‹ Clément V et Philippe le Bel: Charles Daremberg sur l'entrevue de Philippe le Bel et de BertrandChapitre 1 sur 4 · DIDIER ET G*S LIBRAIRES · texte numérisé non relu

DIDIER ET G*S LIBRAIRES

QUAI DBS AUOUSTIi^S, 35

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Monsieur, je me suis avancé un peu légèrement lorsque je vous ai promis communication des recherches dans lesquelles je réveillai et tranchai par la négative, il y a plus de dix ans, la triste et formidable question deTentrevue de Philippe le Bel et de Bertrand du Got à Sairit-Jean-d'Angely, avant l'avènement du dernier à la papauté. Je n'ai pu retrouver un seul exemplaire de ce travail, ou plutôt de cetteébauche, que j'avais d'ailleurs fort peu répandue, et qui n'eût guère profité à la mémoire de Clément V si'de plus impatients ou de moins réservés que moi ne s'étaient chargés, à leurs risques

et périls, d'accréditer mon opinion. Je dis à leurs

risques et périls,, par la raison qu'en la propageant ils crurent ne devoir pas me nommer, sachant peut-être que je n'aime pas le bruit : de sorte que, lorsqu'ils entrèrent en campagne et montèrent sur la brèche, mes arguments et mes conclusions à la main, je ne pus qu'être édifié de la rare abnégation avec laquelle ils assumaient sur eux la responsabilité d'une hardiesse dont, sans moi, ils eusèent été fort innocents, et d'une démonstration qui, après tout, pouvait bien n'être qu'un gros paradoxe *. Le véritable auteur, le seul coupable, se trouva à peu près supprimé, j'en conviens, mais la thèse n'en réussit peut-être que mieux : elle est passée aujourd'hui à l'état de lieu commun. Quoiqu'il en soit, comme je ne peux tenir ma promesse envers vous qu'en faisant un nouveau travail, je me résigne bien volontiers à cette tâche. Je suis sûr d'y prendre plaisir, puisque je la remplirai à votre intention. Je désire seulement que vous ne vous tiriez pas avec plus d'ennui de celle de me lire.

* Je dois excepter le savant et modeste abbé Lacune, de Saintes, qui, Tun des premiers , attacha de l'importance à mon travail et voulut bien m'en faire honneur, autant qu'il dépendait de hii. Ce n'est pas sa faute si je n*y donnai pas plus de développemcnls et si je me bornai alors à rébauéhe, que j'avais tracée, et (jui remonte à 1846.

Ce n'est pas à vous qu'il faut rappeler l'histoire de cette conférence qui eut lieu, dit-on, à Saint- Jean-d'Angely ou dans les environs, entre Tarchevêque de Bordeaux et Philippe le BeK lorsque ce prince, informé secrètement queTarchevêque^erait élevé à la papauté s'il était accepté par lui, voulu-t faire ses conditions avec le candidat, et, dans un mystérieux rendez-vous, acheta la conscience du futur pontife. Six conditions auraient été imposées au prélat, qui jura;, sur l'hostie consacrée, de les accornplir : l'absolution du roi et de ses ministres, frappés ou menacés d'excommunication pour les violences exercées contre Boniface VIIl; la condamnation solennelle des actes et, de la mémoire de Boniface ; la réintégration dans le sacré collège des cardinaux de la maison Golonna, que ce pape en avait exclus, et la restitution des biens et honneurs enlevés à cette maison ; la suppression et la condamnation des Templiei's ; la perception pendant cinq ans des décimes prélevés sur les revenus du clergé de France pour la guerre contre les infidèles; la

sixième condition, le roi se réservait de la spécifier en temps et lieu, et Bertrand du Gcrt ne s'engageait pas moins à la remplira

Voilà le Tait, et ce fait, admis par tous les historiens, n'avait jamais été Tobjet que de timides et honteuses dénégations. Les écrivains ecclésiastiques eux-mêmes, par respect humain ou par une fausse montre d'impartialité, avaient cru devoir se rendre à l'opinion générale, et ils l'avaient consacrée, tout en la déplorant. Sponde, Genebrard , Papire-Masson, Raynaldi Du Puy, Bzovius, Baluze, l'ont accueillie '; Fleury Tenregistre tout au long ',

* Vecerius [Histoire de V empereur Henri VII) y Papire-Masson et d'autres ont pensé que cette sixième grâce consistait dans la concession à Charles de Valois du litre impérial. Ciaconius veut que ce fût la translation de ce même titre sur la tête des rois de France au préjudice des rois de Germanie. — Voy. Muralori, Scripts rer. liai: Milan, 1728, t. XÏH, p. 323.

• Cf. Sponde, Ann, eccles., 1. 1, p. 354 et seqq. Il répète, en rabrégeànt, la fable de Yillani, et c'est ce qu'ont fait tous les auteurs que je*cite. — Raynaldi, Ann., t. IV, p. 395, éd. de Lucques.— Du Puy, dans V Histoire du différend entre Boniface VIII. et Philippe le Bel, met en marge de celles des conditions qui répondent en eiïet aux actes de Clément V : Exécuté, L'histoire des ^conditions n*ayant été faite qu'après coup, la note de Du Puy n'est qu'une naïveté. C'est de la prophétie rétrospective.

' Fleury, après avoir traduit Villaui, se borne à cette simple observation : « Tout cela est tiré de Villaiii. » Est-ce comme réserve, est-ce comme garantie? Cf. Fleury, éd. de 1726, t. XIX, p. 92.

le Gallia chri$tiana se garde bien de la mettre en doute, VArt de vérifier les dates en est pleinement convaincu *. Je ne parle ici que des principaux. Vous jugerez après cela combien ceux qui n'étaient pas précisément intéressés à défendre l'Église ont pris plaisir à raconter ce dramatique épisode de son histoire. Depuis Duchesne jusqu'à Sismondi, depuis Paul-Émile jusqu'à Hallam ', tous nos écrivains nationaux, tous les étrangers, se sont passé l'anecdote'demainenmain.Ladiscutereûtétéunehérésie.

Cependant, Monsieur, quel en était le fondement? Lautorilé d'un seul chroniqueur, lequel n'avait rien vu, rien entendu de ce qu'il racontait, et dont les allégations n'étaient appuyées d'aucune preuve,

* Cf. GaUia christ., t. Il, aux archevêques de Bordeaux : «...Berlrandus... electus in summum |)onlificera... régis proBserlim Chrislianissimi opéra, oui jurejurando pollicitus fuerat se aliquot capila sibi proposita exseculurum...» — Art de vérifier les dates, Chron. des papes, art. Clément V; Rois de France, art. Philippe le Bel.

• Cf. Duchesne, Histoire des papes, t. II, p. 230. — Sismondi, Histoire des Français y i. IX, p. 159 etseqq.- Hallam, Histoirede l' Europe au moyen dge y trad. franc., éd. de 1837, c. vu, p. 380.

si indirecte qu'elle fût. Il est vrai que cet historien, dont je reconnais d'ailleurs le mérite, avait nom Giovanni Villani, et telle était sa réputation, qu'on était convenu de le croire sur parole. Quant à moi, j'avais toujours eu des doutes, et vous n'en serez pas étonné, connaissant la réputation de scepticisme incurable dont j'ai été mis en possession par suite de ma répugnance à accepter Thistoire convenue, et de mon obstination à aller regarder aux sources. Que voulez- vous ? J'ai dû à celte indiscrète et périlleuse manie les plus pures jouissances que puisse goûter la conscience de l'esprit, car je n'en connais pas de comparable à celle de réformer une erreur ou de découvrir une vérité, deux choses qui presque toujours n'en font qu'une. La conscience morale, celle du cœur, n'estelle pas également satisfaite lorsque ces bonnes fortunes de l'érudition tournent à la justification ou à l'honneur de quelque grande victime des passions ou des préjugés, de quelqu'un de ces hommes du passé qui ne sont plus là pour se défendre, et dont on a pu jeter la mémoire et la poussière à tous les vents, sans craindre qu'il en sortît un cri ou une plainte?

Je restais donc parfaitement incrédule sur le fait de la célèbre entrevue, d'autant plus incrédule que j'étais tenu en garde par la chose même qui a

servi de base à l'autorité du récit de Villani; je veux dire Tiflcroyable précision, le parfait enchaînement des détails où il est entré, détails si particuliers, si abondants, si intimes, qu'à moins d'avoir été du secret ou d'avoir écouté aux portes nul n'aurait dû les connaître. Comment Villani, qui n'a certainement fait ni l'un ni l'autre, avait-il réussi, seul entre tous, à percer l'impénétrable mystère ? Je ne connais pas, dans toute l'histoire, un fait accompli au grand jour de la place publique et devant des milliers de témoins qui ait été exposé, même par ses auteurs, avec une fidélité plus minutieuse et une assurance plus imperturbable que ces muettes intrigues de conclave et ces ténébreux rendez-vous de cloître ou de forêt, auxquels Villani nous fait assister.

ni

Aussi je me préoccupais, dans le cours de mes investigations sur les monuments de la domination anglaise dans la Guienne, de tout ce qui pourrait éclairer de quelque lumière l'origine et les actes du pontificat de Clément V. Vous imaginerez aisé-

ment quelle fut ma satisfaction lorsque je découvris enfin dans les archives de la Gironde, et parmi les titres de propriété de Tancienne église métropolitaine de Bordeaux, un document parfaitement ignoré,qui donnait, jour par jour, heure par heure, le relevé officiel et irrécusable des actes et des démarches de Bertrand du Got pendant l'année* qui précéda son élection, année marquée par la célèbre entrevue. On savait que le prélat avait consacré cette année entière à là visite de sa province ecclésiastique*, et, selon T usage, un procès- verbal authentique avait dû être rédigé pendant sa marche pourenconstaterchaqueétape. En effet, ces tournées pastorales, indépendamment de leur caractère religieux, constituaient un droit utile des plus importants; elles correspondaient, dans Tordre ecclésiastique, aux aveux et dénombrements fournis, dans Tordre féodal, par les tenanciers aux seigneurs. Les métropolitains, une fois pendant leur pontificat,

^ a ... Glemens Y, natione Yasco, . . . fiiit electus in Papamiii Perusio... et tune tempbris suam provinciam visitabkt... h Théodore de Niêm, ap. Eccard, Script. Med. jEv., 1. 1, p. 1472. « ... Gui in Pictavia, in sua provincia, ut moris est, causa visitationis existent], allalum et decretum... • Johan. a. S. Yict., ap. Scr. rer. franc, t. XXI. « Cum tempore electionis ipsius démentis papœ, ipseessct in Pictavia, visitando provinciam suam. » Amal. Âugcr. La biographie de Clément V, par Âmalric d'Âugier, se trouve dans Eccard et dans Bahize.

avaient le droit de parcourir les diocèses de leurs suffragants en y exerçant toutes les fonctions épiscopales et en prenant gratuitement leur gîte, leur repas, tout leur entretien et celui de leur nombreuse suite, dans les communautés d'hommes ou de femmes, les chapitres, cures et prieuré^s, qui étaient visités tour à tour ou qui se rachetaient par une contribution. Il fallait une immunité du Saint-Siège pour être exempt de ce coûteux honneur de la visite; et, afin que les droits de séjour, de gîte, et autres, compris sous le nom de procuration^ fussent chaque fois reconnus et exercés dans la mesure où ils l'avaient été jusqu'alors, ni plus ni moins, la prestation en était immédiatement constatée par acte notarié dont la minute restait déposée, jusqu'à la prochaine visite, dans le chartrier de l'archevêché. On empêchait ainsi, de part et d'autre, les abus ou la prescription. Ce n'était pas moins que le sommaire authentique de ces actes dressés journel-, lement pendant toute la visite de Bertrand du Got,, que j'avais sous les yeux\ Désormais je pouvais suivre sa trace pas à pas, depuis le 17 mai 1504, époque de son départ de Bordeaux, jusqu'au 20 juin 1305, où il reçut, dans le prieuré de Lusignan, la première nouvelle de son élection. Je n'avais certes

' \,o\v Ici description et la copie du Journal à la suite de celte lettre.

-> Il -

*nons la discussion par son commencement,

à-dire par l'examen du texte italien que nous

is relire en français, bien entendu, mais seule-

it à partir de la conclusion du traité ménagé,

•nVillani, entre les cardinaux du parti français

ceux du parti ultramontain, ces deux factions

cconciliables qui, depuis plus de neuf niois,se dis-

taient la papauté, et qui auraient eu pour chefs,

première, le cardinal de Prato et Napoleone de'

rsini; la seconde, Matteo Rosso de Orsini et Fran-

escode'Guatani, ce dernier,neveu deBonifaceVIII.

^e traduis aussi littéralement que possible*.

ce Le cardinal de Prato, rencontrant un jour à Técart (dans le conclave) messer Francesco Gaetani, lui dit : c< Vraiment, nous portons grand

* Giovanni Villaai, l.VllI, c. lxxx. « ... Dell* una eracaponiessere Halteo Ros§o degl* Orsini con messere Francesco Guaetani nipote che fu de'papa Bonifacio; e dell' allra erano caporali messere Napoleone delli.Orsini del Monte e'I cardinale da Pralo, per rimetlere i joro parenti e araici Colonnesi in istato ; e erano amici del Re di Fraucia, e pendeano in animo Ghibellino... >)

c< torl et préjudice à l'Église de ne point faire un « pape. » Et messer Francesco lui répondit : c< Ce « n'a pas été de ma faute. » Le cardinal de Prato reprit : c< Et, si je trouvais un bon expédient, seriez- « vous satisfait? » L'autre répondit que oui. De sorte que, eux causant ensemble, le cardinal de Prato fit si bien par son industrie et sa sagacité, en raisonnant avec messer Francesco, qu'ils en vinrent à ce compromis, savoir : que le cardinal de Prato lui donnait l'alternative que, des deux factions du conclave, celle qu'il voudrait proposerait à sa volonté trois candidats non italiens, et que l'autre faction désignerait, dans le terme de quarante jours, parmi ces trois, celui qu'elle choisissait pour pape. Francesco Gaetani, ayant accepté la proposition sous condition que ce serait son parti qui présenterait les candidats, ce parti nomma trois archevêques, parmi lesquels se trouvait celui de Bordeaux. Ces candidats dénoncés à l'autre parti, le cardinal de Prato, comme sage et sensé qu'il était, jugea que leur avantage se trouverait à élire messer Ramond [lisez Bertrand) du Got*, archevêque de Bordeaux,

^ Villani confond ici Bertrand duGoth avec son neveu Raymond, qui fut cardinal du titre de Sainte-Marie la Neuve, *^et qui était frère du marquis d*Âncône. Tous deux étaient fils d'Arnaud Garsias du Got et de Miramonde de Mauléon . Du reste, tous les historiens ont défiguré, comme à l'euvi, fe nom de Bertrand du Got, et tous

de préférence aux autres, encore qu'il eût été créature du pape Boniface et fût de plus ennemi du roi de France, pour injures faites à ses parents pendant

ont commis plus ou moins d'erreurs sur son origine, sa famille, ses antécédents. D'abord, il ne s'appelait ni du Goût, ni deGouth, ni de Goth^ ni à'Angous, ni A'Agouty comme on Ta souvent orthographié, soit en latin, soit en français. Le Got, en gascon h Got (génitif, de Got), était le nom d'une petite paroisse du diocèse de Bordeaux, limitrophe de celui de Bazas, et placée sous le vocable de saint Martin. Jcaii XXU la désigne parfaitement (Gall. christ., Il, instr., c. 302) par le nom de Ecclesia S. Martini de ipso loco deu Got, infra castrum de Yillandraud, Ce ténement avait-il été défriché ou occupé, dans l'origine, par quelques-unes de ces familles gothiques, d'origine espagnole, que Gharlemagne, et surtout Louis le Débonnaire, avaient établies dans la Séptimanie et rAquilaine, et desquelles vint le terme local assez commun, ad Gothos, de Gothis, en gascon, au Got ? Je Tignore ; dans les titres anciens, ce nom est écrit ordinairement sans h. Cette étymologie aurait pu appuyer l'opinion , à laquelle je résiste pour mon compte, d'une communauté d'oiigine entre la famille du Got^ et celle des Yilla-Ândrando d'Espagne, opinion qui a d'ailleurs été soutenue, dans la BibliotJièque des Chartes, de la manière la plus intéressante et la plus spécieuse. Le hameau de Saint-Marin-du-Got et le château de Yillandraut, étaient donc deux choses très-distinctes, puisque le château était le fief dominant d'où relevait Saint-Martin, mais elles n'en firent plus qu'une après l'avéuement de Bertrand du Got. Ses neveux acquirent la propriété de Yillandraut, qui était aussi nommée Yinhandraut, Binhandraut ou même Ballandraut, comme il résulte d'un titre du règne de Richard Cœur-de-Lion, et ils rebâtirent le château, dont les ruines imposantes et pittoresques existent encore. Le fief et l'arrière-fief, confondus alors dans la même main et compris sous le même nom, avaient été un dé-

la guerre de Gascogne par Charles de Valois. Mais, le connaissant pour homme avide d*honneurs, avide de pouvoir, et surtout, en sa qualité de Gascon ^ avide d'argent, ce qui offrait moyen de le réconcilier aisément avec le roi de France, il employa aussitôt des intermédiaires dévoués et se servit des messagers disposés par les fournisseurs de son parti, sans que le parti opposé se doutât de rien, pour faire parvenir, de Pérouse à Paws^ un courrier en onze jours. Ils écrivaient donc au roi de France pour l'avertir que, s'il voulait reprendre sa position dans l'Église et rétablir ses amis les Colonna dans leurs dignités, il n'avait qu'à se faire un ami de son ancien ennemi, l'archevêque de Bordeaux.... l^e roi de France, recevant cette lettre et cet avis, envoya sur-le-champ un message amical en Gascogne, à l'archevêque de Bordeaux, le priant de venir à sa rencontre.... Et le sixième jour, le roi, en petite compagnie, se trouva au rendez -vous avec l'archevêque, dans une abbaye située au milieu d'une forêt, sur le territoire de Saint-Jean-

membremeiit de rancienne seigneurie de Langon, partagée entre les Gavaref, les Armagnac, ]es la Motle, les Grailly, et peut-être même une branche des Riissell d'Angleterre. Du reste, le nom de Villandraut n'élait point rare dans la Guienue ; ce fut, jusqu'à la Révolution, celui d'un archiprêtré du diocèse de Condom.

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