HUGUES SUREAU DU ROSIER
L'histoire, parfois si avare de renseignements sur telle personnalité glorieuse et respectée, nous en fournit abondamment de déplorables sur un harmoniste que ni Bayle ni la France protestante ne rangent parmi les musiciens, et dont le nom fut répété par tous les échos du xvi' siècle.
iC LES HARMONISTES DU PSAUTIEli.
Orijjinniro de la Thii'raclic, comme Georges Magnier de Lemé, Jean Morand ''* et Gardien Givry de Vervins, ses compalrioles et les nôtres, et comme eux |)rédicaleur de l'Évangile, Sureau n'eut ni la foi courageuse cjui conduisit le premier aux galères et ie second en exil, ni la simplicité et la droiture de caractère du troisième, qui racheta un instant de faiblesse par un dévouement héroïque, et mourut dans les cachots de l'île Sainte- Marguerite, victime de sa repentance''-^'.
Hugues Suieau naquit à Uosoy-sur-Serrc , d'où son surnom de Du Rosier. C'était un homme instruit, mais ambitieux et faible, -^d'un esprit contredisant et amateur dr nouveauté.^- D'abord correcteur d'imprimerie, il se voua ensuite au saint ministère, et succéda, en 1662, à Conrad Badius comme pasteur d'Orléans '^'. C'est dans cette ville qu'il composa divers ouvrages de controverse contre Gentien Hervel et l'ouvrage suivant : Les CL Pseamnci de Dnuid mia en rime française par Clemeul Marol et Théodore (le Besze, et mis nouueîlemenl en musique à quatre parties eomnwdes à clinnler, le chant vsité gardé en son entier, par H. Sureau. Imprimé chez Abel Clémence, i565, en un volume in-12 (Bibliothèque de l'Arsenal), avec un avis au lecteur rhreslirii. dont nous extrayons ce qui suit :
... Or puis que le Seigneur a tant l'auorisé nostre nation, qu'elle a nuiourd'huy les diuins cnnliques et Pseaunics de Dauid en son vulgaire, non seulenifut tournez selon la vérité hébraïque, mais aussi ornez de la grâce de la rime, et mis surclians conuenables à la matière, il a semblé qu'il resloit encor ce poincl d'y adiouster l'harmonie telle, qu'elle aidast h les rendre encor plus atlrayans, aflîn qu'on y print tout plaisir et récréation chrestienne. Il est vray que plusieurs bons musiciens ont traiiaillé après, et trauaillent tous les iours : en (pioy ils méritent louange de leurs intentions excellentes. Mais telle musique, d'autant qu'elle est fort artificielle, souucnt est chantée par ceux qui en reportent plustost le plaisir de l'aureille que le contentement de la conscience. Pour le moins il en renient ceste incommodité, que sonnent plusieurs de l.n compagnie n'en ont profit que d'ouïr, qui desireroycnt bien communicjuer nu principal fruict. Pour ces
'" Docteur de Sorbonne et vicaire de l'é- vin. Au retour de celui-ci, il dut quitter la
vèque d'Amiens, Jean Morand, de Vervins. ville. En i5/j2 nous le retrouvons pasteur à
dont les sermons furent condamnés par la Fa- Cnlly, sur le lac, entre Lausanne et Vevey.
culte de lliéologie le iï> juillet i53'i, se ré- (Êp«(rp (fc .Mu/mgrc, Herminjard, IV, .^35, et
tracta te même jour. Quelques années après, Galiffe, Nouvelles pai;es , etc.)
it s'enfuit à Genève, où il arriva au mois de '-' Voir les appendices de notre Inluln-anre
décembre i537; il y devint pasicur cl continua de Fénelmi.
SOS fondions pendant le liannisscment de Cal- "' Bulletin . \It, 8.
LES 1IAH.\10\1ST1<:S 1)1 l'SALTII'li. /(7
raiises il nous h seiiil)l(' bon de les itietlre en lelle musique, quils seruisseiil pour clinnter aux assemblées publiques, selon la façon de chanter accoustumée, et aux compagnies particulières aussi, voire en telle sorte que chacun, moyennant quelque pelilc connoissance de l'art, y puisse tenir sa partie, et continuer chaque pseaume iusques à la (in. Ce qui ne se pouuoit bonnement faire en aucuns imprimez en parties, ausquels n'y auoit que le premier verset imprimé ou quelque peu d'adioustez. Pour à quoy paruoiiir, nous auons non seulement fait la musique fournie d'accords harmonieux, mais aussi chaque partie la plus commode à chanter qu'il a esté possible. En ce Hure donc vous trouuerez en l'vne des parties le chant vsité aux églises, sansestre en rien changé, assauoir, en la partie nommée stipcrius pour les Pseaumes lesquels aux liures imprimez iusques ici ont la clef de dessus, c'est-à-dire en la plus basse ligne; et se doyuenl chanter en voix de dessus, ou d'enfant : ienten quand on veut chanter en paitie (sic). Pour les autres Pseaumes, on le trouuera en la taille ou ténor, et se doyuenl chanter en voix muée. La letti'e suyuant le premier verset de chaque pseaume est en partie sous la taille, et le reste sous la basse-contre. Vous auez donc ce qui nous semble pouuoir suflire à donner contentement honneste aux chrestiens, qui se pourront seruir de ce liure, tant pour porter aux assemblées generalles, y chanter h la façon accoustumée. comme pour se recréer particulièrement, en chantant d'esprit et d'intelligence, alin (|u'en toutes nos compagnies Dieu soit par nous serui et glorifié de cœur et do bouche. ,\nien.
Songer à «rendre les pseaumes encore plus attrayants j) par l'harmonie proscrite et conspuée par Calvin, et se livrer soi-même à ce travail pour les faire r chanter aux assemblées publiques n, c'était de la part d'un [lasteur un acte louable d'indépendance au point de vue ecclésiastique, et peutêtre de présomption au point de vue artisti([ue "'. Les hommes du métier en jugeront par les spécimens^ que nous donnerons plus loin. Il est digne de remarque que Sureau répèle les propres paroles de Calvin contre '■Ac plaisir de l'aureille», au moment même où il secoue le joug de l'autorité du réformateur, et qu'il s'en sort pour décrier l'œuvre de ses devanciers, sous prétexte que leur musique est fort artificielle et peu propre à être chantée par tous. Cela n'était vrai (pie des psaumes de Goudimel en contre-point double et en forme de motets, aussi bien que de quelques-uns de ceux de Jambe-de-Fer: l'harmonie de Bourgeois et celle de plusieurs psaumes de Philibert était aussi simple que celle de Sureau, et celui-ci eut fait preuve de bon goût en n'en médisant point.
'" Cependant Claudin Le Jeune s'est rencontré avec lui, ou t'a copio, dans les premières phrases du psaume premier.
Nous ne savons de (|iiel œil les anciens du consistoire d'Orléans el les collègues de Sureau le virent publier celte composition musicale, bientôt éclipsée; cependant, ses liaisons avec des gens d'une orthodoxie suspecte, sans doute Morelli et Bergeron, qui réclamaient une organisation plus démocratique de l'Église, firent craindre qu'il ne provoquât un schisme, el l'on crut prudent de le placer dans les environs de Paris, sans doute à Melun ''', pour le mieux surveiller.
L'année qui suivit celle de la publication de ses psaumes, il fut accusé d'être l'auteur du fameux pamphlet antimonarchique imprimé en i563 : Défense ciuile et mililaire des innocents et de VEglise de Christ '^', et mis à la Bastille au mois de juin. ^^On arrêta, dit Charles Drelincourt "', un ministre nommé Sureau, qui enseignait que le meurtre de Charles I.X et de sa mère était permis, du jour où ils refusaient d'admettre l'évangile calvinien; mais il fut relâché" au bout de quelques semaines. Aux yeux de Birague, son accusateur, le véritable crime de Sureau était bien moins sa participation imaginaire au libelle incriminé, que l'apologie qu'il avait faite de Poltrot, l'assassin du duc de Guise. L'assassinat, quel qu'en soit le mobile, est toujours un crime; mais si Coligny. le plus grand caractère du siècle, déclara franchement (|ue ^depuis (|u'il savait que Guise cherchait à se défaire du |)rince de Condé et de lui, il n'avait nullement di'tourné ceux qui parlaient de tuer Guise '*', » n'est-il pas permis de réclamer les circonstances atténuantes en faveur des Orléanais? Il ne faut pas oublier que le prince qui les assiégeait avait juré de raser leur ville et d'y tuer tnnt jrisqu'au.r rlmUs^^K Or, avant de célébrer un attentat qui avait sauvé
'" ]1 nous n]iprciiil Ini-niiMiii' (|iril élait ;'i une journée de Paris, et que la preiiiièro ville qu'il renconlra eu se (lirii;eanl vers Bàle lut Moret. D'un aulre côté, M. F. de Schicklor, (|ui s'est fait une spécialité de la [jéograpliie liuguenote, nous afllrnie que le Meullenl qui figure dans la liste des églises existantes eu 1 562 , dressée par les frères Haag, n'est autre que Melun.
'■' Ce libelle, paru à Lyon et attribué aussi à Charles Du Moulin, lut réprouvé parles pasteurs lyonnais, comme «plein de fausse et mauvaise doctrine, conforme en plusieurs points à celle des anabaptistes, induisant les
hommes à sédition, à rébellion et désobéissauce aux rois et princes, contre l'exprès con)mandement et ordonnance de Dieu.- {La France protestante, IV, 'ji '1.)
'^' Labilte, Démocratie de la Ligue, p. Li.
' Slichelet, GneiTes de religion, p. 3i(i.
On sait ce qu'en pensait Calvin lui-mènic.
Voyez aussi le chansonnier huguenot, p. a.')!!-
959, 271 et suiv.
*' Dans une circonstance analogue, lorsque l'autre Guise, le Balafré, fut assassiné par ordre de Henri 111, les Rochellais. délivrés de leur plus redoutable ennemi, voulaient tirer le canon en signe de joie. Duplessis-Mornay
sa vie et celle d'un grand nombre de ses corelip,ionnaires. Sureau avait subi toutes les horreurs du siège. En glorifiant la Saint-Barthélémy, qui faisait dire à Jean de Serres'" : 0 ma France! les cheveux me liérissonnent , le pape était bien loin d'avoir la même excuse.
Aussitôt après sa sortie de la Bastille, le trop fougueux ministre fut choisi, à défaut de Barbaste, pour servir de second à Jean de l'Epine, dans une dispute publique avec les théologiens catholiques Vigor et De Sainctes '^'. Cette conférence eut lieu à l'instigation du duc de Montpensier, qui voulait ramener au catholicisme son gendre et sa fdle, le duc et la duchesse de Bouillon. Commencée le g juillet, dans l'hôtel de Nevers, à Paris, elle dura plusieurs jours, et eut un résultat contraire à celui qu'en avait espéré le promoteur; aussi Catherine de Médicis ne manqua-t-elle point l'occasion qui lui fut offerte, en i 672 , de venir en aide à ses controversistes, en administrant à Bouillon le poison dont il mourut deux arfsplus tard.
Rentré dans son église. Sureau paraît s'y être fait oublier jusqu'à la Saint-Barthélémy. Il essaya alors de s'enfuir et fut arrêté le 29 août, sur la route de Bâle. ^l'estoy, dit-il'^', demeurant en France en vne petite église, distante d'vne iournée de Paris, où estant auerti du massacre fait en ladite ville, ie prins délibération quatre iours après de me sauuer hors du royaume. . . Dès le lendemain, estant arriué à la première ville (Moret), ie fus enquis qui i'estois. ?) — ■ La prison le convertit avec une rapidité foudroyante; car, le jour même de son arrestation, il fît connaître au lieutenant de la ville sa résolution d'abjurer, k Tant s'en faut, dit-il'*', que i'aye regardé à sauuer ma vie , qu'au contraire c'a esté vne disposition dernière pour receuoir la mort, que ie pensoy estre prochaine. " — Malgré cet empressement, dont la sincérité dut paraître au moins suspecte, la
s'yopposa, irafia qu'il ne fût point dit que ceux de la religion approuvassent par un acte solennel une action trop ambiguë, n
(" Le vét-itable mvenlaire de l'hist. de France, Rouen, Jacq. Cailloué, 1660, in-fol.,p. 5i2.
''' Voir à la Bibliothèque du protestantisme : Les actes de la conférence tenue à Paris es moys de iuillet et aoust t566, entre deux docteurs de Sorbonne et deux ministres de Caluin, Paris. Jean Fouché, i56b, in-8° de 578 feuillets.
<^' Confession et recognoissance d'Hugues Sureaw, dit Du Rosier, touchant sa cheute en la papauté et tes hornbles scandales par luy commis (t. Il , p. 1 o5 des Mémoires de l'Estat de France soMS Charles neiifiesme).
'" Confession de foy faicte par H. S. Du Rosier avec abiuration et detestation de la profession huguenotique , etc., Paris, Sébastien Nivelle, 1673, in-8°.
50 LKS HAHMONISTES DU PSAUTIER.
prison, où il se trouvait encore lorsqu'il écrivit sa Confession (kfoy, datée du 16 septembre iSy-i, ne s'ouvrit que tardivement. Enfin il fut [lerniis au néophyte subitement touché de la grâce d'aller abjurer solennellement à Paris, en présence du roi.
Ce premier pas fait dans la voie de la duplicité fut suivi de beaucoup d'autres moins excusables :1e pasteur devint le tentateur et le convertisseur de ses frères; aussi la postérité, qui a entouré de l'auréole du martyre les noms de Goudimel, de Ramus et de Goujon, a-t-elle flétri celui de Sureau.
Charles IX le conduisit auprès du roi de Navarre et du prince de Gondé, qu'il avait mis sous les verrous lors du massacre. A la menace du roi : «Me.sse, mort ou Bastille !?> (jondé avait fièrement répondu : « Les deux derniers, à votre choix.» Les deux princes parurent frappés de l'éloquence du controversiste, affirmant que Rome était la véritable Ejjlisc, et déclarèrent, à la grande joie du monarque, qu'ils détestaient leurs anciennes erreurs.
Condé ne s'était cependant rendu qu'à demi: il prit Sureau en particulier : «Ce que vous avez déclaré publiquement, lui dit-il, est-il vrai? N'est-ce pas la crainte qui vous a fait ainsi parler?» — Sureau l'assura que non, et (5 renchérit, écrit De Thou,sur tout ce qu'il avait déjà dit.» Vaincu en partie par les arguments du convertisseur, et en partie par la crainte du logement qu'on lui préparait à la Bastille, le prince abjura.
Ce succès inespéré fut un triomphe pour le parti qui venait de se baigner dans le sang, et couvrit d'une gloire criminelle l'apostat, que le jésuite Maldonat fit prêcher dans les principales églises de Paris, et employa à catholiciser les protestants qui avaient échappé au massacre. Toutefois, à mesure que diminuait la frayeur de Sureau, son zèle se ralentit; peutêtre la résistance de Condé avait-elle réveillé et aiguillonné sa conscience. Envoyé, le à novembre, à Sedan, pour endoctriner ce même duc et cette même duchesse de Bouillon , en présence desquels il avait naguère soutenu la cause protestante, il laissa son collègue Maldonat s'acquitter seul et sans succès de cette tâche. A Metz, où ils allèrent ensuite, mandés par le cardinal de Retz, Sureau se contenta de prêcher une seule fois sur la succession épiscopale, et dès qu'il apprit que sa femme et ses enfants étaient en sûreté à l'étranger, il sortit secrètement de la ville avec l'aide de ceux qu'il était venu tourmenter, gagna Strasbourg, puis Heidelberg, où il
fit reconnaissance publique de sa faute. Mais ni la rétractation qu'il fit imprimer, ni son Traicté i^cs marques de la vraye Eglise de Dieu (Heidelberg, 167 A, in-8"), ne lui rendirent l'estime de ses frères; il eut le sort des traîtres, méprises de tous. Depuis ce temps, dit La Popelinière, ttil vesquit en grande angoisse d'esprit, w II se retira bientôt après à Francfort, où il reprit son métier de correcteur d'imprimerie, qu'il n'eût jamais dû quitter, et y mourut de la peste avec toute sa famUlc, vers i'ô']h.