I. TIMO
A vn seul Dieu gloire et honneur, Qui est sur tous Hoy et Seigneur.
PSALM. Cl Y.
Psalme et chanson ie chantera y A vn scid Dieu, tant que seray.
Desmaiseaux ('2;, qui a vu ce Psautier, en a pris au sérieux l'inscription finale : Imprimé à Rome par le commandement du pape, sans réfléchir qu'une
(l) Baulacre a écrit : Brust, dans le Journal helvétique ,el l'éditeur de ses Œuvres a mis à la place : Drust, qui n'csl pas pins exact.
M 11 a été suivi par Baulacre-, Félis, la France protestante , etc.
34â LES PREMIÈRES ÉDITIONS
liturgie française luthérienne (témoin les formules lues à l'autel (1) et le Kyrie eleison des Dix commandements) ne pouvait être originaire que de Strasbourg, et qu'un Psautier français ne pouvait avoir été publié à Rome, où le culte protestant n'était point célébré, et où, même à supposer une tolérance quasi miraculeuse de la part d'un pape qui approuva l'ordre des Jésuites, contraignit le duc de Ferrare à la persécution, et reconstitua l'Inquisition dans toute l'Italie précisément en i5&2, ce culte n'aurait point été célébré en français.
Ce n'est donc point à Rome, mais à Strasbourg, que ce Psautier fut imprimé; nous en avons pour preuve une lettre du 2 5 mai 1 5 4 2 , dans laquelle Pierre Alexandre (2) déclare avoir récemment surveillé l'impression des psaumes français (avec prières et liturgie) dont l'édition précédente était épuisée. Il nous apprend, en outre, que six cents exemplaires de la nouvelle édition ont été saisis aux portes de Metz, parce que, dans sson zèle inconsidéré , » l'imprimeur y avait mis cette inscription: Imprimé à Rome avec privilège du pape, et il termine cette lettre adressée au magistrat strasbourgeois en le priant d'intervenir pour que les exemplaires saisis soient remis au destinataire. Ce que Pierre Alexandre qualifiait de zèle inconsidéré était une supercherie fort commune alors (3) et destinée à assurer parmi les catholiques la libre circulation du volume.
Nous croyons même pouvoir affirmer que le prétendu Théodore Brûsz,
W Si le texte ne parle pas de l'autel, où de la réimpression d'un ouvrage de Lefèvre d'E-
nos jours encore les pasteurs luthériens célè- tapies, qui n'en fut pas moins mis à l'index
brent les mariages et lisent certaines formules aux Pays-Bas et en France : Les Epistres et
avant de monter en chaire, il dit du moins po- Euangiles des cinquante-deux dimanches de Van,
sitivernent qu'après avoir prononcé la confes- auecq brufues et 1res vtiles expositions d'icelles ,
sion des péchés, l'absolution et une prière, À ROME, par Claude Tresset, 1 5/19. ( Voir Ch.
le ministre va en chaire pendant que l'église Frossard, Chronique de l'Eglise réformée de
chante* Lille, p. a3i.)
Le luthéranisme de cette liturgie est d'ail- C'est ainsi qu'au xvme siècle on data de
leurs prouvé par l'absolution, qui n'a jamais Sardanapolis , Luxuriopolis , Erotopolis , etc.,
été admise à Genève. les livres de nature à être poursuivis. Voici deux
(2) Y0ir Opéra Calvini, VI, p. xv. de ces titres mensongers: «Livre échappé au
W «Il ne convenait pas à un bon chrétien , déluge, ou Psaumes nouvellement découverts
dit à ce propos M. Morley (II, 59), de se mo- par S. Ar-Lamech (S[ylvain] Maréchal), de la
quer du pape dans un livre de dévotion; toute- famille patriarcale de Noé, translaté en françois
fois, ajoute-t-il, cette plaisanterie ne brisait par Lahceram (Maréchal) Parilipolitain. A
point les os et ne brûlait point les chairs, Sirap ou à Paris, 178/1, in-8". Pour et contre
comme le faisait la controverse papale. ^ la Bible par Sylvain M***. A Jérusalem l'an de
La même fraude se retrouve dans le titre do l'ère chrétienne j 801, in-80."
alternant, imprimeur ordinaire du pape, n'était autre que Jehan Knobloch, qui consacrait ses presses à la diffusion de la foi réformée, et qui imprima plus tard le Psautier strasbourgeois de 1 565. Une plaquette de 1 543 , dont nous parlerons bientôt, qui ne porte pas son nom, mais bien sa marque, contient un psaume dont les caractères musicaux (portées trèslarges, barres de mesure coupant les phrases, barres finales, et surtout la clef à' ut irrégulière, très-effilée et embrassant de ses deux traits toute la portée) sont identiques à ceux du Psautier pseudo-romain.
La préface mérite plus d'attention que ne lui en ont accordé les derniers éditeurs de Calvin, qui l'ont vue dans le Psautier de Strasbourg- i545, sans se douter qu'elle est déjà dans celui de i5/ia. D'après eux, elle pourrait être du pasteur Garnier, qui arriva à Strasbourg en t5/i5 ; mais elle n'est certainement pas (minime vero) l'œuvre de Calvin. Nous sommes d'un avis contraire : nous pensons qu'elle n'a pu être écrite que par le réformateur.
Elle offre des traits de ressemblance avec l'autre préface, plus développée, que Calvin mit au Psautier de Genève, en i5/i2 et i5'/i3. Toutes deux débutent de la même manière et les mêmes termes y sont employés :
Strasbourg 10/12.
rr Pource qu'il est tresulile et nécessaire d'ouïr et méditer iour et nuict la saincte parolle de Dieu, tant pour la consolation de nos espritz, que pource qu'elle nous dorme la vraye congnoissance du seigneur. . . .
rrAffin que tu eusses chansons honnestes t'enseignautes l'amour et crainte de Dieu, au lieu de celles que communément on chante, qui ne sont que de paillardise et toute villenie . . . .
fr Comme S. Paul nous enseingne chanter et dire pseaulnies au Seigneur. . . w
Genève 1062 et 1 .Vi3.
ff Comme c'est vne chose bien requise en la Chrestienté et des plus nécessaires que chascun fidèle obserue et entretienne la communion de l'Eglise,. . . aussi est-il expédient et raisonnable, que tous congnoissent et entendent ce qui se dict et laict au Temple pour en receuoir fruict et édification,. . . pour nous consoler en méditant sa vertu, bonté, etc. . . .
ff C'est d'auoir chansons non seulement honnestes, mais aussi sainctes. . . au lieu de chansons en partie vaines et friuollcs, en partie sottes et lourdes, en partie salles et vilaines. . . .
ir Et mesmes S. Paul ne parle pas seulement de prier de bouche, mais aussi de chanter. . . . y>
Mh LES PREMIÈRES ÉDITIONS
Le mot proujfit, qui se trouve à la fin de l'une, se rencontre aussi dans l'autre avec une orthographe différente.
La première ne contient en somme que deux choses :
i° l'ay bien voulu faire imprimer ce peu de Psaulmes que ïaij peu recouurer. auecques leur chant, ajfîn que tu eusse chansons honnestes t 'enseignantes l'amour et crainte de Dieu, au lieu de celles que communément on chante, qui ne sont que de paillardise et toute vittènnie.
2° ly ay adtousté des petitz traictez de la saincte cene de nostre seigneur et du sainct baptesme.
L'auteur se bornant à dire qu'il a ajouté ces deux traités aux quelques psaumes qu'il avait pu se procurer, sans parler de la liturgie complète que renferme le Psautier pseudo-romain , il en résulte qu'une édition antérieure contenait tous les appendices de celle de Strasbourg i5/i2 , sauf les deux petits traités de la cène et du baptême.
Par ces deux traités, il faut nécessairement entendre non les liturgies de la cène et du baptême (car il est inadmissible qu'on ait pu publier un recueil liturgique dont nos deux sacrements eussent été absents), mais bien les introductions qui les accompagnent dans l'édition pseudo-romaine aussi bien que dans le Psautier strasbourgeois de i545, et dont l'une (celle du baptême) comprend une page, et l'autre dix.
Que ces écrits soient de Calvin, il n'y a qu'à les lire pour s'en convaincre, et du reste MM. Baum, Cunitz et Reuss les ont reproduits dans le tome VI des Opéra Calvini sans faire la moindre réserve sur le nom de l'auteur. Quand même le moine Pierre Alexandre, qui venait de sortir du catholicisme, eut été capable de les composer, il ne jouissait pas dans l'Eglise de Strasbourg, où il ne faisait que d'arriver, d'une autorité suffisante pour se permettre d'ajouter à la liturgie une pièce aussi importante que le traité de la cène, et de trancher une question si délicate, qui faisait l'objet des plus vives controverses.
Il n'est pas plus possible de lui attribuer la préface, car l'auteur y déclare avoir introduit les petits traités dans le recueil, et l'on ne voit pas pourquoi Calvin lui aurait laissé le soin de les joindre à la liturgie.
Il est naturel que, dans l'une des premières éditions du recueil, Calvin ait éprouvé le besoin de montrer la supériorité des chants religieux sur les chansons mondaines et inconvenantes; mais cela se comprendrait moins de la part de son successeur, puisque le chant des psaumes français était
déjà établi depuis trois ans quand celui-ci publia le Psautier pseudoromain.
De même les mots : ce peu de psaulmes que ïay peu recouurer, parfaitement exacts et à leur place dans la seconde ou la troisième édition du recueil qui n'en contenait que dix-huit, n'auraient plus répondu à la réalité sous la plume de Pierre Alexandre, qui en faisait paraître une quarantaine, c'est-à-dire plus du quart du Psautier.
En outre, ne serait-il pas fort singulier que Pierre Alexandre eût mentionné l'addition des deux petits traités, sans dire un mot de l'addition
bien plus importante, vu la pénurie de cantiques dont souffrait l'Eglise, de vingt-trois nouveaux morceaux dont il venait de la doter? Nous en concluons que les deux additions n'ont été ni simultanées, ni faites par la même personne.
Si cette préface n'avait pas été considérée à Strasbourg comme l'œuvre de Calvin, pourquoi aurait-elle encore reparu dans le Psautier de 1 545, qui contenait un tiers des psaumes, tandis que l'un de ceux qu'il faut sans doute attribuer à Pierre Alexandre en a disparu?
Voici comment il nous semble que les choses ont dû se passer. En réimprimant, en i54o, le recueil de 1 5 3 9 , Calvin y ajouta une liturgie complète et la préface qui recommande le chant religieux. Dans une des éditions suivantes (i54o ou i54i), il introduisit les deux petits traités relatifs au baptême et à la cène, et joignit à la préface les quelques lignes qui indiquent le fait; puis il retourna à Genève. Pierre Alexandre, arrivé au moment où une nouvelle édition était vivement désirée, s'empressa de la publier en l'enrichissant d'un nouveau cantique et de vingl-deux nouveaux psaumes, dont il n'avait eu le temps de faire mettre que dix en musique, et réimprima sans y rien changer tous les appendices de l'édition précédente. On fit de même jusqu'en i545, tout en augmentant le nombre des psaumes et des cantiques.
Ce serait sortir de notre sujet que de nous arrêter sur les autres appendices de ce recueil; aussi n'ajouterons-nous qu'un mot, relatif à la liturgie du dimanche, qu'on a vue plus haut, et dans laquelle nos lecteurs protestants ont déjà reconnu celle qui est encore actuellement suivie, sauf quelques variantes. Cette liturgie slrasbourgeoise de i54ia n'est pas, on le sait, la première dont se soient servies les églises réformées de langue française. Dès i533, Farel en avait publié \\ Ncufchàtel, chez Pierre de
Vingle, une autre, diffuse comme toutes ses productions, intitulée : La manière et fasson quon tient es lieux que Dieu de sa grâce a visités, réimprimée à Strasbourg en 1859, par les soins de M. Baum Le service v était ordonné de la manière suivante : prière générale pour les autorités, etc., terminée par l'oraison dominicale, sermon, Décalogue, confession des péchés, répétition de l'oraison dominicale, symbole des apôtres, exhortation finale différente de notre bénédiction, et pas de chant. Sa confession des péchés était loin de l'admirable simplicité de celle qui l'a remplacée : Seigneur Dieu, Père éternel, etc., à laquelle le cours des âges et les révolutions théologiques n'ont apporté que de légères modifications, et qui subsiste après plus de trois siècles, comme un impérissable monument de la piété de nos pères, parce qu'elle est infiniment plus religieuse que dogmatique.
De cette liturgie française primitive, une seule partie a survécu : celle concernant le mariage. Calvin a remplacé tout le reste, non par une œuvre originale, mais par un emprunt : «Quant aux. prières des dimanches, dit-il®, ie prins la forme de Strasbourg, et en empruntay la plus grande partie. Des autres, ie ne le pouuois prendre d'eux, car il n'y en auoit pas vn mot; mais ie prins le tout de l'Escriture. *> Il n'est donc plus permis d'attribuer, comme on l'a fait très-souvent, notre confession des péchés à Th. de Bèze; quand il la prononça d'une manière solennelle au colloque de Poissy, il y avait vingt ans et plus qu'elle était partout récitée tous les dimanches. Il n'y a plus lieu non plus de demander, avec M. Riggenbach (3), si Calvin en avait déjà fait usage à Strasbourg: le Psautier pseudoromain résout la question avec une entière évidence.
Nous avons supposé plus haut que les psaumes d'Anvers, qui se chantaient sur des airs français, avaient été repoussés par Calvin en i53cj.
(1) Elle avait, parait-il, beaucoup de ressemblance avec un formulaire allemand : «Votre liturgie, écrivait Calvin à Gaspard Megander, le 20 février 1 537, a été traduite sur ma demande; nous l'avons comparée avec la nôtre, dont elle ne diffère que par sa brièveté. r> (Herminjard, IV, 187.)
M. Gaifle possède un splendide exemplaire de l'édition gothique in-18 de 1 538 , dont voici le titre: L'ordre et manière quon tient en
administrant les sainctz sacremens : assauoir le Baptesme et la cene de nostre Seigneur, etc. A ia fin : Imprimé par Iekan Michel demeurant en la place sainct Pierre deuant la grand Eglise, 1 538. C'est le même livre que celui de 1 533 , mais Tordre des matières y est interverti : baptême, cène, mariage, visitation des malades, manière de prêcher.
hJ) J. Bonnet, Lettres françaises , II, 678.
(3) Der Kircliengesang in Basel, p. 87.
Quelle que soit la valeur de cette hypothèse , on comprend que Pierre
Alexandre ait rejeté ces airs, qui plaisaient peu à l'Eglise de Strasbourg. Ce qu'on saisit moins aisément, c'est pourquoi, laissant de côté onze des quinze psaumes de divers auteurs qu'il avait mis dans son recueil d'Anvers, il en fait entrer dans le nouveau recueil quatre qui ne sont pas les meilleurs. L'adoption du cxlii de D. se conçoit parce qu'il suit l'hébreu, de même que celle du xliii de G. D., calqué sur la Vulgate, qui dut sans doute cette faveur à la facilité avec laquelle on put lui trouver de suite une mélodie; mais l'adoption du cxx anonyme, qui laisse aussi percer son origine latine, et du cxxx d'A. , qui fait double emploi avec celui de Marot déjà mis en musique, ne s'explique ni par des raisons musicales, puisqu'ils manquent de mélodie, ni par leur valeur intrinsèque puisque d'autres, préférables sous ce rapport, leur ont été sacrifiés. Cette exception à la règle nous semble trahir la faiblesse paternelle de l'auteur qui avait signé l'un: Anonyme, et l'autre: A., initiale de Pierre Alexandre. Le correcteur de Marot serait donc le traducteur de quelques-uns des psaumes d'Anvers, et probablement aussi l'auteur de la plupart des vers qui terminent la manyere de faire prières. Le psaume cxx, que nous lui attribuons, fut mis en musique à Strasbourg l'année suivante; le cxxx, qui n'eut pas la même bonne fortune, fut rejeté quand Pierre Alexandre eut quitté la ville : il a disparu du Psautier de i 545.
ÉDITION GÉXEVOISE DE 1 5 4 9 .
En rentrant à Gexiève (i3 septembre i5/u), Calvin y retrouva ou y apporta les quelques psaumes déjà en usage depuis 1 5 3 ( ) dans l'Eglise française de Strasbourg, et deux mois après (20 novembre) il obtint du Conseil leur introduction dans le culte public. Ce n'était là qu'un bien petit commencement, qui était loin de répondre aux vœux et aux besoins
de l'Eglise, et dont le réformateur sentait sans nul doute l'insuffisance. Aussi est-ce avec une grande joie qu'il dut recevoir, vers la fin de février, l'édition pseudo-romaine, déjà bien moins incomplète. Toutefois, il ne l'adopta point telle quelle, grâce aux conseils d'un musicien obscur, qui se trouva être un artiste de génie, auquel il permit de remanier les mélo-
W Les vers du cxx no manquent pourtant point rl'iiisanco el de facilité.
dies strasbourgeoises et d'en composer de nouvelles. 11 parut donc bientôt à Genève un nouveau psautier fragmentaire, dont le seul exemplaire connu appartient à la bibliothèque de Stuttgart. Nous en avons obtenu communication par l'entremise dévouée d'un ami, M. le pasteur Leblois, de Strasbourg.
Ce volume in-i 6, de quatre-vingt-douze feuillets, en caractère romain, a pour titre : La forme des prières et chantz ecclésiastiques, auec la manière d'administrer les Sacremens, et consacrer le Mariage, selon la coustume de l'Eglise ancienne. Au-dessous, une feuille d'olivier terminée en G orné, qui est la marque de Jean Gérard (alias Girard imprimeur à Genève. Psalme i5o, (sic}. Chantez au Seigneur chanson nouuelle, et que sa louënge soit ouye en la Congrégation des débonnaires. Psalme 1 5o. Que tout ce qui respire loue le Seigneur. M D. XLH, sans lieu, ni nom d'imprimeur, ni pagination, ni privilège.
En tète se trouve la seconde préface de Calvin , sans date ni nom d'auteur. Ce morceau, qu'il compléta le 10 juin 1 5 43 par l'addition de quelques pages concernant la musique sacrée, fut bientôt célèbre et a été réimprimé dans la plupart des Psautiers du xvie siècle ; en voici les passages principaux :
EPISTRE AV LECTEVR(2).
Comme c'est vne chose bien requise en la Chrestienté, et des plus nécessaires, que chascun fidèle obserue et entretienne la communion de l'Eglise en son endroict, fréquentant les assemblées qui se font, tant le dimanche que les aultres iours, pour honorer et seruir Dieu, aussi est-il expédient et raisonnable que tous congnoissent et entendent ce qui se dict et faict au Temple, pour en receuoir fruict et édification. . . . Si nous voulons bien honorer Jes sainctes ordonnances de nostre Seigneur, desquelles nous vsons en l'Eglise, le principal est de scauoir qu'elles conliennent, qu'elles veullent dire, et à quelle fin elles tendent, afin que i'vsage en soit vtile et salutaire, et par conséquent droictement réglé ....
Quant est des prières publiques, il y en a deux espèces. Les vnes se font par simple parolle; les aultres, auecque chant. Et n'est pas chose inuentée depuis peu de temps.
(1) Jean Girard, Vaudois de la vallée d'An- W Dans l'édition de i545, le titre de la
grogne, avait été envoyé à Genève, en 1 536 , préface est autre : Iehan Caluin à tous Clires-
avec le barbe ou pasteur Martin Gonin, pour tiens et amateurs de la parolle de Dieu, Salut.
voir comment s'y pratiquait la Réforme. Plus Les mots Iehan Caluin ont disparu des édi-
beureux que son compagnon, il échappa au tions suivantes, martyre. (Crespin, fol. 109.)
Car dès la première origine de l'Eglise, cela a esté, comme il appert par les histoires. Et mesmes sain et Paul ne parle pas seulement de prier de bouche , mais aussi de chanter. Et à la vérité, nous congnoissons par expérience que le chant a grand force et vigueur d'esmouuoir et enflamber le cueur des hommes, pour inuoquer et louer Dieu d'vn cueur plus véhément et ardent. Il y a touiours à regarder que le chant ne soit léger et volage; mais ait pois et maiesté, comme dict S* Augustin. Et ainsi il y ait grande différence entre la musique qu'on faict pour resiouir les hommes à table et en leurs maisons, et entre les psalmes qui se chantent à l'Eglise, en la présence de Dieu et de ses anges. Or quand on vouldra droictement iuger de la forme qui est icy exposée, nous espérons qu'on la trouuera saincte et pure, veu qu'elle est simplement reiglée à l'édification dont nous auons parlé combien que l'vsaige de la chanterie s'estende plus loing. C'est que mesme par les maisons et par les champs ce nous soit vne incitation, et comme vn organe à louer Dieu et esleuer nos cueurs à luy pour nous consoler en méditant sa vertu, bonté, sagesse et iuslice. Ce qui est plus nécessaire qu'on ne scauroit dire. . . .
Or entre les au! très choses qui sont propres pour recréer l'homme et luy donner volupté, la musique est, ou la première, ou l'vne des principalles; et nous faut estimer que c'est vn don de Dieu député à cest vsaige. Parquoy, d'autant plus deuons-nous regarder de n'en point abuser, de peur de la souiller et contaminer, la conuertissant en nostre condamnation où elle estoit desdiée à nostre proffit et salut .... A grand peine y a-il en ce monde chose qui puisse plus tourner ou (leschir ca et la les mœurs des hommes, comme Plato l'a prudemment consyderé. Et de faict, nous expérimentons qu'elle a vne vertu secrette et quasi incredible à esmouuoir les cueurs en vne sorte ou en l'aultre. Parquoy nous deuons eslre d'autant plus diligens à la reigler en telle sorte qu'elle soit vtile et nullement pernicieuse. . . .
11 est vray que toute parolle mauuaise, comme dict sainct Paul, peruertit les bonnes mœurs, mais quand la mélodie est auec, cela transperce beaucoup plus fort le cueur ei entre au dedans tellement que, comme par vn entonnoir le vin est iecté dedans le vaisseau, aussi le venin et la corruption est distillée iusques au profond du cueur par la mélodie. Or qu'est-il donc question de faire? C'est d'auoir chansons non seulement honnestes, mais aussi sainctes, lesquelles nous soyent comme esguillons pour nous inciter à prier et louer Dieu, à méditer ses œuures, à tin de l'aimer, craindre, honorer et glorifier. Or ce que dit sainct Augustin est vray, que nul ne peut chanter choses dignes de Dieu, sinon qu'il l'ait receu d'iceluy. Parquoy quand nous aurons bien circui par tout , pour cercher ca et la, nous ne (rouuerons meilleures chansons ne plus propres pour ce faire, que les pseaumes de Dauid, lesquels le sainct Esprit luy a diclez et faits. . . .
... Et ainsi (ce présent livre) n'a point de mestier d'eslré beaucoup recommandé de
(|) L'épitre on préface se termine ici dans datée du 10 juin i543, qui a échappé à Wacl'édition d<! l5/j2. Ce <jni suit esl une addition kerriajjel.
par moy, veu qu'en soymcsmes il porte son prix et son los. Seullement que le monde soit si bien aduisé qu'au lieu de chansons en partie vaines et friuolles, en partie sottes et lourdes, en partie salles e! vilaines, et par conséquent mainmises et nuysibles, dont il a vse' par cy deuanl, il s'accoustume cy après à chanter ces diuins et célestes cantiques auec le bon Roy Dauid. Touchant la mélodie, il a semble' aduis le meilleur qu'elle fust modérée en la sorte que nous l'auons mise, pour emporter poidz et maiesté conuenabîe au subiect, et mesme pour estre propre à chanter en l'Eglise selon qu'il a esté dict.
Viennent ensuite les trente psaumes de Marot, mêlés aux cinq de Calvin, les deux cantiques du même, avec le Paler et le Credo de Marot; en d'autres termes, ce Psautier reproduit le pseudo-romain, en en éliminant cinq pièces : le psaume cxm non rimé, les xliii, cxx, cxxx et cxlii d'Anvers, et en substituant le Credo de Marot au Credo en prose. Le texte est encore celui de Pierre Alexandre, sauf de très-légères et peu nombreuses variantes; d'où nous concluons qu'au moment où il préparait cette publication, Calvin ne connaissait point encore l'édition originale de Marot, à laquelle il donna bientôt après la préférence.
La liturgie du dimanche, qui suit les psaumes, est aussi celle de l'édition pseudo-romaine, moins les formules lues à l'autel. Elle n'a guère été modifiée depuis que dans les mots.
Ce retranchement correspond évidemment à une évolution des idées liturgiques de Calvin. A Strasbourg il s'était conformé, non peut-être sans quelque scrupule, aux usages des luthériens, qui maintenaient l'autel dans le temple et la formule générale de l'absolution des péchés, adressée à tous les fidèles sans confession préalable. Retourné à Genève, où toutes les cérémonies qui rappelaient le catholicisme avaient été abolies par Farel, il modifia dans ce sens la liturgie strasbourgeoise : l'absolution lui parut sans doute un levain de cléricalisme qu'il importait de faire disparaître; et quant à l'autel, peut-être plus catholique encore, il n'avait aucune raison d'être aux yeux du théologien qui repoussait la doctrine luthérienne de la consubstantiation non moins que la transsubstantiation catholique, et n'admettait que la présence spirituelle de Jésus dans le pain de la sainte cène. M a en outre fait disparaître le Kyrie eleison et X Alléluia, qui terminaient, l'un le Décalogne, et l'autre le Pater, dans le Psautier strasbourgeois.
Des différences musicales non moins importantes caractérisent les Psautiers de Strasbourg et de Genève parus la même année, à quelques mois
d'intervalle. Ils n'ont que dix-sept mélodies communes (i, n, m. xv, x\n, xxv, xxxvi, xlvi, xci, cm , civ, cxiv, cxxx, gxxxvii, cxxxviii, cxliii et Simcon), et encore, ce qui exclut toute idée de hasard, elles ne sont pas identiques (sauf une seule, celle du cm); les modifications nombreuses qu'elles ont subies dans l'une des éditions dénotent une imitation très-réelle mais non servile, nous le montrerons plus loin. Ces mélodies, dont la physionomie est plutôt allemande que française, se rapprochent beaucoup plus de leur forme originelle dans l'édition pseudo-romaine que dans celle de Genève, et notamment celles des sept morceaux de Calvin. S'il résulte de là que ces deux Psautiers ne sont pas indépendants l'un de l'autre, celui de Genève est évidemment le plus récent, ce qui peut se démontrer par la supposition contraire. Admettons par impossible que l'édition genevoise ait paru dans les premiers jours de janvier i54y, et même à la fin de décembre 1 5 4 1 avec une d-ate anticipée; il ne serait resté à l'éditeur strasbourgeois, dont l'œuvre était imprimée le i 5 février, que six semaines ou deux mois, pour le choix de treize mélodies nouvelles, la correction de dixsept autres et l'impression du volume : hypothèse absolument inadmissible.
L'édition génevoise ou calviniste, avec ses trente-neuf pièces toutes en musique, ses dix-sept mélodies corrigées et ses vingt-deux nouvelles, n'a donc pu paraître que quatre à cinq mois après celle de Pierre Alexandre, c'est-à-dire vers le milieu de l'année î o A a ; elle était, parait-il. usitée à Lausanne en juillet.
Une seconde édition (1) parut encore à Genève en i5/i2, sous le même titre que la précédente, augmenté de ces mots : et comme on l'observe à Geneue, qui disent nettement qu'il y avait ailleurs un autre Psautier et une autre liturgie que ceux de Genève. Cette édition a été vue par Léonard Baulacre, bibliothécaire de cette ville au xvnf siècle (2); elle ne contenait, selon lui, que les trente psaumes de Marot; mais il ne l'a pas examinée d'assez près, non plus que la préface de Calvin, oii il n'a vu, tout à fait à tort, qu'un canevas de 'celle de l'année suivante. Cette seconde édition génevoise était évidemment pareille à la première; car on ne voit pas pourquoi Calvin en aurait retranché cinq psaumes avant de pouvoir les remplacer par d'autres.
(l) Les psaumes reparurent aussi la même anrwe dans les Œuvre» de Marot. l,von . chez Etienne Dolet, in-i 2. — (2) Voir ses Œuvres . I , h 10.
ORAISON TRESDEVOTE. ETC.
Voici encore une pièce rare, ignorée jusqu'ici des bibliophiles ei dont nous ne connaissons que l'exemplaire de M. Gaiffe : Oraison tresdeuolc en laquelle est faicle la confession des péchez, des fidèles qui ainsi crient après Dieu, composée par M. Guillaume Farci, preschèur du sainct Euangile de nostre seigneur. Psalme go. le suis auec toij en la tribulation : inuocque moy et ie t'exaulceray. Plaquette gothique in-16 de vingt-sept feuillets non paginés, sans lieu, ni date, ni nom d'imprimeur; mais avec un écusson portant les trois gousses d'ail, qui sont la marque de Jehan Knobloch, imprimeur strasbourgeois (ail se dit en allemand Knoblauch). Le contenu nous en donne la date, et nous apprend quels sont les' fidèles qui crient après Dieu dans ces plaintes de réformés sans pasteur, obligés de sortir d'une grande ville pour participer à la sainte cène et entendre les rares prédicateurs qui d'aventure viennent les visiter :
Ha Seigneur, n'as-tu point veu le paoure peuple, et tant de paoures gens sortir de la ville, courans par fanges et par mauuais chemins, delaissans leurs maisons, hommes et femmes, veoyre aulcunes femmes enceinctes et d'autres qui allectoient leurs enfans, et vieilles gens et petiz enfans? Ne les as-tu point veu courir pour la faim de ta parolle et en ioye porter (supporter) ioyeusement d'estre repoulsez d'entrer en la ville (2)? Ne les voyes-tu point hommes, femmes et enfans, comme petites brebis errantes par champs, par vignes, tellement que la seulîe veue debuoit faire fendre les pierres? Geste moysson n'est-elle point grande, o seigneur Iesus?. . .
Ha Seigneur, les autres à qui tu as faict la grâce que ta parolle leur a esté donnée ont tant de prédications, tant de lieux, tant de ministres et pasteurs, qui continuellement les enseignent et leur administrent tes pures ordonnances et sainctz sacremens. Et nous n'auons, Seigneur, vn seul pasteur, vn seul lieu, vne seulle prédication le iour (toutes sont nocturnes) en vne si grande ville, où tu as tant de peuple, et ne pouuons vser ne recepuoir purement tes sainctz sacremens ....
Suit une Requeste aux Eglises de nostre seigneur et à tous chrestiens, où l'on
(1) Elle n'est pas indiquée par la France protestante , et son contenu est tout autre que celui de la Forme (V oraison , etc., que Farel publia, en i5'45, à Genève.
(2) On ferma les portes de la ville afin de les empêcher d'y rentrer, un jour qu'ils en étaient sortis pour célébrer leur culte.
voit que le maître échevin de la ville favorise «la sainte cause de la prédication » et que les fidèles ont reçu récemment la visite d'un pasteur : r.Nous auons pour aulcun temps receu fort grande consolation de la parolle, laquelle nous a fallu cercher hors de la ville et assez loing;» mais le lieu de réunion a été bientôt interdit. La peste rcnous a tresgrieffcment pressés,» beaucoup sont morts «sans voir icy l'Eglise dressée (organisée), conduicte et gouuernée par la parolle de Dieu.»
Suit encore une autre Requeste aux princes et seigneurs, le tout terminé par le psaume cxx de l'édition d'Anvers : Au seigneur Dieu, pour recouurer iyesse, avec la même mélodie qui se retrouve dans le Psautier de Strasbourg 1 54 5.
Le lieu d'impression est donc bien Strasbourg; la date, c'est i543, année de la peste; les fidèles sont ceux de Metz, ainsi qu'il résulte de ces lignes de la France protestante :
Quelques mois après le iei février i54a , Farel, pour qui le mouvement était la vie, voulut visiter Metz, où il avait appris que la Réforme comptait un certain nombre de sectateurs. Il y arriva le 3 septembre i5/i2, et logea chez Gaspard Gainant. Dès le lendemain , il prêcha dans le cimetière des Dominicains en présence d'un nombreux auditoire ,2), malgré le bruit assourdissant des cloches que les moines sonnaient à toute volée pour couvrir sa voix. Voilà tout ce que les enfants de Dominique surent opposer à l'éloquence foudroyante de Farel ! Heureusement pour eux, les magistrats leur vinrent en aide. Le conseil des Treize lui ayant défendu toute prédication publique ou particulière , il se retira à Montigny, et de là, sur les pressantes instances de ses amis, il gagna Gorze et se mit sous la protection de Guillaume de Fùrstemberg. Plusieurs fois, pendant son apostolat dans la Suisse romande, il avait rencontré dans les femmes de terribles ennemies : celles de Gorze ne se montrèrent pas moins hostiles, et peu s'en fallut qu'elles ne l'étranglassent un jour, parce qu'il avait nié la virginité perpétuelle de Marie. Ce ne fut pas cependant le plus grand danger qu'il courut. Le jour de Pâques, a 5 mars 1 563 , il prêchait dans l'église de l'abbaye, remplie jusqu'aux combles, lorsque Claude de Guise fondit sur l'assemblée à la tête d'un corps de troupes. Beaucoup furent tués, entre autres Adam Le Drapier, quelques-uns noyés en se sauvant; un plus grand nombre, les femmes surtout, subirent les plus cruels traitements. Farel, blessé, parvint * à s'échapper dans un char plein de lépreux (3) et gagna Pont-à-Mousson, d'où Fùrstemberg
(|) Il se nommait Gaspard fie Heu, sieur de ('2) Trois mille personnes, d'après une lettre
Buy, alias Hny {Calvini opéra, XI, cnl. &5o o| de Bucer à Calvin, {lbid. XI, roi. /i5o.) 598). lbid. XI, col. 5lA.
35â LES PREMIERES ÉDITIONS *
le conduisit à Strasbourg. 11 passa quelques mois dans cetlc ville, où Calvin se rendit aussi , au mois de juin.
C'est là que Farel, encore tout ému des persécutions qu'il venait de subir, écrivit Y oraison destinée à consoler les Messins et à relever leur courage ; c'est dans le même but qu'il termine son Opuscule par le psaume cxx anonyme, si admirablement approprié à la situation:
Au Seigneur Dieu, pour recouurer lyesse Et deliurer mon cœur de sa tristesse, Vay hault cryé mon dueil et ennuy :
Et mon Dieu ni a ouij.
Les Messins le connaissaient déjà, puisqu'il se trouvait dans le Psautier pseudo-romain qui leur avait été envoyé l'année précédente; mais ils ne pouvaient le chanter parce qu'il était dépourvu de mélodie. Celle-ci venait d'être découverte ou composée lorsque Farel arriva à Strasbourg; aussi eut-il hâte de l'envoyer à ses ouailles comme une précieuse nouveauté religieuse.
Ainsi se trouve résolu le problème que Baulacre trouvait si difficile en 17/15, lorsqu'il écrivait dans le Journal helvétique :
Une des premières questions que vous me faites, Monsieur, c'est: quand on a corn-
menée à chanter les 'psaumes dans notre Eglise de Genève 11 semble que je ne devrois pas être embarassé à vous satisfaire là-dessus. Cependant je vous avoue de bonne heure que, quelques recherches que j'aie faites, je n'ai pas pu trouver le commencement de cet usage. Nos registres publics ont négligé de nous en instruire. Les registres ecclésiastiques, dans ces premiers commencemens de notre Eglise, étoient peu exacts et peu détaillez. Nous n'en avons même point des dix ou douze années qui suivirent la Réformation, et il y a apparence que c'est dans cet intervalle que le chant des Psaumes a été introduit dans notre Eglise. Je trouve seulement dans nos Ordonnances ecclésiastiques un Règlement qui prépare à cet usage. Il est du 20 novembre i54i, et voici comment il est conçu : Il sera bon d'introduire les chants ecclésiastiques, pour mieux inciter le peuple à prier, à louer Dieu. Pour le commencement on aprendra les petits enfans, puis avec le temps toute l'Eglise pourra suivre (2).
(,) M. Merle d'Aubigné (Histoire de la Rêform. au temps de Calvin, VI, '19/1) n'y regardait pas de si près; et, sans se demander quels chants Farel pouvait faire chanter à Genève en
1 538, il écrivait bravement : «La prière et les chants ayant eu lieu, le discours commença.1' (2) C'est par l'école, le collège et même l'académie que le chant des psaumes se propa-
Baulacre a médit des registres genevois, qui contiennent sur ce point plus de renseignements qu'il n'y en a découvert; la résolution même du 20 novembre 1 5 Ai indique clairement l'existence do chants ecclésiastiques. Ce ne sont pas les mélodies du Psautier pseudo-romain , qui ne parut que le 1 5 février i5/t2, ni celles du recueil genevois, publié vers le milieu de la même année, qu'il pouvait être question d'apprendre aux enfants des écoles en novembre i54i; mais bien celles du Psautier primitif (i539), qui n'étaient pas encore chantées avec l'ensemble voulu et dont il fallait perfectionner l'exécution.
Ce n'est donc ni vers 1 5 /» 5 , comme le pensait Baulacre, encore moins en 1 5 5 5 , comme le dit Koch mais bien en 10/12 que le chant des psaumes, commencé en 1 5 3 9 , fut régulièrement établi dans l'Eglise de Genève (2).
D'après Maimbourg^, les calvinistes français ne chantèrent publiquement les psaumes pour la première fois qu'en j 558, au Pré-aux-Clercs. L'exercice public du culte réformé ayant été constamment interdit jusqu'à l'assemblée des notables de Fontainebleau (août i56o), l'historien jésuite peut avoir raison. Toutefois nous avons peine à croire que, dans les assemblées secrètes et proscrites, on n'ait pas chanté les psaumes, comme on avait chanté les chansons de la sainte Ecriture, quand on espérait n'être pas entendu ou dénoncé, et lorsque les circonstances paraissaient favorables. Nous voyons, en effet, le martyr Aymon de la Voye marcher au supplice, un peu après le 21 août i5&2, en chantant le psaume exiv.
«Jusqu'en i555, dit Th. de Bèze (4), il n'y auoit encores proprement,
geait. On y consacrait une heure chaque se- tante, art. Goudimel; Real-Encyclopâdie , ar-
maine. Voir l'ordre du collège de Genève, ticle Marot ; Revue chrétienne , i865 , p. 721),
Robert Eslienne, i55g, in-4°. mais qui n'a point échappé à l'élude attenlive
M Geschichte des Kirchenlieds und Kirchen- à laquelle s'est livré M. Bovet (p. h 7). Ruchal
gesangs, Stuttgart, 1 8/17, I, 92. avait écrit 1 5 A9 et non i5Ao, et c'est la
(2) Un passage de YHistoire de la Réforma- suppression d'une queue de chiffre qui avait
lion suisse de Ruchat, réimprimée par M.Vul- donné à ce passage une importance qu'il n'a
liemin, nous a fortement embarrassé jusqu'à nullement.
ce que nous ayons recouru à l'original. D'après W Le bourgeois de Reims, Jehan Pussot, a
cette réimpression, le chant des psaumes de écrit aussi : «Les luthériens caluinistes et leurs
Marot aurait commencé à Granson dès îblio. adhérents commencèrent (vers i56o) à grin-
Pourquoi à Granson plus tôt qu'à Genève? Ce gnoder les pseaumes de Marot seulement, car
brouillamini n'avait pour cause qu'une simple. ceulx de Beze n'estoient encore escloz ni pas
taule d'impression, que plusieurs recueils ont faits.»
reproduite (Bulletin, I, q5; La France proies- W Histoire ecclésiastique s I, <)(/.
en France, aucune Eglise dressée en toutes ses parties, estans seulement les fidèles enseignés par la lecture des bons liures, et selon qu'il plaisoit à Dieu de les instruire quelquesfois par exhortations particulières, sans qu'il y eust administration ordinaire de la parole, ou des sacremens, ny consistoire establi; ains on se consoloit l'vn l'autre comme on pouuoit, s'assemblant selon l'opportunité pour faire les prières, sans qu'il y eust proprement autres prescheurs que les martyrs , hormis quelque petit nombre tant de moines qu'autres, preschans moins impurement que les autres; tellement qu'il se peut dire que iusques alors le champ du Seigneur auoit esté seulement semé, et auoit fructifié par cy par là, mais qu'en ceste année l'héritage du Seigneur commença d'estre rangé et mis par ordre à bon escient.» On a déjà vu que Bèze ignorait les origines de notre Psautier; le silence qu'il garde ici sur le chant des assemblées, auxquelles du reste il n'avait point assisté, prouve tout au plus que l'usage n'en était ni général, ni surtout constant, ce qu'explique assez la violence de la persécution qui sévissait contre les Luthériens, Cliristaudins ^ et Hérétiques de Me aux.
Il ne reste plus à chercher que la date de la proscription du Psautier. La présence d'une liturgie complète et même d'un catéchisme dans le Psautier strasbourgeois de i5&â est un fait capital et demeuré inconnu, qui rend évidente la double méprise dans laquelle sont tombés Florimond de Rémond, Strada, Bayle, Jurieu, Lenglet-Dufresnoy, Ruchat, Brunet (2), MM. Fétis, A. Goquerel fils (Bulletin, I, /lia), la Revue chrétienne ( 1 86 5 , p. 721), etc. L'hérésie et le livre qui était devenu, presque en un clin d'œil, l'âme du nouveau culte et le vade-mecum de tout protestant, furent dès lors confondus par la Sorbonne dans une même réprobation. Les psaumes étaient si bien reconnus comme la quintessence de l'hérésie qu'il n'était pas même nécessaire de les mentionner. C'est donc à tort qu'on a cru et répété à l'envi : 1 0 que l'œuvre de Marot ne revêtit le cachet protestant qu'en 1 5 5 3 , quand Calvin se la fut appropriée par l'adjonction du
(|) Selon Du Boulay, historien de l'univer- calvinistes, et que, pour cette raison, l'Eglise
site de Paris, les Ckristaudins de cette ville s'as- catholique a définitivement rejetés, avaient
semblèrent durant deux ans, à partir de 1 555 , d'abord paru sans opposition. Marot les avait
chez de la Perrière, au Pré-aux-Clércs, pour y lui-même dédiés à François Ier dans une pièce
clianter les psaumes. de vers. On a vu que l'édition de Lyon 1 555 a
M On lit dans le Manuel du libraire, à Par- une épîlre au cardinal de Lorraine, » etc. ticle Marot : «Ces psaumes ([n'ont adoptés les
catéchisme et de la confession de foi; 2° que ce n'est qu'à partir de cette époque que la lecture en fut interdite aux catholiques. «Chacun, dit Florimond de Rémond, portoit les psaumes, les chantoit comme chansons spirituelles, mesmes les catholiques, ne pensant pas faire mal. Car ce n'estoit encore, et ne fut de quelques années, le formulaire de la religion caluiniste. Mais depuis ils furent ordonnez pour estre chantez en leurs assemblées, distribuez par petites sections, ce qui fut l'an 1 5 5 3 . . . . Apres qu'ils les eurent accouplez aux catéchismes caluiniens et geneuois, l'vsage en fut du tout (absolument) interdit, et les premières deffenses renouuelécs, auec des peines rigoureuses, de sorte que chanter vn pseaume c'estoit estre luthérien.» Chanter un psaume ailleurs qu'à la cour, qui avait, comme on sait, ses immunités de plus d'un genre, fut toujours un crime de luthéranisme; car un Psautier avec musique et liturgie est un véritable formulaire. Si les catholiques s'en servirent de i5/t2 à i553, ils ne péchèrent pas par ignorance, mais bravèrent les défenses et les menaces de la Sorbonne
Le Dictionnaire historique de Bayle.(art. Ma rot) renferme sur ce point les plus étranges inexactitudes : «Ce fut à la cour de François Ier qu'on chanta principalement (!) la nouvelle versification; et l'on sçait combien ce prince persécutoit la nouvelle religion. Et si dans la suite les François chantèrent les autres vingt psaumes de Marot et ceux de son successeur, ce fut avant que les réformez se distinguassent par cette espèce de chant et en fissent une partie de leurs exercices de dévotion; or ils ne firent cela qu'après que tout le Psautier eut été mis en musique à Genève et réuni au catéchisme, et dès ce temps-là les catholiques renoncèrent au chant de ces psaumes. »
La Revue musicale (22 juin 1 8 3 3 ) s'écarte davantage encore de la réalité, en plaçant après 1662 l'interdiction de chanter les psaumes : kOw ne remarqua point d'abord, dit M. Fétis, l'intention que Marot et Bèze avaient eue de substituer la langue vulgaire au latin dans les prières, et personne ne se douta
(1) Noire ami M. Lièvre cite à cet égard un exemple des plus curieux (Histoire des protestants du Poitou, I, 1 35 ) : ffUn culte bizarrement mêlé se célébrait parfois dans les églises du bas Poitou, que se disputaient les deux religions, et donnait lieu à des scènes étranges. L'auteur de la cbroniqtie du Langon rapporte qu'au commencement des troubles,
en l'an 1 56a, les huguenots assistaient parfois aux offices du curé Moquet. Il prêchait plus souvent et supprimait, à cause d'eux, les heures canoniales et ce qui leur répugnait le plus.» Il leur permetlait même d'intercaler dans les chants latins celui du Décalogue: Leue le cœur, ouure VaweiUe, et le psaume XL1H : Heuci>iremoy, prends lu querelle.
que leur version des psaumes était un moyen de propager la religion réformée, en sorte 'que les catholiques chantaient ces psaumes aussi bien que les huguenots. . . . L'usage de ces psaumes, qui depuis lors a été sévèrement interdit aux catholiques, était considéré comme si peu opposé à la foi de l'Église, que Charles IX même accorda un privilège le 27 octobre i56i, pour l'édition qui en fut donnée en 1662, avec la musique par Antoine Vincent. »
k Cette musique, dit M. Lavoix fîls(2), n'avait pas été écrite dans un esprit d'opposition et de révolte. Le chant des psaumes était une distraction pieuse qui ne touchait en rien à l'hérésie, lorsque Goudimel publia pour la première fois, en i56q , les psaumes mis en rimes françaises par Marot et Th. de Bèze. ... Ce ne fut que plus tard, la lutte étant définitivement engagée entre les deux religions, que la traduction des textes saints en langue vulgaire devint hérétique et que le fait de les chanter fut une preuve de calvinisme. »
Enfin, Ruchat, qui, en sa qualité d'historien de la Réformation, eût dû mieux connaître l'esprit de la cour des Valois et l'irréconciliabilité de la Bible et de Rome, dit naïvement: «Dans ce temps-là, la cour de France, quoique zélée catholique, ne trouvoit pas mauvais qu'on chantât en français les louanges de Dieu et ne s'étoit pas encore avisée de le défendre. »
Proscrits dès avant leur naissance, les psaumes devaient l'être plus sévèrement encore aussitôt après leur apparition; l'engouement et l'autorité même du roi devaient être impuissants contre la logique des faits. Pour en être convaincu, nous n'avions, quant à nous, nul besoin de l'aveu du Père Maimbourg, d'après lequel la Faculté de théologie remontra au roi que rien n'était plus dangereux que cette infidèle traduction; ni de celui de Lenglet-Dufresnoy, qui reconnaît qu'elle fut condamnée uniquement «parce qu'elle donnoit au peuple la connaissance des livres saints, qu'on avoit grand soin d'interdire alors au commun des fidèles. » L'interdiction formelle ne date ni de 1 56s ni de 1 553, mais de l'année même où Marot fit imprimer sa traduction. De Noël 1 5 ^2 au mois de mars de l'année suivante, la Faculté de théologie de Paris mit à l'index soixante-cinq ou-
;,) Noms parlerons plus loin de ce privilège dans la Revue et Gazette musicale de Pans dn et do celui qui fui donné par Philippe 11. 38 septembre 1 873.
W La musique de chambre au rw* siècle,
vrages(l), dont elle adressa la liste au procureur du roi, eu L'invitant à commencer les poursuites. Nous empruntons un extrait de cette liste à Du Plessis d'Argentré ( Collectio judiciorum de novis errovihus ,11, iâ&)®, ei nous en conservons les numéros d'ordre :
2. Trente psaumes de David translatés par Clément Marot. C'est évidemment le Psautier d'Anvers, bien que le titre en soit inexactement transcrit, comme les suivants.
8. Psalmes de Daniel (sic) commentés par Clément Marot. C'est très-prôbablemenl
l'édition de Paris.