‹ Clément V et Philippe le Bel: Charles Daremberg sur l'entrevue de Philippe le Bel et de BertrandChapitre 2 sur 4 · IT · texte numérisé non relu

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d'Aiîgely. Après qu ils eurent entendu la messe ensemble et se furent juré l'un à Tautre, sur Tautel, une confiance réciproque-, le roi raisonna d'abord avec lui pour l'amener, par de bonnes paroles, à se réconcilier avec le comte de Valois, puis il ajouta : « Vois-tu, archevêque^ j'ai ici, dans ma « main, de quoi te faire pape, si je veux, et c'est pour « cela que je suis venu à toi, afin que, si tu me pro- « mets de m'accorder les grâces que je te deman- « derai, je t'élève à cet honneur; et, pour que tu « sois bien certain que j'en ai le pouvoir, écoule. » Et il lui montra les lettres et le compromis des deux factions du conclave*. Le .Gascon, ambitieux de la dignité papale, à cette révélation inattendue que le roi était maître de la lui donner, se jeta à ses genoux comme hébété de joie, et dit : « Mon Seigneur, «ores vois-je bien par ceci que tu m'aimes plus « qu'homme qui soit au monde : tu n'as qu'à com- « mander; pour moi, je suis prêt à t'obéir, et ce « sera toujours ma volonté. » I^e roi le releva, le baisa sur la bouche, et lui dit : « Les six grâces que

* « . .. Vedr, Arcivescovo, ioho in mia mano di poterli fare Papa, s' io voglio, è pero sono venuto a te, perche se lu mi promelti di farmi sei gratie, cirio li domandero, io ti faro queslo honore: e accioche lu sia certo, che io ne ho il podere. » Trasse fuonemostrolli le lettere e commissioni deU'uno CoUegio e deU'aUro... » G. Villani, ibid.

« j'exige de loi sont celles-ci : » (Suit le détail des fameuses grâces.) L'archevêque promit tout par serment prêté sur le Corpus Dominiy et encore il lui donna pour otages son frère et dçux de ses neveux, moyennaint quoi le roi promit et jura de le faire élire pape. Cela fait, ils se séparèrent avec force marques d'amitié.-.. Revenu à Paris, le roi manda incontinent ce qu'il avait fait au cardinal de Prato et aux autres membres de son collège, leur disant qu'ils nommassent en toute sécurité pour pape messer Ramond {lisez Bertrand) du Got, l'archevêque de Bordeaux, son spécial et parfait ami. Et, selon qu'il plut à Dieu, la besogne fut si bien menée, que, dans l'intervalle de trente-cinq jours, la réponse était parvenue à Pérouse, toujours en secret \ Le cardinal de Prato, Tayant en main, la communiqua à son collège, et fit connaître finement à l'autre que, dès qu'il leur plairait, ils auraient une réunion générale, parce que son parti était prêt à tenir sa promesse : ce qui fut fait sur-le-champ*. Les

* Et corne piacque a Dio, la bisogna fu si sollecilala, clie in TRENTA ciNQUE Di, fu tomata la risposla de! detlo mandato a Perugia molto sécréta.... » Villani, ibid.

^ (( E havuta il cardinale da Prato la deUa risposla, la manifeslo a secreto al suo Collegio, e richiese cautamente Tallro Collegio, che quando aloro piacesse, si congregassero in uno ch'ellino voleano osservare i patli, e cosi fu fatto di présente,.. » Villani, ibid.

deux collèges réunis, au moment de ratifier et de confirmer, par des instruments scellés et authentiques, les actes antérieurs, le cardinal de Prato, prenant pour texte un sujet de TÉcriture sainte approprié à la circonstance, parla avec une admirable douceur; puis, en vertu de l'option qui avait été déférée à son collège, il déclara pape l'archevêque de Bordeaux Ramond {lisez Bertrand) du Got, et aussitôt, avec grande allégresse, le Te Deum laudamm fut entonné des deux parts*. »

Tel est Texposé de Villani, et vous voyez. Monsieur, qu'il n'aurait pas raconté la chose avec plus de suite ni d'aplomb, quand il l'aurait tenue du roi ou du pape. Mais, de prime abord, et sans parler encore de l'entrevue, je remarque dans ce récit des allégations parfaitement erronées et des faits également controuvés.

* u E per r autorita a lui commessa. . . elesse Papa il sopra-

det(Q messer Rdinondo del GottOj Arcivescovo di Bordello. E quivi con grande allegrezza di ciascuna parte fu cantalo Te Deum landamus.... e cio fatto e usciti i Cardiiiali di là dove erano inchiusi, iiicontanenleordinaroiiodimandarli la detla elezione. )> Villani, ibid.

V Bertrand duGol n'était pas dans ce moment, et il n'avait même jamais été l'ennemi du roi de

France ;

2° La réhabilitation et la réintégration des Colonna avaient été accomplies; soit par le pape Benoît XI, soit par un acte spontané de la municipalité romaine, à l'exception de la rentrée des cardinaux Pierre et Jacques dans le sacré collège ;

3" Le cardinal Nicolas de' •Uberti ni de Prato n'était point et ne fut jamais dévoué à la politique de Philippe le Bel ;

4° L'élection de Bertrand du Got n'eut pas lieu par compromis, ce qui aurait entraîné l'unanimité des suffrages ; elle fut décidée à la majorité de dix voix sur quinze, et cela au dernier scrutin.

Je vais, monsieur, vous apporter la preuve de toutes ces propositions.

On a prétendu que la translation même de Bertrand du Got, du siège de Comminges à celui de Bordeaux, n'avait été opérée par Boniface que par haine pour Philippe, et afin de lui donner, dans la

Guienne, un antagoniste implacable'. Mais je voudrais bien que Vgn m'expliquât sous quels rapports

* GalL chr., t. lï, c. 829. — Je vois que la translalion de Bertrand du Got au siège de Bordeaux a été, pouf les auteurs du Gallia christiana, le sujet de grandes perplexités. Les documents très-erronés sur lesquels ils écrivaient leur montraient les deux sièges de Bordeaux et de Commînges occupés simultanément, la même année (1299), par deux tilulairçs, Boson de Salignac et Bertrand du Got, qui paraissaient avoir été, chacun pour son compte, et concurremment, archevêqiies dans Tun et évêques dans Tautre. Les hypothèses auxquelles ils se sont livrés, pour faire disparaître ce double emploi /étaient parfaitement inutiles. Pendant que Bertrand occupait le siège de Comminges, celui de Bordeaux ■devint vacant (1297), et le chapitre, procédant à Télection d'un titulaire, avait nommé Boson de Salignac, qui ne fut jamais qu*archevêque élu, parce que Boniface VIII ne lui accorda pas 1* institution canonique. Aussi le siège était toujours désigné comme vacant sur les actes publics, à la date desquels il était d'usage de mentionner régulièrement le nom de Tarchevêque, après celui du roi d'Angleterre et avant celui du maire de la ville. Parmi les centaines de contrats, baux, baillettes, titres de toutes sortes, que j'ai compulsés aux archives de Bordeaux pour les années 1299 et 1500, pas un ne porte le nom de Boson de Salignac comme archevêque/ Tous, jusqu'à l'arrivée de Bertrand du Got, attestent la vacance, sede vacante. C'est que Boniface, au lieu d'accorder l'institution à Boson de Salignac, le transféra à Comminges, et mit Bertrand du Got à sa place. Ainsi le nom de Boson de Salignac doit être effacé de la liste des archevêques de Bordeaux donnée par le Gallia chinstiana. Dans l'ancien jiécrologe de la métropole, 'Fanniversaire de Boson de Salignac est inscrit en ces termes : « Anniversarium domini Ibzonis de Salînhaco, episcopi convenensis, coudam (sic) archidiaconi medulcensis (archidiacre deMédoc). » Il n'y a pas de meil-

Bertrand du Got, devenu par sa translation sujet immédiat du roi d'Ânglfeterre, auquel appartenait la Guienne, pouvait être plus dangereux ppu^r Philippe que Bertrand du Got, simple évêque de Cornminges, c'est-à-dire *pla ce bien plus directement en relations avec le roi de France? L'évêque de Pamiers, collègue et voisin de Bertrand, obéissant aux ordres de Bon iface, avait bien pu donner à Philippe d'amers déplaisirs, et Ton sait ce qu'il y gagna. Était-il besoin que Bertrand du Got devînt archevêque et qu'il passât sous la domination d'un prince étranger, pour pouvoir en faire autant, si son inclination l'y avait porté? Je comprends que le choix d'un archevêque de Bordeaux intéressât grandement le roi d'Angleterre, et qu'il pût y avoir là pour lui, selon la personne, un danger ou un appui ; 'mais qu'importait au roi de France, et de quoi pouvait-il en être aidé ou desservi?.Les auteurs qui ont avance le fait auraient-ils voulu simplement dire que l'avancement de Bertrand du Got aurait été,

en soi, une mesure désagréable à Philippe? Soit; mais nous verrons tout à l'heure que le roi en prit fort galamment son parti.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à l'époque où là

leure preuve- que Boson ne doit figurer à aucun litre parmi les archevêques de Bordeaux.

mesure fut prise, Boniface avait moins que jamais Tintention de pousser à bout son royal adversaire. Il aurait mal pris son temps. Philippe, réconcilié avec Edouard P', par le traité récent de Montreuil, réconcilié avec Albert d'Autriche,' cet ennemi, personnel de Boniface, se trouvait enfin dégagé de toute préoccupation extérieure, et libre désormais de diriger tous ses moyens d'action contre le pape, avec lequel la lutte n'était que momentanément suspendue. Boniface, sans appui, sans alliés, comprit alors tout le danger de sa situation, et, quelle que pût être, au fond, la ténacité de ses rancunes, la révolte de son orgueil, jamais il n'avait montré plus de modération, jamais il n'avait été plus prodigue, envers le roi, de concessions et d'avances. Il se disposait, dans ce temps même, à appeler Charles de Valois en Italie, pour lui confier la difficile mission de pacifier la Toscane ^ Si la translation de Bertrand du Got, en de telles conjonctures, avait pu avoir le sens qu'on lui a prêté, elle devenait une étourderie ou june maladresse, dont Boniface VIII n'était certainement pas capable.

* Sur les projets auxquels Boniface voulait faire concourir Charles de Valois, cf. Fleury, t. XIX (éd. 4726), p. 7. Villani, Henri Léo, et tous les historiens d'Italie, aux années 1299, 1 500,1301 et 1502 . Dante, Inf., c. xx; Parad., c. vi.

La maladresse ou Tétourderie n'eût pas lardé, dans tous les cas, à recevoir sa punition, grâce aux sentiments d'affection dont le nouvel archevêque se montra pénétré^ pour la couronne de France. On en peut juger par les faveurs que Philippe lui prodigua. Quatre mois après sa nomination, il était à la cour de ce prince qui lui faisait délivrer des lettres patentes aussi explicites que possible, felativement aux immunités de ses domaines, à la jouissance de ses droits utiles, et aux privilèges des cours d'église dans son diocèse. Le roi défendait à ses baillis et sénéchaux de saisir dorénavant les revenus de Tarchevêque sans un ordre formel de sa part, et révoquait toutes les ordonnances par lesquelles ils avaient entrepris d'interdire aux justiciables l'accès des tribunaux ecclésiastiques'. Pour

* Cette ordoimance porte la date du jendi après les Brandons de Tannée 1299, ce qui, dans le nouveau style, revient au 3 mars 1300. Les auteurs du Gallia christiana, ne prenant pas garde qu'ils rapportaient eux-mêmes rinslallalion de Bertrand du Got sur le siège de Borddaux à la Noël de Van 1299, date donnée.

donner force à cet .acte, qui est daté du 3 mai's 1300 (n. st.), des mandements particuliers furent adressés à chacun des officiers royaux qui durent tenir la main à son exécution. Ces mandements sont au nombre de cinq, et l'un d'eux porte l'ordre spécial de remettre l'archevêque en possession de tous les droits, coutumes et péages qui avaient fait partie, jusqu'alors, des revenus de son siège. Au mois de novembre 1302, le roi, par d'autres lettres, datées de Pierrefonds, lui faisait restituer la juridiction de la riche abbaye de Guîtres, dont on l'avait dépouillé. Le 28 avril 1304, il défendait à ses sénéchaux de connaître des appellations des sentences des juges de l'archevêque, avant que ceuxci les eussent d'abord examinées. Si l'on se souvient de l'impassible et dédaigneuse rigueur avec laquelle Philippe traitait ceux qui lui étaient opposés ou seulement suspects, même parmi les plus hauts dignitaires de l'Église ; si l'on prend garde . que quelques-uns de ces actes, notamment celui qui est relatif aux droits des cours d'église, allait

par tous ses biogr^iphes, if en ont pas moins désigné Boson de Sali- 'gnac, qui n'exerça jamais, et qui, dans tous les cas, était devenu dès lors étranger au diocèse, comme Tarchevêque auquel cette concession aurait été faite. 11 semble qu'ils aient, dans un moment de distraction, oublié aussi la réforme du Calendrier. Y. GalL chr., (. 11, instr., col. 295..

dircctenienl contre rinlérêt et la, politique du pouvoir temporel qui, pendant tout le Ireizième siècle, lutta pour arracher aux tribunaux ecclésiastiques la connaissance des causes civiles; si, enfin, on se rend compte, comme nous pourronsle faire dans un instant, de la pénurie ou plutôt de la détresse à laquelle Bertrand du Got était réduit par le fait même de son élévation, l'on comprendra que chacune de ces concessions était un véritable bienfait, un service d'ami, et que leur ensemble atteste invinciblement la meilleure intelligence entre le roi*et l'archevêque*.

*■ Ces dilTérents actes sont aux arcliives de la Gironde, dans les papiers de l*arclievêché. Il y a réellement une grâce ou une concessioh par année. Ceci étant important, et les concessions de Philippe envers Tarchevôque ne devant pas être confondues avec les faveurs ou réparations accordées à cette époque par le roi à diverses églises, notamment à celles du Languedoc, pour les intéresser à sa cause, je vais transcrire ici ce que j'ai trouvé dans les registres de rarchevêché :

(( Année i300. De cette année se trouvent cinq lettres patentes de Philippe, roi de France.

« La première porte défënse aux sergents de ne prendre aucune personne es cimetières, églises, ou autres lieux maints.

« La deuxième porte un mandement aux sénéchaux de Pcrigord et Gascoigne de ne permettre que les sergents exercent leurs charges es terres et seigneuries dudit archevêque de Bordeaux.

(( La troisième porte mandement au sénéchal de Gascoigne de ne {jermettre que les offîciers de Sa Majesté fassent aucune saisie des ficfs et arrière-fiefs dudit seigneur archevêque au préjudice d'icelui.

Aux docunienls que je cite et qui constatent au moins une faveur ou une restitution par année, on opposera deux faits que je me hâte d'indiquer et

« La quatrième porte détetise au sénéctial de Gascoigne de tie permettre qu'aucuns sergents résident es lieux sacrés, es monastères et autres lieux religieux contre la coustnme et droit ancien.

tf La dernière porte défense audit sénéchal de ne contraindre les personnes religieuses de ne pt'endre par-devant lui des actions personnelles et réelles, et de ne leur desnier leur renvoy par-devant leurs juges. » . '

Au mois d*août de la même année 1300, nouvelles lettres relatives : 1° â la libre publication et exécution des monitoires obtenus de l'archevêque; 2° à la juridiction exclusive de Tarchevêque sur les lépreux (gahets) et -autres misérables 'personnes du diocèse dudit sieur ; 3° ordre au sénéchal de procéder contradictoirement avec les délégués de l'archevêque à la liquidalion des droits que le prélat doit recevoir , aux termes d*un concordat de i277, des mains du Comptable de Bordeaux, du Prévôt de rentre-deiw-mers, et du trésorier de Saintonge, à titre de péages," coutumes oii aumônes ; le tout en tenant compte des arrérages.

« 1301 . 1^ -Mandement au sénéchal de maintenir l'archevêque dans la haute, moyenne et basse justice es chatellenies de Coutures et rOiitrange en Bazadois; 2° déclaration du sénéchal de Gùienne, qui révoque, à Saint-Émilion, les défenses et peines porlées contre les laïques comparant devant les cours d'Eghsef ces

qui pourraient être considérés, par des explorateurs superficiels, comme des signes de mauvaise entente, peut-être de pis. Le premier est la protestation solennelle que Bertrand du Got fit présenter au roi et au chancelier, au sujet de la convocation qui lui avait été adressée, comme à tous les autres prélats du royaume, pour assister à l'assemblée tenue par le roi, à Paris,' au mois d'avril 1502, dans le but d'obtenir une manifestation du clergé national contrôles actes et les doctrines de Boniface VIII. Cette démarche, si hardie en apparence et dont les Italiens firent plus tard grand bruit, était, dans la situation de Bertrand du Got, le devoir le plus impérieux et en même temps le plus simple, le plus inoffensif^

[)eines et défenses ne devant s'appliquer ni au tribunal de rofficia— ' liléde Bordeaux ni à ceux des archiprêtres du diocèse.

« 1302. Lettres patentes mandant au sénéchal de Périgord de rétablir Tarchevêquedans la justice de l'abbaye de Guîtres, au temporel, les officiers du roi ayant mis cette justice en séquestre sous prétexte de difl'crends existant entre l'archevêque et le vicomte de Fronsac. »

1304 (28 avril). Lettres de Philippe relatives aux appels des sentences des juges de Tarchevêque.

^ Voir, dans VRistoire de V Église de Bordeaux, par Hierosmc Lopes; et dans le Gall. chr,, les privilèges reconnus à l'Église do Bordeaux par Louis VU et par Louis VI, au moment oii le prince royal, en épousant Âlicnor, prit possession de la Guienne et de la Gascogne. Des actes semblables furent souscrits par Henri H,

Aux termes des privilèges reconnus à Téglise de Bordeaux, dès le temps de Louis VI, les archevêques ne devaient de serment d'allégeance ni de service féodal à quelque souverain que ce fût. Ils entraient en possession de leurs domaines, comme ils entraient dans l'exercice de leurs fonctions pastorales, dès qu'ils avaient reçu l'institution canonique, et, ne relevant au temporel ni du roi de France ni du roi d'Angleterre, ils n'étaient tenus de s'avouer ni de l'un ni de l'autre. Tel fut le motif, et le motif légitime, pour lequel Bertrand du Got devait veiller à ce que sa comparution volontaire ne parût point un abandon de ses privilèges et ne tirât point à

conséquence pour l'a venir . Cela fait, il signa , comme il le déclare lui-même, la lettre collective adressée au sacré Collège par l'assemblée du clergé français. La protestation même n'est-elle pas la preuve qu'il eût été maître de refuser au ror son concours s'il lui avait plu de ne pas le donner, sans compter que la teneur même de l'acte dément toute idée d'opposi-

par Richard, comte Je Poitiers, par Aliénor elle-même après la mort de son glorieux fils, par le roi Jean. La protestation de Bertrand du Got est diitce du mercredi avant Pâques, 1301 (v. st.), c'est-à- * dire du 18 avril 1802. Cf. GalL chr., t. 11, col. 830; — ibid.. Instr., col, 300. On y trouve aussi la réponse du chancelier, de laquelle il résulte, comme je dis, que le roi irenlendait pas que sa s'omnialion portât le moindre préjudice aux droits reconnus du siège de Bordeaux .

tio;i personnelle au roi de France? Cela est si vrai, que le chancelier lui donna acte de sa protestation , et que le roi déclara qu'il n'avait pas entendu violer les privilèges de l'église de Bordeaux. Si vous aviez, Monsieur, quelques doutes à ce sujet, je mettrais sous vos yeux un acte absolument pareil, que fit dresser, dans une circonstance analogue, Arnaud de Canteloup, neveu de Bertrand du Got et comme lui archevêque de Bordeaux, lorsque le prince Edmond de Langley, frère d'Edouard II, le convoqua, en 1324, parmi les autres barons de Guienne,. à une assemblée (Jui devait se tenir à Langon pour organiser la défense de la province contre les menaces d'invasion de Charles le Bel. Cette fois aussi l'archevêque protesta contre la sommation qu'il avait reçue, au mépris des privilèges de son ègUse, et il déclina, pour la forme, le devoir de vassalité qui semblait en être la conséquence. Croirons-nous qu'il

voulût, en cela, faire acte de rébellion ou mortifier son souverain? Pas le moins du monde. Et voulezvous un autre acte qui confirme et explique encore mieux celui-ci? Regardez à la source où je puise et qui est ouverte à tout le monde. Vous y verrez que deux mois après, Charles de Valois, qui entrait militairement dans la Guienne,' ayant sommé, à son tour, Arnaud de Canteloup de venir le joindre à Cahors; le prélat lui répondit exactement comme

il venait de répondre à Edmond de Langley, qu'il n'était pasThomme du roi de France, et qu'en vertu des droits de son siège il n*obéirait pas à la sommation» Je ne suppose pas qu'il soit besoin de rien ajouter à cette démonstration ^

Le second fait, plus grave au premier aperçu, est l'obéissance que montra l'archevêque envers. Boniface, lorsque, bravant tes défenses expresses du •roi, il osa partir pour Rome, dans l'automne de la même année, dans l'intention de siéger à l'espèce de concile que le pape y avait convoqué afin de traiter avec lès évêques français de la situation religieuse et politique du royaume*. Comment ne pas

^ Les deux protestations d^Arnaud de Gauteloup se trouvaient dans le GalLchr,, t. II, Instr.y col. 301.

* L'invitation de Bomface aux prélats français est du 5 décembre 1301. Us devaient être rendus à Rome le 1*' novembre suivant. L'invitation fut renouvelée le 25 juin 1302, à la suite des ' défenses du roi. Cf. du Puy, Preuves du différend entre Philippe le Bel et Boniface VllI, p. 86-188. Fleury, t. XIX, p. 15. Sur la lettre des prélats au pape, voy. Preuves, etc.^, p. 67.

voir ici un acte d'opposition? Comment, Monsieur? en jetant seulement les yeux sur la liste des prélats qui partirent comme Bertrand du Got, et qui formaient juste la moitié del'épiscopat français, quatre archevêques, trente-cinq évêques, quatre abbés chefs d'ordre. Je ne sache pas que ces prélats, qui crurent alors remplir un devoir, et dont la plupart, sinon tous, n'étaient animés que de sentiments de conciliation, aient été» pour cette démarche, poursuivis ou persécutés par Philippe le Be>, tout vindicatif qu'il était. Verrez-vous un ehnemi personnel du roi dans son propre instituteur, le célèbre Egidio Colonna, l'ancien général des Augustins, alors archevêque de Bourges, qui se rendit à Rome en même temps que Bertrand du Got? Et ce ^qu'il y a ici de curieux, c'est que ces deux prélats étaient, dès cette époque, ennemis déclarés, par rapport à la priniatie d'Aquitaine, qu'ils se disputaient, comme tous leurs prédécesseurs respectifs. Le voyage de Rome ne prouve donc rien, et Bertrand du Got put le faire sans inspirer au roi ni défiance ni rancune.

C'est dans cet intervalle que se passa à Bordeaux un terrible événement, dont la responsabilité aurait pu, jusqu'à un certain point, retomber sur ses opinions, à titre de complicité morale, s'il n'avait pas été acquis au roi de France, mais qui n'altéra nullement leurs relations. A la suite de la désastreuse*

bataille de Courtrai et des autres revers éprouvés par Philippe dans la guerre des Flandres, la fière cité de Bordeaux, que Philippe hésitait, sans motifs, à restituer, puisque le traité fait avec Edouard l'y obligeait, se révolta contre les Français, le jour de Noél 1302, et la population furieuse, imitant l'exemple encore palpitant des Vêpres siciliennes, enveloppa dans le même massacre, et la garnison française, et les officiers royaux, et les habitants connus pour appartenir au parti français, qui était celui de l'étranger ^ Un avocat bordelais, nommé Guillaume de la Rue, qu'on soupçonnait d'en être, assailli par les meurtriers, avait cru les arrêter en

^ Le soulèvement de Bordeaux est sommairement rapporté dans les Grandes chroniques, fol. 131, dans le continuateur de Nangis, au. 1502; dans Walsingham, qui s'exprime ainsi : « His diebus cives Burdigalenses Dominium Gallicorum non fcrentes, illos de civitate sua, circa Natale Domini expulerunt. » En 1308, Clément V obtint des lettres de pardon et de rémission pour les Bordélais, dont Philippe le Bel n'avait pas encore renoncé à se venger. Le texte latin de ces lettres, fort maltraité par les copistes, se tmuve dans les registres de la municipalité, sous ce titre : « Asso es la perdonansa qiœ lo reys de Franssa fet a la vila de Bordeu eala jurada de la vila, a la preguaria de papa Clenwns. » Ou l>eut juger de la portée et des violences du soulèvement par les expressions mêmes du roi, qui déclare n*en vouloir pas rappeler les détails : c Populi civitatis ejiisdem^. . quo nescitur dtœti consilio, se a nobis nostrisque gentihus avertèrunt, lU cxtera taceamus quo furor popidaris tune et post, nostris gentibus intulit se... etc. »

prononçant à haute voix la formule consacrée d'appel au roi de France ^ Au lieu d'être une sauvegarde, ce cri redoubla la rage de la populace, qui 1 lui arracha la langue pour le punir de son blasphème, avant de Tégorger. Un huissier du parlenient de Paris, qui exploitait dans le pays, au nom . de cette juridiction révérée de TEui'ope entière, fut en butte à toutes sortes d'outrages, et n'échappa à la mort que par miracle*. Ce fut là, sans doute, après Courtrai, l'une des plus poignantes disgrâces

^ L'appel au roi, comme juge de ressort, suspendait toutes les poursuites et avait la vertu-, dqns la Guienne, de désarmer tous les pouvoirs. Celui qui avait appelé était placé par cela même sous la sauvegarde du roi e( arborait les fleurs de lis sur sa maison. G^t appe',qin répond, en quelque sorte, à la quiritation romaine, nous a été conservé, sous sa forme officielle, dans divers actes. Il existe, entre autres, aux archives de Pau une requête adresséeà Philippe le Bel, en 1312, contre le Stewart de Guienne,pàr Amanieu d'Albret, dans laquelle nous lisons : « Qitoniàm appellationis remedium est inventum in relevamen oppressorum contra malitiam opprimentium et opprimere volentium..,. pro me et mihi adhxrentibus pROvoqo et appello, et hac voce appellationis SiEPE et SiEPius EEissA, ad prxfatum dominum nostrum Regem. » Il paraîtrait qiie, comme dans l'ancien droit de Rome, la formule de l'appel devait être oralement articulée par les appelants, et cela un certain nombre de fois.

* Voy. l'information faite du mandement de Tévêque de Soissons, député, etc., à la réquisition de Baudet le Bourguignon, sergent du roi, sur les torts à lui faits in rebellione villsd Burdegalensisj etc. Reg.desOlim., t. IIÏ, p. 159. ^

du règne de Philippe. Il pouvait aussi redemander ses légions â Varus. Malgré cet affligeant motif de froideur ou de défiance, les dates des actes intervenus entre le roi et le prélat prouvent jusqu'à la dernière évidence que Bertrand du Got conserva, comme auparavant, les bonnes grâces de Philippe, et celui-ci pardonna plus tard, à sa prière, la révolte des Bordelais.

Mais peut-être je confonds, et mon plaidoyer porte à faux, lorsque je parle si abondamment des excellents rapports de Philippe et de Bertrand du Got. D'après Villani, en effet, l'archevêque et le roi ne s'en seraient pas voulu personnellement. C'étaient leurs familles, leurs deux maisons qui se trouvaient en délicatesse. Charles de Valois avait manqué à quelqu'un des parents de l'archevêque, à un de ses frères, probablement; de là le besoin d'une réconciliation générale entre les Capétiens et les du Got. *

La version serait par trop naïve et les historiens qui l'ont adoptée, Sismondi entre autres, ne se

sont pas aperçus qu'ils faisaient jouer un. rôle des plus ridicules au roi de France, en le montrant si préoccupé des rapports de son frère avec la parenté de l'archevêque. De tous les gentilshommes qui avaient pu supporter leur part des maux de la guerre de Guienne, les frères de Bertrand du Got eussent été certainement les seuls qui s*en fussent pris personnellement au premier prince du sang, au commandant en chef des armées françaises.

C'était faire remonter leur rancune un peu haut. J'en vois, et des plus considérables, dont cette guerre avait anéanti la fortune ; j'en vois qui, chassés de leurs opulents domaines, traînèrent pendant dix ans, à l'étranger, une existence misérable * : je lis enfm, et je lis avec une involontaire émotion, dans les registres de la municipalité de Bordeaux, les noms de tous ceux qui, enlevés à leurs familles, en qualité d'otages, par le féroce Robert d'Artois ou par le connétable Raoul de Nesie, furent internés dans les diverses villes du Midi, Tou-

* Les noms des genlilshommes gascons réfugiés en Angleterre, de i294 à 1303, c'est-à-dire pendant Toœupalion de la Guienne par les Français, et la détresse à laquelle ils étaient réduits, sont consignés dans les archives de Guild-Hall, à Londres, d*oùH. Jules Delpit a transcrit de curieux renseignements. Les actes de Rymer, pendant celte période, offrent également un grand nombre de re. quêtes adressées par eux à Edouard, et qui constatent leurs mi sères. Ou y trouve les de Pons, les Casiillon, les Captaux de Buch ,

louse , Narbonne , Carcassonne , Montpellier, . et dont plusieurs succombèrent à leur désespoir, loin des dernières consolations du foyer domestique *. Les frères de Bertrand du Got ne sont point parnii ces victimes. Je trouvé, au contraire, que l'un d'eux, Arnaud-Garsias du Got, seigneur de Coutures et d'Âllemans, enÂgenois, avait servi sous le drapeau de la France pendant la guerre de Guienne, comme écuyer banneret, sous les ordres du comte de Saint- Pol*. C'est celui qui, après l'élévation de Bertrand,

les RioûiS, les Caupène, les d'Agassac, les Hontgiscard, etc. Ils sont qualifiés dans les actes de 6ui1d-Ha1l, du titre de Vascanes de paragio.

*■ A trois diflërentes reprises, des otages furent enlevés de Bordeaux sous le gouvernement de Robert d'Artois. Les listes se trouvent dans les registres de la Jurade de la ville, et, à la suite des noms, on lit souvent cette mention funèbre : E mûrit à Carcasona; — E mûrit à Tolosa (et il mourut à Carcassonne — et il mourut à Toulouse). On sait d'ailleurs ce qu'étaient ces exils et ce qu'ils coûtaient alors aux malheureux déportés et à leurs Ëimilles. Au moment du départ des otages échangés dans les traités entre souverains, nous voyons que le peuple réuni dans les églises priait solennellement pour eux et récitait les prières des agonisants, sinon l'office des morts. Cf. Rymer, Pacta et conventa, etc., t. I, partie m, p. 37.

'Les quittances données par Arnaud Garsias, en ses qualités, sont rapportées dans le grand ouvrage de Courcelles sur les généalogies des pairs de France (tome VI). Voy. dans cet ouvrage l'article (probablement de l'abbé Lespine), assez bien étudié, sur la maison du Got, mais qui laisse pourtant encore à désirer.

fut investi par Philippe le Bel des vicomtes de Lomagne et Auvilars, récemment acquises à la couronne et eut pour fils le fameux Bertrand, marquis d*Ancône\ Sur ce chapitre, on en croira peut-être Philippe lui-même, qui dans un acte authentique proclama la constante affection d'Arnaud du Got pour sa personne et pour ses intérêts, témoignage qui au sortir des guerres avec l'Angleterre n'eût été qu'un brevet de déloyauté et de trahison, si les du Got ne l'avaient pas mérité par leur conduite*. Gaillard, l'autre frère, co-seigneur de Duras-Durfort, suivit-il également le parti de la France, je n'en ai pas la preuve sous la main, mais j'hésiterais d'autant moins à l'affirmer, que. ses principaux fiefs étant également situés en pays français, il devait le

* La concession des vicomtes de Lomagne et Auvilars à Gaillard du Got est postérieure à Félection de son frère, et il ny a pas de doute possible sur ce point : cela n'a pas empêché Sismondi de dire que Bertrand du Got était de la famille des vicomtes de Lomagne. Voy. Sismondi, t. Vm, p. 160.

' « ... Considérant et regardant le bon portement, la grande loyauté et la ferme constance que nous avons toujours trouvés en Arnault-Garsie de Got, frère de N. S. P. le pape, et en Bertrand, fils du susdit chevalier, et en ceux de leur lignaige, et les bons et agréables services qu'ils nous ont faicts, en rémunération d'iceux services et en récompensation de certaines terres et rentes qu'il avait deslaissées au duché d'Acquitaine, etc. )) Cf. Baluze, ouvrage cité, t. I, p. 617; Fr. Duchesne, Vies des card. franc. ^ t. H, p. 256.

service féodal à Philippe. Je me rappelle, à ce sujet, avoir lu une réclamation d'un des cousins de Bertrand du Got, qui sollicita longtemps du roi d'Angleterre une indemnité pour les pertes qu'il avait essuyées pendant la guerre de Gascogne. Cette indemnité n'était pas encore réglée en 1308, sous le pontificat de Clément V, puisque, cette année, le roi ordonna secrètement une enquête pour vérifier si la demande était fondée, et si Bertrand de Salviac, c'était le nom du réclamant, avait réellement éprouvé les dommages dont il se plaignait K Serait-ce là un des griefs auxquels Villani a fait allusion ? Mais les actes de Rymer, la collection Bréquigny, les extraits de Th. Carte, sont pleins de demandes de cette espèce, auxquelles les rois d'Angleterre ne donnaient qu'une médiocre attention, parce qu'ils en connaissaient le peu de sincérité. Il n'y avait peut-être pas un seigneur gascon qui, si on l'en croyait, n'eût tout perdu à la guerre

^ Âpres Tavénement de Clément .Y, ce neveu reçut de grandes faveurs du roi d'Angleterre, les châteaux de Tautalon et de Lados, la prévôté de Bazas, etc. L*ordre d'informer secrètement sur ses de* mandes fut donné à Tévêque de Norwich, au comte de Richmond, à Guy Ferre, sénéchal de Guienne, et à William Juge, commissaires délégués dans la province. Cf. Rymer, t. [[, part, i, p. 474. Cf. Mss. de Bréquigny à la Bibliothèque impériale^ t. X. — Rôles gascons, de Thomas Carte, 1. 1, p. 40,

de Guieniie, et qui n'ait demandé aussi son indem nité.

Rien ne reste donc, monsieur, des motifs de cette burlesque nécessité d'une réconciliation préalable entre la maison royale de France et la maison du Got, et ce n'a pu être pour cet objet que le cardinal de Prato mit tant de zèle à prévenir Pbilippe. Un homme si habile, si sagace, si positif, selon les expressions de Villani, devait savoir mieux à quoi s'en tenir sur les vrais rapports du roi de France et de l'archevêque de Bordeaux, et il n'eût pas employé tant d*astuce ni tant de diligence s'il ne s'était agi que de rapprocher deux personnes qui déjà s'entendaient fort bien.

De ce premier prétexte de l'entrevue, passons à celui qui concerne la réhabilitation des Colon na ^ et même, puisque le cardinal l'aurait dit, celle du roi en personne. C'est un fait, vous le savez mieux que moi, Monsieur, que, dans son court pontificat,

* Cf., sur les poursuites dirigées par Boiiiface VIII contre les Colonna,Raynaldi, arfilnn.i296. Du Vuy, Preuves, eic.ip. 29 38.

Benoit XI avait complètement abrogé et anéanti toutes les bulles, tous les actes de Boniface YIII, par lesquels le roi avait pu être frappé ou menacé seulement d'excommunication. Il avait rendu à la couronne de France la plénitude des prérogatives dont elle avait toujours joui au point de vue canonique, et il ne restait rien à faire de ce côté *. Quant aux Colonna, le même pontife n'avait-il pas rétabli également les membres de cette famille dans l'exercice de tous leurs droits civils? n'avait-il pas révoqué* Tétrange arrêt de Boniface qui les déclarait à perpétuité incapables des dignités ecclésiastiques' ? et, si quelque chose avait pu manquer aux réparations qui leur furent faites sous ce pontificat, le Sénateur de Rome et les anciens du peuple, réunis spontanément au Ca pi tôle, après la mort de Benoît, ne s'étaient-ils pas empressés d'annuler, par un jugement solennel, toutes les déchéances ^ qui avaient pu les frapper dans leurs droits civils et politiques*. Je sais bien que le pape n'avait pas rendu

1 Cf. Kayualdi, t. IV, p. 376-380.— Fleury, t. XIX, p. 79-83. — Voyez la curieuse et intéressante collecliou des Privilèges accordés à la Coiironne de France par le Saint-Siège, que MM. A. et J. Tardif ont réunis et publiés pour la première fois (Paris, 1 855.)

•Cf. du Puy, Preuves, etc., 207, 227-30, 278. Raynaldi, loc, cit.

' Du Puy, Preuves, etc., p. 278. On y trouve le procès-verbal de la délibération du Sénateur et des Anxiani.

à deux d'entre eux leur rang dans le sacré collège. Mais, à part cette omission, qui tenait, d'après la très-juste observation de Raynaldi, à de graves considérations de discipline ecclésiastique, et qui, d'ailleurs, pouvait être aisément réparée, je ne vois pas ce qu'on avait à souhaiter de plus pour cette illustre famille qui racheta tant de fautes par tant d'infortunes. Sans doute» Philippe aurait voulu bien davantage et pour eux et pour lui, puisqu'il ne vi* sait à rien moins, la suite le prouva, qu'à faire dé-clarer nuls tous les actes de Boniface, et à rayer son pontificat de l'histoire de l'Église. Mais croirezvous que ce fût cela aussi que le cardinal de Prato voulait, lui qui aurait vu, par là, tout son passé compromis? Assurément, les amis de Philippe n'auraient pas eu moins à se plaindre d'une telle mesure que ses ennemis les plus acharnés. On objectera ici la bulle qui, un mois avant la fin prématurée de Benoit XI, ordonna des poursuites contre Nogaret, Sciarra - Colonna , et les autres auteurs du guet-apens d'Âlagna, et qui les citait à comparaître devant le pape lui-même. J'en conviens, la bulle atteste que Benoît XI, malgré son exemplaire douceur, ne croyait pas devoir laisser impunis ceux qui avaient porté la main sur le Saint-Père, après avoir pillé, en vrais brigands, le trésor pontifical. Ici le cri de la conscience publi-

que demandait vengeance, et paf la yoix même de ceux qui méprisaient le plus Boniface \ Mais n'est -il pas croyable qu'en voulant donner satisfaction à la justice le pape n'entendait pas recommencer la querelle ? Philippe, quoi qu'on en veuille dire, était désormais hors de cause, et la France aussi. Le pape, par cela même qu'il s'était réservé la sentence, indiquait, d'ailleurs, sufTisamment qu'il entendait rester maître d'y apporter les tempéraments nécessaires, et qu'il saurait apprécier les temps, les lieux, les personnes. Il eût agi, sans nul doute, comme fît plus tard Clément V ; il n'aurait pu faire ni plus ni moins*. Que cette bulle désobligeât profondément le roi, qu'elle contrariât l'opiniâtre vivacité de ses passions, cela n'est pas douteux; mais qu'elle remit tout en question, qu'elle constituât une attaque directe envers la France, après toutes les marques de bienveillance qui l'avaient précédée, enfin, qu'elle parût au conseil du roi une mesure assez grave, assez décisive pour entraîner même l'empoi-

* Voy. le célèbre passage de Dante ;

Veggio in Âlagna cntrar lo fiordaliso, E nel vicario suo Cristo esser tratto....

Dante, Pwr^a/., XX.

* Sur la pénitence imposée à Guillaume de Nogaret et h ses ^mplices, et qui ne fut pas exécutée, voy.Raynaldi^ad Ann. 131 1 . Cf, du Puy, Preuves, etc., p. 601-602.

sonnemcnl de Tinnocent pontife, c'est ce que je nie.

Le cardinal de Prato J'imagine, devait savoir tout cela mieux qu'un autre, mieux que nous, Monsieur. Cependant, pour devenir Tinstigateur du complot qui aboutit à l'entrevue, il fallait qu'il fût bien mal renseigné sur la situation; et, à ce propos, on est bien obligé de se demander dans quel but il le trama. Devait-il lui en revenir personnellement de tels avantages, soit du côté de la France, soit du côté du Saint-Siège, qu'on puisse dire de lui : h fecit scelm cuiy etc.? Nullement. Arrivé au faîte des honneurs, prince de l'Église, rassasié de distinctions et de pouvoir, le cardinal n'avait rien à attendre du pape, quel qu'il fût, et nous chercherions vainement de quelle récompense Clément V paya ses services. Quant à la France, nous allons le trouver, immédiatement après, et dans deux occasions décisiveg, occupé à faire échouer, selon les propres paroles de Villani, les desseins les plus importants et

les vœux les plus chers de Philippe le Bel. Ce serait

usa

au moins une preuve suffisante qu'il n'aurait ni reçu ni sans doute demandé le prix de sa trahison K

Mais ici vous faites, je pense, la même réflexion que moi : qu'auraient-ce donc été que les hommes de ce temps-là, et qu'était-ce aussi que Villani luimême? Voilà un vieillard, un vétéran de Tordre de Saint-Dominique, qui nous est donné comme la lumière, comme la providence, comme la fleur du sacré collège, et dont l'historien ne peut assez vanter la sagesse, la dextérité, l'éloquence, la prudhomie. Et ce même homme n'hésite pas un instant à vendre le Saint-Siège, à souiller sa conscience, à déshonorer la papauté elle-même, en faisant tomber la tiare sur la tête du candidat qu'il a jugé le plus vicieux de tous, et qu'il choisit tout exprès parce qu'il le sait avide d'honneurs, affamé d'argent,*sans convictions, sans principes, et capable de se vendre, lui et la chrétienté tout entière, à qui voudrait

l'acheter! Et l'impassible historien, digne ancêtre de Machiavel, ne voit, dans toutes ces infamies, que le triomphe de la prudence et de l'habileté ! Il les juge, il les admire en artiste. Non, Villani nous a laissé de Nicolas de Prato un portrait de fantaisie, comme il a inventé l'inimitié de Bertrand du Got et de Philippe le Bel. On concevrait à peine une con-

* Cf. sur Nicolas de' Uberlini, cardinal de Pralo, Villani, l.VIil, c. Lxxxix. — Ciaconius, VHx PP. Romanomniy etc., p. 827.

duile pareille à celle du cardinal de la part d un homme dévoré d'une ambition aveugle ou entraîné par le fanatisme politique. Bien de semblable, vous Tavez vu, dans Tidée que Villani nous en a donnée : c'est le calcul^ la diplomatie, le calme, le sang-froid même*. Nicolas de Prato, créature deBoniface, d'après Villani lui-même, et Gibelin d'origine et de conviction, c'est-à-dire opposé de toutes façons à la prépcmdérance française, ne pouvait former le complot qu'on lui attribue. Boniface l'avait fait évêque de Spolète; il lui avait confié d'abord le vicariat de Bome, puis les légations de France et d'Angleterre. C'est lui que le sacré collège avait délégué pour répondre, en son nom, à la lettre collective du clergé de France contre Boniface. Élevé au cardinalat par Benoît XI, il avait été chargé des missions les plus importantes et les plus difficiles dans la Toscane, la Bomagne et la Marche. Bapprochez. de ce passé, rapprochez de la malveillance qu'il devait montrer plus lard envers Philippe, les manœuvres racontées par Villani, et dites-moi si ces manœuvres n'eussent pas été un effet sans cause, J'ajoute, par rapport au cardinal, une cause sans effet, attendu

^ « Messer Nicolao cardinale delIa terra di Prato, era frate predicatore molto savio di scrittura e di senno naturale, sottile, sagace, e avveduto, egran pratico. Di progetiie Ghibellina era nato... » Villani, Iqc. cit.

l'impossibilité d'en surprendre la trace dans la constante unité de ses sentiments, de son caractère et de ses relations.

 ce point de vue. Monsieur, la conduite et la politique du cardinal deviennent inexplicables, et cette négociation, chef-d'œuvre d'une habileté consommée, n'offre plus aucun sens. Que le parti auquel appartenait le cardinal eût voulu nommer un candidat agréable au roi de France, ou que le cardinal, tout mal disposé qu'il pût être pour Philippe le Bel, eût jugé devoir faire acte de résignation et de prudence en agréant un candidat français, rien jusque-là que de possible et de vraisemblable. Mais, de mettre l'élection dans la main du roi, de le rendre d'avance et sans conditions maître de la personne et des volontés du futur pontife, voilà ce qui, de la part du cardinal de Prato, et même de la part des autres, ne saurait jamais paraître ni habile lii même sensé. Évidemment, il y a une question que le récit de Villani ne résout pas, ou plutôt qu'il soulève. Bertrand du Got était-il, ou non, dans tous les cas, le

candidat sur lequel les voix du parti français devaient se réunir? Non, sans doute, puisque le roi de France débute par lui dire : « J'ai dans ma main de , quoi te faire pape, si je veux. » Donc, dans le cas où . Philippe aurait fait savoir qu'il n*y avait pas moyen de s'arranger avec cet homme, le parti français, pressé par le terme fatal des quarante jours, et dans Timpossibilité de faire un second essai, eût pris au hasard un des deux autres candidats. Mais quoi? connaissant Bertrand du Got comme il le connaissait, le cardinal de Prato n'avait pas prévu tout ce qui allait arriver? Il ne se doutait pas qu'il n'y avait point de condition si avilissante qu'un pareil homme ne s'empressât d'accepter, si Philippe la lui imposait? Répondre que, le choix du parti français étant arrêté, à tout événement, on voulait seulement ménager au roi de France les moyens de faire d'avance sa paix avec l'Église, ce ne serait pas seulement oublier que le roi lui-même entendit la chose d'une tout autre façon, ce serait répéter en d'autres termes l'objection même que j'élève. Car enfin ce dignitaire de l'Église, qui avait vieilli dans la pratique des affaires, et qu'on nous donne pour le plus exercé de son temps, n'aurait employé lant de soins, tant de ruses, tant de mystères, que pour livrer, sans s'en douter, la chaire de saint Pierre aux caprices d'un souverain étranger, pour la reléguer désor-

mais parmi les antiquités du garde-meuble de la couronne de France, et cela sans sûretés pour rÉglîse, sans avantages pour lui-même; que dis-jeî avec la certitude d'avoir à lutter toujours contre Philippe; enfin, sans précautions, sans pitié même pour le malheureux candidat qu'on allait exposer à la.plus enivrante, la plus irrésistible des tentations, si cadens adoraveris me,... À ce compte, il n'y aurait eu qu'un habile homme dans l'affaire, et c'est le roi de France; quant aux autres, leur prétendue habileté ne paraîtra jamais, à quelque point de vue qu'on se place, que la plus niaise, la plus ridicule et la plus criminelle sottise.

Enfin, la forme même de l'élection de Clément V, la forme officielle du décret rédigé par le conclave, dément et détruit, à elle seule, l'histoire du compromis. J'insisterai peu sur cette preuve, par la raison que d'autres l'ont déjà mise en ayant, notamment Tillustre Mansi, et qu'elle m'est moins nécessaire qu'à eux; mais qui ignore que les élections par compromis emportent forcément et tou-

jours l'unanimité des suffrages, puisqu'ils sont engagés d'avance, tandis que Clément Y ne fut nommé que par dix voix sur quinze votants? La lutte avait donc continué jusqu'au dernier scrutin, jusqu'à la dernière minute, et les cinq cardinaux opposants, qui durent se ranger à l'avis des dix autres, sont nommés dans le procès- verbal. D'un autre côté, Yillani fait faire la proclamation du nouvel élu par le cardinal de Prato, le chef du parti français, tandis que le procès* verbal constate qu'elle fut faite par Francesco Guatani, le chef du parti ultramontain^ Voici ensuite Infessura, qui avait les pièces sous les yeux, et qui dit que ce fut Napoleone de' Orsini qui prononça la clôture du conclave*. Ces contradictions, ces inadvertances, sont-elles d'un écrivain bien renseigné, d'un observateur habile et parfaitement servi, pour qui les chancelleries les plus hermétiquement fermées n'avaient point

de secrets?

^ Voy., dans Raynaldi, ad ann. 1505 (t. IV, p. 1595-95), les actes de la nomination de Clément V. — Hicrosiue Lopes, Histoire de V Eglise de Bordeaux, etc.

* «... E misser Napolione... ruppe li cardinali egirosene in Francia... » Stef. Infessura, ap. Eccard, op, cit,, c. 1221.

Nous venons de faire, Monsieur, quelques ratures dans le texte de Villani. Ce n'étaient là que des opérations préliminaires. Nous devons aborder maintenant, ainsi le veut l'ordre du débat, le fait matériel de l'entrevue, en déterminant d'abord le moment précis auquel il faudrait nécessairement la rapporter. Ceci est un calcul de jours et d'heures que l'incroyable précision de Villani permet d'effectuer d'une manière à peu près infaillible. Il s'agit, en effet, d'un intervalle de quarante jours, ou plutôt de trente-cinq, dans lequel nos recherches sont heureusement circonscrites, et cet intervalle lui-même, nous savons parfaitement quels sont les mois et les quantièmes entre lesquels il doit être renfermé. Vous admettez, j'imagine, comme Villani, que les cardinaux, une fois d'accord sur le candidat à élire, ne s'amusèrent pas à prolonger l'ennui de leurs délibérations pour leur seul plaisir, et qu'ils firent au contraire sur-le-champ {di présenté) la proclamation dû nouveau pape. Cette proclamation ayant eu lieu le 5 juin 1305, veille de la Pentecôte, nous avons

donc la date inférieure de l'intervalle des Irenlecinq jours. Pour la date supérieure, qui est celle du compromis, cela va de soi-même, et nous sommes reportés à trente-cinq -jours plus haut, par conséquent au 1*' ou au 2 mai. La chose est d'une évidence mathématique. Partant delà, nous n'aurons pas à chercher longtemps la date de l'en^ Irevue. Aux onze jours que le courrier, parti le 1" ou le 2 mai, employa pour venir à Paris, ajoutezen six qui furent employés par le roi à faire le voyage de Saintonge, etmettons-en^un ou deux qui durent être perdus eu préparatifs, nous aurons dixneuf à vingt jours, en d'autres termes, nous tomberons sur le 18 ou le 20 mai, époque nécessaire de la rencontre, heure de cette conjonction fatale qui jeta le monde chrétien hors de son orbite.

Cherchons donc, à Taide du journal de Bertrand du Got, en quel lieu il se trouvait dans ces mémorables et sinistres journées. Hélas ! quand le nécessiteux archevêque se voyait réduit à chercher des moyens d'existence dans l'usage rigoureux de ses

droits de visite, il était loin de prévoir que les actes dressés, dans un intérêt tout matériel, pour certifier les prestations qu'il avait reçues, serviraient, au bout de cinq à six siècles, à laver sa mémoire d'une odieuse et gratuite calomnie. Laissez-moi, Monsieur, placer ici deux mots sur la cause de cette visite et sur la situation personnelle de Bertrand du Got, entre les années 1300 et 1304. Ces détails, vous le verrez, ne sont point indifTérents dans l'espèce.

Le siège de Bordeaux eût été un des plus opulents du royaume, sinon de la chrétienté, sans l'état continuel de guerre entre l'Angleterre et la France, et aussi sans la brutale cupidité des stewarts et autres préposés anglais qui ne s'arrêtaient point devant les immunités ecclésiastiques. Les domaines de l'archevêché se trouvant en majeure partie sur les limites de la Guienne propre, vers le Périgord et l'Agenois, par conséquent entre les deux royaumes, et surce que l'on aurait pu appeler, commeen Ecosse, le territoire contesté, leur situation les exposait à de continuels dégâts. A chaque prise d'armes, à chaque conflit des agents des deux couronnes, ils étaient envahis, séquestrés, pillés tour à tour par les deux partis. Quand ce n'était pas la guerre qui en ôtait la jouissance à l'archevêque, c'était la simple volonté des employés du gouvernement qui, ne

venant en Guienne, comme dans une colonie ou une possession exotique, que pour s'enrichir, avaient contracté l'habitude de s'en prendre aux biens d'Église, quand les autres ressources leur manquaient. Sur le moindre prétexte, sans prétexte même, ils saisissaient les redevances du prélat dans la ville et au dehors, occupaient ses châteaux, confisquaient ses péages, enlevaient ses récoltes, rançonnaient et dispersaient ses tenanciers. Jugez de l'état dans lequel, après six années de guerre acharnée entre la France et l'Angleterre, Bertrand du Got trouva ses domaines. Il n'avait pas de quoi vivre, et fut réduit d'abord à subsister d'emprunts. La riche abbaye de Sainte-Croix de Bordeaux, qui n'avait pas à souffrir des maux de la guerre, parce que ses revenus les plus considérables étaient assis sur des propriétés urbaines , lui fit littéralement Taumône pendant la première année, et, de peur que sa charité ne fût considérée comme une prestation obligatoire, elle exigea que l'archevêque reconnût humblement, par acte notarié, que c'était bien un secours gratuit et volontaire qu'il avait reçu '. Cela

^ L'acte signé des deux parties est inséré dans )e GalL chr., t. II, inst.y col. 298. La détresse de Bertrand du Got y est exprimée aussi crûment que possible : t Inevitabili necessitate cornpulsuSy ab Abbate et conventu Sanctx Crucis moderalum subsidium postulabat,.. » Cette situation est atlribuce, coromc.je Tai

peut vous faire mieux apprécier l'importance des actes délivrés à Bertrand du Got par Philippe le Bel^ et qui tendaient à reconstituer la mense archiépiscopale. Service d'ami , s'il en fut jamais* Mais, quand l'archevêque eut assez puisé dans la bourse d'autrui, il lui fallut essayer de vivre de son propre fonds, et ce fut l'occasion de la visite à laquelle nous devons le journal.

Cette visite commença deux mois avant la mort de Benoît XI, successeur de Boniface VUI, et lorsque rien ne pouvait faire prévoir la fin mystérieuse du pape régnant et la prochaine vacance du Saint- Siège. Le voyage pontifical de Bertrand du Got devait être long, car, outre son diocèse, la province ecclésiastique en comprenait cinq des plus vastes,

dit, à ce que les revenus de Tarchevêchê avaient élé anéantis par la guerre : « FruudUB sux sedis Archiepiscopalis qui propter guerrarum discrimina quasi ad nihilum redacti fuerant, nec alia bona sua sufficiehant ad onera debitorum, usurarum, sumptuum necessaviorum, suorum et familix, reparationeni loconim ecclesix guenarum discrimine dirutorum.... »

qui, démembrés depuis^ en ont formé neuf: Agen, Condom, Saintes, Ângoulème, Périgueux, Sarlat, Poitiers, Luçon, Maillezàis. Parti de Bordeaux le 17 mai 1504, il traversa rapidement lediocèse d'Agen, dont un de ses oncles était évèque, et dans lequel il comptait beaucoup de parents et d'amis. Le i" septembre, il entra dans celui de Périgueux, où il ne fît pas non plus long séjour, mais par des motifs tout contraires. C'était une contrée ingrate et sauvage, une population pauvre et indocile qui recevait mal les étrangers; on fermait brusquement à Tarchevêque les portes des communautés et des églises. Enfin, le 11 décembre, il commença, par les abbayes de Nanteuil-en-Vallée et de Charroux, la visite de rimmense diocèse de Poitiers, dans lequel il séjourna six mois et d*où il ne devait sortir que souverain pontife.

C'est dans le diocèse de Poitiers que nous le trouverons à Tinstant assigné pour Tentrevue; mais, en attendant, son itinéraire semble indiquer qu'il n'avait pas grand souci des cabales et des intrigues, vraies ou fausses, du conclave. Plus le moment fatal approche et plus on dirait qu'il cherche à s'isoler, à fuir toutes les communications, s'éioignaut le plus qu'il peut de Poitiers et de Bordeaux, sans se rapprocher pour cela de Paris. Après avoir atteint Poitiers le 17 décembre, il avait tourné

au nord et à Touest, mais n'était jamais descendu au-dessous de Luçon et s'était par conséquent tenu à vingt lieues, dislance moyenne, de Saint-Jeand'Angely. De la Saint-Jean d'hiver au Dimanche des Rameaux, 11 avril, il parcourait une partie des départements actuels de Maine-et-Loire, des Deux- Sèvres et de la Vendée. Il passe le jour de Pâques, 18 avril, dans l'abbaye, depuis évéché de Luçon, et, de ce point, il marche droit vers la côte, qu'il longe de prieuré en prieuré, d'abbaye en abbaye, passant par Moustiers-les-Maux-Faits, Saint-Michel en l'Herm, Talmont, Orbêtier, Olonne, Sallartène, Beauvoir-sur-Mer. Arrivé là, le iO mai, en face de Noirmoutier, et à quelques lieues de Nantes, il avait atteint la limite la plus occidentale de sa province et devait nécessairement revenir sur ses pas, en tournant le dos à la mer. De Beauvoir, il se rend à Saint-Gervais, distant seulement de quelques kilomètres. Le 1 1 mai, il arrivée la Roche-sur-Yon (Napoléon-Vendée) ; le 12, il visite le prieuré de Fontaines; le 13, l'abbaye de Fontenaulx; le 14, il était au prieuré de la Chaize-le-Vicomte, toujours dans la banlieue, ou peu s'en faut, de la Roche sur-Yon : il s'y arrête le samedi 15 et le dimanche 16 mai, en faisant constater que c'est à ses propres coûts et dépens, et non par son droit de visite. Le 17, il achève la visite du prieuré, et, le mardi 18, il se

rend à celui des Essarts, à 18 kilomètres de la Roche-sur-Yon. Le 19, il visite, tout auprès de là, le prieuré de Mouchamps; lé 20, ceux de Segornay et de Puybéliard ; le 21 et le 22, ceux de Châteaumur et de Treize-Vents. Le dimanche avant l'Ascension, 23 mai, il séjourne dans le prieuré de Saint-Jovin de Mauléon, s'arrête, le lundi 24, à Mallièvre, le 25, à Saint-Clément, le 26, à Saint- Cyprîen, près Bressuire, le 27, à Bressuire ; le 28, et le 29, à Saint-Jàcques-près-Thouars; le 30, à Parthenay.,. Mais, pardon, Monsieur, je ne m'apercevais pas, en suivant l'itinéraire de Bertrand du Got, que je dépassais de beaucoup l'intervalle marqué pour l'entrevue : nous voilà au 30 mai; il nous resterait à peine le temps de faire revenir le roi à Paris, et son courrier ne pourrait plus être rendu àPérouse pour le 5 juin. C'est tout au plus s'il irait jusqu*à Lyon,

Ainsi, dans tout le cours de sa vie pastorale, pas plus au mois de mai qu'au mois d'avril, pas plus en 1504 qu'en 1305, Bertrand du -Got n'a séjourné à Saint-Je?in^d'Angely, ni dans les environs. Et vous

remarquerez, s'il VOUS plaît, quedans l'exercice commencé de son droit métropolitain il lui eût été fort didjcile de s'y montrer, au moment où l'on prétend qu'il y était. Des cinq diocèses qu'il devait parcourir , Bertrand du Got avait visité d'abord celui d'Agen, puis celui de Périgueux, qui confinaient immédiatement au sien. De là, il s'était transporté dans le plus éloigné et le plus populeux, celui de Poitiers, montrant bien évidemment qu'il comptait revenir par les deux autres diocèses, celui d'Ângouléme et celui de Saintes, dont la visite l'eût ramené à Bordeaux. Or l'abbaye de Saint-Jean-d'Angely appartenait au diocèse deSaintes. Le prélat, interrompant sa marche solennelle à travers celui de Poitiers, pouvait-il s'en arracher tout à coup par une brusque diversion, et entrer dans le territoire de Saintes où on ne l'attendait certainement pas, où sa visite n'était pas annoncée, et où son apparition, dans ces circonstances, eût provoqué tant de surprise et de commentaires? C'est seulement à son retour, et quand son élection était connue, qu'il traversa, en effet, la Saintonge pour revenir à Bordeaux, et qu'il put s'arrêter à Saint-Jean-d'Angely. Donc, si le journal n'a fait mention ni du voyage ni du séjour, c'est que ni le séjour ni le voyage n'ont eu lieu.

On aura la ressource de me répondre que j'oublie une objection aussi simple que grav4 : le secret et rincognilo dans lesquels la course aura dû être accomplie. Bertrand du Got n'a-t-il pas pu se dérober à son entourage et se rendre seul, ou à peu près, à Sainl-Jean-d'Angely, de manière que son absence ne fût nullement remarquée ? A la bonne heure; mais je craindrais fort, à mon tour, que ceux qui voudraient élever l'objection ne Toussent pas même comprise. Du reste, la voici, toute développée, à l'usage de ceux qui jugeront pouvoir s'en servir. Bertrand du Got, partant de la Boche-sur-Yon, avait quelque chose comme quarante ou cinquante lieues à faire, aller et retour comprise On m'accordera bien que, pour ce voyage et pour le temps consacré à la négociationj il aurait fallu cinq ou six jours, en mettant la chose au plus bas, vu que le service des

^ Quelques écrivains ont désigné Ttibbaye de Foutdouce, située juste à moitié chemin entre Sainl-Jean-d*Angely et Saintes, comme le lieu précis de rcnlrcttie ; Bertrand du Got aurait eu dix ou quinze lieues de plus à faire. ^

reJais de poste n'était pas alors Irès-bien organisé, comme chacun sait. Mais que deviendra la visite pendant cet intervalle? Belle question! Tarchevêque aura naturellement substitué à sa place un Sosie quelconque qui jouera son rôle, pendant que les gens et les clercs de sa maison, ses gentilshommes, son promoteur, son notaire, jouant aussi la comédie et verbalisant en l'air, auront continué d'enregistrer, jour par jour, des visites qu'il n'avait pas faites, des messes qu'il n'avait pas dites, des sermons qu'il n'avait pas prêches, des gîtes qu'il n'avait pas pris, des confirmations qu'il n'avait pas données, des ordinations qu'il n'avaitpas conférées, et au besoin des médecines qu'il n'avait pas prises. Car les opérations de la visite ne sont suspendues ou enrayées à aucune date ; les mentions que je relate ici sont répétées tout du long, pour chaque relais, pour chaque couchée, sans laisser dans le journal ni lacunes, ni interruption, ni blancs à remplir. Rien n'était donc plus aisé, comme on voit, pour un archevêque en cours de visite, que de dissimuler une absence, et d'aller là où on ne savait pas qu'il fût, en laissant croire qu'il fût là où il n'était pas. Notons encore, Monsieur, que cette escapade aurait été effectuée sous les yeux d'un clergé jaloux et irjité, en face du plu& implacable ennemi de Bertrand du Got, l'êvêque de

Poitiers, le fameux Gautier de Bruges, qui n'avait pas craint, trois ans auparavant, de prendre le parti de l'archevêque de Bourges contre son propre métropolitain, dans la querelle de la primatie, et de lui refuser le titre de primat, d*un homme haineux

et vindicatif qui, ayant hravé publiquement Ber-

trand du Got, devait épier toutes ses démarches, et chez lequel, à son tour, l'archevêque ne prolongeait sa visite, selon toute apparence, que pour se venger en l'humiliant *. Et néanmoins, le voyage en question n'eût été soupçonné de personne ! amis et ennemis, tous se seraient imposé le silence ou concertés pour ne rien voir. Que dites-vous dé l'argument?

La véritable objection, s'il y en a une, n'est donc pas là. Serait-elle dans une variante tardive apportée à la version de Villani, et qui désigne pour lieu de l'entrevue les environs de Poitiers, et non plus ceux de Saint-Jean-d'Angely? Encore moins. A l'époque indiquée pour le rendez-vous, nous venons de voir que Bertrand du Got n'a pas quitté les envi-

^ Voy. la Thaumassière, p. 516, et surloui VexceWenie Histoire du Ben^fy de M. Raynal, maintenant avocat général à la Cour de cassation, Fun des ouvrages les mieux faits et les plus dignes de la science moderne qu*on ait encore publiés sur aucune des provinces de l'ancienne France. — Cf. Gall. chr.^ t. II, col. 1187. Wading, Afin., t. II; p. 49. Duchesne, Vies des papes, t. II, p. 233.

rons de la Roche-sur- Yon, qui ne sont pas ceux de

Poitiers. D'ailleurs, la variante n'a été proposée que lorsqu'on se fut aperçu que Clément V n'avait pas quitté ce dernier diocèse avant son élection. La visite qu'il en avait faite était depuis longtemps, ainsi que je vous l'ai dit, de notoriété publique. Ses six biographes en avaient assez parlé.

Mais, que le rendez-vous ait été Poitiers, la Roche-su r-Yon ou Saint-Jean-d'Ângely, nous n'aurons pas, du moins> en ce qui concerne Philippe, à discuter sur le caractère de son voyage. Il vint au rendez-vous, dit Villani, en petite compagnie, el, comme nous" savons que nul historien, nul chroniqueur, nul annaliste contemporain n'a soupçonné le^ voyage, nous devons considérer celle petite compagnie comme l'équivalent du déguisement le plus complet, de l'incognito le plus sévère et diji secret le plus absolu. Sans compter que son itinéraire, presque aussi détaillé que celui de Bertrand du Got, et revêtu d'un caractère encore plus officiel, nous le montre pendant tout le mois de mai a cent cinquante ou deux eenis lieues de

Sainl-Jean-d'Angely. Par conséquent, ce mystère, que nous regardions comme si impraticable pour l'archevêque de Bordeaux, n'a été qu'un jeu pour le puissant roi de France. Pendant huit jours au moins, le chef d'un grand Etat a pu se dérober à sa cour, à ses ministres, à son peuple. Mais aussi, pour mieux les tromper, il avait laissé exprès derrière lui des lettres patentes qui devaient être successivement expédiées de ses résidences habituelles, soit autour de Paris, soit dans l'Ile-de-France et la Picardie, pour faire croire qu*il y était, tandis qu'il courait vers le Poitou: et c'est ainsi qu'il put aller et venir, en se moquant de ses contemporains et de la postérité. A moins que lui aussi n'ait eu un Sosie qui ait joué son rôle de roi? Ce que je dis là résulte en effet des actes authentiques * qui établissent que le roi a réellement séjourné dans les environs de la capitale, ou dans les provinces voisines, pendant tout le. mois de mai 1305. Dans les derniers jours d'avril, nous le voyons successivement au Plessis près Senlis, à Villers-Colterets près Soissons, enfin à Paris, où il était encore le 3 mai. Du 3 au 18 de ce mois, les actes ne donnent pas l'indication des quantièmes, mais seu-

. *■ Voy. le XXI® vol. des Script, rer. galL, p. 445. — Cf. sur les résidences de Philippe le Bel, en diverses années, Méin. de rAcad. des inscnpt. (ancienne série), l. XX, p. 300 et seqq.

lement des résidences, qui sont Germigny en Brie, BecoiseaUy à Tentrée de la forêt de Crécy, et Châtres-sous-Montlhéry. Le 19, il datait dePoissy, le 25 de Cachant, et le 1" juin il était revenu à Poissy. Donc, s'il est positif que l'entrevue n'a pu avoir lieu que dans le mois de mai, et si c'est le 19 de ce mois au plus tôt que le roi aurait dû arri* ver à Saint-Jean-d'Ângely, lui qui datait ce jour-là même de Poissy, il n'a pu effectuer sa course qu'en usant de tous les stratagèmes que j'ai supposés. Mais ce luxe même de précautions^ ne rend-il pas la chose plus incroyable, et n'est-il pas le premier argument à produire contre la vraisemblance du voyage?

Il ne resterait, à ceux qui voudraient douter encore, qu'une objection ou un scrupule. Ce serait la lacune de dates ou plutôt de quantièmes que j'ai signalée, entre le 3 et le 18 mai, pour les actes donnés à Germigny, à Becoiseau, à Châtres, bien qu il soit irrécusable que les séjours du roi dans ces résidences doivent être rapportés à la première quinzaine

de mai, les dislances à parcourir s'opposant matériellement à ce que ces longs voyages puissent être intercalés entre les excursions faites à la fin du mois, à Poissy, à Cachant et encore à Poissy. Abstraction , faite des documents qui sont là pour remplir Tintervalle du 3 au 18, on pourrait donc objecter que c'est ce moment que le roi a pris pour aller joindre Far-' chevêque là où il se trouvait alors, c'est-à-dire vers Talmont ou les Sables-d'Olonne, et êlre rentré à Poissy le 18. Ici, ce n'est pas moi qui répondrai à l'argument, c'est Villani. Si trente-cinq joui^s ont suffi au cardinal de Prato pour résoudre une question qui tenait le conclave en suspens depuis plus de neuf mois, et si le chroniqueur s'est attaché, à dessein, à mettre en relief la célérité de la négociation et l'imprévu du dénoûment, il est de toute évidence que les trente- cinq jours doivent être comptés, en rétrogradant, à partir de celui de la fin du conclave, c'est-à-dire du 5 juin. Ce calcul nous reporte, comme je vous l'ai déjà exposé, au 1" ou 2 mai, d'où il suit que l'entrevue ne peut, moralement ni matériellement, avoir précédé le 19 de ce mois. Si elle a eu lieu plus tôt, et que Philippe ait eu le temps de tout terminer avant le 15 ou le 16, de manière à pouvoir être revenu à Poissy le 19, il faut que la lettre du cardinal de Prato lui ait été remise au plus tard le 3 mai; d'où il résulte qije le

courrier qui l'apportait aurait dû partir le 22 ou le 25 avril. Que devient alors le calcul des trente-cinq jours? C'est quarante-cinq au moins qu'il faudrait dire. Mais, d'un autre côté, n'est-il pas évident aussi que la réponse du roi aurait dû arriver à Pérouse bien avant le 5, jour de la proclamation du pape? Les cardinaux, maîtres, depuis l'arrivée du courrier de Paris, de faire l'élection, auraient donc passé près de deux semaines à rester bénévolement enfermés dans le conclave, dans leur cachoty comme ils disaient eux-mêmes, et cela pour y continuer des luttes désormais sans but, malgré les menaces d'une populace furieuse? Des captifs qui étaient, comme ils l'ont avoué plus tard, si impatients de recouvrer leur liberté, ne se font pas à eux-mêmes de semblables plaisanteries. D'ailleurs, je le répète, ce serait là sortir du texte et des intentions de Villani, qui affirme que la proclamation eut lieu incontinent [di présente^ incontanente) après la réponse du roi. Et qu'on ne dise pas que j'abuse des expressions dont il se sert, pour les tourner contre lui, en m'obstinant à les prendre au pied de la lettre. On se tromperait fort si Ton pensait que l'on peut impunément sacrifier ici les détails pour sauver le fond. Dans les questions de ce genre, et lorsque l'on doit juger sur la foi d'un témoin unique, les détails deviennent la substance même du fait, on ne peut en

prendre OU en laissera sa fantaisie, el,s il y a preuve qu'ils sont erronés ou contradicloires, le fait qui ne se soutenait que par eux perd toute réalité.

Au reste, Monsieur, vous penserez probablement comme moi qu'il y a en faveur du roi de France un alibi moral plus évident encore et plus décisif que l'alibi matériel. Cette course aventureuse à la Jean de Paris, ces rendez-vous pareils à des scènes d'évocation ou de magie, cette conspiration contre Dieu et l'Église jurée sur l'Eucharistie, ces otages et ces sûretés donnés de part et d'autre pour un pacte infernal, tout cela n'est que du roman. Les Italiens, qui mesuraient les souverains étrangers sur la taille de leurs podestats municipaux, pouvaient seuls attribuer à l'austère et orgueilleux Philippe un semblable personnage, et croire qu'il eût traversé deux fois son royaume sous un déguisement qui trompa tous les regards, sans que les comptes de sa maison, l'indication de ses résidences, les chroniques de son règne, les paroles ou les mémoires de ses serviteurs, autorisassent le moin-

dre soupçon d'une pareille éclipse de la personne royale. On m'objectera que le secret fut trop bien gardé pour qu'il en transpirât rien. Certes, ce n'est pas moi qui en doute : au contraire, j'écris uniquement pour prouver que le secret dure encore. Mais enfin, dirai-je à mon tour, il faut bien que quelqu'un ait parlé puisque Yillani a tout su : et pourquoi lui seul, s'il vous plait? S'il y a eu des indiscrets, et il y en a eu, comment toutes leurs confidences sont-elles venues aboutir à Toreille d'un seul homme ? Je vous l'ai dit, Monsieur, ceci est un produit exotique. C'est une fable imaginée par les rancunes italiennes, qui voulaient prendre leur revanche de l'élection de Pérouse et de la translation du Saint-Siège.

Toutefois je ne m*étonnerais pas d'être arrêté ici par les sourires et les dénégations de ceux pour qui l'autorité de Villani est sacrée, et qui n'ont jamais douté, Sismondi, par exemple, que le fameux banquier-diplomate ait pu savoir ce que, dans son temps, tout le monde ignorait. C'est, diront-î/s,

parce qu'il était lui, Giovanni Villani, et non pas un autre, qu'il a pu être si bien informé et faire jaser les plus taciturnes,

A cette dédaigneuse fin de non-recevoir, je répliquerais par un mot bien cru, mais mûrement réfléchi : c'est que Téminent chroniqueur sur la parole duquel ont juré tant de générations d'historiens a souvent battu la campagne dans son récit du règne de Philippe le Bel, et j'en vais donner la preuve. J'aurais même dû la donner plus tôt, si j'avais été meilleur avocat, car, en commençant ma discussion par là et en établissant d'abord que Villani avait manifestement ignoré ou travesti les faits les plus notoires, les plus incontestés de l'histoire générale et de Thistoire de France pendant les premières années du quatorzième siècle, j'aurais singulièrement avancé la réfutation du conte de l'entrevue. Puisque j'ai négligé de poser cette question préjudicielle, qu'elle me serve à compléter et à résumer les arguments que j'ai produits jusqu'ici, d'autant plus qu'elle s'y rattache directement.

XXIY

Au rapport de tous les historiens, Philippe le Bel a fait deux voyages à Poitiers pour conférer avec Clément V *• Le premier est du mois de mai de Tan 1307, où le nouveau pape vit arriver autour de lui la plupart des souverains ou leurs ambassadeurs. Ce fut comme un congrès du monde chrétien, à la suite duquel éclata la soudaine catastrophe des Templiers. Le second voyage est de l'année 1308, et cette fois Clément V aurait bien voulu échapper à l'entrevue. Philippe ne venait que pour l'entretenir des intérêts de sa politique ou de ceux de sa famille, particulièrement de l'élection de son frère Charles de Valois, ou Charles-sans-Terre, au trône impérial. 11 séjourna à Poitiers depuis le 11 juin jusqu'au 20 juillet 1308. Ce sont là des dates authentiques, des faits irréductibles. Yillani les a-t-il connus, et en a-t-il donné une narration

^ 11 n'est pas nécessaire d'indiquer les aulorilés pour un fait aussi notoire ; il suffit de consulter les six biographies de Clément V dans Baluze, YHistoire ecclésiastique de Fleury ou la première Histoire de France venue.

fidèle ou raisonnable? Non; et, dans les erreurs qu'il entasse, il dénature à plaisir les événements du dedans et ceux du dehors. Ne vous effarouchez pas, Monsieur, de Tirrévérence de mes paroles. Voyez plutôt.

Dans Villani, le roi de France s'abouche bien aussi deux fois avec Clément V; mais^la première entrevue a lieu en 1305, lorsque le pontife n'était encore que Bertrand du Got, et elle a pour théâtre Saint-Jean-d'Angely. La seconde a lieu en 4307, et elle correspond au voyage que Philippe fit réellement cette année dans le Poitou, à celui qui, pour tout le monde, est le premier qu'il y ait fait. Quant au voyage de 1308, Villani le mentiotinet-il? Pas le moins du monde; il s'en est même si peu douté, qu'il raconte que, celte année-là, Philippe aurait voulu avoir une conférence avec le pape, et qu'il se disposait à aller le trouver, où? à Avignon, pour le décider à agir en faveur de son frère; mais alors, dit-il, l'habile cardinal de Prato, déjouant les trames de Philippe, réussit à prévenir et à empêcher le voyage en conseillant au pape de faire accélérer l'élection*. Le comte de Luxembourg

* « Nel delto aiino 1508, e?sendo morlo il Re Alberto d*Alamagna...il Re scoperse suo intendimento e lungo desiderio chehavea havuto di fare eleggiere alla Chiesa di Roma a Re de* Romani inesser Carlo di Valois sno fratello,.... Fù il Rc mollo confortalo da' suo

ayant été précipitamment élevé à Tempire, grâce aux efforts de Clément V, la visite de Philippe le Bel à Avignon devint inutile, et le pape fut tiré d'embarras'. Gela est formel^ et, si nous n'eussions connu les événements que.par Villani, nous serions bien obligés d'admettre :

1" Que Philippe le Bel n'a fait qu'un seul voyage à Poitiers pendant le pontificat de Clément V;

2"* Que la cour romaine était établie à Avignon dès le mois de mai 1308, bien qu'elle n'y ait été transférée que dix mois plus tard, en mars 1509;

3** Que la vacance du trône impérial, par suite du meurtre d'Albert d'Autriche, assassiné le l"'

consiglieri E per lo Re e messer Carlo con forza de'Baroiii e

cavalieri s' andasse a Gorle a Vign&ne al papa, înanzi clie li Ala-

manni faœssero alira eleeione E cio ordinato coBimando a' Ba-

roui e cavalieri che si appareccbiassero di cavalli e d' arme a fiirc compagnia al Re per ire a Corte a Yignone.,,. » G. Villani, t. VIII, c. CI. — On ne peut rieu imaginer de plus formel que ce texte, ni, par conséquent, de plus contraire à la vérité.

* Hansi, dans ses notes ^r Raynaldi (édition de Luc(|ues), t. IV, p. 448, avait déjà relevé Terreur de Vi.lani relative au voyage que Ja roi de France aurait voulu taire à Avignon, en 1508, lorsqu'il est constant que Clément V n'arriva dans celte ville, pour la première fois, que vers la fin de février ou au commencement de mars 1509. Il avait passé dans la Guienne et le Languedoc une partie de l'automne et tout Tliiver de Tannée précédente. — Cf. Fleury, i. XIX, p. 153, Raynaldi ad Afin. 1309; — sur la durée du séjour de Clément V à Poitiers ou dans le Bordelais, Ptoléméc àc Lucqucs et au 1res, dans Baluze.

mai 1308, est postérieure à la translation du Saint- Siège à Avignon, laquelle ne fut effectuée qu'un an plus tard ;

4** Que le roi de France et le souverain pontife, pendant Tannée 1308, aéraient restés sans se voir et séparés par toute la largeur du royaume, tandis qu'ils passèrent près de deux mois en face Tun de Tautre, n'ayant qu'à traverser la Loire pour se rencontrer, puisque le premier séjourna une partie de l'été à Tours, où il avait convoqué une sorte d'étals du royaume, circonstance complètement ignorée de Yillani, et que le second résidait dans le même temps à Poitiers, où il attendit et reçut, non sans terreur, comme en 1307, la visite du roi;

5** Que l'élection de Henri de Luxembourg fut le résultat d'une surprise faite à Philippe * et d'un escamotage opéré par le pape de concert avec la diète»

^ Selon Villani, 1. IX, c. i, ce fut ie cardinal de Prato lui-même qui choisit Henri de Luxembourg comme le candidat le plus convenable pour Tempire, et qui le désigna à Clément Y. Cf. Âlb. Mussat., Hist. aug,, col. 240, ap. Muratori, Script, rer. itaL^ dans la note sur la rubrique IV. — L'année précédente, le cardi-p nal de Prato avait essayé d*entraver encore Philippe, relativement à Taffaire des Templiers, en suggérant au pape l'idée de la porter devant le concile qui fut indiqué pour Vienne, et qui s*y tint, en effet, en 1311. Il est vrai que, dans Fintervalle, Philippe arracha au pape Tordre de poursuivre les membres de Tordre, et le concile n*eut qu*à prononcer une suppression déjà matériellement elTecluée.

tandis qu'il s écoula plus de cinq mois depuis le moment où Philippe en entretint Clément V (il juin 1 308) jusqu'à celui où elle fut accomplie (1 5 novembre 1308).

6"* Que Clément V contraria par tous les moyens l'élection de Charles de Valois, tandis qu'il l'avait recommandé chaudement à la diète, et s'était prononcé nettement en sa faveur*.

Autant de mots, autant d'erreurs, et cependant voilà comment l'on eût écrit l'histoire, sur la foi de l'annaliste le plus grave et le plus accrédité du quatorzième siècle.

Et, faites-y bien attention, Monsieur, ces erreurs sont sans excuse. Villani n'avait pas à traiter là d'événements obscurs, comme l'entrevue de Saint-Jeand'Ângely : il s'agissait de circonstances connues de tout le monde, de faits passés en plein soleil et devant ses propres yeux, tels que les mouvements de la cour de France, la translation du Saint-Siège,

' Cf. Baluze, op. cit., l. Il, p. 119. — Raynaldi, ad Ann. 1308 (t. IV, p. 449), surtout la note de Mansi.

date si importante pour un Italien, l'élection de l'empereur Henri VH. Il n'avait pas non plus besoin de s'en rapporter à des mémoires ou à des annales plus ou moins fautives. Il n'avait qu'à interroger le premier venu et à ouvrir les oreilles. Un homme de son âge (il avait trente ans en 1505) devait déjà avoir appris à démêler le vrai du fauXj et à n'accorder sa confiance qu'à des rapports sérieux. S'il s'est trompé sur des événements que mille témoins avaient vus et pouvaient lui faire connaître, que penserons-nous de ceux qui n'en avaient paseu un seul, et qu'il avait été réduit à deviner? Ces fautes, qui ne s'excusent pas, s'expliqueraient peut-être par l'époque à laquelle Villani, déjà septuagénaire, ou à peu près, dut commencer à coordonner et à rédiger ses souvenirs. Sa mémoire ou ses notes purent l'égarer bien souvent. Mais elles s'expliquent surtout par le parti pris d'attribuer à Philippe seul l'élection de Clément V. En effet, la plupart des inadvertances et des anachronismes que je viens de relever tiennent à une seule et même cause et sont subordonnés à une seule et même donnée, le fait apocryphe du pacte de Saint-Jean-d'Angely. Villani paraît s'être souvenu que Philippe n'avait fait que deux voyages dans l'ouest de la France, et il ne lui en impute en effet qu<î deux. Mais, obligé d'avancer la date du premier de deux ans, afin de le reporter à une épo-

— Toque antérieure à ravénement de Clément V, c'està-dire à 1305, il a dû regarder celui de 1307 comme le second, et biffer de ses notes celui de 1308, qui aurait fait double emploi, et qui, à quelque trente ou quarante ans de distance, ne lui parut sans doute qu'une erreur de date. Réciproquement, l'entrevue ayant besoin d'un motif, il accepta, sur des bruits sans fondement, la fable de l'inimitié du roi et de r.archevêque, la nécessité de rendre aux Colonna, persécutés pour la France, leurs biens et leurs honneurs; enfin, comme il fallait, pour mener toute l'intrigue, une forte tête et un habile homme, le cardinal de Prato, qui passait pour lavoir été, fut sacrifié à cet infâme rôle.

Une dernière observation, ou plutôt un dernier argument, avant de terminer celte partie de ma lettre. Si nous avions, par hasard, quelques fragments de la correspondance échangée entre le roi de France et Clément V au moment même de Télection, dans ces premières heures d'épanchement et de mutuelle confiance; où la joie devait déborder

de part et d'autre et trahir les précédentes connivences, c'est là, sans aucun doute, que nous pourrions prendre les coupables en flagrant délit. On connaît précisément une lettre de cette époque, lettre écrite par Clément V à Philippe le Çel, trois mois environ après son élection, et un mois avant son couronnement. Qu'y découvre-t-on ? De la contrainte des deux côtés, au travers des protestations les plus amicales, mais pas l'ombre d'un compromis. Par ce mot de compromis toutefois, entendons-nous. La lettre parle bien de négociations secrètesjde matières confidentiellement traitées entre les deux puissances; mais c'était vraisemblablement de ces afTaires d'État comme il y en eut toujours entre souverains, et comme il devait v en avoir tant à cette époque, entre la France et le Saint-Siège. Voici d'ailleurs le document :

a Clément, etc. Quand et comment l'omnipotence de la Divinité, qui dépasse les mérites et les espérances de chacun, a élevé notre humilité, dans le temps qu'elle régissait l'Église de Bordeaux, à la prééminence de la dignité apostolique, nous nous rappelons pleinement l'avoir notifié par nos lettres à Votre Altesse Royale, et c'est, d'après le rapport que quelques-uns nous ont fait, ce que vous auriez vivement souhaité que nous fissions aussi, par rapport à la solennité du consentement que nous avons

donné à notre élection, et des autres actes qui en ont été la conséquence. Mais nous tenons à ce que Votre Royale Majesté sache que, si nous avons négligé de le faire, c'est que nous avions alors auprès de nous tos deux députés, l'archevêque de Narbonne et Pierre de Latilly, qui ont été présents à tout, et qui pouvaient en informer Votre Majesté, comme de l'intention où nous étions de prévenir Votre Majesté de l'époque où nous comptions, avec l'aide de Dieu, recevoir notre solennel couronnement. Que Votre Altesse Royale ne prenne donc pas en mauvaise part les omissions qui ont pu être commises à ce sujet. C'est le xi des calendes d'août (20 juillet) que, malgré notre répugnance et cédant à des instances réitérées, nous avons donné notre consentement authentique et public à ladite élection. Quant à certains articles que nous avions ensuite traités avec vos ambassadeurs, et qui ne devaient être divulgués ni par vous ni par eux, attendu la demande que vous nous faites de pouvoir en communiquer avec trois ou quatre autres personnes, audelà du nombre que nous avions fixé, nous consentons bien volontiers à ce que vous en traitiez avec trois ou quatre, ou même un plus grand nombre de personnes, au delà du nombre susdit, selon qu'il paraîtra utile à votre royale circonspection, car nous avons la certitude que vous ne les révélerez

qu'à ceux que vous savez être également jaloux de votre honneur et du nôtre.*.. Donné, etc., les ides d'octobre (15 octobre 1505) *. »

Pour des juges impartiaux, n'y a-t-il pas là une négation complète de l'entrevue et de ses conditions? Comment concilier le langage et la conduite de Clément Y avec la négociation de Saint-Jeand'Ângely? À moins que le roi et lui n'eussent voulu jouer, par correspondance, une comédie d'autant plus inutile qu*elle n'avait pour but de tromper personne. Quoi ! Philippe aurait pu être dans l'incertitude au sujet de l'acceptation du souverain pontificat par Bertrand du Got après que celui-ci l'avait acheté d'avance et qu'il ne lui restait plus qu'à le recevoir? Quoi! Clément V dirait à Philippe qu'il ne l'a accepté qu'avec répugnance et comme forcé par ceux qui l'entouraient, lui qui avait vendu son âme pour l'obtenir? Où trouver d'ailleurs, dans ces rapports, la trace des procédés que Clément V aurait nécessairement employés, si des engagements indissolubles l'avaient fatalement lié aux volontés du roi? Pour les négociations secrètes auxquelles la lettre fait allusion, il n'y a pas moyen de les rapporter aux promesses de Saint-Jean-d'Arigely. Celles-ci étaient toutes personnelles, et elles

* Baluze, Vitx PP. Aven., t. 11, p. 62.

devaient rester, comme le voulait le plus simple bon sens^ entre le roi et le pape. Les affaires dont il s'agit ont au contraire été entamées par les envoyés de Philippe, qui, pour mieux s'éclairer, demande à pouvoir en communiquer avec plusieurs membres de son conseil, faculté que Clément V lui accorde sans hésiter. Il est évident, je le reconnais, que ces affaires touchaient personnellement au pape par un côté quelconque, puisqu'il laisse entendre que son honneur y était aussi intéressé que celui du roi. Mais qu'est-ce que cela prouve? On connaît la valeur du mot honneur dans le latin officiel de l'époque. C'est un terme qui flotte entre les sens divers d'intérêt, de considération ou de responsabilité, et dont Ton ne pourrait conclure qu'une chose, c'est que le succès de la négociation dépendait de la discrétion qui y serait apportée de part et d'autre. Et quelle affaire diplomatique n'est dans ce cas? 11 faut convenir que, si le traité de Saint-Jean-d'Angely eût été réel, s'il y avait eu entre les deux correspondants ces effusions racontées par Villani, la lune de miel de leur intimité avait été bien courte. Ils en étaient déjà aux défiances, aux plaintes réciproques, et Clément se conduisait envers Philippe comme s'il n'avait nullement à le ménager et à le craindre. On n'est pas plus ingrat et plu^léger. Mais j'allais oublier la meilleure des

raisons. On a vu que Clément laissait le roi libre de communiquer à qui il voudrait un secret qui était déjà connu de quatre ou cinq personnes au moins. Le moyen de croire qu'il s'agît là des affaires de Saint -Jean-d'Ângely, et que, confiées à tant de monde, elles n'eussent jamais été divulguées?

Je n'examinerai pas si les fautes de Villani furent volontaires, ou plutôt je ne crois pas qu'elles l'aient été. Villani a pu être trompé par ses souvenirs, comme il a pu s'en rapporter à des témoignages mensongère dont il n'avait nul moyen de vérifier le caractère. Mais certainement il a trop écouté, sans le croire peut-être, ses préventions italiennes, et il s'est laissé dominer par un patriotisme aveugle, lorsqu'il s'est fait le parrain et l'éditeur d'un ignoble chapitre de la chronique scandaleuse de son époque. On a beau être un esprit supérieur, on paye toujours son tribut aux erreurs contemporaines, et je veux penser que dans tout ce récit Villani s'est borné à être le complaisant écho des légendes répandues en Italie, pendant le quatorzième siècle, sur le pontificat de Clément V. Qui n'a été frappé

de l'étrange caractère de cette période de fiévreuses hallucinations^ le siècle du massacre des Juifs, qui étaient censés empoisonner les rivières, le siècle des envoûtements par les sorciers, des apparitions, des maléfices, des crimes, et aussi des fables de toutes sortes? Qoé ne croyait-on pas alors, et que n'aurait-on pas cru? La légende s'était emparée de Clément Y, une légende incroyable comme son élévation, sinistre et mystérieuse comme tout ce qui appartient à ce siècle. Elle le prenait la veille de son avènement, et ne le quittait qu'à sa mort. C'est d'abord ce pacte ténébreux de Saint-Jean-d'Angely, dans lequel un roi tentateur lui fait vendre son âme au diable. C'est ensuite l'effrayante scène des Francisdains de Poitiers, lorsque Clément, tenant à s assurer si Gautier de Bruges, déposé- par lui, l'avait cité en mourant devant le tribunal de Dieu, par une cédule qu'il avait voulu emporter avec lui dans son cercueil, donna ordre de désensevelir le mort, et vit en effet la cédule, qu'il tenta vainement d'arracher. Od promit alors au cadavre, comme s'il avait pu entendre, delà lui restituer après l'avoir lue, et aussitôt les doigts crispés se détendent, et la main s'ouvre, pour se refermer ensuite sur le parchemin quand on le lui eût rendu*. C'est la légende qui,

* Les Franciscains avaient fait à Gautier de Bruges, leur ancien

inlerprélanl de la façon la plus hizarrc la prolcslation do 1302, dont je vous ai parlé, changea cette démarche, si nécessaire et si simple, en une scène violente et inattendue, préparée pour braver le roi, à la suite de laquelle le prélat, craignant sans doute d'avoir eu trop de courage, se hâta de quitter la France dans l'équipage d'un soldat, et courut à travers les monts jusqu'à Asti, où il se cacha dans le couvent des Frères prêcheurs, jusqu'à ce qu'il pût être conduit à Rome en habit de dominicain >. C'est encore la légei\de qui fait découvrir, sur l'iine des portes de Bordeaux, le jour de l'entrée solennelle de Clément V> une inscription antique restée ignorée ou illisible pendant mille ans, et qui, devenue

général, une grande réputation de sainteté. U s^opérait, disait*on, des miracles sur sa tombe. Un des derniers historiens de TËglisc, l'abbé Rohrbaciier, n*a pas cru puvoir se dispenser d'ajouter foi à des fails garantis par des autorités qui lui semblaient respeclahlcs. Il faut cependant observer que les Franciscains, chez lesquels tout s'est passé, étaient des témoins un peu trop intéressés dans la question, et que tous les écrivains de cet ordre se sont efforcés de noircir Clément V. Cf. Rohrbacher, t. XIX, p. 501. — S. Antoniu., archiep., Florent. Summa hist., part. III. — Trilhem., De Scriptor. Ecoles. h7?gr.— Wadding, Tannaliste des4*rères mineurs, déjà cité. — Pap. Hasson, Notitia Episcopatuum Gallia^, — Sponde, AnnaL ad ann. 150G. — De Thou, Historia, elc, t. V, r. cxxxr. — Le continuateur de Nangis, à Tannée 1306, etc.

^ Sur l'histoire de la fuite de Bertrand, voy. Pippin, Boloîi. chronic, ap Muratori, Script, rer.y etc., t. IX, p. 738-40.

tout à coup fraîche! et* brillante, laisse lire un distique latin qui prédisait la gloire de Clément V et celle de sa patrie, devenue la seconde Rome*. C'est toujours la légende qui prétend qu'il envoya un messager en enfer pour avoir des nouvelles de l'âme d'un de ses neveux, et qu'il eut par là, avant sa mort, une révélation anticipée des tourments auxquels il était destiné\ C'est la légende qui le fait assigner au tribunal de Dieu par le grand maître

^ ff Erat autem in principali porta civitalis prophetia hsec

scripta, in duobus versibus, aureis litteris et ]atiuis, sed per pul-

verem incedentium fuerant obfuscati ita ut non apparerent nisi hœ

dusB dictiones.... Altéra Roma. Verum constituta ibi Guria, viri

civifatis, deducto pulvere, invcnenint sic scriptum :

Die tu qui'iransis et porlae'limina iangis Altéra Roma vale, nomen geris imperkle.

Soribebantar autem ibibi versus ante mille annos. » (Mallh. West-

mon.)

' « .... Essendo morlo uno suo nepote cardinale cui elli moUo

amava, costrinse uno grande maestro di nigromanzia che sapesse

che fosse deir anima dei uepbte. Il detto maestro, fatta sua arte,

uno capellano delPapa molto sicuro fece portare aile Demonia allô

infemo, e mostratogli visibilmente uno palazzo, dentrovi uno letto

di fuoco ardente, nerquale era Tanima del detto suo nepote morto,

dicendoli cbe per la sua simonia era cosi giudicato. E vide nella

visione, fatto mi altro palazzo allô incontro, il quale H fù detto si

facea per papa Clémente. E cosîrepportô il detto capellano al Papa,

il quale mai puoi non fu allegro....» G. Villani, l. IX, c. lviii. —

Gela peut donner une idée de la sagacité et du sens historique du

grand chroniqueur florentin. On voit qu'il était pour le moins de

son siècle, comme je le dis.

Molay, dans le terme de quarante jours; c'est elle enfin qui nous a transmis le souvenir de ses galanteries et de ses vers amoureux, en nous le représentant comme un homme d'armes déguisé en clerc, un véritable colosse de force physique et d'impureté \ Et n'est-ce pas aussi à la légende, mais cette fois à une légende bouffonne, qu'il faut faire honneur d'une version également répandue en Italie, etdaprès laquelle Clément Y n'aurait été élevé au pontificat que parce que les cardinaux le croyaient mort? Sur une fausse nouvelle, semée exprès dans

^ Cf., sur les mœurs de Clément Y, Martin. Hinorit., ap. Ëccard, t. 1, col. 633 {Flores temporum), — Villani : c Questo fue huomo molto cupido di moneta, e simoniaco. . . j che tenea per arnica la contessa di Palagorgo (Périgord) bellissima donna.... » D'après une tradition, que je crois sans fondement, Bertrand du Got aurait été Tun des derniers poètes de la brillante école des Troubadours. On donne comme de lui les vers suivants :

ses pu poulido que lou jour, La neou n'es pas pu blanco, Per travessa lou riou d*amour Ne bourrici pas d^utra palanqua;

« Vous êtes brillante comme le jour, la neige n'est pas plus blanche; pour traverser le ruisseau d'amour, je ne voudrais pas d'autre nacelle. » Palanqua, en gascon, signifiait planche et bateau. Je répète que rien ne garantit l'attribution à Bertrand du Got de' ces quatre vers. Voy., pour les caractères physiques, le portrait traditionnel de ClémentY, dans Â.Duchesne, t. Il, p. 250. — Son cercueil, disent les chroniqueurs, élail gigantesque. Cf.Papire Masson, t. YI, « Caduver admodum procerum, ac longum fere pedesocto. »

-Sole conclave, ils se seraient hâtés de le nommer, afin de se procurer par cette élection dérisoire le moyen de sortir de prison, et sauf à faire plus tard un pape réel et vivant. De telle façon que, lorsqu'ils reçurent l'avis de son acceptation et Tordre de venir le couronner en France, ils crurent à un sortilège et s'imaginaient avoir affaire à un revenant*. Vous croyez peu à tout cela. Monsieur, et moi aussi ^ Tout cela néanmoins se trouve dans les différentes vies du pontife ou dans les chroniques de son temps. C*est le tableau complet d'où Villani adéta- ^ ché le fantastique épisode de l'entrevue, pour son plaisir, à lui, et pour l'instruction de ses lecteurs.

^ a . . . Gon tal fraude ascèse al Pontificato. Erano in conclave rinchiusi i cardinali, i qnali non accordandosi vi stetteroassai. Onde un di loro instrusse un liuomo sagace e astuto il quale simulasse venir di Francia con lettere per le quali si nonciava com'era morlo il xïardinale vescovo di Burdella. Queste lettere furono Jette ad alcuni cardinali , i quali inlendendo la morte di costui , gU parve baver trovata la via di riuscir del conclave, e doppo far nuova prattica. Il perché elessero quello, credendosi esser morto, e coâi uscirono fuora. Onde il vivo cardinale rimase Papa, e inlendendo délia elettion subito mando per i cardinali che andassero a lui in Francia. Onde ubbidiendo loro al Pontefice , si trovarono a Lione di Burdigalia. Ove poi si tenne la corte Papale e con gran danno de* cbrisliani. » Bernardino Corio, Historia di Milano, etc. (Padoa, 1646, p. 323.)

Mais, vous le savez. Villani a été apprécié dès longtemps, sous ce rapport même, par les Italiens. Sa prédilection pour les anecdotes, la curiosité avec laquelle il cherche de petites causes aux grands événements et s'applique à regarder le dessous des cartes, même lorsque les cartes n'en ont aucun^ tout cela ressort à la lecture de sa chronique et a été relevé par les véritables érudits^ D'autres contemporains, aussi mal disposés que lui pour la France et pour les papes d'Avignon, mais moins jaloux de paraître savoir ce que tout le monde ignorait, ont bien pu connaître aussi les rumeurs qui circulaient autour d'eux; mais ils ont eu le bon goût de n'admettre que celles qui s'appuyaient sur un certain caractère de vraisemblance. Et ces ru-

*■ C'est là évidemment la manie ou la faiblesse de Villani, et il~ ne montre dans le soin avec lequel il recueille les bruits de ville et les rumeurs populaires ni critique ni jugement. Yoy. les observations de Henri Léo sur les prétendus stratagèmes qui auraient amené la fameuse défaite des Florentins à Montaperli, auprès de TÂrbia, et auxquels Dante croyait aussi (Inf.y XXXII). Malavoiti les contesfe absolument. — Cf. Muralori, Script., etc., t. XV.

meurs, remarquez-le bien, sont comme la fable de Corio, autant de démentis donnés à la version de Villani. Ainsi Ferreti, de Vicence, qui écrivait en 1 530, prétend, lui, que ce ne fut pas Bertrand du Got que Philippe acheta, mais les cardinaux eux-mêmes, le conclave tout entier, et qu'il leur fit passer de l'argent pour qu'ils donnassent leurs voix à Clément V*. D'après* cette version, le roi, du moins, aurait fait son marché de la première main, et, loin qu*il eût vu avant l'élection un ennemi dans Bertrand du Got, c'est lui qui Taurait présenté au conclave comme son partisan et sa créature. C'est dans la catégorie de ceux qui pensaient comme Vincenzo Ferreti que nous devons ranger la grande autarité de l'époque, l'incomparable créateur de la poésie italienne, Dante lui-même. Qui n'a lu les vers infamants qu'il a consacrés au malheureux Clément V? Au milieu du cercle des simoniaques, il retrouve Nicolas III (Orsini), à demi plongé, la tête -en bas, dans le puits ardent, et

^ « Burdigalensem episcopum, de gentc Vascona, id auro regio donisque maximis exhortantibus. ... in apostolorum sede plurium coQsensu papam decernunt. » Ferreli Vicent. Chron. — L'expression plurium consensu (la majorité), de la part d'un contemporain, vient ici à rencontre du prétendu compromis, et confirme la sincérité de l'acte d'élection, où il n'est question que de dix voix sur quinze votants.

qui croit reconnaître^ dans la voix du poète, celle de Boniface, encore vivant, mais destiné à le remplacer dans la même posture, pendant que lui achèvera de glisser à travers les flammes jusqu'au fond de Tabime. Annonçant à Dante que Clément Y, à son tour, remplacera Boniface : « Après lui, dit Nicolas, viendra des parties de l'Occident, par une voie plus sale encore, le pasteur sans loi, celui qui sera digne de nous recouvrir tous deux. On verra en lui^ un nouveau Jason, tel que celui dont il est parlé aux Macchabées; et la même bonté que Jason trouva en son prince, puisse celui-ci la rencontrer dans le roi qui gouverne la France* ! » Ailleurs la flétrissure n'est pas moins brûlante, et c'est delà bouche même de saint Pierre qu'elle est censée tomber, mais, cette fois, elle ne s'applique plus à Clément seul : « Celui qui usurpe en terre ma propre place, oui, ma place, laquelle n'en reste pas moins vide en présence

* .... Gbe dopo lui verra di piu laid' opra,

Di ver poiiente, un paslor senza legge Tal che convien che lui e me ricopra.

Nuovo Jasou sara, di cui si legge Ne' Maccabei ; e corne a quel fu molle Suo re, cosi fia a lui chi Francia regge.

Dante, /»/:, XIX, v. 82.

Cf. Macchab., II, 4, 8. — FJav. Josephi, Antiq, Jud.^ XII, c. vi. Josèphe n*attribue aucune çimonie à Jésus, dit Jason, qui fut nommé grand sacrificateur, puis destilué, par Ântiochus Épiphane.

du Fils de Dieu, celui-là a fait de mon tombeau un cloaque de sang et de pus... Et ils s'apprêtent à boire de notre sang, du sang divin, ces Cahorsins et ces Gascons ! bon Principe, à quelle infâme chute étais-tu réservé M » Le vague même de ces terribles imprécations atteste que Dante n'en savait pas plus que les autres sUr les vraies causes de Tavénement de Clément V. Ce n'est pas lui qui aurait reculé devant le mot propre, devant la précision et la crudité des détails, s'il avait été mieux instruit. La candeur hautaine avec laquelle il arrache tous les masques lui aurait certainement fait trouver dans Ténergique familiarité de son idiome quelque vive allégorie ou quelque image plus propre à caractériser le drame de l'entrevue que cette banale comparaison avec le grand prêtre d'Ântiochus, dont l'histoire, après tout, est assez obscure. Je ne reconnais pas là les allures du vieux Gibelin, toutes les fois qu'il peut faire l'autopsie de quelque grand coupable, ou dévoiler, ne fût-ce que par une expression qui luit et brûle en passant, comme l'étincelle échappée de la forge, quelque grand méfait contemporain. En comparant les récits de Villani,de Ferreti, de Corio, de Dante et des autres contemporains, nous surprenons la légende italienne à ses premiers débuts,

» Danle, l>a?arf.,XXVll.

nous assistons à son incubation. Elle flotte de rumeurs en rumeurs^ elle hésite d'une explication à l'autre, en attendant que Villani ait l'honneur de lui donner sa dernière forme et d'y ajouter des ailes.

Arrivé à ce point delà discussion, et débarrassé des fictions accumulées par Villani, je m'imagine entendre les questions qui ne manqueraient pas de m'être faites, si quelqu'un se trouvait en tiers dans ce moment avec nous, ou si, par hasard, cette lettre vepait à tomber en d'autres mains que les vôtres. ILy a, en effet, de fort honnêtes gens, et en grand nombre, qui ne peuvent souff'rir qu'on dérange rien à Teffectif de leurs connaissances, et qui, par horreur du vide, je suppose, ne yeulent pas qu'on démeuble leur esprit d^un fait ou d'une idée, à moins qu'on n'ait un équivalent tout prêt à mettre à la place. Erreur ou vérité, peu importe, ils ne se résignent pas à ne voir plus rien là où ils avaient l'habitude de voir quelque chose. C'est comme un arbre qu'on aurait coupé dans leur avenue ou un cadre qu'on aurait décroché de leur salon. Ceux-là

me demanderaient donc ce que je leur donnerai pour qu'ils renoncent à l'opinion reçue, et quelle idée ils devront se faire maintenant des motifs et des intrigues qui amenèrent Télection, si improbable en apparence, de Bertrand du Got. J'aurais bien envie de leur répondre que je n'en sais véritablement rien, et que cette ignorance ne m'afflige ni ne m'humilie. 11 y a tant d'autres secrets, et de bien plus essentiels, qui nous échapperont toujours. Cependant je crois pouvoir as3urer deux choses; c'est d'abord qu'il n'y eut dans le conclave, en ce qui concerne Bertrand du Got, d'intrigues d'aucune espèce, comme le prouvent, d'une part, le silence de la grande majorité des auteurs contemporains \ et, de l'autre, les inconciliables

^ Ils disent à peu près tous comme Bernard de Guy (Guidonis), auteur contemporain et l'un des biographes de Clément Y : « Ciim cardinales pro eleclione summi pontiOcis in Perusio inclusi slctissent mensibus XI et arlati, divisi inler partes œquales... tandem versus Occidentem dirigentes contuitum in islum Burdigalensem Ârchiepiscopum oculos erexerunt.... » A Ferreti et Bernard, qui écrivaient au moment même de Félection, Mansi ajoute un autre contemporain que j*ai cité tout à l'heure, le frère Pippin (le Bologne, puis Martinus Minorila,» Thierry de Niem, Joannes Vitoduranus (de Winterlhur), André deRatisbonne, Martin de Fulde; ces quatre derniers sont compris, commeAmalricd'Augier, dans la collection d'Eccard (Scriptores mediixvi, 1. 1). Mansi aurait pu y joindre Jean de Saint- Victor, llermann CoVner, qui vivait en 1400, et qui ne dit pas un mot de la prétendue bimonie (ap. Eccard., t. U,

variations de ceux qui en parlent : c'est ensuite que, dès l'ouverture même des opérations de celte assemblée, l'élection d'un pape français, non pas expressément d'origine, mais de sentiment et de politique, était un résultat convenu et infaillible. Commençons par cette dernière assertion qui pourrait sembler plus invraisemblable encore que l'autre, accoutumés que nous sommes à croire, d'après Villani, qu'il y eut au contraire dans le sacré collège lutte perpétuelle entre les partisans de Boniface et les partisans de Philippe. Non, ce n'est pas à cette lutte que tint la lenteur des opérations du conclave : la majorité était acquise à la France même avant le premier scrutin : mais il s'agissait de savoir laquelle l'emporterait, pour le choix de la personne du pape, de la faction des Colonnaou de celle des Orsini, toutes deux dévouées à la France, quoiqu'une partie de la dernière, par haine pour les Golonna, se fût ralliée au neveu et aux créatures de Boniface.

col. 966), Trithème, Matthieu de Westminster, et une infinité tF autres. Cf. Mansi, ap. Rayn., adann. 1305.

Ceci, Monsieur, résulte des faits mêmes, et vous en aurez tout à l'heure la preuve. Je n'ai pas besoin, je pense, de remettre sous vos yeux les antécédents de ces deux célèbres familles qui, rivalisant déjà depuis des siècles et*' servant de drapeau dans Rome, Tune, les Colonna, aux Gibelins, l'autre, les Orsini, aux Guelfes, voulaient chacune s'approprier exclusivement la tiare pontificale et peutêtre aussi le patrimoine de saint Pierre. Vainqueurs un moment avec Nicolas III, leur parent*, les Orsini n'avaient pas craint d'entrer en lutte avec la maison d'Anjou et de faire ôter à Charles P', de Naples, la sénatorerie de Rome \ Mais, sous les successeurs de Nicolas III, ils s'étaient rapprochés

* Le pontificat de Nicolai III fut court (1276-1281), mais assez énergique. Il aurait été, selon quelques historiens, le premier pape, après Innocent IV, qui ait laissé entrevoir des idées de népolisme et d'agrandissement pour sa famille. Cf. Villani, c. cxviii. — Rayn., ad ann, 1276, — A. Duchesne, I. II, p. 211; — AlTo, Storia di Parma, t. III, p. 88.

* On connaît la dure réponse de Daiîle à Nicolas :

Pero ti sta, che tu sei bcn punito,

(le la France, et n'avaient pas lardé à rentrer en grâce auprès du roi de Naples. D'un autre côté, les Colonna^ que l'Empire ne pouvait plus proléger ou couvrir, et que Boniface avait poursuivis à outrance comme Gibelins, comme séditieux et comme voleurs, s'étaient vus contraints de chercher un asile aux pieds du roi de France dont Tamitié leur avait été immédiatement acquise, à titre d'ennemis du pape, et ils brillaient à sa cour. Situation nouvelle et bizarre, vous en 'conviendrez pour ces implacables antagonistes qui, mis de nouveau aux prises par l'ouverture du conclave, ne pouvaient s'y combattre que sous le même drapeau, je veux dire, en rivalisant de zèle vrai ou-^sîmulé pour la France, tandis que la fraction des Orsini, qui s'était réunie aux créatures de Boniface, avait constitué une sorte de tiers parti représenté, sans aucun doute, par les cinq cardinaux qui restèrent neutres jusqu'au dernier moment. Ainsi, tandis que la lutte était entre les Orsini et les Colonna, mais seulement en tant que question d'influence, non d'opinion ou de politique, le tiers parti, désintéressé dans le débat, gardait une attitude expectante, et delà vint sans doute l'impossibilité

Ë guarda beii la mal tolta moneta, Ch' esser li fece contxa Carlo ardilo.

Dante, Inf., XiX

(l'amener une solution, les trois sections entre lesquelles se partageait le conclave étant exactement d'égale force.

Je regarde donc comme invraisemblable et comme Inadmissible l'hypothèse de Yillani, qui placeJe débat entre l'intérêt français d'une part, et l'intérêt italien de l'autre. Sur ces données-làyle combat n'eût pas duré longtemps. Dans la situation très-réelle où je place les partis, il devait durer jusqu'à ce que l'un des membres du conclave, Nicolas de Prato, si .l'on veut, ou tout autre, eût fait consentir neuf de ses collègues à choisir non pas seulement en dehors du sacré collège, ce qui n'eût fait que reproduire la difliculté sous d'autres noms, mais encore à choisir un prélat non Itaheny c'est-à-dire ni Orsini ni Colonna. Oui ne voit que pour le parti de Boniface, pour les Guatani, accepter de pareilles conditions, dans le cas où ils auraient pu compter réellement sur la moitié du conclave, c'était abdiquer? Aussi mon opinion est-elle qu'ils ne furent dans le cas ni de les proposer ni de les recevoir. Ils n'étaient pas assez forts pour cela. Qu'eût importé, en effet, qu'on leur laissât, comme le dit Villani, le choix des candidais? Où pouvaient-ils avoir l'espérance de trouver, hors de l'Italie, un pape qui continuât la politique de Boniface, pour lé seul plaisir de mettre

le feu aux quatre coins de l'Europe et de rutner Itglise?

Le conclave, auprès duquel étaient accrédités des agents de Philippe, qui résidèrent à Pérouse pendant toute la durée des opérations, ne délibéra donc jamais pour savoir s'il nommerait un pontife qui suivît les errements de Boniface, au risque de demeurer sans appui et sans influence au dedans et au dehors, ou s'il montrerait par son choix qu'il voulait rétablir la bonne entente avec la France, et qu'il le voulait à tout prix. Au point où les choses en étaient venues, et dans la situation respective du Saint-Siège et de la France, la division n'était plus possible sur ce terrain. La paix ou le schisme, telle était l'alternative quie le caractère et les actes de Philippe le Bel avaient nettement posée, et le conclave, qui n'avait pas, que nous sachions, intérêt au schisme, ne pouvait porter ses vues que sur un homme décidé à répudier solennellement la politique de Boniface. J'ai peu de mérite, Monsieur, je me hâte de vous le dire, à expliquer ainsi les dispositions du conclave, du moins celles de la ma-

jorité qui remporta dans son sein. Je prends mon thème tout fait dans une lettre de Napoleone Orsini, celui-là même que Villa ni donne pour lieutenant au cardinal de Prato dans la direction du parti français. Cette lettre, écrite à Philippe le Bel après la mort de Clément V, au sujet des violences par lesquelles la famille et les créatures du défunt pape voulaient imposer au conclave le choix de son successeur, est précieuse à plus d'un titre. C'est une longue et amère récrimination contre les actes et la personne de Clément V, en même temps qu'une apologie de la conduite tenue dans le conclave de Carpentras par les cardinaux du parti italien dont Orsini était le chef. Si quelqu'un avait dû laisser échapper le secret de l'élection passée à propos de l'élection présente, c'était assurément Orsini, surtout lorsqu'il écrivait à Philippe le Bel, à celui à qui l'on pouvait et l'on devait tout dire, et qu'il lui écrivait pour lui rappeler comment Bertrand du Got avait été nommé et comment il s'était conduit. Je vais traduire exactement la lettre, en ne laissant de côté que quelques détails indifférents, relatifs à l'administration intérieure de Clément V, et devenus d'ailleurs peu intelligibles dans la détestable copie de la Bibliothèque impériale \

\ Mss. Colbert, n*» 4991, A. Cf. Baluze, Op. cit., t. Il, p. 289.

' rf

« ... €'est la décevante expérience des événements passés qui nous a servi de règle dans la prévision de l'avenir, à moi et à ceux de mes collègues qui nous étions trouvés ensemble dans la précédente réclusion (le conclave de Pérouse)*. Nous nous souvenions, en effet, que nous avions été renfermés onze mois dans la prison de Pérouse S où Dieu seul a pu voir parmi quels dangers de corps et quelles angoisses de cœur nous avons travaillé '• J'abandonnai ma famillC; selon mon habitude, afin que je pusse avoir un pape français *, parce que je désirais le bien du roi et du royaume, et que j'espérais que celui qui déférerait aux intentions du roi gouvernerait sagement Rome et la chrétienté et réformerait l'Église. Et c'est pour cela qu'après avoir pris toutes les précautions possibles nous élûmes le défunt pape, persuadés que nous avions fait le plus magnifique présent au roi et au

* « . . . Experientia doiosa praeteritoriim eventuum mihi et sûCiis reveretidis palribus DD. cardiçalibus, qui in aiia clausura fifimus, magistra facta est futurorum... »

' H y a bien» dans le manuscrit, le chilTre XI, quoique Baluze ait lu VI et ait écrit sex»

'^ <( ... In quo Deus solus novil cum quantis pericu'is corporis et sollicitudinibus cordis extitit laboratum... » Id., ibid.

* « ... Reliqui domum meam soiito... » Cela ne s'applique probnbleinent pas à son déplacement matériel, mais à sa séparation du reste de la faclionOrsini.

royaume ^ Mais, ô douleur ! nos chants se tournèrent bientôt en sanglots, car il ne sut rien faire ni pour le roi ni pour le royaume. Sous lui et par lui Rome entière a été désolée :1e siège de saint Pierre, ou plutôt deNotre-Seigneur Jésus-Christ, a été renversé, et le patrimoine de l'Église a été pillé, bouleversé, par les administrateurs qu'on lui donnait plus que par les ravages des brigands. L'Italie entière, comme tout le reste, a été l'objet de l'indifférence. Je ne parlerai pas des vingt-quatre cardinaux qu'il a introduits daûs l'Ëglise... Mais nous, les Italiens, qui l'avions élu parce que nous le jugions digne, nous avons été repoussés et dédaignés comme la vaisselle d'argile. Quelles mortelles douleurs n'avons nous pas ressenties, nous témoins de ces énormités, et moi surtout, moi auquel mes amis, ceux qui vivent encore comme ceux qui sont morts, venaient montrer les blessures saignantes de leurs cœurs, parce que c'était moi qui leur avais procuré ce fléau*! Et au milieu de ces aiguillons de douleur, au travers de cette mort du corps et de l'àme, je n'avais d'autre consolation que la pensée qu'en le faisant.élire je m'étais promis trois choses

^ (( . . . Ëtr quoniam cum raultis cautelis quibus potuimus, hune qui decessit elegimus. . . » Id., ibid, ^ a ... quos dolores mortls sustinuimus ista videntes, et maxime ego, qui amicorum yivoruin et defunctorum cordis punc-

qui me semblaient n'en faire qu'une : le bien de Dieu, celui du roi -et celui du royaume. Aussi ai-je la confiance que la miséricorde de Dieu viendra à mon aide à la dernière heure de compassion. .. Oui, s'il avait pu accomplir toutes ses volontés, il aurait fini par se perdre lui-même, il aurait abîmé l'Église. Pour sûr, mon seigneur, il n'-a jamais été et il n'est pas dans mes intentions de déplacer le siège pontifical, en laissant déserts Rome et les sanctuaires des Apôtres, parce que dans les fondements mêmes de la foi Rome a été établie comme le siège de l'Église universelle. Aussi, quand le précédent pontife a été mandé devant le tribunal de Dieu, nous, les cardinaux italiens, ayant Dieu devant nos yeux, nous avons voulu choisir un pontife plus jaloux de la foi et du salut des âmes qu'avide d'argent, et qui, outre les mérites nécessaires, se montrât par la sainteté de sa vie le digne vicaire du €hrist, qui fût l'ami du roi et du royaume, qui poursuivît de cœur, et non par de trompeuses paroles, l'œuvre de la guerre sainte à

laquelle le roi s'est voué C'est pour cela que,

dès le principe, nous avions désigné et que nous désignons encore un cardinal d'une excellente renommée, d'une conscience droite, à ce qu'il nous

cliones quasi juges recipi qnod eis fecerim isttid malum . . . >^ kl., ibid.

semble, d'une science éminente, exercé par le maniement de beaucoup d'affaires, approuvé dans tout ce qu'il a fait jusqu'ici par le clergé et par les fidèles ; un homme , enfin , qui appartient au royaume et qui veut le bien du roi *...

« Rencontrant de leur part une telle résistance, nous avons été stupéfaits et nous n'avons pu nous en expliquer la cause, à moins que quelques-uns des parents du défunt n'aient conçu l'espérance de perpétuer ses abus. C'est là, je le dis, au nom de ce Dieu qui a racheté TËglise catholique et qui Ta fondée dans Rome, c'est là ce qui leur sera impossible, en face de nous, en face du roi, en face de ce peuple chrétien qui a déjà les yeux ouverts sur tout ce qui s'est passé '• Et nous ne pouvons croire que tout ce qui a été dit ou écrit à ce sujet soit sorti de l'esprit du roi ; car c'est à vous, notre seigneur, c'est à moi votre serviteur dévoué, c'est à tous les autres cardinaux italiens qui avions élu le défunt pape, uniquement en vue de vous, que tous les

^ Le candidat dont parle ici Napoleone était Guillaume de Maadagot, d'abord archevêque d'Embrun, puis d'Âix, élevé au cardinalat par Clément Y, et sur lequel on peut consulter Fr. Duchesne, Histoire des cardinaux français, l. I, p. 377. — GalL chr.y 1. 1, col. 3i9, et t. Ill, col. 1082.— Baluze, lac. cit., p. 666, etc. '

^ a ... Viventibus Domino nostro rege et nobis et populo christiano qui multum aperuit oculos ad prsedicla... »

maux dont je parle sont attribués ' • Il nous importe donc d'autant plus d'agir envers les églises de Dieu et envers le monde, de manière que, cette fois, la chrétienté possède un pape qui se montre par ses œuvres le vicaire du Christ. J'adjure Votre Altesse Royale et j'implore avec confiance sa religion, au nom de l'effusion du sang de Jésus-Christ, pour qu'elle seconde nos vues et qu'elle travaille avec nous à l'élection d'un véritable vicaire du Christ , au lieu de détourner nos pas vers ceux qui cherchent non point ce qui est du Christ, mais ce qui

leur est personnel »

Ce n'est pas l'abandon qui manque a cette lettre, c*est encore moins cet accent d'une conscience émue qui, joint à une profession de respectueux dévouement, ne permet pas d'en soupçonner la parfaite sincérité. Vous prendrez garde que j!en ai fait ressortir à dessein les termes et les passages les plus compromettants , ceux au travers des* quels une critique défiante ou prévenue pourrait avoir le plus de chances de démêler le genre et la part d'intervention du roi dans l'élection de Clément V. On en conclura aisément que Napoleone était dévoué au roi de France, chose dont on

^ (( ... Nam vobis Domino nostro et mibi devoto vestro et caeteris Dominis Italicis, qui solo intuitu regio defiinctum elegimus, praernissa adscribuntiir ntala... »

n'avait jamais douté. On jugera peut-être aussi que ce dévouement ne se concilierait pas [rès-bien avec les idées que nous nous faisons aujourd'hui des devoirs d'un prince de l'Église. Mais on n'y verra jamais la preuve ou l'indice d'une intervention personnelle de Philippe dans un marché ou dans une négociation relative au candidat préféré par le conclave. N'est-il pas évident au contraire que cette lettre contredit formellement la version de Villa ni, en effaçant de toute manière le cardinal de Prato et en reportant sur Orsini seul une élection dont il se repent, ego... quod eis fecerim istud malum? Elle efface de même le roi de France, en disant positivement que le conclave seul avait pris, relativement au candidat, des précautions, ou, si l'on veut à toute force, des garanties, multis cauteli$ quitus potuimus. Quelles précautions, quelles garanties? C'est ce que nous ignorerons toujours. Mais est-ce dans ces termes que Napoleone aurait parlé à Philippe le Bel si le roi dé France eût acheté d'avance ou désigné impérativement le candidat? La lettre n'aurait plus été qu'un long et pitoyable sous-entendu, dont Philippe n'aurait pu que rire, et il aurait trouvé sans doute le cardinal bien impertinent de vouloir prendre sur lui une responsabilité qui ne lui appartenait point. En confiant au roi ses griefs contre Clément V, Napoleone n'aurait pas dit, le pontife

qv^ nous avions éluj mais bien le pontife que vous nous aviez donné. Et même, avec celte correction, ses plaintes n'eussent pas été plus sensées. Ce n'était pas envers les cardinaux, ce n'était pas envers les Italiens, ce n'était pas envers l'Église, toutes choses dont il s'occupe dans sa lettre, que Bertrand du Got avait été mis dans le cas de contracter des engagements* C'était envers le roi de France, et pas d'autre. S'il les avait tenus, le roi devait être content : CLue lui importait ce que le pape avait pu faire, autre part, de bien ou de mal, pourvu qu'il eût gardé sa parole envers lui ? C'est au contraire parce que Napoleone savait le roi étranger à l'événement qu'il le prenait pour confident de ses douleurs et de ses regrets, n'imputant qu'à ses collègues et à lui un choix déplorable, et sommant le roi de France d'employer sa haute intervention pour que les scandales du nouveau conclave n'amenassent pas un choix pire encore. Et puis, Monsieur, faites attention aux sentiments de vraie religion et de sainte croyance qui respirent dans cette lettre : faites attention surtout à cette condamnation de la simonie reprochée par toute la chrétienté à Clément V, ou plutôt à son détestable entourage. Un homme capable de vendre la papauté aurait-il conservé une foi si vive, ou oserait il, après l'ayoir vendue, dénoncer et flétrir des fautes bien plus

pardonnables que la sienne? De quel front interpellerait-il le roi de France, au nom de Teffusion du sang du Christ, lui qui aurait, comme un autre Judas, livré celui qu'il appelle le vicaire du Christ aux Scribes et aux Pharisiens de son temps ?

Pour moi, si je voulais absolument tirer des paroles du correspondant de Philippe ce qu'il n'avait probablement pas l'intention d'y mettre, je leur ferais signifier que c'étaient les meneurs du conclave, non le roi de France, qui avaient négocié et fait leurs conditions avec Bertrand du Got, multis cautelis quitus potuimm. Mon explication, du moins, sans trop forcer le sens littéral des termes, aurait le mérite de les faire cadrer avec la situation et avec les personnes. Je n'aurais plus, j'en conviens, qu'une petite chose à démontrer, c'est que le fait en lui-même est vrai. Dans tous les cas, cette hypothèse étant inconciliable avec celle d'un traité exclusif et privé entre Bertrand du Got et Philippe le Bel, il n'en demeurerait que mieux établi qu'il faut commencer par ne pas croire à l'entrevue, et que

toute l'histoire de l'achat de la tiare par Glcment V est une confusion ou un mensonge*

Mais personne ne s est vendu, personne n'a acheté qui que ce soit. Nous venons de voir quelles étaient les dispositions de la majorité du conclave, dispositions dont TefTet ne fut si lent à se formuler que par suite des rivalités des Italiens, ou plutôt dés Romains entre eux. A tous les points de vue, le parti qu'ils prirent de s'exclure eux-mêmes ne devrait que leur faire honneur; il aurait pu être regardé, si onTavait pris plus tôt, comme Texpression d*une haute et sage politique, comme le résultat d'une nécessité bien comprise, et de l'appréciation la plus intelligente du temps et des personnes. Pour la plupart des écrivains contemporains ou venus peu après, l'élection de Bertrand du Got ne paraissait entachée d'aucune fraude. Tout au plus y voyaient-ils une combinaison de hasard et le résultat inattendu de la jalousie et du dépit réciproques des pères du conclave, qui, ayant ambitionné tous la papauté, sans pouvoir Tattein-

dre, prirent le premier venu, après avoir usé de représailles les uns envers les autres, par Texclusion générale qu'ils se donnèrent . Le choix de Bertrand du Got ne parut à beaucoup qu'un expédient de circonstance, un vrai pis aller; aussi la déconsidération qui, dès le premier moment, dut s'at- ' tacher à lui par Teffet de ce préjugé n'a fait que s'accroître dans le moyen âge et dans les temps modernes, grâce à la haine et aux calomnies des Italiens.

Mais, Monsieur, ne croyez pas davantage que ce choix ait été l'effet du hasard ni que Tarchevéque de Bordeaux ait été préféré uniquement par la raison qu'il n'était pas du sacré collège. Quant à l'avoir été, comme l'affirme Villanî, pour les turpitudes de sa vie et de son caractère, et parce qu'on ne cher^ cha en lui autre chose que le prélat ambitieux et vénal, on comprend que c'est ce qu'il faut croire encore moins: ce sont là de ces suppositions contre lesquelles l'instinct du sens moral se révolte, et vous

^ Yoy. Âmaliic d'Augier et Bernard Guidouis, déjà mentionnéç^ dans Eccard et dans Baluze. < Cardinales Romani dum ad invicem dissentirent, super electione aposlolica, tandem aspicientes a longe, injecerunt mentis aciem ultra Alpes, ad Archiepiscopum Burdigalensem Bertrannum de Angous, ipsum in summum pontifîcem, die PentecosteSy unanimiter elegerunt, el Clemens V vocatiir. )). Mallh. Westmon., Flores Histor.

savez qu'il y a ici d'autres motifs d'incrédulité. Du reste, il serait facile de montrer combien ce choix devait paraître à tous le plus heureux et le plus utile qui pût être fait.^

Je rappellerai d'abord une chose que nos historiens semblent avoir oubliée ou désapprise. C'est que Bertrand du Got n'était pas le premier-venu. Au point de vue tout mondain de Torigine et des alliances, et dans un temps où l'une des gloires de rËglise était précisément de pouvoir placer à la tète du monde chrétien le fils de l'artisan ou du prolétaire \ peu de souverains pontifes, excepté les Fiesque, les Orsini, les Segni, appartenaient à une meilleure maison '. Admis, comme Grégoire X, comme Boniface lui-même, dans le chapitre aristocratique de Lyon, après d'excellentes études" faites à Orléans et à Bologne, puis chapelain du

^ K ..Sut citaùs de pulvere itiopem esde stercore erigens pauperem... » verset chanté à riutronisation des souverains pontifes.

^ « Fuit ergo Glemens ortus ex prima nobilitate, ut omnes omnino scriplores consenliunt... » Baluze, Op. cit., t. I, p. 616.

pape, enfin évêque, il portait un nom qui venait d'acquérir une véritable illustration dans TEglise par les mérites et les services de son frère Béraud*, ancien archevêque de Lyon, mort, quelques années auparavant, cardinal-évêque d'Âlbano et l'un des membres les plus importants du sacré collège. Béraud avait été le collègue et l'ami de ceux qui devaient maintenant procéder à l'élection , et qui tous connaissaient intimement l'archevêque de Bordeaux. Un des oncles de Bertrand était depuis longtemps évêque d'Agen, comme nous l'avons déjà dit.- Lui-même avait été employé par la cour de Bome, et il avait fait preuve de zèle et de capacité dans des négociations difficiles entre la France et l'Angleterre. Ceux même qui auraient pu se défier d'un candidat exclusivement français et dévoué par conséquent à Philippe avaient, pour se rassurer, sa qualité de sujet de deux rois, puisque, né dans la Guienne et feudataire d'Edouard, il devait autant à l'Angleterre qu'à la France. C'était vraiment là un gage de sécurité pour l'avenir du Saint- Siège, le nouveau pape pouvant, dans l'occasion, opposer à l'ascendant de Philippe le Bel celui d'É-

* Cf , sur Béraud du Got, Ciaconius, qui l'appelle Berardus de Bloco, Vitx PP. Rom, — Fr. Duchesne, t. I, p. 321, et t. II, p. 245, 24T. — Ce fut Béraud qui négocia la première trêve en Ire Philippe le Bel et Édonard I®', pendant la guerre de Guienne.

douard I", qui était vénéré alors comme le Nestor des souverains^ et dont la brillante carrière, commencée sous les murs de Saint-Jean-d'Âcre, s'était héroïquement continuée par la conquête du pays de Galles, la soumission de l'Ecosse et les derniers secours envoyés aux chrétiens de la Terre-Sainte. On devait s'attendre, de la part des deux rois^ à une émulation d'égards et de déférences envers le pape, et tels furent, en effet, les débuts du nouveau poptificat. Malheureusement la mort du grand Edouard et la lâcheté de son ignoble successeur livrèrent Bertrand du Got, dès la seconde année de son règne, à l'impérieux et avide égoïsme de Philippe le BeL Dès lors il n'y eut plus de contre-poids^ et Féquilibre fut rompu. Mais n'importe, il n'en demeure pas moins avéré que, de tous les candidats étrangers au sacré collège, Bertrand du Got était celui qui devait le plus attirer l'attention et appeler la confiance.

Aujourd'hui, Monsieur, que nous jugeons le passé du haut de notre expérience, et que nous embras-

~ Hi -

sons rétrospectivement d'un seul coup d'œil les faits qui ne se sont déroulés, dans le temps, que lentement et un à un, aujourd'hui qu'il nous est, en quelque sorte, permis de lire couramment là où les contemporains pouvaient tout au plus épeler, nous nous étonnons que le conclave soit allé chercher un pape au fond de la Gascogne, pour faire de la papauté la vassale du roi de France, et, n'imaginant pas que nul n'ait prévu alors des dangers qui nous paraissent, à nous, si évidents, nous croyons volontiers qu^il y a là-dessous, sinon un crime, du moins quelque douloureux mystère. Cette fatale réunion de circonstances qui marquent, par l'avénement d'un pape français, le déclin de l'autorité spirituelle, et qui commencent pour l'Église la triste période à laquelle un de nos écrivains, un docteur de l'Université de Paris, a, le premier, donné le nom de captivité de Babylone, nous semble trop en dehors du cours régulier des choses pour ne Tattribuer pas à quelque audacieuse et puissante combinaison *. Rien de plus faux néanmoins, sous quelque face que l'on envisage

^ Le mot, si je ne me trompe, est de Genebrard, le savant ligueur que tout le monde connaît. <r Haec Sedis ÂpostolicaB translatio valde fœdavit Ecclesiam... dum ponlifices hujus transmigratioiiis plv^ quam Babylonicx.s.psilnx et principibus impie favere gestiuiit. Gen., Chronol., I. IV, p. 665.

les faits. Pardonnons, je le veux bien, à ritalie du moyen âge, veuve du Saint-Siège et déshéritée de sa suprématie, d'avoir recouru à la fable des fameuses conditions, pour expliquer l'élection d'un pape français, le séjour de la cour pontificale à Avignon, l'invasion du sacré collège par les étrangers. Il n'y a pas si longtemps que les annalistes de l'Église, j'entends les annalistes officiels, abordant cette terrible question, disaient encore avec amertume : «Il faut bien qu'il y ait eu quelque infâme traité entre Philippe et le saint Père, pour qu'on s'explique tant de complaisances de la part de celui-ci*. » Mais nous ne devrions, je crois, nous associer que médiocrement à ces lamentations. Les Italiens ne savaient trop ce qu'ils disaient au moyen âge, et j'ai grand'peur que nous ne le sachions guère mieux aujourd'hui, pour notre compte.

^ « ... Certe turpis alicujus tederis inter Glernetitem et regem initi, suspicionem injicil iilud effusum, postea, iti Pliilippiim studium.... )) Raynald., t. IV, p. 303, ad ann. 1305.

— iir>

Et d'abord, Monsieur, si nous regardons à Tindépendance politique du Saint-Siège, pensez-vous que ce soit Bertrand du Got qui Fait vendue ou compromise, et les Italiens d'autrefois, ou ceux d'aujourd'hui, voudraient-ils nous faire croire qu'il en eût trouvé beaucoup plus sur les bords du Tibre qu'il n'en trouva sur cette « rive sinistre qui se baigne dans le Rhône, là où il se mêle à la Sorgue *? » Mais le vieux Dante lui-même, malgré ses imprécations contre les Cahorsins et les Gascons, qu'il poursuit dans ce monde et dans l'autre, savait pourtant combien était long le bras des rois de France, lui qui maudissait la fatale plante issue de Hugues Capet, cette royale pariétaire dont la végétation parasite rampait sur tous les trônes chrétiens*. Où donc, en effet, les papes auraient-ils pu

* Quella sinistra ripa, cbe si lava,

Di Rodano, poirch' e misto con Sorga.

Dante, Parad., IX.

^ lo fui radice délia mala pianta, etc.

Dante, Pur g., XX.

se trouver à Tabri de la pression de la France, lorsque les sergents du parlement de Paris allaient les décréter au sein de l'Italie, et les appréhender au corps sur leur trône pontifical î L'influence française les débordait de toutes parts, elle les enfermait jusqu'à les étouffer entre ses trois rameaux de France, de Naples,de Hongrie, et, comme le Caton d'Âddison, qui n'entrevoyait la délivrance que dans l'éternité, ils auraient pu dire dans leur détresse morale : (( Ce monde-ci est à César, »

Dans tous les cas, Monsieur, la lettre de Napoleone atteste que cette dépendance, loin d'inspirer aucune inquiétude au conclave, était désirée comme un bienfait. La majorité du conclave n'eut qu'un but, qui était précisément de mettre le Saint-Siège, non pas dans la main, mais sous la tutelle du roi de France. Vous l'avez entendu, pour cette majorité, le meilleur pontife, le meilleur organe et le meilleur défenseur de l'Église devait être celui qui s'identifierait le plus étroitement avec la politique française, et qui servirait le mieux le roi et le

royaume. Cette profession de foi, si explicite et si naïve en quelque sorte, a beau nous étonner, et c'est bien vainement que Ton chercherait à l'attribuer à la vénalité, à la corruption, car il n'y a pas, dans toute cette lettre de Napoleone, si vive et si amère, une seule syllabe qui autorise une telle calomnie. Le fait est que le conclave agissait dans sa pleine liberté, comme dans sa pleine conviction, et que, lorsqu'il nomma un pape français, il fit volontairement ce qu'il crut lui être commandé à la fois par la nécessité du moment, par l'intérêt du Saint- Siège et parle bien de la chrétienté.

Pourquoi donc ne l'aurait -il pas nommé? Si nous voulons nous dépouiller un initiant de la triste habitude de juger le passé avec nos idées actuelles, ou plutôt de le refaire d'après nos théories, nous nous souviendrons premièrement qu'il n'était alors ni de principe ni d'usage que le pape fût pris exclusivement parmi les Italiens. Chaque nation avait à son tour fourni des vicaires au Christ et des successeurs à saint Pierre, comme autrefois des empereurs à Rome : le souverain pontificat était accessible à tous les membres du corps de TÉglisej tout chrétien y avait droit en naissant. Dans le demi-siècle qui venait de s'écouler, quatre Français, dont le dernier ne remontait guère qu'à vingt ans, étaient parvenus à celte dictature européenne, et

leur gouvernement n'avait soulevé ni question de nationalité ni réclamation quelconque. On peut même dire qu'ils comptent parmi ceux qui ont le mieux accompli leur tâche et porté le plus digne- .ment c< ce manteau si lourd pour qui veut le préserver de la boue^ » Je n'y comprends point Clément IV, qui leur est antérieur, et dont les Italiens eux-mêmes ont fait un héros et un saint.

Mais il y avait plus et mieux que cela. N'était-ce pas à ces papes français que l'Italie avait dû son émancipation définitive? N'était-ce pas à eux qu'avait été réservé l'honneur, je l'entends ici au point de vue italien, de terminer la vieille lutte du sacerdoce et de l'empire, et de consacrer, après deux siècles de cruelles vicissitudes, l'indépendance de la péninsule'? Se tournant vers leur patrie, ils n'a-

Come

Pesa '1 gran manto a chi da *1 fango '1 guarda, Ghe pii|me sembran lutte l'altre cose.

Dante, Pttr^., c. XIX.

' Voy. rhistoire des pontificats d'Urbain IV (1261-1284), Clément IV (1265-1268), Innocent IV (1276-1276) et Martin IV

valent eu qu'un signe à faire, et l'épée de la France avait tranché la querelle parla victoire de Grandella et par la mort, hélas ! si injuste, du dernier Hohenstaufen, cet agneau qui avait été mené à la boucherie \

Ce qui était vraiment inexplicable, c'est que la France, après de tels services, après de telles garanties, eût pourtant risqué, sous Boniface YIII, de se voir mise au ban des nations et déclarée indigne du nom chrétien, de manière que Tavénement d'un Français à la papauté, en de telles conjonctures, ait pu paraître un acte imprudent ou inouï. Dans notre temps de réhabilitations paradoxales et de tours de force philosophiques, la conduite de Boniface, que je ne juge ici que comme souverain et comme homme d'État, a trouvé des défenseurs qui ont pris chaudement son parti contre Philippe le Bel. Je n'examine point si les procédés, de part et d'autre, n'auraient pas pu être plus prudents et plus convenables. Mais je soutiens que Boniface VIII avait

(1281-1285). Il n'est pas besoin de rappeler que ce fut sous le pontificat de Clément IV que s'accomplit le fait dominant de rétablissement de la maison d'Anjou sur le trône des Deux-Siciles.

^ Le mot, d'après les historiens, aurait été dit par Clément lY lui-même, auquel on a voulu attribuer la plus fort^ part de responsabilité dans l'exécution de Conradin. Cette opinion a été combattue vivement par Fleury, Muralori et Sponde. Voyez surtout Raumer, Geschichte der Hohenstattffen, t. IV.

manqué tout à fait de sens politique, et qu'il s'était mépris de la façon la plus étrange et la plus

déplorable sur les intérêts comme sur la situation du Saint-Siège. Il se persuada qu'il était maître de Rome^ maître de l'Italie, maître du monde entier, parce que l'aigle impériale, dont l'Alighieri montrait eiicore dans le lointain les serres vengeresses à Charles de Valois^ ne planait plus sur le Vatican ^ 11 fit tout ce qu'il fallait pour se séparer violemment du seul État qui eût intérêt à la grandeur, à la puissance du Saint-Siège. Lui qui ne possédait pas un pouce de terre sur lequel il pût être à couvert de ses innombrables ennemis, il se crut d'autant plus indépendant qu'il était plus isolé, et il entreprit de réaliser la monarchie universelle de Grégoire VU, oubliant que cette théorie ou ce rêve n'avait été qu'un instrument de Circonstance pour ramener le clergé dans la main de Tautorité apostolique. Colosse aux pieds d'argile qui tomba, pour ne plus se relever, devant la baguette d'un huissier et le gantelet de Sciarra-Colonna.

Ë non Tabbatla esto Carlo novello Co' Guelfi suoi, ma lema degl' arligli Chl a piu alto leon trasser lo vello.

Dante, Parad., VJ.

Heureusement, le sacré collège dont les membres partageaient si étroitement, si personnellement les destinées de là papauté, et qu'on avait vus si souvent errants et persécutés comme elle, avait les yeux ouverts sur les périls du Saint-Siège. On peut dire que rÉglise entière désapprouvait hautement les actes d'un pontife auquel avait manqué la plus essentielle des qualités, le discernement de sa situation et la conscience de son temps*. L'épigramme, dans les monastères, s'exerçait jusque sur son nom *. La

* «... Linguse ille licentioris el altioris, si dici fus est, aiiimi vir, quam domini vicariuni deceret... » Franc. Pelrarc, Ep. rer. senil. (éd. de Baie), p. 820. — « Fiilminabat ille de terris et ad exempluin tonantis, diclis mioacibus inlonabat . . . b Id. , Rer, mem,^ lib. II, p. 421. — En parlant ainsi, parrapportauz actes qui avaient frappé les Golonna, Pétrarque faisait, sans nul doute, allusion au langage habituel de Boniface, et peut-être à la célèbre réponse faite, diaprés Benvenuto d'Imola, aux ambassadeurs d*Âlbert d'Autriche : « lo, io sono Cesare, io Imperatore. »

^Cf., dans du Fuy, Preuves y etc., le fragment du manuscrit de Saint-Victor où il est appelé Malefacius, et dans Eccard, t. II, col. 1849, les vers satiriques de Vulgerius :

Et quod non meruît nonien habcrc daiur. .

On ne l'épargna pas davantage après sa mort : « . . . Ciijus etiam ani-

première de toutes les conditions pour retrouver un point d'appui , une chance de sécurité et d'avenir, était donc de regagner l'amitié de Philippe, de renouer l'antique et fraternelle alliance du Saint-Siège avec la France des croisades, avec la France de saint Louis et de Charles d'Anjou. De toutes les puissances chrétiennes, la plus chrétienne n'était-elle pas la France*? Et l'Église de Rome ne devait-elle pas se féliciterde ce que la France, étant la plus chrétienne, se trouvât en même temps la plus forte? Voilà ce que Napoleone, au nom de la majorité, exprimait dans l'effusion deses douleurs et de ses ressentiments, et en témoignant l'espérance que Dieu voudrait bien, à l'heure du jugement dernier, lui pardonner l'erreur d'un mauvais choix en faveur de l'intention. Cette intention était pure, elle n'avait rien que de conforme aux mœurs, aux habitudes, aux croyances de l'époque. Elle était enfin consacrée par la tradition.

mam daemoiies rapienles deduxerunt. » Merlin. Min. ap Eccard., 1. 1, c. I, 651.

Boniface, du reste, en expliquant la fameuse bulle Clericis laicos, désavouait ses propositions et convenait indirectement de ses torts. Voy. du Puy, Preuves, etc., p. 39.

* On connaît les expressions de Baronius au sujet du rôle de la France envers le Saint-Siège : « Portum Ecclesiae Romanae, fluctuantîs naviculse Pelri... » Baron., Afin., ad ann. \{S\.'

Je conviens, Monsieur, que Napoleone lui-même réclamait contre la résidence de la cour pontificale hors de Tltalie, et qu'il en faisait un grief capital envers la mémoire de Clément V. Pour lui, son intention n'avait jamais été de déshériter Rome, mais il reste à savoir si Rome ne s'était pas déshéritée elle-même.

On a souvent dit que, dans la querelle du sacerdoce et de l'empire, les deux adversaires avaient fini par se hlesser réciproquement à mort, et que le déclin deTautorité spirituelle avait suivi de près la chute de l'empire. Je ne le prendrai pas de si haut; la métaphore et la philosophie sont deux excellentes choses, goûtées séparément; mais, amalgamées, elles composent un fort mauvais plat. Je m'en tiens au fait le plus matériel possible, le plus palpable, celui de la condition temporelle de la papauté pendant et après la lutte. Assurément les souverains pontifes avaient traversé de bien mauvais jours dans le cours de ces inexorables débats. ' Proscrits, errants, dépouillés, captifs, nulle rigueur,

nulle humiliation, nulle angoisse, ne leur avait élc épargnée. Entre leurs amis mêmes, c'était à qui trouverait des prétextes pour se dispenser de les recevoir quand ils fuyaient de royaume en royaume, de rivage en rivage, devant le César tudesque ^ Jamais pourtant, en ce qui regarde ritalie, leur influence et leur autorité n'avaient été plus fermes, plus vivaoes que parmi ces tristes épreuves. Représentants et martyrs, à compter de Grégoire VU, de la nationalité italienne, ils n'avaient à opposer aux armes et à Tor de l'étranger que leur caractère souvent méconnu et leur parole souvent impuissante; mais ils régnaient sur des cœurs dévoués, sur des imaginations enthousiastes de patrie et de liberté, et ils n'en amenaient pas moins les plus fiers souverains à tenir humblement rétrier de leur mule et à leur demander grâce à genoux. Le pape était toute la politique, toute la défense de la Péninsule *. Politique d'autant plus nécessaire, qu'elle répondait à tous les besoins du pays; défense d'autant plus sûre, que l'ennemi, en. voulant la repousser, s'exposait, comme Diomède, à blesser la Divinité elle-même.

^ Cf., sur la situalion précaire d'hiiiocent lY, enlre aulres, Matili. Weslmon. (éd. Wats.), p. 56i. — Raumer, Geschichte der Hohenstauffeny vol. IV, p. 157.

^ Cf., sur la mémorable paix de Venise enlre Frédéric 1" et

Tout changea et tout devait changer au moment du grand interrègne, et surtout après que les Français furent établis en Italie. L'ennemi commun a disparu et le souverain pontife, qui ne sera plus désormais Tantilhèse de César, devient de moins en moins nécessaire. Renfernié dans l'exercice de ses fonctions sacrées, le glaive matériel qu'il a arraché des serres de Taigle, il Ta remis aux mains de la France, et chaque province de Tltalie va désormais se livrer au travail exclusif de son organisation intérieure. Le souverain pontife, hôte plus ou moins incommode, jusqu'à ce moment, delachrétienté^ et accoutumé à errer le bâton à la main, sans asile fixe, voudrait alors se reposer et s'asseoir enfin chez lui. Il cherche sa place dans cette ingrate Italie qui lui doit sa résurrection, il n'en trouve plus. Singulière concordance : c'est à l'instant même où, par suite

Alexandre ni, Raumer, op, cit., I. iï, p. 250. Lucien, 1. XXIV, surtout rarchevêque Romualdo de Salerne, Tun des témoins et des acteurs du drame, dans Muratori.

des deux renonciations successives de Rodolphe de Habsbourg, la Toscane et la Romagne se trouvent débarrassées à perpétuité de la présence des vicaires impériaux, et où la délimitation des domaines de rÉglise, désormais indépendants, est fixée solennellement pour la première fois, que l'Église s'aperçoit qu'elle n'a plus de domaines, et le pape point d'abri \ Ceci, Monsieur, est de l'histoire, et de la plus élémentaire encore, quoique le chantre de la Divine Comédie prenne cette conjoncture pour l'expression de la plus haute puissance dés papes, et qu'il se désole de voir réunis dans leur seule main les deux glaives symboliques dont la séparation et rindépendance réciproque étaient indispensables au repos et au bonheur delà chrétienté •.

Ne nous y trompons pas. L'autorité dont je parlais tout à l'heure était purement morale, elle n'a-

^ Les renonciations de Rodolphe de Habsbourg furent faites sous le pontificat de Grégoire X, en 1274 et 4275. Sous le pontificat de Nicolas III, en 1278, un commissaire impérial fut envoyé en Italie pour mettre le Saint-Siège en possession de toutes les provinces dont Rodolphe lui avait reconnu Tentière propriété. Cf. Martin. Pol. contin. ap. Eccard., l. I, p. 1426. — Raynald., Ad ann. 1275-1278.

* Qui ne connaît le magnifique passage :

Soleva Roma

Duo Soli avcr, che l'una c l'altra strada Faceam vedere, c del mondo c di Dio..., etc.

Dante Pnrg., c. XIV.

vail même été acceptée que pour cela. Les papes ne marchandaient alors ni les gouvernements ni les concessions aux seigneurs qui s'armaient pour leur défense. La plupart du temps même, ces concessions n'étaient pas attendues» et celui qui avait bien su défendre une dépendance du Saint-Siège s'en regardait comme le propriétaire. Ainsi les papes avaient vaincu pour d'autres, et, dans leurs propres États, nul ne voulait plus les reconnaître. Bologne, Imola, Forlî, Faenza, Gésena, Ravenne, Ancône, Urbin, Ferrare, en un mot, la Romagne, rOmbrie et la Marche, c'est-à-dire les trois pro- ' vinces ecclésiastiques, sont un théâtre de luttes incessantes, d'usurpations et de brigandages, fruits amers de la longue lutte des deux puissances autant que de la liberté nouvelle. La guerre est partout, villes contre villes, provinces contre provinces, châteaux contre. châteaux, familles contre familles. Ici une démocratie fantasque et •licencieuse, là un despotisme sanguinaire et taciturne ^ Au milieu de ce pillage du patrimoine de Saint-

' Sur la situation indépendante des villes, fiefs et prévôtés qui composaient l'héritage de la célèbre marquise Malhilde, et dont le Saint-Siège n'avait jamais eu la propriété, ainsi que sur les nouveaux intérêts et les nouvelles institutions qui s*y étaient déve* loppés, consultez surtout Raumer, Geschichteder Hohenstauffeny vol. III, p. 546.

Pierre, traité comme dépouille de TEmpire, voudraient s'élever ça et là de mobiles dynasties, entourées de rivalités et de pièges, les Montefeltro, les Da Polenta, les Malatesta, les Geremei, les Lambertazzi, les Rangoni, les Modigliana, les Yarani. Mais c'est principalement au centre de la religion , c'est à Rome que l'autorité du pontife a péri. Rome, dont la naissance fut inaugurée par un fratricide, est plus que jamais dominée, selon le mot d'Âlcuin, par la fatalité qui présida à son origine et qui la condamna à nourrir éternellement la discorde dans son sein \- Entre la noblesse, qui est pour les Colonna ou pour les Orsinî, et la bourgeoisie, qui affecte, sous la direction arrogante de son Sénateur et de ses anciens les allures de la vieille république, le pape est évidemment de trop*. Aussi lui fait-on la loi, et c'est à peine si

^ Âlcuiri refusait d'y accompagner Charlemagne, à cause des troubles qui ladéchiraient. Voyez Aie, Ep, XCHU t- I, p. 137. (Éd. Froben.)

* (( Les vrais maîtres de la ville alors, c'étaient les princes ou les barons... A Rome la noblesse se partageait ou se dispuljut les diiïérents quartiers de la ville. La vieille et célèbre famille gibeline des Colonna dominait dans le nord, de la place San-Harcello aux Saints-Apôtres, sur le Quiriual; le mausolée d'Auguste, à l'entrée du Tibre dans Rome, avait été longtemps sa principale forteresse... La nouvelle famille des Orsini commandait le Tibre, de Campo-di-Fiore à Téglise Saint-Pierre, et occupait à là fois le' théâtre de Pompée, sur. la rive gauche, et le Môle d'Adrien, au-

on le tolère, soit comme citoyen, soit comme prince, soit comme évêque. A tous ces titres, il n'est, en effet, qu'un embarras ou un danger! 11 s'en fallait de beaucoup que Rome eût jamais voulu reconnaître dans son évêque un prince ou un souverain. Innocent IV, cet homme à l'intelligence si haute et si ferme, dans le moment où il déposait Frédéric II, s'y voyait tenu en charte privée par ses créanciers; et, quand il parvint à s'échapper, la municipalité défendait à toutes les villes voisines de le recevoir dans leurs murs. Depuis que toijt vô\e politique avaitcessé pour Rome, ses souvenirs, ses regrets, ses espérances, s'étaient concentrés au foyer vivace de ses institutions municipales, seul reste de tant de grandeur, dernière et vaine image de son indépendance, sinon de sa royauté. Sous ce fragile abri elle se revoyait, comme dans un interminable rêve, tantôt l'austère république des Camille et des ScipionSj tantôt Té-

jourd'hni le château Saint-Aqge, sur la rive droite. Moins puissants, les Savelli avaient, au sud, une partie de rAventin, avec le théâtre de Marcellus ; et les Conti, cette fameuse tour (Torre de'Conli) élevée sur le Forum de Jules César... n Episodes de l Histoire d'Italie^ par Jules Zeller, p. 89 (1856). Aux familles désignées par mon savant ami, il faut joindre les Frangipani, qui avaient possédé longtemps le Colisée et qui vendirent Conradin à Charles d'Anjou, les Annibaldeschi, les Gualani, les Cenci, les Da Vico, etc.

pouse couronnée des Césars, tantôt le siège prédestiné du saint-empire d'Occident. Et loupurs, dans ce rêve où les temps et les personnages se travestissaient , en se confondant, par les plus monstrueux et les plus bizarres anachronismes, elle se retrouvait l'arbitre du monde, elle marchait à la tête des nations.

Sans cessé en révolte contre des maîtres étrangers dont Torigine et la langue lui rappelaient trop qu'elle était leur conquête, elle se fût bien moins résignée encore à n'être que la vassale du pape, à devenir le patrimoine d'un prêtre. Cependant un secret instinct l'avertissait, malgré son dépit, que ce n'était que par son union intime avec la papauté qu'elle resterait la ville éternelle, la métropole de la chrétienté. De là une existence fébrile, un malaise moral qui se manifestait par les aspirations et les actes les plus contradictoires, entre les enivrantes réminiscences du passé et la pression des intérêts trop compliqués et trop obscurs du présent; fièvre dont la folle équipée de Renzo fut le dernier et sanglant paroxysme, après quoi la dispersion de la noblesse, le désarroi des vieux partis et la lassitude du peuple mirent Rome, désabusée et repentante, aux pieds du souverain pontife ^

^ Cola Renzo rejetait lui-même la faute de Texil du Saint-

Comment, dans une telle situation, le sacré collège, composé presque en entier d'Italiens, n'auraitil pas ressenti et exprimé, malgré le petit nombre de ses membres, les passions et les intérêts du dehors? Là se reproduit tout d'abord la lutte des Colonna et des Orsini, et les sévères règlements de Grégoire X sont impuissants pour assurer Tordre et la liberté des conclaves*. Chaque élection est

Siège sur les Domains, lorsqu'il les menaçait de voir cet exil se perpétuer, par suite de leurs discordes : « Ne quando sacraB pastores ecclesise iliius maie consulti populi infectionum vetemmrecordati. . . et de illomm instabilitate diffisi jtoswna cum caeteris eorum ducibus, ut demerilos, cailere perniiltanl iu foveam... » Ap. Franc. Petrarc. Opéra, p. 1124. Génebrard s'exprime ainsi au sujet de Clément Y : « Trauslulit, pi'opter seÂitiones itulicas quibus mederi non poterat, sedem pontificiam ab urbe RomâÂvenionem...)) Geu. chron.,\. IV, p. 665.

* Les règlements de Grégoire X péchaient par leur sévérité même. Les cardinaux devaient être renfermés, sans communication d'aucune sorte ni entre eux ni avec le dehors. Si Félection n'étiiit pas i'uite au bout de (rois jours, on ne leur servait plus qu'un plat et de l'euu i)ure. Cinq jours après, si le conclave durait encore, ils n'avaient pour tout ordinaire jusqu'à la fin des opérations

•marquée par des désordres, dont la fin n'est due, la plupart du temps, qu'à l'intervention violente des populations \ Quelquefois on trouve à peine un lieu où elle puisse s'accomplir. Observez ensuite, depuis l'avènement de Grégoire X jusqu'à celui de Clément Y, dans un espace de trente-quatre ans (1271-1305), celte succession de pontifes dont les vertus ne peuvent être mises en cause, mais qui ne sont élevés, souvent malgré eux, au Saint-Siège, que parce qu'ils ont déjà un pied dans la tombe, et que leur fin prochaine, qui réserve les espérances de chacun des électeurs, ne peut décourager personne*. Vous n'en compterez pas moins de dix pour cette courte période; encore, des trente-quatre ans que leurs règnes éphémères se partagent, en fàut-il retrancher sept, qui représentent les diverses vacances amenées par la difficulté des élections; sept ans

que du painei du viu. Abrogés par Jean XXI eu 1276, puis modifiés par Adrien IV, ils furent renouvelés sans fruit par Cèlestin V.

^ Ces iulervenlions des princes ou de la populace elie-nfiême se renouvelèrent beaucoup trop souvent, comme on le voit dans les annales de rÉglise. Elles avaient élé nécessaires en 1271, 1276, 1277, 1280, 1294. Cf Vies des Papes, dans A. Duchesne, VArt de vérifier les dates, Chronologie des papes; Fleury, Histoire ecclésiastique^ etc.

'«.... Perche in XVI mesi,'morirono IV Papi.. . > ((irégoire X, Innocent V, Adri n V, Jean XXI.) Villani, I. VII, c. i.i.

pendant lesquels, à différentes fois, le sacré collège laissa l'Église sans chef, et retint exprès la lumière soiis le boisseau. Ainsi les dix papes n'ont, rempli réellement que vingt-sept ans : leur durée moyenno n'a pas été de trois.

lia été bien facile aux écrivains modernes de condamner Clément V, et de lui reprocher comme un crime d'avoir abandonné l'Italie et Rome à ellesmêmes. Préférerait-on qu'il eût été un Alexandre VI ou un Iules II, et qu'il eût pris, la lance et l'épée, sans parler des autres moyens, pour se créer un agile au milieu des factions? Il fallait combattre ou se résigner à vivre et à régner en fugitif, comme Martin IV, qui ne trou via it pas où se faire sacrer, et qui errait d'Orviète à Viterbe et de Viterbe à Orviète, sans pouvoir résider à Rome. Grégoire X n'y avait pu passer que quelques jours, et les autres guère plus.

Cela, je le sais fort bien, n'empêchait pas les populations, dans leurs fréquentes crises, d'élever les yeux et les mains vers la chaire impuissante de saint Pierre, pour lui demander aide et secours. Les Guelfes, lorsqu'ils étaient les plus faibles, imploraient la^ papauté, comme les Gibelins l'Empire, sauf à payer d'ingratitude l'intervention de l'une ou de l'autre. Mais cet appel du désespoir, ce cri arraché par l'habitude, et qui n'était au fond qu'un recours

à Dieu, ne témoignait ni de l'autorité du Saint- Siège, ni de Tempressement des populations à lui obéir. Cest soûs l'impression de ce sentiment traditionnel que Dante maudissait Clément Y, lui qui pourtant connaissait si bien son Italie, et qui la résumait dans un vers immortel :

Alii! serva Italia, di dolore osttllo!

Jusqu'à ce que les plaies saignantes de cette maison de douleur fussent cicatrisées ou endormies, la papauté n'eût fait qu'achever de se déconsidérer et de se perdre, par une inutile insistance à y vivre ou à y prévaloir. Elle devait s'en exiler comme le génie, comme le patriotisme, comme la gloire, c'est-à-dire comme Dante lui-même, et un peu plus tard Pétrarque, qui n'aurait jamais été couronné au Capitole, s'il n'eût d'abord trouvé, pour chanter, l'heureuse solitude de Vaucluse *. Le succès-

^ «... Ad fontem Sorgûe, trans Alpes, ubi floridiores aimi niagnâ milii ex parte fluxerunl, quo lenipore nihil jucundius, elloco... nihil Iranqnillius. » Franc. Pelrarc. Ep., I. IX, p. 854. — En vingt endroits; Tinconsistanl et romanesque poêle appelle Vauchise son Hélicon transalpin, son refuge, procellarum animi mei portum^ ce qui ne Tempèclie pas de médire en autant d'endroits pour le moins, et dans les lei;mes les plus violenls, la Provence, le Rhône, Avignon, et la France entière, qui est toujours pour lui le pays des barbares, la Gaule du temps de Marins et de J nies César.

seur de saint Pierre devait attendre, loin du bruit des armes, que l'anarchie et l'usurpation eussent fait leur temps; et que les clefs des villes de son patrimoine lui fussent apportées par un belliqueux prélat, GilÂlbornoz. Encore fallut-il recommencer plus tard. Mais ici nous marchons sur un sol brûlant, l'organisation par la guerre, par la force, du domaine pontifical.

Ne croyez pas que je m'aveugle volontairement ' sur les conséquences du séjour des papes à Avignon, bien que je ne le juge pas, tant s'en faut, à la manière des Italiens ^ Le temps n'était plus où les souverains, forcés de compter, au dedans, avec les grands vassaux, et ayant encore, au dehors, un arbitre et un suzerain dans celui qui portait le titre d'empereur,

* « . . .Yocatus ad apostotatiim Cleraens, magiio rei christ îanse malo, italicum iter non aggressus est. .. » Raynaldi, t. lY , p. 3^5. Ducbesne et d'autres ont pensé que la résidence en France avait été Tune des conditions du traité : « Voulant s* accommoder au plaisir du Roy, il résolut d*esUblir sa demeure au Royaume de France, et d'arrester le siège papal en Avignon. » A. Duchcsne, t. Il, p. 251.

ne régnaient guère qu'à titre de lieutenants du pouvoir impérial, tenu lui-même en échec par le pouvoir apostolique. A cette époque, déjà éloignée, de tâtonnements sociaux, quand la puissance publique était si indécise et si vague, le pape pouvait aller d'unxovaume à l'autre sans craindre de se trouver en face d'une autorité qui osât rester debout devant la sienne. Alors il était permis à Pierre le Vénérable de consoler l'exil d'Innocent II en lui disant, avec Lucain, qu'il transportait Ronie partout où il lui plaisait de s'arrêter: Veios habitante Camillo, illic Borna fuit. Mais l'argument classique avait singulièrement perdu de sa force depuis que les souverains avaient plus ou moins appris à être maîtres dans leurs États, . et que la distinction entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel était devenue un principe de droit européen. Hors de Rome, le pape n'était plus sur ses terres, il était bien réellement sur celles d'autrui, et il n'y pouvait séjourner sans encourir au moins le soupçon d'acheter par des complaisances partiales l'hospitalité qui lui était accordée. Le marquisat de Provence, sur lequel la cour romaine s'établit, était sans doute terre d'empire, comme l'Italie, et le Saint-Siège y avait acquis, depuis un siècle, des droits qui ne lui semblaient pas périmés. Sous ce rapport, les papes pouvaient se croire chez eux, car leur portion du marquisat leur appartenait au

même- litre que la Provence appartenait à la maison d'Anjou. Mais ne nous dissimulons pas qu'il ne pouvait y avoir là une garantie d'indépendance. Au point de vue moral, le Saint-Siège, dans sa petite enclave, ne paraissait plus qu'un satellite de la couronne de France '•

Ce n'était donc pas impunément que le vicaire du Christ pouvait paraître résigner son autorité aux mains du roi de France, et qu'on le vit s'obstiner à vivre en réfugié aux bords du Rhône, lorsque Ton croyait qu'il n'aurait tenu qu'à lui de siéger dans toutes les pompes de sa divinité terrestre, au sein de la ville éternelle. Le schisme et l'hérésie sont là. Bientôt les vainqueurs de Poitiers chanteront, en se disputant les lambeaux de l'armure du roi de France : « Si le pape est Français, Jésus-Christ est Anglais. » Déjà l'on entend venir Wiclef, Jean Huss, Luther et tous les autres.

* Cf. sur les droits des papes à la propriété du Gomiat Yenaissin, Bouche, Histoire de Provence^ 1. IX, sect. ir, p. 223; — Histoire du Languedoc, I, XXIY, c. i.iv et lxvi, p. 378-585, et Preuves, § 196. ^

' Une question, cependant. S'il n^est pas permis de regarder l'exil de la papauté comme un acte libre, et volontaire, jusqu'à quel point doit-on le rendre, responsable et du schisme et de tous les événements religieux qui ont brisé l'unité de l'Europe chrétienne? Peut-être, aprèstout, le pontificat de Clé*: ment V et les actes qui s'y rattachent ne sont-ils, comme le schisme^ comme la Réforme elle-même, que les crises successives du long et pénible travail qui devait aboutir à l'établissement politique du Saint-Siège. Ce travail sourd, mais incessant, cette question de vie ou de mort pour l'Église, c'est elle qui, pendant huit siècles, avant comme après Charlemagne, avant comme après Grégoire VU, sous les Grecs comme sous les Lombards, sous les empereurs saxons comme sous les Hohenstauffen, avait fait de l'Italie un champ de bataille, et donné tant de secousses à Tunivers chrétien : tâche d'autant plus difficile, d'autant plus cruelle pour la papauté, qu'elle ne pouvait l'accomplir que par la main d'autrui, et que, lorsqu'il y allait, non de son existence,

— ir>7 —

mais, ce qui revient au même, de son influence et de son autorité, elle était réduite à attendre son succès des mouvements capricieux de l'opinion et du hasard des événements *..

Quand vous vous êtes demandé, Monsieur, pourquoi le grand schisme n'avait pas fini comme tous les schismes antérieurs, c'est-à-dire sans sortir de l'ordre ecclésiastique et du domaine spirituel, vous vous serez certainement aperçu que ce n'était pas dans l'histoire de l'Église, mais dans l'histoire politique, qu'il fallait chercher la réponse à celte question. Autrefois il avait suffi de la parole d'un moine pour rendre l'unité à l'Église et pour renverser les plus solides antipapes, même lorsqu'ils avaient des rois derrière eux. Au quinzième siècle, ce n'est pas trop de tous les souverains pour en venir à bout, il faut une coalition des puissances temporelles pour régler le monde spirituel. Pourquoi cela, sinon parce que le schisme était devenu un instrument entre les mains des princes et que chacun avait voulu confisquer le Saint-Siège à son profit? Le jour où ils se trouvèrent d'accord pour en finir, il leur arriva exactement ce qui était arrivé dans l'élection de Clément V, par rapport aux membres du Sacré-Col-

* Voyez la bulle de Clément V an roi Charles II de Nip'os d.ius lîaliizo, op. cit., t. Il, |). IG'2.

lége. On comprit que là papauté ne pouvait appartenir qu'à elle-mèioe.' E^lle ne fut ni aragonaise, ni française, ni allemande, elle sortit du Concile de Constance à l'état, désormais consolidé, ou peu s'en faut, de puissance italienne. Depuis l'élection* de Martin V, quatre cent quarante ans se sont écou* lés, et cinquante papes ont successivement porté la tiare. Tous ont été nécessairement Italiens *. La populace de Rome ne soupçonnait pas la gravite de la question politique qu'elle soulevait, lorsqu'elle menaçait de mort les cardinaux réunis dans le conclave après la morl de Grégoire XI, s'ils ne lui donnaient pas un pape romain : Lo volemo Uomano. Les plus sages n'auraient pas mieux dit, et ce cri de la passion est devenu l'un des fondements de Téquilibre européen.

Pour la Réforme, je n'ai pas besoin, je suppose, de répéter ce qui a été dit tant de fois de la revanche que l'Allemagne avait à prendre des renonciations de Rodolphe de Habsbourg, renouvelées par Frédéric lIL L'Allemagne, dirigée par ses princes, ne voulut devenir étrangère à la papauté que du moment où les Empereurs furent devenus étrangers à l'Italie. Et n'est-il pas probable que la scission

^ On conipreudra facilcniont |)oui<|uoi je ningc les deux Bor^'ia et Adri^îii VI |)armi les Ilaliens.

eul été bien plus large et bien plus profonde encore, si la diète germanique, en 1520, à'avait porté au trône ce jeune Autrichien qui, par le hasard de la naissance et les relations de famille, se' trouvait être un prince italien^ à titre d'héritier plus ou moins légitime des Deux-Siciles?

A ce point de vue, le pontificat de Clément V doit exciter le plus sérieux intérêt, car il pose nettement, et pour la première fois, la grande question dont personne encore ne s'était rendu compte. 11 est, sous ce rapport, une des crises capitales parmi celles que je rappelais tout à l'heure. Ce qui, dans tous les cas, est vrai, c'est que Téloignement des papes les fit aussitôt regretter deTItalie entière, et que le besoin, l'utilité de leur action et de leur présence ne s'y firent jamais mieux Sentir que lorsqu'ils n'y furent plus. Eux seuls, dans la Péninsule, avaient un droit certain et imprescriptible, un titre légal de propriété. Tous les autres gouvernements italiens, assis sur les fondements précaires de la violence, de la fraude ou de Tinsurreclion, devaient éprouver le besoin de se légitimer ou de se donner l'apparence du droit en se rattachant à eux. Dans les États de l'Église surtout], où il ne pouvait y avoir aucune autorité qui ne fût née de l'usurpation, ceux auxquels l'obéissance ou le désordre pesaient également, et qui ne pouvaient supporter ni l'anar-

chie ni le despotisme, regrettaient leur pontife absent et mettaient en lui le seul espoir de leur délivrance. Appelé par les uns comme un médiateur nécessaire, et revendiqué par les autres comme un souverain légitime, le pape, qui était sorti de ses domaines en fugitif, devait y rentrer, dans un temps donné, en triomphateur \

Encore ne faut-il pas oublier que, malgré les abus et les dépravations si amèrement reprochés à la cour d'Avignon par Pétrarque et les autres partisans de Tltalie *, ce retour fut considéré comme un malheur pour la religion et pour le Saint-Siège par quelques-uns des plus éminents docteurs de l'Église. Le grand Gerson, qui le déplorait, rapporte que Grégoire XI, à son lit de mort, et tenant le sacré corps de Noire- Seigneur dans ses nains, avait protesté contré la séduction exercée sur lui par les \

instances de Catherine de Sienne, qui l'avaient* entraîné à Rome, ce qui allait donner lieu au

* Pélrarqiie répondait à ceux qui lui demandaient s'il y aurait sûreté ponr le Pape et pour le Sacré Collège, à Rome, que s*ils y allaient, ils n'yseraieut pas seulement respectés, mais adorés, ou peu s*en faut. <( ... An fieri posset ut Bomanus Pontifex Sacrum- (]ue GoUegium Romoe tuti agerent?... Id si fecisseni, non colendos (antum, sed paulo minus adorandos... » Franc. Petrarc.,£p. ver, se»., I. VII, p. 818.

* <( . . . Âvinio, probrum ingens, fœtorque ultimus orbis terrœ. . . » '• Franc. Pelrarc, Apol'.y\^. 1069. *

schisme dont la prévision tourmenta son agonie ^ La rive du Rhône, objet des injustes anathèmes de Dante, deviendra, en attendant, Tasile de tous les proscrits, le refuge de tous les opprimés, la patrie de toutes les victimes. Là, de Milan et de Florence, de Ravenne et de Bologne, de Naples et de Venise, se donneront rendez-vous tous ceux qui voudront conspirer pour Tordre et la liberté. Là, devant les peintures de Giotto, ou à la lecture des chants de Pétrarque, ils croiront retrouver Rome,

simulataquc inagnis

Pergaraa «.

^ ff .... Quia per (.-îles ipse secluctus, dimisso suoriini r:ilionabi!i coiicilio,se(raxerat, ct(i]cclesiam,ad discrimen scliismatis immincn- \is, nisi misericors provideretsponsus Jésus, quod horrendususque adiluc nJmis, lieu! palefecit evenlus ! » Gerson (éd. 1706), f. I, lib. de Examinatione doctrinarum, condd. [II, c. xvi. — Les lellres de sainte Callurine à Grégoire XI avaient été écrites, sous sa dictée, par le piieur de la Chartreuse de Sienne. Gerson oubliait que le pape était évêque titulaire de Rome, et qu'il avait en cette qualité charge d'âmes toute particulière dans sou diocèse; c'est même la seule bonne raison qu'il soit possible de trouver dans tout le fatras de réminiscences classiques adressées à Urbain V, sous forme de lettres, par Pétrarque, pour le faire revenir à Romie. Cf. Franc. Peirarc. op. (éd. de Baie), p. 814.

* « ... Et Romaiius Ponlifex, et multa Romanae civitatis insignia illic erant... » Franc. Petrarc, JEp. rer. sert., 1. XV, p. 958 . — (r . . . Tiberiuos honores cuncta rodens Rodanus vorat. . . » 1(1 Ep. var., p. 1002.

Cette jeune Italie, ainsi placée en face de Tan^ cienne, comme un perpétuel et vivant reproche, lui rendra le sentiment de sa dignité et de ses devoirs.

C'est alors que le vainqueur de Tarifa, Albornoz, viendra pour accomplir son œuvre; mais alors aussi, deux vérités auront lui à tous les yeux : la nécessité de Tindépendance politique du Saint-Siège, et la légitimité de son domaine temporel. Ce dernier principe- n'eût-il pas déjà été reconnu, il devenait le corollaire infaillible de Tautre*. Or, qui les entrevoyait à l'époque où Dante maudissait la donation de Constantin, comme la source de tous les maux de l'Église, et où il croyait de bonne foi que le souverain pontife pouvait rester, dans la division de l'Europe moderne,

* Voyez sur le retour IriompliaiU d'Urbain V à. Rome, Balnzc, Vitx PP. Aven., l. U p. 378 et 407, el 1 1[, p. 769. On lui apporte à Cornelo les clefs du château Saint-Ange, et on lui remet rentière souveraineté de la ville, plénum d4nninium tirbis. Les temps étaient bien changés.

le sujet de l'empereur d'Allemagne» comme il lavait été des empereurs romains*?

J'excuse la rancune des Italiens du moyen âge, pour lesquels le pontificat de Clément V était une date néfaste. Mais je trouverais de bon goût et de bon sens que Ton fût, maintenant^ un peu moins injuste envers lui. Philippe le Bel n'avait pas besoin de Tacheter pour qu*ii restât en France. La peur naiveque^selonlnfessura^l'auteurlemieuxinformé, il montrait d'aller à Rome, certain d'y devenir, sans profit pour T^iglise et sans honneur pour lui, le jouet des violences et de la cupidité des grands, suffit pour expliquer toute sa conduite *. Ce fut le mobile secret de ses complaisances, sans compter la facilité de son caractère naturellement enclin à céder. Quand je compare à ses actions les cruelles diatribesde Villani, ou les satires, sous forme de prophéties, qui le représentent comme l'époux infidèle de la Babylone moderne, comme portant un nom que démentaient sa cruauté et son injustice, je le plains

* Abi! Costantin, di quanto mal fu madré

Nou la tua conversion, ma quelia doto Chc da te prese il primo ricco padre .. I

Dante, /n/!, c. XIX.

* «... Haveiido paura di venire a Koma... » Slef. Jiifessura, ap. Eccard, t. II, col. 1865. Le même témoignage se trouve dans Raphaël Yolalerranus, Comment, wrfr., I. XVI[, dans Albert Kranlz, Metroj).,'\. Vin, c. xi.ix.

sincèrement; Monsieur, et vous le plaindrez comme moi ^ Le nom qu'il avait pris en montant sûr lé trône pontifical était l'expression véritable de ses penchants, et, sauf la déposition de Gautier de Bruges, il n'est pas un acte émané de sa seule initiative qui ne l'ait justifié. Rome même n'aurait pas dû oublier la part qu'il prit à ses désastres, et avec quelle généreuse munificence il s'attacha à réparer l'incendie de Saint-Jean de Latran *.

La vérité est que, par rapport à ses anciens souverains, surtout envers le roi de France, il ne sut jamaisêtre le chef de la chrétienté, il ne put jamais s élever à la dignité de caractère, à l'indépendance et à la hauteur de pensée que voulait sa position. Son tort, ce ne fut pas de céder à ses propres

^ « . . .Vides nmlieris Babylonicœ >poiisum fugientem; lue suani sibi abominabilem sponsam viduatam relinquens, babeiis iiomen dissonum, crudeiis, injustus et immundus....» elc, dans Eccard, t. II, col. 1865.

• Fr. I)urhesne> II, p. 254; Vies de Clément F, dans Baluze. «... s'apprese fuoco in Roma, ne' palagi papali di Sanlo Giovanni Laleiano, e arde luUe le case do* Calonaci, e tulta la Chiesae cir-

cuito PeropapaClemenlequinlosenlendocio, T anno appresso,

vi mande suoi ufficiaii con grande quantita di monela, e la detta Cbiesa fece restaurare e rifare piu beila e piu ricca cbe non era in prima, e simile i palagi- papali, e le case de' Calonaci, e penaronsi parecchi anni a rifare, con gran costo di tesoro. » 6. Yillani, L VIII, c. xcvii.

passions, ce fut de ne savoir jamais résister à celles des autres. Sa correspondance avec Philippe Tatteste à chaque ligne. Ce sont des velléités de résistance qui n'aboutissent pas, des reproches timirr des qui ressemblent à des plaintes ou à des supplications, puis des désaveux empressés chaque fois que le dur iponarque fronce le sourcil et parait s'irriter. Avait-il, pour son malheur, reçu* des services d'argent de Philippe, au moment où son élévation le surprit dénué de tout? Je ne sais, mais sa faiblesse, qui trouverait une excuse dans cette déplorable circonstance, n'en fut pasmoins un vrai fléau pour lui et pour l'Église. Que voulez-vous de plus î Cette • faiblesse, il l'avouait, la reconnaissait le premier, et il était sans doute aussi le premier à en gémir, lorsque, répondant à des remontrances que Philippe le Bel lui adressait relativement aux déprédations commises par son entourage, il répondait avec une humilité trop naïve, peut-être, par ces paroles de Saint Augustin : Homines sumus^ atque inter homines conversamur ^ .

* Voy. Baluze, Vitx PP, aven., l. II, p. 59. Sismondi luimême, quelque mal disposé qu'il soit pour Philippe le Bel et pour Clément V, ne peut s*empécherde plaindre la faiblesse du pontife. Il cherche ^ Texcuser, à sa manière : a II avait vu ses deux prédécesseurs périr à Rome pour avoir encouru la colère du roi de France, il était lui-même en France et entre ses mains. Aussi il ne

C'est pjir cette confession du malheureux pontife que je terminerai la mienne. Il ne tient qu'à vous. Monsieur, de lire à présent le document que je vous ai annoncé, à moins que vous n'ayez besoin de vous reposer après en avoir lu un si long et peutêtre si stérile commentaire.

Agréez, etc.

cliercha [ioiul ù lui résister, il (en la seulement de le désarmer à

force de soumission Clément V, en entassant les faveurs sur

Philippe et sa famille, cherchait à lui faire oublier ses projets impies et sa vengeance.... » Histoire de^ Français, t. IX, p. 189- 190. Cf. dans Raynaldi (ad ann, 1314) Téloge de Clément V sous le rapport du zèle, de la foi et de Pardeur à propager la religion. Il le déclare comparaMe, à ces divers titres, aux plus grands pontifes.

Paris, 1" mai \Sb(k

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