‹ Clément Marot et le psautier huguenot (volume 3)Chapitre 86 sur 178 · HYMNE DE DENIS A APOLLON · texte numérisé non relu

HYMNE DE DENIS A APOLLON

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C'est dans le sens de ce qui précède qu'il faut admettre l'assertion de M. Th. Nisard(2) : « Saint Ambroise a importé en Europe le chant mesuré (encore une fois, le chant métrique). Il a imité, en ce point, la musique des peuples orientaux. »

Ainsi donc, au point de vue de la tonalité et de la mélodie, aussi bien qu'au point de vue du rhythme et de la mesure, le chant ambrosien a du

(1) Biogr. des munie, introd., p. civ. — 2j De la notation proportionnelle au moyen âge, Paris, i847.

ressembler assez peu à la musique actuelle, bien qu'il fût encore, grâce à la prosodie, supérieur au chant grégorien , qui lui succéda. M. D'Ortigue(1) a résumé de la manière suivante la caractéristique que M. Th. Nisard a tracée de ces deux sortes de chants : « Dans l'un , abandon complet des règles de l'accentuation latine et adoption du genre diatonique. Dans l'un, musique grave, sévère, adaptée aux durs gosiers des Barbares du Nord, qui se convertissaient en foule au catholicisme. Dans l'autre, un art plus grec, plus souple, plus élégant, quelque chose de moins austère et de moins âpre. »

La prosodie latine étant bien moins accentuée que celle des Grecs, le rhythme des nomes s'affaiblit nécessairement quand Ambroise les appliqua à des paroles latines, et la domination des Ostrogoths en Italie lui porta une atteinte mortelle, en familiarisant l'oreille des vaincus avec le langage sans cadence et guttural des conquérants.

« Telle fut, dit M. Fétis, la rapidité de la décadence du chant à cet égard, qu'à l'époque de la réforme du système musical par saint Grégoire, c'est-à-dire moins de deux cents ans après la mort d'Ambroise , il ne restait presque plus de traces de l'ancienne prosodie chantée, et que le réformateur put en faire disparaître le peu qui en existait encore, sans offenser l'oreille de ses contemporains. L'égalité des temps musicaux s'établit si bien, qu'il n'apparaît pas un signe de durée dans tout le chant noté des antiennes et des graduels qui sont parvenus jusqu'à nous , depuis le vme siècle jusqu'à la fin du xme $\ »

L'invasion des Barbares, qui explique fort naturellement la perte de l'accentuation et la nécessité du remaniement de l'échelle musicale, bientôt dépassée, ne saurait justifier cette réforme à rebours, qui ne fut que la consécration d'un énorme abus; car, si les délicatesses de la musique grecque devaient s'évanouir au rude contact des hommes du Nord, ceuxci apportaient avec eux une autre musique, supérieure à l'ancienne par sa tonalité susceptible d'harmonie, et par son rhythme essentiel et indépen-

(1> Dictionn. , col. 117.

- Les éditeurs de la seconde édition de La science et la pratique du plain-chant , par dont Jumilkac, Paris, 1868, in-ft°, p. lib 1, combattent cette dernière assertion , dans le dessein d'établir que ce sont les hymnes prosodiées qui ont donné naissance à la musique mesurée

des temps modernes. Opinion absolument insoutenable, qui a contre elle l'autorité du nom de M. de Coussemaker, l'homme le plus compétent en cette matière. Selon lui (Ilisl. de l'harmonie au moyen âge, p. 83 ), le rhythme de ces hymnes se perdit bientôt, et ne put exerceraucuae influence sur la musique populaire.

dant de toute prosodie. Pourquoi le catholicisme, qui avait fait lant d'emprunts au paganisme grec et qui allait en faire d'autres à la religion de ces Barbares (1\ n'adopta-t-il pas leur musique ? — Ce fut parce que le peuple n'était plus rien dans l'Eglise, parce que, païenne ou chrétienne, Rome a toujours poussé à ses dernières limites le culte de la tradition (2), et n'a jamais reculé devant rien , pour maintenir immuables les règles qu'elle avait une fois formulées, dût-il en résulter une absurdité aussi révoltante que la célébration du culte en une langue inconnue des fidèles^. Lorsque saint Grégoire le Grand s'occupa de réorganiser à son tour le chant ecclésiastique, et d'imposer sa liturgie, qui règne encore aujourd'hui dans toutes les Églises non réformées de l'Occident, le catholicisme était constitué dans son ensemble.

(1) «Grégoire de Nysse (33o-4oo), en écrivant la vie de Grégoire le Thaumaturge, le félicita d'avoir changé les cérémonies idolâtres en fêtes chrétiennes; un siècle plus tard (?), Grégoire le Grand, en approuvant hautement cette coutume et en traçant des instructions sur ce sujet, permit même de conserver quelques-uns des plaisirs et des festins usités anciennement... Les canons des synodes nous apprennent qu'ailleurs on conserva, auprès des temples conquis par les chrétiens, les anciennes danses, les chants et les banquets ; les images des dieux proscrils furent quelquefois adoptées elles-mêmes par le nouveau culte.» (Matter, Hist. du Christian., I. 376.)

(2) «A l'époque de ses premiers rois, elle institua une corporation d'ouvriers chargés d'entretenir le pont du Janicule. Ce pont, qui reliait la capitale naissante à la plus haute des collines qui la dominent au delà du Tibre, était indispensable à la sécurité de l'empire; aussi la corporation, à cause delà nécessité de ces fonctions , dans ces temps de péril, fut déclarée sacrée et son chef inviolable. Il est vrai que, Rome étendant autour d'elle ses conquêtes, ce collège de charpentiers perdit bientôt toute importance, et ses fonctions, le caractère de défense nationale qu'on leur avait attribué d'abord. Mais l'institution religieuse a survécu aux circonstances insignifiantes d'où elle était née. L'inviolabilité attachée à la pré-

sidence de celte corporation était une prérogative très précieuse, et fit rechercher cet office sacerdotal par les plus grands personnages. Ainsi, le titre de faiseur de ponts, ou de souverain pontife , a été légué par les charpentiers des Tarquins, qui le portèrent d'abord, à une longue série de personnages consulaires, à tous les empereurs païens, à leurs premiers successeurs chrétiens, et enfin à tous les papes, qui le portent encore, avec celui de vicaires de Jésus-Christ.» (A. Coquerel fils, Des premières transformations historiques du Christianisme,

(3) Le sacerdoce seul peut enfanter de telles aberrations, et il les enfante partout. Combien est-il d'israélites qui comprennent les portions de l'Ancien Testament lues dans la synagogue, ses prières ou ses chants en hébreu? Au moins, la prédicalion et le mariage se font en langue vulgaire; il n'en est pas de même chez les Parsis modernes. «Toutes les prières, dans toutes les occasions, sont récitées dans la vieille langue originale, le zend, dont personne ne comprend un seul mot, ni le prêlre qui les dit, ni les assistants pour l'édification desquels elles sont répétées. Il n'y a point de chaire pour la prédication dans les temples parsis..., mais on n'y prononce jamais de discours en langue vulgaire.» (Max Muller, Essais sur l'histoire des religions, Paris, 1 872 , in-i 2 , p. 235.)

Ses rites étranges, ses cérémonies pompeuses, le dogme du purgatoire, le canon de la messe où l'hostie prend la place de Jésus et celle de Dieu , l'organisation du monachisrne en milice pontificale, sont l'œuvre de ce pape (590-60/1), qui exerça sur une partie de l'Italie tous les droits de la souveraineté, et contribua plus que nul autre à élever l'évêque de Rome au-dessus des rois et des empereurs Le prêtre domine tout à cette époque; le chœur de l'église lui appartient; comme les temples païens, ce chœur est fermé aux fidèles, réduits au rôle muet d'assistants, ainsi qu'on l'avait prématurément décidé à Laoclicée Aussi le chant grégorien, c'est-à-dire le chant du prêtre et de ses acolytes, n'est plus que le plain-chant, cantilène monotone et endormante, imitée des mystères d'Éleusis.

On s'étonne, après cela, qu'un chercheur comme M. Fétis se soit incliné sans examen devant l'opinion commune (3), et n'ait point vu claire-

(lj Eug. Haag, Hist. des dogmes chrétiens, Paris , 1862, in-8°, t. I , p. 2 5 7 .

(2) Il en était ainsi déjà bien avant l'avènement de Grégoire, témoin ce canon du concile de Tours, tenu en 067 : Ut laici secas altare quo sacra mysieria celebrantur inter clericos , tam ad vigilias quam ad missas, stare penitus non présumant ; sed pars Ma quœ a cannellis versus aitare dividetur choris tantwn psallentium pateat clericorum. (D'Ortigue, Dictionn., col. ^07-)

L'hérétique Pélage entendait les choses tout autrement; il avait organisé le chant des psaumes de manière que les jeunes filles y prissent part avec les hommes ; c'était là un crime capital aux yeux du pape Gélase, mort en 696. (Jacq. Basnage, Hisl. de l'Eglise, I, 7^5.)

Saint Césaire d'Arles ('170-5^1 2) n'eût guère été plus d'accord avec ce pape; car il «obligea le vulgaire des laïques à se procurer les psaumes et les hymnes, et à chanter à haute voix et avec harmonie comme les clercs, les uns en grec, les autres en lalin, les proses et les antiennes. n (D'Ortigue, fHctionnaire , col. 1 269.)

(J) «Ce qu'il y a d'admirable, lit-on col. âoa du Dictionnaire de M. D'Ortigue, c'est que l'Eglise, en s'emparanl du chant, non dans le

but d'en faire un art, mais seulement comme d'un élément spirituel..., sauva l'art et la science d'une ruine certaine. n

Oui, à peu près comme les moines du moyen âge ont conservé, sauvé l'antiquité. —

«Ecrivains infatigables, ces bons Bénédictins copiaient, multipliaient les livres. El voilà justement où était le mah Plût au ciel que les Bénédictins n'eussent su ni lire ni écrire! Mais ils eurent la rage d'écrire et de gratter les écrits. Sans eux, la fureur des Barbares, des dévots, n'eût pas réussi. La fatale patience des moines fit plus que l'incendie d'Omar, plus que celui des cent bibliothèques d'Espagne et lous les bûchers de l'inquisition. Les couvents où Ton visite avec tant de vénération les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire grattés et regrattés), ce sont ceux où s'accomplirent ces idiotes Saint-Barthélémy des chefsd'œuvre de l'antiquité.

«Me trouvant au Mont-Cassin ,jc demandai r humblement la grâce de visiter la fameuse bi- «bliothèque. Un moine me ditsèchement: Mon- «lez,la porte estouverte. — Il n'y avaitui porte, «ni clef. L'herbe poussait sur la fenêtre; les livres «dormaient sur les bancs dans une épaisse pous- "sière. J'ouvris force livres anciens, mais pas un

ment que, loin d'avoir sauvé l'art musical au moyen âge, l'Église l'a, au contraire, entravé et dénaturé Elle fut, en effet, grâce à son système aristocratique, absolutiste et immobiliste, le constant adversaire du rhythme et de la tonalité populaire.

Ce fait capital n'a point échappé â M. De Coussema'ker, qui s'exprime ainsi, page 82 de son Histoire de l'harmonie au moyen âge, Paris, i852, in-40 : ce Malgré les circonstances défavorables où elle s'était trouvée, malgré tout ce qu'on a pu faire pour l'anéantir, la musique vulgaire a traversé le moyen âge, pour se réveiller plus vivace qu'auparavant. Elle a été non seulement négligée ou dédaignée, elle a eu, en outre, pour adversaires tous les didacticiens et presque tous les artistes ^. On ne reconnaissait, au moyen âge, qu'une musique artistique, le plain-chant. Les harmonisateurs n'accueillaient les mélodies profanes que lorsqu'elles se pliaient aux exigences de la tonalité du plain-chant(3). »

Ce dédaigneux mépris de l'art populaire et de la nature, que, dans sa fausse et malsaine spiritualité, l'Eglise poussa non seulement jusqu'au célibat des prêtres, des moines et des religieuses, jusqu'à la mutilation de

« complet; aux uns il manquait des cahiers, à «d'autres on avait coupé des feuillets pour " profiler des marges blanches. Je descendis «les larmes aux yeux, et je demandai pourquoi cette mutilation barbare. Un moine me «dit que ses frères, pour gagner quatre ou cinq "sous, arrachaient, grattaient un cahier, et «vendaient aux enfants de petits psautiers,aux «femmes de petites lettres (sans doute des tavlismans).n Tel est le récit naïf de Benvenuto d'Imola.^ (Michelet, la Renaissance , p. 5o.)

(1) « Chose remarquable ! quand vint le triomphe universel de la foi catholique , de cette foi qui devait régénérer le monde et lui donner la liberté (laquelle?), le monde se trouva plongé dans un abrutissement dont il n'y avait point eu d'exemple jusqu'alors.... A cette époque de dégradation progressive de l'espèce humaine, la musique eût donc disparu de l'Occident, si l'instinct de sensibilité religieuse, qui, de tout temps , a dirigé tous les peuples, n'avait inspiré aux chrétiens de mêler le chant à leurs prières. L'art n'avait plus rien ;i faire dans le monde; il se réfugia dans

l'Eglise : ce fut-elle qui le sauva, mais en le transformant. r> (Biogr. des musiciens, introd., p. cxlvii.)

Quelques pages plus loin , M. Fétis s'est réfuté lui-même : crLa domination des Lombards en Italie, dit-il, dura plus de deux cents ans. Pendant ce long espace de temps, ils répandirent en Europe non seulement les faibles connaissances d'harmonie qu'ils possédaient, mais on leur dut les premières notions d'une notation musicale, qui fut certainement l'origine de celle dont on se sert aujourd'hui. r> (Ibid., p. glu.) Et il ajoute (p. clx) : «Achevons de démontrer que les fondements de la musique de l'Europe moderne sont d'origine septentrionale. 7)

® «Les ouvrages sur la musique antérieurs à la fin du onzième siècle ne traitent que du chant ecclésiastique; il n'y est question ni de musique mesurée, ni de musique mondaine. r (De Coussemaker, Histoire de l'harmonie au )noyen âge , p. ^3.)

(3) Voir aussi Fétis, Biographie des music, introd., p. clxxvii.

ses chantres MM. D'Ortigue (2) et Félix Clément (3) l'expriment plus énergiquement encore que Bossuet, qui, en fait de musique, ne connaissait que deux choses : les chants de Babylone (musique rhythmée) et les chants de Sion (plain-chant). «H ne faut pas, disent-ils, que le diable batte la mesure dans le sanctuaire. »

La musique rhythmée et mesurée, voilà donc l'ennemi; et, proscrite depuis le vne siècle, elle ne pénètre encore qu'exceptionnellement dans le culte romain. «Les cantiques en langue vulgaire, dit M. l'abbé Arnaud^-, n'ont jamais été admis par l'Eglise catholique comme partie intégrante du culte public ; elle ne fait que les tolérer, et à condition que la musique sera grave, décente, religieuse (?). v

M. D'Ortigue s'exprime en ces termes (5) :

L'art chrétien se fait une condition principale de la monotonie, monotonie dans l'unité des voix, dans l'unité de la mélodie comme aussi dans l'unité d'un seul ton; car, on ne saurait trop le rappeler, il n'y a pas de tons dans le plain-chant, il n'y a que des modes

Cette expression calme, grave, impassible au point de vue humain, cette image de continuité, de permanence, d'immutabilité, propre à cette sorte de chant qui a directement Dieu pour objet, tient au principe constitutif du système des tons ecclésiastiques, système privé de la faculté de moduler, de l'élément de la transition, et dont l'harmonie, lorsque ce système la comporte, toujours consonante, fait naître sur chaque accord le sentiment irrésistible du repos. On peut dire de cette musique qu'elle ondule et ne module pas. Ramené à son type le plus parfait, ce système ne saurait comporter la mesure, expression du sentiment humain, en ce qu'elle exprime les modifications de la durée. Il ne comporte guère qu'une mesure abstraite

Nous ne voulons pas faire ici de comparaison entre le plain-chant et la musique; on ne compare pas entre elles des choses tout à fait dissemblables.

(1) Dès le commencement du douzième siè- Paris, i85/i, in-4°, p. 3), prouve seulement

cle, les castrati apparaissent dans la chapelle la corruption des mœurs du clergé dans ces

pontificale, où il s'en trouve encore. Au qua- temps barhares. (Voir la déploration de VE-

trième siècle, l'historien Socrate mentionnait glise, par Jean Bouchet, dans le Bulletin, V,

déjà l'eunuque Brison, comme préposé à l'en- 266.)

seignement des chantres. (2) La musique à V église, Paris, Didier,

Les catholiques, même les plus ardents, n'o- 1861, in-8°, préface, p. xviii.

sent dire que l'art musical exigeait que l'on (3> Hist. générale de la musiq. relig., Paris,

fît des soprani masculins , en raison de ce que Adrien Leclère, 1860, in-8°, préface, p. v.

les femmes étaient exclues du chœur ; car cetle (l) D'Ortigue , Dictionn. ,. col. i'S?..

exclusion, imilée du paganisme grec (Georges (5) D'Orligue, La musique à Véglise, p. 9A0

Kastner, Les chants de. la vie, eycle choral, et a83.

m INFLUENCE DE LA RÉFORME SUR LA MUSIQUE.

Mainzer(l) «n'hésite pas à affirmer que, le jour où un décret pontifical a autorisé la réception du Miserere de Baini, la chapelle Sixtine a fait le premier pas vers sa décadence,?? parce que Baini k reproduit le changement des idées suivant le sens des paroles,?? et parce qu'il a introduit dans ce morceau s la peinture des sons.??

En vérité, avoir fait du chant religieux quelque chose d'informe qui ne ressemble pas à la musique, lui avoir donné pour loi la monotonie, l'impassibilité, l'immutabilité, l'absence de mesure, et lui avoir défendu d'exprimer le sens des paroles, est-ce avoir sauvé ou entravé l'art? — Qu'on ne nous objecte pas les quelques hymnes dont la majesté touche au sublime; elles sont en fort petit nombre, et quand des artistes les font entendre, ils leur donnent le cachet d'un moderne récitatif et non celui d'une antienne à notes égales. La question n'est pas de savoir s'il existe quelques morceaux splendides dans les chants du moyen âge ou d'une époque antérieure, mais bien de savoir si le système ecclésiastique, qui exclut et combat le rhythme et la tonalité populaire, a favorisé l'art.

«Sans le rhythme, dit Rousseau (2), la mélodie n'est rien, et par luimême il est quelque chose, comme on le sent par l'effet des tambours.??

«Une mélodie non rhythmée, dit Berton (3^, n'est qu'une chose inerte, un corps inanimé, auquel le rhythme seul peut donner le mouvement et la vie ... Le rhythme est l'âme de toute composition musicale. ??

«La musique sans rhythme, dit aussi M. De Coussemaker ^\ est incapable d'exprimer la vivacité des images, la puissance des sentiments qui régnent dans les chants populaires. ??

Qu'y avait-il d'artistique dans la psalmodie lente et lugubre de notes toutes égales? Car «ce n'est que depuis le concile de Trente (5) qu'on a introduit dans le Graduel et le Vespéral les quantités de l'accentuation latine, pour ne point blesser les oreilles des érudits de la Renaissance,?? et les Chartreux ont constamment repoussé cette modification.

Qu'y a-t-il d'artistique dans le nasillement de X évangile et de Yépître, qui se chantent sur une seule note(6^, dans le chant en ison, qui n'a que deux notes et que quelques ordres religieux ont conservé (7); dans le plain-

(,) Apud D'Ortigue , Dictionn., col. 36 1.

(2) Dictionn. de musique.

(t) Encyclop. moderne, art. Mélodie.

W Hist. de l'harmonie au moyen âge, p. 7 h.

(5) D'Ortigue, Dictionn., col. i3.

(6) Ibid., col. 599.

(7) Berton, Encyclopédie moderne, articlo Chant.

chant lui-même , dont les plus chauds défenseurs sont contraints de dire aux évêques (1) : «Nous repoussons toute méthode qui reposerait sur l'exécution à notes égales ou de valeur proportionnelle???

Qu'y avait-il d'artistique dans la manière de chanter de ces religieux du xvne siècle , dont se plaignait maître Dubellay Pithois Camus, dans son ocalypse de Méliton ou révélation des mystères cénobitiques ® ? «D'où vient, dit-il, que les nouvelles réformes de divers ordres (de moines) ont non seulement osté la musique, les orgues et l'usage de tous les instruments harmo-

nieux, du chant et de l'office de l'Eglise , mais encore la note grave et dévotieuso que l'on appelle le plain-chant, pour réciter les pseaumes, les hymnes et les cantiques d'une façon si plate, quelle rabbat plustot les esprits quelle ne les élève à la contemplation des choses célestes ? » Et la réponse qu'il fait à cette question est celle-ci : L'office serait trop long à chanter, et les moines ne veulent pas être obligés d'apprendre la musique.

Non seulement le plain-chant est un art contre nature et improgressif (3\ l'art hiératique par excellence, qui ne pouvait durer, comme il a fait, que grâce à la main de fer du pouvoir le plus conservateur et le plus routinier qui fût jamais; non seulement il est raide, froid, sans mouvement et sans vie, comme les statues des cathédrales gothiques avec leurs membres grêles et démesurés ^; mais encore il a reculé au delà même de la barbarie.

O Adresse du congrès pour la restauration, etc., apud DOrtigue, La musiq. à l'égl., p. ^70.

(2) Chez Noël et Jacques Chartier, 1G62, in-02 , p. 37.

W « Le résultat de la conservation perpétuelle d'un système de tonalité, ou de la forme de la gamme, est l'impossibilité absolue du progrès dans Part. (Biogr. des music. , introd. , p. lv. )

M « II est triste et monotone pour nos oreilles, dit M. Schuré (Le drame musical, I, 222, 2 2Ô), parce qu'il est sans rhytlime. La parole y est dissoute dans le son et perd à peu près toute signification , de même que l'intelligence du croyant abdique devant un sentiment sans limite. Que nous dit ce cliant grave et d'une monotonie parfois funèbre? Que ce soit le TeDcum, le Magnificat , ou le Miserere, toujours il semble raconter la misère inéluctable de l'humanité' résignée à souiïrir, son

appel à la justice éternelle et à la rédemption dans l'autre monde. Le rhytlime, qui est la vie , le verbe, qui est la lumière, sont absents. Car ce n'est pas le verbe vivant, créateur d<> la libre mélodie, qui traverse ces litanies. Sévère, triste, inflexible, la mélopée se prolonge dans le mode mineur sous les voûtes sombres de la basilique. On dirait la marche lente de l'humanité sans espérance à travers

la vallée de l'ombre de la mort

f Ainsi l'âme chrétienne enlonne le sinistre Miserere en poursuivant son interminable pèlerinage à la recherche de Dieu. Mais alors même qu'elle l'invoque, elle en est loin. Le chanl grégorien avec son monotone unisono exprime cet éternel appel, ce cri des masses humaines : De profundis clamavi ad le, cette mélodie de la résignation, sans autre espérance que l'audelà. Sous cette mélodie funèbre le troupeau des fidèles se courbe dans la nef iéoé-

:m INFLUENCE DE LA RÉFORME SUR LA MUSIQUE.

En effet, sans remonter jusqu'aux chansons populaires de 536, que nous a laissées Anne Comnène(1), on sait que «les chants cadencés et rhythmés ont précédé l'institution du chant grégorien,» et Mabillon rapporte que saint Adelme, évêque de Sherbone, en Angleterre, et sut adroitement se servir, au vif siècle, de chants rhythmés, pour gagner à Dieu quantité de peuples ^. Evidemment, ajoute M. D'Ortigue, ces chants devaient avoir beaucoup de ressemblance avec les chants mondains. » Winterfeld(3) a reproduit la mélodie rhythmée du cantique : Christe, (1er du bist Tag und Licht, qui date, selon lui, du vmc siècle. Du siècle suivant nous possédons (4) plusieurs morceaux latins également rhythmés : deux odes de Boèce, la chanson composée par Angelbert sur la bataille de Fontenai (8/12), le chant d'Eric, duc de Frioul, une lamentation sur la mort de Charles le Chauve, la complainte de l'abbé Hugues, celle de Godeschalk, etc. Voici le début caractéristique de la première ode de Boèce et le chant, si mélancolique qu'on le dirait presque écrit d'hier, du moine de l'abbaye de Fulde et d'Orbais, exilé comme prédestinatien , vers 8/i5, à l'instigation de Raban Maur et d'Hincmar, puis enfermé dans un couvent où il mourut en 868 / après une captivité de plus de vingt ans.

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