‹ Clément Marot et le psautier huguenotChapitre 21 sur 135 · L'ÉDITION ORIGINALE DES TRENTE PSAUMES · texte numérisé non relu

L'ÉDITION ORIGINALE DES TRENTE PSAUMES

1 54 1 (VIEUX STYLli ).

Renaissance des études hébraïques. — Qui donna l'initiative de la traduction en vers du Psautier?

— Entreprise en j 538 pour combler la lacune du nouveau culte. — L'accueil qu'elle reçoit à U cour, d'après un témoin oculaire, Villemadon. Le cardinal de Lorraine lui préfère Horace.

— Elle est patronnée par François Ier et Cliarles-Quinl. — Approuvée par la Sorbonne. — La dédicace au roi. — Pourquoi elle ne parut qu'en i56a : opposition de la Sorbonne à la traduction des Livres saints. Lefèvre d'E tapies. Erasme. — Edits persécuteurs du ier juin i5fto et du 3o août i5^2. — Mandat d'arrêt lancé contre Marot;sa fuite. — Cause de la colère du clergé : les psaumes étaient déjà chantés à Strasbourg et à Metz.

Le monde spirituel est soumis, aussi bien que le monde physique, à des lois universelles. Les mêmes besoins philosophiques, moraux ou religieux, produisent des révolutions analogues dans les pays dont la civilisation est à peu près au même niveau. La Réforme éclata partout presque en même temps, sans que Lefèvre d'Étaples, Luther, Zwingle, etc. , fussent en rapport les uns avec les autres; la traduction de la Bible en langue vulgaire se fit en France, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, en Italie, presque à la même heure, sans que les traducteurs se fussent concertés. Il en fut encore ainsi pour la traduction en vers du Psautier pour son introduction dans le chant des Eglises, et même pour les divers essais de traduction française, amenés par deux causes distinctes : i° le besoin qu'éprouvait le nouveau culte de sortir d'une situation anomale et sans précédents, en se créant des chants religieux: 2° la renaissance des études hébraïques. L'enseignement de Vatable, de l'Israélite converti Paul Canosse, dit Paradis, et d'Agathius Guidacerius (2J, qui professaient tous trois l'hébreu à Paris, dès l 53 s , devait avoir pour résultat plus ou moins prochain la

m L'Allemagne eut le sien complet en i ô.'iy {Ihr gantz Pmlter} dos isl aile Psalmen Davids an der Zahl ci,apud Wackernagel), la Flandre en i5âo, et, selon M. Bovet (p. 107), I Ecosse dès i~)->H. Nous craignons qu'il n'y

ail quelque erreur dans celle dernière date.

(2) Il publia, en l53â, une édition hébraïque de cinq psaumes, avec une version et des noies, à Paris , chez François Gryphius, in-6*.

traduction rhythmée de l'œuvre des psalmi&tes, malgré la jalousie de la faculté de théologie, indignée de voir le monopole de l'interprétation de l'Ecriture échapper de ses mains pour passer à celles des hébraïsants et des hellénistes

Disciple tout à la fois de la Renaissance et de la Réforme, qu'il essaya d'unir sans jamais sacrifier l'une à l'autre, et cédant au douhle attrait qu'il ressentait pour la poésie, souvent si religieuse et originale, du Psautier, Marot, qu'avaient devancé un ou plusieurs inconnus, qui ne rimèrent que quelques psaumes, déploya toutes les ressources de sa musc naïve et gracieuse, parfois grandiose et puissante, pour faire passer en français les beautés du texte dont il empruntait la traduction littérale à Vatable (2). Outre l'aide de celui-ci, dont Rèze a si justement dit :

Le lui/, le Chrestien tout es tonné contemple Vatable ouurant à tous les huys du sacré Temple -, Dans lequel toutefois ce guide n entre pas,

Marot réclama encore, selon La Croix du Maine, celle de Mellin de Saint- Gelais et autres hommes doctes de ce temps.

C'est faute d'avoir remarqué le courant religieux qui entraînait les poètes et les musiciens vers les psaumes, et pour avoir ignoré ou méconnu la piété de Marot, que la plupart des historiens lui dénient l'initiative de cette entreprise, et lui en font suggérer l'idée par divers personnages. Les uns affirment que, en mettant la main à l'œuvre qui allait lier

indissolublement son nom aux destinées du culte des Eglises réformées de

(1) En 1 533 , Béda demanda vainement an parlement de leur défendre l'usage de la Bible. (Sclimidt, Gérard Roussel, p. 82.)

(2) Vatable publia, en i534, sa version laline du Psautier; les notes recueillies à son cours, et imprimées par Bob. Estienne, furent mises à l'index, et le cours supprimé par ordre du parlement, au dire de Félibien.

(3) Dès 1 536 , nous voyons paraître à Paris, chez Atteignant, un recueil de psaumes en latin, contenant dix-huit morceaux à plusieurs parties de Denis Briant, Claudin, Gascongne, Gosse, Guyon , G. Le Heurteur, Jacotin , Lherilier, Lupi, Mouton et Vermonl.

Le succès de cette publication en amena une autre plus considérable en Allemagne. Jean Petreius, de Nuremberg, fil paraître, en \ 538, le premier volume des psaumes choisis à quatre et cinq voix, toujours en latin, des plus illustres musiciens, contenant trente-six morceaux. Le second volume, publié en 1 5 3 9 , en contenait trente-sept, et le troisième, paru en i54a, en comptait quarante. Total : cent treize psaumes écrits par trente-huit auteurs connus et plusieurs anonymes. (G. F. Becker, Die Tonwerhe des xvilen und xvu'rn Jahrhunderts, Leipzig, 1 855 , in-/i°.)

langue française, il obéit à l'ordre du roi (1) ; d'autres, à l'invitation de Marguerite, qui avait déjà fait traduire les prières latines de l'Eglise par l'évéque de Senlis et la Bible par Lefèvre d'Etaples; d'autres, au conseil de Renée de France, qui avait patronné la traduction italienne des saintes Écritures de Bruccioli (2); d'autres encore, à la prière de Calvin, qui avait remarqué que l'édification souffrait de l'absence du chant (3) ; d'autres enfin, à la sollicitation de Vatable. k C'est Vatable, écrit le pasteur Bruguier, de Nîmes w, qui engagea Marot à quitter les sujets profanes pour appliquer son beau génie à quelque matière sacrée, et lui conseilla de traduire les psaumes pour mettre les louanges de Dieu en la bouche de tous les Français.»

Quant aux dames pieuses, musiciennes et lettrées de la cour de Ferrare, il est hors de doute qu'elles ont dû presser le poëte d'achever sa traduction, commencée depuis deux ans lorsqu'il se rendit en Italie; mais ce n'est point à elles et encore moins à Calvin, qui vit Marot pour la première fois à la cour de Renée, que revient l'honneur de l'entreprise. Les rapports du poëte avec les savants humanistes du Collège royal, en qui revivait l'amour de l'antiquité et qui saluèrent la Réforme (5) comme une émancipation de l'esprit humain, jusqu'au jour où le dogmatisme intolérant de Calvin les rejeta brusquement en arrière, ne furent certainement pas sans influence sur la résolution du traducteur, non plus que les projets de réforme du roi , ni l'enthousiasme de Marguerite, qui joignit à son Miroir de 1 533 le psaume vi, le premier qu'ait traduit son illustre protégé. Toutefois, nous pensons, avec M. Bovet, que Marot ne conçut son hardi et

M Mémoires de Coudé , VI , 32., et J. Bonnet, Bulletin, 2e série, V, 86.

® Sa traduction on prose, qui a pour titre : I sacri psalmi di David, parut à Venise en 1 53/i , petit in-/i°. (Collect. de M. Alfr. André. )

Ed. Emil Koch , Gesckichte des Kirchcnlieds und Kircliengesangs , Stuttgart, 1867, in-8°, I, 92.

W Discours sur le, chant des pêeaumes , Génère, 1 663 , in-8°, p. 2 A. — Cet ouvrage, qui justifiait le chant des psaumes dérendu parles édils, fut supprimé, à la demande des «ageris généraux du clergé de France,» par un arrêt du conseil du 26 février 1 663. L'auteur fui

expulsé du Languedoc et suspendu de ses fonctions pour un an; l'imprimeur, Edouard Raban, banni pour deux ans, avec défense d<> tenir boutique à l'avenir.

L'édition genevoise de i663 n'est évidemment qu'une réimpression.

(5) M. Vulliemin a seulement exagéré la portée d'un fait réel, dans ce passage du Chroniqueur,... m l'an i535 (Genève, i835, in-fol.) : «Il y a peu de temps que la plupart des professeurs du nouveau Collège de France se faisaient gloire d'appartenir au protestantisme, w

dangereux projet qu'après avoir, dans quelque assemblée proscrite, pris part, peut-être dès i53i, au chant de la paraphrase très-imparfaite de quelque psaume ou chanson extraite de la sainte Ecriture, et que c'est dans le dessein de combler la lacune du nouveau culte, qu'il résolut de faire plus et mieux que ses devanciers pour l'Eglise à laquelle il s'était depuis longtemps dévoué.

Commencée en i533, cette traduction ne se lit que lentement et peu à peu; Marot y mit tous ses soins et le sérieux qu'exigeait la tâche; certains indices nous ont montré qu'il y travaillait encore en 153^ w, et que les passions cléricales commençaient dès lors à s'en émouvoir. Sans doute, il n'acheva les trente psaumes que dans la maison du faubourg Saint- Germain ® qu'il tenait de la munificence du roi (juillet 1 5 3 9 ) , au milieu de la petite Genève, non loin de la rue des Marais, aujourd'hui Visconti, où le culte réformé se célébrait en secret ^3). Distribués manuscrits au roi, aux princes et aux princesses, ils furent accueillis avec enthousiasme, et bientôt ce fut la mode de les fredonner à la cour. Ainsi s'exprime un témoin oculaire ^ :

Dieu, ce pere plein de miséricorde, ineit au cueur du feu roy François d'auoir fort aggreables les. . . psalmes de Dauid; et Sa Maiesté commanda audict Marot présenter le tout à l'empereur Charles-Quint, qui receut benignement ladite translation, la prisa et par paroles et par présent de deux cens doublons, qu'il donna audict Marot, luy donnant aussi courage d'acheuer de traduire le reste desdits psalmes, et le priant de luy enuoyer le plustot qu'il pourroit Conjitemini Domino, quoniam bonus (5), d'autant qu'il

(1) Voir plus haut, p. 206. siastique , I, 225), V Histoire de V Etat de France

(2) Cette maison , avec grange et jardin , dite sous.... François II, p. 37, et Bayle, art. du Cheval de bronze, était située rue du Clos- Marot, écrivent Villemadon; M. Fétis (Revue Bruneau. «Elle est représentée aujourd'hui, musicale, 22 juin 1 833 ), M. A. Coquerel fils dit M. Ad. Berly, par celle qui porte le n° 3o (Bulletin, I, /no) et M. Crottet (Petite chrode la rue de Condé, et par une autre située nique protest., p. 66 de l'Appendice) écrivent derrière et ayant entrée rue de Tournon Villemandon. M. Crottet voit un pseudonyme n° 27.55 (Bulletin, IV, 25o.) danscenom. — Nous citons la lettre d'après les

W Voir, pour l'histoire de cette rue, le char- Mémoires de Condé , I, 621 .

mant récit de M. A. Coquerel fils. (Bulletin, ^ Il y en a quatre dans laVulgate qui com-

XV, i85.) mencent ainsi: les cv, cri, ex vu et cxxxv,c'est-

(4) Lettre de Villemadon à Catherine de à-dire les evi, cvn, cxvm et cxxxvi des psau-

Médicis, du 26 août i55o,, insérée dans le tiers hébreu et protestant. La Vulgate réunit

Recueil des choses mémorables faites et passées en un seul les psaumes îx et x de l'hébreu,

pour le fait de la religion'et de l'Etat depuis la et se trouve ainsi en retard d'un numéro jus-

mort du roy Henri II. — Bèze (Histoire ecclé- qu'au cxlvii, qu'elle coupe en deux.

DES TREïNTE PSAUMES. 285

le desiroit. Quoy voyans et entendans les musiciens de ces deux princes, voire tous ceux de nostre France, meirent à qui mieux mieux lesdicts psalmes en musique, et chacun les chantoit.

Mais si personne les aima et embrassa estroictement, et ordinairement les chantoit et faisoit chanter, cestoit le feu roy Henri [alors dauphin], de manière que les bons en benissoient Dieu, et ses mignons et sa meretrice (l) les aimoyent ou feignoyent ordinairement les aimer, tant qu'ils disoyent: Monsieur, cestuy-ci ne sera-il pas mien? Vous me donnerez cestuy-la, s'il vous plaist; et ce bon Prince alors estoit à son gré empesché de leur en donner à sa fantaisie. Toutefois il retint pour luy, dont il vous pleut bien et doit souuenir, Madame, cestuy (le cxxvui6) :

Bien heureux est quiconques Sert à Dieu volontiers, etc.

feit luy-mesme le chanta ce psalme, lequel chant estoit fort bon et plaisant, et bien propre aux paroles, le chantoit et faisoit chanter si soutient, qu'il monstroit euidemment qu'il estoit poinct et stimulé d'estre benict, ainsi que Dauid le prescrit audict psalme, et de vous voir la vérité de la figure de la vigne (2). Cela fut au sortir sa maladie à Angouksme (3). La Roine [de Navarre] ma maistresse (qui pour lors estoit auec le Roy François son frère) le priant d'embrasser en pitié et clémence les citadins de la Rochelle, en lieu de les massacrer, m'enuoya vers vous pour scauoir de sa maladie , laquelle trouuay ia tant diminuée, qu'il se mettoit à chanter lesdicts psalmes, auec lues (luths), violes, espinettes, fleustes, les voix de ses chantres parmi, et y prenoit grande délectation , me commandoit approcher, parce qu'il cognoissoit que i'aymois la musique et iouois un peu du lue et de la guiterne, et me fit donner le chant et les parties, que ie portay à la roine ma maistresse, auec la reconualescence de voslre bonne santé. Je n'oubliera) aussi jamais le voslre, que demandiez estre soutient chanté, c estoit (le cxlii") :

Vers l'Eternel, des oppresse: le pere, le m'en iraij, luy monslrant l'impropere (4) Que Fou me j'aicl, luy fera y ma prière A haulte voix, qu'il ne iellc en arrière Mes piteux cris, car eu luy seul i espère.

Quand madicte Roine de Navarre vit

(,) Diane de Poitiers, duchesse <l<' Valentinois.

W Les ennemis de Catherine se moquèrent longtemps de sa stérilité.

(3) Ce devait être vers le mois de novembre 1 5^2 ; car il est dit un peu plus bus que,

ces deux psalmes, et entendit comment ils

treize ou quatorze mois après, Catherine de Vtédicis accoucha pour la première fois. Or, François II, l'aîné des enfants de cette reine, naquit le 19 de janvier 1 543, en commença ni l'année à Pâques. [Mémoire» de Condé.) W L'opprobre.

ostoienl frequenteiuent ( chantez , mesmes de Monseigneur le Dauphin, elle demoura toute admiratiue, puis me dit : le ne scay où Madame la Dauphine a pris ce psalme: Vers l'Etemel il n'est des traduicts de Marot. Mais il n'est possible quelle en eust sceu trouuer vn autre où son affliction soit mieux despeinte, et par lequel elle puisse plus clairement monstrer ce qu'elle sent, et demandera Dieu en estre allégée, comme

vrayement elle sera. Car puis qu'il a pieu à Dieu mettre ce don en leurs cueurs il

ne se passera gueres plus d'vn an que la Visitation miséricordieuse du Seigneur n'apparoisse, et gaigeray qu'elle aura vn fils pour plus grande ioye et satisfaction, ... Et ne se peut garder ceste charitable princesse, en disant ces paroles, que quelque humidité ne lui apparust aux yeux pour la ioye et véhément amour qu'elle vous portoit, Madame. Elle a esté pour vous vne saincle Sybile et véritable vaticinatrice (prophétesse) , d'autant que de treize à quatorze mois en la vous enfantastes nostre Roy François qui vit

auiourd'huy Mais ainsi que ce bon Dieu vous rendoit plus féconde, ainsi ailoit le

feu Roy négligeant et oubliant tel bienfaict, dont aduint que Dieu, irrité, permit que ce poure Prince, enyuré de la menstrue de ceste vieille paillarde Diane, donna par elle entrée à sa maison à vn ieune serpent (le cardinal de Lorraine), qui secrettemenl leichoit le sein d'icelle, dont il se feit oracle, et elle l'organe de luy. qui commença à blasmer les susdicts psalmes de Dauid, lesquels enseignent à laisser tous péchez, fortifient la chasteté et corroborent la vertu, et va faire feste de vers lascifs d'Horace qui eschaulfent les pensées et la chair à toutes sortes de lubricitez et paillardises, et met en auant toutes chansons folles, et en faisoyent forger de leurs infâmes amours par ces beaux poëtes du Diable, pour non seulement entretenir leur vie impudique, ains poulies engouffrer et absorber en l'abysme de toute iniquité et desordre, voire de toute impieté (2).

Car luy, voyant que ladicte grande Seneschalle auoit à l'imitation de vous vne Bible en francois, auec vn grand signe de la croix, vn coup de sa main sur sa poitrine, et parole soupirante d'vn hypocrite, la luy va despriser et damner, luy renionstrant qu'il n'y falloit pas lire, pour les périls et dangers qu'il y a, mesmes qu'il n'appartenoit aux femmes telle lecture, mais qu'en lieu d'vne messe, elle en ouist deux, et se contentast de ses patenostres et de ses heures, où il y auoit tant de belles dévotions et belles images. Et par ainsi ceste poure vieille pécheresse persuada tout son dire au feu Roy, et vous y contraignoyent. Madame, iusques à vous oster vostre confesseur Bouteiller, qui pour lors vous prcschoit et administroit purement la vérité euangelique, et, au lieu dudict Bouteiller, vous bailla par force son docteur Henuyer, Sorboniste, pour suborner vostre conscience, et depuis le bailla au feu Roy pour gouuerner la sienne, scauoir qu'elle

(1) Nous le savons : il est signé 1). dans les psaumes d'Anvers, 1 1 .

® Jodelle et Baïf sont au nombre des «vilains poêles n dont "les folles chansons et

amours exécrables n détournaient la cour du chant des psaumes. (Mémoires de Condê, VI, 3a et 3l)

disoit, el y imprimer ce qu'il vouloit. Bref, il vous destroussa tous deux de ces saincts meubles qui ue périssent point, mais entretiennent en incorruplion celuy qui les possède et toute sa maison, les vous cacha, et vous rendit tous deux captifs de vaines superstitions, soubs la corde de la vieille, que premièrement pour mieux iouer son roole il auoit aueuglée.

Ainsi, à la cour, le chant des psaumes était permis et ne tirait pas à conséquence; mais ailleurs? Or la rue des Marais n'est pas loin du Louvre, et plus d'un gentilhomme s'y rendait incognito en sortant du palais. 11 n'est pas permis de douter que les psaumes parvinrent aux membres de l'Eglise réformée qui s'y rassemblaient, à supposer même que Ma rot ne les leur eût pas communiqués. Mais furent-ils chantés dans les rares moments de répit que la persécution laissait au petit troupeau? Nous osons à peine le croire, et on ne le saura peut-être jamais. En traversant la Seine, les psaumes devenaient criminels.

Que François Ier, qui oscillait entre la Sorbonne et le Collège royal, qu'il venait de fonder, c'est-à-dire entre le seolasticisme et la libre pensée; que François Ier, qui, malgré sa légèreté, n'était insensible ni aux accents de repentance ni aux ardentes prières du roi et poëte David et voyait dans la traduction de Marot une œuvre littéraire de grand mérite, entreprise en quelque sorte sous ses auspices, l'ait patronnée d'autant plus volontiers qu'elle déplaisait aux moines et aux Sorbonistes, cela se comprend aisément. L'engouement de Charles-Quint, que M. Mignet a peint comme un catholique despote et sans scrupule ('2), paraît plus surprenant ; en eiïet, quand il traversa la France et vint à Paris, au risque d'y rester

^ « Cognoissant son heure eslre venue, dit Jean de Serres (Invent, gêner, de, VHist. de France), il disposa des affaires de sa maison, se fit apporter les Psalmes de Clément Marot,. . . s'en fit lire quelques vus pour sa consolation, recommanda fort son peuple et ses seruileurs au Dauphin ,75 et mourut le 1 cr mars 1 5/i 7.

('2' «Chrétien fervent, Charles-Quint pratiquait la vieille religion avec, une piété soumise et scrupuleuse. 11 entendait plusieurs messes par jour. Il communiait aux principales fêles de Tannée. ... Il agit envers les Allemands en empereur qui voulait être obéi; envers les lu-

thériens, en catholique qui prétendait rétablir l'unité de croyance. ... Il maintint avec inflexibilité L'orthodoxie chrétienne dans ses Etats héréditaires. Il ne différa, à cet égard, ni de son grand-père Ferdinand, qui compléta pour ainsi dire le catholicisme espagnol, ni de son fils Philippe II, qui soutint de sa puissance le catholicisme européen. Il fut tout à fait de sa race, et il obéit à la loi de sa position. n II craignit d'avoir exposé une partie de son salai , par suite des nécessités qui l'obligèrent passagèrement à tolérer les luthériens d'AÎlemagne. (Mignet, Charles-Quint, Paris, i85&, in-8°,

p. :>^l , QQ et 354.)

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prisonnier ^, il s'en allait comprimer la révolte des Flandres et travailler h y détruire l'hérésie. Le clergé des Pays-Bas lui dit que les lois d'Espagne ne suffisaient pas, qu'il en fallait d'extraordinaires et terribles; les vœux du clergé furent comblés. Quiconque refusa de dénoncer les hérétiques fut puni comme eux; les hommes, brûlés; les femmes, enterrées vives. Navagero, envoyé de Venise, écrivait en 10/16, dans son rapport au sénat : «Ce qui décide l'empereur à agir contre les luthériens, c'est l'état des Pays-Bas, c'est Panabapfisme. On y a fait mourir pour cela trente mille personnes ^.v Pour récompenser à Paris l'un de ceux qu'il livrait au supplice en Espagne et aux Pays-Bas, ce fanatique d'une cruauté froide et méthodique avait deux raisons ou deux excuses : i° «la lecture de l'Ancien et du Nouveau Testament avait un grand attrait pour lui; la poésie des psaumes frappait son imagination et remuait son âme;» parmi le petit nombre de livres qu'il emporta plus tard dans le monastère de Saint- Yuste, se trouvaient deux psautiers enluminés et le commentaire de fray Tomas de Portocarrero sur le psaume In te, Domine, speravi 20 on n'avait pas encore réussi à lui persuader que toute traduction en était nécessairement hérétique.

Il semble que cette faveur, témoignée par les deux monarques à la traduction de Marot, eût dû en hâter l'apparition ; au contraire, elle la retarda sans doute, en donnant un nouvel aliment et de nouvelles craintes à la passion des ennemis de la Bible et du poète.

La France protestante est le premier ouvrage dans lequel la date de cette publication ait été a peu près exactement indiquée; jusque-là, les miHé-

W Descendu de cheval à Noire Dame, le icr janvier i54o, au chant du Te Denm, il alla souper avec le roi au palais de la Cité, où on l'installa. Durant huit jours, ce ne furent au Louvre que bals , joutes et festins. Le protestant Jean Cousin fut chargé de faire le buste impérial. (H. Martin ^Histoire de France, he éd., VIII, 260.) Marot fut aussi de la partie; il célébra en vers l'entrée de l'empereur à Paris :

. . . L'on est en dispide et doubtanec Qui' a le plus de haut los mérité, Ou de César la Grande confiance .

Ou de François la grand fidélité . . . .

Hausse, Paris, hausse bien haut ta porte, Car entrer veut le plus grand des ehresliens.

Les deux derniers vers sont une réminiscence du psaume x\iv ; les précédents renferment une allusion directe au conseil, que le cardinal de Tournon et Triboulet donnaient honnêtement au roi, de violer sa foi et de retenir son hôte prisonnier.

Marguerite elle-même ne put s'empêcher de rappeler à Charles qu'il avait commandé qu'on s'emparât d'elle, si son sauf-fonduit expirait avant qu'elle fût sortie d'Espagne.

® Michelet, Guerres de religion, p. 96.

(:t) Mignet , toc<> cit.

simes les plus fantastiques, entre lesquels l'écart est de trente et un ans, étaient partout proposés L'édition originale, dédiée à François 1er, et dont on ne connaît qu'un exemplaire, parut sous le titre suivant : Trente Pseauhnes de Danid, mis en francoys par Clément Marot, valet de chambre du Roy. Auec priuilege. Imprimé à Pans pour Estienne Roffet, demourant sur le pont Sainct Michel, à l'enseigne de la Rose, in-16, sans claie. (Bibliothèque nationale.) Voici le privilège :

Apres auoir veu la certification de trois docteurs en la faculté de théologie, qui ont veu et visité la translation de trente Pseaulmes faicte et composée par Clément Marot, et attestent n'auoir rien trouué contraire à la foy, aux sainctes Escriptures, ne ordonnances de leglise (2), il est permis à Estienne Roffet, dict Le Faulcheur, imprimer et vendre ladicte translation, ainsi veue et corrigée, auec les argumens sur chascun Pseaulme, et défenses à tous aultres imprimer ou vendre ladicte translation, ainsi corrigée, iusques à deux ans prochainement venans, sur peine de confiscation desdietz Hures et d'amende arbitraire. Faict le dernier iour de nouembre i5/u.

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