‹ Clément Marot et le psautier huguenotChapitre 53 sur 135 · L. Filhol, pasteur · texte numérisé non relu

L. Filhol, pasteur

Eschenauer, pasteur.

Traductions on vors mesuré».

Budé. t55i

Baïf. 1 5G<)

Biaise de Vigenère. 1 587

Odet de la Noue. 1606

Gerton. 1620

Agrippa d'Aubigné. i63o Traductions en prose d'après le parallélisme.

L'abbé Danicourt. 1828

Perret-Gentil, pasteur. 18/17 Armand de Mestral , pasteur. 1 8 5 6

L'abbé Bertrand. 1867

Ben-Baruch Grébange. 1 858

Claude. 1808

Bruston, pasteur. 1 8 G 5

Segond, pasteur. 1873

Le nombre des chansons religieuses, protestantes et catholiques, calquées sur le Psautier, dans la seconde moitié du xvie siècle et dans tout le xvif, fut aussi très-grand. A moins de méconnaître que la littérature est l'expression de la société, c'est-à-dire que les nations valent uniquement ce que vaut leur nourriture spirituelle, la société française ne peut, sans ingratitude, refuser plus longtemps le tribut d'une profonde reconnaissance à l'homme qui donna l'essor à la poésie religieuse débarrassée des superstitions du moyen âge. «Les inventeurs, a dit Voltaire à propos de Corneille et de Racine, ont le premier rang, à juste titre, dans la mémoire des hommes »

Si l'œuvre la plus sérieuse du poëte eut, dès son apparition, un succès colossal, c'est que ce nouveau genre de littérature (à part le vide qu'il comblait dans le culte réformé, et outre l'attrait que lui donnait l'interdiction de la Sorbonne) répondait aux aspirations des âmes, à un besoin sérieux, éprouvé par les catholiques aussi bien que par les protestants. L'admiration fut universelle, malgré les cris furieux des dévots. Le célèbre Jacques Pelletier, du Mans, qui a écrit un Art poétique francois (Lyon, Ian de Tournes et Gui.ll. Gazeau, 1 5 5 5 , in-8° , n° 398 du Catalogue de la bibliothèque française de Gunlzberger, 1872), en prenant pour modèle les

O Lettre à Vauvenargues.

œuvres de Marot, prétendait, suivant Colletet (Notice sur les trois Marot), «que les pseaumes de Clément sont de vrayes odes et qu'il ne leur en manque que le nom, comme aux autres la chose. » Grespin disait naïvement que «la translation de Marot» durerait «iusqu'à la fin du monde.» Sleidan parlait ainsi des mêmes psaumes : Non sine summi ingenii admiratione leguntur; nihil enim est illius orationc suavius, nihil purins , nihil illustrius, nihil magis proprium et concinnum — « Bref, jamais livre ne fut tant vendu, dit Etienne Pasquier (2) ; je n'en excepteray un tout seul de ceux qui ont eu la vogue depuis luy. Il fit plusieurs œuvres tant de son invention que de traduction, avec un très-heureux genius. Mais entre ses invenlions "se trouve le livre de ses Epigrammes, très-plaisant, et entre ses traductions il se rendit admirable en celle des Cinquante pseaumes de David, aidé de Vatable, professeur du roi es lettres hébraïques, et y besogna de telle main que quiconque a voulu parachever le Pseautier n'a pu atteindre à son parangon; c'a esté une Vénus d'Apelles. » Le docte et fameux avocat général (ou l'un de ses homonymes) a exprimé dans le quatrain suivant une vérité aujourd'hui méconnue, et sur laquelle nous insisterons tout à l'heure :

Clément Marot, on rendant son autheur, De si très-près Va suivi à la trace, Ou on iugeroit, tant il a bonne grâce, Quil a esté luij-mesnie F inventeur.

Tout le monde connaît le distique latin qu'un poëte enthousiaste (il pour Marot:

Desinite ebraeam iam Galli discere linguam, Discunt Ebraei gallica verba loqui,

et que Claud. Barpth. [sic) (3) a traduit de la manière suivante :

Cessez, François, en la langue hébraïque Ccrchcr Dauid, pour vous estre entendît;

(1) De statu religionis et Heipublicœ, etc., excellent, ne plus propre ou harmonieux. . . .

Strasbourg, i55(j, in-fol., lib. XV, 167. Aucuns plus sauans que luy se sont exercez au

Ce passage est traduit de la manière soi- mosme argument; mais ils sont bien loin de >a

vante dans les Œuures de Sleidan, Genève, sobriété.n

Jean Grespin, i566, in-fol., fol. 1 16 : «Ils se {-î Recherches de la France, Paris, Guill.

lisent non sans grand étonnement et admira- deLuynes, i665, in-fol., liv. VII, 60Q. lion de son esprit. 11 n'y a rien plus doux ou M Voir Les cent cinquante pseaumes, etc.,

plus net que sa composition, il n'y a rien plus Lyon, Jacques Grosel, i.r).")«S, iu-3-j.

Car les Hebrieux eu la vostre gallique Le vont cer chant, pour leur estre rendu.

Th. de Bèze lui-même a écrit ces vers, qui sont peut-être le pins bel éloge de son devancier :

Las ! tu es mort sans auoir auancé Que le seul tiers de V œuvre commencé. Et, qui pis est, n ayant laissé au monde, Docte poète , homme qui te seconde. Voyla pourquoy, quand la mort te rauit , Auecques toy se teut aussi Dauid.

Et il a rendu plus tard un nouvel hommage à la traduction des cinquante psaumes, «ce beau chef-d'œuure qui en auoit esté laissé imparfait par Cl. iVlarot, lequel ie puis nommer à bon droit le premier des poètes franc ois, de son temps principalement »

Un autre écrivain huguenot a dit ^ :

Par une faveur du tout spéciale envers son Eglise, en ces derniers temps, Dieu a voulu que celui qui avoit este' des premiers à publier des chansons folles et lascives (!), venant à faire comme amende honorable devant tous les fidèles, ait mis heureusement la main à la traduction en vers françois d'une partie des vrayes odes ou chansons spirituelles de l'Eglise, ayant este' secondé depuis bien à propos par un autre excellent personnage. On ne sçauroit dire combien ce labeur a fait de fruict et converti d'ames à Dieu, qui paravant ne pensoyent qu'au monde. . . Ce que les supposts de l'Antéchrist ne pouvans supporter, les uns ont essayé d'opposer des impures rimailleries aux Pseaumes de David, les autres ont basti certaines chansons pour ensevelir celles-là; mais c'estoyent corbeaux crouassans auprès des cignes, et dont les cris se sont bientosf évanouis en l'air.

11 serait facile mais fastidieux de multiplier les citations de ce genre; on en trouverait déjà moins dans le siècle suivant. Toutefois, Charles Dre-*

(1) Dédicace des Pseaumes et Cantiques à; la Bible, anec les argumens el la paraphrase de Th. de Besze. Le tout traduit de nouueau de latin en français. Jointe aussi la rime française des Pseaumes. De L'imprimerie de Jacques Berjon, 1 58 i , in- 1 o. (Coller lion de M. Alf. André/)

(2) Dans la préface de l'Uranie ou nouueau recueil de chansons spirituelles et chrestienncs. Comprimes en cinq livres et accommodées pour la pluspart au chant des pseaumes de Dauid , etc. Pour Jacques Chouet , î 5 Ç) i , in-i(>.

lin court disait du Psautier et L'ouvrage eu soy est. excellent et admirable; et nonobstant la médisance, il durera iusques à la fin du monde et servira à glorifier Dieu et à édifier son Eglise. t> Ainsi s'exprimait encore un écrivain anonyme de la fin du xvn1' siècle:

Les Pseaimies de David qui ont este' mis en rime, en plusieurs langues, et à qui on a donné plusieurs chants , nous donnent l'exemple d'une poésie sacrée et d'une musique sainte. Quant à la traduction dont nos Eglises se servent, il nest pas nécessaire que nous exagérions t2) beaucoup son mérite, car et son long usage, et sa netteté sans affectation, et sa beauté pour les temps auxquels elle a esté faite, et surtout les fruits merveilleux qu'elle a produits à la consolation des fidèles, sont la plus haute louange qu'on lui puisse donner (î).

A mesure que les années s'écoulèrent, l'entbousiasme s'éteignit et fit place à la critique; et, celle-ci, souvent peu judicieuse, parfois ignorante et moqueuse, tomba dans la malveillance et le dénigrement : on lut les psaumes de moins en moins, on se laissa rebuter par leur langage vieilli, on les calomnia sans les connaître (4). Le grand railleur du xvui" siècle, qui traitait de chanson de corps de garde le psaume lxviii : Que Dieu se montre seulement, ne pouvait manquer de grossir le nombre de ces soi-disant critiques qui se croient dispensés de savoir ce dont ils parlent, parce qu'ils ont le dédain et l'épigramme faciles. Voltaire écrivait, le i !? octobre 1 7 G 5 , à l'occasion du meurtre juridique de Calas ® : ^On me mande que cette fatale aventure a fait beaucoup de bien à ces pauvres huguenots et que, depuis ce temps-là, on n'a envoyé personne aux galères pour avoir prié Dieu, en pleine campagne, en vers français aussi mauvais que nos psaumes latins, 7) 11 écrivait encore dans le Siècle de Louis XIV : kLcs fêles magnifiques d'une cour galante jettoient même du ridicule sur le pédantisme des

W Neuf dialogues contre, les missionnaires , Genève, 160Ô, in-8°, p. 61.

('2) Exagérer n'avait pas alors le même sens qu'aujourd'hui; il signifie ici : insister sur le mérite de l'œuvre.

(3) pr(3face du Psautier avec harmonie de Goudimel modifiée, Genève, Jean Ant. et Samuel de Tournes, ifiGH, FB-&3. (Collection de M. Alf. André.)

*) Dès i6ftf>, Diodali fil paraître une révision des psaumes de Ma rot, qui avait pour but

d'en faire disparaître «le slile, en quelques endroits un peu suranné," et de le ramènera la «netteté à laquelle la langue a esté portée depuis la première publication du Psautier.»

En 1 677, parut la révision de Conrart, œuvre d'un grand mérite, et, trois ans plus lard, la traduction nouvelle de cinquante psaumes par Gilbert.

'5) Jean Calas, par A. Coquerel fils, Paris, 1H69, in-8°, p. 2&i.

*7â MA ROT TRADUCTEUR.

huguenots. A mesure (jue le bon goût se perfectionnoit, les psaumes de Marot'et de Bèze ne pouvoient plus insensiblement inspirer que du dégoût. (les psaumes, qui av oient charmé la cour de François II (!), n'étoient plus faits que pour la populace sous Louis XIV. »

De Bonncgarde a dit dans son Dictionnaire historique, Lyon, 1771, in-8°, à l'article Marot : «Comment un tel homme osa-t-îl toucher aux cantiques de David? et comment y a-t-il aujourd'huy des hommes assez stupides ou assez fanatiques pour s'acharner à louer Dieu dans le jargon barbare qu'il prête au prophète royal???

Les éditeurs de Marot, qui , semble-t-il, devraient au moins avoir lu ses psaumes avant de les réimprimer, ne les connaissent guère davantage. L'un d'eux, écrivain bien connu, s'est écrié dans une boutade de jeunesse, qu'il n'a signée que de ses initiales (1) :

Si Marot eût consulté son talent, il n'eût jamais touché d'un doigt profane la lyre de David, et il eût laissé bondir en hébreu et en mauvais latin les montagnes comme des agneaux. . . . Que ne laissait-il reposer dans leur mauvaise traduction latine les éternelles lamentations du saint roi-prophète, qui, pour l'expiation de l'adultère commis avec Bethsabée, vit mourir vingt mille de ses sujets, et psalmodia sur la harpe de beaux cantiques ! . . . Chéri du roi et de la cour, il eût coulé des jours paisibles dans sa patrie au milieu de sa famille et de ses amis, s'il n'avait pas encore aspiré au titre de chef de parti (!).

M, d'Héricault, à qui l'on doit la meilleure notice publiée jusqu'ici sur la jeunesse de Marot, mais qui nie, en s'en irritant, le protestantisme du poëte, n'est guère plus sympathique à ses psaumes ® :

Clément, qui était presque un poëte pédant à ses débuts, finit en poëte prêcheur. . . . Nous avons reconnu à plusieurs reprises combien notre Clément, dans ses pièces graves et philosophiques, perd de sa lucidité, de sa précision, de sa correction de langage; aisément alors le mot propre lui échappe, sa phrase se construit mal, et sa pensée ambiguë se laisse péniblement deviner. Dans les psaumes, ces défauts sosd h l'extrême. Ils rappellent les plus lourdes pièces du temps de Louis XII. Emphatiques, embarrassés, pompeux et vieillots, chevillés jusqu'à la bouffonnerie, ils semblent les modèles de cette

(l) Œuvres de Marot, publiées par P. L. N. de Saint- IL, Paris, 1826, 3 vol. in-8°, I,

(-) Œuvres de Cl. Marot, précédées de sa vie,

par Charles d'Héricault, Paris, 1867, in-b°. chez Garnier frères, tirées à cent cinquante exemplaires, avec un beau portrait, I, p. in

et ex.

muse grossière et populaire à qui nous devons les complaintes traditionnelles chantées aujourd'hui encore chez nos paysans. ... On connaît l'extravagant succès que la mode et la piété des huguenots firent à ces psaumes de Marot.

Un grand historien, dont le libéralisme sincère, l'ardente passion du progrès et du vrai, joints à un chaleureux et admirable talent, feront vivre la mémoire respectée, M. Dargaud, semblait préparé par ses études (1) et sa largeur d'esprit à mieux apprécier les qualités de la traduction de ^îarot. 11 en a parlé cependant d'une façon qui nous étonne (2) :

Certes! si Marot et de Bèze n'eussent écrit que cela, leurs noms seraient aujourd'hui justement obscurs. Comment furent-ils assez peu inspirés pour traduire en patois rimé les élans sublimes du prophète-roi? Dans leur effort puéril et barbare, sous le joug de leur prosodie et de leur rhythme, qu'ont-ils fait du parallélisme libre (?), du souffle prophétique, de l'accent lyrique, du feu intérieur, du pathétique surnaturel des psaumes? Ah ! j'ai failli prendre en mépris une communion capable de prier, de chanter, de crier à Dieu dans un morne et si infime idiome. Je me trompais; la foi a le don des miracles. L'enthousiasme des huguenots purifiait ces tristes poëmes et les transformait en jets de llamme. La ferveur changeait ce plomb en or. Ces pauvres hymnes montaient sur les ailes de l'âme jusqu'au ciel. Ils pénétraient, ils électrisaient la multitude, les ouvriers et les princes. Aidés de la musique et de la piété, ils étaient les préludes des plus grandes choses. Ils versaient la consolation et l'héroïsme. Sur les champs de bataille, chantés par les soldats du saint Evangile, ils éclatèrent comme une Marseillaise de la Réforme. Pour les exilés ils furent une patrie, et un firmament ouvert pour les martyrs.

M. Gérusez a dit avec plus de modération :

Marot n'a pas été dépassé dans les genres où il a pleinement réussi : fépigramme, le rondeau, le madrigal et l'épîlrc badine. 11 a tout le sel et toute la grâce de l'esprit gaulois, mais il manque d'élévation, et lorsqu'il a essayé la haute poésie sur les traces d'Ovide, de Virgile et de David, il a perdu sa naïveté sans atteindre la noblesse.

«Marot, écrit Sainte-Beuve (Tableau de la poésie française}, n'a guère dérogé au génie du langage contemporain et à sa propre vocation (pie

(l) Il est auteur d'une version en prose du Psautier d'après la Vulgate, Paris, chez Curmer, 1 838 , in-8°.

Histoire de la liberté religieuse, Paris, i85(), II, 7 a.

W Chose vraiment surprenante, M. Dargaud n'a point adopté lui-même la méthode (|iii met on relief le parallélisme; il a suivi les errements de ses plus vulgaires devanciers.

hlh M A ROT TRADUCTEUR.

lorsqu'il a voulu traduire les psaumes, et accompagner sur sou llageolel la harpe du prophète. »

Saint-Marc Girardin [Tableau de la littérature française au xvic siècle, p. 61) pense à peu près de même :

Peut-être son corps est-il destiné aux flammes. ... Eh bien î il en bénit le ciel, et ne demande à Dieu que de lui prêter sa force au milieu des supplices, afin qu'il puisse invoquer son saint nom jusqu'au dernier soupir. Alors son ton s'élève; la langue ellemême, encore naïve et simple, semble suivre sans efforts cet élan et prendre une noblesse et une force nouvelles pour répondre à l'enthousiasme du poêle.

Mais quand elle n'est point soutenue par quelque grand sentiment, la langue retombe dans sa faiblesse naturelle. De là la langueur de la traduction des psaumes. Ma rot traduisit les psaumes, comme Corneille Y Imitation de Jésus-Christ, par conscience plutôt que par inspiration. Comme cette traduction était un coup de parti pour les réformés, Marot l'entreprit. Mais qu'est-ce qu'un style naïf et simple pour représenter la majesté des Ecritures, la hardiesse et la vivacité de la poésie orientale? Cependant, tout altérée (!) qu'elle était, cette poésie nouvelle enchanta d'abord la France. Roi, princes, courtisans, chacun avait son air et son psaume de prédilection, et les graves accents de la muse hébraïque retentissaient parmi les plaisirs et les fêtes de la cour. Comme c'était une mode, on oubliait que c'était une hérésie. Mais la faveur des psaumes fut de courte durée. . . . Quelque temps encore, et les psaumes de Marot allaient être oubliés à titre d'hérétiques et de surannés.

M. Paul Albert nous parle à son tour k d'une excursion furtive et malheureuse» entreprise parle poëte «dans le domaine de la Bible, » et nous montre «les psaumes abordés résolument et traduits pitoyablement pour faire la nique à la Sorbonne, amuser le roi, sa sœur et la cour.» Marot, dit-il «choisit dans les chants du roi David ceux qui peuvent se prêter à quelque allusion; il a soin de leur donner un titre expressif: Pour un prince, Pour un chef de guerre: le roi se reconnaît. D'autres, plus hardis, portent en tête : Pour le temps qui court, ou bien : Consolation pour ceux qui sont en inhalation et mis hors la grâce de leur Seigneur.» C'est un Marot de fantaisie que ce gamin de Paris qui nargue le bûcher; mais en revanche les titres expressifs qu'il aurait donnés à ses psaumes pour en souligner les allusions n'existent également que dans l'imagination du critique. En vérité, le prince n'eût pas été difficile en matière de ressemblance, s'il s'était reconnu dans

La littérature française des origines ait xvn* siècle , p. 188.

' M A ROT TRADUCTEUR. â<75

le sommaire du psaume ci : Dauid, n'estant encorcs roy paisible, promet à Dieu, dès qu'il le sera, faire l'office d'w, bon prince, c'est assauoir, viure sans faire tort, estre rigoureux aux mauuais, et eslener les gens de bien. L'inscription Pour un chef de guerre ne peut avoir été découverle que clans le sommaire du psaume x\, qui n'est pas de Marot, mais de Bèze : Lé peuple, voyant son roy aller à mie guerre fort dangereuse, inuoque Dieu, puis le remercie, comme deià asseuré de la victoire. Pseaume propre pour l'Eglise assaillie de tous costez par les princes infidèles. Quant aux autres titres plus hardis, nous n'avons pu trouver un mot qui les rappelle, même de loin, dans les cent cinquante sommaires. Qu'on juge par là si l'épithète de traduction pitoyable mérite d'être prise au sérieux.

«On s'étonne aujourd'hui, dit la Bévue chrétienne (VIII, 3/n), en relisant la faible traduction des psaumes de Marot, du grand succès qu'elle eut lorsqu'elle parut pour la première fois. » — «Il manquait à Marot cette piété profonde (!!) qui lui eût permis de pénétrer dans les profondeurs de la pensée du psalmiste et de s'associer aux élans de son enthousiasme : il eût fallu un poète inspiré, et Marot n'a été trop souvent que le traducteur inintelligent et maladroit (!!) d'une pensée dont il ne saisissait <pie les grandes lignes.?? (Ibid. 1 8 6 5 , p. 7

Al. Sa vous a écrit dans ses Etudes littéraires sur les écrivains français de la Ré formation (II, 0/10 et 09 1 ) :

La version des psaumes ne fut, de la part de Bèze comme de Marot, qu'une œuvre décommande, à laquelle ils appliquèrent leurs talents respectifs de versificateurs, mais 011 l'émotion religieuse n'intervint pas(!). — Assurément, la vocation religieuse de Bèze était plus forte que celle de Marot (!). mais il est impossible de nier que, dans sa traduction des hymnes de David, il a été moins bien inspiré que le badin poë(e. Marot s'était tiré de son entreprise en habile versificateur; on découvre aisément dans sa version la main d'un homme né poète; mais, quoiqu'il ne se gênât nullement avec la langue, et que la construction régnante convint assez bien au style court et énergique des lyriques hébreux, il n'y sut rien (!) faire passer de la profonde poésie qui vit dans toutes les paroles du roi-prophète, dans ses cris de douleur et de détresse, dans ses accents de désespoir, comme dans ses chants d'espérance, ses hymnes d'amour et d'allégresse. Quelquefois le secrétaire de la duchesse de Ferrare rencontre heureusement, comme on disait au xvi" siècle, mais alors il est poëtc comme il peut l'être; il tourne les images du chantre royal dans le sl\ le de ses gracieuses épitres, et si ce 11 était la méprise, on * serait dispos*; à lo lonor fie ses élégantes et spirituelles allures.

[1 semble naturel à M. Schaeffer (1) «que les psaumes de Ma rot et de Goudimel aient été jugés diversement ; » car, ajoute-t-il, «selon le point de vue religieux et artistique auquel on se place, ils sont ou sublimes ou

pitoyables (2). »

Ni sublimes ni pitoyables, les psaumes de Marot ne sont pas non plus une œuvre de commande, étonnamment faible, dépourvue d'inspiration, d'élévation et de noblesse, et moins encore des complaintes grossières en patois rimé, chevillées jusqu'à la bouffonnerie. La Renaissance et toute l'Europe lettrée n'eussent pas tant admiré quelque chose de si misérable, (les appréciations sont trop sommaires et trop absolues pour être équitables, et il nous semble qu'en les formulant d'un ton si dégagé on n'a tenu compte ni de la difficulté inhérente à toute traduction, ni de la différence de génie du français et de l'hébreu, ni des modifications qu'a subies notre langue poétique depuis l'époque de Marot, ni de la valeur très-inégale des poèmes qui constituent le Psautier. Nous en appelons volontiers sur deux de ces points à l'autorité de l'illustre professeur du Collège de France, qui joint à la possession des langues sémitiques la magie de style du premier de nos prosateurs actuels.

«Toute traduction est, selon M. Renan essentiellement imparfaite, puisqu'elle est le résultat d'un compromis entre deux obligations contraires : d'une part, l'obligation d'être aussi littéral qu'il se peut, de l'autre, l'obligation d'être français. »

La plupart des critiques, il faut le dire, ne se sont guère occupés que de la forme et non du fond, de l'élégance et non de l'exactitude de la traduction de Marot; pour simplifier le problème, ils en ont tout simplement négligé la donnée gênante.

M. Renan a dit encore des langues sémitiques (4) :

L'abstraction leur est inconnue. . . . Ajoutez qu' elles sont peu précises et ne disent les choses qu'à peu près. Leurs formules n'ont pas cette exactitude qui, chez nous, ne laisse point de place à l'équivoque. . . . Enfin, la construction générale de la phrase offre un tel caractère de simplicité, surtout dans la narration, qu'on ne peut y comparer

(1) Les huguenots du xvic siècle, 1870, p. 83.

® Voir encore de la Jugie, Les psaumes (V après V hébreu, Paris, 1860, in-12, préface, p. lui ; Henri Martin, Histoire de France,

VIII, 287, et la France protestante , art. Marot.

W Prélace du Livre de Job, Paris, 1860, in-8°, p. m.

W Histoire des langues sémitiques, Paris, 1.858* in-8°, p. 18, 20 et 1 33.

que les naïfs récits d'un enfant. Au lieu de ces savants enroulements de phrase (circuilus, comprehcnsio , comme les appelle Cicéron), sous lesquels le grec et le latin assemblent avec tant d'art les membres divers d'une même pensée, les Sémites ne savent que faire succéder les propositions les unes aux autres, en employant pour tout artifice la simple copule et, qui leur tient lieu de presque toutes les conjonctions. . . . Planes et sans inversion, les langues sémitiques ne connaissent d'autres procédés que la juxtaposition des idées, à la manière de la peinture byzantine ou des bas-reliefs de Ninive. 11 faut même avouer que l'idée de style, telle que nous l'entendons, manque complètement aux Sémites. . . . Tout ce qui peut s'appeler nombre oratoire leur resta inconnu; l'éloquence n'est pour eux qu'une vive succession de tours pressants et d'images hardies. ... On trouve en hébreu, comme dans la plupart des langues qui n'ont point subi de réforme artificielle, une foule de constructions en apparence peu logiques, dos changements de genre, des phrases inachevées, suspendues, sans suite'. . . . Ces irrégularités, que les grammairiens croient expliquer par des anacoluthes, des ellipses de prépositions, etc., sont les inadvertances ou plutôt les libertés d'une langue qui ne connaît qu'une seule règle : exprimer avec vivacité , au moyen de ses mécanismes naturels, ce qu'elle veut exprimer.

C'était une rude et périlleuse tache qu'entreprendre de soumettre aux étroites et puristes exigences de l'idiome le plus précis, le plus clair, le libre et naïf génie d'une langue presque primitive, peu travaillée, dont lu poétique presque enfantine n'a rien de commun avec la nôtre, qui est toute de convention, où l'abstraction joue un grand rôle, et dont le fond se compose pour ainsi dire de réminiscences classiques et païennes Non-seulement le progrès des religions a creusé un abîme entre le mosaïsme et la philosophie moderne, et nous a rendu difficile de redescendre à un niveau intellectuel et moral que nous avons depuis longtemps dépassé; mais encore rien n'est plus antipathique que le gracieux polythéisme grec, qui n'a guère d'autre divinité que le beau, et la sévérité du monothéisme hébreu.

Toutefois, la langue de Marot était infiniment plus simple et plus libre que celle de nos grands lyriques des xvne et xvnf siècles. «Le vieux lan-

(1) « J'avais peu lu la Bible, dit Lamartine. J'avais parcouru seulement, comme tout le monde, les strophes des psaumes de David ou des prophètes, dans Jes livres d'heures de ma mère. Ces langues de feu m'avaient ébloui. Mais cela me paraissait si peu en rapport avec

le genre de poésie adaplé à nos civilisations et à nos sentiments d'aujourd'hui, que je n'avais jamais pensé à lire de suite ces feuilles détachées des sibylles bibliques.» (Première* Méditations poétiques . Paris, Hachette, t S ^ •> , i m- i a . j>. 'ôo i . )

page se fait regretter, écrit Fénelon quand nous le retrouvons dans Marot, dans Amyot, dans le cardinal d'Ossat;. . . il avoit je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné. » — «De son temps, dit Conrart le langage étoit court et pressé, tous les mots étoient bons, de quelque manière qu'ils fussent placés. Les transpositions mesmes les plus forcées sembloient avoir de la grâce; il n'y avoit nulle contrainte, ni pour les articles devant les noms, ou devant les verbes, ni pour les rimes plus ou moins exactes, ni pour la rencontre des voyelles sans élision, ni enfin pour ce qu'on appelle vers masculins et vers féminins.?? Cette langue familière et sans apprêt, dépourvue de ces périodes savamment cadencées qui constituent le nombre, l'harmonie, la pompe et l'éclat, était plus propre qu'aucune autre à la traduction de poëmes primitifs fortement imagés, parce que, moins embarrassée par des règles arbitraires et des rafïinements de tout genre, c'est-à-dire plus flexible et moins ambitieuse, elle calquait les images du texte, au lieu de les mutiler en s'efforçant de les pliera ses lois. A côté de cet avantage, très-sensible chez Marot, mais clans un petit nombre de morceaux, cette même langue avait un défaut capital; elle manquait de noblesse et restait terre à terre dans les endroits qui ne sont pas essentiellement lyriques, et c'est le cas de la plupart des psaumes traduits par Marot. On a là le secret tout ensemble du mérite et de la faiblesse de sa traduction : sa faiblesse, c'est le prosaïsme; son mérite fondamental, c'est la fidélité. En la lisant, on a une idée presque entièrement exacte de l'original, souvent même plus exacte (pie celle qu'en donne la traduction en prose placée en marge dans beaucoup d'anciennes éditions. Ouvrez, au contraire, les traductions de nos lyriques essentiellement pompeux, vous vous trouvez aussitôt transporté dans un autre monde, à Rome, Athènes, Paris, bien loin de Jérusalem et du désert, à l'époque de Louis le Grand ou de Voltaire, et non en l'an 1000 ou 3oo avant notre ère. Aussi, malgré bien des essais, ces poètes n'ont-ils pu produire une traduction proprement dite du Psautier. A partir de Malherbe, et sauf Godeau et quelques autres, qui n'ont ni l'ampleur ni la sonorité du tour lyrique, et en sont presque encore à la langue du xvie siècle, on ne traduit plus les psaumes, on les imite, on fait des paraphrases ou des odes

(1) (Muvres de Fénelon, Panis, i8a&, in*-8°, demie française. — ® Préface des Psaumes XXI, i5(j: Lettre sur les occupations de l'Àca- retouchez par Conrart.

MAROT TliADUCTEUK. 479

bibliques; on fait un triage non-seulement entre les psaumes, mais même entre les diverses parties d'un psaume.

La paraphrase est l'un des deux écueils sur lesquels tous les traducteurs ont échoué, sauf le premier et l'un des derniers, Marot et M. de la Jugie. et Je ne vois pas, écrivait l'abbé Fleury que l'on ait fait des cantiques du caractère de ceux de l'Ecriture ; et dans les psaumes mêmes que l'on a traduits, on n'a pas eu assez soin de conserver les figures qui en font une des principales beautés, ni de représenter la force des expressions; et ce qu'on appelle traductions sont des paraphrases si longues, que l'on n'y trouve des pensées du prophète qu'avec d'autres qui les offusquent. » — «Je confesse franchement, écrit Godeau dans ses Poésies chvestiennes (2), que j'ai changé d'avis pour la traduction du Psautier, et que je tiens aujourd'hui pour la version contre la paraphrase ; j'entends celle qui a les défauts où je suis peut-être tombé le premier, et qui étouffe tellement le sens de David et ses manières de parier, qu'à vrai dire c'est le psaume du traducteur et non pas celui de ce grand prophète. »

Il suffit d'en donner un exemple, emprunté à l'une des traductions qui ont eu le plus de succès; c'est ainsi que M. de Bologne traduit le verset 9 du psaume ci : Tota die exprobrabant mî/ii inimici met, et qui laadabant me adversum me jurabant :

D'une injuste et vile cabale Loin de voir cesser les fureurs, Je suis l'objet de mille horreurs Où leur rage en tous lieux s exhale.

Ceux que j'ai vus, lorsque mes mains Disposaient du sort des humains, M' offrir un encens mercenaire , Démentant leurs lâches discours, Sont les premiers, dans ma misère, A conspirer contre mes jours.

Bien qu'il prétende qu' «il n'y a pas entre le génie hébreu et le génie français, malgré leur énorme différence, toute l'incompatibilité (pie l'on suppose, » et que «ni les règles de notre langue, ni celles du bon goût..*

La sainte Bible . avec des noies critiques met, de l'abbé de Vcnce, etc., Toulouse, i 779 , et historiques tirées du Commentaire de Dont Cal- in-S", VIÏ , 1 9 h. — ^ Semeur <]<» 1 887, p. 1 Ha.

n'empêchent de serrer d'assez près le style du psalmiste,» M. G. de Dumas!(1) reconnaît qu'il a un peu amplifié dix psaumes, qu'il en a véritablement paraphrasé cinq et resserré deux.

L'abbé Scguy, auteur d'un Nouvel essai de poésies sacrées, 1^56, in-12, a k cru devoir étendre certains passages,» en restreindre d'autres, et s déférer un peu à notre goût, qui veut que le passage d'une chose à une autre soit moins brusque. »

Tous les poètes que n'aveugle point la présomption le reconnaîtront : a Une traduction réelle des psaumes (en vers) est presque impossible, vu les exigences cle la versification, la contrainte de la rime, les allures de notre langue moderne et surtout de la langue poétique (2). »

Outre les difficultés qui appartiennent à notre langue, il en est une autre qui tient à la constitution même du vers hébraïque. «Le rhythme de la poésie (sémitique), dit M. Renan (3), consistant uniquement dans la coupe symétrique des membres de la phrase, il m'a toujours semblé que la vraie manière de traduire les œuvres poétiques des Hébreux était de conserver ce parallélisme, que nos procédés de versification, fondés sur la rime, la quantité, le nombre rigoureux des syllabes, défigurent entièrement. ... Il est certain que, la métrique de ces vieilles poésies consistant uniquement en une sorte de rimes de pensée, toute traduction soignée devrait rendre cette rime aussi bien que l'original ^. »

Marot l'a fait instinctivement dans la plupart des cas, sans qu'on lui en ait su gré; il est vrai que le xvie siècle et même encore le xvu' ignoraient, complètement le parallélisme de la poésie hébraïque. Michel de M a roi les, abbé de Villeloin, nous en fournit la preuve dans la préface de ses Psaumes et cantiques, Paris, Sébastien Un ré, 1 G 3 h , in-12 :

C'est une chose étrange que nous ignorions quelle est la mesure propre à la sorte de vers dont le livre des pseaumes est composé en sa langue originale. On n'en con-

Préface des Psaumes , p. xi et xlii.

(2) Les Psaumes par CM de Genève. Essai de traduction nouvelle , Paris, 18/18, in-8°.

(3) préface de Job.

Peut-être l'épigramme suivante est-elle une réponse au traducteur de Job : «On s'est demandé quelquefois, écrit M. de la Jugie (préface des Psaumes, p. li), si les poètes, cl même les poètes lyriques, ne devaient pas èlre

de préférence traduits en prose. Je ne discuterai pas cette question, qui n'a pu naître que de Timpuissance de faire des vers, ou de l'amour du paradoxe. n Puis il avoue, dix lignes plus bas, que «le devoir d'obéir au génie de notre langue poétique» l'a parfois obligé de se «laisser aller à la parapbrase.?)

On ne peut plus galamment se contredire et se donner tort.

îioist point la quantité ny la rime; nul n'y aperçoit les dactyles ou les spondées; les pieds n'y sont point réglez à la proportion de ceux qui composent les autres vers que nous lisons des anciens; à peine y peut-on discerner la lecture, et nous sommes fort sçavans en la langue, si nous y goustons quelque harmonie que nous ne sentions point ailleurs. Car la connoissance de la poésie hébraïque , aussi bien que de plusieurs autres belles choses des Juifs, a péry lors que cette nation , tombée dans de grandes calamitez , a corrompu sa langue parmy celle des estrangers. Pourtant il ne faut pas douter que, si nous en connoissions aussi bien l'art comme nous l'ignorons, ce noble poème nous feroit encore appercevoir beaucoup plus de charmes qu'il ne fait pas, et nous seroit en plus grande vénération que nous ne le tenons 1

Pajon, professeur de théologie à l'académie protestante de Saumur, paraît s'être fait, l'un des premiers, une notion exacte du parallélisme. k C'est, soutenait-il en 1676 ®, le style ordinaire de l'Ecriture de dire la même chose en deux façons, et d'expliquer dans la seconde partie du verset ce qu'elle a dit en d'autres termes dans la première. »

Ce n'est qu'au xvnf siècle que Condillac découvrit que le pléonasme est habituel dans les langues orientales, que Lovvth (De sacra poesi Hcbrœorum\ et Fabbé du Contant de la Molette (Traité sur la poésie et la musique des Hébreux) exposèrent les principes du parallélisme, et le parti qu'on en pouvait tirer pour l'intelligence de la Bible. Et ce n'est, paraît-il, qu'en 1828, que parut le premier ouvrage français où celte méthode fut appliquée, c'est-à-dire le livre des Psaumes do l'abbé Danicourt(3).

Enfin, ce qui a peut-être le plus nui à la traduction de Marot dans l'esprit des critiques, c'est qu'ils connaissent peu ou mal le Psautier, et se sont laissé égarer par les amplifications et les lieux communs débités sur l'inspiration et la majesté de la lyre de David. C'est sur Marot que retombent les conséquences de ces exagérations : il semble que tout doive être sublime dans un livre si vanté et si peu étudié; or tout n'est pas sublime, tant s'en faut, dans la traduction de Marot, et partant on la déclare pitoyable. Sans doute, on ne saurait trop louer l'originalité, le mouvement, la fraîcheur, la hardiesse d'images, l'émotion profonde, la puissance de sentiment, religieux ou patriotique, des beaux psaumes; mais

(|) Voir aussi la préface des Psaumes de Guil- manuscrit appartenant à M. A. Coqucrel fils, lebert, Paris, 1G08, in-12. — (2) Conférence ® Voir l'introduction des Psaumes (h l'abbé

entre Claude et Pajon tenue chez La Bastide, Bertrand, Paris, 1867, in-18 , p. xxxix.

m MAROT TRADUCTEUR/

le Psautier n'a pas été coulé d'un seul jet, ni taillé dans un seul bloc de marbre précieux. C'est le recueil, lentement formé, de toutes les poésies d'un peuple : chants de guerre, chants de repentance, hymnes de victoire et d'adoration, élégies, plaintes et ferveur de l'exilé qui soupire après le temple, patriotisme poussé jusqu'à la fureur, inimitables peintures de l'orage, de la puissance et de la toute-présence divines, de la protection dont le Dieu juif environne ses adorateurs, de la miséricorde qu'il leur réserve, retour de l'homme sur lui-même et conscience de son néant, félicité du juste bornée au monde actuel: tout cela mêlé à d'atroces cruautés, à des poèmes d'une simplicité remarquable, qu'on ne saurait traduire sur un mode héroïque sans tomber dans l'enflure et la déclamation; et, à côté, des litanies, des imitations ou pâles copies, rapsodies d'une époque de . décadence, véritables acrostiches (1) dont quelques-uns n'ont ni mérite poétique ni valeur religieuse. Dans ce recueil d'époques et d'auteurs si divers, tous les genres sont représentés, même le genre éro tique (par un épithalame); tous les sentiments sont exprimés, mais ce sont ceux du Juif d'avant et d'après la captivité, non ceux de l'Aria, du philosophe grec ou du chrétien; les couleurs y sont d'un éclat incomparable, mais la gamme en est incomplète.

Il est difficile, paraît-il, de donner libre cours à son admiration pour le Psautier sans la généralisera l'excès; car on trouve ce défaut presque partout, et jusque dans les dernières lignes de cette remarquable caractéristique de M. E. Rambert (2) :

La poésie des psaumes est d'une âme encore rude et sauvage, enveloppée de barbarie, mais merveilleusement impressionnable, qui a des élans, des transports, et qui soudain s'élève au-dessus d'elle-même, comme si du ciel une puissance l'attirait. Les Iraits de ruse et d'astuce ne manquent pas dans la vie du roi-prophète ; il n'en a pas moins l'inspiration naïve. Il est tout à l'impression qui le domine. Il ajoute, ce qui est rare, la vérité de l'émotion à la hardiesse de l'imagination orientale. Terrible lorsqu'il

(1) Neuf sont des acrostiches : les ix, x, xxv, Comblé de les dons ...

xxxiv, xxxvn, exi, cm, exix et cxl. M. de la mais il a renoncé à traduire en vers le exix.

Jugie a poussé le scrupule de l'imitation jus- Deux sont de vraies lilanies : le cxxxvi et le

qu'à faire commencer ses strophes par des cxlviii.

lettres rangées dans l'ordre alphabétique : (2) Bibliothèque universelle et Revue suisse,

\h! bienheureux- l'homme fidèle . . . . mai 1 873 ' W>ticIe8ur histoire du Psautier de Bienheureux relui dont le cœur. . . ^Dve*"

voue ses ennemis à la vengeance divine, il sait être humble et tendre, et quand il s'humilie devant Dieu , confessant ses péchés et demandant grâce, il a cette sincérité d'accent qui rend irrésistibles les prières dos enfants. Il a, comme l'enfance, des tressaillements involontaires et devrais sanglots, des sanglots qui serrent la gorge. Quoique peu variée de tours et d'idées, sa poésie est riche d'émotions, d'autant plus riche qu'il a eu une vie plus agitée, une vie d'enfant terrible, si on l'ose dire. Il a des prières pour toutes les infortunes, des cris pour toutes les détresses, des aveux pour toutes les fautes, des chants pour tous les triomphes et toutes les joies. Il a le mot de toutes les situations de la vie. Chacun se retrouve dans cet homme qui a connu tant de faiblesses et passe par tant de repentirs, qui a touché aux deux extrémités des choses humaines : gloire et misère, grandeur et néant.

M. E. Rambert a été plus heureux, à notre avis, dans son appréciation des psaumes de Marot, auxquels il rend justice, à l'exemple de M. Bovet :

Marot prit très au sérieux sa tâche de traducteur, ne reculant devant aucune peine pour satisfaire à la fois sa conscience d'interprète et de poète. Cependant on affirme que sa traduction des psaumes est la plus faible de ses œuvres. Oui et non. Oui, parce qu'elle appelle sans cesse une comparaison trop haute. Non . parCe que Marot n'y est point inférieur à lui-même. . . . Les psaumes de Marot ont du rhythme et du mouvement. La première note, qui est essentielle pour le chant lyrique, est souvent enlevée avec justesse et bonheur, et des étincelles jaillissent des embarras de la traduction. Il manquerait quelque chose à la gloire de Clément Marot, si l'on retranchait de ses œuvres le psaume ne, contre les gens qui s'assemblent et murmurent, les rois qui «se bandent», et les «primats» qui ont la présomption

De conspirer et vouloir faire guerre Tous contre Dieu

et le xïxc, sur les cicux qui racontent la gloire de Dieu, et le sxiv* :

Haulsez vos testes, gratis portanx , lluys éternel: , tenez-vous haut: . . . .

et le xxxuic:

Sur la douce harpe Pendue en rscharpe . . .

et le xcic:

Qui en la garde du haut Dieu

Pour iamais se retire, Eu ombre bonne et fort bon lieu

Retiré se peut dire. . .

si:

Non point à nous, non point a nous, Seigneur, Mais à ton nom donne gloire cl honneur,

Pour ta grâce et foy scurc.

Pourquoy diroicnt les gens, en se mocquanl: Ou est ce Dieu qu'ils vont tant inuoquanl ? Ou est-il à ceste heure

crj'en passe et de fort bons. Tout cela n'est point d'un poëte ordinaire. ... Le génie lyrique est chose trop rare chez les poètes français antérieurs à Ronsard, pour qu'on ne le salue pas avec respect quand on en voit par hasard poindre quelques lueurs. M. Bovet l'a fort bien dit : rc Marot est un précurseur de Ronsard. . . . r>

Il est souverainement injuste d'exiger de Marot ce qu'il ne peut donner, ce qui n'existait point de son temps. Ce qu'il faut voir en lui, c'est l'initiateur qui a fait avancer la langue, qui l'a élevée, polie, et les progrès qu'il lui a fait faire, non-seulement au point de vue des rhythmes, souvent hardis, heureux, qu'il a créés ou perfectionnés, mais même au point de vue du style lyrique proprement dit, presque inconnu avant lui.

En ce qui concerne le rhythme, nous ne pouvons mieux faire que citer M. Bovet « :

On peut se féliciter de ce que le rhythme de nos psaumes date du xvie siècle et non du xvne ou du xviii6. On sait, en effet, que notre poésie classique a laissé perdre bien des rhythmes heureux dont Marot et Ronsard lui avaient laissé les modèles. La grande variété des strophes de nos psaumes et l'élégance de quelques-unes d'entre elles sont dues à l'époque où ils ont été composés primitivement. . . . Qui se doutait, en 1829, que le rhythme de Sara la baigneuse eût été originairement inventé pour notre psaume xxxvm (3) ?

Las ! en ta fureur aiguë,

Ne m'arguë De mon fait, Dieu tout puissant , Ton ardeur vn peu retire,

N'en ton ire Ne me punis languissant.

US h

ol le <:xvr :

(1) M. Rambert n'a cité que les deux premiers vers.

W Histoire du Psautier, p. kl.

W «On a des exemples de cette strophe avant Marot, mais sans cet heureux entre-croisement de rimes masculines et féminines. »

M'AROT TRADUCTEUR. 485

Seigneur Dieu, ne m'abandonne ,

Moy, personne Dechassce d'vn chacun; Loing de moy la grâce tienne

Ne se tienne; D'ailleurs n'ay espoir aucun.

ffOo voit, poursuit-il, que les psaumes do Marot ont, dans l'histoire de la poésie française , un rôle plus considérable qu'on ne le suppose généralement. Marot ne s'est pas contenté d'employer les formes de versification que lui avaient léguées ses devanciers ou celles que hii-même avait déjà créées. La traduction des psaumes était l'œuvre de sa maturité; il y abordait pour la première fois la haute poésie, et il comprit que pour un genre nouveau il lui fallait des formes nouvelles. Aussi innova-t-il largement, en essayant bien des genres de strophes encore inconnus, et repris plus tard avec succès par Ronsard et son école. Il se trouve être de la sorte, même quant à la forme, le créateur de la grande' poésie lyrique, et il a inauguré, au moins dans ce champ spécial, la révolution que consomma la Pléiade et qu'elle étendit à tous les domaines de la poésie.

rr C'est donc grâce à ses psaumes que Marot appartient à la fois à deux grandes périodes de l'histoire littéraire. Par ses œuvres précédentes , il se rattache à l'école de Villon , dont il est comme la fleur et le plein épanouissement ; par celle-ci , il est , dans une certaine mesure, le père de la poésie lyrique moderne. »

Voici quelques strophes de différents genres, prises à peu près au hasard :

Regarde moy, mon Dieu puissant, Respons à mon cueur gémissant.

Et mes yeux troublés illumine; Que mortel dormir ne domine Dessus moy, quasi périssant.

(Ps. XIII. )

Dieu du haut ciel a regardé icy Sur les humains, auecques diligence, S'il en verroit quelquvn d'intelligence Qui d inuoquer la diuine mercy Fusl en soucy.

. . . Quand Dieu mettra son peuple à deliurance , De ioye adonc Israël iouyra, lacob rira.

(Ps. XIV.)

Chascun qui voit comme ainsi tu m'abas De moy se moque et y prend ses esbas ; Me font la moue, et puis haut , et puis bas Hochent la teste.

Puis vont disant : Il s appuyé et sarreste Du tout sur Dieu, et luy fait sa requeste; Donc qu'il le sauue, et que secours luy preste. S'il Vayme tant.

(Ps. XXII.)

La coupe la plus savante et ia plus hardie que Marot ait inventée est celle du psaume cxxxvin :

// faut que de tous mes esprit:

Ton loi et pris

F exalte et prise ; Deuant les grandz me présenter,

Pour te chanter,

Tay faict emprise.

En ton saint temple adoreray,

Celebreray

Ta renommée, Pour l'amour de ta grand' bonté

Et feauté ,

Tant estimée.

En fait de style, il serait bien surprenant que celui de la plupart des psaumes de Marot n'eût pas vieilli, puisque plusieurs révolutions littéraires ont passé sur eux et profondément modifié le langage poétique. Jl ne serait pas moins surprenant qu'ils eussent tous été traduits avec le même bonheur, de sorte qu'on pût citer sans choisir après plus de trois siècles : aucun poëte, même contemporain, ne résisterait à une semblable épreuve. «Que restera-t-il des poètes de ce temps-ci? écrivait Sainte- Beuve en i85o Téméraire celui qui prétendrait assigner les lots et faire aujourd'hui le partage. Mais le temps marche si vite de nos jours, qu'on peut, dès à présent, apercevoir ses effets divers sur des œuvres qui.

0 Causeries du lundi : Alf. de Musset.

à leur naissance, paraissaient également vivantes. Prenez de ces œuvres les plus saluées d'abord et les plus applaudies : combien de places déjà mortes, combien de couleurs déjà pâlies et effacées!. . . Rien ne subsistera de complet des poètes de ce temps. »

Nous pouvons donc reconnaître, sans humiliation pour Marot, que son vocabulaire exige quelque étude pour être compris qu'il y a dans ses psaumes en très-grande abondance des vers communs, prosaïques, (erre à terre, des négligences du genre de celles-ci :

Veu que du tout en Dieu mon cueur sappuije.

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