu’t/ gouverne tout par sa providence, ne surpassait pas les forces de la raison humaine, et ne supposait pas nécessairement un secours surnaturel de Dieu.
Mais ici se présente une difficulté qui demande à être éclaircie.
Clément, qui enseigne, comme nous venons de le rappeler, que « s’approprier Dieu par la connamance et par
• la démonstration, c’est le principal des enseignements
• utiles à la vie*; » que « l’existence de la Providence est ■ manifeste par l’art et la sagesse empreints dans ses ' ouvrages*, > semble affirmer ailleurs que Dieu estabso-
' r. liv. Il, ch. III. p. 113 sq.
■Cluu die. lolc., p. 939.
' Sirom. V, 1, p. (!4(î.
150 CUKMENT D’Al-EXANDRIE.
lument inacrpssible à la raison humaine, qui ne peut, pr ses forces naturelles, ni le concevoir, ni le comprendre, a même en démontrer l’existence. Et non-seulement Clénw :: affirme cette impuissance de la raison relativement à b connaissance de Dieu, mais il s’efforce d’en expliquer lecauses, parmi lesquelles il met au premier rang not^ nature elle-même.
Ainsi, il enseigne que le principe de toutes choses es difficile à trouver et que Dieu s’éloigne sans cesse d; celui qui le cherche * ; il affirme que l’existence de Die, ne peut être proprement démontrée ; que Dieu ne p« être l’objet d’une connaissance scientifique*; qu’il es incompréhensible parce qu’il est immense, infini, et comirif tel ne peut être connu qu’à lui-même ® ; qu’il est inefTabIr. innommable, de sorte que tous les noms que peut lui donner le langage humain ne sauraient exprimer ce qu’il est t Reste donc, conclut-il, que nous connaissions celui qn. « est inconnu par la grâce divine et par le Verbe qui seu. « est en lui*. »
Pour comprendre le sens précis de ces affirmations, f montrer en quoi elles se concilient avec sa théorie, a apparence contradictoire, sur la connaissance naturelle d? Dieu, il est nécessaire d’exposer avec plus de détail 1« raisonnements du savant maître d’Origène, et les divers rapports sous lesquels il a envisagé cette question souveraine.
Au second livre des Stromales, Clément voulant démontrer contre les philosophes païens que la doctrine chrétienne, ou, comme il l’appelle, la philosophie barbare, bi«‘i
' Slrom. Il, 2, p. 431.
« Ihid. /, 12, p. 69.^;— IV. 2.’). p. 635.
> Ibid. V, 12, p . 695.
* Ibid. p. 696.