I.IVRK IV
iV>
»(lople-t-il la ilortKine au>?i bien que le langage? on serait de le croire en lisant le passage suivant, (évidemment aspiré par la morale du Portique.
Parlant de la nécessité de la foi et de la science dans 'ordre du salut, Clément s’exprime en ces termes : « De I même que les devoirs moyens procurent .simplement le r salut, tandis que le devoir parfait a pour récompense un I salut parfait lui-niéme ; ainsi, toute action du gnostique est une action de vertu parfaite, au lieu que celle du
I simple fidèle est une action qu’on peut dire moyenne, parce qu’elle n’est pas faite encore conformément k la raison, et n’a pas la parfaite rectitude (|ui procède de la science. Par contre, toute action d’un infidèle est péché, t»r l’Écriture en.seignc qu’il ne suffît pas de faire le bien «soi, mais qu’il faut de plus se proposer une fin de son irtion, et agir sous l’influence de la raison '. Car la même «tiona un caractère bien différent, suivant qu’elle est fcitepar un motif de crainte ou par un motif de charité, '« bien qu’elle procède de la foi ou de la gnose*. »
II est évident que Clément s’approprie , dans ce pas-
la distinction établie par les stoïciens , entre le fcsirparfait (xaropôwua) et le devoir moyen (xx6f,Kov, [ié<m
Jlîpplique aux œuvres du gnostique et du simple fidèle ^ence mise par ces philosophes entre les actions du ||i(t celles du commun des hommes. 11 énumère trois d'actions : la première, qui est parfaite (z«ro6- ^8/,est celle des Ames gnosliques, qui agissent conformé-
Vit 13i P» : *ü«nj,o ovv rà t£»v irtiv, t6
ojrùtf xxi riv.sx ^1/ xxr^jsdwusr
«tïTWt» 4»rO&$9l*Mt 'ri. K. T. X.
'•Vir, 17, p. é,r,.
i'rti l’LÉMKNT D’ALKXANUKIH.
ment ù la raison et à la science ; la seconde, action moyaae -f/iii:), est propre au simple fidèle; enfin lalroiàèi». le péché (iuetpTnux), est celle des païens. Ceux-ci, tant qu'fc demeurent dans l’infidélité, ne peuvent se sauver parle«> œuvres. Les fidèles, au contraire, peuvent accomplir te œuvres (jui suffisent au salut. Enfin les âmes gnoiliqo». connai.ssant les causes et les motifs de leurs actions, ss lèvent à la pratique de la vertu parfaite, et par conséqara: à la perfection du salut .
A ne considérer que ces textes de Clément, il faudraiire connaître que, non-seulement le docteur alexandrin adopte le principe de la morale stoïcienne, qui consiste à posert science comme fondement de toute action vertueuse et p»rfaite, mais encore qu’il sc rapproche du Gnosticisme hér?tique par sa classification des œuvres dans l’ordre du sain.
La difficulté s’augmente d’un troisième trait de resser.^ blance entre la morale de notre saint docteur et celle Portique.
L’on sait que, pour les stoïciens, la perfection de laverta n’était compatible avec aucun trouble de l’àme. Pour etn> véritablement sage et s’élever à la perfection de la vertu, ce n’était pas assez, selon ces philosophes, de réprimer li^ émotions de fàmc, telles que la tristesse et la joie, le?pf' rance et la crainte, il fallait, de plus, les étouffer et truire comme des riialadies morales contraires à la raij»' C’est du moins ainsi (juc Cicéron et saint Jérôme ut' compris et nous représtmlent l’apathie stoïcienne *.
I ricer., Acad., lib. I, c. XI : Cumque perlurhationcm '
mine «on tollerent, naluraque el condoUscerc et extimescere et cerent, $ed ea conirahereni in angustumqne dedueerent . Zeno his oi»»** murhii voluU carere sapienlem. Cumque eat perlurbaliones ^
etae dicerent et rationia expertea, attaque in parle Bnitni lupidilaler». tionem eoUocarent : ne hia quidem aaaenliebahir : nom et perturbaliq"^^^ tarin* e**e putabat opwionnqtirjuiHno aunripi et otnntiim
LIVRK IV.
Les diiosti(|ues hérétiques enseignaient, à leur tour, le l'homme spirituel devait s’afl'ranchir de tout le sensiî, se séparer, non-seulement du corps et de ses passions, lis encore de l’aine et de tous ses mouvements, afin de ([lier uni([uenient à la conleinplation de l’Èlre divin.
Ils établissaient la nécessité de cette séparation sur des incipes dilTérents, suivant la secte îi laquelle ilsapparfeient. Les uns prétendaient (jiie le monde créé et sensible lit rreuvre d’un démiurge dilVérent ou même contraire I grand Dieu dont ils se glorifiaient d’avoir seuls la conlissance. Les autres, sans admettre un créateur, ou plut un artisan de ce monde dill'érent du vrai Dieu, enseilaient que la matière première (v).-/;) renfermait une alice telle que le Dieu souverain lui-mème n’uvait pu enîiement la surmonter. De la diver.sité de ces principes ils ■aient cette con.sé([uence comnuine ciue l’esprit (ocGua), 3 ni(5me nature (|ue Dieu dont il était une émanation, délit, pour s’unir à son principe, se dégager de tout ce qui j était étranger, c’est-à-dire de tout le créé, de tout ce ni participait à la matière, et par conséquent, du corps et î ses pa.ssions, de l’ànie et de ses mouvements. Une fois ‘‘gagé de la matière et uni à Dieu par la contemplation, homme spirituel, le gno.'tique, n’était [)lus solidaire de ce
afra^ur esse inatrem tmmoderatain quamdam tnlemperantiam, (Cf. Acad., IV. )<-^Saint Jérôme dit à son tour (/mt. EpUt. ad Ctesiphonem) : Jllt enim /oûr qux Gratci appeHnnt not pertuTbationes vessumus dicere, raritu^
videlicet et gaudium, spem et meium, quorum at4o præientia, duo futura m(. adterunt e.rtirpari pos^e dcmentibu^. et iml/am fibram radicemque vittoin homine omnino residere. meditatinne et assidua earercitalione virtvlum. 'D dit oncure dans son second livre contio Pélagiens : Quatuor sunt •Tturhationes. quibtis genus vexatur hominum... quihus ad perfeetum carere txla ttoicoi, Zenonem videiicet et Chrysippum, possibile est : juxta Peripateti’ >>s au/em et difficile et impossibUe, cui sententix omnis Schptura* sanctg conrntit auctoritaj. — Saint Augustin croit, au contraire, qu'il n'y a qu'une ue«iiun de mots entre les stoïciens, les platoniciens et les néripatétiens, touchant celte matière, ci il appuie son opinion sur Cicéron rt lulu-Gelle. Cité de Dieu, liv. IX, ch. »v.
CLKM K N I’ I ) A LKX A N L) U1 E.
qui se passait dans les régions inférieures de fàme et du corps, et, tout en lâchant la bride à l’étre composé, à l’animal vivant, il demeurait étranger à ses passions comme à ses actions les plus honteuses.
On ne doit pas s’étonner, après cela, que Clément ail mis la plus grande énergie à combattre ce prétendu spiritualisme de la gnose hérétique, qui ne semblait mépriser la matière que pour donner aux passions le droit de se produire et de se satisfaire plus librement.
Mais, en combattant ce spiritualisme mensonger dont les principes étaient aussi faux que les conséquences désastreuses, le docteur alexandrin semble se rapprocher des stoïciens dans la manière dont il comprend l’ascétisme chrétien. La continence (r/xparsta), ou reinpire sur les passions, est scs yeux la condition indispensable et comme le premier degré de la connaissance et de la vraie vertu, qui n’atteint sa perfection que dans l’exemption de tout mouvement passionné de l’âme, ou dans l’apathie. k\m, pour Clément, comme pour les stoïciens, l’apathie est un des caractères, ou plutôt l’état de la parfaite vertu, ou de ta vertu gnostique. « Le gnostique, dit-il, le chté- « tien parfait, doit être exempt de toute espèce d’allec- • tion, ou de passion de Pâme. Car la gnose produit l’exer « cice de la vertu, et l’exercice produit l'habitude ou t « disposition immuable. Or, cette disposition ne modèr « pas seulement les passions, mais elle produit l’apathie « L’apathie suppose ainsi l’extirpation complète de la con « cupiscenco '. »
Ces paroles résument la théorie de Clément sur Vapalhit
* Strom.VI, 9, p.777 : üjsa rèv ’/vwiTtxôv ii.uîv r»
Vj ïtTTflkïTaîCÿ 05 toctoi Icyv.Znxt d-j irraÇifarv xaîssvt
-«vTiXiW 4îTt9>uia,*
UVKt IV.
Essajons d’eii saisir le véritable sens. la;.s Gnosliques, nous l’avons dit, prétendaient que la vertu de l’homine était tout entière ce qu’était sa nature; que l’honime était bon ou mauvais, suivant que sa naissance le prédestinait au bien ou au mal. J.e disciple de saint Fantènc combat et réfute énergiquement ce principe fataliste. 1/homme, ré- |)éte-Uil souvent, ne naît pas vertueux, mais capable d’ac- (fuérir la vertu C’est en ce sens qu’il adopte l’interprélalion scripturaire de quelques docteurs clirétiens, d’après lesquels l’homme a été créé à l’image de Dieu pour devenir semblable à lui : de sorte que sa ressemblance avec Dieu, en germe dans sa nature, ne se développe et ne se forme que par les progrès qu’il fait dans la vertu Cette vertu acquise, en quoi consiste sa ressemblance avec Dieu, riiomme peut l’obtenir par la grâce du Sauveur, mais non pas sans des efforts personnels et constants contre les obstacles qu’il trouve dans les passions auxquelles tous
les hommes sont assujettis pai- leur nature et par leur corps.
Tous les hommes, en elfet, trouvent dans leur nature (leux forces contraires, et comme un double principe qui Importe, l’un vers le bien, l’autre vei’s le mal. .Si, d’une part, ils naissent avec des dispositions naturelles à la vertu, de l’autre, ils sont naturellement sujets aux passions*. Ce principe ou le .siège des passions, c’est le corps, ou l’âme corporelle («taujtrczÿ, ja»//), l’esprit charnel, privé de raison
■ Sirom. VI, 11. p. 78S.
HMti. If, \i, p. 409. Au nombre de oes docteurïi, que ne nomme •pu Clément, on peut citer saint Irénée, Adv. hrr., v. H . Imaginem gui- (^omo) tn Jtimiit/udinem vero non, n*ïfumen*per spirifum.
EtTertnlUen : Re«hfui4ur Homo ad limtlitudinem ejuM, qui rétro ad tnut^’nefn fmngo in effigie^ eimilUudo in »iernitate cennetur. (De
* Strom. IJ, 18, p. 171 : 'K 9i
OLEMEM Ü ALEXANDUlt.
(meûfjix x/.oyov, axpy.ixov *). Ce principe matériel est op|Wsé dans ses tendances à la partie principale de l’homme, à l’esprit (v^ü;) , ou à l’àme raisonnable ().oyuïi € L’homme peut être comparé au Centaure de la fable, et « se compose de deux parties, l’une douée, l’autre privée « de raison : l'àini! et le corps. Le corps travaille la tem> « et tend vers la terre ; l’àme s’élève vers Dieu et, instruite « par la vraie philosophie, elle s’efforce de rejoindre ses . célestes sœurs, affranchie des passions du corps , du « travail et de la crainte »
Le corps est donc la prison de l’àmc "*, l'obstacle de la vertu et la cause du péché. De là, pour l’homme vraimeni spirituel et vertueux, la nécessité de le combattre et de le mortifier. « Le gnostique, dit Clément, connaît le sens de « ces paroles : Vous ne pouvez être mon disciple, si mus
• ne /laissez votre père et votre mère, votre âme elle-même,
• et ne portez ma croix Car il hait les affections char- « nelles, qui nous captivent par les attraits puissants de la « volupté, et méprise avec un grand courage tout ce qui « engendre ou nourrit la chair. Il lutte aussi contre l’àme
• corporelle, et met un frein à l’instinct sans raison et ré- « volté contre elle ; cai’ la chair convoite contre F esprit, « et l'esprit contre la chair Enfin il porte sa croix, c’est- « à-dire qu’il porte avec lui la mort, ayant, dès cette vie, « renoncé à toutes choses C’est lorsqu’il s’est rendu
• maître des passions de la chair, que l’esprit (ti rlysuo- 1 vi'/.6v) règne avec un souverain empire. Le précepte : Tu
• ne convoiteras pas, veut donc dire : Tu ne seras pas l’es-
' aiium. VI, le, p. tm.— vu. lî. u. sso * Ibid. IV, 3, p. 667.
^ Ibid. Vil, p. 854 :
‘ Lue. XIV, 26, 27.
, Oalsi. V. 17.
Slrom. VI, 12, p. 880.
i clave, niuis le maill e de l’esprit charnel ; car la chair < convoite et se révolte contre l'esprit, pour l’entraîner à 1 des actions honteuses et contre nature, et l'esprit convoite « contre la chair et la domine, jiour rendre la vie de I l’homine conforme à la nature ^ »
(]e dualisme de la nature humaine est le fondement sur e(|uel Clément établit la nécessité de la continence (éy/.paou de la mortification du corps et de ses passions. Est-ce à'dire que le corps, en lui-même, lui paraisse essentiellement mauvais.^ Non, assurément. 11 le défend, au contraire, nous l’avons dit, contre les Cnostiques, pour qui la matière était le principe du mal ou l’œuvre d’un Dieu subalterne, a ILs .sont coupables, dit-il, ceux <]ui
• maudissent la création et méprisent le coi ps. Ils ne veu-
• lent pas voir (|ue sa structure est droite et faite pour
• contempler le ciel ; (|ue les organes de ses .sens sont faits « pour la connaissance, et .ses membres et toutes ses par- « lies, disposé-s pour le bien et non pour la volupté. Aussi « est-il l’habitation d’une âme précieuse aux yeux de Dieu,
• et cette habitation est jugée digne de l’Esprit saint lui-
• même lorsque, par la sanctification de l’àme et du corps,
• elle a reçu de la grâce du Sauveur sa dernière perfec- ' lion — Cette forme extérieure et visible, dit-il ail-
• leurs, nous a été donnée comme condition de notre eii-
• trée en ce monde, afin que nous pussions occuper une > place dans cette commune école de la vertu ; mais au " dedans habitent le Père invisible, et son Fils qui e.st
• mort pour nous et nous a ressuscités avec lui *. »
Ce n’est donc pas parce (]ue le corps est mauvais, mais
' Slrom. r/, IH, Ji. 8üS-809.
, IM. IV, 26. p. 638.
Qins div. *a/r. p. 901-
l'LKMEM IJ ALKXAMlKIi;.
parce qu’il est le siège de liassions mauvaises, cl l'occasion d’actions contraires k la raison que le sage doit It combattre et le réprimer. Mais jusqu’où doit s’étendre cdt« répression? üoil-elle se borner aux passions que l’Écrilun appelle concupiscences de la chair (emGvm’at), ou bien doitelle porter sur toutes les sensations du corps, sur tous lemouvements de la sensibilité de l'àme, tels que la faim, h soif, la joie, la triste.sse, la crainte, l’espérance ?
Relativement aux sensations du corps, Clément remar- (|ue qu’il en est de nécessaires à la conservation de laiic. telles que la faim, la soif et autres de meme nature. Évidemment le gnostique ne peut ni ne ddit s’en affranchir: il doit seulement s’appliquer ii régler ces sensations, à y chercher non la jouissance du plaisir, mais un avertissement ou un secours pour accomplir les .actes néccss.niirs» la conservation ou à la reproduction de la vie. • En eflci.
• dit-il, la joiiiss<ance du plaisir n’‘:st pas néces-saire en soi: « elle n’est (iii’un accessoire ou une cons«’quence des né- « cessités naturelles telles que la faim, la soif, le froid. If
• mariage. Elle n’a pas d’autre lin que d’exciter l’hommi’
• à boire, à manger, à sc marier. Le plaisir des sens n’est « donc pas une propriété ou une faculté essentielle à la « nature humaine : c’est un secours étranger employé aa\ « fonctions de la vie comme le sel à la cuisson des ali- « ments. Si donc le plaisir, rejetant tout frein, usurpe « violemment le gouvernement do la maison, il produit U « concupiscence, qui est un désir et mie convoitise con- « traire ;’i la rai.son *. » Clément en conclut que le plaisir lie peut être considéré comme la fin légitime de la seiisiitiüii, ni. par conséquent, comme motif déterminant de
' .Sfiom. //, ^0, |>. lui.
LIVKE IV. i83
l’acte ^■crtueux. l^e giiostique doit donc le combattre et le subordonner à la raison dans les sensations inhérentes à la vie du corps.
11 en est de même des émotions qui, sans être nécessaires à la coii-servation de la vie, ont la propriété d’émouvoir vivement l’àme humaine, et qui ont leur source dans la richesse ou la pauvreté, dans la gloire ou le déshonneur, dans la santé ou la maladie, dans la peine ou le plaisir. Ces émotions, comme les sensations du corps, doivent être réprimées, de façon à ce qu’elles ne .soient pas la cause d’actions contraires à la raison, ou le motif déterminant d’actions d’ailleurs indilTérentes. Or, continue Clément, pour user avec une parfaite indiiïérence de choses aussi contraires, il faut une grande égalité d'àme; et telle est la faiblesse, tels les préjugés de notre éducation qu’il est bien difficile d’y parvenir'.
Enfin ce n’e.st pas seulement sur les pa.ssions mauvaises cl sur les choses indilTérentes qui les excitent que doit porter le combat du chrétien, la répression doit .s’étendre à tous les mouvements, à toutes les émotions de la sensibilité. « Tel doit être le gno.stique, dit Clément, qu’il n’é-
• prouve d’autre sentiment que ceux qui sont nécessaires à
* la conservation du corps-. » Il doit être exempt même de ces mouvements de la .sensibilité qu’on peut regarder comme bons et légitimes lorsqu’ils sont réglés par la raison*. Il ne doit éprouver ni tristesse, ni joie, ni colère; il ne doit agir que par un motif de charité et non en vue des récompenses qu'il peut attendre de Dieu'ou des hommes •. Ici Clément prévient une objection ((iii .se présente natu-
‘ 'Slrom. II, 20, |i. 4S0, IK7.
’ Ibid. VI, 9, p. 775.
* Ibid. p. 776.
Ibid. p. 776-777. — CT. V, .5, p. 663 , /!*, 22. p. 62.7 ; C
CLEMKM UALEXANUKIE.
ÎS4
relleineiit à l’esprit et qui a été plus d’une fois opposé** à la doctrine de l’apathie stoïcienne. Vouloir ainsi dépouilla' l’homme de toutes ses passions, mêmes conformes à U raison, n’est-ce pas le priver d’un principe d’action nécessaire soit pour résister au mal physique, soit pour se porter vers le bien moral? Car enfin l'on ne recherche pas le bien, l’on ne s’attache pas à lui sans le désirer : comment alors vouloir que celui qui poursuit le bien soit réellement sans passion? « Ceux qui raisonnent ainsi, répond Clément, « ignorent la divine nature de la charité. La charité, dans « le cœur qu’elle possède, n’est pas un désir, mais une « union de bienveillance qui établit le gnostique dan-
• l’unité de la foi, sans que le temps ni le lieu puisse l’en
• séparer. Celui qui par la charité est déjà au sein des « biens à venir, et qui par la gnose est mis en jiossessioii « anticipée de l'objet de son espérance, ne désire rien. I puisque, autant que cela est possible, il jouit déjà du « désirable, (’elui qui possède la perfection de l’amour est « donc établi dans un état d’immuable unité '. »
L’apathie ou la constance immuable de l’tàme affranchie de tout autre sentiment que celui de la charité, tel est. selon Clément, le dernier terme de la perfection chrétienne, l’état propre et permanent du gnostique. Dans cd état, auquel il s’est élevé par 4a mortification de ses passions et la répression de toutes les émotions sensibles, le chrétien parfait en est venu à n’avoir plus besoin de les réprimer et de les combattre. « Il n'est plus continent. « mais il est établi dans un état permanent d’apathie*. •
^ 'WV TTSlftV >îT«t o't* «jV sJrîTl «V t>T i*
rtfd^i Môvr, o pV ar/orrv;v tJK-sifa, V; et xùrb tô xstîpv,
» 5«rom. VI, ü, p. 77t>-778.
* Ibid. IV, p. 626-6Î7 ; Oyx &>tp; iti, «)V <v i{et 7^/®'^
LIVHK IV.
iH'i
Il n’a plus besoin de pratiquer les vertus qui ont' pour objet de conserver à l’àme sa tranquillité et la po.ssession (l’elle-inème, telles (|ue la force, la tempérance. « Comu ment, en efl'et, aurait-il besoin de force, puisque étant « tout entier par la charité avec celui qu’il aime, il est
• aH'ranchi des misères de celte vie qui ne lui sont même « plus présentes ? Et quel peut être pour lui l’usage de « la tempérance, puisque en lui cette vertu n’a plus d’ob- « jet? Car porter en soi des concupiscences (eTnOupV?)
• dont la répression exige l’exercjcc de la tempérance ■ n’est pas le propre d’une àme pure, mais d’une àme « troublée encore par les passions. Quant au courage, il
• suppose la crainte et la pusillanimité. Or il n’est pas
• convenable que l’ami de Dieu, prédestiné dès avant la
• constitution du monde, îi la sublime adoption d’enfant
• divin, reste soumis aux passions et aux craintes et oc-
• cupéà réprimer les troubles de son àme'. »
L’état d’apathie ou de quiétisme dans le parfait chrétien suppose donc la mort de l’homme passionné et sensible. Et Clément donne en effet à cet état le nom de mort rationnelle {/oyiy.iv Bsivazov) , et à l’exercice de la continence qui le prépare et le procure, celui de méditation de la mort qu’il emprunte à Platon^.
Ainsi délivré de son corps, de ses passions et de tous les troubles dont le corps est l’occasion, la cause, l’instrument nu l’objet, le gnostique arrive enfin à celte ressemblance et à cette union avec Dieu qui est sa tin dernière et sa perfection suprême. D’une part sa connaissance, ne trouvant plus d’obstacle dans les passions de son corps et le trouble de sa sensibilité, devient aussi parfaite qu’elle peut l’être, et
' Slrom. ri, S, p. 778.
• IbiH. V, 9, p. 68fi.
V«0 CI.KMENT D AI.EXANDIUE.
s’idenliluî, dans la ninsure du possible, avec la connaissance même de Dieu. Il contenjple Dieu dans la lumière de Dieu, et cette contemplation est en lui un état habituel, de sorte qu’il n’a pas seulement la science et la connaLssance, mais qu’il est lui-même science et connaissance D’autre part, dans sa vie pratique, le gnostique reproduit d’une manière admirable la nature divine, essentiellement imptissiblc et la vertu de Jésus-Christ lui-même, également e.xempt de toute espèce de passion Gomme le Verbe, il fait le bien pour lui-même, .sans autre motif que la charité, sans autre règle que la vérité T.es o.Hcitations venant du dehors n’ont plus de prise sur son àme ni d’influence sur ses actions. Inaccessible aux troubles de la vie des sens, et maître des événements comme de lui-même, il fait servir à .«a fin tout ce qui lui arrive Aucun malheur ne peut l’atteindre, aucune injure l’alfliger. Ainsi préservé de l’erreur par la gnose, de la faiblesse par la force divine de la charité, il fait le bien toujours, parfaitement et de toute manière, dans ses discours, dans ses actions et dans ses pensées elles-mêmes ®. La vertu lui est tellement habituelle qu’elle devient en lui, comme la science, une seconde nature , et qu’on peut dire de lui non pas seulement qu’il est vertueux, mais la vertu même.
En résumé, l’apathie est le terme nu phitêt la condition
* Sh’om. ÏVf b, p. 581 * Kurret,eo;;{ oOv ttxrù rat; 90j/ixcuàf inf$juÎKf, nu re*f
û/ious rav; «i,* irriyv'MSiv Onïi tjvut êr* x»
/ir,otv ixti vôOav rf, oV/i^utr éstvrew ri ^/tu^vuiv. Ot* eèv iviiz-
rfifpr, T/, T'i Otiv yvarttfiiç cr/taj ?T5î9T^*>.
7tp09txt9rtp9'/ i/ yhtrui xxyr6rr,roi ditxSoji’ /jiUiu inirriav*
xat yycisjv xt/rri-sOsu, i7ttrri^,/^r,v ôî tlvx( nxî yv5>ecv.
* Ibid. Il, 18, p. 471.
* 76i^. VI, 9, 775-776.
» Ibid. VII, 11, p. 870 : ToifXta Tiàvrx ilç ix-jriv àv^prrtrxt nphf rtv ri-
>5USXT^»(V.
* Ibid. VII, 9, p. 864 : Act yio x.vi h
rrçàfît xatt év t>5 ivv>h.
dp la porfpctioii giiostique on do la res.^omhlancp aussi parfaite que possible de l'àme avec Dieu. Cette ressemblance consiste dans la participation à la nature et à la vie divine par la connaissance cl par l’amour. Mais l'homme trouve en lui-même un obstacle à cette connaissance et à cet amour; et cet obstacle ce sont les passions auxquelles il est assujetti en naissant. Il doit donc s’en affranchir par la continence s’il veut diminuer la distance rpii le fjéparc de Dieu ; Pt ce n’est qu’au moment où, par ses efforts aidés de la grâce, il est parvenu h vivre dans son corps comme s’il ii’pn avait pas, et à n’agir que sous l’inspiration et selon la règle du principe spirituel, que tout obstacle à son union avec Dieu étant écarté, il participe k la vie divine e' devient Dieu par adoption ^
Telle est, dans ses rapports avec la morale stoïcienne, la gnose pratique de Clément d’Alexandrie.- Nous n’avons pas dissimulé les traits de ressemblance qu’ont entre elles cesdeux théories. Il est temps d’en montrer les différences essentielles.
SIrom. IV, 23, p. 632.