HARMONIES NOUVELLES
Du même mouvement irréfléchi et peu éclairé qui produisit les innovations qu'on vient de voir, naquirent aussi celles dont il nous reste à parler, et dont nous avons donné , p. 2 8 5 à 3 1 1 de ce volume , tous les spécimens à nous connus.
Il faut mentionner d'abord Sultzbergcr, qui, en 1727, rajeunit très légèrement l'harmonie de Goudimel, mais sans lui enlever son caractère essentiel.
Ce n'est qu'en 1760, que Le Camus s'éleva avec une singulière suffisance contre l'ennuyeuse uniformité de cette harmonie, que son compatriote J. J. Rousseau, infiniment plus compétent que lui, jugeait d'une tout autre façon. L'auteur du Devin du village s'exprime ainsi dans son Dictionnaire de Musique, art. Chantre :
Quoiqu'il n'y ait ni prosodie ni mesure dans notre manière de chanter les psaumes , et que le chant en soit si lent qu'il est facile à chacun de le suivre, il me semble qu'il serait nécessaire que le chantre marquât une sorte de mesure. . . Il résultcroit de là deux avantages : l'un que, sans presque altérer le chant des psaumes, il seroit aisé d'y
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introduire un peu de prosodie et d'y observer du moins les longues et les brèves les plus sensibles; l'autre , que ce qu'il y a de monotonie et de langueur dans ce chant pourroit , selon la première intention de l'auteur, être effacé par la basse et les autres parties , dont l'harmonie est certainement la plus majestueuse et la plus sonore qu'il soit possible d'entendre.
Il écrivait de Montmorency, en 17 58 (1) :
Je me souviens d'avoir vu dans ma jeunesse, aux environs de Neufchâtel, un spectacle assez agréable , et peut-être unique sur la terre ... Un des plus fréquents amusements de ces heureux paysans est de chanter, avec leurs femmes et leurs enfants, les psaumes à quatre parties; et l'on est tout étonné d'entendre sortir de ces cabanes champêtres Yharmonie forte et mâle de Goudimel, depuis si longtemps oubliée de nos savants artistes.
Il dit encore ailleurs (2) :
Lorsque j'entends chanter nos psaumes à quatre parties, je commence toujours par être saisi , ravi de cette harmonie pleine et nerveuse ; et les premiers accords , quand ils sont entonnés bien juste, m'émeuvent jusqu'à frissonner (3).
a Aussi, dit P. Dangirard lorsqu'en 1761, M. Rousseau fut sollicité de refaire la musique de nos pseaumes, il s'en défendit sur son insuffisance et sur l'inutilité d'un travail qui avoit été si bien exécuté. » Non seulement Jean-Jacques était trop artiste pour commettre cette faute de goût; mais encore, et cette raison a échappé à P. Dangirard, il était trop théoricien et trop versé dans l'histoire de la musique pour commettre cette faute de méthode. Il eût signé volontiers ces lignes d'un très remarquable article de M. Hue Mazelet (5) : « L'ancienne harmonie du Psautier est évidemment supérieure à toutes les tentatives d'harmonie
(1) Voir page 9 de la préface du Psautier de 1 768 , in-i 2 , publié s. 1. par Dangirard.
W Dictionnaire de Musique, art. Unité de mélodie.
(3) Jusque-là c'est le musicien qui parle, avec connaissance de cause et sans parti pris ; aussitôt après se révèle le paradoxal écrivain, qui place un état de nature tout imaginaire au-dessus de la civilisation, laquelle, selon lui, déprave l'homme. La mélodie est à ses yeux un art naturel, et l'harmonie une inven-
tion gothique et barbare, en un mot un produit de la civilisation. Aussi ajoute-t-il, sans que cela atteigne l'œuvre de Goudimel : «Mais à peine en ai-je écouté la suite pendant quelques minutes, que mon attention se relâche, le bruit m'étourdit peu à peu; bientôt il me lasse, et je suis enfin ennuyé de n'entendre que des accords. »
(4) Page 10 du Psautier de 1768.
Le Chrétien évangélique, année 1861,
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modernisée qui ont été faites depuis, et qui ont le grand défaut de ne pas tenir compte du style propre à l'ancienne tonalité dans laquelle les airs sont écrits. » Nous en avons pour garant le jugement sévère qu'il prononce sur les essais d'harmonisation des vieux chants de l'Eglise catholique : «Il n'y a rien de plus ridicule et de plus plat, dit-il que ces plainschants accommodés à la moderne, pretintaillés des ornements de notre musique et modulés sur les cordes de nos modes, comme si l'on pouvait jamais marier notre système harmonique avec celui des modes anciens. »
Nous sommes ici dans le vif de la question, et l'on nous permettra de redire une fois encore, avec M. Fétis(2), que la création de l'harmonie dissonante et l'application de la musique au drame, à la fin du xvie siècle, eurent pour résultat une «révolution radicale», accomplie dans un espace de quinze ans, et «qu'un art, en quelque sorte tout différent et tout nouveau, fut substitué à l'ancien. » Non seulement les ressources harmoniques en furent singulièrement accrues; mais la base même de l'harmonie, la tonalité en fut profondément modifiée. Triomphant des huit tons ecclésiastiques, la tonalité populaire perfectionnée permit la modulation, c'est-à-dire le passage, auparavant impossible, d'un ton dans un autre et le retour au ton primitif. Or la tonalité dans laquelle sont écrits plus de la moitié des psaumes (3) est bien la tonalité populaire, mais encore dépourvue de la précision et des développements qu'elle reçut au commencement du xvne siècle. La tendance vers le mode mineur actuel y est très fortement prononcée; mais c'est un mineur en voie de formation et encore imparfait. Quelques-uns sont écrits dans des tons ecclésiastiques qui n'ont rien de commun avec nos deux modes actuels, et qui, selon M. d'Ortigue, ne comportent pas l'harmonie; d'autres flottent vaguement entre la tonalité ecclésiastique et la tonalité populaire. Or comment accorder cette tonalité hésitante, inachevée, avec l'harmonie moderne, régulière, inflexible, qui repose tout entière sur la délimitation précise des modes majeur et mineur? Quand même il n'y aurait pas incompatibilité absolue entre la tonalité moderne et l'ancienne, ces airs tout primitifs ont comme un sens intime, profond, que retrouve bien difficilement le musicien de nos jours.
(1) Dictionn. de Musique, art. Plain-chant. — '*') Revue musicale du 8 juin 1 833. — (3) Voir ci-dessus, p. 3 ko et 36 1.
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«Les modernes, dit le professeur Ebrard peignent admirablement les joies, les douleurs, les affections de la terre; leurs compositions sont un écho fidèle et vrai des sensations d'une âme qui considère les œuvres et les dispensations de Dieu; mais quand il s'agit de s'élever directement à lui et de prier, leur musique descriptive , pittoresque , terrestre , reste bien au-dessous de cette musique simple et large des anciens , qui se renferme entre les chastes limites d'une craintive piété, mais qui, dans cette sphère bornée, s'élève librement jusqu'à la sainteté de la prière. »
En outre, les procédés harmoniques usités actuellement diffèrent autant de ceux du xvf siècle que notre tonalité diffère de celle qui a donné naissance aux mélodies du Psautier. L'harmonie classique du choral est un contrepoint simple, sans fugue ni entre-croisements de paroles, ni effets de septième , etc.
Cette harmonie , si simple dans les moyens qu'elle emploie , mais si profonde et si riche dans les effets qu'elle produit, ne procède guère que par les pures consonances de ce qu'on appelle l'accord parfait , dont elle n'emploie ordinairement que la position directe et rarement le premier renversement (l'accord de sixte), et n'admet d'autre dissonance que celle qui se produit par la prolongation d'une note de l'accord précédent sur l'accord suivant. Marchant d'un pas égal avec la mélodie, elle la soutient en lui laissant toujours le premier rôle. Elle en augmente l'impression sérieuse par la consonance sonore dont elle l'accompagne; elle en fortifie l'accent, sans y ajouter un effet déplacé. C'est un vêtement qui, comme la draperie de la Polymnie antique, met le corps en relief en l'ennoblissant par l'ampleur sévère de ses plis (2).
11 en est tout autrement de l'harmonie de M. Duprato, par exemple (3), qu'on dit pourtant écrite avec science et talent. Tandis que l'ancienne fait ressortir la mélodie et se plie à tous ses mouvements, la nouvelle, plutôt faite pour l'orgue que pour des voix, l'écrase et la rend méconnaissable (4). L'oreille accoutumée au Psautier ne peut hésiter un instant; elle est de l'avis de Rousseau : un accompagnement du xixe siècle, mis à un air du xvie, nous choque comme un contresens; ce n'est plus le même style, la même langue, le même art; des choses si disparates jurent d'être réunies,
(1) Ausgewàhlte Psalmen Davids nach GoudimeVs Weisen deutsch bearbeitet. . . Erlangen, i852. In-8°. — Voir aussi Bulletin, I, Ubg.
(2) Le Chrétien évangélique, année 1861, p. 2^5.
(3) C'est celle qui se trouve dans le nouveau recueil réformé de Paris actuellement en usage.
(4) Voir le Lien du 19 juin 1869.
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absolument comme feraient les architectures gothique et grecque. «Tous ceux qui ont voulu arranger nos psaumes, dit M. le professeur Nicolas ont échoué pour n'avoir pas voulu suivre les idées musicales des compositeurs primitifs. Ils ont cru pouvoir les embellir de tous les effets de la musique moderne, sans s'apercevoir qu'ils en changeaient le caractère, ou, pour mieux dire, qu'ils créaient des monstres informes, en soudant des choses qui n'ont aucun rapport. »
Ainsi la théorie et la pratique aboutissent au même résultat. Aux mélodies d'autrefois il faut l'harmonie qui est née avec elles, dans le même milieu, et non celle qui, venue trois siècles après, appartient à un art tout différent. Aussi répétons-nous avec une entière conviction ces paroles de M. Nicolas :
Que doit-on donc se proposer dans l'arrangement des psaumes qui peuvent être conservés? Une seule chose : c'est de les ramener à leur forme primitive, rien de plus, rien de moins. Qu'on l'essaye, et on aura des chants d'une magnifique ampleur, graves, solennels, émouvants, d'un caractère profondément religieux, des chants tels qu'ils conviennent à notre culte, c'est-à-dire des chants dont l'exécution est confiée non à des chantres , musiciens de profession , mais à tous les assistants ... Le choral , voilà ce que demande le culte des Eglises réformées, et celui-là seul qui manque du sentiment de la musique religieuse pourrait l'accuser de sécheresse et de monotonie.
Ramener les psaumes et leur harmonie à leur forme primitive : la chose était trop simple pour que nul ne s'en soit avisé. Nous en parlâmes, il y a une quinzaine d'années, à un organiste de Paris, qui nous dit avoir fait dans ce but quelques recherches infructueuses. L'Eglise avait si peu veillé sur la gloire d'un de ses plus grands artistes et de ses martyrs, que le difficile était de trouver en France un exemplaire de ce Psautier de Goudimel qui avait fait l'admiration de toute l'Europe, et l'on y renonça. Entièrement étrangers à l'histoire du Psautier, aux habitudes et au génie du protestantisme, et sans se laisser arrêter par une difficulté qui eut dû leur ouvrir les yeux, celle de saisir le ton de certains psaumes, la plupart des organistes se crurent en droit de se faire leur harmonie, c'est-à-dire de refaire, dans des conditions anormales et désastreuses, ce qui avait été fait et bien fait. Leur meilleure excuse est de n'avoir point connu l'œuvre de Goudimel, à laquelle sans doute ils n'auraient pas eu, plus que Rous-
fl) Disciple de Jénus-Christ , 1809, p. C)83.
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seau, la témérité de faire concurrence. Quelque talent qu'ils eussent, leurs efforts étaient voués à l'impuissance : le cycle de la musique ecclésiastique du Psautier était clos depuis longtemps. Il ne restait, aux musiciens désireux d'exploiter la mine si féconde du Psautier, qu'à laisser de côté nos mélodies et à travailler en vue des concerts spirituels, en suivant les traces de Goudimel, Roland de Lattre, Marcello, Mendelssohn, etc. Nous félicitons M. Hess de l'avoir compris.
Ce vœu, qu'ont formé tant d'amateurs de la musique sacrée : retrouver et rendre à l'Eglise les psaumes sous leur forme originale, nous avons enfin tenté de le réaliser. On trouvera, dans le chapitre suivant, avec l'harmonie de Goudimel, tous les psaumes qui nous ont paru susceptibles d'être chantés aujourd'hui, sans autre modification que celles qu'exigeaient impérieusement les habitudes, nous allions presque dire les mœurs musicales du xixe siècle. Ainsi l'addition d'un # à la note sensible était indispensable. La gravité des parties inférieures, parfois excessive pour les voix actuelles, a nécessité la transposition de plusieurs psaumes dans un ton plus élevé. H a fallu faire un changement plus considérable, qui consistait à transporter la mélodie de la partie de ténor à celle de soprano, sauf pour le psaume lxxxvi, où Goudimel l'avait mise lui-même au soprano. Ce transfert a, çà et là, rendu obligatoires, pour prévenir des croisements, des permutations de notes entre le contralto et le ténor. On ne s'est permis de modification harmonique, et toujours d'une seule note, qu'en cinq ou six endroits (xxvii, li, lxvi, cm, cxli, Siméon), pour éviter une série de trois quintes à la file. Au reste, les moindres changements sont indiqués par des +, qui permettent de rétablir facilement le texte original. Les trente-cinq morceaux que nous donnons sont extraits de l'une des éditions princeps de 1 5 6 5 ; il est à peine besoin d'ajouter que c'est celle dont l'harmonie est généralement en contrepoint simple, note contre note.
CHOIX DE PSAUMES HARMONISÉS PAR GOUDIMEL
CHOIX DE PSAUMES HARMONISÉS PAR GOUDIMEL
PSAUME 1
Traduit par Marot.
Mélodie de L. Bourgeois, i 5Aa.
Baissé d'un ton et demi.
Heu -
reux
ce
lui
qui
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