DIX AIN SVR LE MES ME SVDIECT
Au feu, en F eau, en F air ou en la terre, Soient pri: et miz ces fols prédicateur z , Qui vont preschant sédition et guerre Entre le peuple et les bons presceptcurz ; II: ont esté trop longtemps séducteur:.
Et mit le munde en trouble et desarroy; Mais Dieu, de grâce, a voulu que le roy Âyt entendu leur sophisticq parler, Qui les fera punyr selon la loy , Au feu, en l'eau, en la terre ou en F air.
Tandis que le placard catholique respire la soif du sang et le meurtre, Marot a beau s'exciter, il ne peut atteindre au diapason du fanatisme. La modération devait être longtemps encore la gloire des persécutés, qui souffraient patiemment le martyre. Marot avait une belle âme d'artiste et de chrétien, où il n'y avait place ni pour la haine, ni pour les passions basses ou intéressées; la seule vengeance qu'il exerçât était la vengeance littéraire : il était satisfait lorsqu'il avait décoché à ses plus cruels ennemis quelque trait mordant et spirituel, qui les couvrait de ridicule. Zélé partisan de toutes les idées libérales et de toutes les réformes pacifiques, c'eut été pour lui la douleur suprême que de voir éclater les guerres de religion; aussi cette épreuve lui fut-elle épargnée. Près de vingt ans après sa mort, quand les massacres eurent commencé, les catholiques chantèrent :
Nous auons vng bon seigneur
En ce pays de France , Et prince de grand honneur, Vaillant par excellence, Et très humain, Doux et bénin; Cest le bon duc de Guise, Qui à Vassy, Par sa mercy, A défendu l'Eglise.
Les protestants, presque aussi mal inspirés, chantèrent à leur tour celle strophe vengeresse, que Marot, croyons-nous, n'aurait pas écrite :
, Sus donc, o Dieu, prends les armes, Venge ce sang espandu; Seigneur, m as vu nos larmes, Tu as nos cris entendu; Console donc nostre plaincte, Et par la droietnre saine le ,
Enuoy ce prince au cercueil , Uvne mort iuste et fatale; Si bien que sa peine égale La fierté de son orgueil.
Aucun spectacle n'est plus grandiose et plus digne d'admiration que celui de la Réforme française dans ses premières années, lorsque, pure encore de tout mélange d'ambitions personnelles el politiques, elle ne réclame que la liberté de conscience et le droit de rendre â Dieu un culte différent de celui de Rome. D'un côté, la douceur, la persuasion, l'Évangile de sainteté, de pardon et d'amour, des vérités oubliées et rajeunies qui portent en elles la rénovation morale, le salut des peuples et des individus; de l'autre, des habitudes séculaires, des intérêts et des passions haineuses, des supplices et des bûchers. Qui ne serait tenté d'être avec les persécutés contre les persécuteurs? Les premiers étaient en minorité; mais que serait-il arrivé si les rôles eussent été intervertis? Il ne nous en coûte nullement d'avouer qu'il se fût trouvé parmi les réformés, comme partout, des esprits étroits et intolérants qui eussent voulu imposer leur religion, et se fussent servis des armes jusque-là dirigées contre eux. Mais il faut constater, à la gloire de la nature humaine, qu'il y eût eu des exceptions, et que Marot, avec sa droiture d'âme et son horreur de toute compression, eût certainement été de ce nombre, comme le furent son ami Bonivard^, Castalion et Lhospital. Oublié-je le rôle agressif de nos pamphlétaires, et celui de Marot en particulier? — En aucune façon. Toute idée nouvelle est nécessairement agressive; elle doit, sous peine d'annihilation, combattre ce qu'elle nie et attaquer ce qu'elle veut détruire. Jésus a combattu la religion extérieure et légale avec une énergie et une véhémence qu'on n'a pas assez remarquées; et Marot, toujours sur la brèche, n'a fait, du moins en cela, que suivre l'exemple du Maître.
D'après M. Merle d'Aubigné, le curé Lecoq aurait prononcé en 1 5 3 î le discours évangélique qui fit sur le roi une impression si vive, que, selon M. Morley®, elle suggéra au poète l'idée de composer son Sermon du bon
(1) Œuvres de, Léonard Baulacre , l, 072. W Histoire do lu Réforme au temps de Calvin . Il, 107.
M. Kforley accepte la môme date sans indiquer son autorité, qui n'est probablement
autre'que M. Merle. L'historien génevois place également en 1 53 j la traduction des Heures de lu royne Marguerite, qui ne parurent qu'en
Cieriieni Marol and other studiess I, s>86.
130 POËTË DE COU H
pasteur. Cette date est erronée: la persécution était rigoureuse en i53i, et le roi n'eût point alors été entendre une prédication suspecte de nouveauté. De plus, Du Bellay, qui assistait à cette prédication, et a qui M. Merle donne, en cette circonstance, le titre d'évêque de Paris, ne quitta l'évêché de Bayonne pour celui de la capitale qu'à la fin de l'année i53â (H. Martin, Histoire de France, VIII, 176). Florimond de Bémond, qui a, le premier, parlé du discours de Lecoq, n'en indique point la date, et le père Maimbourg le range à bon droit parmi les événements de 1 533.
Sauf un assez court intervalle de terrible réaction, cette année et la suivante furent plus qu'aucune autre du règne de François Ier favorables à la Béforme, qui, soutenue par les professeurs du Collège royal, par les deux Du Bellay, par l'évêque de Senlis, confesseur du roi, par l'amiral Chabot de Charny, et, jusqu'à un certain point, par le roi lui-même, put concevoir un instant l'espérance du triomphe. Le monarque lettré haïssait l'ignorance et le fanatisme des moines et de la Sorbonne; mais l'austérité de l'Évangile répugnait à ses mœurs dissolues, et son esprit timide et frivole, que n'animait aucune conviction, le portait à trouver trop radicales presque toutes les réformes. Son projet de fusion du catholicisme et du protestantisme, souvent repris depuis, était purement chimérique, puisqu'il exigeait de chacune des deux religions l'abandon de son principe fondamental, savoir : la souveraine autorité de l'Eglise, d'un côté, et, de l'autre, la souveraine autorité de la Bible, ou le libre examen.
Durant tout le printemps de 1 5 3 3 , Marguerite fit prêcher Gérard Boussel au Louvre et ses prédications, si différentes de celles des moines, qui prenaient pour thème l'extermination des hérétiques , ou prêtaient à rire par des contes burlesques mêlés d'obscénités, furent suivies par des milliers d'auditeurs, pour lesquels il fallut à plusieurs reprises chercher un plus vaste local. La Sorbonne supplia le roi de faire cesser ces discours; mais, éconduite, elle lâcha la bride à ses plus fougueux prédicateurs, fit afficher des placards injurieux pour la famille royale, et publier une farce contre la reine de Navarre. Cependant l'un des plus dangereux énergumènes, Le Picart, fut arrêté, et le grand agitateur Béda, qui jetait feu et flamme contre tout ce qui s'opposait à sa domination, exilé. Le roi chassa de sa présence plusieurs théologiens, qui lui avaient été députés pour réclamer des supplices. Ils les demandèrent à la multitude par des placards sangui-
(1) Il avait déjà prêché le carême à Paris en i 532. ( M s. 1 , in-P\ fonds latin , Biblioth. nal.)
il aires, auxquels Marot répondit ^. Toutefois l'ordre ne fut point trouble, grâce aux mesures sévères que le roi avait prescrites pour la répression des voies de fait , avant de se rendre à Marseille, où il allait rencontrer le pape. Les prédications de Roussel et des moines augustins Courault et Berthaut gagnaient chaque jour des adhérents au culte nouveau, et Marguerite, leur protectrice, devenait de plus en plus odieuse aux fanatiques.
Le a 5 août, Berthold Haller écrivait à Bullinger : «J'ai vendu publiquement à Paris le Commentaire de Pellican. Toutes tes œuvres sont dans toutes les mains pieuses, mais en cachette. Gryphius a imprimé le Psautier de Zwingle, en supprimant le nom. Celui de Bucer se vend ouvertement^', w
On pourrait être tenté d'ajouter foi à l'inscription suivante : Nouuellement imprimé à Paris par Pierre de Vignolle, i533 , qui est à la fin de la Moralité de la maladie de chrestienneté , à treize personnages, en laquelle sont monstre: plusieurs abuz aduenuz au monde pour la poison de péché et l'hypocrisie des hérétiques. Y me vint mal à gré (anagramme de Matieu Malingre), — plaquette in-2/1, en caractères gothiques, précédée d'une autre sans date et sortie des mêmes presses : La venté cachée deuant (depuis) cent ans , jaicte et composée à six personnages , nouuellement corrigée et augmentée au ce les autoritez de la saincte Escripture; — mais le ton qui règne dans ces ouvrages, d'une controverse non moins violente que celle du Placard contre la messe (1 534), ne permet pas de penser qu'un imprimeur parisien ait osé les mettre sous presse. L'inscription finale n'est donc qu'une supercherie, assez transparente, du reste, et le soi-disant Pierre de Vignolle, de Paris, n'est évidemment que Pierre de Vinglo, de Neufchalel (3).
(1) Il y en eut deux à un jour d'intervalle : Dans l'exemplaire de la Bibliothèque du proie premier, contre les réformés en général, et testantisme, ces deux opusculos sont suivis de le second, contre Roussel en particulier. CVst plusieurs autres qui paraissent imprimés au sans doute ce qui explique pourquoi Ma rot fit même lieu :
deux réponses. i° Le livre des, marchons . fort vtileà tontes
^ Herminjard, 111, 75. gens pour congnoistre de quelles marchandises
W La vérité deuant cent ans attaque en on se doibl [farder d'estre trompe. Lequel a esté
particulier la transsubstantiation: nouuellement reueu et fort augmenté par son
premier auteur, bien expert en telle affaire. A la
Tu doibz estimer Antéchrist r À , , , , , . ' ,
lin : Acheuc de imprimer le pénultième lonr du
Tous artoercophagians (mangeurs de pain-vianuY),
~ . . . 1 ■ ■ mous de décembre looù. l'ierre de Vmme
Oui font entendre aux chnslians , 0
A raison du puant Enim ( hennin , la tiare) : avait PuWié' ,e 20 août 1 533' ,il première
Venez icy, c'est le chemin. . . . édition de ce livre , composé par le sieur Pan-
Tant ne se iotie chat à sa rate (sa souris) tapote (habitant partout, c'est-à-dire, par le
Que le presblre à sou dieu depaste, etc. sieur tout le monde, qui rappelle le Herr omnes
En octobre, les écoliers du collège de Navarre jouèrent une comédie où la reine de Navarre, transformée en furie, était représentée comme opprimant les malheureux et les innocents, après s'être laissé séduire par une mégère [Ma(p[istrum] Gcra[rdwn] , qui lui offrait un Evangile. La seconde édition de son Miroir de Famé pécheresse, qui avait paru sans nom d'auteur, fut même déférée à la faculté de théologie, comme suspecte d'hérésie. En revanche, le jour de la Toussaint, Nicolas Cop, récemment nommé recteur de l'Université, prononça dans l'église des Mathurins une harangue composée par Calvin (2), où était clairement exposée la doctrine de la justification par la foi. Accusé devant le Parlement, le recteur prit la fuite, ainsi que son jeune ami, qui fut caché dans les environs de iMantes, par les soins de Marguerite (3), avant de trouver un asile à Angoulême chez le chanoine Du Tillet.
Sur ces entrefaites, le roi, qui avait viré de bord dans l'intérêt de sa
de Luther), en même temps que la Moralité de la maladie , etc.
2° Une Confession de foy dont le titre manque , dédiée à un prince , qui est évidemment François Ier, et dont fauteur nous est inconnu. Certaines expressions de la dédicace empêchent de songer à Zwingle et à Calvin. Serait-elle de Farel? «Il plaira aussi à vostre sacrée maiesté de pardonner à moii audace et trop grande présomption , ce que iay attente de luy desdier cette petite confession.. . . Et pour ce que ie ne congnois nul en tout le monde qui ayme mieulx à souslenir la foy catholique que vostre royalle et 1res chrestienne maiesté, ie me suis enhardy et auancé de luy présenter ceste mienne dernière confession, laquelle iay faicte en noslre vulgaire francoys, affin que ceuix qui n'entendent point le latin puissent congnois! re ma dernière sentence sur les articles contenus en icelle, et affin aussi de oster la mauuaise suspicion que plusieurs auoient de ma doctrine. » Les neufs premiers chapitres ont pour titre: De Dieu; de Iesus Christ; du Sainct Esprit; de adoration ; de prédestination ; de lescripture saincte; de leglise; des ministres de leglise: du roy, etc.
3° Déclaration de la messe. Le fruict dicelle. l*a came et le moyen pourquoi} et comment on la
doibt maintenir. La fin manque. L'avis aux lecteurs, signé Cephas Geranius (Pierre Herhe), prouve que l'ouvrage est de Pierre Viret, et non de Farel , à qui la France protestante Y attribue. Le début de la préface indique clairement ce qu'il faut entendre par la conservation de la messe : «Nous auons la parole des prophètes ferme , à laquelle vous faites bien de regarder comme à la chandelle luysante en vng lieu obscur,» etc. L'auteur, du reste, le dit nettement à la fin de l'ouvrage. Nous empruntons la citation suivante, qui n'a certes rien d'attique, à l'exemplaire gothique de M. Gaiffe : Déclaration sixiesme de la cause et pourquoy on doibt maintenir la messe :
«La cause est euidente, puis que tant de fruict elle produit. Nest-ce pas vne source de soupe grasse? Nest-ce point vne bonne vache à laict? Et qui oneque vit telle truye, qui tant ayseement, tant doulcement et grassement ayt nourry tant de cochons ?»
M Megœra , quo nomme ad magistrum Gerardum alludebatur (lettre de Calvin à Daniel, 1 5 3 3 , apud Herminjard , III, 107).
(2) Elle se trouve en entier dans le dixième volume des Opéra Calvini.
^ Les Marguerites de la Marguerite des princesses, Paris, 1873, in-18, I, p. xj.
politique, revint de Marseille, apportant des bulles de Clément VU contre les luthériens et la conclusion du mariage de l'héritier du trône avec la nièce du pape. A peine arrivé à Lyon, il ordonna au parlement de Paris ( 1 o décembre) de procéder avec la dernière rigueur contre les hérétiques. Plus de trois cents furent arrêtés avant la fin du mois, et quelques-uns livrés aux flammes. Roussel, Berthaut et Courault (J), qui ne tenaient plus que des réunions privées, furent emprisonnés.
Puis, tout à coup, un nouveau revirement s'opéra dans l'esprit du despote, qui semblait prendre à tâche de donner le spectacle d'une versatilité tenant de la démence. La découverte d'un pamphlet, dans lequel il était diffamé par les sorbonistes bannis, et l'impudence de Béda, qui demandait (q janvier 1 5 3 4 ) que l'enseignement des langues hérétiques (l'hébreu et le grec) et l'interprétation de la Bible fussent interdits aux savants professeurs du Collège royal, rallumèrent sa colère contre les obscurantistes. 11 fit saisir et enfermer Béda, Le Picart et Leclerc, comme criminels de lèsemajesté, et signa, le 97 janvier i534, un traité avec les luthériens allemands. Peu après, Marguerite obtint que Roussel, Courault et Berthaut fussent mis en liberté (mars), mais avec défense de prêcher et de lire; le roi, revenu à son projet de réforme modérée, entra en correspondance (juillet) avec le moins radical des réformateurs, Mélanchthon, qu'il voulait faire venir à la cour, et, le ier août, il le fit prier par son ambassadeur, Guillaume du Bellay, de dresser une profession de foi qui pût être soumise aux théologiens français. Le placard contre la messe, affiché au mois d'octobre, rejeta de nouveau le monarque dans une voie tout opposée, et fut le signal des supplices les plus atroces.
C'est donc pendant le carême de 1 5 3 3 que le roi, suivi de toute la cour, se rendit à Saint-Eustache pour entendre le curé Lecoq. Au lieu de soutenir la présence réelle de Jésus dans l'hostie à l'aide de toutes les subtilités scolastiques, celui-ci ne fit que développer, à ce propos, avec une éloquence persuasive, ce passage de saint Paul : Cherchez les choses qui sont en haut, où Christ est assis à la droite de Dieu (Coloss. m, 1), et s'écria plusieurs fois pour résumer sa pensée : Sursum corda, sursum corda! Le roi, vivement ému et croyant avoir rencontré l'homme qui convenait à son
(|) Deux aujjustins, dont l'un était Courault, qui prêchait à Saint-Sauveur, avaient comparu devant la Sorbonnc, le a 6 novembre,
pour rendre compte de leurs prédications. ( Ms. 99'io, in- fol. fonds latin, Bibliothèque nationale.)
m POÈTE DE COUR
dessein, pria l'évêque de Paris de lui amener Lecoq, avec lequel il eut une entrevue secrète. Mais le prédicateur se montra plus hérétique qu'il ne fallait, et fut renvoyé devant une commission d'examen, qui obtint facilement sa rétractation.
Déjà Marguerite et son poëte s'étaient efforcés bien des fois de faire pénétrer dans le cœur de François Ier les principes de l'Evangile; Marot crut le moment propice pour une nouvelle tentative. Les destinées de la France dépendaient en grande partie de la résolution du monarque, dont l'exemple eût entraîné vers le protestantisme bon nombre de ses sujets (,). Avec son invincible besoin de lumière et sa moralité profonde qui resserrait les liens de la famille, la Réforme restait ouverte au progrès; c'était donc une forme religieuse éminemment supérieure au catholicisme, qui nie le mouvement parce que son idéal est tout entier dans l'immobilisme et le passé. Basée sur le libre examen , elle allait développer l'individualisme et l'esprit d'initiative, former des volontés énergiques, des caractères fortement trempés, qui iraient droit au self-govemment ; elle apportait, en un mot, tout ce qui manque aux races latines catholiques (2), tout ce qui pouvait les préserver de la décadence, peut-être irrémédiable, où les a précipitées l'Inquisition, qui tua le sens moral en même temps que l'hérésie, et jeta les âmes soit dans un bigotisme servile et effréné, soit dans une incurable incrédulité. Si Marot n'apercevait pas distinctement toutes ces conséquences de la Réforme, il comprenait au moins que le catholicisme avait perdu sa séve religieuse, qu'il avait fait son temps et ne pouvait plus être qu'une entrave, une plaie qui rongerait la France, en la maintenant dans le formalisme et dans les ténèbres de l'ignorance et du despotisme intellectuel. Aussi s'empressa-t-il de rimer un sommaire des doctrines évangéliques , et de le présenter au roi sous le titre de Sermon du bon pasteur et dumauuats, pris et extraict du dixiesme chapitre de sainct lean®.
Négligeant la controverse et la théologie spéculative, de même que ce qui concernait la forme extérieure du culte, Marot resta sur le terrain ex-
[> «Luther, dit Florimond de Réiftond, ne demandoit qu'à crocher ce prince, s'asseurant d'attirer le reste de la France avec luy.» C'est dans ce dessein que Zwirigle lui dédia son Commewtarius de vera <>l J'alsa religione et sa Brcvis et clara jidei exposilio , écrite à la sollicitation do l'ambassadeur de France en Suisse,
Louis Maigret. (Calvini Opéra, t. III, p. ix.)
(2) Voir la très-remarquable brochure de M. Emile de Laveleye : De l'avenir des peuples catholiques. Etude d'économie sociale, Pans, Sandoz et Fischbacher, 1875, in-8°.
® Opuscule mis à l'index par la Sorbonno à la lin de l'année l5&9 (vieux style).
clusivement biblique, et mit en lumière les points capitaux de l'enseignement de saint Paul : incapacité de l'homme à faire le bien, élection à vie, divinité de Christ, satisfactio vicaria , sang expiatoire, puissance de Satan et, par-dessus tout, justification par la loi. Bien que le titre de cette composition, dans laquelle foisonnent les citations bibliques puisse avoir été emprunté au Sommaire d'aucuns lieux, etc., de Farel^, les deux ouvrages n'ont pourtant rien de commun que les principes fondamentaux. Pour écrire le Sermon, véritable résumé du Nouveau Testament, il fallait savoir par cœur celui-ci et une bonne partie de l'Ancien. Malheureusement ce morceau manque de verve et d'élan: il est si peu poétique qu'on le prendrait aisément pour un sermon réel et authentique, versifié de mémoire^. En voici le début et quelques fragments :
Près de Paris, vostrc grande cité, Sire, ie fus, le haresme, incité D aller aux champs entendre le propos Jean, x, 11. Du bon pasteur, ay niant Tayse et repos De ses brebis , lequel paist mesmement Le sien b estait par bon nourrisse ment.
(1) L'édition d'Auguis n'en indique (et souvent d'une manière inexacte) que soixanteneuf, dans cet opuscule de dix-neuf pages in-i 8 ; mais il y en a bien davantage.
(-) Deux chapitres du Sommaire sont intitulés : Des faux pasteurs et Du bon pasteur.
Nous ignorons, n'ayant pas vu la Brève et claire exposition de la foi chrétienne , de Zvvingle, parue en latin dès i53o, si Marot s'est aidé de cet ouvrage.
^ Le Sermon intitulé : Bergerie du bon pasteur, etc., dans les Psaumes de i5A6 (voir Bibliographie, n° 21 bis), y est précédé d'une pièce et suivi d'une autre que nous n'avons pas vues ailleurs, et qui ont bien l'air d'être de Marot. Les voici :
Lecteur bening , qui, selon conscience, Pculx de ceste œuure en vérité iuger, Ouure par foy l'omit de ta sapience, Pour loz et bruicl à l'Esprit adjuger . Car c'est ecluq qui seul pcult exiger Le bien compris à l'amure d'efficace.
luges en doncq selon la tienne grâce Par viue foy opperante et entière.
Et puis remelz, par charité en face, L'œuure de Dieu en parfaicte lumière.
Prions donc Pieu qiw Francoys , nostre roy,
L'vng des esleuz , fermement ie le croy,
Puisse régner au ciel, et en la terre
Bien longuement , sans iamais auoir guerre ;
Mais s'aulcuns sont de son bien ennieux ,
Qu'il soit sur tous prince victorieux,
Voyant Messieurs ses beaux nobles eufans
Par leur vertu au inonde triumphantz ,
Et qu'auec eux de paradis hérite
La précieuse et noble Marguerite.
La foy sera la clarté, ie me vante ,
Comme aux sages estoit l'estoilc urdanle ,
Pour les conduire en leur bonne querelle .
Et en lu fin uyent vie éternelle;
Priant aussi Dieu pour noz sonueraiiis ,
Eu n'oubliant les deux princes lorrains ,
ConsequemmerU le bon conseil royal ,
Les haultz seigneurs grand maistre et admirai :
(Juc Dieu leur donne heureuse et telle vie,
Comme Hz auroyent de souhaiter enuie.
POÈTE DE COUK
Lors vng ïen vey sur vng tertre monté, Que charitable amour auoit dompté, Songneusement gardant son petit nombre.
Qui la estoit tappi à terre en V ombre. Et le paissoit de VEscripture saincte , Disant ainsy , par parole non faincte :
Luc, xi i, 3a. Petit troupeau, vous rVauez doncq plus cure D'estre repeu de l'humaine pasture , Aya7tt ouy la ioyeuse nouuelle
Jean, vi, 5i. De ce pain vif qui rend lame immortelle,
Jean, vi, 33. Du hault du ciel icy bas descendue,
Pour estre à tous les humains espandue; Qui vous a faict ce hault bien et cest heur D'ouyr la voix de vostre bon pasteur.
Qui est entré dedans la bergerie
Jean , x , \. Pour le salut de la brebiz perie. . . .
Jean, vi, Uk. A luy auez esté tiré du Pere ,
Pour aller voir ce pasteur, vostre frère , Ne plus ne moins que si fussiez Veslite
iïuhés. i, h. Quil a voulu choisir et sans mérite. . . .
Escoutcz doncq le pasteur débonnaire,
Malth. xi, 29. Puis qu'il nous est tant doux et salutaire;
Matth. xv. Car Dieu commande exprès de Vescouter, Et aultre esprit contraire rebouter.
0 charité, 0 bonté indicible!
Te comparer à aultre est impossible.
Rom. \, 7. Où est Vamy, que tant bon on reclame, Qui pour Vamy voulust bailler son ame?
Ou est Vamy, ou soit vif ou soit mort, Qui à Vamy baille vie pour mort?
Où est le roy qui veuille concéder Grâce, où nulli^ ne vient intercéder, Et permettant que tout criminel homme , Humilyé, s'adressast vers luy, comme Feroit celuy qui a bien mérité Quelque grand bien pour sa dextérité?
1 Nul.
Las! trop s'en fault qu'il se vueille cacher; Mais quoi/! il vient ses ennemis chercher Actes, ix. Pour les sauluer, lorsqu'ils luy font outraige, Ainsy qu'auons de sainct Paul tesmoingnaige , Qui fust receu vaisseau d'élection, Faisant des saincts la persécution. . . .
Jean, iv. Tu ne cherchois rien moins, Samaritaine ,
Que ton salut, allant à la fontaine.
Et toutesfois par luy tu fus cherchée, Dont ta grant' soif fust d'eau viue estanchée. . . .
Or pour purger ses œuurcs vicieux ,
Trouue l'on point vng onguent précieux?. . . . Hébr. ix, 22. — Non, que le sang du Saulueur Iesus Christ,
Qui a esté pour nous lauer proscrit
Et immolé, tendant en croix ses mains, Ésaïe, i. Monstrant porter les peschez des humains.
— Se vend-il point tant aux grans qu'aux petits ?
— Non; mais se donne à vng chascung gratis Celuy qui a pleinement satisfaict
Rom. vi, 10. Pour le péché que point il n'auoit faict;
Et n'y auoit remède qui valust
Que celuy là , pour mous donner salut.
Actes, iv, 12. Par aultre nom, tant soit-il esprouué,
L'homme ne peult iamaiz estre saulué;
Si le salut fust venu d aultre lieu, Gai. h, 2 t. Mort pour néant seroit le fils de Dieu.
Sainct Paul ce poinct clerement nous decœuure , Wom. iv, (>. En assurant qu'il ^ ne vient de nostre œuure; Rom. m, 25. Mais de la foij, qui l'homme iustifxe,
T ant soit meschant , si en Dieu se confie ,
Soy dejjiant de soy et sa vertu,
Que ne luy fault estimer vng festu;
Car ayant faict tout, selon l'Euangile Lac,xvui, io. Dites : le suis seruiteur inutile. Gai. v, (». Parlant de foy, i'entens de la foy viue,
Laquelle n est vers son prochain oysiue. . .
,[> Le salut.
138 POETE DE COUK
Doncq est besoin que Varbre et sa racine Matlh. vu, 17. Soit rendu bon par la grâce diuine,
Premièrement qu'il puisse aulcuns fruictz faire ,
Qui sujfisans soient pour à Dieu complaire. . .
Doncques , brebis , par ceste viue foy, Rom. xiii, 10. Duytes serez à parfaire la loy, Matlh. xxvii, 37. Qui est aymer Dieu cVvne amour extresmr
Et son prochain ainsy comme soy mesme. . . Rom. 1,17. Par ceste foy viue le iuste vit. . .
I Cor. m, i(». Par foy, de Dieu vous estes le sainct temple,
Qui doit montrer a chascung bon exemple. . .
Par ceste foy, les bienheureux Jldelles Éph. vi, il. Sont tous armez, non point d'armes chamelles.. . Ps. lxxxii, (>. Par ceste foy, vous estes tous faictz dieux, Rom. vin, 17. Et fils de Dieu et héritiers des deux. Nom. ix, 8. Par ceste foy, enfans cV adoption,
II Pierre, 11 yiû. Iadis enfans de malédiction.. . Matlh. v, 11. Pour ceste foy, serez persécutez,
! Jean, m, i3. Hays du monde, à mort exécutez,
Ainsi que fut vostre pasteur et mai s lie,
Puis que voulez en sa prairie paistre.
Tel est des siens la mercq W et le vray signe,
Rom. xi, 38. Duquel ne fut et nest le monde digne.
Ceux qui feront de vous telle iniustice
Jean, wi , .*). Penseront estre® à Dieu vray sacrifice; Mais en estant de son dire recors,
Matth. x, ;i8. Vous ne craindrez ceulx qui tuent les corps. Trop bien celuy qui tue corps et ame. . .
Il Pierre, 11, 1.
Tile, m, 10.
Par ceste foy , nul naura fantasie Suyure le monde, ou secte, ou hérésie Qui est à Dieu abomination; Ains vous F aurez en detestation; Car suyure Jouit la règle et loy de Christ, Ainsi qu'il Va baillée par escript. . .
|J La marque. des divins enseignements. Aujourd'hui qu'on
(2) Que la persécution est, etc. ne brûle plus les hérétiques, il nous est facile
(r> Marot ne se croit donc point hérétique. d'accepter ce titre et de dire : L'hérésie, c'est
L'hérésie, pour lui, c'est tout ce qui S'écarte la vérité.
Si Marot n'a garde d'oublier ce que François Ier trouvait sans doute de meilleur dans tout le Nouveau Testament, savoir : le passage où saint Paul recommande l'obéissance absolue à la royauté, il ne sépare pas du moins les droits des monarques de leurs devoirs, et met même ceux-ci en première ligne :
Par ceste foy, empereurs, roys et princes
Visiteront leurs pays et prouinces ,
Pour empescher que le poure pupille Ex. xxn, a 2. Gredé ne soyt, ne la vefue débile,
Et que le sang de l'humaine innocence, Apoc. m, 10. Pour qui l'Esprit demande à Dieu vengeance.
Ne soyt au glaiue exposé et submys
Par f aulx tesmoins et de Dieu ennemys.
En ceste foy, l'homme s'humiliera,
Et à chascung seigneur obeyra , I Pierre;, n, 1 3. Premier au roy, comme au plus excellent.
Puis aux seigneurs tout à Vequipolent;
Car à chascung fault rendre son honneur,
Soit roy, ou duc, ou prince, ou gouuerneur.
Ce sont ceux là que Dieu a enuoyés,
Pour reprimer les mauluais desuoyés ,
Non pour les bons, si non pour leur louange.
Consequemment ne trouueront estrange Matth. xxn, ai. De bien payer leur tribut loyaument,
Comme de Dieu est le commandement; [{oui. xiii, 2. Et qui résiste au roy, à sa puissance.
Résiste à Dieu et à son ordonnance;
Car le roy est d'ordonnance diuine,
Qui veult que tout subiect vers luy s'incline 1 1 .
Ceste foy là nous asseure et exhorte
Comme la mort est de vye la porte;
Celle qui eut sur tous humains victoire
N'est maintenant quvne porte de gloire.
il y a uno antre école hujjucnok: que celle 'I'! Marol, Calvin, etc., qui prêchent l'obéissance passive à la royauté; c'est celle «I'1
Zwingle, Knox, Hubert Languet, Hotman, dont les doctrines politiques n'ont |>;is élé dé passées par le libéralisme «lu xi\r siècle.
IZiO POËTE DE COUK
D'autant que mort, estoit nostre ennemue, D'autant elle est tresdesirable amye.
Mort ii occis t plus; mais elle nous faict viure Et de prison en liberté nous Hure
Heureuse mort, ton dard n'est que la clef Pour aller veoir Iesus Christ , nostre chef. . . Benoiste mort, ainsy te fault nommer, Nul ne deburoit sonffryr les morts blasmer Le doulx ejfect de ton vrgent office, Lequel nous est nécessaire et propice; Les morts, ce sont les ténèbres du mande, Esquelles tant d'obscurité abunde, Qu'elles n'ont sceu la lumière comprendre, Pour le chemin de leur salut entendre.
Peintres francois, aduisez a ce poinct; Quant a la mort , ne me la peignez point , Comme on soidoit, ainsy laide et hideuse; Mais faictes-la plus belle et gratieuse Que ne fut oncq ou Heleine , ou Lucresse. . . . . .pindez-la, que triumpher nous face, \ous faisant veoir Iesus Christ face à face.
Veoylà de quoy ses ouailles paissoit
Le bon pasteur, voyre et les engraissoit
A veuë d'œuil spirituellement ,
Tant que n'auoient faim ne soif nullement,
Et receuoient don d'immortalité ,
Participant à la diuinité.
D'autres ïen vey faisant les chatemites, Par le dehors aussi simples qu'hermites;
(l) La reine de Navarre, qui poussait le mysticisme jusqu'à faire chanter un Te Deum le jour de la mort de son fils (Noël i53o), et qui crut avoir été avertie de l'approche de sa mort par une apparition qui lui présenta un bouquet de fleurs, en lui disant: Bientôt! a imité ces vers dans ses Marguerites de la Marguerite des princesses, Lyon, 16/17, in-8° :
Pour estre bien vng vray chrestien , Il fault à Christ estre semblable. . .
De la mort fault estre vainqueur, Et la treuuer plaisante et belle ; Mesme l'aimer de meilleur cueur Que l'on aime chose mortelle; S'esiouir en mélancolie, Dans tourment dont la chair se deult{se plaint) ; Aimer la mort comme la vie. . .
Ah! ne fait pas le tour qui veult.
ET POETE DE LA REFORME. \k\
Mais ie me double, et à ma J'antasie,
Que là estoit cachée V hypocrisie . . .
Hz nourrissoient leurs grans troupeaux de songes,
7)'ergo, cPutrum, de quare, de mensonges;
Et de cela Hz faisoijent le pain bis,
Que bien amoyent leurs seduictes brebis.
Mais de maigreur estoyent enlangorces; Osée, iv, 10. Plus en beuuoyent, plus estoijent altérées:
Plus en mangeoyent, plus en vouloyent manger;
Et Vame et corps estoijent en grand danger.
Et ne scauroient ennemis estrangers
Pis les traiter que faisoyent leurs bergers, Matth. xm, ih. Qui, soubz couleur de longues oraisons,
Le plus souuent deuorent leurs loijsons W ;
Et croy, si mieux de près les aduisez , Matth. vu, i5. Que veoirez loupz en brebis desguise z.. .
Jacques, iv, 6. Des saiges Dieu la sagesse repreuue,
Et des petits l humilité apprenne ,
Ausquelz il a ses secrets reuele: , Matth. xi, 20. Quil a cachez aux saiges et celez;
Car son esprit point ne reposera Psaume xxv, 9. Que sur celuy qui humble et doulx sera.
Les saiges ont leur Dieu crucij'yé,
Et son parler diuin falsifyé.
Tous les haultz j'aietz des sept saiges de Grèce,
Et de Brutus , lequel vengea Lncresse,
De Publius et de Pompilius,
De Marc Caton, censeur, et Tullius^\
De tous les Grecz et de tous les Homains ,
Qui ont tenu le monde soubz leurs mains ,
W Guy de Roye, archevêque de Sens, qui composa en 1 388 le Liure de Sapienee, imprimé à Genève en 1 678, tenait déjà le même langage : ^Las! le monde est tout plain de prestres, et il y en a peu qui veullent diie^a parolle de Dieu.. . Us sont vestus de la laine des brebis de Nostre Seigneur, et manguent la chair, et puis les laissent mourir de faim sans repaistre de la parolle de Noslre Seigneur.
comment ils en sont tenus. De laquelle parolle plusieurs ne scauent gaires; mais vont en lauernes et boiuent et gormandent, et souncnl se entrebaltent, et viuent luxurieusement.n ( ( Ouvres de Baulacre , 1 , 662.)
Voir sur le même sujet Lu déploration de VEglwe, de Jehan Bouchet, dans le Bulletin, V, 266.
W Cicéron.
Rom. \iv, a3. Sont inutilz , comme estant faicts sans foy,
Mais pour leur gloire et pour l'amour de soy^.
Sainct Paul, estant de son dire croyable, Philip, m, 6. Dict : Vay vescu des hommes incoulpable ,
Iouxte la loy, n ayant de Christ notice.
Et quand il fut certain que la iustice Pliilip. m, 7. Venoit de foy, de luy soy dejfyant,
Ces œuures là il reputa fyant^2;,
Qui luy semblaient auparauant si belles ;
Mais ce nestoient que vailles estincelles.
Pourquoy cela? — Faictes estoient sans foy,
Mais pour sa gloire et pour F amour de soy.
Vouloir qu'on peigne la mort
plus belle et gra lieuse Que ne fut oncq ou Heleine, ou Lucressv ,
c'est une idée étrange, qu'on a déjà entrevue dans maintes autres pages du poète, et qui ne permet pas d'éluder cette question délicate : jusqu'à quel point Marot fut-il mystique ?
Pour essayer de la résoudre, rapprochons le Sermon du Miroir de Famé pécheresse de Marguerite. Il semble, au premier abord, que cette dernière composition, que la Sorbonne accusa d'hérésie à bon droit, parce qu'elle repose tout entière sur le dogme de la justification par la foi, aurait pu être écrite par Marot; mais bientôt apparaissent des traits qui indiquent deux [joints de vue religieux fort différents.
!,) Cela est très-biblique , très-paulinien , sans aucun doute ; mais combien Zwingle, qui portait en lui «la plus large pensée et le plus grand cœur de la Réformation ,n est plus évangélique et plus chrétien, lorsqu'il dit à François Ier, dans la Brève et claire exposition de lafoichretienne (1 53o) , que, «s'il gouverne sagement les Etats à lui confiés de Dieu, v il verra Dieu dans le ciel «en compagnie de tous les bommes saints, prudents, fidèles, vertueux et magnanimes, qui ont été depuis le commencement dos temps, "i savoir : les apôtres, les patriarches,
les païens eux-mêmes, Socrate, Aristide, Caton, Hercule, Thésée, etc. (H. Martin, Histoire de France , ke édit. VIII, 16S.)
Luther a écrit quelque chose du même genre.
«Cicéron, dil-il, montra une grande sagesse; ce qu'il a souffert et accompli est considérable : j'espère que Dieu sera propice à lui et à ceux qui lui ont ressemblé; mais il ne nous appartient pas de rien affirmer à cet égard. v (Propos do table, p. 36g.)
'® Fiente?
ET Pat TE DE LA RÉFORME. 143
Après avoir outré la doctrine de l'impuissance de l'homme à taire le bien, Marguerite n'échappe point à l'exagération- de celle de la grâce et de la satisfaction opérée par Jésus. De là résulte une piété qui consiste surtout en transports d'amour, qui manque d'énergie et reste passive, parce qu'elle affaiblit le sentiment du péché, dont elle a trop peu senti l'aiguillon. Marot, au contraire, insiste avec force, comme saint Paul, sur la nécessité des bonnes œuvres que doit produire la foi ; la vie chrétienne est pour lui un combat : l'homme doit renoncer à lui-même, lutter contre le péché, c'est-à-dire agir, se sacrifier, s'il le faut, au triomphe de ses principes. Le Miroir est rempli de raffinements féminins, quintessenciés, que ne dépasseront pas, dans un autre genre, les précieuses de l'hôtel de Rambouillet; les images évangéliques y sont pressées, mêlées, retournées, jusqu'à perdre leur sens primitif, défauts étrangers à Marot. Enfin, Marguerite reste catholique par le culte de la Vierge, avec lequel a rompu xMarot, et se console par la réception du corps très digne et sacré sang de Jésus, sur lesquels Marot garde le silence.
Citons quelques exemples. Le but auquel tend l'auteur du Miroir, c'est
que chascung puisse voir Qu&W faict le don de Dieu, le Créateur, Quand il luy pîaist iusti/ler vng cueur. . . Ainsi le don^ que libéralement Le Créateur donne au, commencement Wha nul repos, qu'il riaijt déifié Celuy qui s'est par foy en Dieu fié.
Psaume lxxxi. 0 F heureux don, quifaict l'homme Dieu cslre Et posséder son tant désirable estre!
Helas ! iamais nid ne le peult entendre, Si par ce don nha pieu à Dieu le prendre. Et grand' raison ha celuy d'en douter, Si Dieu au cueur ne lu y a J'aie t gouster.
Cette espèce de déification de l'homme par la foi, très-dangereuse à plusieurs égards, ne trouve son correctif que dans le mot si vrai de Pascal : Qui fait l'ange, fait la bête,
^ Ce (juo. — (l>) C'est-à-dire la foi.
\hh POETE DE COUR
La simple et profonde parole de Jésus : Celui qui fait la volonté de mon Père céleste, celui-là est mon frère et ma sœur et ma mère, ne suffit pas à l'imagination désordonnée de Marguerite. Elle répond à Dieu ou à Jésus, qu'elle confond constamment :
Mais, Monseigneur, si vous estes mon Pere, Puis-ie penser que ie suis vostre merc ? Vous engendrer, vous par qui ie suis faite?. . . Doncques, sans peur, nom de mere prendray. Mere de Dieu, douce vierge Marie, Ne soyez pas de ce titre marie.
Nid larrecin ne fais ny sacrilège, Rien ne pretens sur vostre priuilegc. . . Mon fih , mon Dieu , o lesus , quel langage ! Et pere et fille , o bienheureux lignage ! Que de douceur, que de suauité Me va causant ceste paternité !
Là-dessus, le célèbre jugement de Salomon revient à sa pensée; elle s'écrie qu'elle a été mauvaise mère :
Car vous ayant conceu et enfanté, Sans vous garder, ie me suis endormie, Et donné lieu a ma grande ennemie, Qui, en la nuit d'ignorance , en dormant, Vous a robbé^ près de moy ; finement , En vostre lieu, ma mis le sien tout mort ^.
Non contente d'être à la fois sœur et mère de Jésus, elle veut être aussi son épouse, sa colombe, suivant les images du Cantique des Cantiques, pour donner une nouvelle forme à ses épanchements pieux. Puis elle tombe dans le galimatias de son maître Briçonnet :
Amour, amour, vous auez fait l'accord, Faisant vnir à la vie la mort.
Mais l'vnion ha mort vinifiée.
Vie mourant d'amour vérifiée,
Dérobé.
'* Par cet enfant de la mauvaise mère, Marguerite .entend le péché.
Vie sans fin ha fait nostre mort vive.
Mort ha donné à vie mort naïuc.
Par ceste mort, moy morte recois vie,
Et au viuant par la mort suis rauie.
En vous ie vu, quand en moy ic suis morte;
Mort ne m'est plus que d'vne prison porte.
Vie m'est mort; car par mort suis viuante. Vie me rend bien triste et mort contente. 0 quel mourir! qui fait mon ame viure , En la rendant par mort de mort deliure , Vnie à vous par amour sy puissante, Que sans mourir elle meurt languissante.
Il y a encore toute une page du même genre.
Le plus grave, nous l'avons déjà indiqué, c'est qu'à force de subtiliser la justification par la foi en Jésus, Marguerite oublie l'amertume du péché :
. . . Croyant de luy 1 la grand' vertu , Enfer, péché, ie n estime un festu.
De quoy me nuit péché, si non de mieux Monstrer mon Dieu miséricordieux , Fort et puissant, entièrement vainqueur De tout le mcd qui est dedans mon cueur? Si mon péché pardonné est la gloire De mon Saidueur, pareillement puis croire Qu aussi la mienne est en ce augmentée, Puis qu'en luy suis insérée et entée. . . . Et vous, péché, qui à damnation Voulez tirer tous sans remission, Vous nous seruez dUesperon et deschclle Pour atteindre Jérusalem la belle.
Elle ne tire pas la conclusion pratique de celte malsaine élucubration ; mais que d'autres l'ont fait et ont dit: Péchons, afin que la grâce abonde! F!st-il besoin d'ajouter qu'il n'y a rien de pareil chez Marol?
Malgré sa nature tendre, rêveuse et mélancolique, et bien qu'il lut le
l; Dp Jésus.
fils en la foi de Marguerite, c'est-à-dire qu'il ne soit arrivé à l'Évangile que par le mysticisme, et qu'il en ait toute sa vie gardé l'empreinte, Marot était au fond le contraire d'un mystique : il n'eut ni l'ascétisme des uns, ni le libertinage des autres, ni la honteuse faiblesse de Briçonnet,
et sut éviter l'inconséquence et les accommodations de Lefèvre d'Etaples et de Marguerite, pratiquant la Messe à sept points^, qui n'avait plus de catholique que l'apparence et le nom. Il a renoncé, dès i52y, et peut-être plus tôt, au dogme capital du catholicisme. La messe, on l'a vu plus haut, n'est plus pour lui qu'un spectacle, comme les autres cerimonies tant belles de l'Eglise ('2), vanitez pures devant Dieu. S'il ne la tourne point en ridicule et ne la traite pas d'idolâtrie, comme faisait Farel, c'est par respect pour les droits de la conscience d'autrui; mais cette tolérance ne l'empêche pas de participer au nouveau culte, là où il peut être célébré, et de le doter du chant sacré qui lui manquait.
Il y a cependant en lui quelque chose de mystique, une façon originale d'envisager la mort et la communion avec Dieu. Privé du culte public, qui eût pu donner un autre cours à ses besoins religieux, assailli par une persécution presque continuelle, pauvre, banni, séparé des siens, toujours errant, il sent mieux que personne le néant des biens d'ici-bas; dans l'excès de ses maux, il aspire au ciel, il soupire après le monde à venir, il aime la mort, qui le délivrera de tant de misères et du péché. Les afflictions lui apparaissent, ainsi qu'à saint Paul, comme une preuve de l'amour divin, qui veut le détacher de la terre; il s'efforce de les accepter volontairement, d'être joyeux dans l'affliction :
. . .le ne veulx supporter seulement
Ennuy et mal que tay présentement;
Et qui plus est, pour plaire à mon espoux^K
Si à mes maulx donne rengagement,
Ce me sera agréable et bien doitx^.
( Lo Riche en pourelé.)
(,) Voir la France protestante , MU, 9^7.
(2) Colloque de la vierge mesprisant mariage. •
(i) Christ, représenté par saint Paul comme l'époux de l'Église.
v Briçonnet parle hien d'autre sorte :
r* Madame, écrit-il à Marguerite, qui est en désert, en désert est abymé, cherchant désert et ne poult trouuer, et quand le treuue, est pardessus empesché, est mauuais guide pour guider aultruy hors du désert, et le conduyre au désert, désiré. Désert l'affame de faim mor-
Cette vie intime, cachée avec Christ en Dieu, l'un des caractères de la piété vivante et profonde , est sans doute une précieuse consolation et une grande force, et l'âme pieuse éprouve le besoin de s'y retremper fréquemment; mais elle a aussi ses dangers : quiconque s'y plonge tout entier et s'y endort, finit par oublier le réel, devient indifférent à tout ce qui est extérieur, tombe dans un subjectivisme sans frein, qui aboutit à l'extase, et parfois au mépris de ce monde et des devoirs qui lui donnent toute sa valeur. C'est un refuge; mais il en faut constamment sortir, si l'on veut poursuivre courageusement la bataille de la vie. Le mysticisme de Marot, qui ne dépasse point les limites évangéliques, et n'atteint pas même celles du mysticisme paulinien, n'a rien enlevé à la résolution de son caractère, ni à la virilité de sa conception du devoir; à peine pourrait-on dire qu'il explique quelque peu la licence de langage dont il ne se corrigea qu'assez tard. Encore ne sommes-nous pas certain que cette explication soit la plus plausible.
L'effrayante immoralité du siècle où le pape et les cardinaux prenaient plaisir à faire représenter devant eux des comédies de l'Arioste et de Machiavel, et qui vit réapparaître le mal contagieux qui emporta Léon X et François Ier devait nécessairement s'exprimer avec l'excessive liberté de langage qui distingue la plupart des écrivains de l'époque : Rabelais, Brantôme, Des Périers, Saint-Gelais, Béroalde de Verville, Eustorg de Beaulieu, Henri Estienne, Artus Désiré, d'Aubigné, etc. Les mœurs ont fait depuis un progrès tel, qu'il serait injuste de juger les indécences de Marot de notre point de vue, et sans le replacer dans le milieu où il
tifere , combien qu'il soit plein iusqu'aux yeux , appetant désir pour lassouuir et l'appauurir en pauureté. »
Marguerite, qui ne parvient pas à comprendre ce fatras, répond humblement : «La pauure errante ne peult entendre le bien qui est au désert, par faulte de cognoistre qu'elle est déserte, vous priant qu'en ce désert, par affection, ne courriez si fort que l'on ne vous puisse suiure. . ., afin que l'abysme par l'absente inuoqué puisse abysmer la pauure errante."» (Génin, Lettres de Marguerite.)
(|) On lit dans les extraits des comptes de dépenses de François I" : " Aux filles de ioye
suiuant la court, en don , tant à cause du boue-
quet qu'elles ont présenté au roy et de
leurs estraynes du premier iour de ce présent moys, ianuier i5.'S8, ainsi qu'il est accoustumé. . . : 90 liures.w (Cimber et Danjou, Archives curieuses de V histoire de Finance, Paris, i835, III, 98.)
Voir aussi Cullerier, De quelle maladie est mort François Ier? Brochure in-8°, 1 856.
L'indécence de l'époque se retrouve jusque dans le monument funéraire élevé à la mémoire du pape Paul IIÏ (César Canlù, La Réforme m Italie , II , y 1 0).
1/i8 POETE DE GOUH
vécut. Quelle honnête femme, par exemple, ne rougirait aujourd'hui d'entretenir avec une adultère des relations qui ne blessaient, paraît-il, ni la pudeur, ni la dignité de Marguerite de Navarre? La noble dame qu'Olhagaray nous montre penchée chaque matin sur la sainte Ecriture , celle dont Erasme admirait et aimait la chasteté , la tempérance et la piété, celle à qui Calvin écrivait (28 avril 1 5 /i 5 ) : «le cognois les dons que nostre Seigneur a mys en vous, et comment il s'est seruy de vous et vous a employée pour l'aduancement de son règne,» et dont Marot disait:
En chasteté elle excède Lucresse,
la pieuse princesse restée pure au milieu de la dépravation générale témoignait de la confiance et de l'amitié à la duchesse d'Etampes, maîtresse de François Ier; elle lui écrivait pour lui recommander deux serviteurs du roi, lui envoyait des vers où elle faisait le plus grand éloge de sa beauté, lui dédiait la Coche, l'une de ses meilleures poésies (Leroux de Lincy, préface de FHeptaméron, p. lxx). Calvin lui-même sollicitait en faveur de Th. de Bèze l'appui de la duchesse, par l'entremise de sa sœur, Mmc de Cany Il est vrai que c'était sept ans après la mort du roi, alors qu'elle se repentait, un peu tard, de ses égarements, et attirait à la Réforme, ou corrompait, suivant l'expression de Mézeray, un grand nombre de personnes.
Il n'y a plus lieu de s'étonner, après cela, que l'impure Célestine, «clair miroùer et vertueuse doctrine pour se bien gouverner l2\ •>•> ait été traduite par un familier du pape Jules II et dédiée à l'illustrissime dame Feltria de Campo-Fregoso , ni que les contes de Boccace aient fait le charme de la cour de Navarre, ni que Marguerite les ait pris pour modèle, et qu'elle ait écrit avec Des Périers des nouvelles du même genre, en y ajoutant des réflexions sur la fragilité humaine et la nécessité d'implorer sans cesse le secours d'en haut. UHeptaméron n'est que la chronique scandaleuse de la cour, avec illustration d'homélies (3). «Cependant, dit M. Merle d'Au-
(1) A l'occasion d'un procès perdu par Bèzc contre M. de Sunistan, qui avait, obtenu par le moyen de la duchesse le prieuré de Longemeau, Calvin écrivait à Mme de Cany, en i552 : "•"Nous espérons bien que Madame vouldra beaucoup faire en nostre fa ueur.» (J. Bonnet , lettres françaises de Calvin, II, 338.)
(2) C'est ainsi qu'en parle Jacques de La- >ardin, en dédiant sa traduction à très-nobles et vertueux Jean de Lavardin, révérend abbé de l'Etoile, et Antoine de Lavardin, seigneurde Renay et Bœssov, ses frère et neveu.
® Grâce à son mysticisme, Marguerite put, selon M. Génin, « allier toute sa vie les idées
bigné personne, sauf les moines (flagellés çà et là dans cet écrit), ne songea, au xvie siècle, à se scandaliser de ses récits. » — «L'aimable théologienne , écrit à son tour M. Taine®, est petite-fille de Boccace et grand'mère de La Fontaine (3). Cela nous choque et n'est point choquant. Chaque siècle a son degré de décence, lequel est pruderie pour tel autre et polissonnerie pour tel autre..... Proportion gardée, Marguerite est délicate et décente;?? plus décente, ajouterons-nous, que les portails de quelques cathédrales et que les sermons de certains prédicateurs catholiques ses contemporains. C'est ce qu'ignorait La Bruyère lorsqu'il écrivit: «Marot et Rabelais sont inexcusables d'avoir semé l'ordure dans leurs écrits.?? Bien loin d'être choquée de VHeptaméron , Jeanne d'Albret, qui «suivait des craignans Dieu la trace, ??(4) et allait bientôt établir la Réforme dans ses États, engagea Claude Gruget à réimprimer plus exactement cette étrange morale en actions, voulut qu'on ajoutât au titre le nom de sa mère et accepta la dédicace de l'ouvrage ( 1 5 5 9 ) - Dans sa Comédie du pape malade, Th. de Bèze s'est servi d'expressions qui rappellent le cynisme du curé de Meudon (5), et certains passages de Calvin lui-même seraient aujourd'hui
religieuses et les idées d'amour mondain.» [Lettres de Marguerite , p. 72.) Il n'y a point d'exagération à dire de plusieurs historiettes de VHeptaméron ce qu'en dit la dame Oisille (Marguerite), la plus sage de la compagnie à laquelle on les raconte : «Le conte est ord et salle.»
M Histoire de la Réforme au temps de Calvin,
If, 242.
(2) Voyage aux Pyrénées, 3e édit. , p. 32 9 et 3a3.
(3) ]\|me (je Sévigné envoyait à sa fille les contes de La Fontaine (lettre du 9 mars 1672), et lui écrivait, le 26 mai suivant : «Ne rejetez pas si loin ces livres de La Fontaine; il y a des fables qui vous raviront, et des contes qui vous charmeront. »
La grande dame était bien du siècle de Louis XIV ; car elle jugeait l'immoralité moins dangereuse que l'hérésie. «Votre frère, écrivaitelle à Mn,e de Grignan (i3 mars 1671), entre sous les lois de Ninon :je doute qu'elles lui soient bonnet. Il y a des esprits à qui files ne valent
rien; elle avait gâté son père. 11 faut le recommander à Dieu : quand on est chrétienne , ou du moins quand on le veut être, on ne peut voir ces dérèglements sans chagrin.» Et le icr avril : «Mais qu'elle est dangereuse celte Ninon ! Si vous saviez comme elle dogmatise sur la religion, cela vous ferait horreur. Son zèle pour pervertir les jeunes gens est pareil à celui d'un certain M. de Saint-Germain, que vous avez vu une fois à Livry.»
^ Extrait d'un quatrain qu'elle improvisa, en visitant l'imprimerie des Estienne.
(5) Voir la scène qui commence ainsi :