‹ Clément Marot et le psautier huguenotChapitre 49 sur 135 · ET LES CONTINUATEURS DE M A ROT · texte numérisé non relu

ET LES CONTINUATEURS DE M A ROT

Sus, sus, ensemble toutes gens, De louer soyez diligens Le Signeur ^ débonnaire; Tous peuples , cette voix oyez , Et songneux d'annoncer soyez Sa clémence ordinaire.

Car montrée ha {tant il est doux)

Sa miséricorde enuers nous

Grande et bien eminente ;

La vérité du supernel

Est partout en temps éternel

Durable et permanente.

GLORIA PATRT.

Or soit au Pere tout puissant, Qui règne au ciel resplendissant , Gloire et magnificence; Au Fils qui chair humeine prit Soit honneur, et au Saint Esprit, Seule diuine essence.

Comme auant que fussent les iours Ainsi à présent, et tousiours, Forte est de Dieu la dextre; Tant que les siècles s'estendront Outre les siècles qui viendront, Ainsi soit et doit estre.

La meilleure inspiration de ce rimeur vulgaire fut, pensons-nous pas essayer de faire concurrence au prince des poètes.

') Des Masures emploie partout cette orthographe italianisée.

Son rôle clans l'histoire de la langue poétique. M. Henri Martin, M. Jules Chavannes. — Création de la poésie sacrée en notre langue. — Deux cents de nos poètes s'occupent des psaumes. — Comment le xvie et le xvnc siècle envisagent ceux de Marot. — Ce qu'en disent Voltaire et la critique contemporaine. — Ni si haut ni si bas. — Difficultés du problème. — Le génie du français diffère de celui de l'hébreu. M. Renan. — Avantages et inconvénients de la langue de Marot. — Exactitude et paraphrase. — Le parallélisme hébraïque. — Inégalité des divers morceaux du Psautier. — Les beaux psaumes de Marot. — Les rhythmes qu'il crée. — Son langage a vieilli; ses défauts. — Ses qualités : concision, respect du texte et des images de l'original, naïveté, grâce, harmonie, ampleur, variété des tons, mouvement, élan lyrique, majesté, hardiesse des tropes, énergie. — Son psaume xvm supérieur à l'ode de Racine. — Son psaume xv supérieur à l'ode de J. R. Rousseau. — Psaume cxlv de Malherbe. — Incompatibilité de notre style lyrique et de la poésie hébraïque. — Marot traduit; ses continuateurs christianisent le texte : MM. Guerrier de Dumast, de la Jugie, de Sapinaud, etc. — Les imprécations adoucies : M. l'abbé Bertrand. — Ce qu'on a mis dans les psaumes : de la Monnerie. — Ce qui survit de la traduction de Marot.

Tous les critiques, sans exception, placent Clément Marot à la léte des poètes de son temps

«Le talent de Marot, dit Laharpe, est infiniment supérieur à tout ce qui Ta précédé et même à tout ce qui l'a suivi jusqu'à Malherbe. La nature lui avait donné ce qu'on n'acquiert point : elle l'avait doué de grâce. Son style a vraiment du charme, et ce charme tient à une naïveté de tournure et d'expression qui se joint à la délicatesse des idées et des sentiments. »

L'accord cesse dès qu'il s'agit d'apprécier l'influence et le rôle de Marot dans l'histoire de notre langue poétique. Ainsi s'exprime M. Henri Martin (2):

(1) « Marot, dit La Bruyère, par son tour et son style, semble avoir écrit depuis Ronsard. Il n'y a guère entre ce premier et nous que la différence de quelques mots. Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu'ils ne lui ont servi ; ils l'ont retardé dans le chemin de la perfection ; ils l'ont exposé à la

manquer pour toujours et à n'y plus revenir. Il est étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n'aient su faire de Ronsard, d'ailleurs plein de verve et d'enthousiasme, un plus grand poëte que Ronsard et que Marot. » ( Des ouvrages de l'esprit.)

W Histoire de France, VII, h 80.

Ce ne fut point un génie créateur; Marot n'innova guère, ni clans la formé du vers, ni dans la langue, ni dans le ton général de la poésie; il se servit des instruments littéraires qui lui avaient été transmis et qui suffisaient aux besoins de son talent, et laissa à d'autres la périlleuse entreprise d'élever la langue poétique au style héroïque, dont notre poésie était alors plus éloignée encore que notre prose; mais s'il ne créa point une poésie nouvelle, il porta la vieille poésie à toute la perfection dont elle était susceptible; il eut la chaude couleur de Villon sans sa grossièreté, le naturel de Froissart, la délicatesse de Charles d'Orléans et le bon sens d'Alain Chartier avec bien plus de mouvement, de précision et de clarté, le mordant de Jean de Meung sans ses longueurs et son pédantisme. H surpassa et absorba tous ses devanciers, et n'a jamais été surpassé en malice naïve et piquante, en grâce, en facilité; ses œuvres sont restées le modèle de la poésie légère, et l'un des plus fidèles reflets de l'ancien esprit français.

M. Fréd. Chavannes, au contraire, dans une savante étude sur l'histoire de la versification française fait pour ainsi dire de Marot le père de la poésie moderne :

Si à la grâce distinguée et touchante d'un Charles d'Orléans, ou à la verve cynique mêlée de mélancoliques retours d'un Villon , on compare les puérils et ridicules efforts des Molinet et des Crétin pour assembler bizarrement des syllabes , en dépit du sens , de l'harmonie, de tout ce qui constitue la poésie, en un mot, on conclura sans hésiter que c'était une époque de décadence littéraire, de décrépitude môme. Cependant la verve abondante et facile d'un Coquillart, le mérite réel quoique inférieur de Jean Marot, les efforts d'un Jean Lemaire pour varier les rhythmes, perfectionner et enrichir la versification, indiquent un moment qui n'était pas entièrement dénué de ressources. La protection accordée aux lettres par Louis XII, et surtout par Anne de Bretagne, heureux présage de la faveur qu'elles trouvèrent auprès de François Ier, annonçait aussi des temps favorables à la poésie. Mais les plus heureuses circonstances ont besoin qu'un homme convenablement doué les féconde et en recueille les fruits. François Ier a eu le bonheur d'avoir son poète, et Clément Marot a dignement récompensé son royal protecteur en bien méritant des lettres françaises.

La finesse, la grâce, la délicatesse et la facilité sont les principaux caractères du talent de Clément Marot; non que les cordes graves et fortes manquassent à sa lyre, mais elles ne résonnent que plus rarement et par exception. Fils d'un poëte, il montra dès sa jeunesse un génie poétique, et, avec la molle facilité de son caractère, il commença par admirer les tours de force de Crétin, alors dans toute sa gloire, et trempa dans tous les écarts de la versification du temps. Crâce à son heureux génie, ce qui aurait pu

(l) Itevue suisse. IX, 807.

m . MAROT TRADUCTEUR.

l'égarer et le perdre ne fut pour son talent qu'un exercice préparatoire, et qu'un moyen de dompter plus complètement l'instrument et de se X approprier. Éclairé par les conseils de Jean Lemaire, dirigé par un goût exquis, inspiré par une heureuse organisation, Clément Ma rot fît subira la versification de son temps les premiers changements qui devaient aboutir au système actuel, définitif depuis deux siècles.

Pour les détails techniques concernant le tercet, la rime bâtelée, le quatrain double, le huitain et les plus heureuses innovations de Marot : la strophe cle cinq vers (psaumes v et xiv) et le sixain (psaume xxxviii), nous renvoyons le lecteur aux articles de M. Chavannes, qui conclut ainsi

La rénovation des rhythmes, achevée et couronnée par Malherbe après avoir été l'objet des travaux et des efforts de Ronsard, a été commencée très-évidemment par Clément Marot, dans (les psaumes) cette œuvre de sa maturité. Que l'inexpérience et l'incertitude de l'essai se trahissent dans cet ouvrage par le grand nombre de strophes où les vers se suivent deux à deux, en rimes plates, cela ne conclut rien contre l'initiative que nous attribuons ici à son auteur; au contraire. Nous retrouvons celte même gaucherie dans Ronsard, il est vrai en proportion plus faible. C'est Malherbe qui seul a véritablement abandonné un rhythme si peu lyrique.

Au reste, ce n'est pas l'influence purement littéraire de Marot qui doit nous occuper, mais bien sa traduction des psaumes. On n'a pas, jusqu'ici, assez remarqué l'influence qu'elle a exercée sur l'esprit religieux, même en dehors du protestantisme. En marchant sur les traces de Lefèvre

d'Etaples et d'Olivetan, Marot créa un nouveau genre de littérature : la poésie sacrée, qui devait aboutir au plus pur chef-d'œuvre de Racine, la tragédie iïAthalie, après avoir frayé la voie à un autre chef-d'œuvre trop oublié, la Semaine de Du Bartas, qui fut traduite en toutes les langues européennes. Le poëte Gilbert disait déjà dans sa préface des Cinquante pseaumes ( Paris , 1680):

Les Français ont fait plus de cent versions des psaumes en prose et plus de cinquante en vers, dont les principales sont celles de Marot, de Rèze, du cardinal du Perron, de M. Godeau, de Desportes, de Bertaut et de Racan.

Le chiffre des traductions en vers n'est certainement pas exagéré; on en jugera par la liste suivante, que nous ne donnons pas comme complète : les

(l) Revue, suisse, X, 9, 52.

anonymes entre autres, qui sont très-nombreux, n'y figurent pas; en revanche, on y trouve Racine, La Fontaine, Fénelon, La!iarpe,qui n'ont traduit chacun qu'un ou deux psaumes.

Clément Ma rot.

Jean de la Ceimède.

Calvin, pasteur.

La Vallée, sieur de Moulina!.

Pierre Alexandre, pasteur. \

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