‹ Clément V, Philippe le Bel et les TempliersChapitre 2 sur 4 · PARIS VICTOR PALMÉ, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS VICTOR PALMÉ, ÉDITEUR

Rne deGrenelle-Saint-Germaiii, 25

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On aurait de la peine à trouver, dans toute Thistoire de France, un événement dont les causes soient moins connues et dont le caractère soit plus diversement apprécié que la condamnation des Templiers sous Philippe le Bel. La suppression d'un ordre militaire et religieux aussi puissant est en soi une chose grave, et les violences qui l'accompagnèrent donnent fort à réfléchir. L'accord de la puissance temporelle et du pouvoir séculier, de l'Eglise et de la royauté, fut nécessaire, mais cet accord fut long à s'établir, et peut-être n'a-t-il pas été bien sincère. Les chevaliers du Temple étaient-ils coupables? Quels motifs ont pu pousser le roi de France à provoquer leur destruction ? Quelles raisons ont pu déterminer le Saint-Siège à prononcer leur aboUtion ?

Tout d'abord, il convient de restreindre le nombre des points sur lesquels doit porter la discussion. La culpabilité des Templiers forme, à elle seule, une question qui mérite et même exige une étude spéciale ; aussi la réserverons-nous et Tajournerons-nous. Bornons-nous pour l'instant à rechercher pourquoi Philippe le Bel poursuivit la suppression du Temple, et par quels moyens il l'obtint du Pape ; car, disons-le tout de suite, il y eut, d'une part, obsession ardente et persévérante ; d'autre part, résistance ferme et prolongée, qui finit pourtant

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On aurait de la peine à trouver, dans toute Thistoire de France, un événement dont les causes soient moins connues et dont le caractère soit plus diversement apprécié que la condamnation des Templiers sous Philippe le Bel. La suppression d'un ordre militaire et religieux aussi puissant est en soi une chose grave, et les violences qui raccompagnèrent donnent fort à réfléchir. L'accord de la puissance temporelle et du pouvoir séculier, de l'Eglise et de la royauté, fut nécessaire, mais cet accord fut long à s'établir, et peut-être n'a-t-il pas été bien sincère. Les chevaliers du Temple étaient-ils coupables? Quels motifs ont pu pousser le roi de France à provoquer leur destruction ? Quelles raisons ont pu déterminer le Saint-Siège à prononcer leur abohtion ?

Tout d'abord, il convient de restreindre le nombre des points sur lesquels doit porter la discussion. La culpabilité des Templiers forme, à elle seule, une question qui mérite et même exige une étude spéciale ; aussi la réserverons-nous et l' ajournerons-nous. Bornons-nous pour l'instant à rechercher pourquoi Philippe le Bel poursuivit la suppression du Temple, et par quels moyens il l'obtint du Pape ; car, disons-le tout de suite, il y eut, d'une part, obsession ardente et persévérante ; d'autre part, résistance ferme et prolongée, qui finit pourtant

« t'éléverai à cette dignité. Et pour que tu sois bien certain « que j'en ai le pouvoir, écoute. » Et il lui montra la lettre et le compromis des deux factions du conclave.

L'archevêque se jeta à ses genoux, fou de joie, lui disant : ce Tu n'as qu'à commander : je suis prêt à t'obéir et ce sera « toujours ma volonté. »

Philippe lui dit : « Voici les grâces que je te demande :

« 1® Tu me réconcilieras avec l'Église en me donnant l'abso- « lution pour la part que j'ai prise à l'arrestation de Boni- « face VIII;

« 2* Tu révoqueras les sentences d'excommunication pro- « noncées tant contre moi que contre mes agents ;

a 3® Tu m'accorderas," pendant cinq ans, le dixième des « revenus des ecclésiastiques du royaume ;

« 4® Tu me promets d'abolir et de réduire à rien la mémoire « de Boniface ;

« 5° Tu restitueras dans leurs honneurs et dans leurs digni- « tés les cardinaux Jacques et René Golonna, et tu nommeras « cardinaux quelques-uns de mes amis.

« Il y a une sixième condition importante que je me réserve <K de te faire connaître en temps et lieu. »

L'archevêque jura d'obéir, et d'après les ordres du roi le cardinal de Prato le désigna comme pape.

Tel est le récit de Villani. Au xv® siècle, saint Antonin, archevêque de Florence, n'hésita pas à en admettre l'authenticité, le traduisit en latin et l'inséra dans sa grande chronique ; au XVII® siècle, Rainaldi lui accorda la même autorité et le transcrivit dans sa continuation des Annales de l'Église du cardinal Baronius. De noî* jours on s'est montré moins crédule. Il y a vingt-cinq ans, M. l'abbé Lacurie, de Saintes, éleva des doutes sur Tentrevue de Saint-Jean-d'Angély * ; ces doutes furent développés par M. Rabanis, professeur à la Faculté des lettres de Bordeaux, dans deux mémoires publiés, l'un en 1847, l'autre^ en 1858 *. M. Rabanis mit au jour un document considérable qui permettait d'affirmer que Philippe le Bel et Bertrand de

1 Sa dissertation porte la date de 1846 ; une édition nouvelle fut donnée à Saintes en 1859 (in-8« de 62 pages).

* Clémenl et Philippe le Ed. Lettre à M. Charles Daremberg, sur lentrevrie de Philippe le Bel et de Bertrand deGotjà Saint'Jean'd*Angély. Paris, Durand, Didier, 1858, in-8o de 199 pages.

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Got n'avaient pu se rencontrer en Saintonge à l'époque indiquée par Villani ; c'était le journal des Visites pastorales de l'arche vaque de Bordeaux, du 17 mai 1304 au 22 juin 1305. L'original, qui fut consulté au xvii^ siècle par André du Ghesne, et au siècle suivant par les Bénédictins auteurs du Gallia christiana, n'existe plus, ou, du naoins, n'est pas connu ; mais les archives du département de la Gironde en conservent un abrégé fait au xvi® siècle, abrégé qui porte le titre trompeur de : Inventaire des cartes de V archevêché. Ce document offre donc toutes les garanties qu'on peut souhaiter: les séjours de Bertrand de Got y sont inscrits jour par jour; il n'était pas en Saintonge au mois de mai, que Villani indique comme ayant été l'époque de la prétendue entrevue entre Philippe et Clément.

Mais si Bertrand de Got n'était pas en Saintonge, il était en Poitou, et peut-être pourrait-on croire que le chroniqueur italien, mal renseigné, a substitué au Poitou la Saintonge qui en était voisine, et que l'entrevue a eu lieu dans la première de ces provinces. L'itinéraire de Philippe le Bel, publié dans le tome XXI du Recueil des Historiens de France, d'après des diplômes originaux ou les registres de la chancellerie, démontre que Philippe ne s'est pas rendu et n'a pu se rendre en avril et en mai 1305 ni en Poitou, ni en Saintonge. L'entrevue de Saint-Jean-d'Angély doit donc être reléguée au nombre des fables.

Ici se présente une question. Villani, d'accord avec la plupart des chroniqueurs contemporains, prétend que Clément V a été élu pape grâce à Tinfliience de Philippe le Bel, et ce serait par reconnaissance, ou même en vertu d'engagements formels, que Clément se serait montré, pendant tout son pontificat, entièrement dévoué au roi de France. L'archevêque de Bordeaux a parfaitement pu ne pas avoir eu de rendez-vous et avoir traité par lettre ou par des intermédiaires. Les conditions mises par Philippe le Bel à l'élection de Bertrand de Got, pour n'avoir pas été formulées à Saint-Jean-d'Angély, ont pu être posées et acceptées par écrit ou par messager. Ce qui donne une certaine force à cette supposition, et qui la rend même vraisemblable, c'est que les conditions indiquées par Villani ont été véritablement remplies ; que Clément V refusa de céder sur un seul point, sur la condamnation de la mémoire de

Boniface VIII, mais qu*il dut accepter la sixième condition, tenue d'abord secrète par le roi, c'est-à-dire la condamnation des Templiers. Cette condamnation, il fallut la lui arracher : c'est du moins ce que semble indiquer l'ensemble des documents que nous possédons.

Or les concessions faites par Clément V au roi de France sont tellement considérables, le roi mit une telle âpreté à les obtenir ou plutôt à les arracher, que tout d'abord on ne peut expliquer la condescendance, pour ne pas dire la faiblesse du Souverain Pontife que par la raison qu'il avait contracté de grandes obligations vis-à-vis de Philippe le Bel. L'abolition du Temple tend à corroborer cette opinion. La culpabilité des Templiers n'est pas, ainsi que je le disais plus haut, encore démontrée. Qu'il y ait eu des membres gangrenés, c'est évident ; mais peut-on faire retomber sur l'ordre entier les vices et les hérésies que l'on reprochait à quelques-uns? Les interrogatoires publiés ou inédits laissent des doutes, et cependant ils ont été condamnés par le Pape au Concile de Vienne. Pour certains, la condamnation de l'Ordre par le Saint-Siège est une preuve qu'il était coupable; d'autres, au contraire, croient que cet acte rigoureux a été imposé au Souverain Pontife par le roi de France, qui voulait s'enrichir avec les biens immenses du Temple.

C'est une grave question que nous allons examiner, non pas en consultant les chroniques, mais à l'aide de documents officiels, surtout avec la correspondance intime de Clément V et de Philippe le Bel. Une partie de cette correspondance a été publiée par Baluze dans le tome II de son ouvrage intitulé : Vitœ Paparum Avenionensium ^ . Ce savant dit avoir tiré ces lettres du Trésor des Chartes, ex Archivioregio Parisiensi, sans autre indication. Nous avons été assez heureux pour retrouver à la Bibliothèque nationale le manuscrit qui a servi à Baluze et dont la place est marquée parmi les autres registres du Trésor des Chartes aux archives de France. Dupuy, qui en a donné des extraits dans ses Traités concerrumt l'histoire de France, sçavoir la condamnation des Templiers, etc., le cite sous le nom de registre D; son véritable titre est registre XXIX du Trésor des Chartes. Acheté par la Bibliothèque royale vers

* Vit3B Paparum Avenionensium. Paris, 1693, 2 vol. ln-4o. Dans le premier volume Baluze a réuni les vies originales des Papes ; dans le second, les actes qui servent de pièces justificatives.

1835, il fut d'abord classé dans le fonds des cartulaires, n" 170 ; il est rangé actuellement dans le fonds latin et porte le n° 10919. C'est un registre de format in-4®, en vélin, de 243 folios: il est à deux colonnes, récriture est des premières années du xiv® siècle. Gomme format, exécution matérielle et apparence, il ressemble au registre XXVIIP du Trésor des Chartes qui renferme la chronique du moine des Vaux de Cernay sur la croisade des Albigeois et une collection de précieux documents sur le différend de Philippe le Bel avec Boniface VIII. Une note d'une feuille de garde de ce registre apprend qu'il appartenait à Pierre d'Etampes, et Pierre d'Etampes fut garde du Trésor des Chartes sous Philippe le Bel. Il était donc à même d'être bien informé; aussi peut-on croire qu'il fit, pour son usage, deux recueils de pièces relatives aux plus graves événements qui se passèrent de son temps, c'est-à-dire à l'affaire de Boniface VIII et au procès des Templiers. Après sa mort ces deux importants recueils, composés de documents ofiBciels, de copies de lettres intimes du roi et des Papes, de mémoires politiques, de pièces diplomatiques, furent saisis au nom du roi et déposés dans les archives de la couronne. Une partie des pièces transcrites par Pierre d'Etampes existent en originaux au Trésor des Chartes ; en un mot, tout démontre que l'on doit accorder la plus grande confiance au regist)*e 10919.

Ici se place une remarque d'une importance capitale. Baluze, comme nous l'avons dit plus haut, a pubUé une partie des lettres échangées entre Phihppe le Bel et Clément V, renfermées dans ce volume : cela est vrai, mais il a laissé de côté des lettres de la plus haute gravité, décisives même pour apprécier sainement le rôle de Clément V dans l'affaire des Templiers. C'est ainsi qu'il a omis une lettre par laquelle le Pape, instruit seulement par la voix publique de l'arrestation des Templiers, se plaint amèrement de cet acte illégal accompli malgré les promesses du roi. Quel motif a pu porter un érudit comme Baluze à supprimer certains actes? Dupuy en a fait autant pour quelques autres documents ; mais Dupuy, qui s'était constitué le défenseur et l'apologiste de Philippe le Bel, ne se croyait pas tenu, bien à tort, d'alléguer ce qui pouvait être contraire à la thèse qu'il soutenait. Il n'en était pas de même de Baluze, qui publiait sur les Papes d'Avignon une série de chroniques et d'actes authentiques destinés à éclairer leur histoire. Evi^em-

ment il eut peur que le gouvernement de Louis XIV trouvât mauvais de voir publier des documents qui auraient jeté un jour fâcheux sur la conduite d'un de ses prédécesseurs. Et ce •n'est pas là de notre part une supposition invraisemblable. On sait que Mézeray perdit la pension qu'il avait sur le Trésor royal, pour avoir parlé trop librement des anciens rois de France, et Colbert manifestait une publique aversion pour Suétone, coupable d'avoir pris la licence de tracer une peinture vraie des vices des empereurs romains, ce qui était, à ses yeux, d'un mauvais exemple. Enfin, Baluze lui-même éprouva les rigueurs du roi et fut exilé pour avoir, dans son Histoire géiéalogique de la maison d' Auvergne , voulu faire descendre la famille de Bouillon des rois carlovingiens. Le registre 10919 nous apporte donc, sur le sujet qui nous occupe, un certain nombre de documents inédits tenus dans l'ombre pour des causes politiques.

La publication de Baluze peut elle-même nous donner des notions nouvelles et qui n'ont pas été mises à contribution par ce fait bien simple que la plupart des lettres de Clément V ont reçu de l'éditeur une date erronée. On sait que les lettres apostoliques sont datées, non de l'année de l'Incarnation, mais de celle du pontificat ; or Baluze et Dupuy ont cru que Clément V datait les actes émanés de sa chancellerie du jour de son élection, c'est-à-dire du 5 juin 1305, tandis qu'il fait partir son pontificat du jour de son couronnement, le 14 novembre de la même année- C'est là un fait qui a, au xvm* siècle, attiré l'attention des auteurs de V Histoire générale de Languedoc, dom de Vie et dom Vaissette * ; de Mansi, l'annotateur des Annales de l'Église du cardinal Baronius et de son continuateur Rainaldi, et de nos jours, de M. Natahs de Wailly ^. Ces savants, surtout le dernier, ont donné la preuve la plus convaincante que les actes de Clément V sont datés de son couronnement.

Les fausses dates assignées jusqu'ici à la plupart des lettres de Clément V ont eu de sérieuses conséquences, entre autres de rendre à peu près incompréhensible la correspondance de ce Pape avec Philippe le Bel. C'est ainsi que, six mois avant l'arrestation des Templiers, Clément V est censé écrire à Phi-

* Histoire générale de LanguedoCy t. IV, p. 559.

* Recherches sur la véritable date de quelques buUes dt Clément V, brochure iii-8«.

lippe le Bel au sujet du séquestre de leurs biens, séquestre qui fut une suite delà captivité des chevaliers. Les historiens qui ont travaillé sur les textes publiés et mal datés par Baluze et par Dupuy n'ont trouvé que confusion, et ces documents sont restés comme une lettre morte; nous espérons, en leur rendant leur véritable date, en tirer une vive lumière.

Que Philippe ait vu avec plaisir l'élection de Clément V, cela n'est p i douteux; et que la majorité du Sacré-Gollége, en le choisissant pour Pape, ait voulu plaire au roi de France, cela n'est pas moins certain. C'est ce que prouve une lettre adressée par le cardinal Napoléon des Ursins à Philippe en 1314, après la mort de Clément. Napoléon était entièrement dévoué à la France, il s'exprime ainsi : « Nous nous rappelons que nous avons été onze mois en prison à Pérouse(lors du conclave pour l'élection du successeur de Benoit XI) et Dieu seul sait quelles souffrances du corps et quelles angoisses de l'âme nous y avons endurées. J'ai abandonné ma maison pour avoir un Pape français, car je désirais l'avantage du roi et du royaume, et j'espérais que celui qui suivrait les conseils du roi gouvernerait sagement Rome et l'univers et réformerait l'Eghse * . » Voilà qui est clair; mais cette attente fut déçue. Le cardinal poursuit en ces termes : « C'est pour cela qu'après avoir pris toutes précautions, nous choisîmes le feu Pape, persuadés que nous avions fait le plus magnifique présent au roi et à la France. Mais, ô douleur ! notre allégresse se changea en deuil, car si l'on pèse les œuvres du défunt, par rapport au roi et au royaume,

* a Meminimus nos . sex mensibus fuisse in carcere Perusii, in quo solus Deus novit cum quantis periculis corporibus et sollicitudinibus cordis extitit laboratum; et reliqui domum meam solito, ut possem habere pontificem de regno, cupiens régi et regno esse provisum, et sperans quod quicumque régis sequeretur consilium, orbem et urbem bene regeret. Et quoniam cum multia cautelis quibus potuimus hune qui decessit elegimus, per quem credebamus regnum et regem magnifiée exaltasse. Sed, pro dolor, versa est in luctum cithara nostra. » Napoleonis de Ursinis cardinalis Èpistola ad Philippum regem Francorum de statu romanœ ecclesùs post obitum démentis V. Bibl. nat., n» 4991. — Baluze, Vitx Paparum Avenionensium, t. II, pages 289 et suiv.

on trouve que sous lui sont nés de graves périls ; on ne prévit rien, on ne prit aucune précaution, et l'absence de prudence aurait amené une catastrophe, si la main de Dieu n'était venue miséricordieusement à notre secours. » Je ne citerai pas des chroniques itaUennes contemporaines, qui affirment qu'il y eut de Tor de PhiUppe le Bel dans Télection de Clément V * .

Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître que le nouveau Pontife était, pour une cause ou pour une autre, admirablement disposé pour le roi de France, qu'il s'empressa de remplir ses désirs, et que celui-ci se croyait en droit de lui demander et d'obtenir beaucoup : aussi ne mit-il dès Tabord aucune pudeur dans ses exigences.

A peine élu, Clément reçut une ambassade de PhiKppe le Bel; on traita des questions si graves, qu'à l'exception du Pape, du roi et des ambassadeurs, le secret devait être reUgieusement gardé. Cependant Philippe pria Clément de lui permettre de faire connaître ces mystérieuses négociations à trois ou quatre de ses conseillers. Clément le lui accorda dans la lettre suivante, qui est singulièrement importante, parce qu'elle fait voir quelle autorité le roi de France voulait prendre dès lors sur le nouveau Pontife, et quelle déférence il attendait de lui, même sur des questions d'étiquette.

« Quand et comment Fomnipotence divine, qui dépasse les mérites et les espérances de chacun, a élevé notre humilité, dans le temps qu'elle régissait l'église de Bordeaux, à la prééminence de la dignité apostolique, nous nous rappelons pleinement l'avoir notifié par nos lettres à Votre Altesse Royale. C'est d'après la relation que quelquesuns en ont faite, ce que vous aviez vivement souhaité que nous fissions aussi par rapport à la solennité du consentement que nous avons donné à notre élection et des autres actes qui en ont été la conséquence ; mais nous tenons à ce que Votre Majesté sache que, si nous avons négligé de le faire, c'est que nous avions alors auprès de nous vos deux envoyés, l'archevêque de Narbonne et Pierre de Latilly, qui ont été présents à tout et qui pouvaient en informer Votre Majesté, comme de l'intention où nous étions de prévenir Votre Majesté de l'époque où nous comptions, avec l'aide de Dieu, recevoir solennellement la couronne. Que Votre Altesse Royale ne prenne donc pas en mauvaise part les omissions qui ont pu être commises à ce sujet. C'est le ix des calendes d'août (24 juillet) que, malgré

* Chronique de Dino Compagnie apud Muratori, t. VIII, p. 517 ; — Feretti de Vicence, id., t. IX. p. 1014. — Conf. Christophe, Histoire de la Papauté, t. I, p. 179.

notre répugnance, et cédant à des instances réitérées, nous avons donné notre consentement authentique et public à ladite élection. Quant à certains articles que vous avez traités avec vos ambassadeurs et qui ne doivent être divulgués ni par vous, ni par eux, attendu la demande que vous nous avez faite de pouvoir en communiquer avec trois ou quatre personnes, au delà du nombre que nous avions fixé, nous consentons bien volontiers à ce que vous en confériez avec trois ou quatre et même un plus grand nombre de personnes, au delà du nombre susdit, selon qu'il paraîtra utile à votre royale circonspection, car nous avons la certitude que vous ne révélerez ces choses qu'à ceux que vous savez être également pleins de zèle et d*amour pour notre honneur et le vôtre ^> .

Quelles étaient ces affaires que Ton tenait si secrètes ? On rignore, et mieux vaut ne pas hasarder de conjectures. Clément fut couronné à Lyon, le 14 novembre 1305, devant une nombreuse assemblée : Philippe le Bel voulut assister à cette cérémonie et fit dès lors des ouvertures au Pape au sujet des Templiers.

Nul n'ignore qu'au commencement du xii® siècle furent fondés deux ordres religieux et militaires destinés à protéger les pèlerins et à défendre les armes à la main les saints lieux. Les chevaliers du Temple et les hospitaliers ou chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem rendirent de grands services jusqu'à la fin du XIII® siècle, mais leur action ne se renferma pas dans les pays d'Asie. Ils obtinrent, en Europe, d'immenses richesses, et leurs possessions territoriales s'étendaient sur une partie du continent. La rivalité se mit entre les deux ordres, au grand détriment des intérêts de la Terre sainte, et leur influence, changeant de théâtre , tendit à s'exercer en Occident. Les Templiers surtout acquirent une puissance redoutable pour le roi, à la j uridiction duquel ils échappaient. Ils réunissaient les deux grandes forces, la croix et l'épée ; ils formaient une association ne relevant que de son chef et nominalement du Pape : ils étaient riches et tiraient vanité de leur pouvoir ; on disait : Orgueil de Templier. Quand on étudie dans les archives les actes qui constatent leur fortune et la révélation de leur puissance, on voit qu'ils attiraient tout à eux, dans les villes et dans les campagnes.

^ a Scimus enim quod illa non revelabis uliis nisi quos credis honorem nostrum et luum diligere et zelari. » Ms. 10919, fol. 48 r». Baluze, t. II, p. 62. — Conf. Rabanis, Clément V et Philippe le Bel, p. 76.

Dans les provinces où les paysans étaient libres et pouvaient disposer de leurs biens, les donations faites par les hommes delà campagne aux chevaliers du Temple sont innombrables. Dans les chartes qui relatent ces libéralités, le motif allégué par les donateurs est le salut de leur âme : la cause réelle était le besoin de protection qu'ils ressentaient et qu'ils trouvaient auprès des Templiers qui, à l'influence morale du prêtre, joignaient la puissance de l'homme de guerre. Toutes les classes de la société participaient à ce besoin. Pour le satisfaire, les propriétaires donnaient une partie de leurs biens ; les artisans et les ouvriers, qui ne possédaient que leur personne, s'engageaient et se soumettaient aux Templiers, non qu'ils abdiquassent leur liberté , mais ils devenaient ce qu'on appelait les avoués du Temple. Ils prêtaient serment de fidélité, et payaient chaque année un faible cens de quelques deniers en signe de dépendance. Le mobile de ces actes, un grand nombre de chartes nous le font connaître, c'était pour l'avantage et l'utilité, et afin d'éviter des périls à venir : Pro commodo et utilitate, et ad vitanda futura pericula. Ces périls redoutables étaient les poursuites et les exactions des officiers seigneuriaux et quelquefois même des agents royaux, et ce fut pour s'y soustraire que nombre d'ouvriers s'avouèrent les hommes du Temple * . Cette attraction vers le Temple était générale : les hommes des abbayes se plaçaient sous sa protection, et les églises furent obhgées de réclamer auprès du roi qui fit défendre aux Templiers de prendre sous leur sauvegarde les hommes des églises.

En 1300, l'ordre du Temple était à l'apogée de la grandeur, mais la chute n'était pas éloignée. On raconte qu'un Templier, renfermé pour ses crimes dans une prison royale, fit à Tun de ses compagnons de captivité d'étranges révélations sur de graves désordres qui se passaient dans le Temple et que le plus grand mystère avait environnés jusqu'alors. Il s'agissait d'hérésie, d'apostasie et de mœurs dépravées. Le bruit de ces confidences arriva jusqu'au roi, qui fit prendre des informations. Ceci se passait avant le couronnement de Clément V, car il est certain que, lors de cette solennité à Lyon, Philippe le Bel en-

* La France sous Philippe le Bel, p. 127. Rien de plus instructif que l'examen des archives du Temple, renfermées dans celles de l'Ordre de Malte.

CLÉMENT V, PHILIPPE Lfl BEL ET LES TEMPLIEBÎS. 13

tretint le Pape au sujet des Templiers. Nous tenons ce renseignement d'une lettre de Clément lui-même et le roi agissait ainsi par amour de la religion * .

Mais ces pourparlers étaient vagues : le Souverain Pontife se plaisait, du reste, à combler le roi de grâces. Le 1®"^ janvier 1306, il lui accordait le droit de nommer à la première prébende qui deviendrait vacante dans chacun des chapitres cathédraux ou collégiaux du royaume ^ ; il exerçait en même temps, avec l'agrément de Philippe le Bel, le droit de provision apostolique en nommant directement ses amis aux meilleurs évêchés de France. C'est ainsi qu'il promut Tévêque d'Agen à Tévêchépairie de Langres '. Philippe n'était pas homme à ne pas abuser. Il voulut aussi profiter du droit de collation apostolique pour faire placer ses conseillers les plus dévoués, ses créatures les plus serviles à la tête de l'épiscopat français. Il importuna Clément tout le temps de son pontificat en faveur de ses agents dont il récompensait aussi les services par les plus hautes dignités ecclésiastiques. Clément tout d'abord se montre fort empressé : le 4 février 1 306, il répondait à une épitre où le roi aflectait de s'informer de la santé du Pontife et le priait de réserver à la disposition apostolique certain évêché : « Nous avons reçu avec plaisir les lettres où Votre Sérénité, en fils dévoué, nous demandait des nouvelles de votre père. Quoique nous ayons été, pendant quelques jours, fort oppressé par un rhume, maintenant, avec la grâce de Jésus-Christ, nous jouissons d'une

> tt Sane a memoria tua non. credimus excidisse quod Lugduni et Pictavis de facto Templariorum zelo fidei devotionis accensus nobis tam per te quam per tuos pluries locutus fuisti. » Lettre du 9 des calendes de septembre (24 août), an II (1307). Ms. 10919, fol. 67;Baluze, t. Il, p. 75.

> Daium Lugduni, kalendis Januarii, pontificaius nostri anno primo, Ms. 10919.

s « Sane Lingonensis ecclesie, per obitum bone memorie Johannis Lingonensis episcopl, solacio destitute pastoris, nos, ad ecclesiam ipsam, utpote devotam et iidelem Ecclesie Romane filiam gerentes paterne dilectionis affectum, et ad prosperum statum ejus, patris more benivoli sollicite intendentes, ordinacionem ipsius ecclesie Lingonensis, ea vice, provisioni et disposicioni sedis apostoliceduximus reservandam; decernentes ex tune irritum et inane, si secus in bac parte scienter vel ignoranter contingeret attemptari...B. tune Agenneusem episcopum a vinculo quo Agennensi ecclesie tenebatur astrictus absolvimus et ad Lingonensem ecclesiam transtulimus supradictam, ipsum que illi, de firatrum nostrorum consilio et apostolice plenitudine potestatis, in episcopum prefecimus et pastorem, liberam sibi tribuentes licentiam ad ejusdem Lingonensis ecclesie regimen transeundi...» Datum Lugduni, XI kcd. fébruarii, pontificaius nostri anno primo, Ibid,, fol. 40 v®.

parfaite santé. Quant aux églises au sujet desquelles Votre Sérénité * nous a écrit, nous voulons que vous sachiez que nous nous sommes, pour cette fois, réservé le droit d'y pourvoir, en y nommant, avecTaide du Seigneur, des personnes agréables à Dieu, à nous et à vous, et utiles à ces églises et les mêmes *. »

Malgré ces exigences, la plus grande cordialité régnait entre le roi et le Pape ; ils entretenaient une correspondance où Philippe affectait la plus touchante prévenance pour celui qu'il traitait de père: la plus légère indisposition de Clément devenait un sujet d'inquiétude, et celui-ci se plaisait à rassurer son fils en lui donnant les détails les plus intimes sur sa santé, et quelquefois même profitait de ses souffrances pour excuser les délais qu'il mettait à satisfaire les impatients désirs du roi '. Au reste. Clément eut à cœur de donner, dès son avènement, au roi des gages les plus importants de sa bienveillance.

L'Eglise et la France venaient d'être troublées par un scandale inouï, la lutte s'était engagée entre le pape Boniface VIII et Philippe le Bel au sujet des limites du pouvoir spirituel et de la puissance temporelle. Le roi avait fait appel à la nation et convoqué les premiers Etats généraux pour leur faire proclamer l'indépendance de la couronne ; il alla plus loin : il accusa Boniface VIII d'hérésie et de mauvaises mœurs, et demanda la réunion d'un concile pour le juger. Il atteignit les dernières limites de la violence en faisant arrêter, par Nogaret, dans Anagni, le Souverain Pontife, qui délivré après quelques jours de captivité, mourut de l'impression que cet attentat avait produite sur un homme arrivé aux dernières limites de l'âge. Les auteurs de cet attentat furent excommuniés ; le successeur de Boniface, Benoit XI, mit Philippe le Bel personnellement hors de cause ; mais ses ministres, notamment Nogaret et tous les participants de l'acte d'Anagni, furent frappés des foudres de l'Eglise. La haine de Philippe ne s'était pas éteinte; par son

Ml y a dans le texte Sinceritas, mais c'est une faute de copiste. Clément V n*en était plus déjà à louer Philippe le Bel de sa sincérité. Baluze a fait cette rectification.

» Ms. 10919, fol. 40 r« : Baluze, t. Il, p. 65.

' « Serenitatis tue litteras, quibus, sicut devotissimus lilius, de statu patris certificari volebas, recepimus graciose, licet autem reumate aliquibus diebus fuerimus aggravati ; nunc tamen, per gratiam Jhesu Ghristi, plena fruimur corporis sospitate. » Lyon, 3 des ides de février (11 février), année !»•« (1306), n- 10919, fol. 40.

ordre Nogaret poursuivit la mémoire de Boniface et sollicita en cour de Rome qu'on lui fît son procès comme hérétique. Nogaret avait pris le singulier rôle de défenseur de l'intégrité de la foi catholique contre un Pontife indigne ; ce rôle, il le continua sur Clément V, assumant toute la responsabilité et tout l'odieux de cette manœuvre. Disons-le tout de suite, le procès intenté à la mémoire de Boniface VIII fut entre les mains du roi une arme dont il se servit pour influencer Clément V et pour lui arracher d'importantes concessions en lui faisant espérer qu'il se désisterait ; j'ai même la conviction, et j'espère la faire partager au lecteur, qu'il chercha à obtenir par ce moyen la condamnation des TempUers.

Dès le 1®' janvier 1306, Clément V déclara parla fameuse bulle Unam sanctam, dans laquelle Boniface VIII avait proclamé la supériorité du pouvoir ecclésiastique sur le pouvoir temporel, ne s'appliquait pas à Philippe: il fit biffer sur les registres de la chancellerie pontificale les passages des bulles du même Pape contraires à l'honneur du roi de France ; mais ces concessions ne parurent pas suffisantes. Vers le milieu de la même année 1306, il y eut, à Paris, une grande émeute causée par l'altération des monnaies * . Pour donner satisfaction aux plaintes de tous, le roi avait promis de faire de la monnaie semblable à celle de saint Louis ; mais il se produisit un phénomène économique facile à prévoir. Les baux à ferme et à loyer, faits pendant le cours de la faible monnaie, étaient établis d'après la valeur intrinsèque des espèces courantes, quel que fût leur cours légal. C'est ainsi que tel bail, fait jadis au prix de vingt sous, n'avait été renouvelé qu'au prix de quarante sous, quand la monnaie avait été affaiblie de moitié. Le rétablissement de la monnaie légale eut les conséquences les plus funestes pour les locataires et les fermiers dont les baux avaient été évalués en faible monnaie. Il y eut des plaintes; le gouvernement ne sut aviser, et le peuple de Paris s'ameuta, brûla la maison du maître des monnaies, Etienne Bardette, et insulta le roi lui-même qui fut obligé de chercher un abri dans le Temple.

C'était une grande humiliation pour Philippe d'être réduit

> Dupuy, Preuves de V Histoire du différend d'entre le pape Boniface V/II et Philippe le Bel, p. 288.

dans sa capitale à se mettre sous la protection des Templiers. On peut croire qu'il ne leur pardonna pas le service qu'ils lui rendirent en cette occasion. Il se rappela les accusations sévères portées contre eux, leur puissance et leurs immenses richesses. Il comprit qu'il y avait un danger politique à laisser subsister non-seulement l'ordre du Temple, mais encore celui de Saint-Jean de Jérusalem; il résolut d'en demander la suppression. Les crimes imputés aux Templiers lui fournirent un prétexte excellent ; mais il ne pouvait rien faire en cette matière sans le concours du Saint-Siège.

Baluze a publié, à la date de 1305, une importante lettre de Clément V à Philippe le Bel, pour se disculper d'imputations portées contre lui. Voici cette lettre :

« Nous avons vu avec plaisir, reçu avec affection et entendu avec diligence nobles hommes Mile de Noyers, maréchal de France, Guillaume de Martigny et Guillaume Gourte-Heuse, chevaliers, vos envoyés, ainsi que les lettres que Votre Sérénité les avait chargés de nous remettre ; et, après avoir entendu ce que ces envoyés nous communiquèrent de votre part, nous avons longtemps réfléchi et avons conféré, délibéré et traité de ces choses avec ceux de nos familiers qui pouvaient le mieux nous éclairer. Après un examen attentif nous vous dirons la vérité entière et oralement et par écrit, par l'intermédiaire de vos ambassadeurs et celui de nos fils bienaimés Guillaume, abbé de Moissac, et Arnal d'Auch, chanoine de Coutances, nos chapelains, que nous vous envoyons dans ce but. En toute vérité, nous pouvons vous dire que pour ce qui touche notre personne, notre conscience ne peut prendre aucune part des reproches que vous nous adressez, mais nous ne voulons pas, avant de savoir la vérité, excuser la conduite de nos envoyés. En effet, comme nous l'apprend saint Augustin, quelle que soit la vigilance que nous apportions dans notre maison, nous sommes hommes et nous vivons au milieu des hommes. Aussi nous ne voulons pas prétendre que notre maison vaille mieux que l'arche de Noé où parmi huit hommes choisis il se trouva un réprouvé, ni qu'elle soit plus sainte que la maison d'Abraham où Ton trouve aussi des réprouvés, ni plus parfaite que celle d'Isaac dont une partie des enfants fut réprouvée. Et pourtant ni Noé, ni Abraham, ni Isaac n'ont été accusés. Certes, bien que nous soyons grandement surpris et affligés des maux causés par nos envoyés aux églises et aux ecclésiastiques, ainsi que nous l'ont faire savoir vos ambassadeurs, cependant nous nous étonnons encore davantage de ce que les prélats qui ont, diton, souflFert ces exactions, avec la plupart desquels nous avions des rapports de familiarité avant notre élection à la dignité pontificale, attendu que nous étions du même royaume et que nous les regardions comme nos amis, ne nous aient jamais rien fait savoir, ni verbale-

ment, ni par écrit, ni par envoyé, ni par lettre, ni d'aucune autre manière, ni par l'intermédiaire de nos frères les cardinaux. En agissant ainsi, avant de publier de pareilles accusations, ils avaient sauvegardé Thonneur du Siège apostolique et le leur ; ils avaient suivi la règle que le droit prescrit de suivre même vis-à-vis des plus humbles personnes, et nous aurions fait en sorte qu'ils n'auraient pas eu lieu d'adresser une seconde plainte ni à nous, ni à d'autres. Quoique nous soyons, bien qu'indigne, le vicaire de Jésus- Christ sur la terre, nous ne pouvons deviner ce qui nous est caché. Nous prions et supplions Celui qui sait tout et n'ignore rien, de nous faire connaître les excès de nos envoyés et de nos familiers, pour les corriger de façon que cela serve d'exemple '. >

* Cl Glemens... nobiles viros, Milonem, dominum de Nueriis, marescallum Francie, Guillolraum de Martinhiaco et Guillelmum, dictum Gorthuse, milites, nuncios tuos et litteras quas nobls per eos tua Serenitas destinavit, libeater vidimus, gratanter recepimus et inlelleximus diligenter. Et auditis hiis que, ex parte tua, dicti nuncii proponere curaverunt diu cogitavimus super illis et cum faoïiliaribus nostris, qui super his nos plenius poterant informare, deliberacionem, tractatum et collacionem habuimus diligentem. Quibus sollicita meditatioae discussis, super eisdem puram tibi veritatem et plenam verbo et scripto, per dictos nuncios luos, necnon et dilectos fllios, Guillelmum, abbatem monasterii Mosiacensis, et Arnaldum de Auxio, canonicum Constanciensem, capellanos nostros, quos propter hoc adtuam destinamus presenciam, respondemus, et, in summa veritate, dicere possumus quod nos. quantum nostram contingit personam, in aliquo predictorum consciencia non accusât. Non tamen nuncLorum nostromm, antequam veritatem sciamus, facta volumus excusare. quoniam ut sentencia sancti Augustini utamur, quantum libet disciplina vigilet domus nostre, homines sumus et inter homines couversamur. Unde nec nobis arrogare audemus ut domus nostra melior sit quam arca Noe, ubi inter octo homines electos unus reprobus est inveiitus, an sanctior quam domus Abrahe, ibi etiam aliqui reprobi sunt reperti. aut perfectior quam domus Isaac, ubi pars flliorum suorum est reprobata; nec tamen ideo Noe, Abraham et Isaac sunt a Oomino accusati.

« Sane licet de gravaminibus per nuncios nostros Ecclesiis et personis ecclesiasticis, ut dicti tui nuncii proponebant, il latis miremur plurimum et turbamur ; miramur tamen amplius quod prelati, qui hec gravamina pertulisse dicuntur, q[uos, cum de regno oriundi simus eodem, et magnam habuerimus plerumque tamiliaritatem cum illis ante promocionem nostram ad apostolatus apicem dignitatis, nostros spéciales amicos et benevolos credebamus, nunquam verbo vei scripto, nuncio seu epistola, vel alio quovismodo aliquid nobis de predictis significare vel per aliquem de fratribus nostris cardinalibus facere significari curarunt. Quod si fecissent antequam taliapublicasseut, honorem Sedis apostolice alque suum fecissent, juri quod eciam circa minores hoc precipit observari. satisfecissent ; et Nos laie fecissemus apponi remedium super illis quod nunquam habuissentnecesse apudnosvel aliossecundamdeposuissequerelam. Et quia licet geramus, quanquam immeriti, Ghristi vices in terris, de occultis tamen non possumus divinare ; Illum qui omnia no vit et nichil ignorât suppliciter deprecamur quod excessus nunciorum nostrorum et familiarium. si qui sunt, ad nostram noticiam deducantur. Quod si liât, taliter corrigentur quod erit ceteris in exemplum. Datum Burdegale, VI kalendas augusti. pontiiioatus nostri anno primo. » Ms. 10919, fol. 45 v<^; autre copie, Ibid.f fol. 46 vo. Gonf. Baluze, t. II, p. 58.

En adoptant la date de 1 305 assignée par Baluze à cette mis-' sive, on ne voit pas quels étaient les griefs dont se plaignait Philippe le Bel. En lui assignant, au contraire, sa véritable date, le 27 juillet 1306, on trouve dans les chroniqueurs et autres documents contemporains l'explication de ce qu'elle renferme d'obscur. Clément avait pris la résolution de transporter la Chaire de saint Pierre hors de l'Italie troublée par les dissensions intestines. Il s'était fait couronner à Lyon ; de cette ville, il se rendit à Bordeaux en traversant une partie de la France et en se faisant héberger par les églises qu'il rencontrait sur sa route. Il exerçait ce qu'on appelait le droit de procuration. Ces voyages étaient fort coûteux pour ceux qui avaient à nourrir et à loger la nombreuse suite du Pape et pour les autres ecclésiastiques que l'on contraignait de contribuer en argent aux dépenses de la cour pontificale *. Des plaintes s'élevèrent de la part du clergé ; elles furent avidement recueilUes par Philippe le Bel qui envoya une ambassade menaçante au pape Clément V qui, ainsi que sa lettre nous le fait connaître, lui répondit avec une grande dignité, regrettant qu'au lieu défaire un scandaleux éclat, on ne l'eût pas amicalement prévenu des abus qui se commettaient en son nom.

Le séjour de Bordeaux et de ses environs ne fut pas sans amertume pour l'ancien archevêque ; il était sous la main du roi qui l'accablait d'ambassades, de messages, d'épîtres et qui, à la fin de 1306, lui demanda une entrevue. On traitait entre les deux cours de graves affaires. Mais le plus profond mystère entourait ces pourparlers auxquels sans aucun doute les Tem-

^ Ecoutons le chroniqueur contemporain Geoflroi de Paris, écho populaire, exagéré sans doute, mais dont il faut tenir compte :

« .... meint jour mengea sur autrui pape.

n n'iot ville ne cité

de quis le pope eust pité ;

n'abeie ne prioré

qui tost ne feust dévoré ;

de blez, de vins, chars et poissons

faisoit le pape ses moissons... >»

Chronique métrique de Godefroy de Paris. Buchon. p. 107. Le témoignage d'un contemporain, du continuateur de Guillaume de Nangls, est encore plus explicite : « A Lugduno recédons Burdegalis per Matisconem, Divionem. Bituricas et Lemovices iter faciens, tam religiosorum quam secularium ecclesias et monasteria tam per se quam per sues satellites depredando, multa et gravia intitulit eis damna. » Chronique latine de Guillaume de Nangis, édit. delà Soci(^té de V Histoire de France, t. 1, p. 352.

CLÉMENT V, PHILIPPE LE REL El' LES TEMPLIERS. 19

pliers n'étaient pas étrangers. Le 5 novembre 1306, Clément écrivait au roi la lettre suivante qui nous révèle l'existence de négociations ardues entravées par la santé ébranlée du Souverain Pontife, qui se trouva un instant à deux doigts de la mort et dont la convalescence fut longue. Baluze a publié cette lettre * ; mais il Ta, de son autorité privée, et sans avertir qu'il corrigeait le texte, datée de la deuxième année du pontificat; tandis que le manuscrit porte anno primo. Tout prouve, en effet, que cette épître est bien du mois de novembre 1306; c'est ce qu'a reconnu Baluze, mais comme, suivant sa manière de compter, le mois de novembre 1306 appartenait à la deuxième année du pontificat de Clément V, il n'a pas hésité à altérer le texte pour le plier à son système.

« C'est au sujet d'affaires touchant la chrétienté et particulièrement votre royaume, lesquelles nous tiennent fort à cœur et ne doivent pas vous être indifférentes, que nous envoyons vers Votre Sérénité nos chers fils les cardinaux-prêtres Bérenper du titre des saints Nérée et Achillée et Etienne du titre de Saint-Cyr in Thermis^ hommes d'une grande autorité et d'une grande prudence, que nous savons très-fervents zélateurs de votre honneur et de vos intérêts. Nous requérons instamment et prions Votre Sérénité d'avoir auprès de vous, lors de l'arrivée de ces cardinaux, c'est-à-dire, avec la grâce de Dieu, dans trois semaines environ à partir de la date de la présente, votre conseil secret avec lequel vous puissiez délibérer sans retard sur ce que iesdits cardinaux proposeront à Votre Altesse de notre part ; il est à souhaiter, en effet, que par suite de l'absence de votre conseil, nos cardinaux dont la présence nous est nécessaire ne soient pas forcés de faire en France un trop long séjour dont souffriraient les affaires en question et d'autres qui exigent une prompte solution.

« Nous voulons que Votre Excellence Royale n'ignore pas que depuis notre dernière lettre une cruelle maladie nous a fait sentir son aiguillon et nous a presque conduit aux portes de la mort; mais, avec l'aide de la bonté divine, nous sommes maintenant, à ce qu'il nous semble et à ce que disent nos médecins, délivré de tout mal et revenu en bonne santé. Toutefois nous sommes accablé d'une telle faiblesse que nous ne pourrions l'exprimer ni par parole, ni par écrit 2. Quant au projet d'entrevue queVotre Excellence a fait proposer dans une lettre que nous a remise maître Ami, votre clerc, nous avons chargé nos cardinaux d'y répondre de vive voix.

» T. II, p. 76.

« Baluze a lu ainsi cette phrase : « Debilitate depressi quod nostram debilitatem verbis vel litteris exprimere requiremus; » cela n'a pas de sens, il faut lire comme dans le manuscrit, nequiremus.

Donné à Pessac, près de Bordeaux, les nones de novembre, année première de notre pontificat (5 novembre 1306) ^»

La fin de Tannée 1306 fut laborieuse pour le Pontife. Philippe demandait toujours ; rien ne coûtait à son indiscrétion. Il avait résolu de marier son fils Philippe à Jeanne de Bourgogne ; les deux futurs époux étaient proches parents, il fallait une dispense. Lors de son séjour à Lyon, à Tépoque du couronnement, le roi avait obtenu une dispense générale pour que ses enfants pussent contracter, dans certaines limites, des unions défendues par T Eglise : celte dispense ne semblant pas suffisante, il en demanda une spéciale, objectant que ce mariage paraissait à beaucoup scandaleux, parce que l'on croyait, bien à tort, car le fait était faux, que Jeanne avait été fiancée à Louis, fils aîné de Philippe. Le Pape fit ce que le roi voulait, l'assurant de son entière bienveillance et l'appelant son fils chéri, mais il profita de l'occasion pour lui signifier ce que sa conduite avait d'étrange à ses yeux sur certains points, notamment au sujet de son différend avec le roi d'Angleterre, différend qui était à la veille d'être terminé, mais qui subsistait par la faute de PhiUppe, qui voulait conserver sous sa main le château de Mauléon, malgré les réclamations fondées d'Edouard (lettre du 7 des ides, 7 janvier 1307). Clément avait beaucoup travaillé à ramener la concorde entre ces deux rois qui lui étaient chers; sa correspondance garde de nombreuses traces de cette préoccupation, mais Philippe était intraitable; il fallut la mort du vieil Edouard et le mariage de son fils avec la fille de Philippe pour ôter toute crainte de guerre entre la France et l'Angleterre.

Clément étant en veine de franchise dans sa lettre du 7 janvier 1307, se permit de donner, bien doucement, bien paternellement, de bons avis au roi de France. Il exigea que s'il employait les lettres particuhères de dispense qu'il avait obtenues pour son fils PhiUppe, il renvoyât au Pape les lettres des dispenses générales pour les fils de France, accordées à Lyon. Il l'invitait en outre à user avec la plus grande discrétion de dispenses que lui Pape lui avait octroyées si généreusement, et de ne s'en servir que dans les cas où il pourrait, à leur aide,

1 Ms. 10919, p. 60 et suiv.

conclure la paix ou procurer un avantage à la chrétienté. <c Qu'il craigne en abusant de s'attirer la colère du Roi des rois * ! »

Philippe le Bel ne se conduisait pas toujours royalement; il se plaisait à employer des agents qui, d'après les idées du temps, semblaient indignes de sa majesté souveraine; devançant en cela Louis XI, qui aimait à confier des missions importantes à de petites gens. Clément lui en fit des reproches :

« Nous ne voulons point passer sous silence que nous n'avons pu voir sans étonnement la condition du messager qui nous a apporté voire lettre. En apprenant, en effet, que ce messager est de petit état, et que même il était venu vers nous en préchant sur sa route, nous avons admiré votre circonspection royale qui a confié à un tel envoyé des lettres d'une si grande importance ; nous avons songé aux périls qu'il a dû affronter dans un si long voyage par les chemins et en traversant les rivières, et nous signifions à Votre Magnificence royale d'avoir soin désormais de nous envoyer des messagers en raison de l'importance des affaires pour lesquelles ils viendront à nous^.»

Mais, hélas ! cette fermeté, qui du reste ne portait que sur des questions de formes, ne dura pas, ou plutôt elle fut ébranlée et vaincue par Tincroyable insistance du roi de France ! Nous avons vu que Philippe le Bel sollicita une entrevue avec le Pape ; les cardinaux des saints Nérée et Achillée et de Saint- Gyr furent chargés de cette négociation. Philippe proposait pour lieux de la rencontre deux villes. Tours et Poitiers, et pour époque le milieu d'avril, ou le 1* mai 1307. Les cardinaux qui entouraient le Pape préféraient Toulouse.

« Bien que ce dernier endroit, écrivait Clément à Philippe, nous eût été commode et agréable pour plusieurs motifs, notamment à

* « Ad hec urget nos officii nostri debitum, ut in hiis quorum non sine magnis et justis causis est tibi a nobis concessa facultas appetitum tuum ad modeste consideracionis limites perducamus. »

* « Verum obmittere nolumus quod apud nos quadam admiracione non caret cum nuncii condicionem attendimus, per quem dicta tua littera est transmissa; audientes enim quod dictus nuncius humilis status erat et quod eciam venerat predicando, incepimus admirari de circonspectione regia quomodo tali nuncio litteram tam ardui negocii demittere voluisset, in quo eciam advertimus viarum et fluminum discrimina que talis nuncius in longo sic itinere incurrere potuisset. Magniticencie igitur régie hoc duximus intimandum ut diligenter advertat quod secundum statum negocii pro quod mittere ad nos coDtigerit sludeat deinceps nuncios ipsi négocie congruos declinare. Datum apud Vignandraldum, VII idus januarii, pontiûcatus nostri anno secundo. » Ms. 10919, fol. 60 et suiv.Baluze, t. II, p. 81.

cause de notre faiblesse corporelle au sortir d'une longue maladie dont nous sommes tiré par la grâce de Dieu, mais dont les suites nous causent de nombreuses incommodités, par déférence pour vous, nous avons choisi Poitiers. Nos médecins sont unanimes à déclarer qu'au changement de la saison nous aurions besoin de prendre une médecine : pour cela il faut un temps doux, comme le début de mai ; en conséquence il nous a paru que si notre entrevue commençait dès le milieu d'avril, certaines affaires que nous avons à traiter ne pourraient être conduites à bonne fin avant le commencement de mai, époque que nos médecins nous ont fixée pour prendre médecine. Nous trouvons à cela deux difficultés : avoir une entrevue avec vous, ce qui est notre ferme intention, et prendre médecine dans le temps que les médecins nous ont fixé, ce que nous ne pouvons négliger sans de graves préjudices pour notre santé. Ce dernier inconvénient nous croyons que vous désirez l'éviter, car votre amitié doit vous faire prendre part à nos souffrances. Aussi avons-nous choisi le commencement d'avril, nous nous trouverons alors à Poitiers K*

Philippe demanda que Ton préférât Tours, alléguant les raisons suivantes :

« Bien qu'il eût été décidé, écrivait-il à Clément V, de nous voir à Poitiers, cependant, en tenant compte du nombre de notre suite et de la vôtre, de celle des cardinaux et des personnes de la cour, il y aura au lieu de notre entrevue un tel concours de grands et de peuple, qu'il faut une ville assez vaste pour recevoir une si grande foule. Tours, voisin de Poitiers, ainsi que vous le savez, me paraît à cet égard devoir obtenir la préférence. On trouve, en effet, là et aux environs, des rivières qui permettent un approvisionnement facile, de nombreuses habitations, la proximité de villes importantes, l'abondance des vivres et de tout ce qui sert à la vie, la douceur et la politesse des habitants, et ce qui est pour nous une raison déterminante, la pureté et la clémence de l'air que pourra respirer, avec la faveur divine, votre Vénérable Personne, affligée, hélas! depuis longtemps, de différents maux et où elle pourra puiser

1 « Sed quia medicorum nostrorum in unum convenit consilium ut opus sit nobis in hac novitate temporis recipere medicinam, ad quam recipiendam lempus temperatum videlicet principium mensis maii arbiirantur, visum est nobis quod si vista nostra in medio mensis aprilis sumeret exordium, forsan que tractatanda sunt in vista infra principium mensis maii, quod tempus prefati nostri medici ad medicinam nostram prestituunt ullatenus obmittendum, propter brevitatem temporis nonpossent ad eflectum perduci. Et quiainterhec duo astamurquiaetvistamperomnem modum tenere volumus, sicutconduximus et medicinam tempore prestituto a medicis sine gravi et evidenli corporispericulo ut asserunt pretermittere non valemus. Gui periculo ut precaveatur desiderare te credimus, tanquam illum quem passionum nostrarum necesse est probata dilectio constituai socium et germanum, tempus eligimus videlicet principium mensis aprilis ut tune intremus Pictavis. » Pessac, 5 des ides de février, an II du pontificat. Ms. 10919, fol. 62 V.

de nouvelles forces. Nous avons à quelque distance de la ville un château qui domine la Loire et qui paraît très -propre à vous servir de résidence, et de notre logis nous pourrons nous y rendre librement et secrètement ^ >

Cela était bien engageant, trop engageant même pour ne pas exciter de défiance. Cette perspective d'entretien mystérieux que le roi ou vrai tau Pape pouvait donner à réfléchir^; aussi Clément tint bon. On ne comprend pas trop quel motif guidait Philippe pour préférer Tours à Poitiers ; peut-être espérait-il avoir, dans la première de ces villes, plus d'action sur le Pape. Ce qui porterait à le croire, c'est ce qui se passa en 1308, et que nous raconterons plus loin. A ces nouvelles instances Clément n'opposa qu'une réponse : le soin de sa santé ; il déclara qu'il tenait de source certaine que le climat de Tours était insalubre, qu'il devait prendre médecine à l'époque fixée par son médecin. En conséquence, il signifiait au roi qu'il se rendrait à Poitiers dans les premiers jours d'avril ^ (lettre du 17 février 1307). Que dire de l'insalubrité du climat de Tours !

Philippe ne se tint pas pour battu, il proposa de nouveau au Pape d'aller ailleurs qu'à Poitiers : Clément résista. Le jour de l'entrevue approchait ; il invoque qu'il avait fait, ainsi que les cardinaux, de grands frais d'approvisionnement à Poitiers, qu'il ne pouvait changer le lieu du rendez- vous sans procurer à lui-même et auxdits cardinaux de notables dommages. Il terminait ainsi : « Que Votre Magnificence nous excuse et ne tarde pas à se rendre à Poitiers au temps fixé. » (Lettre du 10 mars 1307 \)

* Lettre de Philippe au Pape, sans date. Baluze, t. II, p. 88.

* Lettre de Clément: Daium apud Pessacum, Vllidus februarii, pontificatus noslri anno II. Baluze, t. II, p. 90.

* c< Tibi respondemus quod statu nostro et debilitate nostri corporis, que adhuc ex preterilis inlirmitatibus nos contingit, ac civitatis Turonensis aeris intempérie, que ibidem dicitur invigore, prout non solum a quibusdam fratribus nostris, sed eciam ab aliquibus illarum parLium indigenis necnon et a nostris medicis percepimus, suscipiendarum quoque necessario medicinarum a nobis de nostrorum concilio medicorum tempore opportune, attente pensatis, de consilio eciam fratrum nostrorum civitatem Pictavensem et principium futuri proximo mensis aprilis ad hujusmodi fiendam vistam elegimus... Datum apud Pessacum, XIII kalendas màrtii, pontificatus nostri anno IP. » Ms. 10919, fol. 65 vo. Cf. Baluze, t. II, p. 91.

* Daium Burdegale, VI idus martii, pontificatus nostri anno II. Ms. 10919, fol. 62 vo. Cf. Baluze, t. Il, p. 95.

Enfin Clément se mit en route, mais arrivé au monastère de Baigne, en Saintonge, il tomba malade : les médecins jugèrent urgent de le saigner. Il prévînt donc le roi qu'il éprouverait un retard et n'arriverait à Poitiers que le 7 ou le 8 avril *. L'entrevue si désirée eut lieu. Que s'y passa-t-il î Si nous consultons un chroniqueur contemporain, le premier continuateur de Guillaume de Nangis, on y traita de graves questions, et on y décida, entre autres, Tarrestation des Templiers ^.

Le même chroniqueur ajoute, ce qui est confirmé par d'autres témoignages, que le Pape manda à Poitiers les grands maîtres du Temple et de Saint-Jean-de-Jérusalem. Il s'agissait, en effet, dans l'entrevue de Poitiers, d'organiser une nouvelle croisade : le Pape, les cardinaux et le roi devaient examiner les moyens les plus propres à rendre fructueuse une expédition en Terre sainte. Que dans l'entrevue de Poitiers Philippe ait parlé au Pape des crimes des Templiers, cela .est certain, nous en avons la preuve dans une lettre de Clément du 24 août 1307:

« Nous croyons que vous n*avez pas oublié qu'à Lyon et à Poitiers, enflammé du zèle de la foi, vous nous avez plusieurs fois entretenu soit directement, soit par des intermédiaires, des Templiers. Vous nous avez fait à ce sujet une communication par le prieur du Moutier-Neuf de Poissy. Quoique nous ne pouvions nous décider à croire ce qui nous était dit, tant cela nous paraissait incroyable et impossible, toutefois comme nous avions entendu depuis plusieurs choses, nous sommes forcé de douter et de procéder à cette matière suivant le conseil de nos frères, non sans une grande amertume, une grande anxiété et un grand trouble de cœur. Mais attendu que le maître du Temple et plusieurs précepteurs du même ordre, tant de votre royaume que d'autres contrées, ayant appris la mauvaise opinion que vous aviez manifestée sur eux à nous et à quelques autres princes, nous ont demandé, non une

A a Gum de concilio physicorum necessitate nostri corporis hocadmodum exigente pro salute nostra vitendamus immédiate post Pascha resurrectionis dominice minucionem sanguinis celebrare, ut ipsorum physicorum verbisutamur, etc.. Datum Beanie Xanctonensis diocesis, XVI kalendas aprilis, pontillcatus nostri anno secundo. » Ms. 10919, fol. 67 ro. Gonf. Baluze, t. II, p. 96.

« a Girca Pentecostes rex Philippus locuturus papae Pictavim proficiscitur, et tune ab eo et a cardinalibus, ut dicebatur, super pluribusetarduisnegociis deliberatum fuit ac eciam ordinatum, prœsertim de Templarioram captione, proutsequens rei exitus declarabit. » Chronique de Guillaume de Nangis, édii. de la Société de F Histoire de Finance, t. I, p. 358 et 359.

fois, mais plusieurs fois, instamment, de faire une enquête sur les crimes qui leur étaient, disaient-ils, faussement attribués, de les absoudre s'ils étaient innocents et de les condamner sMls étaient coupables, ce qu'ils ne croyaient point. Quant à nous, pour ne rien négliger en matière de foi, et tenant grand compte de ce que vous nous aviez souvent dit à leur égard, à la requête du maître et des Templiers, nous avons résolu, de Tavis des cardinaux, de revenir à Poitiers vendredi prochain et de commencer une enquête ou de procéder autrement, ainsi que nos frères le trouveront plus utile. Nous vous mandons ce que nous avons résolu et nous ferons savoir à Votre Magnificence ce que nous ferons à Tavenir à ce sujet, priant dans le Seigneur Votre Sérénité d'avoir soin de nous faire promptement connaître par lettre ou par messager votre avis, ainsi que les informations que vous avez pu recevoir et tout ce que votre prudence jugera à propos de faire ^>»

En plaçant cette lettre à Tan 1305, Baluze Ta rendue inintelligible. Elle est d'une importance capitale ; elle prouve que, contrairement à Topinion reçue, l'arrestation des Templiers ne îut pas décidée dans Tentrevue de Poitiers, mais qu'à la fin d'août le Pape résolut de faire, à la demande des Templiers, une enquête sur les griefs qu'on leur imputait, sans se hâter.

« Comme vous nous avez écrit avant-hier votre intention de nous envoyer vers la fête de l'Assomption quelques personnes au sujet de ce que Geoffroy du Plessis, notre notaire, et Guillaume de Planon, votre chevalier, ont rapporté à Votre Altesse, nous voulons que Votre Sérénité sache que d'après le conseil de nos médecins nous nous disposons à prendre quelques potions préparatoires, puis de nous purger vers le commencement de septembre, ce qui, au jugement

^ 9 des calendes de septembre, Tan II du pontificat. Ms. 10919, fol. 53 r®. Baluze. t. II, p. 73, a daté cette lettre de 1305.

tt Sane a memoria tua non credimus excidisse quod Lugduni et Pictavis de facto Templariorum zelo fidei devotionis accensus nobis, tam per te quam per tuos, pluries locutus fuisti, et per priorem monasterii novi de Pictavi aliqua intimare curasti. £t licet ad credendum que tune dicebantur, cum quasi incredibilia et impossibilia viderentur, nostrum animum vix potuerimus applicare. quia tamen plura incredibilla et inaudita ex tune audivimus de predictis, cogimur hesitare, et, licet non sine magna cordis amaritudine. anxietate ac turbacione, quicquid ordo postulaverit racionis, de consilio fratrum nostrorum facere in premissis, quia vero magister miiicie Templi ac multi preceptores, tam de regno tuo quam aliis ejusdem ordinis cum eodem, audito, ut dixerunt. quod tam erga nos; te quam erga aliquos alios dominos temporales super predicto facto multipliciter eorum oppinio gravebatur, a nobis nedum semel sed pluries. cum magna instancia petierunt quod nos super illis eis falso impositis, ut dicebant, vellemus inquirere veritatem, ac eos, si reperireutur, ut asserebant, inculpabiles, absolvere. vel ipsos, si reperireutur culpabiles, quod nuUatenus credebant, condempnare vellemus. »

desdits médecins, avec l'aide de Dieu, nous sera fort utile. Aussi ne faut-il pas vous presser de nous adresser vos envoyés ; vous pouvez le faire utilement vers le milieu d'octobre. Alors, avec la permission du Très- Haut, nous nous occuperons uniquement de vos affaires, en laissant toutes les autres de côté. »»

Les choses en étaient là quand, le 13 octobre, tous les Templiers de France furent arrêtés, le matin à la même heure, par ordre du roi. Rien ne faisait présager une pareille violence, car la veille même, le grand maître, Jacques de Molay, avait, en présence du roi, assisté aux obsèques de la comtesse de Valois et avait été admis à l'honneur de porter le cercueil avec d'autres princes.

La résolution d'arrêter les Templiers fut prise à l'abbaye royale de Maubuisson ; tous les conseillers de Philippe le Bel ne furent pas de cet avis, entre autres le garde des sceaux, Gille Aiscelin, archevêque de Narbonne, qui résigna ses fonctions, dont fut investi l'âme damnée du roi, l'adversaire implacable de Boniface VIII, Guillaume de Nogaret. Cette révolution du Palais nous est connue par la note suivante placée en tête d'un registre de la chancellerie de France, actuellement conservé au Trésor des Chartes: « Anno Domini MCCCVII, die venerispost festum B. Mathie apostoli (23 septembre) , Rege existente in monasterio regali B. Marie juxta Pontisaram, traditum fuit sigillum domino G. de Nogareto, militi, ubi tune tractatum fuit de capcione Templariorum * . »

Cette note dit que, le 23 septembre, on traita de l'arrestation des Temphers ; il ne faut pas en inférer que ce fut pour la première fois : on a la preuve du contraire par la date des lettres portant l'ordre de captivité, qui sont aussi du 14; mais on peut conjecturer que dans la séance du 23, Gille Aiscelin, ayant refusé de sceller ces lettres, fut remplacé par Nogaret.

Le continuateur de Nangis, dans le passage cité plus haut, déclare que Clément V et Philippe convinrent, dans l'entrevue

1 Reg, XLIVdu Trésor des Chartes, fol. 3, Archives nationales, JJ. 44.

de Poitiers, de mettre les chevaliers du Temple en prison. Si on consulte la circulaire qui accompagne Tordre d'arrestation et dont lecture fut donnée au peuple, la puissance ecclésiastique et le pouvoir temporel auraient été d'accord sur ce point. Avant d'aller plus loin, prenons connaissance de ce manifeste dans lequel la royauté faisait appel à l'opinion -publique :

« Une chose amère, une chose déplorable, une chose horrible à penser, terrible à entendre, détestable de crime, exécrable de scélératesse, abominable d'exécution, détestable de forfait, une chose entièrement inhumaine et étrangère à l'humanité avait déjà, sur le rapport de plusieurs personnes dignes de foi, retenti à nos oreilles, non sans nous plonger dans une profonde stupeur, et sans nous faire frémir d'une violente horreur. Après avoir pesé la gravité de ce bruit, une douleur cruelle et immense se développa en nous, en présence de crimes si nombreux et si atroces qui aboutissent à l'offense de la majesté divine, au détriment de la foi catholique et de toute la chrétienté, à l'opprobre de l'humanité, à la contagion du mauvais exemple et au scandale de tous. L'esprit de raison souffre de voir des hommes s'exiler au delà des limites de la nature : il est troublé de voir une race oublieuse du principe de sa propre condition, ignorante de sa dignité, prodigue de soi-même et livrée au sens réprouvé, ne pas comprendre où est l'honneur.

« Elle est comparable aux animaux dépourvus de raison. Que disje, dépassant par son effroyable bestialité le manque de raison de ces animaux, elle s'expose à la somme de tous les crimes, que repousse et fuit la sensualité des bêtes sans raison : elle a abandonné Dieu son auteur, elle s'est retirée de Dieu son sauveur, elle a délaissé Dieu qui l'a engendrée, elle a oublié Dieu le seigneur, son créateur, elle a sacrifié au démon et non à Dieu, cette race sans bon sens et sans prudence. Plût au ciel qu'elle eût quelque sens, quelque intelligence, quelque prévoyance!

« Naguère déjà il parvint à notre connaissance, par la relation de personnes dignes de foi, que les frères de Tordre de la milice du Temple, cachant le loup sous l'apparence de l'agneau, et sous l'habit religieux insultant à la religion de notre foi, s'attaquant à Notre Seigneur Jésus-Christ qui a été crucifié pour la rédemption du genre humain, lui font subir des outrages plus cruels que ceux qu'il a soufferts sur la croix et le crucifient de nouveau. En effet, quand ils entrent dans l'ordre et font leur profession, on leur présente un crucifix, et par un malheureux, que dis-je, un misérable aveuglement, ils le renient trois fois et, cédant à une horrible crédulité, lui crachent trois fois à la face. Puis, dépouillant les vêtements qu'ils portaient dans le siècle et s'otf rant nus à leur visiteur ou son remplaçant, chargé de procéder à leur réception, ils sont, conformément aux rites profanes de leur ordre et au mépris de la dignité

humaine, baisés par lui trois fois, une fois au bas de l'épine du dos, ensuite sur le nombril, et enfin sur la bouche. Et après avoir offensé la loi divine par de si abominables attentats et par de si détestables pratiques, ils ne craignent pas d'offenser la loi humaine en s'obligeant par le vœu de leur profession de se livrer entre eux à d'horribles et effroyables désordres. La colère de Dieu ne peut manquer de s'abattre sur ces fils d'incrédulité.

« Elle a abandonné la fontaine de Teau de vie, elle a changé sa gloire en l'adoration du veau, elle a sacrifié aux idoles, cette race immonde et perfide, race insensée et livrée au culte des idoles, elle dont les actes et les œuvres détestables et même les paroles souillent la terre de leur ordure, suppriment les bienfaits de la rosée, infectent la pureté de l'air et couvrent notre foi de confusion. Nous avons d'abord attribué ces révélations et ces dénonciations plutôt à l'envie, à la haine et à la cupidité, qu'à la ferveur de la foi, au zèle de la justice, ou à un sentiment de charité, et nous ne pouvions nous décider à y ajouter créance ; mais les dénonciations et les dénonciateurs se multiplièrent, les mauvais bruits prirent de la consistance ; mais des présomptions graves, des motifs de croire légitimes et des conjectures probables nous inspirèrent de violents soupçons et nous portèrent à faire une enquête pour découvrir la vérité à cet égard. Après avoir consulté notre très-saint Père en Dieu, Clément, par la grâce divine. Souverain Pontife de la très-sainte Eglise romaine et universelle, et après avoir délibéré avec nos prélats et avec nos barons, nous avons avisé à prendre les moyens de faire une enquête utile et de suivre les voies efficaces qui pouvaient nous amener à voir plus clair en cette affaire. Nous avons creusé plus amplement et plus profondément jusqu'au fondement des choses. Nous avons constaté les plus grandes abominations. Aussi, nous qui avons été étabh par Dieu comme une sentinelle sur le poste élevé de l'éminence royale, pour la défense de la foi et de la liberté de l'Eglise, et qui désirons par-dessus tout l'accroissement de la foi catholique, vu l'expresse diligence faite par notre bien-aimé en Jésus-Christ frère Guillaume de Paris, délégué par le Siège apostolique comme inquisiteur de l'hérésie à propos des crimes imputés par la voix publique; tenant compte aussi des diverses présomptions, inductions légitimes et conjectures probables contre lesdits ennemis de Dieu, de la foi et de la nature, et les contempteurs du pacte humain ; acquiesçant aux justes supplications dudit inquisiteur, qui a invoqué le secours de notre bras, bien que certains des inculpés puissent être innocents et d'autres coupables ; considérant la gravité de l'affaire et la difficulté de trouver autrement la vérité ; considérant aussi que de violents soupçons s'élèvent contre tous et que, s'il en est d'innocents, de même que la fournaise dénote la pureté de l'or, de même l'examen et le jugement prouveront leur innocence: après en avoir mûrement délibéré avec les prélats, les barons de notre royaume et nos autres conseillers, ainsi qu'il a été dit plus haut, nous avons ordonné que chacun des membres de cet ordre soit arrêté dans notre royaume sans aucune exception, tenu captif et soumis au jugement

de TËglise, que tous ses biens meubles et immeubles soient saisis et fidèlement tenus sous notre main. A ces causes, nous vous commettons et vous mandons par un ordre étroit de vous transporter tous deux ou l'un de vous dans le bailliage de..., d'y arrêter tous les frères sans exception, de les tenir prisonniers pour les présenter au jugement de TEglise, de saisir leurs biens meubles et immeubles, et de les garder sous notre main sans les consommer ou les détruire, conformément à Fordonnance et à l'instruction que nous vous envoyons sous notre contre-scel, et cela jusqu'à ce que nous vous en ordonnions autrement. Et nous enjoignons à nos féaux, à nos justiciers et à nos sujets, par la teneur des présentes, qu'ils vous obéissent et donnent aide pour raison de chacune des choses susdites et pour tout ce qui y touche.

« Donné dans la royale abbaye de Notre-Dame, près Pontoise, jour de la fêle de l'Exaltation de la sainte Croix, l'an du Seigneur 1307 *.-

Nous avons trouvé le texte des instructions remises par le roi aux commissaires chargés d'arrêter les Templiers; on voit,

< a Phllippus, Del gratia Fraacorumrex, dilectiset fldelibus nostris dominis de Onevale, et Johanni de Torvavilla,militi ac baillivo Rothoinagensis,saIutein et dllectionem.

« Res amara, res ilebilis, res quidem cogitatu horribilis, auditu terribilis, detestabilis crimine. execrabilis scelere, abhominabilis opère, detestanda fiagllio. res penitus inhumana, immo ab omni humanitate seposita, dudum iide digaa relacione multorum non absque gravis stuporis impulsu et vehementi horroris fremitu auribus nostris insonuit. cujus gravitate pensata eo crevit in nobis acerbius doloris immensitas pro talium et tantorum immanitate scelerum in divine majestatis offensam orthodoxe ûdei et tocius christianitatis dispendlum, humanitatis opprobrium, exempli mali perniciem et générale scandalum non est dubium redundare ; racionalis quidem spiritus exulanti extra termines nature compatitur et compaciendo turbatur eo quod sui oblita principii, proprie condicionis infrasuedignitatisignara, sui prodigaetin reprobum sensum data, cum in honore esset non intellexit, comparata est jumentis insipientibus, immo ipsorum insipienciam jumentorum stupenda bestialitate transcendons ad illa omnium soelerum summe nepharia se exponit que abhorret et refugit ipsorum irracionabilium sensualitas bestiarum ; dereliquit Deum factorem suum, recessit a Deo salutari suo ; Deum qui eam genuit dereliquit ; oblita est Oomini creatoris sui, immolavit demoniis et non Deo gens absque consilio et sine prudencia. utinam saperet et intelligeret et novissima provideret.

« Olim si quidem ad nos de dignorum quamplurimum inculcata relacione pervenit quod fratres ordinis milicie Templi gerentes sub specie agni lupum et sub religionis habitu nostre religioni ûdei insultantes, Dominum nostrum Ihesum Ghristum novissimis temporibus pro humani generis redempcione crucilixuni gravioribus quam in cruce pertulit illatis injuriis itenim cruciûgunt, dum in ipso ingressu suique professione ordinis ipsum conspectibus suis ejus effigie presentata misera, immo miserabili cecitate ter abnegant ac horribile crudelitate ter in faciem spuunt ejus. Et post modum exuti vestibus quos in seculari habitu deferebant. nudi in visitatores aut vicem ejus gerentes

en les lisant, que les précautions avaient été prises pour assurer la réussite de cet acte audacieux.

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