‹ Clément Marot et le Psautier Huguenot (volume 2)Chapitre 158 sur 177 · PIERRE ALEXANDRE · texte numérisé non relu

PIERRE ALEXANDRE

taire de ses devoirs en laissant présenter la réciamalion ])ar Pierre Alexandre, au lieu de la présenter lui-niùnie; car il ne s agissait pas seulement d'éviter une pelle matérielle, mais aussi de poursuivre un but excellent, de favoriser le projjrès de la cause évangéli(|uc. Évidemment la réciamalion olficielle a été laite par la seule |)ersonne qui avait qualité pour la faire et Paulorilé nécessaire pouf la faire accepter, c'est-à-dire par le pasieur français. Or elle a été faite par Pierre Alexandre et en son pro|)re nom.

t(En résumé, nous n'avons pas la preuve l'ornielle, positive, que Pierre Alexandre ait été le pasteur français de Strasbourg à la fin de i5ii et au moins durant les six premiers mois de i 5i2 ; mais la publication de son Psautier pseudo-romain, l'envoi qu'il en lit à Metz, la réclamation adressée par lui au magistrat, constituent en sa faveur les présomptions les plus fortes et les plus concluantes, à moins, bien entendu, que celte preuve formelle et positive n'existe en faveur de Pierre Brully.

c-Existe-t-elle en elfet. . .?

trLes lettres du temps ne désignant le pasteur français que sous le nom du minisire Pierre, n'a-t-on appliqué à Pierre Brully rien de ce qui concernait Pierre Alexandre?

rr Brully ne l'ut très probablement que le successeur de Pierre Alexandre; mais, quant à présent, il nous est impossible d'élucider celte obscure question, sur laquelle nous nous bornons à appeler l'attenlion des écrivains compétents, et tout particulièrement celle du jeune érudit slrasbourgeois «[ui semble le mieux placé pour la résoudre.^

Ce jeune érudit était M. Bodolplie Beuss, auteur du remarquable tra\ad intitulé : Pierre Brully, ancien dominicain de Metz, minisire de V Eglise française de Strasbourg, Strasbourg, Treuttel et Wurtz, 1879, in-8°, qui complète heureusement le Procès de Pierre Brully, successeur de Calvin comme minisire de ÏEglise française réformée de Strasbourg , etc., par Charles Pailhird. Paris, Fischbacher, 1878, in-8°.

Nous lui soumîmes les pages qu'on vient de lire, et quelques autres dans lesquelles son assertion relative au premier successeur de Calvin était lortemenl combattue. Animé de cet esprit de confralcrnité scientifique qu'on est toujours heureux de rencontrer, M. B. Beuss se donna une peine infinie et infructueuse pour retrouver la lellrc de Pierre Alexandre, sur laquelle roulait tout le débat. Celle lettre a du être égarée : elle n'existe ni aux archives, ni à la bibliothèque de l'Université de Strasbourg; mais elle a laissé des Iraci's dans les h-ocès-vcrhaïuc du Conseil des XXI , conservés aux archives. Oh y lil. a

El l'IKIilil': BHLLi.\. 653

la dalf du aô mars (non pas mai) 1Ô/12, ce qui siiil ; Dev prcdigrr timl dk liruder der franzœsisclten gemeiiidc siipplitire» umb furschriJJ't an die von Met:, etliclicr welcher getruckter psahnbiichlin lialber, so inen in Metz genommen. Erhandt : sogh'ich undt friintlicli schriben , und sein sic hier getruclt nndt den psahnbiichlin allliie gemess, schriben. . . En d'autres termes : irLe prédicateur et les frères de la communauté française supplient qu'on écrive à ceux de Metz au sujet de quelques- Psautiers qui ont été saisis à Metz. On décide d'écrire immédiatement et amicalement. Ces Psautiers ont été imprimés ici et sont conformes à ceux d'ici. Ti

MM. Reuss père et fils pensent <|ue la lettre adressée au magistrat ou Conseil des XXI par l'Eglise française n'avait d'autre signature que : Pierre. ou bien : Le pasteur et les frères de l'Eglise française, et que c'est en voulant préciser ou éclaircir cette désignation que l'un des éditeurs des Opei'a Calvini a écrit, par distraction, Pierre Alexandre (qui fut, en effet, pasteur de celte Eglise en i55.5) au lieu de Pierre Brully.

La thèse que nous soutenions, re]M)sant tout entière sur la lettre du 95 mars i5/i9, dont elle n'était que la déduction logique, s'écroule, du moment qu'il cesse d'être prouvé que celte lettre a été écrite par Pierre Alexandre, et qu'il devient très probable qu'elle lui a i-lé atlribuéc par erreur. Dès lors la tradition locale et le témoignage de Crespin '■', confirmés par le Cntalngus ministerii Argenlorensis . que M. R. Reuss aurait bien fait de mentionner dans son ouvrage, reprennent toute leur autorité.

Mais si la lettre n'a pas élé écrite par Pierre Alexandre, elle la nécessairement été par Brully, eu vertu des raisons alléguées dans la discussion qu'on a vue plus haut. D'où il résulte :

1" Que Brully est l'auteur du Psautier pseudo-romain;

2° Que M. R. Reuss, qui ne |iarle pas de ce Psautier, doit ajoiiler un chapitre à son livns

3° Que le nom de Brullv doit être subslilué à celui de Pierre Alexandre dans les pages Zhh , 365, 367 et 35 1 de notre premier volume, et que les neuf dernières lignes, d'ailleurs peu importantes, du premier paragraphe de la page 367 doivent être supprimées;

/i° Qu'il faut également effacer les lignes de la page 333 relatives à la fuite de Pierre Alexandre et à son arrivée à Strasbourg en i56i, parce que la lettre du 25 mars était la seule preuve que nous eussions de sa présence dans cette ville à la fin de i5/ii et dans les premiers mois de i569. Nous savons que le prédicateur de la reine de Hongrie, l'auteur du P.saulier d'Anvers (i56i),

' f M. .letian Caluin eut la cliarge d'y presclierclu commencement; puis M. Pierre Bmllv, dont nous auons à Iraitter l'histoire, luy succéda. n

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fut poursuivi coniine liérëlique et ses livres brûlés à IJnixelles; mais sa condamnation n'ayant été prononcée (jue le 2 janvier 1545 [Bulklin, 2' série, XII, Bgi), il ne nous est pas démontré qu'il ait quitté les Pays-Bas longtemps avant cette date, et ce point reste dans l'ombre comme tant d'autres.

Le nom de Pierre Alexandre n'apparaît dans la correspondance de Calvin qu'au mois d'aviil i5i6. Par un édit du 3 janvier de cette année, l'électeur palatin Frédéric II avait introduit la Réi'orme dans ses Etals, et l'ancien moine carmélite la prêchait à Heidelberg avec une ardeur que Calvin ne jugeait pas de très bon aloi. rrJe ne m'esbaliis point, écrivait-il à M. de Falais, si maistre Pierre Alexandre est hardy, ayant le menton ainsi soubstenu, auec ce qu'on est tout accoustumé à Heidelberg d'ouir ceste doctrine desià de long temps. Mesme il scait qui! na aullrc moyen pour aduancer. Ainsi ce nest pas merueille sil en vse hors de tout péril. Mais ie voy bien ijuil n'est pas homme trop suffisant [trop capable], et ne l'ust que par ses conclusions. Qui pis est, il y a vne lourde faulte, en ce quil dit le iurement esire défendu de Dieu : auec vn blasphème, en ce quil attribue auctorité à sainct Paul de permectre ce qui a esté défendu de sou maistre. Mais ce sont les resolutions magistrales.!) [Opei'u Calvini, Xli, 82 1.)

Ce fut sans doute Vlntérim (i5 mars i5/i8) qui força Pierre Alexandre à quitter Heidelberg pour se réfugier auprès de Cranmer, à la cour d'Edouard VI, comme il y avait également conduit Bucer et Fagius, qui s'y trou\aient en même temps que lui. (Cfi. Weiss, Hist. des rij'itgiés proi. . I, 267.) L'atroce persécution à laquelle se livra Marie la Sanglante (1 553-1 558) obligea Pierre Alexandre à quitter l'Angleterre. Il se rendit ensuite à Strasbourg. Une lettre adressée par lui à Calvin, le 12 octobre i555, atteste qu'il servait l'Eglise française depuis un temps assez long pour que, tout en l'invitant à ne plus mêler de formules latines à ses discours, le réformateur l'eût déjà félicité du renouvellement qui s'était opéré au sein du troupeau. H avait donc gagné dans l'estime de Calvin, à tel point que, quelques années plus tard, le 10 septembre i558, celui-ci le recommanda aux fidèles de Metz, qui manquaient de pasteur : ttSi vous pouviez l'obtenir par les soins des magistrats de Strasbourg, écrivait-il, vous ne pourriez mieux faire; car il est bourgeois de leur ville, et si le roi de France venait à le toucher, ces magistrats s'en formaliseraient. ^ — ■- Cependant Pierre Alexandre n'alla point à Metz, et lorsque, deux mois après, la chaire lui eut été brusquement fermée, à l'instigation de Pierre Marbach et du parti luthérien, qui firent appeler un nouveau pasteur, Calvin prit la défense de l'ancien moine et écrivit à l'Eglise, le 10 décembre : t Touchant lacté présent, sil est ainsi que nostre frère maistre Pierre Alexandre nous a escript, cest quil na esté accusé de personne, et quon luy a deffendu

ET PIEUUE HRIILLY. 055

la cliaire sans luy dire pourquoy. Nous trouuons ccste l'acon bien eslrange, coninid de l'aict elle ne se pourroit excuser. '^

La mort de Marie Tudor ayaut mis fin à la persécution, Pierre Alexandre retourna en Angleterre, et Agnew le cite comme le seul homme distingué parmi les protestants réfugiés en ce pays. [Protcslant Exiles from France, II, 97/1.) Il fut nommé pasteur de l'Église française de Londres en i56i et eut des démêlés assez vifs avec son collègue Des Gallars, que Calvin y avait envoyé l'année précédente. {France prot., l\, ^hkh.)

Si l'on parvenait à retracer avec les développements nécessaires la vie aventureuse de ce Provençal, poète à ses heures et reviseur maladroit des psaumes de Marot, de plus moine, courtisan et pasteur, toujours ballotté par la tempête, sa biographie offrirait certainement un haut intérêt.

Quant à Brully '■', né vers 1 5 1 5 à Mercy-le-Haut, canton d'Audun-le-Roman, près Metz, il avait revêtu le froc, aussi bien que Pierre Alexandre. Mais, s'étanl mis à prêcher les doctrines de la Réforme, il fut chassé du couvent des dominicains de Metz à la fin de i54o, et s'éloigna, dans les premiers mois de l'année suivante, après avoir quitté l'habit monastique et s'être marié. La diète impériale venait de s'ouvrir à Ratisbonne, oiî Mélanchthon et les délégués de Strasbourg, Bucer et Calvin, luttaient contre les docteurs catholiques. Des Messins, persécutés pour cause de religion, s'y rendirent, afin de chercher un appui qui leur permît de rentrer librement dans leurs foyers. Brully était du nombre; mais, arrivé à Ratisbonne et n'y trouvant plus Calvin, retourné à Strasbourg en juin, il se fit donner pour lui des lettres de recommandation par Frecht et Bucer, et les lui remit à Strasbourg en juillet. Le 95 de ce mois, le réformateur écrivait à Viret et Farel : rcLe prédicateur messin, jeune homme pieux, docte et modeste, est logé chez moi, attendant le retour du docteur Bruno, ambassadeur de Metz à Strasbourg, qui s'est chargé de soutenir énergiquement sa cause devant les magistrats'-." Brully prolongea donc son séjour dans la cité hospitalière, où, dès i538, Calvin avait fondé une petite Eglise {ecclesiola), composée d'environ un millier de fugitifs de langue française : Suisses, Français, Belges, Savoyards, qui, ayant sacrifié leurs biens et leur patrie à leur foi, se trouvaient, pour la plupart, dénués de toute ressource, dans un pays dont ils n'entendaient pas la langue.

ff L'année i5Zii, dit M. Rodolphe Reuss'^', fut passablement agitée pour la vieille ville libre impériale. Non seulement on y suivait avec le plus vif intérêt

'" Voir la note 3 de la page -BSt! de noire premier volume. — - Opern Culvini, XI, aSS. — '■>) Pierre Briillij, p. 2 5.

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les discussions di; la diJ'le de lialisbdniin. mais des (|URslioMS d'un iiilénU [jIiis iminédial soilicitaicnl ralleiilioii du publie. En juin mourait i'évè(jue de Sli'asbourg, Guillaume de Honstein, et il fallut lui choisir un successeur; on fut assez heureux ])our le trouver dans le tolérant Erasme de Limpourg. En automne éclatait une maladie pestilentielle, qui ne s'arrêta qu'en hiver et fit beaucoup de victimes; parmi elles. Capiton, l'un des principaux n-iormateurs de notre ville, la femme de Bucer et plusieurs de ses enfants.

trAu milieu de l'agitation inhérente à une situation de ce genre, Calvin dut accepter avec plaisir le concours d'un homme jeune, intelligent et pieux, prêta se laisser diriger par un maître de peu son aine, mais d'une activité dévorante et d'un esprit supérieur. Il avait d'autant plus besoin d'un aide qu'il ne tenait plus, pour ainsi dire, que par un fil à sa position de Strasbourg. Cédant aux instances réitérées du sénat de Genève, le magistrat sirasbourgeois s'était enfin décidé, bien (]u'à contre-cœur, à permettre le départ de Calvin pour la Suisse, où ses amis, victorieux dans les élections politiques, réclamaient instamment sa présence. Les théologiens de Strasbourg lavaient seulement prié d'attendre le retour de Bucer. Celui-ci revint de liatisbonne vers le 8 août, et, h^s premiers épanchements passés, Calvin poussa les préparatifs de son départ avec une ardeur qui blessa un peu ses amis, mais qu'expliquent, outre la présence de la peste, les appels presque désespérés de Farel. Dans ces circonstances, les services de Brully furent doublement les bienvenus, et l'on coni])rend que Calvin, en attendant que le fugitif put retourner à Metz, se décida facilement à lui confier sa succession spirituelle à Strasbourg. Car il n'est pas admissible, à coup sûr, que Brully ait pris la place de Calvin sans avoir été choisi par lui.

trCe fut le 2 septembre lâii qu'eut lieu le départ du réformateur genevois. Dès le 7, il annonçait à ses amis son arrivée à Neuchâtel. C'est done à cette date aussi que commence le véritable ministère de Brully à Strasbourg, au sein de la communauté réfugiée française. ■»

C'est alors aussi que, ayant entre les mains le Psautier de Pierre Alexandre imprimé la même année à Anvers, Brully lui emprunta un certain nombre de morceaux, auxquels ii fit adapter des mélodies, et mit sous presse le Psautier pseudo-romain. H n'avait pas encoi'e quitté Strasbourg au mois de juin ibUh, quand Valerand Poullain, qui fut son successeur, l'entretint de la nécessité d'ajouter à ce Psautier des cantiques extraits de la sainte Ecriture, dont Calvin ne voulut pas entendre parler. (Voir ci-dessus, I, 278.)

Cependant les réformés de Tournay avaient écrit à Bucer pour lui demander un prédicateur capable d'organiser leur Eglise clandestine et celles des environs. Bucer leur recommanda Brully, et, au mois de septembre, celui-ci se

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dirigea vers la Flaiulre, arcoiii|)aijné de Claude de l'eiceval cl d Antoine Poequel, l'un des aumôniers de Marguerite de Navarie. 11 avait heureusement accompli sa mission à Tournay, Valeuciennes, Douai, Lille, et rencontré à Valenciennes l'avocat Jean Crespin, le futur auteur du martyrologe, et le jurisconsulte François Baudouin, qui furent condamnes par contumace pour avoir assisté à ses prédications. De Lille Brully devait partir pour An\ers et regagner de là Strasbourg; mais il repassa, on ne sait pourquoi, par Tournay, et y tint de nouvelles assemblées à la fin d'octobre. Un faux frère s'y était glissé. Le 3 novembre, les portes de la ville restèrent closes, et les perquisitions commencèrent. Brully s'échappa la nuit par les remparts, en descendant dans le fossé à l'aide d'une corde; il était sauvé et occupé à détacher la corde, quand un ami, se penchant pour lui dire adieu, ht tomber une pierre, qui lui brisa la jambe. Ramassé au matin par le guet, il fut mis en prison, jugé et condamné à être brûlé vif. Son supplice eut lieu le ig févriei- i5i.5. Les persécuteurs, irrités de sa constance et de la fermeté empreinte dans les lettres touchantes qu'il écrivait durant sa captivité, firent jeter ses cendres dans l'Escaut; mais le souvenir du martyr resta gravé dans les cœurs. Sa veuve épousa l'ancien prieur du monastère de Liessies en Hainaut, maître Elle, qui devint le premier pasteur de l'Eglise réformée de Sainte-Marie-aux-Mines.

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