ROLE DU PSAUTIER DANS L'ÉGLISE RÉFORMÉE
Le Psautier y règne exclusivement près de trois siècles. — Les martyrs le citent en prose (Jean Leclerc, Wolfgang Schuch), le chantent en vers en marchant au supplice. — Florim. de Rémond. — Les gens entrez sont en ton héritage. — Jean Rabec. — Les colporteurs. — Anne du Rourg. — Massacre de Vassy. — Le psaume des batailles. — D'Aubigné. — Henri IV. — Coligny. — Les soldats catholiques chantent les psaumes pour tendre des pièges aux réformés.
— Catherine, sœur de Henri IV, les fait chanter au Louvre. — Édits contre le chant des psaumes. — Anecdote de Jean Rou. — Les protestants chantent ceux de Godeau. — Perquisitions pour enlever les psautiers. — Une complainte du désert. — Les chants du désert. — La princesse palatine et le peintre Rousseau. — La glorieuse rentrée des Vaudois. — Les psaumes chantés dans les cachots. — Les camisards. — Les derniers pasteurs martyrs. — Louis Gibert.
Le Psautier renferme-t-il tout ce qu'y virent nos ancêtres? — Ce qu'ils y croyaient sous-entendu,
— Notion du Dieu juif passée dans le protestantisme. — Les imprécations des psalmistes. — Calvin. — Influence de la philosophie du xviii0 siècle. — Samuel Vincent. — Le Réveil. — Décadence du Psautier. — Les cantiques modernes.
Rajeunis au xvi° siècle, les antiques chants d'Israël redevinrent l'âme et la vie d'un peuple, et enfantèrent les prodiges de l'épopée huguenote, non moins glorieuse et presque aussi' navrante que celle du peuple hébreu. Dès 1 5 3 1 , chanter des psaumes, c'était £tre hérétique; au siècle suivant, un pieux évêque, Godeau, écrivait (1) : k Savoir les psaumes par cœur est, parmi les protestants, comme une marque de leur communion; et, à nostre grande honte, aux villes où ils sont en plus grand nombre, on les entend
(1) Prélare do sa Paraphrase des VsauntéS.
retentir clans la bouche des artisans et, à la campagne, clans celle des laboureurs, tandis que les catholiques, ou sont muets, ou chantent des chansons déshonnesles. » Dans aucune Eglise le Psautier n'a occupé une aussi grande place, ni exercé autant d'influence que clans l'Église réformée, sur laquelle il a régné près de trois siècles. Tandis que l'Eglise luthérienne et l'Eglise anglicane eurent dès l'origine des hymnes à côté des psaumes, ce n'est qu'au xviii0 siècle que Benedict Pictet(1) ajouta au Psautier réformé quelques cantiques pour les jours de fête', et ce n'est qu'au xixe qu'on essaya de substituer des cantiques modernes aux vieux psaumes de Marot et de Bèze, encore seuls chantés aujourd'hui dans bien des églises.
Le protestantisme français a beaucoup écrit et beaucoup lu aux xvr9 et xvne siècles; mais sa piété, son ardeur, sa force, sa consolation, il les a puisées surtout clans le Psautier : les huguenots s'étaient si bien assimilé la substance du livre vénéré, que la trace s'en retrouve à chaque page de leur histoire.
Il n'était pas encore traduit en vers, à peine l'était-il en prose (2), que nous le voyons citer sur le bûcher par le premier de nos martyrs, le cardeur Jean Leclerc, de Meaux, puissant ouvrier de la Réforme, ardent jusqu'au fanatisme, supplicié à Metz en 1 5 3 4 (3). Avant de le brûler, on lui coupa le poing, on lui tenailla les bras, le nez et les mamelles, et durant ces horribles tourments, il ^prononça comme en chantant ces versets du
(1) Avant la traduction des psaumes de Marot, on chantait des chansons extraites de la sainte Ecriture; à côté des psaumes de Marot, on eut des cantiques puisés à la même source et qui ne pénétrèrent pas dans le culte : Les Proverbes et VEcclésiaste mis en cantiques (Lausanne, Jean Rivery, i55G), par Accasse cTAlbiac , dit du Plessis , très-probablement assassiné à Tours dans les massacres de 1662; — Divers cantiques csleus et extraits entre les plus notables du Vieil et Nouveau Testament, par le même (Genève), Jean Crespin, i558, réimprimés à Lyon par Jean Cariot, i56o, ensemble les cantiques de Mat. Cordier et autres autheurs nommez en leur lieu. Théod. de Bèze publia aussi , en i5p,5, sa traduction des Saints cantiques recueillis tant du Vieil que du Nouveau Testament; mais tout cela fut vite oublié.
(2) La première édition de Lefèvre d'Etaplos avait paru à Paris, chez Simon de Colines, en i 523, sons le titre suivant : Los choses contenues en ce présent livre : une epistre comment, on doit prier Dieu : le Psautier de David, etc. — Brunei cite encore l'édition suivante : Ici commence le Psautier de David, contenant cent et cinquante pseaulmes avecq leurs titres leallemcnt translate de latin en franchois. Finit le Pseaultieide David. Deo gratias. Impressum Pari'hisiis anno Domini i5i3, per Thomam Kees Wesaliensem. Et venundantur in civitate Tornensi, in-8°.
(3) Metz, naguère ignoblement livrée, ne faisait pas alors partie de la France, mais Leclerc était Français; il avait déjà été marqué du fer rouge à Meaux, pour crime d'hérésie.
psaume cxv : Leurs idoles sont or et argent, ouvrage de main d'homme, etc. et mourut ainsi, priant Dieu jusqu'au dernier soupir »
Wolfgang Schuch, réformateur de ia Lorraine, fut brûlé vif à Nancy (i5a5), en récitant le psaume lt.
Bientôt les supplices devinrent innombrables, et, dès 1 54 2 , les victimes purent emprunter à la traduction de Marot des accents pour exprimer leur confiance en Dieu ou l'indignation que leur inspirait l'impitoyable cruauté de leurs persécuteurs.
En quittant la prison pour aller au bûcher (10/12), le prédicateur Aymon de la Voye entonna le psaume cxiv :
Quand Israël hors d'Egypte sortit, etc.
k continuant en ceste constance admirable iusques à ce qu'il fust estranglé et puis bruslé (2). »
Les martyrs chantaient d'un cœur héroïque jusqu'au milieu des flammes, et, au spectacle de ces hommes et de ces femmes qui mouraient par conscience quand ils pouvaient d'un mot sauver leur vie, les catholiques se laissaient émouvoir et embrassaient la foi persécutée. Les supplices étaient plus nuisibles qu'utiles, dit un apostat qui ne s'était pas senti le courage du martyre, et plus propres à allumer le feu de l'hérésie qu'à l'éteindre. «Comme les catholiques, poursuit Florim. de Rémond(3), voyoient les simples femmelettes chercher les tourmens pour faire preuve de leur foy, et allant à la mort ne crier que le Christ, le Sauveur, chanter quelques psaumes; les jeunes vierges marcher plus gayement au supplice qu'elles n'eussent fait au lit nuptial; les hommes s'esiouir voyant les terribles et effroyables apprests et outils de mort. . . , et my bruslez et rostis contempler du haut des buschers d'un courage inuaincu les coups de tenailles receus, porter un visage et maintien ioyeux entre les crochets des bourreaux, estre comme des rochers contre les ondes de la douleur, bref, mourir en riant. . . , les cœurs mesmes plcuroient avec les yeux. »
On essaya du bâillon; mais la corde brûlait, et le chant recommençail.
M Martyrologe de Crespin, fol. 80. — La ne pouvait commettre, un pareil nnachro-
France protestante et M. Guizot {l'Histoire de nisme.
France racontée à mes petits-enfants, Paris, M Th. de Bèzc, Histoire ecclésiastique , An-
187^1, III, 170) font chanter ce psaume à vers, i58o,in-8°, I, 98. Leclerc, avant qu'il fût mis en vers. Cres- $ Histoire de la naissance , progrez et deca-
pin, imprimeur des psaumes <le Marot, dence de l'hererie. Rouen, i6a3, in-A°, p-. 864.
h RÔLE DU PSAUTIER
Le clergé, qui voulait la mort sans phrase, fit décréter que Ton couperait la langue des victimes avant de les conduire au supplice.
Quand cinquante-sept protestants de Meaux, arrêtés dans une assemblée, furent menés au cachot d'où quatorze d'entre eux ne devaient sortir que pour monter sur le bûcher (i5/i6), leurs frères, loin de se cacher, chantèrent sur leur passage le psaume lxxix :
Les gens entrez sont en ton héritage, Ils ont poilu , Seigneur, par leur outrage , Ton temple sainct, Ierusalem destruite, Si au en monceaux de pierres Vont réduite.
Ils ont baillé les corps
De tes seruiteurs morts
Aux corbeaux pour les paistre ,
La chair des bien-viuans
Aux animaux suyuans
Bois et pleine champestre.
Le jour du supplice, ce fut le même chant que répétèrent les quatorze, jusqu'au moment où le bourreau leur coupa la langue :
Veuilles de toutes pars Des tiens le sang espars Venger en nos présences.
Des prisonniers le gémissement vienne Iusques au ciel , en la présence tienne ; Les condamnez et ceux qui ia se meurent , Fay que viuans par ton pouuoir demeurent.
A nos voisins aussi,
En leur sein endurci,
Sept fois veuilles leur rendre
Le blasme et deshonneur
Que contre toy, Seigneur,
Ont osé entreprendre.
Pour couvrir cette plainte implacable, qui demandait à Dieu vengeance, les prêtres et les moines essayèrent vainement d'entonner un 0 salutaris hostia.
Le la lin n'avait pas la sauvage énergie du français; et ceux qui chantaient en langue inconnue n'allaient pas mourir, c'étaient les persécuteurs : leur chant resta sans écho
Un nommé Nicolas, martyr au pays du Hainaut ( 1 548), répondit, sur le bûcher, aux Cordeliers qui l'accablaient d'injures après l'avoir accablé d'obsessions, par ce verset du psaume vi (2) :
Sus, sus, amere iniques, Deslogez , tyranniques , De moy tous à la fois; Car le Dieu débonnaire De ma plainte ordinaire A bien ouy la voix.
Macé Moreau, martyr à Troyes (i55o), allant au bûcher, «chanta un psaume et le continua touiours iusques à ce qu'il fust surpris du feu, au milieu duquel il rendit une ame bienheureuse au Seigneur (3). »
Pierre Milet, Champenois, guindé en l'air au-dessus du feu (i55o), entonna le psaume li :
Miséricorde au pour e vicieux, Dieu tout puissant , selon ta grand' clémence Vse à ce coup de ta bonté immense Pour effacer mon faict pernicieux.
En i552, cinq jeunes gens, qui avaient fait leurs études théologiques a Lausanne, rentraient en France pour y prêcher la Réforme; ils furent arrêtés non loin de Lyon et condamnés à mort. Le 1 G mai 1 553 , ils chantèrent, dans la funèbre charrette, le psaume ix :
De tout mon cœur t'exaltciwy, Seigneur, etc.
Etienne Gravot, de Gien-sur-Loire, et ses deux compagnons de supplice ( 1 5 5 3 ) chantèrent à haute voix le cantique de Siméon (4) :
Or laisses, Créateur, En paix ton seruiteur,
(1) Crespin,fol. 170. W Crespin, fol. 187.
W ld. fol. i83. (») Id. foi. 353.
6 ROLE DU PSAUTIEK
En suyuant ta promesse , Puisque mes yeux ont eu Ce crédit d'auoir veu De ton salut V adresse.
Les martyrs Jean Filleul et Julien l'Éveillé ( 1 5 5 5) chantèrent le psaume vi et le cantique de Siméon, jusqu'à ce que l'ablation de la langue les réduisît au silence
Jean Bertrand, brûlé à Blois (1 556), mourut en chantant le psaume xxv et le psaume lxxxvi ; Baudechon , brûlé vif à Lille, entonna le psaume xvi (2).
On ne lira point sans une vive émotion le récit qu'a fait Crespin^ du martyre de Jean Rabec, à Angers (i 556) :
Lè bourreau le print et l'attacha à une claye au cul d'une charette , en piteux spectacle. Et Rabec, dressant les yeux au ciel, prioit Dieu, et ne cessa jusqu'à ce qu'il fust arriué au lieu du supplice, iettant force sang par la bouche et fort desfiguré à cause de ce sang. Estant deuestu, fut enuironné de paille deuant et derrière, et force souffre ietté sur sa chair. Esleué en l'air, il commença le pseaume lxxix :
Les gens entrez sont en ton héritage,
voire intelligiblement, combien qu'il eust la langue couppée, pour n'auoir voulu prononcer Jésus Maria.. . Et ainsi estant esleué comme dit est, demeura plus de demy quart d'heure sans que le feu fust allumé, continuant son pseaume, et inuoquant à son aide Jésus Christ par plusieurs fois.. . Le feu estant mis, Rabec encore poursuiuit le pseaume et fut abbaissé, puis esleué par plusieurs fois, au gré et souhait des moines disant au bourreau : hausse et baisse, iusques à ce qu'il ait prié la vierge Marie, de sorte (pie, les entrailles estant ià à demi sorties, encores parloit il, n'ayant quasi plus figure d'homme, lorsqu'il fut du tout deualé sur le bois, et ainsi rendit l'ame à son Créateur.
La même année, on vit le parlement de Toulouse quitter la procession à laquelle il assistait, entrer dans la sacristie de l'église Saint-Etienne et, séance tenante, condamner au feu le nommé Blondel, qui venait d'entonner «un cantique profane de Clément Marot, ayant un air menaçant et inconvenant contre le très-vénérable officiant et prédicateur (4). m
W Th. de Bèze, Histoire ecclésiastique, I, (4) Ce marlyr est inconnu à Crespin. Voir
q5. la France protestante , article Blondel Octavien ,
(2) Frossarcî, Chronique de l'Eglise réformée et Bulletin, VII, \h (pour abréger, nous dési-
de Lille, p. 3 9. gnons ainsi le Bulletin de la Société d'histoire
(,) Fol. 378. du protestantisme français).
Les colporteurs « s'escartoient partout, dit Florimond de Rémond pour débiter ces Bibles, Catecbismes , Boucliers, Marmites, Anatomies et autres tels livres, surtout les petits Psalmes, quand ils furent rimez, dorez , lavez et réglez. . . Aucuns d'entr'eux se faisoient colporteurs de petits affiquets pour les dames, cachans au fond de leur balle ces petits livrets, dont ils faisoient présent aux filles, mais c'estoit à la desrobee, comme d'une chose qu'ils tcnoient bien rare, pour en donner le goust meilleur. Ces postillons et courtiers de si mauvaise marchandise deviennent bien souvent la proye des flammes, auxquelles on les jettoit, surpris sur le fait. » L'histoire a conservé les noms de plusieurs de ces martyrs : Archambault Séraphin, Philippe et Jacques Cène, établis à Genève et rentrés en France pour y répandre des Bibles, furent brûlés à Dijon, le 3 septembre i557 (2); Nicolas Guenon et Marin Marie, coupables du même crime, furent exécutés le 2 août 1 5 5 9 (3).
Les cent vingt prisonniers des deux sexes enfermés au Châtelet, pour avoir assisté, le k septembre 1 5 5 7 , à une assemblée près de la Sorbonne, se consolaient par le chant des psaumes, commettant sous les verrous le même méfait qui les y avait amenés (4).
Parmi ces prisonniers se trouvait la noble martyre Philippe de Luns : la cause principale de son supplice fut que ses voisins déposèrent «que sans cesse il y auoit en sa maison (faubourg Saint-Germain-des-Prés) gens chantant les psaumes; que deux ou trois fois on auoit vu sortir nombre infini de personnes de là-dedans (5). »
Martin Rousseau, de Boutigny, compagnon orfèvre, Gilles le Court, de Lyon, écolier, et Philippe Parmentier, cordonnier, emprisonnés pour avoir chanté des psaumes et condamnés à être brûlés vifs ( 1 55g), entonnèrent, en se rendant à la place Maubert (r,) :
Or laisses , Créateur. . .
Jean Herwin, qui refusa de quitter la prison avec ses compagnons de captivité, craignant que sa fuite ne fût imputée aux réformés de la ville.
(1) Histoire de V hérésie, iiv. VII, p. 876. (î) Drion , Hist. chron. de VEgl. protest. 1 , 58. W Bulletin, II, 38a*
(/') A. Coqucrcl fils, Histoire de i 'Eglise de Paris, 1, 'jo.
(5) Crottet, Petite chronique protestante, p. 170.
(e) Crespin, loi. Û69, cl Drion, Histoire chronologique , I,
chanta le psaume cxxx en allant au supplice, et quelques chansons spirituelles que lui-même s'était faites, dit Crespin (4 novembre i56o).
Anne du Bourg, le conseiller d'Etat que Henri II jura de voir brûler de ses yeux, parce qu'il avait opposé aux impudicités de la cour et aux adultères royaux la conduite de ceux qui invoquaient Jésus-Christ au milieu des flammes, fut d'abord conduit à la Bastille. De peur que ses amis n'entreprissent de le délivrer, «on le restraignoit en une cage (de fer), en laquelle il auoit tous les malaises, comme on peut penser. Ce nonobstant, il se resiouissoit tousiours, et glorifioit Dieu, ores empoignant son luth pour luy chanter psalmes, ores le louant de sa voix r> Dieu, qu'il invoquait sans cesse, lui fit la grâce de mourir sans avoir trahi sa conscience.
Presque tous les martyrs chantaient; quelques-uns blasphémaient contre la messe; la plupart s'en tenaient aux sentiments divers exprimés dans les psaumes, où les invocations à la vengeance sont plus fréquentes que les appels au pardon et à la mansuétude.
Les enfants eux-mêmes chantaient avec non moins d'ardeur : «Chaque jour, à l'heure de la récréation, dit M. E. Gaullieur (2), les élèves du collège de Guyenne (à Bordeaux) se réunissaient dans la grande cour et entonnaient en chœur les psaumes de Clément Marot, en dépit d'un arrêt du parlement, qui en interdisait le chant. Les gens du dehors se groupaient dans la rue, tout contre la porte d'entrée, pour écouter ces voix enfantines qui chantaient la gloire de Dieu, non point en latin d'église, mais dans cette jeune et magnifique langue française, qui, depuis un demi-siècle à peine, commençait à se débarrasser des vieilles formes qui l'entravaient. Les protestants, accourus de tous les points de la ville, ne tardèrent pas à faire chorus, et un beau jour, le i k avril (i56i), les portes cédèrent à la pression de la foule; quatre ou cinq cents huguenots, pénétrant dans la cour, se réunirent aux écoliers, et tous en chœur, animés d'un enthousiasme que les persécutions et les supplices expliquent assez, entonnèrent les louanges du Seigneur. »
Le fanatisme s'irritait des lenteurs des tribunaux qui tardaient trop à supprimer les chanteurs de psaumes, devenus de jour en jour plus nombreux, malgré des supplices sans cesse renouvelés; aussi, quand on vit,
(l) Régnier de lu Planche, Histoire de Vestal de France.. . sous François II, édition de 1576 , in-8°, p. 130. — M Histoire du collège de Guyenne.
suivant l'expression du jésuite Maimbourg, l'hérésie triomphante entrer dans le palais des rois (i56i), l'immense armée des prêtres et des moines ne garda plus de mesure; elle échauffa la populace qui vivait des aumônes des couvents, prêcha le meurtre et le massacre en grand. De là les tueries de Vassy, Sanccrre , Bourges , etc.
[Mille ou douze cents protestants, assemblés sous la foi de l'édit de janvier, chantaient paisiblement les psaumes dans une grange (1) de Vassy (i5Ga), quand survint avec sa troupe le duc de Guise, leur implacable adversaire.
La porte ayant esté forcée, la tuerie commença, frappant, ces tigres et lions pins qu'enragés, au travers de ces pauvres brebis, qui ne faisoient aucune résistance, y estant le duc de Guise, l'épée nue. . . Le cardinal de Guise, pendant ce carnage, s'esloit tenu sur le cimetière, auquel le duc son frère apporta une grosse Rible dont on se servoit dans les prédications, disant : Lisez, mon frère, le titre des leltres de ces huguenots. Le cardinal, la voyant, lui dit : C'est la sainte Écriture; de quoi le duc se sentant confus : Comment, sang Dieu, dit-il, la sainte Ecriture? il y a quinze cents ans et plus que la sainte Ecriture est faite, et il n'y a qu'un an que ces livres sont imprimés ! Par la mort Dieu , tout n'en vaut rien {2) !
Trente-neuf ou quarante personnes furent tuées sur place; cent dix-huit autres furent blessées, et l'on compta, pour le moins, quarante-deux veuves chargées d'orphelins. — Ce fut le signal de nombreux massacres, fort bien nommés par M. Michelet la Saint-Barthélcmy de i5Gâ, plus meurtrière que celle de 15-72.
A Orange, des forcenés introduisirent des feuillets de Bibles et de Psautiers dans la bouche et les plaies des victimes en leur criant : Mangezen tout votre saoul; dites à votre Dieu de venir vous secourir (3).
Les disciples de la Réforme s'étaient laissé conduire au supplice comme des agneaux, aussi longtemps qu'on avait observé à leur égard les formes ou les apparences de la justice; mais quand des assassins se précipitèrent partout sur eux, le couteau à la main, qui eût &pu défendre aux misérables d'opposer les bras aux bras, le fer au fer, et de prendre d'une
M Elle a été brûlée, il y a quelques années, mais on lil encore sur un aujjle de la muraille : Passage du Prêche, grange où eut lieu le massacre le itr mars i56a.
W Th. de Bèzc, Histoire ecclésiastique , I,
La France protestante , 111, 21 7.
fureur sans justice la contagion d'une juste fureur,» ainsi que s'exprime d'Aubigné, dans son Histoire universelle?
Au moment où éclata cette légitime résistance, la marseillaise huguenote venait d'apparaître (1) :
Que Dieu se monstre seulement, Et on verra soudainement
Abandonner la place Le camp des ennemis espars, Et ses haineux , de toutes pars ,
Fuir deuant sa face.
Dieu les fera tous s'enfuir, Ainsi au on voit s'esuanouir
Vng amas de fumée.
Comme la cire auprès du feu, Ainsi des meschans deuant Dieu
La force est consumée.
le defendray mon peuple esleu , Dit le Seigneur, car il m'a pieu;
De Basan l'orgueilleuse Sain et sauf tirer ie le veux, Dehors du gouffre dangereux
De la mer jjcrilleuse.
Si que ton pied baigné sera Dans le sang qui regorgera
De la tuerie extresme; Et tes chiens le sang lécheront De tes ennemis, qui cherront,
Voire de leur chef mesme.
Le psaume lxxvi fut aussi chanté sur les champs de bataille, par des
(,) M. Puaux cite, dans son Histoire de la rijformation française , I, 376, «ce chant national du protestantisme français , » et l'attribue à Marot, nouveau Tyrtée, qui « trouva dans son cœur de poète des accents qui consolèrent
l'Église sous la croix et doublèrent plus tard son courage sur les champs de bataille.?? Il se trouve, malheureusement, que le psaume Lxviii n'a pas été traduit par Marot, mais par Bèzc.
soldats qui, soir et matin, écoutaient la prière prononcée par un pasteur, et communiaient même parmi les horreurs des guerres de religion (1) :
On a pillé comme endormis
Ces cœurs tant braues et hautains;
Ces preuz et vaillans ennemis
N'ont jamais seu trouuer leurs mains;
Vng seul mot au en ire tu iettes
Endormit chenaux et charrettes.
Tu es terrible et plein d'ejfroy, Toy, di-ie, et non autre qui soit; Et qui durera deuant toy.
Dès que ton courroux sapperçoit?
Du ciel a tonné ta sentence.
Terre en trembla cl tint silence.
A Coutras(2), «avant d'engager le combat, les soldats réformés fléchirent le genou et se mirent à prier; quelques compagnies entonnèrent le douzième verset du psaume cxvm :
La voici Vheureusc tournée Que Dieu a faite à plein désir, Par nous soit ioye démenée Et prenons en elle plaisir.
0 Dieu éternel, ie te prie, le te prie, ton Roy maintien; 0 Dieu , ie te prie et reprie , Saune ton Roy et l'entretien.
«Surpris par ce spectacle, quelques courtisans qui entouraient le duc
(1) Th. de Bèze, Histoire ecclésiastique , II, '.1/17.
M. Gaiffe possède une plaquette rarissime, intitulée : Prières ordinaires des soldais de l'armée conduite par M. le prince de Condé, accommodées selon Voccwrence du temps. Dédiées aux soldats du camp de l'Eglise de Lyon. Lyon, i56.'J, in-12.
(2) L'usage de s'exciter au combat par des
chants belliqueux est universel; il est plus rare de voir les chants religieux jouer le même rôle. Toutefois, à la bataille de Bouvines (1216), le chapelain du roi Philippe-Auguste entonna un psaume dès le commencement de la lutte, et continua, avec un de ses clercs, de le chanter jusqu'à ce que la bataille fui gagnée; puis il en entonna un autre comme action de grâces.
de Joyeuse, et dont les armes resplendissaient d'or et de pierres précieuses, s'écrièrent à haute voix : Par la mort! ils tremblent, les poltrons, ils se confessent. — Monsieur, dit un officier plus expérimenté, en s'adressant au duc : Quand les huguenots font cette mine, ils sont prêts à se bien battre
Non-seulement d'austères capitaines, de grands patriotes et hommes de guerre, comme Coligny(2) et Lanoue, s'apprêtaient à faire leur devoir sur le champ de bataille en ordonnant à leur ministre (3) de faire la prière et d'entonner le psaume ; ils savaient encore trouver dans les hymnes sacrées tous les encouragements et les consolations qui s'appliquaient a leur situation du moment.
Dans ses innombrables combats et coups de main, au milieu des plus grands périls, le fameux Agrippa d'Aubigné avait recours à la prière et au Psautier : aNostre auanturé (il parle de lui-même) sans espoir et sans conseil, aiant acheué un mot de prière et le second couplet du psaume cxlii, arrive (seul) entre ces deux troupes (d'ennemis), qui faisoient près de quarante hommes (4). » Et il échappe ! Mais aussi comme le couplet était admirablement choisi :
Quoy quen moy de douleur espris S enueloppent tous mes esprits, Tu sais V endroit par où ie doy Sortir des lieux où ie me voy !
Henri IV lui-même, dont la religion fut si superficielle, s'était nourri du Psautier dans sa jeunesse. Retenu prisonnier à la cour de Catherine de Médicis , entouré de gardiens qui avaient pris part à la Saint-Barthé-
(|) Crotlet, Petite chronique protestante ,3^0.
Œ 11 ne se mettait point à table, même à l'armée, sans avoir chanté debout un psaume et écouté la bénédiction. Durant les premières guerres de religion, lisons-nous dans les Mémoires de Lanoue, édition de 1786, p. 11/1, «au soir et au matin, à l'assiette et lèvement des gardes, les prières publiques se faisoient et le chant des psaumes retentissoit en l'air.?? On n'entendait pas un blasphème, on ne voyait ni un jeu de dés, ni un fourrageur dans les camps. Coligny pensait que cela ne durerait
pas et disait : « De jeune hermite , vieux diable. s- 11 n'avait que trop raison.
® Th. de Bèze fut le premier et le plus célèbre aumônier des troupes huguenotes.
Après le massacre de Vassy, il suivit à Orléans le prince de Condé, qui venait de prendre les armes; il assista à la bataille de Dreux.
(4) Mémoires d* Agrippa d'Aubigné, édition Lalanne, p. 3 18. — Deux heures avant sa mort, d'Aubigné répétait encore : La voici V heureuse journée. (Puaux, Histoire de la réj. française, V, 226.)
lemy, il déplorait l'absence de ses fidèles amis, en chantant à demi-voix, dans son lit et avec force soupirs, cette1 strophe du psaume lxxxviii (1) :
Tu as escarté loin de moy Ma compagnie plus priuée , Si que ma personne est priuée De tous amis en cest esmoy ; Car au milieu de mon angoisse le ne vois nul qui me cognoisse.
A la bataille de Moncontour (1669), qui fut un vrai désastre pour le parti réformé, Coligny perdit ses munitions, ses canons, ses bagages, et son armée massacrée fut réduite de 2 5,ooo à 6 ou 8,000 hommes. Comme on l'emportait dans une litière, à demi étouffé par le sang de trois blessures qui coulait sous sa visière, «Lestrange, vieil gentilhomme et de ses principaux conseillers, cheminant en même équipage et blessé, fit en un chemin large avancer sa litière au front de l'autre, et puis, passant la tête à la portière, regarda fixement son chef, et se sépara la larme à l'œil avec ces paroles :
Si est-ce que Dieu est ires doux.
Là-dessus, ils se dirent adieu, bien unis de pensées, sans en pouvoir dire davantage. Ce grand capitaine a confessé à ses privés que ce petit mot d'ami l'avait relevé et remis au chemin des bonnes pensées et fermes résolutions pour l'avenir (2). » — Ce petit mot d'ami, si puissant pour réconforter le cœur du grand homme, c'était le déhut du psaume lxxiu :
Si est-ce que Dieu est très doux A son Israël, voire à tous Qui gardent en toute droiture Leur conscience entière et pure.
«Toutes et quantes fois, dit Robert Esticnnc, que ic reduy en mémoire la guerre que i'ay eue aucc la Sorbonnc par l'espace de vingt ans ou enuiron, ie ne me puis assez esmcrueillcr comment une si petite et si caduque personne comme ie suis a eu force pour la soustenir. Et toutes
W Mémoires d' Agrippa d'Aubigné, p. 187. I. V. — De Félice, Histoire don protestants, M D'Aubigné, Histoire Universelle , l. I, tgt.
1/t ROLE DU PSAUTIER
les fois qu'il me souuient de ma deliurance, ceste voix par laquelle la rédemption de l'Eglise est célébrée au pseaulme cxxvi resonne en mon cœur, Quand le Seigneur a faict retourner les captifs de Sion, nous auons esté comme cculx qui songent »
Par ce perpétuel usage que les huguenots faisaient de leur Psautier, on peut juger de la véhémence du sentiment qu'ils éprouvaient en le voyant brûler par la main du bourreau (2).
Le chant des psaumes était si bien le signe ou le schibboleth auquel les huguenots se reconnaissaient (3), que leurs adversaires s'en servirent plus d'une fois pour leur tendre des pièges et les attirer dans des guets-apens. Au siège de Rouen (i563), une compagnie de catholiques à cheval essaya de surprendre une des portes de la ville en s'en approchant au chant des psaumes.
Un moine débauché, nommé Richelieu, envoyé à Tours avec une troupe de soldats pour en chasser les protestants, eut recours au même stratagème.
Fasclié de ne pouuoir trouuer occasion de commencer la meslée, s'aduisa un soir enuiron la minuict de s'aller pourmener par la ville auecques ses soldats, et se mit à chanter des psalmes à haute voix (pensant faire sortir quelques-uns de la religion hors des maisons pour le seconder), afin d'auoir l'occasion qu'il cherchoit. Mais il ne fut suiuy que de deux ou trois valets de boutique, qui alloient aussi chantans de loin après luy. Quoy voyant, et qu'il perdoit temps, il commença des chansons dissolues et pleines d'iniures contre la maies té du roy et de la royne mere et de ceux de Guise. . . Et le lendemain fut trouuer son cardinal , lequel le présenta au roy et à sa mere pour leur faire entendre que ceux de la ville de Tours auoyent esté si impudens que de faire leurs assemblées de nuict, sans estre aucunement retenus par la présence du roy, et qu'après auoir chanté leurs psalmes, ils auoyent fini leurs synagogues par plusieurs chansons infâmes et qui touchoient l'honneur de Sa Maiesté, des roynes, mere et femme (4).
Les Montalbanais, assiégés par Louis XIII (1621), furent avertis de la
(|) Les censures des théologiens de Paris, par lesquelles ils auoyent faulsement condamné les Bibles imprimées par Robert Esticnne. . . i552, in-8°.
w Plaintes des Eglises réformées, adressées au roi en 1.597. — Dès le h décembre i5/kj, un couturier, nommé Jacques Duval, avait, été brûlé vif à Paris, avec un exemplaire des Chan-
sons spirituelles, non moius abhorrées que les psaumes (H. Bordicr, Le chansonnier huguenot, p. xxx ).
^ Polenz, Gcschichte des franzosischen Calvinismus , II, G 3 h.
(l) Régnier de la Planche, Histoire de Vestat de France, p. 335.
prochaine levée du siège par un soldat protestant des troupes royales, qui jouait sur la flûte le commencement du psaume lxviii
En 1598, les psaumes, que la cour de François Ier et de Henri II avait autrefois gaiement fredonnés, firent leur rentrée au Louvre, mais avec plus de gravité. Catherine, sœur de Henri IV, y fit célébrer le culte, comme avait fait autrefois Marguerite de Navarre; on y chanta le psaume xxiv :
La terre au Seigneur appartient.
Getle psalmodie choqua vivement le clergé, qui obtint du roi que le chant fût interdit aux assemblées du Louvre. Un jour qu'on avait attendu fort longtemps Madame pour commencer le culte, d'Aubigné, qui la savait chez le roi, entra dans la chambre. «Qu'y a-t-il, dit Sa Majesté? — Sire, c'est qu'il y a longtemps qu'on attend Madame. — Eh bien! dit le roi, qu'on chante pour se désennuyer. D'Aubigné, ravi d'avoir un tour à faire au roi, l'alla dire à l'assemblée, qui, étant nombreuse, fit un grand bruit en chantant. — Qu'est-ce? dit le roi. On le lui expliqua. — Mon Dieu, dit-il à sa sœur, allez vite, mais qu'on ne chante plus(2). »
Après la prise d'armes du xyi6 siècle, qui eût dû n'avoir d'autre but que la conquête de la liberté religieuse, et qui fut souillée par les passions et les ambitions d'une noblesse corrompue, cette liberté, si péniblement obtenue sous Henri IV, fut singulièrement restreinte par Louis XIII, en attendant qu'elle succombât sous la tempête dévastatrice des édits et des arrêts de Louis XIV. On en voulait surtout au chant des psaumes.
En 1 G 1 2, le baron de Vatan, condamné à mort et enfermé à la Conciergerie, obtint l'autorisation <ule faire venir un ministre dans la prison pour le consoler. Les réformez, ou prisonniers, ou qui s'y trouvèrent pour l'accompagner, voulurent chanter quelques versets de psaumes. Mais les prisonniers catholiques, et les autres qui étoient venus là par curiosité, s'y opposèrent hautement; et Fuzii, curé de la paroisse de Saint-Barthélemy, qui s'y étoit fourré pour épier l'occasion de faire quelque coup digne de son zèle, fut un des plus ardens et dos plus hardis. Le prétexte fut que l'édit permettoit bien de consoler les prisonniers, mais non pas de faire l'exercice de la religion dans les prisons, beaucoup moins dans un lieu
(l) Klie Benoit, Histoire de Védit de Nantes, M Les historiettes de Tallemant des II aux ,
If, 377. 1,17.
comme celuy où on se trouvoit alors, qui étoit la chapelle de la Conciergerie. Les réformez obéirent, et le tumulte cessa
Dès 1 6 9 3 , il fut défendu de chanter des psaumes dans les rues et dans les boutiques, et, en 1657, autour des feux de joie ou à l'exécution des criminels. En 1 6 58 , arrêt du conseil privé pour interdire de chanter hors des temples, la psalmodie huguenote donnant du scandale aux catholiques; en 1659, défense de chanter chez soi de manière à être entendu du dehors; le 3 décembre 1661, défense de chanter par tout le royaume, même dans les maisons particulières, sous peine de 5oo livres d'amende; confirmation du même arrêt le 28 janvier 1662; en 166/1, ordre de cesser le chant dans les temples durant le passage des processions.
Si nos pères, dit Jean Rou (2), eussent chanté des airs profanes et impudiques, on ne leur auroit rien fait, comme encore aujourd'hui on en chante en toute liberté dans les maisons et dans les carrefours parmi nos adversaires; mais si on surprend quelque homme de bien qui chante les louanges de Dieu, telles qu'elles ont été dictées par le Saint-Esprit, c'est assez pour le mettre en justice et le faire pourrir dans un cul de basse-fosse. Cette rigueur ne s'étoit pas jusqu'ici exercée si hautement à Paris qu'elle l'est depuis longtemps dans les provinces, mais il est aujourd'hui d'une notoriété publique qu'on a défendu depuis un an (3) le chant des psaumes en bateau et en carrosse sur le chemin de Charenton.. .
Je ne puis sur ce sujet m'empêcher de faire le récit de ce qui se passa, il y a quelques années, dans une petite ville, dont j'ai oublié le nom. Le bailli, sollicité par un curé séditieux, envoya faire défense à un serrurier de la religion, qui demeuroit vis-à-vis de l'église, de plus chanter des psaumes dans sa boutique; le service de la messe, au sentiment du bon prêtre, étoit troublé tous les matins par ce chant importun, et il ne l' étoit pas par les perpétuels coups de marteau du cyclope, et par le ratissement aigu de sa lime : comme le serrurier ne se pressa pas d'obéir aux premiers ordres, on réitéra la défense, qui lui fut même signifiée par un sergent dans toutes les formes de la justice, et parce qu'il falloit que le sergent écrivît sur son exploit la réponse de l'assigné, le pauvre homme représenta qu'il n'avoit rien à répondre. — Mais il faut bien que je mette quelque chose, dit le pousse-cul. — Ho! bien, dit le serrurier, mettez donc :
Iamais ne cesseray De magnifier le Seigneur, En ma bouche auray son honneur
Tant que viuant seray.
(,) Élie Benoît, Histoire de l'édil de Nantes, II, 79. — W Remarques sur V Histoire du calvinisme de Maimbourg. — (i) Ordonnance du 9 mai 1681.
Ces insatiables chanteurs de psaumes s'ingéniaient à échapper aux prescriptions des arrêts, sans cesser pour cela leur psalmodie; à défaut des psaumes de Marot et de Bèze, qu'ils ne pouvaient plus chanter dans leurs maisons, ils se procurèrent une traduction catholique, celle de l'évêque Godeau, pour laquelle le roi Louis XI [I avait composé quelques mélodies, cL ils se mirent à chanter ces psaumes, qui n'étaient pas défendus et qu'on ne pouvait guère décemment défendre. Mais le jésuitisme aussi est ingénieux et vient à bout de tout. Au lieu de la défense pure et simple de chanter les psaumes, par où l'on entendait ceux de Marot, la chambre de Grenoble ajouta, dans son arrêt du 12 février 1609, les mots en françois, qui permettaient d'atteindre tous les chanteurs, et rangeaient les psaumes orthodoxes dans la même catégorie que les psaumes prétendus hérétiques. Ce n'était, il est vrai, qu'un arrêt provisoire, et les parties pouvaient se pourvoir devant le conseil privé; mais celui-ci ne répondait jamais dans les cas analogues, de sorte qu'un simple règlement devenait par le fait une défense définitive (]).
«Je ne m'arrêterai point, dit Elie Benoît (2), retraçant les persécutions deT année 1 6 G 5 , à parler des diverses condamnations prononcées contre ceux qu'on accusoit de chanter des psaumes. Il n'y avoit point de lieu du royaume où on n'en vît quelque exemple tous les jours; quelques-uns même de ceux qu'on mettoit à l'amende pour ce prétendu crime avoient la hardiesse de déclarer qu'ils ne laisscroient pas de contrevenir à cette défense.. . On dit qu'il y en eut d'assez résolus, en divers lieux, pour consigner le double de l'amende à quoi ils etoient condamnez, en déclarant que c'cîoit pour l'amende de la nouvelle contravention, où ils iomberoient au premier jour. »
En 1 .080, Teissier, de Durfort, condamné à être pendu, pour le crime d'avoir assisté à une assemblée, chanta sur l'échelle le psaume xxxi '3' :
Mon ame en tes mains ic viens rendre, Car tu ni as racheté, 0 Dieu de vérité.
La même année, le cadavre de Paul Ghencvix, doyen des conseillers
W Histoire de Védit de Nantes, III, 278. W Ibid. IV, 3 1 .
W Jurieu, Lettres pastorale» adressées aux
fidèles qui gémissent tous la captivité de Babylone, a* édition, Rotterdam, 16&6, in- 1 « , f , 8 i .
du parlement de Metz, fut traîné sur la claie, puis jeté a La voirie, pour refus d'abjuration; ses coreligionnaires, au nombre d'environ Aoo personnes, recueillirent pieusement ses restes et leur rendirent los derniers devoirs en chantant le psaume lxxix (1) :
Ils ont ieté les corps
De tes seruitcurs morts
Aux corbeaux pour les paistre.
Quand le clergé tout-puissant eut banni tous les pasteurs pour avoir plus facilement raison de leurs ouailles, à quoi fit-il surtout la guerre ? \ la Bible et au Psautier, qui tenaient lieu de pasteur et d'assemblée. Ordre de remettre aux autorités les livres proscrits, sous des peines trèssévères®. Le huguenot du xvnc siècle, non moins attacbé à son Psautier que celui du xvf, glorieusement désobéit au roi, cacha sa Bible, enterra son Psautier^ au \ned d'un arbre, pour les retrouver en des jours meilleurs. La maréchaussée se mit en quête et fit des perquisitions pour saisir les volumes condamnés et les livrer au bourreau , sans préjudice des délinquants, qu'elle traînait en prison et devant des juges, qui n'osaient obéir aux dernières inspirations d'une conscience depuis longtemps faussée ou muette.
Que de fois les fidèles désolés oublièrent tous leurs maux, pour ne se souvenir que du deuil de l'Eglise et redire en pleurant ces paroles du psaume xlii, qu'ils n'osaient plus chanter :
lour et nuit pour ma viande De pleurs me vay soustenant , Quand ie voy quon me demande :
Où est ton Dieu maintenant?
Je fans en me souuenant Qu'en troupe lalloy menant , Priant, chantant, grosse bande, Faire au temple son offrande !
(l) Jurieu, Lettres pastorales ,1, 191.
W Au commencement du xvin0 siècle, le protestant possesseur d'une Bible était encore passible de bannissement pour trois ans el de la confiscation d'au inoins le tiers de
ses biens. (Ordonnance du 2/1 avril 1729.)
Les deux volumes étaient souvent réunis en un seul, même dans le format de poche; on en déchirait le tilre pour qu'ils fussent moins faciles à reconnaître.
Rien ne pouvait abattre l'indomptable foi huguenote, qui trouvait, dans l'excès même des souffrances, un motif d'espérance et de résignation à la volonté divine. Ainsi s'exprimait l'auteur de la plus touchante des complaintes du désert, composée en 160,8 (Bulletin. I, 3 16) :
Nos panures tribus fugitiues ,
Tes autels partout renuersez Tous tes flambeaux éteints , tes troupeaux disperse : ,
Tant de milliers d'âmes captiues,
Des consciences dans Veffroy, Des sentimens forcés , des cœurs dans les allarmes,
Des yeux tousiours baignés de larmes,
Sont des voix qui crient à toy.
Nos filles dans les monastères,
Nos prisonniers dans les cachots , Nos martyrs dont le sang se répand à grands flots ,
Nos confesseurs sur les galères ,
Nos malades persécutez, Nos mourans exposez a plus d une furie ,
Nos morts traisnez à la voirie,
Te disent nos calamitez. . .
Où sont donc tes faneurs diuincs?
Nous quittent-elles sans retour?
Elles seront, 0 Dieu, l'objet de notre amour.
Quel fléau que tu nous destines.
Oui tousiours en les implorant Nous irons à tes pieds attendre le supplice :
S'il faut périr sous ta justice,
Nous périrons en V adorant.
Ton courroux veut-il nous éteindre?
Nous nous relirons dans ton sein.
De nous exterminer formes-tu le dessein?
Nous formons celui de te craindre.
Malgré nos maux, malgré la mort, Nous bénirons les traits que ta main nous appreste;
Ce sont les coups dune tempes le .
MûU ils ramènent dans le port. . .
Bientôt cependant les protestants qui avaient abjuré dans les tourments des dragonnades s'enhardirent, se rassemblèrent la nuit dans les bois, les cavernes, pour écouter l'un d'eux lisant un sermon, ou quelque pasteur rentré en France au péril de ses jours. Alors les Psautiers furent déterrés et l'on chanta, au risque des galères, des psaumes pendant des heures entières et à gorge déployée, non du bout des lèvres, comme font nos églises de grande ville. Le lieu du rendez-vous n'était pas toujours exactement connu (1); il pouvait changer au dernier moment; c'était le chant des psaumes qui dirigeait les pas des retardataires ou des mal renseignés, tout en excitant leur ardeur. Voici ce que le pasteur du désert Antoine Court rapporte d'une tournée faite dans le Midi, en 1 7128, et durant laquelle il tint un grand nombre d'assemblées : «Une pluie très-forte, qui nous surprit en chemin, fit décamper tous ceux qui s'étaient rendus sur la place de bonne heure. Les fidèles qui étaient avec moi, et qui n'étaient pas en petit nombre, ne perdirent pas courage. Nous nous rendîmes sur le lieu malgré la pluie : avant que d'y arriver, nous rencontrâmes une troupe de gens qui s'en retournaient chez eux, et qui nous apprirent que tous avaient déserté; nous ramenâmes ceux-ci et nous rappelâmes par le chant d'un psaume les moins éloignés ^2). »
Malheureusement les mêmes chants guidaient aussi parfois des prêtres fanatiques, qui, à la tête des troupes, fondaient tout à coup sur l'assemblée et en faisaient un horrible massacre (3).
Cependant ces nocturnes assemblées du désert , les dangers que l'on y courait, le courage avec lequel on les bravait, avaient un attrait grandiose, indéfinissable, la poésie de la souffrance et de l'héroïsme : des villages entiers embrassèrent la foi proscrite, peu après la Révocation
Des rochers des Cévennes répercutant l'horrible fusillade, passons au château de Versailles, où furent signés tant d'arrêts meurtriers contre la religion qui déplaisait a Sa Majesté; nous y retrouverons, mais également enveloppés d'ombre et de mystère, le même zèle protestant, le même
Les proteslants qui, par suite de quelque faute, avaient encouru les peines portées par la discipline ecclésiastique, n'étaient pas prévenus du jour ni du lieu de rassemblée où Ton jouait sa vie et celle de sa famille.
W Charles Coquerel , Histoire des Eglises du désert, I, 180.
(3> Nousen avonscité un émouvantexempîe . p. io5 de notre Histoire des Eglises réformée:; de V Aisne.
') lbid. p. 108.
amour du Psautier. La princesse palatine, Madame, mère du Régent, convertie de force et amenée de force en France pour épouser le duc d'Orléans, frère de Louis XIV, ne se bornait pas à dire deMme de Maintenon: «Si elle étoit morte il y a trente ans, tous les pauvres réformés seroient encore en France, et leur temple de Charenton n'auroit pas été rasé. La vieille sorcière a été, avec le jésuite le père La Chaise, la cause de tout cela; à eux deux ils ont produit tout le mal.» Elle écrivait à sa sœur: «Vous auriez tort de croire que je ne chante jamais les psaumes ou les cantiques luthériens; je les chante souvent et je les trouve fort consolants. Il faut que je vous conte ce qui m'est arrivé à cet égard. Je ne savois pas que M. Rousseau qui a peint l'Orangerie de Versailles, étoit un réformé; il étoit à travailler sur un échafaudage, et moi, me croyant seule dans la galerie, je me mis à chanter le sixième psaume. J'avois à peine achevé le premier verset ® , que je vois quelqu'un descendre en toute hâte de l'échafaudage et tomber à mes pieds, c'étoit Rousseau; je crus qu'il étoit devenu fou. Bon Dieu! lui dis-je, qu'avez-vous, Rousseau? Il me répondit: Est-il possible, Madame, que vous vous souveniez encore de nos psaumes et que vous les chantiez? Que le bon Dieu vous bénisse et vous maintienne dans ces bons sentiments! Il avoit les larmes aux veux(3). »
On chantait aussi dans les Alpes, dans les hautes vallées du Piémont. Le fanatisme avait chassé de leur patrie et dépossédé de leurs biens tous les protestants vaudois. Sept cents d'entre eux accomplirent, au milieu de périls indescriptibles, leur glorieuse rentrée dans les champs paternels, les armes à la main, sous la conduite du pasteur et colonel Arnaud (t68g). Us arrivent à travers les glaciers, meurtris, mourant de faim, accablés de fatigues et de privations, près d'un de leurs temples transformé en église catholique; ils s'empressent de faire disparaître tout l'appareil du cul(e
(I) Jacques Rousseau, né en i63o, mort à ® Bulletin, VIII, 362. Madame écrivait
Londres en 1 G<j 3. En 1681, il fut exclu de encore, le 2 2 janvier 1 G97, avec une tolérance
l'Académie royale de peinture, comme hugue- et une largeur de vues fort peu goûtées de son
not,avec boit autres protestants. ( Voir laFrmee temps : «Les trois religions chrétiennes n'en
protestante , article Rousseau.) formeraient qu'une seule, si l'on suivait mon
, . „ .„ r. avis; on ne s'informerait pas de ce (iue croient
J> Ne vacille pas , 0 oire ,
,, , les cens, mais s'ils vivent confor mémont à
Me reprendre en ton ire , , °
Moy qui t'ay irrité; l'Kvangilc, et on prêcherait contre ceux qui
N'en ta fureur terrible, mènent une mauvaise conduite. . . , il y aurait
Me punir de l'horrible 'dors plus d'harmonie qu'il n'y ni a ;k pré-
Tormcnt qu'ay mérité. sent. »
ennemi, puis, déposant les armes, ils entonnent avec des larmes amères et des soupirs de reconnaissance, le psaume du Refuse , c'est-à-dire le lxxiy (i) :
Faut-il, o Dieu, que nous soyons espars,
Et que, sans fin, ta colère enflammée
Iette sur nous une espaisse fumée.
Sur nous. Seigneur, le troupeau de tes parcs?
puis le psaume cxxix :
Dès ma ieunesse ils mont fait mille maux; Des ma ieunesse , Israël le peut dire , Mes ennemis m ont liuré mille assauts; Jamais pourtant ils nont pu me détruire.
Cependant les galères, les prisons, les couvents, regorgeaient de prisonniers, dont le seul crime était d'avoir rendu à Dieu le culte qui déplaisait à Sa Majesté, martyrs de la conscience et du devoir. Le Châtelet, la Bastille, les donjons de Vincennes, des îles Sainte-Marguerite, de Guise, de Ham, de Pont- de -l'Arche, la tour de Constance, le château d'Y, le château Trompette, les fosses de Bourgoing, etc., et jusqu'aux prisons de Saint-Domingue et de la Martinique, tout retentissait du chant des psaumes. Que de cruels traitements pour faire cesser ces chants des malheureux prisonniers^, qui n'avaient point d'autre moyen de communication! On se reconnaissait à la voix, et l'on chantait des strophes dont le voisin s'ingéniait à découvrir le sens mystérieux. Que de fois aussi suffitil que telle mélodie bien connue vînt frapper l'oreille de quelque victime des obsessions du convertisseur, pour l'empêcher de succomber!
Le prêtre ou moine convertisseur, même quand il s'appelait François de Sales ou Fénelon était toujours précédé ou suivi du bourreau; aussi
(l) Monaslier, Histoire des laudois, II, 12G. C'est le même psaume que, trois ans auparavant, les Vaudois bannis avaient chanté en arrivant à Genève, après avoir traversé les Alpes en hiver et jonché les routes de leurs cadavres. Us chaulaient d'une voix lamentable, et tous les Genevois pleuraient et chantaient avec eux.
{-) «Sa Majesté ne veut pas, écrivait le se-
crétaire d'État au geôlier des pasteurs du désert enfermés aux iles Sainte-Marguerite, que vous leurs fassiez, à l'avenir, de pareilles duretés; et s'ils continuent ù psalmodier malgré vos défenses, vous devez vous borner à les mettre dans des cachots d'où on ne puisse les entendre." [Bulletin, IX , 1 88.)
(:;) Voir notre Intolérance de Fénelon , Paris, Sandoz el Fischbacher, 187a.
n'ûbtenait-il que des succès passagers; à peine la torture avait-elle cessé, que l'abjuration qu'elle avait arrachée était rétractée. Il n'en était pas de même des conversions volontaires inspirées par le spectacle de la constance des victimes; des galériens convertirent leurs camarades de chaîne et leur inoculèrent l'amour du Psautier. « Je m'embarquai, dit l'un de ces anciens catholiques envoyé aux galères pour désertion ^\ sans avoir rien que mon psaume (Psautier), lequel je sauvai par la grâce du bon Dieu, car on m'avait enlevé mon Nouveau Testament et quelques autres livres de dévotion, et qui me servira à chanter les louanges de ce bon Père des miséricordes. •>•>
Plus tard, quand la violence atteignit ou dépassa les dernières limites, quand, à l'angle de chaque chemin des Gévennes, on vit le cadavre d'un protestant, pendu à un arbre, se balancer dans les airs, l'effervescence religieuse fut à son comble, et engendra cette étrange maladie nerveuse qu'on a constatée chez toutes les sectes persécutées (chrétiens du irr siècle, montànistes, anabaptistes, puritains, quakers, jansénistes, rœstar's suédois, etc.). Alors on vit l'apogée de la puissance religieuse et judaïque du Psautier : «Nous volions, dit Durand Fage(2), l'un des prophètes cévenols, quand nous entendions le chant de ces divins cantiques; nous sentions au dedans de nous une ardeur qui nous animoit, un désir qui nous transportoit; cela ne se peut exprimer. Quelque grande que fût quelquefois notre lassitude, nous n'y pensions plus dès que le chant des psaumes frappoit nos oreilles : nous devenions légers. C'est une de ces choses qu'il faut avoir éprouvées pour les connoître. »
Hommes, femmes, enfants®, protestants, catholiques même, tombèrent dans l'extase, eurent des visions, se mirent à exhorter, a chanter, à prophétiser; ils entendirent les anges psalmodier dans le ciel les vers de Marot et de 13èze Puis tout ce peuple prit les armes contre ses bourreaux; les troupes les mieux aguerries du grand roi, commandées par les
W Bulletin, au série, III, 34 1.
W Tlicdto-e sacré des Cévcnnes.
,3) D'immenses troupes d'enfants furent conduites en prison ; ils chantaient des psaumes le long de la roule et jusque dans les cachots.
Deux cents d'un seul village lurent envoyés aux galères.
^ Déjà en t G 8 3 , après le martyre de Homel,qui avait courageusement prêché la résistance, le bruit s'était répandu «<pie son âme en quittant son corps avait fait entendre dans les airs des cantiques à la religion, et même le bourreau assurait l'avoir entendu.» (Charles Coquerel, Histoire des Eglises du désert, I, 76.)
plus brillants officiers, furent culbutées, mises en fuite, par une poignée de paysans qui n'avaient guère pour armes que leurs faux et leurs psaumes; ils ne chantaient plus ces vieilles mélodies, ils les rugissaient comme des lions, et comme des lions ils déchiraient l'ennemi. Qu'on en juge par l'extrait suivant de l'histoire des camisards, dont M. le pasteur Pcyrat a su faire, en s'inspirant de leur esprit et de leurs Mémoires, une surprenante et magnifique épopée
Le maréchal de camp, marquis de «Lalande, à la poursuite de Cavalier^, fit halte à Anduzc. Deux paysans, vraisemblablement envoyés par Roland, viennent l'avertir que le général rebelle se montre au pont de Salindres , sur le Gardon. C'est un défilé étroit et tortueux, vrais Thermopyles cévenols, où cent camisards arrêteraient toute l'armée royale; à droite est la montagne, nue, escarpée; à gauche, le Gardon, bouillonnant dans un abîme. Roland, instruit du succès de son stratagème, divise sa troupe en trois corps : le premier se poste sur les cimes; le second, au pont de Salindres; le troisième, invisible, à l'entrée de la gorge. Roland, qui le commande, laisse le général catholique s'y engager péniblement, et l'y enferme aussitôt. Tout à coup l'ennemi est chargé en téte et en queue, écrasé par une tempête d'énormes roches, qui, du sommet de la montagne, roulent de bond en bond sur les malheureux bataillons broyés sur le chemin et emportés par lambeaux dans le torrent. Au-dessus du tonnerre de la mousquetade, du fracas des rochers, des clameurs des vaincus, s'élevait la psalmodie des vainqueurs, grossie par les échos, dont le confus mugissement redoublait le tumulte effroyable de la bataille. Cette gorge eût été le tombeau du générai et de l'armée royale, si Roland eût pu occuper un sentier descendant, sur l'escarpement de la rive, vers un moulin bâti dans le Gardon. Lalande découvrit cette unique issue, s'y précipita avec ses débris , et passa la rivière sous le feu camisard. Il fut serré de si près, qu'il n'eut pas le temps de ramasser son chapeau à plumes blanches, enlevé par un coup de vent, et qui devint un trophée camisard. 11 se sauva avec sa perruque brûlée, dont l'étrange désordre excita, malgré un si grand désastre, le rire de ses officiers.. . Le soir, dans cette vallée naguère si bruyante, on n'entendait plus dans l'abîme que
(1) Peyrat, Histoire des jmsleurs du désert, II, 91. — Cavalier, garçon boulanger, Kentenant <lc Roland, ancien soldat redevenu paysan, mii eommandail en chef les Enfants de Dieu
la voix du Gardon bouillonnant parmi des rochers et des cadavres, et sur les cimes que l'hymne de triomphe des Enfants de Dieu : »
Dieu aux palais d'elle W est cognu Et pour sa défense tenu; Car vng iour les rois se bandèrent, Et tous équipez s'y trouuercut.
Ils en ont vu les effets,
Dont estonncz et défaits.
Eux auec toute leur bande,
Surpris à? vnc frayeur grande,
Auec extrême des tresse,
Se sont sautiez de vitesse.
Douleur comme d'enfantement
Les saisit auec tremblement ,
Comme quand d'vng terrible orage
Tu brises tout vng nauigage ^
Le Dieu juif, protecteur et vengeur de son peuple opprimé, inspirait aux Cévenols la foi la plus ardente, et leur histoire prouve que l'enthousiasme peut, au besoin, se passer de bon sens. lis ne se demandaient pas s'il était possible que Jéhovah, qui est avant tout le Dieu des Juifs, fût en mémo temps et avant tout le Dieu des réformés; ils avaient franchi d'un bond cette difficulté, sans même l'apercevoir : Babylone, c'était Rome, et Sion, le protestantisme. Avec cela, ils liront des prodiges trop peu connus. L'histoire et la peinture ont immortalisé l'héroïsme des trois cents Spartiates des Thermopyles et des républicains du vaisseau le Vengeur; l'héroïsme, presque ignoré, des Cévenols était à la même hauteur. Trois cents d'entre eux, enfermés dans la tour de Bellot, après avoir brûlé leur dernière cartouche, expirèrent dans les flammes en psalmodiant plutôt que de se rendre (3). C'est bien, en partie, à leur soulèvement que
W Sion.
W Au psaume xlvui Je Th. de Bèzc M. Peyrat substitue ici sa propre version, très-libre et plus belle assurément, mais moins historique :
Dieu protégeait de ses ailes Sion, son unique (miel, Lorsque des rois infidèles S'avançait le camp mortel !
Dès qu'ils ont vu ses murailles, ils ont senti leurs entrailles Fondre d'épouvantement !
Ils ont senti fuir leur âme, Plus éperdus qu'une femme Au jour de l'enfantement !
W Pgyrat, Histoire des pasteurs du désert, I, kk%.
ï>6 RÔLE DU PSAUTIER
sont ducs la conservation du protestantisme français et la conquête définitive de la liberté religieuse. Ils étaient fanatisés, sans doute, mais leur cause était juste et sainte, ils avaient pour eux le droit éternel des consciences; et, du reste, les grandes choses s'accomplirent-elles jamais sans beaucoup d'enthousiasme et un peu de fanatisme ?
Il ne restait cependant aucune trace de celui-ci dans l'âme de nos derniers martyrs, qui tous gravirent en chantant les degrés de l'échalaud. Le ministre Louis Rang, exécuté à Die en 1762, chanta :
La voici V heureuse iournée !
Son collègue, Jacques Roger, vieillard de soixante et dix ans, traqué depuis trente-neuf ans comme une bête fauve, entonna (17/15) :
Miséricorde et grâce, 0 Dieu des deux;
de même que le proposant Renezet, de Montpellier, exécuté la même année. Renezet avait vingt-six ans et laissait un jeune enfant et une femme enceinte Le pasteur Rochctte, le dernier qui fut mis à mort (1762) par voie judiciaire (il n'avait aussi que vingt-six ans), monta au gibet en répétant à son tour :
La voici F heureuse iournée!
En 17/1 h, Etienne Arnaud, de Dieu-le-Fit, fut dûment atteint et convaincu d'avoir donné à quelques jeunes gens des leçons de musique pour le chant des psaumes; ce crime n'était nullement prévu par les édits; mais le prolestant qui l'avait commis ne fut pas moins condamné aux galères, après avoir été mis au carcan. Un exemplaire du Nouveau Testament et une édition des psaumes de David, attachés au pilori, honoraient le supplice prétendu infamant de ce fidèle du désert (2).
Encore un exemple, ce sera le dernier. Dans la seconde moitié du xvme siècle, Jean-Louis Gibert, pasteur du désert, présidait une assemblée
(1) Ch. Coquerel , Histoire des Eglises du désert, II, 5i.
G) Id.ibid. I, 618.
Vers i7'')0, alors que le protestantisme du Midi renaissait et se réorganisait par les soins
des pasteurs du désert, il eut pour principaux foyers trois écoles de chant des psaumes: «l'une dans les montagnes de la Lozère, l'autre à Peyroles, et la dernière à Anduze.n (Hugues, Restauration du protestantisme , l, 828.)
à Artouan, en Saintonge. Les archers sont signalés; voyant qu'il est trop tard pour songer à leur échapper, il fait entonner le psaume cxl :
0 Dieu, reprime V insolence D'vng ennemi malicieux; Sauue-moy de sa violence Et de ses desseins furieux. . . .
et tombe frappé d'une balle en pleine poitrine
Ainsi Je chant des psaumes, qui avait donné tant de puissance et d'élan à ta Réforme au xviL siècle, triompha, au xvme, de la persécution expirante. Ce Psautier, traduit et imprimé par des protestants fugitifs, colporté par une foule de martyrs; ce Psautier, qui vivifia la foi d'un peuple à travers deux siècles et demi de souffrances, qui créa des mœurs austères ^, développa ces mâles vertus qui firent des protestants l'élite de la nation; ce Psautier, qui soutint tant de courages chancelants, releva tant d'âmes abattues, inspira tant et de si héroïques dévouements; ce Psautier, qui vibre encore au cœur même de notre histoire, renferme-t -il tout ce qu'y virent nos ancêtres ?
Non, certes. Leur robuste foi faisait, à son insu, ce que Luther faisait sciemment et ne craignait pas d'avouer : «Je mets, disait-il, dans les livres bien plus que je n'y trouve. » Ils mettaient dans le Psautier leurs croyances, leurs illusions et leurs préjugés, à l'aide d'une interprétation allégorique qui bravait la raison et ses axiomes fondamentaux. Jeanne d'Albret écrivait au cardinal d'Armagnac (3) : «Quant à la réformation que j'ay commencée â Pau et â Lcscar, que j'ay délibéré continuer, par la grâce de Dieu, en toute la souveraineté du Béarn, je l'ay apprinse par la Bible, que je lis plus que les docteurs, aux livres des rois d'Israël (!), formant mon patron sur le roi Josias, afin qu'il ne me soit reproché, comme aux autres
(0 Bulletin, III, 198.
' «Le certes seul, ou en vérité, dit un ennemi de la Réforme, este-il leur serinent ordinaire; ils se declaroient ennemis du luxe, des débauches publiques et folastrerics du monde, trop en vogue parmi les catholiques; en leurs assemblées et festins, au lieu de danses et hauts Lois, c'estoient lecture des Bibles qu'on mettoit sur table, et (liants spirituels, surtout
des psaumes quand ils furent rimez. Les femmes, à leur port et habit modestes, paroissoient en public comme des Eves dolentes ou Magdelaines repenties... Les hommes, tous mortifiés, sembloient estre frappés du Sainl Esprit. » ( Flor. de Rémond , Histoire de la nais sauce de l'hérésie, livre VII, p. 8C/1.)
(i) Croltet, Petite chronique protestante, appendice, p. 97.
rois d'Israël, que j'ayc servi à Dieu, mais que j'ay laissé les hauts lieux!» La critique n'était pas née; il lui faut des époques de calme et de maturité pour déployer ses ailes, d'où descendent la tolérance et la lumière, plus froides peut-être que les bouillantes effluves de l'enthousiasme, mais plus durables et bienfaisantes.
Avec la prédestination, l'inspiration littérale de la Bible et son interprétation livrée à toutes les fantaisies de l'arbitraire et de la passion, on n'eût fait qu'un peuple de fous et de fanatiques, s'il n'y avait eu, à côté de ces énormes erreurs considérées comme des dogmes fondamentaux, un souffle moral puissant, qui dominait tout, épurait et emportait tout. Une renaissance de l'idéal entrevu dans Jésus et les siens, entrevu surtout dans son sublime enseignement, s'était opérée dans les cœurs, et cette lumière, qui était une flamme, conduisait le huguenot, même- lorsqu'il croyait peut-être n'obéir qu'à l'Ancien Testament. L'élan religieux dépend si peu de la dogmatique, que, au xvne siècle, la plupart des protestants excommuniés pour leurs désordres, n'avaient pas le moindre doute sur la légitimité des croyances reçues : ils les partageaient sans que la rénovation morale se fût opérée en eux. Au contraire , presque tous ceux qu'on excommuniait comme hérétiques étaient entrés dans le mouvement d'épuration et de sanctification ; on ne leur eût pas fait grâce de leur inconduite et de leur immoralité, si on eût pu les leur jeter à la face.
Inspiration des Écritures, prédestination, immortalité de l'âme, paradis, enfer, peines éternelles, expiation, incarnation, déilé de Jésus, Trinité, justification par la foi, etc., rien de tout cela n'est dans les psaumes; tous ces dogmes sont de beaucoup postérieurs, et cependant on réussissait a les y trouver, à les y mettre. On ne s'apercevait même pas qu'il y manquait la base même de l'Évangile : le sentiment de la fraternité. On ne voyait pas que la piété de quelques-uns des psalmistes ne s'élevait pas au-dessus de l'horizon terrestre, et qu'ils ne demandent à Dieu que les biens de ce monde périssable. Chaque mot de la Bible étant tenu pour inspiré, ce qui n'était pas exprimé dans tel ou tel livre y était nécessairement sous-entendu.
Le type moral produit par la foi huguenote est un mélange des types juif et chrétien; l'Evangile de nos pères était fortement empreint de judaïsme. Leur vie religieuse était bien plus développée que celle d'Israël, eile avait des horizons bien autrement vastes; cependant le trait principal
de la foi juive était aussi le fondement de la leur, savoir l'invincible conviction que Dieu veille sur son peuple et ne saurait définitivement l'abandonner. Ce n'est, au fond , que l'idée étroite et païenne d'un Dieu national. Mais quelle indomptable énergie, quelle espérance du triomphe, toujours déçue et toujours vivace, cette conception de Dieu n'a-t-elle pas mise au cœur des huguenots, comme au cœur de cette race juive, traitée pendant dix-huit siècles comme le rebut de l'univers, pillée, exilée, massacrée, toujours martyrisée, et qui toujours vit, toujours espère et forme un indestructible faisceau! Avant le christianisme, le chœur entier des prophètes n'exprimait-il pas, dans son grandiose et magnifique langage, les mêmes sentiments que nous retrouvons chez le duc de Rohan, cette âme de fer que rien ne pouvait abattre ni briser? «Plusieurs de vous, écrit-il dans la préface de ses Mémoires, ont vu d'un œil sec et d'un bras léthargique notre perle, sans y avoir contribué aucune assistance, et nous avons vu les vaisseaux et les armes des autres aider à la perte de ceux qui en leur nécessité les avoient secourus. Dieu ne laissera de faire son œuvre sans vous, quand le temps de noire délivrance sera venu; il est plus près de nous en noire affliction, que vous n êtes près de lui en votre prospérité. »
Un autre trait également commun au judaïsme et au protestantisme, mais affaibli pourtant dans celui-ci , c'est l'absence des causes secondes dans la conception du gouvernement de l'univers : rien n'arrive que par la volonté de Dieu, qui fait toutes choses lui-même, quand il lui plaît, sans autre loi que celle de son bon plaisir; en un mot, c'est un véritable despote asiatique. Une bataille est-elle perdue? Ce n'est ni la faute du général, ni celle de ses soldats, ni par suite de leur infériorité numérique. Des sceptiques seuls pourraient imaginer de semblables explications. Un Coligny, un Lanoue, un Rohan , attribuaient toujours leurs défaites aux péchés du peuple, (jui n'avait pas été jugé digne du succès. C'est de cette source que jaillissent tous les maux, sans exception, qui affligent l'humanité : «Comme nos péchés, dit Th. de Hèze, sont la vraie cause de la peste } l'unique antidote à y opposer, c'est que les pasteurs ne disputent pas sur la peste, ce qui est l'affaire des médecins, mais excitent leurs troupeaux à une sérieuse résipiscence et à une mutuelle charité par leurs paroles et leur exemple, et que les brebis écoutent la voix de leurs bergers^.w Rohan termine ainsi
") Quœstiones dues de pe»te, Genève, 1679, in-iQ.
son récit de la guerre de 1628 : «Dieu, qui en ses grandes compassions a eu soin de ses pauvres églises, leur a encore donné le loisir de respirer, afin de se pouvoir sérieusement repentir de leurs fautes, et par un vrai amendement de vie attirer autant de bénédictions sur elles que leurs péchés leur ont causé de calamités. »
Mais examinons de plus près la notion fondamentale du judaïsme. Le Dieu unique se choisit un peuple, au sein duquel doit régner la pure religion qu'il lui révèle. Comme l'idée du progrès n'existe pas encore, il va sans dire que Dieu se révèle parfaitement, entièrement du premier coup; que cette révélation est la vérité absolue, qu'elle a seule le droit d'être, qu'elle doit anéantir l'erreur, c'est-à-dire les autres religions. Le principe de l'inviolabilité de la vie humaine, cette tardive et encore incomplète conquête de la civilisation, faisant également défaut, le Juif pieux et fidèle remplira un devoir en massacrant l'impie, l'idolâtre, qui ne pratique point la religion de Jéhovah. De là cette effroyable et maudite intolérance qui a, durant tant de siècles, ensanglanté le monde; de là les sauvages imprécations des psalmistes.
Ce côté antichrétien du Psautier paraissait au protestant du xvf siècle tout aussi auguste et vénérable que le commandement de l'amour du prochain Le prochain, ce n'était que le coreligionnaire, et encore le degré d'amour qu'on lui devait dépendait-il de l'exactitude de son orthodoxie.
Calvin écrivait à la duchesse de Ferra re : «Sur -ce que je vous avois allégué que David nous instruit par son exemple de haïr les ennemys de Dieu, vous respondez que c'estoit pour ce tems-là duquel sous la loy de rigueur il estoit permis de haïr les ennemys. Or, Madame, ceste glose serait pour renverser toute l'Escripture ^\ »
(:) Le chapitre x de l'Excellence et utilité anciennes éditions du Psautier, et il a , le prêtes psaumes, divisée en cinq livres, par Jérémie mier, dit quelque chose d'exact sur Bourgeois. de Pour*, ministre de la parole de Dieu, Arns- (Voir Recherches sur les psaumes de Marot et terdam, 1GGG, petit \n-h°, ouvrage cité par deBèze, insérées dans le Journal helvétique <le Bayle sous un litre différent : La divine mélodie 1765, abrégées dans la Nouvelle bibliothèque du saint psahnistc , a pour titre: Les impréca- germanique, Amsterdam, 17 4 7, in-S", t. III, tions de David ne sont pas contraires à cette loy et publiées intégralement dans les Œuvres de de charité (!). (l'auteur, qui est) Baulacre , Genève, 1857,
De Pours était originaire des Pays-Bas; son in-S", 1, A 1 0 . )
livre est diffus, scolastique, mais il a vu et (2) Crottet, Petite chronique protestante,
soigneusement examiné quelques-unes des plus appendice, p. 99.
Dans son commentaire sur le verset 8 du psaume cxxxvn :
Fille de Babyïone, la dévastée, heureux qui te rendra le mal que tu nous as fait! Heureux qui saisira tes enfants et les écrasera contre le roc!
Calvin s'exprime encore de la même façon :
Jérémie (xlviii, 10) prononce que ceux qui feront l'œuvre de Dieu paresseusemenl seront maudits : c'est-à-dire ceux qui n'employeront point leur peine diligemment pour faire service à Dieu en pillant et saccageant, quand Dieu les aura loez pour estre ses bourreaux. Or combien il semble que ce soit une cruauté quand il (le psalmiste) désire que les petits enfants qui sont encore tendres et innocens soyent froissez et brisez contre les pierres : toutesfois pour ce qu'il ne parle point de son propre mouvement, ains il prend les mots de la bouche de Dieu, ce n'est autre chose qu'une louange d'un iuste jugement : comme quand le Seigneur prononce que de telle mesure qu'un chacun aura usé envers les autres, il luy sera aussi mesuré (Math, vu, 2).
Le huguenot ne pensait donc pas que persécuteurs et persécutés sont tils du même Dieu, qui ne peut vouloir le triomphe sanglant des uns ni la destruction des autres. Il ne pensait pas même que le peuple choisi, privilégié de Dieu, ce sont les persécutés; caries puritains, qui se croyaient bien certainement les élus de l'Eternel, ne se faisaient pas faute de persécuter les catholiques. Le huguenot n'imaginait pas non plus que c'est la cause du droit, de la justice éternelle et du progrès que Dieu protège; le plan divin n'avait, selon lui, qu'un but : le triomphe de la vraie foi.
Catholiques et protestants s'accordaient jusque-là; mais les uns ajoutaient : La vraie foi est la catholique; les autres : C'est la protestante, répétant ainsi, chacun de son côté, le mot profond du chancelier Bacon : L'orthodoxie, c'est ma doxie, sans s'apercevoir qu'ils confondaient deux mondes distincts et séparés par un abîme, savoir : le subjectif oL l'objectif. Le sentiment de la fraternité, les idées de tolérance, de liberté des opinions, d'égalité des cultes devant la loi, et par-dessus tout la notion que la vérité en l'homme n'est pas absolue mais relative, ne se firent jour que lentement et peu à peu dans le protestantisme, aussi intolérant que le catholicisme. En 162/1, on brûlait encore à Genève un malheureux fou, Nicolas Antoine, qui avait blasphémé contre la Trinité.
A mesure que tombait le scolasticisme étroit du XVIIe siècle, à mesure
fjue se réalisaient les progrès si chrétiens delà philosophie du xvin° siècle, le nombre des morceaux ou des strophes qui n'étaient plus en harmonie avec les sentiments de l'époque alla croissant.
Au commencement de notre siècle, lors de la restauration des églises par la liberté, non, comme on l'a cru, par le despotisme de Bonaparte, il devint manifeste que le protestantisme avait dépassé bon nombre des morceaux du Psautier et les repoussait définitivement. Un éminent pasteur, peu compris parce qu'il devançait trop son époque, Samuel Vincent, a, le premier en France, constaté ouvertement (1829) la nécessité d'un choix devenu indispensable, depuis que l'Eglise ne se croyait plus astreinte par ses anciens règlements à chanter à jour fixe tels et tels psaumes, et à les chanter tous dans un temps donné.
Les paroles de tous nos chants, dit-il*1', à douze cantiques près, sont une traduction des psaumes, et c'est encore une lacune. Sans doute, les psaumes sont pleins de poésie. Ils contiennent l'expression libre et franche des émotions religieuses les plus profondes. Le génie oriental y respire avec tous ses élans et toute sa richesse. Mais c'est le génie oriental; c'est plus encore, c'est le génie juif dans toute sa naïveté, dans toute son intensité, avec toutes ses particularités, avec toutes ses beautés et tous ses défauts, avec toutes ses richesses et toute sa pauvreté, avec ses amours et ses haines. C'est le génie juif; ce n'est pas celui du christianisme, ni celui de l'humanité. Reçus avec enthousiasme au moment de la réformation par un peuple dont ils peignaient assez bien la situation extérieure et dont ils retraçaient les émotions dans la lutte mortelle où il était engagé, les psaumes ne vont plus à l'état de calme et de paix où nous sommes parvenus. Dans un trop grand nombre de passages ils expriment des sentiments et des passions qu'il ne faut pas encourager, et ils manquent de cet esprit d'amour, de cet esprit élhéré, de cette vie céleste que le christianisme est venu montrer à la terre. Les grandes vérités du christianisme, les grandes espérances, les grands devoirs de l'humanité n'y trouvent qu'une exposition énigmatique et confuse, embarrassante pour la raison, insuffisante pour le cœur. Le premier pas d'une réforme bien entendue de notre chant sacré serait donc la réduction de notre Psautier à un extrait fait avec sagesse.
Cet extrait ne fut fait que bien plus tard, mais le besoin d'un élément nouveau se faisait tellement sentir au début du siècle, que le Réveil religieux, propagé surtout par des missionnaires étrangers qui ne savaient rien de notre histoire, alla jusqu'à rompre brusquement avec notre glorieuse tradition. Ceux qui tentaient de remettre en vigueur des dogmes affaiblis
(l) Vues sur le protestantisme en France, 1829, II, 198
et oubliés, entre autres celui de l'inspiration littérale des Ecritures, firent, par une étrange contradiction, bon marché du Psautier, table rase du passé, et ne chantèrent plus dans leurs réunions que des poésies nouvelles, celles de M. Malan, dont quelques-unes seulement lui ont survécu. Ne fallait-il pas que la croyance à l'inspiration divine des psalmistes fût bien affaiblie, dans l'esprit même de ceux qui essayaient de la galvaniser, pour que l'on voulût substituer à l'antique Psautier les vers de tels et tels de nos contemporains^, chose que nul n'avait osée en faveur des nombreuses Chansons spirituelles chantées durant deux siècles sur les airs des psaumes, mais qui n'avaient plus franchi le seuil des temples depuis la traduction du Psautier? Par suite de la lutte très-ardente qui éclata entre le protestantisme traditionnel et national, progressif, mais un peu froid, et le bouillant protestantisme nouveau, importation étrangère qui restaurait les anciens dogmes, les vieux huguenots s'en tinrent exclusivement à l'usage du Psautier et repoussèrent les chants modernes, dont les mélodies plus vives et l'exécution mieux soignée furent, selon Vincent, l'un des principaux attraits des réunions particulières du Réveil.
«C'est un grand malheur pour nos églises, disait encore cet écrivain^, que l'état déplorable dans lequel y est réduit le chant sacré. Il est moins que nul, il est détestable. Point d'accord, point de mélodie, point de mesure. .. L'éducation musicale est nulle presque partout. Ailleurs elle est mal dirigée. On n'a pas d'idée d'un chant a plusieurs parties, et les merveilleux effets de l'harmonie sont perdus pour la religion. . . C'est là un objet digne d'attirer l'attention des amis de la religion et de la piété. Ils ne sauraient mieux placer leurs efforts. L'Eglise de la Confession d'Augsbourg nous a donné sous ce rapport un exemple qu'il ne tiendrait qu'à nous de suivre. »
Aux Chants de Sion , de M. Malan, succéda un recueil de cantiques dont les paroles et surtout la musique sont bien supérieures : les Chants chrétiens, recueillis et publiés par M. et Mme Lutterolh, et aujourd'hui en usage dans la plupart de nos églises (3). On y a conservé quelques psaumes avec leur
(|) L'un d'entre eux et non le moins célèbre , Adolphe Monod, que nous avons entendu défier ses auditeurs d'écrire le moindre petit psaume, a vu l'un de ses cantiques: Que ne puis-je , 6 mon Dieu, Dieu de )no délivrance,
mis au rang, si ce n'est au-dessus, de ces psaumes qu'il déclarait divins.
Vues sur le protestantisme , II, 197.
® Après l'histoire du Psautier et celle de la chanson protestante , si vivement rcl racée
ancienne mélodie et leur ancienne harmonie; c'est dire que ces chants soni à quatre parties. Ne pas exclure les psaumes fut une heureuse inspiration; car ils sont encore ce que le nouveau recueil renferme de plus beau. Qu'on lise attentivement les vingt-cinq premiers Chants chrétiens , et l'on sera frappé de l'ampleur et de la majesté de la poésie d'Israël, comparée à des cantiques modernes dont quelques-uns cependant ne sont pas sans mérite. A côté de cette poésie un peu terne, les accents des poètes hébreux ont l'éclat et la puissance de l'orgue, et l'on y retrouve l'écho de la grande voix de Jéhovah.
Ce qui fait l'étonnante supériorité des beaux psaumes sur les poésies par lesquelles on a voulu les remplacer, ce n'est pas seulement l'incomparable magnificence des images et la hardiesse des tournures, c'est qu'ils n'expriment que des sentiments et non des idées; c'est pour cela aussi que, malgré l'extrême différence des civilisations française et juive, le protestantisme a pu se nourrir trois siècles de ces chants, qui datent de plus de deux mille ans. Les besoins religieux s'épurent, se développent; mais ils ne changent pas de nature. Aussi le protestantisme français a-t-il longtemps offert le rare et instructif spectacle d'une Eglise très-dogmatique, dont les chants n'exprimaient aucun des dogmes spéciaux. Le xvn° siècle si scolastique, et par cela même qu'il l'était, ne s'aperçut pas que le Psautier ne répondait à aucune des questions de l'époque; il suffisait qu'on le crut tout entier divin.
Malheureusement, au lieu de s'inspirer, comme le voulait Samuel Vincent, des sentiments nouveaux auxquels Jésus a frayé la route; au lieu d'écrire des psaumes plus chrétiens, plus évangéliques que les anciens, plus fraternels et plus tendres, la plupart des auteurs de nos cantiques n'ont fait que de la dogmatique rimée, et parfois de la dogmatique en prose rimée. Aussi, tandis que les plus beaux psaumes demeurent éternellement jeunes, la plupart de ces cantiques passeront; il en est un grand nombre qui ont déjà vécu. Les dogmatiques ont changé et changeront; les sentiments de piété, de repentance, de reconnaissance, le besoin d'adoration, de supplication, les élans de l'âme vers la sainteté, sont immortels comme elle. C'est cette veine d'or pur qu'il fallait exploiter, sur la trace des
par M. Bordicr, il reste à faire l'histoire du cantique; c'est un beau sujet que nous ne faisons qu'effleurer, et pour l'étude duquel on
trouverait une foule de précieux renseignements dans TjP Semeur d'août 1837, p. a43 et suiv.
psalmisles les mieux inspirés, non l'autre, de métal grossier, sans valeur comme sans durée. Cette fragilité de leurs productions est le châtiment des époques de dogmatisme, où Ton fait consister la religion à croire, tandis qu'elle a de tout temps consisté et consistera toujours à aimer et à se sanctifier. Il n'est qu'un nombre fort restreint de psaumes qui se chantent encore partout; mais notre Eglise ne cessera pas de les chanter, parce que ceux-là ne passeront point.
Marot destiné au palais. — Plus instruit qu'on ne le croit généralement. — Jl savait la musique et faisait des mélodies pour ses chansons. Exemple. — 11 rima de très-bonne heure. — Il apprend le métier des armes. — Ballade iv. — Le Temple de Cupido. — Marguerite l'accepte pour valet de chambre. — Il suit le duc d'Alençon à la guerre. — Ses pièces catholiques. — UEpistre iv en prose témoigne de sa conversion. — L' Oraison deuant le Crucifix. — Salut par la loi. — Mysticisme. — Il ne connut la piété qu'en abandonnant le catholicisme. — Il entreprend la lutte contre le monachisme : Ballade de Frère Lubin. — Le bruit de son arrestation ne tarde pas à courir. — Chansons xxxiv , lui. — Elégies i et iv.
Le poëte Jehan Marot «escripuain de la reine Anne de Bretagne?? et plus tard valet de chambre de François Ier, n'eut qu'un fils, qui naquit à Cahors vers 1^97 (2). Amené à Paris n'ayant pas encore dix ans, le jeune
(1) Le véritable nom de sa famille , originaire de Matthieu, village situé à une lieue et demie de Caen, paraît avoir été celui de Mares, Marais, Des Mares, Desmarels. (Bulletin, IV, 2^9.) Un Jehan Des Mares, avocat général au parlement de Paris, joua un rôle important dans les troubles de la seconde moitié du xive siècle. (Georges Guibal, Histowe du sentiment national en France pendant la guerre de Cent ans, Paris, 1875, in-8°, p. i56.) «En 1507, lorsque Jehan Marot présenta à la reine le Voyage de Gènes (voir sa dédicace, Biblioth. nation., ms. n° 9707 3, réserve), il s'appelait lui-même : Je Jehan Desmarels. . . A partir de i5ia, ce nom devient de plus en plus rare, ^t enfin celui de Marot figure seul aux états de la maison du roi sur la liste des valets de chambre.» (Georges Guiffrey, Poème inédit de Jehan Marot, Paris, 1860, in- 8°, p. 59.)
La famille Desmarets, qui a donné à la France un célèbre pasteur an xvu° siècle,
existe encore en Picardie , et est alliée à la nôtre.
On trouve trois Marot dans une liste des Anversois suspects d'hérésie , dressée en 1667 (Ch. Rahlenbeck, l'Inquisition et la Réforme en Belgique, 1857, in-12, p. 268)., et un Des
Mares figure comme interlocuteur dans l'Evangile des Quenouilles (coll. Jannet, Paris , 1 855, in- 16), ouvrage composé en Belgique vers le milieu du xve siècle.
(2> Avec M. Ch. d'Héricault ( (Entres de Marot, Paris, 1867, in-8°, p. xv), nous plaçons en 1^197 et non en 1^5, comme la France protestante , la date approximative de sa naissance. Dans son Enfer, écrit au printemps de i526, le poëte rapporte que le seul bien qu'il ait pu acquérir depuis vingt ans qu'il est en France, c'est la faveur du roi, et il dit ailleurs qu'il n'avait pas dix ans quand il quitta Cahors pour venir à Paris; il avait donc environ vingt-neuf ans en i526, et quarantesept, non soixante, comme disent quelques écrivains , en 1 §hh , époque do sa mort.
Clément fut placé par son père, qui le destinait au palais, chez un homme de loi, où il ne fit rien qui vaille, s'occupant moins de la copie des grosses que des mystères- ou farces (l) qu'il représentait avec ses camarades, les Enfants sans souci™.
Sur le printemps de ma ieunesse folle , le ressemblons V arondelle , qui vole Puis cà, puis là; Vaage me conduisait.
Sans paour ne soing, où le cueur me disoit.
(Eglogue au roy, sous les noms de Pan <;! Robin.)
Il n'avait pas conservé un bien bon souvenir de ses maîtres de l'Académie de Cahors(3); c'est à eux qu'il adresse ce compliment peu flatteur :
Cestoient de grans bestes .
Que les regens du temps iadis :
lamaiz ie neutre en paradis, S'ilz ne ni ont perdu ma ieunesse.
(Seconde Epistre du Coq à l'A sue.)
Toutefois son éducation, qu'il compléta plus tard, fut beaucoup plus soignée qu'on ne le croit généralement. Bèze, Colletet, etc., ont eu tort d'affirmer, avec les ennemis de maître Clément, qu'il n'avait aucune connaissance des langues ni des sciences; car, si l'on peut être prosateur de mérite, comme Commines, la Rochefoucauld, Mn,c du Deffand, etc., tout en manquant d'humanités, on ne devient pas, sans une culture intellectuelle développée, le premier poète d'une époque, surlout quand cette époque est celle de la renaissance des lettres et des arts(i). 11 apprit assez de latin,
(,) «Les clercs de la Basoche et les écoliers possédaient, en vertu de traditions fort anciennes, le monopole des représentations théâtrales aux jours de processions et de fêtes publiques. Depuis longtemps les uns et les autres avaient coutume de mettre en scène des moralités et des farces où ils tournaient en ridicule les vices du clergé; mais, à l'apparition de la Réforme, ces jeux prirent un caractère de gravité qui les rendait fort dangereux. » (Bulletin, :ie série, VII, 5.)
W Philippe de.VjgneulIes parle en ces termes
des Enfants sans souci : «Ces compagnons cy juoient tant bien de farces que on n'en sçaucroit mieux, et en jouant, donnoient à chascun des soigneurs et dames de petits hrocartz, qui bien les seoienl; et avec ce chanloient si bien que tous ceux qui les oyoient estoient très contens d'eulx.» (D'Ortigue, Dictionnaire de plain citant, col. 55.).)
(s) Fénelon y fit aussi ses premières études (Univers pittoresque).
''' «Il avoit, dit 'Etienne Pasquicr (Les recherchai de la France, Paris, Guillaume de
de grec et d'italien, pour traduire des stances de Pétrarque, Les amours de Leander ei ïlcro, de Musée; L Amour fugitif \ de Moschus, et Le ingénient de Minos, de Lucien, des chants entiers de Virgile, d'Ovide, et des pièces de Catulle, de Martial, d'Erasme, de Béroalde, etc. Les romans et les poètes français lui étaient familiers :
Vay leu des sainetz la Légende dorée, Pay leu Alain le tresnoblc orateur Fa Lancelot le tresplaisant menteur; Vay leu aussi le Roman de la Rose, Maistre en amours, et Valere et Orose, Contans les faietz des antiques Romains; Rref, en mon temps, i'ay leu des Hures maints.
(Elégie xvi
On verra tout à l'heure qu'il se nourrissait de la lecture du Nouveau Testament avant qu'il fût traduit en français.
Il était doué d'une belle voix et chantait bien qu'il paraisse n'avoir pas eu des connaissances musicales très-approfondies, si Ton en croit YEpigramme lxxv, où il dit à Maurice Sève :
En moyant chanter quelques fois, Tu te plains qiiestre ie ne daigne Musicien, et que ma voix Mérite bien que Von m enseigne, Veoyre , que la peine ie preigne D'apprendre x>ty re, m y, fa, sol, la&\ Que diable veulx-tu que tappreigne?
le ne bon que trop sans cela.
Luyne, i6t)5, in-fol. livre VII, p. 609), une veine grandement fluide, un vers affecté, un sens fort bon, et encore qu'il ne fust accompagné de bonnes lettres, ainsi que ceux qui vinrent après luy, si n'en esloit-il si desgarny qu'il ne les mist souvent en œuvre tort à propos. r>
Sleklan (Œuvres, Genève, Jean Crespin, 1 566, in-fol. fol. 1 1 G ) nous paraît plus près du vrai : «Il n'auoit pas grande cognoissance de la langue latine, et toutesfois par force de fréquenter les gens doctes, il profita grandement,
de sorte qu'il n'y auoit rien es poêles qu'il ne seust et ne fist venir à son propos. »
(1) Pour les citations des pièces nous suivons la numérotation d'Auguis.
® Il s'exprime ainsi dans YElegîe xv, adressée à Marguerite :
Tous deux aymons la musicque chanter, Tous deux axjmons les liur es fréquenter.
W C'était là toute la gamme du temps; l'absence du si nécessitait des muances qui faisaient du solfège, on le verra plus loin, quel que chose d'infiniment compliqué.
C'est là le langage d'un amateur qui en sait plus qu'il ne le veut dire ; car non-seulement il chantait, mais il jouait sans doute de i'épinette. Il semble le dire dans YEpistre à vng sien amy, où il énumère comme ses plus agréables passe-temps :
Le chien, ï oiseau, Fespinette et le Hure.
11 a composé les airs de plusieurs de ses chansons, comme faisaient les trouvères du xnc siècle et les poètes ses contemporains M. Thomas Freigius^ le cite en compagnie de G. Forster, Utendal, G. Othmayer, L. Scnfl, etc., musiciens de l'époque, et lui attribue la mélodie de la chanson Doulce mémoire, que nous n'avons, il faut l'avouer, trouvée dans aucune des éditions de Ma rot (3).
W Baïf était assez musicien pour inventer les airs de ses pièces et les harmoniser ensuite.
® Jean-Thomas Freigius !• V. D., Pœdagogus , hoc est Ubcllus ostendens qua ratione ariium initia puens quant facillimc tradi possint. Basileae per Sebastianum Henricpetri, i.r)82.
in-8°, p. 1S2 (Bibliothèque Mazariiie, 28703).
(3) Nous devons ce renseignement à l'érudition bienveillante de M. Georg Becker, de Lancv, près Genève.
Voici le morceau avec la phrase" latine dont Freigius l'a fait précéder :
QUARTUM EXEMPLI'M CLEMENTIS M A ROTI . QUOI) INFERNE SEMI 1HTONUM ASSUMIT.
Doul-oo me-moi-rc
Se
— ^* ~ VJ g
lu
Quelques vers de YEglogue xi de Baïf: Du devis, pourraient faire penser qu'il jouait aussi de la musette; mais le contexte et la comparaison de ce morceau avec la Complaincte iv de Marot ne permettent d'y voir qu'une allégorie dans le genre pastoral et rien de plus(l).
Il avait reçu de son père le don de poésie, qu'il communiqua aussi à son fds, et rima de très-bonne heure.
Aucunes/ois aux montagnes alloye, Aucunes/ois aux fosses deualloye, Four treuuer là les gistes des fouynes, Des hérissons ou des blanches hermynes; Ou pas à pas le long des buissonnetz Alloys cherchant les nidz des chardonnetz, Ou des serins, des pinsons ou lynottes. Desia pourtant ie faisoys quelques notes De chant rusticque, et dessoubz les ormeaux. Quasi enfant , sonnoys des chalumeaux. . . Ce que veoyant , le bon Iannot , mon pere , Voulut gaiger à Iaquet son compère. . . Que quelque tour ie fer ois des chansons. . . Et me souuient que, bien souuent aux f estes, En regardant de loing pestre nos bestes , Il me souloit vue leçon donner Pour doulcement la musette entonner. . .
(|) Le berger Thenot dit au paire Colin , clans l'églogue de Marot sur la mort de Louise de Savoie :
Et si tes vers sont d'aussi) bonne mise Que les derniers que tu feis d'Ysabcau, Tu n'auras pas la chose que i'ay promise , Ains beaucoup plus , et meilleur et plus beau. De moy auras vng double chalumeau Faict de la main de Raffy hjonnois, Lequel à peine ay eu pour vng cheureau.
L'imitation de Marot est évidente dans Téglogue de Baïf : deux pastoureaux surpris par l'orage se réfugient chez le poëte, et, après s'être sèches, se mettent à manger et boire
vin
VùfU cl nouveau pour voir lequel est plus divin ;
puis ils se content leurs amours et vont sonner du chalumeau :
Apres tous ces propos ï apporte une musette
Que Rafi hjonnois à' Marot auoitfaitte,
Avecques un rebec d'ebenne marqueté
Et d'yuoire parmi l'ebenne entreietté :
Et les leur présentant : Pren ceste cornemuse
(Di-ie à Belin) , et toy, Guillemot, ne refuse
De ma main ce rebec : tenez les et chantez.
Ils les prennent gaycment
Et ces vers pastoraux me chantent en payment.
® Jacques Colin, poëte, abbé de Saint- Antoine de Bourges, secrétaire et lecteur de François Ier.
Aussy le soir, que les troupeaux espars Esloient serrez et remis en leurs parcs , • Le bon vieillart après moy trauailloit,
Et à la lampe assez tard me veilloit. . .
( Eglogue au roy, sous les noms de Pan et Robin. )
Vers l'âge de quinze ans, il fît paraître sa traduction de la première églogue de Virgile et sa Ballade des Enfants sans soacy (i5ia), qui ne respire que l'insouciance et l'espièglerie des jeunes clercs de la Basoche :
Nous sommes druz, chagrin ne nous suyt mye; De froid soucy ne sentons le frisson; Mais de quoy sert vue teste endormie?
Autant quvng bœuf dormant près d'vng buisson. Layigards^ picquans plus fort quvng hérisson, Et plus recluz qu vng vieil corbeau en caige , lamais cVaultruy ne tiennent bon langaige, Touiours s'en vont songeans quelque finesse; Mais entre nous, nous viuons sans tristesse, Sans mal penser, plus aises que prelatz. D'en dire mal cest doncques granf simplesse, Car noble cueur ne cherche que soulaz.
Voyant le peu de disposition de son fîls pour la chicane, Jean Marot se résolut à lui faire apprendre le métier des armes, et le fît entrer comme page chez Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy (2). En quittant le palais, qui n'avait aucun charme pour lui (1 5 1 3) , le jeune poëte composa la Ballade iv, où il se donne des airs de libertin précoce, mais non triomphant :
Musiciens à la voix argentine, Doresnauant , comme vng homme esperdu , le chanteray plus hault quvne buccine.
Helas ! si ïay mon ioly temps perdu , Puis que ie n'ay ce que ïay prétendu , Cest ma chanson, pour moy elle est bien deue. Or ie vois W veoir si la guerre est perdue ,
(l) Bavards, médisants. maison des Tuileries. (Ch. d'Héricault , op. cit.
M 11 demeurait rue du Louvre (qui était p. xxxix.) alors la rue des Courtisanes) et possédai! la W Je vais.
Ou scelle picque ainsy qiïvng hérisson.
Adieu vous dy, mon maistre Iean Griffon. Adieu palais, et la porte Barbette M, Où lay chanté mainte belle chanson Pour le playsir d'vne ieune fillette.
Celle qui cest en ieunesse est bien foie, Ou lay esté assez mal entendu; Mais si pour elle encores ie chemine , Parmy les pieds ie puisse estre pendu ! Cest trop chanté, sifflé et attendu Deuant sa porte, en passant par la rue; Et mieulx vauldroit tirer à la charrue Quauoir teV peine, ou seruyr vng masson. Bref, si iamaiz l'en tremble de frisson, Je suis content qu'on m appelle Caillette ^ ! C'est trop souffert de peine et marrisson ^ Pour le playsir d'vne ieune fillette. . <,
C'est durant son séjour chez Nicolas de Neufville qu'il composa le Temple de Cupido, dédié à François Ier ( 1 5 1 5) ^4), auquel il avait précédemment offert le Ingénient de Minos ( 1 5 î h ) (5). Un roi de vingt et un ans devait singulièrement goûter une pièce qui débute ainsi :
En sa ieunesse vng prince de valeur, Pour esuiter ennuy plein de malheur, Le noble estât des armes doibt comprendre Et le beau train d'amourettes apprendre . . .
(l) Elle était située dans la rue Vieille-du- Temple, à l'endroit où aboutit la rue des Blancs-Manteaux. (Sauvai, Antiquitez de Paris, 1, 3/1 et 6k.)
M Fou célèbre , dont Rabelais a dit : « La plus grande folie du monde est penser qu'il y ait des as 1res pour les roys, papes et gros seigneurs, plus tost que pour les paoures et souffreteux ; comme si nouuelles estoiles auoient esté créées depuis le temps du déluge, ou de Romulus, ou de Pharamond, à la nouuelle création des roys. Ce que Triboiltet on Cai-
Ihette ne diraient, qui ont esté loutesfois gens de hault scauoir et grand renom.»
(i) Tristesse, chagrin.
Avant la bataille de Marignan ( 1 3 et id septembre), à laquelle le poëte n'eût pas manqué de faire allusion , si elle avait déjà eu lieu.
(5) « Sur la préférence d'Alexandre le Grand , Annibal de Carthage et Scipion le Romain, dit l'Africain, pris de Lucian, entre les dialogues des morts, au premier tome.»
Le reste est du même style, mais sans obscénité; à peine une ou deu\ expressions paraîtraient-elles choquantes aujourd'hui. Au reste, en voici quelques extraits. Le poète se met en quête de
. . . Ferme Amour, la dame pure et munde . Qui long temps a nefust veue en ce monde. . . La fleur des fleurs, la chaste columbelle, Fille de paix , du monde la plus belle.
Il la cherche dans le temple de Cupido, et décrit l'autel de Vénus, les
Saine tes et saincts qu'on y va reclamer,
savoir : Beau-parler, Bien-celer, etc., dans une allégorie qu'un catholique pieux et convaincu ne se fût pas permise :
Chandelles flambant ou estainctes, Que tous amoureux pcllerins Portent deuant tels saincts et sainctes , Ce sont bouquets de romarins; Les chantres, lynols et serins.
Et rossignols au gay courage, Qui, sur buissons de verd bocage Ou branches , en lieu de pulpitres .
Chantent leur ioly chant ramage, Pour versets, responds et epistres. .
Les dames donnent aux malades
Qui sont recommandez aux prosnes
Ryz, baisers, regards et œillades,
Car ce sont d'amours les aumosnes.
Les grands prescheurs ce sont matrosnes ,
Qui ne preschent qu'en lieu recoy,
Pour enhorter à tenir foy,
En exposant les Escriptures W,
Et faire par droit de la loy
Conionction des créatures. . .
(l) Plus lard, devenu protestant, il trouva celte expression irrévérencieuse pour la Bible, et modifia ce passade de la manière suivante :
Les prescheurs sont vieilles matrosnes, Qui aux ieuncs donnent courage
D'employer la fleur de leur aagt A sentir Amour le grand roy, Tant que soutient par beau langage Les conucr lissent à la loy.
Il substitua de môme le nom de Christ à
Ouidins , maistre Alain Char e lier,
Pétrarque , aussy le romand de la Rose ,
Sont les messels , breuiaire et psautier,
Quen ce sainct temple on lit en rythme et prose;
Et les leçons que chanter on y ose,
Ce sont rondeaux , ballades , virelais ,
Mots à playsir, rythmes et triolets. . .
Là, par grants consolations,
Vng auec vue deuisoit,
Ou pour Euangile lisoit
Uart d? aijmer faict d'art poeticque,
Et Taultre sa dame baisoit
En lieu d'vne saincte relique. . .
Sorti de page, Marot parut à la cour, où il apprit, dit la France protestante, «le langage de la bonne société ^ et les mœurs de la mauvaise.'? Sous ce dernier rapport, son éducation était sans doute déjà presque achevée. François Ior, qui aimait les arts, comme tous les Valois, le recommanda à sa sœur Marguerite, duchesse d'Alençon, qui cultivait aussi les lettres et la poésie. On le trouvait bien jeune et sans doute trop léger pour lui accorder une charge; dans le Rondeau n , où il prie M. de Poli ion (2) de parler au roi en sa faveur, il avoue lui-même que sa conduite laissait à désirer :
Quand ie regarde et pense à ïaduenyr, Yay bon vouloir de saige deucnyr.
Ce bon vouloir parut sérieux; car, en i 5i8, M. de Pothon introduisit le poëte auprès de la princesse. Celui-ci n'eut garde de se présenter les
celui de Dieu dans ces vers où il décrit les diverses sortes d'amour, enlre autres :
Celle par qui Dieu, qui souffrit moleste,
Laissa iadis le hault throsne céleste
Et habita cette basse valée ,
Pour retirer nature maculée
De la prison infernale et obscure. '
Celte correction est aussi protestante que la première.
(1) Jusqu'à l'âge de dix ans, il n'avait parlé que le patois de Cahors.
Sans doute Pothon ou Poton Ralïin, qui figure comme gentilhomme de la chambre en i5a3 et en 1039. aux appointements de 1,200 livres. (Leroux de Lincy. Heptaméron , Pa ris , 1 8 5 h , in - 1 2 , tome III, p. 2 h 5 , etc. )
mains vides; il offrit à Marguerite YEptstrr u, intitulée Le despourueu , dont voici quelques vers :
0 toy tant ieune, oses-tu bien tes faicts
Si mal bastis présenter deuant celle
Qui de scauoir toutes aultres precelle ? . . .
Car celle là vers qui tu as entente
De t adresser est pleine de liqueur
D'humanité , ceste vertu patente ,
De qui iamais vice ne fut vainqueur;
Et oultre plus , c'est la Dame de cueur,
Mieulx excusant les esperitz et sens
Des escripuains, tant soijent-ilz innocens,
Et qui plustost leurs misères déboute.
Marguerite, qui allait lui vouer une tendre et chaste affection (1) et le protéger contre ses ennemis, se l'attacha en qualité de valet de chambre, mais ne donna point, paraît-il, l'ordre formel de le coucher sur l'état de sa maison (2). Marot lui signala spirituellement cet oubli dans la Ballade vin :
Princesse, au cueur noble et rassis, La fortune que lay suiuie Par force ma souuent assis Au froid giron de triste vie;
(1) La fable des amours de Marguerite et de Marot, inventée par l'abbé Lenglet-Dufrcsnoy, répétée par les Annales poétiques ou almanach des Muses (Paris 1778, in-18, vol. II), et longtemps accréditée, a été rejetée par les derniers biographes : Campenon , préface des Œuvres choisies de Marot par Després, Paris, 1826, in-8°; la France protestante, VII, 281, 267, 2O9; Ch. d'Héricault, op. cit. p. lxxv; Philibert Soupé, Œuvres de Clément Marot de Cahors, Lyon, N. Scheuring, 1869, 2 vol. in-8°; Henry Morley, Clément Marot and other sludies , London , 1871, 2vol.in-i2.
Les prétendues amours du poêle et de Diane de Poitiers n'ont jamais existé non plus que dans l'imagination corrompue du même abbé, personnage peu respectable, qui finit par servir d'espion an Régent (voir la Franco protestante,
ut supra, et d'Héricault, p. xr.v). On ne saurait lire sans dégoût la longue dissertation toute pleine de gaudrioles qu'il a mise en tète des Œuvres de Marot; mieux vaut Rabelais, crûment obscène, que ce facétieux abbé, qui souligne avec bonheur les mauvais endroits, les mois grossiers, et ne se lasse pas de citer en regard les vers les plus licencieux, laborieusement récoltés çà et là. Au milieu de ce dévergondage, il n'y a pas un mot de pitié pour les victimes du fanatisme, mais bien je ne sais quel étrange respect pour «le mystère sacré de nos autels??, outragé par le placard de i534.
W Ce n'est qu'en 1 5a A qu'il figure dans les comptes de la maison de la princesse comme touchant une pension de vif" xv livres. (Ms. KR, 7853, in-fol. Bibliothèque nationale. )
H» JEUNESSE DE MAKOT.
De in y seoir encor me conuie, )Iais ie respons , comme fasché:
U estre assis ie nay plus d'enuie, II n'est que (Testre bien couché'^.
Il écrivit coup sur coup et sans flatterie plusieurs éloges de la princesse: Corps féminin, cueur d'homme et teste d'ange,
entre autres le rondeau suivant, qui est le quatrième :
Sans rien blasmer, ie sers vue maistresse Qui toute femme ayant noble haullesse Passe en vertus , et qui porte le nom D'vne fleur belle , et en royal surnom Desmonstre bien son antique noblesse.
En chasteté elle excède Lucresse , De vif esprit, de constance et sagesse Cen est V enseigne et le droit gonffanon , Sans rien blasmer & .
11 rimait aussi des noëls sans valeur, dépourvus de piété, d'émotion et même de sérieux :
{l) V Epigramme xxxiu : «A Monsieur le grand maistre Anne de Montmorency, pour estre mis en Testât" de la maison du roi , roule tout entière sur le même jeu d'esprit :
Quand par acqaitz les gaines on assigne, On est d'ennuy tout malade et fasché; Mais à ce mal ne fault grant médecine ; Tant seulement fault estre bien couché , Non pas en lict, n'en linge bien sèche , Mais en l'estat du noble roy chrestien. Long temps y a que debout ie me tien , Noble Seigneur; prenez doneques enuie De me coucher à ce coup si très bien , Que releuer n'en puysse de ma vie.
W Un artiste d'un grand talent, M. de Triqueli, a tracé, de la sœur de François Ier, le portrait suivant, dans Les premiers jours êu
protestantisme en France, Paris, 1859, in-12,
«Marguerite de Valois mérite bien d'être placée en tête de ces nobles esprits, de ces grands cœurs, précurseurs du protestantisme, qui eussent amélioré le monde par leur exemple et leurs conseils, si l'esprit du sièclo n'avait lutté contre eux.
«Elle était douée de ces qualités qui appellent l'affection et le respect; elle possédait tout: beauté, intelligence, douceur, amabilité, talents poétiques , piété , courage , dévouement , force d'âme; elle aimait Dieu, elle chérissait son pays, et, malgré son aveugle vénération pour le roi, son frère, elle lui donnait sans cesse d'excellents conseils, dont il ne profilait guère."
JEUNESSE DE MVKOT.
hl
Vue pastourelle gentille Et vng bergier, en vng vergier, L'aultre hier, en iouant à la bille, S'entre disoient , pour abregier :
Rogier, Bergier, Legiere Bergiere , (7 est trop à la bille ioué, Chantons Noé, Noé, Noé...
(Chanson ire.)
Or est Noël venu son petit trac; Sus doncq aux champs, bergier es de respec; Prenons chascung panetière et bissac, Fluste , Jlageol , cornemuse et rebec.
Ores n est pas temps de clorre Je bec. Chantons, saultons et dansons rie à rie, Puis allons veoir l enfant au pourc nie , Tant exalté d 'Relie, aussi d'Enoc, Et adoré de maint grant roi/ et duc. * S" on nous dit nac, il J'aiddra dire noc. Chantons Noël tant au soir qu'au desiuc.
(Ballade vin •'-.)
Le Rondeau u (2), Du vendredij sainct, est conçu dans le même esprit, ainsi que le Rondeau m et le Chant f sur la Conception de Nostrc Dame, faibles pièces composées, en 1020 (3), à la demande du poète Grelin, qui engageait
(l) Dédiée à François Ier, «prince denot, souuerain catholicw
® Ce n'est qu'une plaisanterie sur l'arrêt de la Sorbonne conlre Erasme, qui avait dit qu'il ne faut pas s'attrister de la mort du Christ:
le riray donc; non, ie prendrai) tristesse. Tristesse? ouy, dy-ie, toute liesse.
Bref, ie ne scay bonnement lequel prendre , Dueil ou playsir
W En i5i7,Marot avait si peu secoué les préjugés de son enfance que, dans son Epistre 1 .
il montre Maguelonne, l'héroïne d'une touchante légende d'amour, rencontrant une pèle ri ne
qui liroit sur les rangs
Du grand chemin de Rome saincte cl digne.
Ainsi le moine Martin Luther, apercevant pour la première fois la ville des papes, se prosterna pour la saluer en s'écriant: «Je te salue, sainte Rome, source de justice N Bienlot, cruellement désillusionné, il tint un tout autre langage : «Je vis, dit-il, que Rome n'était qu'une prostituée,^ etc. (Voir les Propo»
lous ses amis à célébrer l'immaculée conception de la Vierge. L'inspiration religieuse n'est pas moins absente des Tristes vers de Beroalde sur le iour du vendredy sainct, froide déclamation que Marot traduisit du latin; mais, en revanche, on y trouve l'expression de la plus odieuse intolérance, qui impute à la race juive tout entière le meurtre du «doulx Iesus Christ, né d'vne vierge mere» :
Quelcunque luif pour telle faulte ancienne N'ha siège, champ, ny maison qui soit sienne... Ainsij chascung, quelque part que tu sois, Hait et hairra ta faulse progenie , Pour l'inhumaine et dure tyrannie Que feis à cil qui tant de biens toffryt, Quand paradiz et les enfers fouuryt^.
L'année suivante (1 52 1), il était sous les armes au camp d'Attigny, près Rethel, dans l'armée commandée par le duc d'Alençon, qui avait ordre de s'opposer à l'invasion de la Champagne tentée par Charles-Quint; c'est de là qu'il adressa à Marguerite YEpistre m, dans laquelle il insiste sur les désordres auxquels se livraient les troupes irrégulières. On voit ici, dit-il,
de guerre maints esbatz;
Âduanturicrs esmouuoir groz combatz,
Pour leur playsir, sur petites querelles ;
Glaiues tirer, et briser allumeUes,
S'entrenaurans de façon fort estrange;
Car le cueur ont si très haidt, quen la fange
Plustost mourront que fuyr à la lice.
Mais Monseigneur, en y mettant police,
A deffendu de ne tirer espée,
Si on ne veult auoir la main couppée.
Ainsi piétons n'osent plus degaisner,
Dont sont contraincts au poil sentrelraisner. . .
de table, traduits par G. Brunet, p. \ik et t A3.)
Marot ne tardera pas à dire la même chose, moins crûment; sa Rome saincte et digne va se transformer en inconstante et impudique Vsabeav , en dame Philetine.
(1) Le même mauvais goût, la même intolérance, la même sécheresse d'une âme qui n'est point encore ouverte au sentiment régénérateur de la piété régnent dans la Ballade xv : «De la passion de Noslre Seigneur Iesus Christ. j>
JEUNESSE DE MAROT. fc9
Les troupes impériales, forcées de reculer (octobre), traversèrent la Thiérache en la ravageant avec la plus horrible barbarie, et se réfugièrent dans le Hainaut, où elles n'osèrent même attendre l'armée française. Plus philosophe que soldat , le poète ne put voir les villages dévastés et la misère du pauvre peuple sans une douloureuse émotion , qui éclate dans son Epistre iv, encore adressée à Marguerite. Il l'écrivit en prose, n'ayant pas, sans doute , le cœur de rimer à la vue de tant de désastres et de deuil :
Aultre chose, ma sonueraine Darne, ne veoyons-nous qui ne soit lamentable, comme poures femmes désolées, errantes (leurs enfans au col) au Irauers du pays despouillé de verdure par le froid yuernal, qui ia commence à poindre, puis s'en vont chauffer en leurs villes, villaiges et chasteaux mis à feu, combustion et ruyne totale, par vengeance réciproque, veoire vengeance si confuse et uniuerselle, que nos ennemis propres font passer pitié deuant nos yeux. Et en telle misérable façon, cesle impitoyable serpente, la guerre, a obscurcy l'air pur et net, par pouldre de terre sèche, par salpestre et pouldre artificielle, et par fumée causée de bois mortel ardant en feu (sans eau de grâce) inextinguible. Mais nostre espoir par deçà est que les prières d'entre vous, nobles Princesses, monteront si auant ez chambres célestes, qu'au moyen d'icetles la très sacrée fille de Iesus Christ, nommée Paix, descendra trop plus luysante que le soleil, pour illuminer les régions gallicques. . . . , laquelle (paix) nous vueilie de brief enuoyer iceluy Seigneur et Rédempteur Iesus, qui vous doint heureuse vie transitoire, et en fin éternelle.
«Eau de grâce, prières, vie éternelle, Seigneur et Rédempteur Jésus, » voilà des expressions qui ne sentent ni le soudart accoutumé à la licence des camps, ni le courtisan débauché, et moins encore peut-être la piété catholique, qui parlait un tout autre langage. Que s'est-il donc passé dans l'âme du poëte, qui, l'année précédente, écrivait en style de corps de garde l'épitaphe de frère Jean l'évèque, cordelier? Sous l'influence de Marguerite, qui, tourmentée par le sentiment de sa misère morale, se mil à lire la Bible (l) et à étudier les questions religieuses en i52t, au moment mémo où la Sorbonne rendait ses premiers décrets contre Lefèvre d'Etaplcs et Luther, Marot était devenu l'un des premiers disciples de la
(1) crCeste savante reyne, la première du attentivement vaqué à la lecture de quelques
monde, dit Olhagaray, cest outil si parfait pa^es de ce livre sacré, qui, arrousant nos
(jni relira le roy François son frère de la prison, ames de la liqueur céleste, nous sert de fidèles
touionrs attentive à la lecture, notamment à preservalifs contre toule sorte de maux et. ton-
celle tle TEscriture sainte,» recommandai! à lalions diaboliques.» (Histoire «Je Foix cl de
ses amis «de m; laisser aucun iour sans avoir Béarn, Paris, 1609-4 in-V . |> 5oà.)
Réforme de là le ton religieux de l'épîtrc qu'on vient de lire et de la Ballade xn, qui fut composée quelques mois auparavant, au moment où Henri VI H s'entremit vainement pour faire la paix entre Charles-Quint et François Ie*.
DE PAIX ET DE VICTOIRE (l52l).
Quel hault souhait, quel bien heure désir Feray-ie, las! pour mon dueil qui empyre? Souhaitteray-ie auoir dame à plaisyr?
Desircray-ie vng règne ou vng empire? Nenny, pour vray, ear celluy qui n aspire Qu'à son seul bien trop se peult desuoyer. Pour chascung doncq à soidaz conuoyer, Souhuitter veulx chose plus méritoire :
C'est que Dieu vueille en bref nous enuoyer Heureuse paix ou triumphan f victoire.
Famine vient labeur aux champs saisyr; Le bras au chef soubdaine mort désire; Sous terre veoy gentils hommes gesyr, Dont mainte dame en regrettant souspire; Clameurs en faict ma bouche , qui respire , Mon triste cueur Voeil en faict larmoyer, Mon faible sens ne peult plus rythmoyer, Fors en dolente et pitoyable histoire.
Mais bon espoir me promet pour loyer Heureuse paix ou triumphanf victoire.
Ma plume lors aura cause et loisyr Pour du loyer quelque beau lay escrire; Bon temps adoncq viendra France choisyr; Labeur alors changera pleur z en rire.
0 que ces mots sont faciles à dire!
Ne scay si Dieu les vouldra employer; Cucurs endurcis , las ! il vous fault ployer. Amende-toy, o règne transitoire, Car tes péchez pourraient bien foruoyer Heureuse paix ou triumphanC victoire.
(l) La conversion de Farel n'eut lieu que de 1 5 1 8 à 1 5a 1 , et celle de Calvin beaucoup plus
tard (Henri Meyer, Essaisur le développement des idées théol. de Farel , Genève , 187a, in-8", p. 7).
ENVOY
Prince français , fais discorde noyer; Prince espagnol, •cesse de guerroyer; Prince aux Anglois, garde ton territoire; Prince du ciel, cueille à France octroyer Heureuse paix ou triumphant victoire.
V Oraison deuant le Crucifix, qui est évidemment de la même époque, nous fait assister au réveil de la conscience du poëte. L'idée de celte pièce lui vint dans une église, sans doute à la suite d'une prédication donnée par l'un des hérétiques de Mcaux, que Marguerite appelait a la cour. Descends, dit-il au Crucifié,
Descens, helas! de ceslc haulte croix lusques au bas de ce tien sacré temple.
Le mauvais goût et le ton parfois déclamatoire qui y régnent indiquent assez qu'elle est l'œuvre de sa jeunesse; d'ailleurs, au moment où il l'écrivit, Marot n'avait pas encore abandonné les dogmes et les habitudes de langage du catholicisme : il y nomme Christ le «douk Iesus», il y parle du «faulx Satan» qui l'empêche de confesser sa coulpe et d'invoquer rcDieu et ses saincts esperitz»; il croit encore que le mariage est un «sacrement»; cependant il a lu le Nouveau Testament, soit en latin , soit dans l'original (1); il le cite à plusieurs reprises; il n'a déjà plus recours qu'A la foi seule et non aux pèlerinages, aux jeûnes et autres moyens de salut prônés par l'Église romaine^. Il est d'ores et déjà avec ceux qui prêchent la doctrine de saint Paul, c'cst-A-dire le salut par la foi, contre le semi-pélagianisme catholique, qui enseigne le salut par les œuvres.
(,) Lefèvre d'Étapies no publia sa traduction française du Nouveau Testament qu'en i5a3.
® Malingre Lui écrivait le a décembre 1 54 2 , à propos du mérite des indulgences :
.... Il y a de ia quinze ans passez Que res abus lu conft noissois assez , lit snnois bien tout péché et tout vice Estre abohj par le seul sacrifice
Que Iesus Christ fit pour nous en sa croix, Comme tu m'as ouy preseher à Bloys,...
En détestant publiquement la messe , Comme contraire à Christ , à sa promesse. ■. .
Cela nous reporte à l'année 1.527; maisla conversion de M a roi remonte bien plus haut, comme "D vient de le voir.
le me sens trop indigne.
Mais si M par foy suis digne que me veoyes , Et qu'a mon cas par ta bonté pourueoyes. . .
De plus il a respiré le mysticisme de Marguerite el de Briçonnet; il y en a dans ces vers un léger parfum , qui rappelle Veau de grâce de l'épître en prose :
Certes , mon Dieu , tout ce qu'il te plaira le souffrirai/, comme cil qui sera Le tien subiect, car rien ne veulx souffryr Que comme tien, qui viens à toy m'offryr.
Avec une hardiesse naïve, il pose dans toute sa crudité la question de moralité pratique , pour la résoudre dans le sens du devoir et de la piété :
L'estroicte loy que tu as prononcée
Espouuenter pourroit bien ma pensée. . .
Tu scauois bien que pécher ie deuoye;
M'as-tu doncq faict pour d'enfer tenyr voye ?. . .
Qui d'aulcung mal donne l'occasion,
Luy-mesme faict mal et abusion®.
Ce nonobstant tu as créé les femmes,
Et nous defens d'amour suyure les flammes,
Si l'on ne prend marital sacrement
Auec l'amour d'vne tant seulement ^.
Certes plus doulx tu es aux bestes toutes ,
Quand soubz tes loix ne les contrains et boutes.
Il ne prône pas, il réprouve et condamne cette doctrine de la communauté
(1) Cependant.
W A notre avis, le poëte a résolu le problème mieux que n'a fait Luther, page 262 des Propos de table, traduits par G. Brunet.
Marguerite de Navarre a reproduit la hardiesse du langage deMarot, s'adressant à Dieu , dans ces vers du Miroir de l'ame pécheresse :
Vous nous faites de mal faire défense , Et pareil mal faites sans conscience.
Vous défendez de tuer à chascun ; Mais vous tuez sans espargner aucun Des vingt-trois mil que vous fistes défaire.
(3) L'abbé Lenglet-Dufresnoy n'a su voir dans ces vers qu'une amusante impiété. «Enfin, dit-il, Marot fut étrangement dégoûté de l'amour; car il s'avisa de se marier et de faire des pièces de morale. Je ne puis pas vous dire si c'étoit un mariage bien complet; il n'en parle en aucun endroit de ses ouvrages. Et Marot même avoit toujours paru fort inquiet sur ce lien (!), comme il prend la'liberté de s'en expliquer avec Jésus-Christ dans cette oraison si dévote qu'il fait devant le crucifix : Ce nonobstant tu as créé les femmes. . . »
des femmes prêchée par le Roman de la Rose car il s'écrie, aussitôt après l'avoir énoncée :
Las , quay-ie dict ? Quelle fureur me presse ? Pers-ie le sens? Helas! mon Dieu, refrain Par ta bonté de ma bouche le frain; Le desuoijé veuilles remettre en voye, Et mon iniure au loing de moy enuoye; Car tant sont vains mes argumens oblicques, Qu'il ne leur fault responses, ne replicques. . .
Mais, o Iesus, roy doulx et amyable, Dieu tresclement et iuge pitoyable , Fays qu'en mes ans ta haultesse me donne, Pour te seruyr, saine pensée et bonne; Ne faire rien qu'à ton honneur et gloire, Tes mandemens ouyr, garder et croire, Auecq souspirs, regrets et repentance De t'auoirfaict par tant de fois offense.
Puis, quand la vie à mort donnera lieu, Las, tire-moy, mon Rédempteur et Dieu, Là hault, où ioye indicible sentyt Celuy larron qui tard se repentyt; Pour et affin qu'en laissant tout moleste, le sois remply de liesse céleste, Et que l'amour dedans mon cueur encrée, Qui m'a créé, près de toy me recrée.
Ainsi Marot était entré dans la Réforme, et avait fait un premier pas dans la voie royale de la repentance et du perfectionnement moral (2). Jusque-là catholique blasé ou indifférent, il avait succombé, faute de foi
(2) Maccrie s'est donc trompé en écrivant {Histoire des progrès et de l'extinction de la Réforme en Italie, Paris, Clierbulicz , i83i, in-8°, p. 79) : «Il est probable que Marot fut d'abord entraîné dans le parti de la Réforme par un ressentiment contre la guerre que le clergé déclara à toutes les branches de la littérnlure.w
Ainsi s'exprime le vieux conteur :
Nature n'est pas si sotte , Qu'elle fasse naistre Marotte Tant seulement pour Robichon . . .
Ne Robichon pour Mariette, Ne pour Agnes ne pour Perelte ; Ains nous a faicts, beau fils n'en doubles, Toutes pour tous, et tous pour tontes, Chascune pour chascung commune , Et chascung commun pour chascune.
personnelle, aux tentations de la jeunesse et d'un entourage corrompu; il ne connut la piété qu'en devenant hérétique, et le sentiment religieux n'apparaît dans ses vers (1) qu'a dater du jour où il embrassa l'Évangile. S'il retomba parfois dans la mondanité, si la divine semence déposée dans son âme crût lentement, du moins elle ne fut jamais étouffée par les passions, et a mesure que l'âge et les épreuves mûrirent son caractère, il se montra de plus en plus l'homme du devoir et de la religion, conçue bien plus comme une rénovation du cœur que comme une série de dogmes à croire.
Dans le Balladîn, qui paraît être son dernier poème, et où il a si bien dépeint les premiers mouvements de la piété naissant dans son âme volage et légère, on retrouve une réminiscence du mysticisme auquel Lefèvre d'Etaples, Marguerite et Gérard Roussel restèrent inféodés, et qui chez lui sut s'allier à une piété plus virile, plus scripturaire , et définitivement affranchie du joug papal. On y voit également que c'est à Blois qu'il fut gagné à ia Réforme, ou qu'il se laissa séduire, selon l'expression de Lenglet- Dufresnoy. Il y parle ainsi de Christine, la religion de Jésus, opposée à Symonne (ou Simonie), la religion romaine :
Tant chemina la belle quelle vint
Au Jleuue Loire, où des fois plus de vingt
lelta son œuil dessus moy la 'première,
Car mes bcaulx yeux nauoient propre lumière
Pour regarder les siens premièrement ;
S'approche près et me dict seulement :
Resueille-toy , il en est temps, amy,
Tu as par trop en ténèbres dormy,
Resueille-toy. A si peu de parler
le la congneu, et si sentois aller
Hors de mon cueur vne pesante charge
De griefs tourments, dont me trouuois au large.
Et au repos de franche liberté,
Où parauant nauois iamais esté.
Il y avait en M'a rot un peu de l'ardeur réformatrice du bouillant Farel,
(l) M. Charles cTHéricault ( préface des un reproche ou un éloge qu'il avait mérité Œuvres de Marot, collection Jannet, IV, 1 1 ) bien avant sa fin, c'est-à -dire dès i5ai. l'accuse d'avoir fini en poète prêcheur;?? c'est
aux prédications duquel il assista, en i5a3, à Paris à peine les principes évangéliques lui furent-ils inoculés, qu'il entreprit contre la gent monacale et son insolente immoralité une guerre sans trêve, qui ne finit qu'avec sa vie. Le premier coup qu'il porta, dans la ballade de Frère Lubin (lupinus, sournois et paillard), fut terrible, et explique la haine inextinguible que lui vouèrent dès lors les adversaires de la Réforme.
Pour eouryr en poste à la ville Vingt fois, cent fois, ne scay combien; Pour faire quelque chose vile, - Frère Lubin le fera bien.
Mais (Tauoir honneste entretien.
Ou mener vye salutaire, G est à faire a tmg bon dires lien , Frère Lubin ne le pcult faire.
Pour mettre, comme vng homme habile, Le bien d'aultruy auec le sien, Et vous laisser sans croix, ne pile, Frère Lubin le fera bien.
On a beau dire : le le tien , Et le presser de satisfaire; lamais ne vous rendra rien, Frère Lubin ne le peult faire.
Pour desbaucher par vng doulx style Quelque fdle de bon maintien, Point ne faut de vieille subtile.
Frère Lubin le fera bien.
Il preschc en théologien , Mais pour boire de belle eau claire, Faites-la boire à vostre chien, Frère Lubin ne le peult faire.
ENVOY
Pour faire plus tost mal que bien, Frère Lubin le fera bien; Et si c'est quelque bon affaire Frère Lubin ne h' peult faire.
IJ nerminjard , Correspondance des réformateurs, If a4a.
Tous les frères Lubins, ligués contre lui, auraient voulu faire expier cruellement à l'hérétique maudit son irrévérence; ils firent tant de bruit et tant de démarches pour le faire jeter en prison , que le bruit de son arrestation fut un moment répandu, et qu'il dut le démentir par le rondeau suivant :
A SES A M Y S AVXQVBLZ ON RAPPORTA QV'IL ESTOIT PRISONNIER ( 1 5 9 A ) -
// rien est rien de ce qu on vous reuelle; Ceulx qui Vont dict ont faulte de ceruelle; Car en mon caz il ri y a mesprison W, Et par dedans ne vey iamais prison.
Doncques, amys, lennuy quauez, ostez-le.
Et vous , causeurs pleins d'enuie immortelle . Qui vouldriez bien que la chose fust telle , Creuez de deuil, de despit, ou poison : Il rien est rien.
le ry, ie chante en ioye solennelle, le sers ma dame, et me console en elle; le rythme en prose et peult-estre en raison , le sors dehorz, ie rentre en la maison; Ne croyez pas doncq plus l'aultre nouuelle : Il rien est rien.
Marot rimait, en effet, des élégies, des ballades, des rondeaux, des chansons d'amour, dont quelques-unes sont d'une exquise délicatesse, la trente-quatrième, par exemple :
Puis que de vous ie riay aultre visaige, le m en vois rendre hermite en vng désert. Pour prier Dieu, si vng aultre vous sert, Qu autant que moy en voslre honneur soit saige.
Adieu amour, adieu gentil corsaige, Adieu ce tainct, adieu ces Jryans yeulx;
le riay pas eu de vous granf aduantaige;
! ng moins aymant aura peut-estre mieulx.
fl) Aclion méprisable ou blâmable.
La treizième esl d'un genre différent et d'un rhythme plein d'élégance et de vivacité :
Tant que viuray en aage fleurissant, le seruyray Amour, le dieu puissant , En faicts, en dictz, en chansons et accords. Par plusieurs iours m'a tenu languissant . Mais, après deuil, m'a faict resiouijssanl , Car ïay V amour de la belle au gent corps.
Son alliance
C'est ma fyance ;
Son cueur est mien,
Le mien est sien;
Fy de tristesse,
Viue liesse.
Puis qu'en amour ïay tant de bien. . .
Grâce à la joyeuse insouciance de son cœur généreux, Marot connu! souvent la géne, mais jamais il ne déploya plus d'esprit, de naturel et de grâce, que quand il lui fallut tendre la main.
AV ROY, POVR AVOIR ARGENT AV DESLOGER DE REIMS ( l 5*2 1 ).
Au départir de la ville de Reims ,
Faulte a" argent me rend foible de reins,
Roy des François, voire de telle sorte,
Que ne scay pas comme d'icy ie sorte;
Car mon chenal tient mieulx que par les creins.
Puis l'hoste est rude et plein de gros refrains :
Py laisser ay mors, bosse t tes et frains,
Ce m'a-l-il dict, ou le diable V emporte ^\
Le poëtc amoureux, le satirique ennemi des moines, l'homme pitoyable et compatissant, le disciple un peu mystique de la Réforme, qui avait la
(,) Le dizain suivant n'est pas inoins rcmar- A tout le moins, long temps a qu'elle est née,
quable, mais il est postérieur à celui-ci , Mar- Dont elle estfoible, et son maislre en esmoy.
{xuerite n'ayant épousé en secondes noces le La pourc beste, aux signes que ie voy,
• i m~,,««~, r Dtct qu'à urand peine ira iusqu'à iSarbonnc.
roi de Navarre qu en 1 0^7. .
Si vous voulez en donner vue bonne ,
av ROY de NAVARBK. Scaitez comment Marot l'acceptera?
Mon second roi/, ïay vne haqnenée — D'aussi bon cueur comme la sienne il donne
D'assez bon poil, mais vieille comme moy . An fin premier qui la demandera.
guerre en horreur, n'en faisait pas moins son devoir dans la mêlée. A la bataille de Pavie il fut blessé près du roi d'un coup d'arquebuse, dans une charge béroïque et insensée; fait prisonnier avec son maître®, il fut bientôt relâché. 11 était encore en Italie, sans doute retenu par sa blessure, lorsqu'il écrivit l'élégie première, que M. Morley croit adressée à sa fiancée :
. . . Que diray plus du combat rigoureux ?
Tu scays assez que le sort malheureux
Tomba du tout sur nostre nation;
Ne scay si c'est par destination;
Mais tant y a que ie croy que fortune
Desiroit fort de nous estre importune.
Là fut percé tout oultre rudement
Le bras de cil qui t'aijme loijaumenl (3\
Non pas le bras dont il a de coustume
De manyer ou la lance ou la plume ;
Amour encor te le garde et rcserue,
Et par escripts veult que de loing te serue.
Finablement auec le roy, mon maistre,
Delà les monts prisonnier se veit estre
Mon triste corps, nauré en granf souffrance.
Quant est du cueur, long temps y a quen France
Ton prisonnier il est sans mesprison.
Or est le corps sorty hors de prison ;
Mais quant au cueur, puis que tu es la garde
De sa prison, d'en sortir il na garde;
Car teT prison luy semble plus heureuse
Que celle au corps ne sembla rigoureuse;
Et trop plus ayme estre serf en tes mains
(Jucn liberté parmy tous les humains.
Les Elégies m et iv, où règne le même ton d'amour sérieux, pourraient bien avoir été adressées à la même personne: la troisième, au départ pour l'Italie, et la quatrième, au retour; malheureusement, on ne peut guère
(,) Le parlement ne vit dans ce désastre (2) Etienne Dolet fut aussi au nombre des
qu'une vengeance céleste, trop méritée par une captifs.
nation qui tolérait l'hérésie dans sou sein. (3) Ce vers manque aux éditions de Lcnglcl-
(Journal d'un bourgeois do Pari».) Dufresnoy et d'Auguis.
faire à ce sujet que des conjectures. Nous ne citerons que quelques vers charmants, empruntés à la troisième :
Puis que le tour de mon despart arriue, Cest bien raison que ma main vous escriue Ce que ne puis vous dire sans tristesse , Cest assauoir : Or adieu ma maistresse ; Doncques adieu, ma maistresse honourée, Iusque au retour, dont trop la demourée
Me tardera
Dès que mon œuil de loing vous a perdue , // me vient dire : 0 personne esperdue , (Ju'est deuenu reste clere lumière Qui me donnoit liesse coustumicre?
Incontinent , tfvne voix basse et sombre
le lui respons : Œuil, si tu es en V timbre,
Ne fesbahjjs : le soleil est caché ,
Et pour toy est en plein midy couché ;
Cest assauoir, ceste face si clere,
Qui te souloit^ tant contenter et plaire,
Est loing de toij
(l> De tolère s avoir coutume de.
(il)
MAROT Ëi\ PRISOIS.
i\ oins propres latinisés, grécisés, au xvie siècle. Pseudonymes. Anagrammes. Noms allégoriques, étymologiques. — Le Rondeau (TYsabeau. Ysabeau signifie l'Église. — La découverte du mystère fait jeter le poète en prison. — Epistre au docteur Bouchart, inquisiteur. — La foy catholique. — Epistre à Lyon lamet. — Marot transféré à Chartres. — Ballade contre Ysabeau. — Qui a mangié le lart? — Epigramme contre Ysabeau. — Révision du Roman de la Rose. Préface mystique de Marot. - — L'Enfer. — Délivrance de Marot. — Rondeau lxvii. Chant de may. — Sa déclaration à Marguerite. — Son mariage.
Les plus grands adversaires de la papauté au xvic siècle, Luther, Zwingle, Ulrich de Hutten, Erasme, Rabelais, Bonivard, Dolet, Calvin, avaient tous visité l'Italie: c'est aussi à son retour de cette terre promise des prêtres et des moines, où les abus religieux de tout genre s'étaient multipliés à l'infini sous la protection du Saint-Siège, que Marot composa le rondeau dont nous allons parler
Les noms de famille des roturiers, qui sont d'origine assez récente, n'avaient point encore la rigide fixité qu'ils ont acquise depuis (2), témoin celui de Luder, Lothcr, devenu Luther (3), et celui de Desmarets transformé en Marot. Les savants latinisaient le leur ou le traduisaient en grec pour le rendre plus élégant : Gerhard s'appela Desiderius, Erasmos; Guasteblé, Vatable; Cauvin, Calvin; Schwarzerd, Mélanchthon; Hausschein, OEcolampade; Bucer, tantôt Aretius Felinus, tantôt Emunctor; Davantès, Antesignanus ; Sans-Malice ( Akakia ; l'imprimeur Greyph , Gryphius, etc. (5). Les hérétiques eurent recours au même procédé, et employèrent même
(,) C'est également à son retour de Rome, où il avait enseigné la musique, que Claude Goudimel embrassa la Réforme.
(2) Voir Œuvres de Baulacre,]\, A 19. — L'illustre chancelier de l'Université de Paris au xivc siècle, Jean Charlier, né à Gerson, près Relhel, prit simplement le nom de son village et s'appela Gerson.
(3) Michelet, Mémoires de Luther, Paris, i835,in-8°, II, 3.
(4> Martin Sans-Malice, né à Châlons, médecin de François 1er.
® Roland de Lattre italianisa le sien en s'appelant Orlando di Lasso, ou Orlande de Lassus, ou Roland de Lassus.
l'hébreu, pour dépister l'Inquisition, toujours à la recherche de leurs ouvrages, qui, grâce à cette précaution, circulèrent largement bien qu'iis fussent mis à l'index (l) :
Eutychus (svtv%os) Deper est la traduction de Bonaventure des Périers ;
Géphas Chlorotès (xrjÇois ^Xcoporris), celle de Pierre Viret®;
Almeutès (âAjUst/rr/s), celle de Saunier;
Hilerme Cusemeth (hdddJ, celle de Guillaume Farel(3);
Ippolilo de Terra Nigra, celle de Philippe Mélanchthon ;
Sadeel (^1^), celle de Ghandieu; ou bien ils se cachèrent sous des pseudonymes :
Ursinus était le pseudonyme de Farel ;
Passelius, Charles d'Espeville, étaient ceux de Calvin;
Thiébaut de May(4), Thrasibule Phenicef5), Benoit Passavant (G), de Chalonné, ceux de Th. de Bèze ;
Juste Jonas, celui de Jacques de Coq;
(l) Les écrits des réformateurs, condamnés par les bulles pontificales, circulaient dans toute l'Italie sous des noms supposés, et pénétraient jusque dans le Vatican, de sorte que, après les avoir lus et en avoir fait l'éloge, les évèques et les cardinaux devaient les repousser comme hérétiques, s'ils venaient à en connaître les véritables auteurs. Ce fut ce qui arriva pour les Lieux communs, de Philippe Mélanchthon, imprimés à Venise sous le nom de Messer Ippofilo de Terra Nigra. Le libraire qui les avait fait venir à Rome faillit être brûlé. «On rapporte une pareille anecdote à propos de la préface de Luther sur l'épître aux Romains, et de son traité de la Justification. Ces ouvrages furent pendant longtemps lus avec ardeur, comme étant écrits par le cardinal Fregoso. Les œuvres de Zwingle circulaient sous le nom de Coricius Cogelius, d'Abydenus Corallus.» (Maccrie, Histoire de la Réforme en Italie, p. ho.) Un psautier imprimé à Strasbourg porte le nom de Rome et celui de Théod. Brûsz , imprimeur du pape.
Gustave Brunet a ignoré ces faits, qui ne sont point rapportés dans ses Imprimeurs imaginaires et libraire» supposés, étude bibliogra-
phique suivie de recherches sur quelques ouvrages imprimés avec des indications fictives de lieux ou avec des dates singulières , Paris, 1 866, in-8°.
® Cephas Geranius, de yspâvtov (herbe), est un autre pseudonyme de Viret (verdure). Il se trouve en tète de l'avis aux lecteurs de la Déclaration de la messe, sorte de pamphlet protestant imprimé en caractères gothiques, vers 1 536 , et dont le titre n'a ni date, ni nom de lieu ou d'imprimeur (Bibliothèque du protestantisme français). Viret s'appelle encore ailleurs : Cephas Tervius ( anagramme de Viretus).
(i) Ces quatre noms figurent dans la préface et dans la table de la Bible d'Olivetan.
(4) Nous n'avons rencontré ce pseudonyme de Bèze que dans Flor. de Bémond.
(5) Comédie du pape malade, traduite de vulgaire Arabie en bon Romman et intelligible, par Thrasibule Phenice, i56l. Ce pseudonyme , composé de Q-pacrvs , audacieux , jSovArf , volonté, et Çévat;, trompeur, peut se traduire ainsi : Anonyme résolu et sans peur.
(6) Épître au président Lizet, l55S.
Antonius Peregrinus, celui de Lefèvre d'Ktaplcs: Pierre Martyr, celui de L'Ange Vermigli.
Belisem de Belimakom signifiait: anonyme de nulle part (en hébreu);
De Nakol(,) était l'équivalent de pseudonyme (en hébreu).
Ils se cachaient aussi sous des anagrammes : Lucian, Alevin, Calvin; Gramelin, Ergnilam, Malingre; Y me vint mal à gré, Maticu Malingre; Parienio Etiro, Pietro Arctino; Estienne du Modilin, Estienne (Jodelle, sieur) du Lymodin (2j, etc.
D'autres, qui, tout en craignant le bûcher, combattaient les dogmes catholiques, imitèrent l'exemple de Dante, de Pétrarque (3) et de bien d'autres Italiens, ennemis acharnés de la cour de Rome, et parlèrent un langage secret, un jergo ou jargon tout plein d'allégories. Ces allégories sont transparentes dans le Cymbnlum munit et dans les ouvrages de Rabelais, non moins que dans ceux de Pierre Gringoire, qui bafouait l'Eglise romaine sous le nom de Mcresotc, lisez : mère sotte Elles le sont moins dans la correspondance des protestants belges persécutés, qui désignaient Anvers sous le nom de Capkamaoum, Tournay sous celui de la Palme, Saint-Trond sous celui de l'Olivier, Bruxelles sous celui de la Ruche, Gand sous celui du Glaive, Commines sous celui de la Pierre de l'Angle, etc. «Lorsque les consistoires ou, si l'on veut, les comités révolutionnaires de ces différentes villes correspondaient entre eux, dit M. Ch. Rahlenbcck,
(l) Henri Bordicr, Le chansonnier huguenot, p. i57.
® Le Cymbalum mundi, de Des Périers, fut publié, comme étant ia traduction d'un vieux manuscrit latin trouvé dans un monastère, sous le nom de Thomas du Clevicr, proprement du Clenier {incrédule), et adressé à Pierre Tryocan (croyant). Le nom des sophistes qui s'y disputent un trésor imaginaire est voilé sous l'anagramme: Rethulus, c'est Lulherus, comme Cuberus est Bucerus.
(l) A th. Coquerel fils, Les beaux -arts en
Itali
La condamnation des Heures de la bienheureuse Vierge Marie , (radiâtes en f'rancois pat- de Mcresotc, fut prononcée le 26 août i5a5. Dès Gfingoire avait écrit sous
le même pseudonyme Le Testament du Diable
et Les menus propos de Mere Sotte; déjà, en 1 5 1 1, il avait lancé contre le pape une autre pièce satirique intitulée : Ieu du prince des sots et de mere sotte.
ffNul ne fut plus hardi contre les chefs de l'Eglise et ne les accabla davantage de critiques grossières et de railleries violentes. . . Aucun penseur n'eut plus de droit à être considéré comme un des précurseurs de la nouvelle secte, comme un de ses futurs adeptes.;? (Préface des Œuvres complètes de Gringoire, réunies pour la première fois par MM. Ch. d'Iîéricault et A. de Montaiglon, Paris, Jannet, 1868, in-i6,p. 38.) Mais quand le moment de souffrir pour la Réforme fut venu, le poêle se rétracta, prit le parti du plus fort et insulta les protestants dans le Blazon des hérétiques.
ils ne s'exposaient point à signer : un tel, ancien de la Ruche ou du Glaive, ils mettaient simplement au bas de leur dépêche l'empreinte d'un sceau dont l'inscription biblique ou la gravure allégorique disait l'origine aux initiés (,). ??
En outre, quelques écrivains donnaient à leurs personnages imaginaires des noms en rapport avec le rôle qu'ils leur attribuaient : Grandgomier, dans Rabelais; Enbulus, «bon conseiller??, Eulalîa, r? discoureuse éloquente??, Xanthippe, disputeuse comme la femme de Socrate, Pseudochœus , «inventeur de mensonges??, Phyleùmus, «ami de la vérité??, dans les Colloquia Jamiliaria d'Érasme (i632, in- 12). Dans le même ouvrage, l'abbé qui plaide la cause de l'ignorance contre la femme savante se nomme Antronius, c'est-à-dire âne, en vertu du proverbe : Antronius asinus, et le nom de Catharina, la vierge (jua-oyaixos , nous paraît venir de xaOapos, «pur??. Il y en a un autre exemple dans le tilrc même d'un ouvrage très-violent, attribué tantôt à Bèze, tantôt à Viret : r Frangidelphe Escorche-mcsses. Histoire de la mappemonde papistique, etc. Imprimé en la ville de Luce (lumière) nouvelle (Genève), par Brifaud Chasse-diable, ?? 1 556 , in-8°. Le mot frangidelphe (composé de frango, « rompre , manger??, et $ek$a%, cochon ??), mangeur de cochon, renferme contre l'hostie une impardonnable insulte, que les lettrés seuls pouvaient comprendre. Dans le baron de Feneste, d'Aubi-
gné oppose Y être au paraître, le modeste Enée (eîW*) au hâbleur Feneste ((poLiveaSaLi). Chacun sait que Molière usait encore du même procédé : témoin les noms de Trissotin, de l'apothicaire Fleurant, des médecins Purgon, Diafoirus, Desfonandrès (tueur d'hommes) , Balus (jappant), Macroton (qui parle lentement) et Tomes (saigneur). d'Alccste (àXxrialris , «champion??) et de Harpagon (ap7ra£. «ravisseur»*2').
Ajoutons à ces remarques que Marot, qui était naturellement enclin à l'allégorie (3), passa par l'école du mysticisme métaphorique de Briçonnet ; qu'il aimait à jouer sur les mots(4); qu'il nommait Jean Griffon l'avoué son
^ L'Inquisition et la Réforme en Belgique, Bruxelles, 1857, in-i?., p. xni.
<2) Voir aussi los Caractères de Labruyère et le Télémaque.
(') L'allégorie sert de cadre à la plupart de ses pièces un peu étendues.
(4) H dit dans VKpistre lia : " Au roy pour lui recommander Papillon, poète francois, estant malade :r>
le rcnconlratj sur vng pré abbatn Ton Papillon, sans force ne vertu; le l'ai treuue encor avec ses cslcs,
Mais sans voiler
Papillon painct de toutes les couleurs De poésie cl d'autant de douleurs.
Les Epigrammes renferment aussi des jeux de mots sur les noms de M1,M de la Fontaine, du Pin, de la Chapelle, de la Roue', de.
patron aussi bien que le greffier du Châtelet ('2); qu'il comparait la ville de Lyon au roi des animaux; qu'il invitait Lyon Jamet,
qui n'est pas roy des bestes
à faire le lion ; qu'il parlait de son arrestation dans le diocèse de Saint-Marri et dans l'église de Saint-Pris; qu'il appelait Semidieux les moines cordeliers; qu'il inventait pour les accoupler les noms significatifs de frère Lubin (lupinus, paillard) et de dame Philetine ((piAaiTivri , «qui aime à brûler»^), et opposait Christine à Symonne; et l'on comprendra pourquoi ses premières attaques contre le catbolicisme furent revêtues d'une forme énigmatique et légère, destinée à détourner l'attention des persécuteurs. Le Rondeau lxvi est une allégorie dont une savante étymologie donne la clef.
W Ballade iv : «Du temps qu'il estoit au palais à Paris, et, qu'il y apprenoit à escrire.» W On lit dans l'Enfer :
Et en parlant vng griffon ïaduisay , Qui , de sa croche et rauissante paie, Escripuoit là l'an , le iour et la date De ma prison, et ce quipouuoit duyre A leur propos , pour me fascher et nuyre; Et ne sceut oncq bien orthographyer Ce qui seruoit à me iustifier.
W Epistre lvi.
Œ Dame Philetine , c'est l'Eglise romaine, avide de supplices ; ce nom est synonyme de celui de Bruslard (Epigramme ccxxxv), ou Bndart, qui se rencontre dans un rondeau attribué, peut-être à tort, à Marot :
ISoslre maistre Geoffroy Brulart, Qui scauez la science et l'art Deguerijr les gens de tous maulx. . .
Nous retrouvons le nom de Philetine dans la Bergerie de la reine de Navarre. (Voir Les Marguerites de la Marguerite des princesses. . . publiées par Félix Franck, Paris, librairie des bibliophiles, 1873, in-18.)
C'est par suite d'une erreur grossière que ce nom a été transformé en Philctime (ami de la vérité) dans le Marot de Jean de Tournes, Lyon, 15/19, in-32, dans 'es éditions de Leu-
glet-Dufresnoy et dans celle d'Auguis, etc.; la véritable leçon se trouve dans l'édition de
Paris, Etienne Groulleau, i.Vhj, in-3a.
Après avoir appelé à son aide ses amis et ses élèves, Borderie, FonUûne, Jamet, Des Périers, Brodeau, pour faire
merueilles
Contre Sagon, digne d'oreilles A chapperons ,
le poëte reprend et poursuit :
Non ne bougez , Pour le vaincre rien ne forgez ; Laissez cest honneur et estime A la dame Anne Philetine, De qui Sagon pourroit apprendre , Si la peine elle daignoit prendre De renseigner.
Sagon demandait à cor et à cri le supplice de Marot, au nom de la sainle Eglise, ardemment désireuse de le voir brûler, parce qu'elle aimait l'ignorance; c'est cette ânesse brûlarde (Anne Philetine) , c'est-à-dire l'Eglise persécutrice, que Marot donne à Sagon pour institutrice ; mais il doute qu'elle daigne lui faire part de son savoir. La double ironie disparaît dans les éditions qui portent Phiktime, nom qui désignerait alors la Réforme, et ôlerait tout sens et toute saveur à cet endroit de F Epistre LVI.
DE L'INCONSTANCE DE YSABEAY. CE RONDEAV FVT CAVSE DE SA PRINSE (l5â5).
Comme inconstante, et de cueur fausse et lasclic, Elle me laisse. Or puis qu'ainsi me lascke, A vostre aduis , ne la dois-ie lascher? Certes ouy; mais aultrement fascher le ne la veux, combien quelle me fasche. Il lui fauldroit , au train qu'à mener ta sel a- , Des seruiteurs à iournée et à tasche; En trop de lieux veult son cueur attacher, Comme inconstante.
Or pour couurir son grand vice et sa tache, Soutient ma plume à la louer s attache , Mais à cela ie ne veulx plus tascher; Car ie ne puis son mauluais bruict cacher Si seurement, qu'elle ne se descache, Comme inconstante.
Tout le secret est dans le sens du mot Ysabeau.
Les Septante ont traduit par Elisabeth le nom hébreu à'EMchèba, qui signifie : celui qui jure ou fait serment par le nom de Dieu, en d'autres termes, l'adorateur de Dieu. Ysabeau, n'étant qu'une abréviation d'Elisabeth(1), désigne donc l'adoratrice de Dieu, c'est-à-dire l'Eglise. La maîtresse inconstante et vicieuse que délaisse le poëte, c'est l'Eglise romaine, qu'il abandonne, parce qu'il n'en peut plus cacher les défauts et l'infidélité. Ces! à M. le professeur Henry Morley (Clément Marot and other studies, I, 176) qu'est due cette belle et importante découverte (2).
Ce rondeau n'était pour ainsi dire qu'une plaisanterie, qu'un jeu d'esprit, comme en font les oppositions qui commencent; mais ce jeu faillit coûter la vie à Marot, le mystère ayant été dévoilé à la Sorbonne, qui fit jeter le poëte au Ghâtelet (fin février 1026), peu après son retour d'Italie. Une accusation d'hérésie était, à ce moment, un arrêt de mort; car Mar-
(1) Scott de Marlainville, Les noms de baptême, Paris, 1 8 5 8 , in-16; — et Firmin-Didot, Nouvelle biographie générale.
W Simplement énoncée dans son livre et sans preuves à l'appui , olle nous parut d'abord
mie hypothèse ingénieuse, mais risquée; nous espérons que les nombreuses analogies dont, nous Pavons entourée, lui donneront le caractère de la réalité, qui paraissait lui faire défaut.
guérite était en Espagne, et la régente Louise de Savoie avait naguère établi en France la très-sainte Inquisition (lettres patentes du 10 juin i525 pour l'exécution de la bulle du 17 ou 20 mai(,)). En outre, le docteur Bouchart (l'un des inquisiteurs de Paris), entre les mains de qui Marot était tombé, «éloit de ces dévots qui ne se laissent point manier aisément; il suffisoit que Marot fût accusé devant lui pour qu'il le jugeât coupable (2). »
L'ex-amant d'Ysabeau ou de dame Philetine, qui ne tenait nullement à être brûlé, espéra peut-être apaiser l'inquisiteur en lui écrivant une lettre presque badine, dans le genre de celles qui lui réussissaient toujours auprès du roi :
Donne response à mon présent affaire , Docte docteur. Qui t'a induict à faire Emprisonner, depuis six iours en cà, Vng tien amy, qui onc ne t offensa?
Et vouloir mettre en lui crainte et terreur D 'aigre iustice, en disant que F erreur Tient de Luther? Point ne suis Lutheriste, Ne Zwinglien, et moins Anabaptiste; le suis de Dieu par son fds Iesus Christ ^. le suis celuy qui ay faict maint escrit, Dont vng seul vers on rien scauroit extraire Qui à la loy diuine soit contraire, le suis celuy qui prens plaisir et peine A louer Christ , et sa mere tant pleine De grâce infuse; et, pour bien Tesprouuer, On le pourra par mes escrits trouuer.
M Drion, Histoire chronologique , I, p. ifi. W Lenglet-Dufresnoy, préface des Œuvres de Marot.
(3) Marol a plus tard modifié ces vers; on les trouve sous la forme suivante dans les éditions de Bonnemère, 1 G 3 6 et 1 538 :
Point ne suis Lutheriste , Ne Zwinglien, encores moins Papiste ; le ne fuz onc , ne suis et ne seray, Sinon chreslien, cl mes iours passer ay , S'il plaist à Dieu , sous sonfilz Iesus Christ.
Le premier martyr de la Réforme à Venise,
Pomponio Aliegri , qui mourut héroïquement et joyeusement, tenait aux inquisiteurs le même langage que Marot: cJe suis membre de l'Église universelle, qui n'a pour chef que Jésus-Christ. — Tu n'es alors qu'un méchant hérétique. — Pourquoi m'appelles-tu ainsi, comme si j'étais de quelque secte jacobine, cordelière, basilienne, croisée, bénédictine, carmélite ou autre? A Dieu ne plaise que je sois d'autre secte que celle de Jésus-Christ.» (Bulletin, 1870-1 87 1, p. fi 55.)
MAROT EN lMtlSOY
Bref, celay suis qui croit, honore cl prise La saine Le , vraye et catholique Eglise. Aultre doctrine en moy ne veulx houter;
Ma loy est bonne
(Fpistre x.)
Marot ne manquait point de sincérité on s'en référant aux poésies qu'il avait faites en l'honneur de Marie; car, de toutes les pratiques romaines, le culte de la Vierge fut celle dont il eut le plus de peine à se détacher, et la dernière qu'il abandonna (1) : il n'y avait pas encore renoncé en i5q6. quand il fit le prologue du Roman de la Rose, ni peut-être même au commencement de 1 5 f2 -y , alors qu'il écrivait ce vers :
Si pry à Dieu et sa tresdouke ancelle^K 11 étail ('gaiement sincère en plaçant au-dessus de tout «la loy diuine,»
(1) La prière pour les morts qui termine les Cimetières v (1 5a ) , vu, xui , xvi , xm, xxii, xxxm, et les Epilapkes i, ix, ne se trouve déjà plus dans la Complaincte i, ni dans le Cimetière xvn : cDe maistre Guillaume Crétin, poète francois^ (i5a5), ni dans le xxc, où apparaît le spiritualisme protestant :
Le roy par temps le poussa vers le mont D'honneur et biens, en suffisant estaige; Mais mort, voulant le traicter dauantaige , En vng moment le poussa iusque aux deux, Et feict tresbien; car des bons l'heritaige West point assis en ce val vitieux.
Ce même spirilualisme, qui supprime le purgatoire et l'attente du jugement universel, se montre non moins clairement dans le Cimetière xxiv : "De François Dauphin de France^ ( 1 5.'î 6 ) ; dans le xxve : "De Anne de Beauregard, qui mourut à Ferrare» (i535), et dans V Elégie xxm : «De Jehan Ghauuin, menestriorv que les nvmnhes baisèrent el rendirent
à ses a mys ,
Oui Vont ensemble en sépulture mys , Et d'instrumens de musifjue diue>:s , An roy du ciel el <ln viuude nuiners
Ont rendu gloire et immortelles grâces , De Vauoir mys hors des terrestres places Pleines de maulx , pour le loger en lieu Où plus n'endure , et plus n'offense Dieu.
® Anceîla, servante. Il ne faudrait pourtant pas s'exagérer l'importance de ce recours à la Vierge. D'abord, la pièce où il se trouve est une supplique adressée au chancelier Duprat, récemment fait cardinal, à qui Marot demandait de sceller un bon sur le trésor; ensuite, cette pièce de vers équivoques, à la façon de Crétin , n'a rien de sérieux , et la formule catholique pourrait tort bien avoir été amenée uniquement par la rime :
C'est pour Marot, vous le congnoissez lu,
Plus legier est que volurres creli.
Et a suiuy long temps chancellerie ,
Sans profiter rien touchant scellerie.
Ilref, Monseigneur, ie pense que c'est là
Qu'il failli sceller, si iamais on scella ;
Car cous scauez que tout acquit sans scel
Sert beaucoup moins qu'vng potage sans sel ,
Qu'vng arc sans corde, ou qu'vng cheval sans selle.
Si pry à Dieu et sa tresdoulce ancelle,
Que dans cent ans en santé excellent
I oui puisse veoir de mes deux yculx scellant.
Nous lisons, en effet, dans la complainte de lîoberfef . écrite à la finde la même année i 597: Pry à Pieu seul.
c est-à-dire l'Ecriture sainte, en repoussant, comme tous les martyrs d'alors, les noms de luthérien, zwinglien, anabaptiste, et en se proclamant disciple de Jésus-Christ et de
La saincte, vraye et catholique Eglise.
Seulement l'Eglise romaine avait cessé d'être pour lui l'Eglise sainte, véritable et catholique, c'est-à-dire universelle, et voilà ce qu'il ne croit point nécessaire de confesser à l'inquisiteur Bouchart0'. Une dizaine d'années plus tard, nous trouvons encore dans la dédicace d'une confession de foi les mots : foy catholique, employés dans le sens de foi véritable, en opposition avec la foi romaine^.
Marot, qui n'aimait pas les réticences, prit bientôt (même avant d'être sorti de prison) une position plus nette.
Dans l'Enfer, il repousse de nouveau la qualification de luthériste, mais en se permettant contre le pape et le purgatoire une ironie mo-
suse, qui eût dû éveiller l'attention de ses biographes.
fin, dans l'épître au roi, datée de l'exil, il ne se bornera plus dire : Point ne suis luthériste; il fera en même temps la profession de foi la plus évangélique du monde.
Au reste, Bouchart, qui avait compris le rondeau d'Ysabeau, savait ) quoi s'en tenir sur l'orthodoxie du prisonnier; il le garda sous les verrous.
Bien qu'il se vît perdu sans ressource, le poète, qui put dire à bon
droit :
Abandonné iamais ne m'a la muse,
non-seulement ne se laissa pas abattre: mais, avec une présence d'esprit et une grâce inimitables, il composa l'épître suivante, qui est l'un de ses chefs-d'œuvre :
(!) Sa conduite en celte circonstance a quelque analogie avec celle qu'il tint peu après , quand il fut remis en prison et interrogé au Chàtclet. (Voir YEpistre xxvi.)
{i) «Et pour ce que ie ne congnois nul en tout le monde qui ayme mieulx à soustenir la foy catholique que vostre royalle et très chresf ienne maieslé, ie nie suis <>nhardy et auancé
de luy présenter ceste mienne dernière confession.??
Ces lignes sont extraites d'une pièce qui figure parmi les virulents pamphlets anticatholiques imprimés en 1 533 et 1534 , chez Pierre de Vingle, à Neufchâtel, en caractères gothiques. (Voir l'exemplaire de la Bibliothèque du protestantisme français.)
A SON AMY LYON IAMET DE SENSAY EN POICTOY ( 1 5 2 6 ) .
le ne t'escry de V amour vaine ou folle,
Tu veois assez s' elle sert ou affole;
le ne t'escry ne d'armes ne de guerre,
Tu veois qui peult bien ou mal y acqwerre;
le ne t'escry de fortune 'puissante,
Tu veois assez s'elle est ferme ou glyssante ;
le ne t'escry d'abuz trop abusant,
Tu en scais prou , et si n'en vas vsant;
le ne t'escry de Dieu ne sa puissance,
C'est à luy seul d'en donner congnoissance
le ne t'escry des dames de Paris,
Tu en scais plus que leurs propres marys;
le ne t'escry qui est rude ou affable;
Mais ie te veulx dire une belle Fable :
C'est assauoir du Lyon et du Rat.
Cestuy Lyon, plus fort quvng vieil verrai, Veit vue fois que le Bat ne scauoit Sortir d'vng lieu, pour autant qu'il auoit Mengé le lard et la chair toute crue; Mais ce Lyon, qui iamais ne fut grue, Trouua moyen, et manière, et matière, D'ongles et dens, de rompre la ratière, Dont maistre Rat eschappc vistement; Puis met à terre un genouil gentement , Et en ostant son bonnet de la teste, A mercié mille fois la grand' beste, lurant le dieu des Souris et des Bats Qu'il luy rendroil. Maintenant tu verras Le bon du conte. Il aduint d'auanlure (Jue le Lyon , pour chercher sa posture , Saillit dehors sa cauerne et son siège, Dont , par malheur, se trouua pris au piège , Et fus t lié contre vng ferme posteau.
(l) Voilà déjà la prédestination.
MAHOT E IN IMUSON.
Adonc le Rat, -sans serpe ne cous tenu, Y arriua joyeux cl esbaudy, Et du Lyon , pour vray , ne s'est gaudy ; Mais despita Chats, Chates et Chatons, Et prisa fort Rats , Rates et Ratons , Dont il auoit trouué temps fauorable Pour secourir le Lyon secourable, Auquel a dit : Tais-toi, Lyon lié, Par moy seras maintenant deslié ; Tu le vaux bien, car le cueur ioli as. Rien y parut quand tu me deslias.
Secouru mas fort Lyonneusement , Or secouru seras Rateusement.
Lors le Lyon ses deux grans yeux vestit, Et vers le Rat les tourna vng petit, En luy disant; 0 poure v er minier e , Tu nas sur toi instrument ne manière, Tu nas cousteau , serpe ne serpillon , Qui sceust coupper corde ne cordillon, Pour me ietter de ceste estrotte voye; Va te cacher, que le Chat ne te voye.
Sire Lyon, dit le /ils de Souris, De ton propos certes ie me souris ; Vay des cousteaux assez, ne te soucye , De bel os blanc plus tranchons qu'vne sye ; Leur gaine cest ma genciue et ma bouche; Bien coupperont la corde <fui te touche De si trespres; car ly mettray bon ordre. Lors sire Rat va commencer à mordre Ce gros lien; vrai est qu'il y songea. Assez long temps; mais il le vous rongea Soutient et tant qu'à la parfin tout rompt. Et le Lyon de s'en aller fust prompt, Disant en soy : Nul plaisir, en effecl , Ne se perd point , quelque part où soit faict. Veoyla le conte en termes rithmassez; Il est bien long, mais il est vieil assc: . Tesmoing Esope et plus d'vng million.
Or viens me veoir pour faire le Lyon , Et ie metlray peine , et sens et estude , Ffestre le Rat exempt d'ingratitude; Fentens, si Dieu te donne autant d'affaire (Juan grand Lyon, ce quil ne veuille faire.
( ICpistre xi. )
Jamet se mit aussitôt en devoir de k faire le lion,?? et il y réussit, par l'entremise de l'évêque de Chartres, Louis Guillard, à demi gagné à la Réforme Celui-ci, feignant d'ignorer que Marot était sous les verrous du Châtelet, lança contre lui un mandat d'arrêt (i3 mars i5s5, vieux style (2)) qui le chargeait des délits et crimes d'hérésie, et intimait à tous les catholiques des diocèses de Paris, de Tours et de Blois, l'ordre de se saisir du coupable. Trompé par cette habile manœuvre et persuadé que Marot ne perdrait rien à changer de juge, l'inquisiteur Bouchart lâcha sa proie et livra le poète à l'évêque. qui lui donna pour prison l'hôtellerie de l'Aigle, où il fut visité et fêté de tout ce qu'il y avait de considérable dans la ville de Chartres. Il eut même, parait-il, la liberté de se promener dans les rues, et le plaisir d'y entendre chanter ses chansons.
Durant cette captivité fort adoucie, il continua le même jeu d'esprit qui l'avait fait mettre au Châtelet, et se moqua finement de l'intolérance qui avait failli le conduire au bûcher.