EUGÈNE HAAG
L'OBLIGEANT ET CONSCIENCIEUX ERUDIT L'UN DES AUTEURS DE LA FRANCE PROTESTANTE QUI A RESSUSCITÉ UN MONDE
ATH. CQQUEREL FILS
L'HOMME AU COEUR LARGE ET DEVOUE LE PUISSANT ORATEUR, L'EMINENT AUTEUR DE JEAN CALAS DES BEAUX- A RTS EN ITALIE DES LIBRES PAROLES D'UN ASSIEGE, ETC. , ETC. AU JUGEMENT ECLAIRE DUQUEL LA PARTIE LITTÉRAIRE DE CET OUVRAGE \ ÉTÉ SOUMISE
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Nous ne dissimulerons point les humbles commencements du grand travail dont nous offrons le premier volume au public. Au début de l'année 1869, nous ne songions ni à une histoire du Psautier, ni à une biographie de Marot, et nous songions moins encore à préparer les deux à la fois. La pensée de cette double tâche nous eût, à coup sûr, fort effrayé. Il s'agissait de donner à la Société de chant sacré fondée par Ath. Goquerel fils une harmonie des psaumes qui fût de la même époque et du même style que les mélodies. Sollicité par des souvenirs d'enfance, et choqué de l'étrangeté que présente l'harmonie moderne appliquée à nos vieux airs, nous avions maintes fois songé à remettre en usage les trois parties d'accompagnement du xvie siècle. Rien ne semblait plus simple et plus aisé : il n'y avait qu'à prendre un Goudimel et à en faire des extraits.
Mais où le prendre? Le Goudimel en contrepoint simple et en harmonie consommante ne se trouvait ni à la Bibliothèque nationale, ni à la bibliothèque Mazarine, ni à la bibliothèque Sainte-Geneviève, ni à celle de l'Arsenal, ni à celle de l'Université, ni à celle de l'Institut, ni à celle du Protestantisme, ni à celle de l'Oratoire. Cette difficulté imprévue aiguillonna notre curiosité. L'œuvre capitale d'un artiste si célèbre et d'un martyr avait-elle donc disparu? En examinant tous les Psautiers de la Bibliothèque nationale, nous finîmes par découvrir celui de Lobwasser, qui, pour transporter au delà du Rhin l'harmonie de Goudimel, a traduit en allemand les psaumes de Marot et de Bèze. Mais, d'un côté, rien ne garantissait l'exactitude de Lobwasser, et, de l'autre, il résultait
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de nos informations que. M. Henry Lutteroth, ancien rédacteur du Semeur, et M. Fétis, historien de la musique et directeur du Conservatoire de Bruxelles, devaient ou pouvaient posséder l'introuvable Goudimel. Deux exemplaires du précieux livre figurent, en effet, parmi les trésors qui nous ont été communiqués au château de Bourneville (Aisne) et à Bruxelles. Après avoir dûment collationné nos copies, nous y voulûmes joindre une courte notice et des spécimens de quelques autres harmonies du xvie et du xvne siècle. Heureusement, nous ne connaissions pas encore les trois ou quatre écrits qui auraient facilité la composition de cette notice , et peutêtre mis fin à nos recherches : nous avons dû conquérir lambeau par lambeau un savoir dont l'imperfection nous poussait toujours en avant. Quand les essais de J. de Pours (1666), Baulacre (1765), Dangirard (1768), Riggenbach (1870), nous tombèrent enfin sous la main , ils ne ralentirent pas notre ardeur, parce que nous les avions dépassés sur certains points, et que nous étions résolu à aller jusqu'au bout. Voilà pour l'histoire du Psautier.
On ne pouvait l'écrire sans chercher une solution à ces deux problèmes : Comment le plus spirituel écrivain d'une cour frivole et corrompue a-t-ii été amené à traduire les psaumes, et pourquoi les huguenots, si austères dans leur culte, ont-ils chanté sans scrupule les vers d'un traducteur dont les mœurs sont décriées parmi leurs descendants? — Ici nous eûmes à lutter contre des préventions invétérées, qui ne tardèrent pas cependant à se dissiper. Marot nous apparut non comme un sceptique et un libertin, victime de la vengeance de la toute-puissante Diane de Poitiers, mais comme une sorte d'apôtre de la foi nouvelle, justement accusé d'hérésie, et menacé du bûcher pour le plus grand des crimes : la traduction de l'Ecriture sainte en langue vulgaire. Outrageusement calomnié par les ennemis des lumières et du progrès, l'homme de cœur qui avait sacrifié à la Réforme sa famille et sa patrie, pour aller mourir en exil, mais dont la fière indépendance n'avait su se plier au despotisme de Calvin, n'a guère reçu jusqu'ici des protes-
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tants qu'injustice et ingratitude, en échange des immenses services qu'il a rendus à leur Église. Cédant au charme de ce libre et gracieux esprit, dont la piété originale, à la fois tendre, virile et tolérante, nous a subjugué, nous avons retracé sa vie et tenté la réhabilitation du poëte dont les psaumes, aujourd'hui trop dédaignés, firent la gloire et les malheurs. H est à peine nécessaire d'ajouter qu'aucune étude de ce genre n'existait en notre langue.
L'histoire du Psautier comble une autre lacune plus regrettable encore; car cette histoire, absolument ignorée jusqu'à ces dernières années, est fort glorieuse pour la France. On sait, depuis la publication du beau livre de M. Bovet, que, grâce à ses admirables mélodies et aux harmonies qu'y ont mises Goudimel et Glaudin le Jeune, le Psautier huguenot, traduit en vingt-deux langues (trente fois en hollandais et presque autant de fois en allemand), a fait le tour du monde et régné deux siècles au sein de toutes les Églises réformées. L'Allemagne, qui s'enorgueillit aujourd'hui de ses cantiques, a été notre tributaire, et nous a emprunté notre Psautier avec enthousiasme, à la grande colère des luthériens rigides, qui se montraient presque aussi acharnés que les ultramontains contre la sirène du calvinisme.
Au moment où paraissait le savant ouvrage de notre devancier (1872), nous l'avons loué comme il le méritait, et nous avons pris l'engagement de n'en pas refaire certains chapitres, que nous considérions comme dores et déjà faits et bien faits : ceux qui traitent de la revision du Psautier par Conrart, Pictet , etc., et particulièrement le chapitre relatif aux innombrables traductions anglaises, allemandes, espagnoles, etc. Le lecteur est donc prié de recourir à M. Bovet pour ce qui concerne Xhistoire des transformations du Psautier; car tel serait le vrai titre de son livre, et tel fut, il a bien voulu nous l'écrire, son sujet primitif et de prédilection. De même, dans la partie bibliographique, nous avons omis les éditions déjà citées par M. Bovet, sauf celles du xvi° siècle, de beaucoup les plus importantes, cl qu'on ne saurait décrire avec trop
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de soin. Nous n'avons voulu ni enrichir noire travail aux dépens d'autrui, ni l'étendre outre mesure, d'autant plus que nous ne pouvions espérer de donner ainsi une bibliographie à peu près complète.
M. Bovet a laissé dans l'ombre la figure sympathique de Marot, et ne s'est pas occupé de la partie musicale, assurément la plus intéressante au point de vue de l'art. Des fouilles continuées durant six années dans ce domaine inexploré devaient nécessairement aboutir à plus d'une précieuse découverte. Nous n'avons négligé aucun des musiciens, protestants ou non, qui ont touché à notre Psautier, et tenant entre nos mains les rarissimes débris de partitions dispersées dans l'Europe entière, nous avons cru indispensable d'en publier au moins une ou deux de chaque auteur. Plusieurs sont restées incomplètes malgré nos persévérants efforts, et, pour faire un tout de quelques autres, nous avons été obligé d'en prendre le ténor à Munich ou à Vienne, le contralto à Strasbourg ou à Bourneville, et la basse à Genève ou à Paris.
Il fallait le concours de personnes compétentes pour que des investigations de cette nature eussent chance de succès ; aussi n'avons-nous pas craint de multiplier les demandes de renseignements, ce Napoléon, a dit M. Ernest Bouton, vit tomber devant lui la pierre qui scellait le tombeau de Charlemagne; il n'eût peutêtre pas décidé un bibliomane à lui montrer un ouvrage de Claude le Jeune, n Les bibliophiles auxquels nous nous sommes adressé ne méritent pas, nous sommes heureux de le dire, cette réputation de Cerbère. Nous avons été accueilli partout avec courtoisie et obligeance, et s'il y eut quelque résistance à vaincre en un ou deux endroits, nous avons finalement réussi à obtenir tous les Psautiers, sans exception, dont nous connaissions l'existence. Nos collaborateurs ont donc été nombreux, surtout pour la partie purement bibliographique, et nous nous plaisons à remercier encore une fois de leur empressement tous ceux qui ont répondu à l'appel inséré par nous dans le Bulletin de l'histoire du protestantisme. On trouvera
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plus loin les noms de la plupart d'entre eux, car nous avons eu soin de n'employer aucun document sans en marquer la provenance.
Nous devons des remerciements particuliers à un jeune compositeur de talent, M. Charles-Léon Hess, auteur (non responsable, car il n'a pas corrigé les épreuves) de la réduction pour le piano des morceaux que nous publions. Nous avons également été fort sensible aux services de divers genres que nous ont rendus nos collègues de la Société d'histoire, MM. Jules Bonnet, Henri Bordier, feu Ath. Coquerel fils, le comte Jules Delaborde, Alfred Franklin, Ch. Frossard, M. .1. Gaufres, Guill. Guizot, W. Martin, Ch. Bead, et surtout le président de cette société, M. le baron F. de Schickler, qui, après avoir été notre intermédiaire auprès de plusieurs bibliothèques de l'étranger, a pris la peine de lire notre manuscrit et de nous transmettre des observations et des critiques que nous avons mises à profit. Nous citerons encore avec reconnaissance, parmi les personnes qui nous ont prêté une aide bienveiljante, MM. Bourgault-Ducoudray et Jules Clamageran; MM. Olgar Thierry, Lavoix fils, Olivier Barbier, et feu Bichard, de la Bibliothèque nationale; M. Ferdinand Denis, de la bibliothèque Sainte-Geneviève (nous regrettons d'ignorer les noms de bien d'autres bibliothécaires obligeants); MM. Maurice Vernes, professeur à la faculté de théologie protestante, Charles Sagnier de Nîmes, et le comte dAdhémar; MM. les pasteurs Charruaud et Maillard du Poitou, Arnaud de Crest, Bernus d'Ormont-Dessus, Guillermet et Chantre de Genève, Mounier d'Amsterdam, Collins de Botterdam, Leblois de Strasbourg et feu Montandon; MM. Herminjard et Amédée Boget de Genève; MM. les professeurs Edouard Beuss et Baum de Strasbourg; M. le professeur Biggenbach de Baie; MM. Georges Perrot, de l'Institut, Ernest Benan, de l'Académie des inscriptions et de l'Académie française, Edmond Schérer, sénateur, William Waddington, de l'Institut, dans l'intervalle de ses deux ministères; enfin, les émincnts bibliophiles qui nous ont fait part de leurs richesses : MM. Gaiffe, Lutteroth, feu Fétis,
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Alfred André, Weckerlin, Félix Bovet de Neuchàiel, Gearg Becker deLaney, près Genève, Haye d'Amsterdam, le docteur Birke, de la Bibliothèque impériale de Vienne, et Julius Jos. Maier, delà Bibliothèque royale de Munich.
En même temps qu'elles donnaient du prix à notre travail, les quatre cents pages de musique qu'il renferme devaient en rendre la publication fort coûteuse, et partant difficile et problématique. A la terrible question : Qui éditera un livre si dispendieux? qu'on nous posa bien des fois quand nous énumérions nos trouvailles, nous répondions invariablement : H importe d'abord que l'œuvre soit aussi complète que possible. Cependant une crainte mal refoulée grandissait en nous , à mesure que les pages s'amoncelaient et que nous approchions de la dernière. Le moment vint où il fallut, se mettre en quête d'un éditeur. C'est alors que des amis, augurant mal des négociations entamées, nous suggérèrent l'idée d'écrire à la Commission des impressions gratuites de l'Imprimerie nationale. Cette commission, composée de membres des diverses sections de l'Institut ^, fit examiner le manuscrit, et le 8 juin 1875, sur le rapport présenté par M. Charles Blanc, elle émit à l'unanimité le vœu, bientôt ratifié par un décret du Président de la Bépublique, que l'ouvrage intitulé Clément Marot et le Psautier huguenot fût
imprimé aux frais de l'Etat. Une distinction si flatteuse, qu'il osait à peine espérer, a touché l'auteur plus qu'il ne le saurait dire, et il en conserve, dans le deuil et sous les coups réitérés de l'épreuve, la plus vive et la plus respectueuse gratitude.
Paris, 17 août 1878. 0. D.
(,) M. le Garde des sceaux, ministre de la Grange, Dumas, Ch. de Rémusa t
de la justice (Dufaure), président; M. le (décédé quelques jours avant la séance),
Directeur de l'Imprimerie nationale (Hau- Ch. Blanc, Hermile, Egger, et De Pica-
réau), vice-président; MM. Mohl, Nau- rnilh, Sous-Directeur de l'Imprimerie na-
det , De Saulcy, Désiré Nisard, le marquis tionale, secrétaire.
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