‹ Clement XIII et Clement XIVChapitre 24 sur 52 · EXPULSION DES JÉSUITES D’ESPAGNE · texte numérisé non relu

EXPULSION DES JÉSUITES D’ESPAGNE

1° Extrait de Novaès, Elementi délia storia de’sommi Pontefici, tom.XV, p. 113. — Collombet , Suppression des Jésuites, tom. II, p. 10, etc.

Le roi (d’Espagne), par un rescrit secret, en date du 27 juillet 1767, chargea le comte d’Aranda, président du conseil de Castille, des détails sur l’expulsion des jésuites; toutes les autorités et les troupes devaient lui prêter main-forte. Tous les ordres à envoyer dans les quatre parties du monde furent minutés , transcrits et expédiés par le seul comte d’Aranda. On adressa aux gouverneurs généraux des provinces , et aux alcades de tous les lieux où il y avait des jésuites , une circulaire accompagnée d’un paquet. La circulaire, datée du 20 mars 1767, recommandait de ne point ouvrir le paquet avant le 2 avril, au jour tombant, et prescrivait le secret le plus inviolable. Chaque paquet, muni de trois sceaux : celui du roi, celui du conseil suprême de Castille et celui du président de ce tribunal, renfermait le rescrit du 27 février, et des instructions du comte d’Aranda pour l’exécution de la mesure. Ces instructions portaient que les jésuites seraient tous arrêtés dans la nuit du 2 au 3 avril ;

qu’ils ne pourraient communiquer avec personne , soüs les peines les plus sévères; qu’ils seraient conduits au port de mer le plus prochain , et que leurs biens seraient confisqués. On n’avait omis aucune des précautions qui pouvaient assurer la parfaite exécution de ces ordres. Les troupes devaient être sous les armes, comme dans un moment de grand danger pour l’État. Cet appareil extraordinaire avait probablement pour but de faire croire à l’existence de quelque complot, ou à la possibilité de quelque résistance; mais la facilité qu’on trouva dans l’exécution ne laissa pas de jeter un peu de ridicule sur ces mesures si savamment combinées.

Le2avril 1767 parut une pragmatique-sanction de Charles III, qui ordonnait l’expulsion de tous les jésuites d’Espagne, ainsi que des colonies , et confisquait leurs biens. Le roi déclarait que les motifs de cette mesure restaient enfermés dans son cœur royal, expression stupide et inique, dont la philosophie elle-même se moquait dans l’intimité...

Plusieurs dispositions de l’édit étaient d’ailleurs assez singulières. Le roi défendait d’écrire ou de parler contre l’édit ; il enjoignait à ses sujets le silence le plus absolu sur cette question, et voulait que les contrevenants fussent punis comme coupables du crime de lèse-majesté, attendu qvi il n’appartient pas aux particuliers de juger ni d’interpréter les volontés du souverain. Le prince déclarait que, dans la mesure qu’il prenait, il cédait uniquement aux mouvements de sa clémence royale. Il défendait que les jésuites fussent jamais reçus dans ses États; quiconque aurait le dessein de les ramener, serait puni comme perturbateur du repos public. Les jésuites devaient recevoir une pension fixée à 100 piastres pour les prêtres, et à 90 pour les frères; mais ils perdaient cette pension, s’ils sortaient des États du pape, ou bien s’ils donnaient quelque sujet de mécontentement, soit par leurs discours, soit par leurs écrits. Il était même dit que tous les jésuites perdraient à la fois leur pension, si un des membres de la compagnie publiait, sous prétexte d’apologie, le moindre écrit qui serait contraire au res-

JÉSUITES D’ESPAGNE

pect dû h la volonté du roi. Tous ceux qui entretiendraient correspondance avec les jésuites, ce qui était généralement et absolument défendu, devaient être punis suivant la gravité du délit. Un jésuite, même sécularisé, ne pouvait rentrer dans le royaume sans une permission spéciale, et il ne devait l’obtenir qu’en promettant de n’avoir aucune communication avec les membres de la société ; même dans ce cas, il ne pourrait exercer aucune fonction du ministère ecclésiastique. Les novices qui voudraient suivre les profès n’auraient aucune pension.

Tel était cet édit émané de la clémence royale I L’exécution y répondit.

Au jour fixé , à l’heure désignée , la foudre éclata en même temps sur tous les points de l’Espagne. L’heure suprême fut devancée pour Madrid et les environs de la capitale. Dans la nuit du 31 mars au t'r avril 1767, les troupes cernèrent les six maisons des jésuites de cette ville. Au coup de minuit, elles y entrèrent avec les officiers de justice, dont l’un devait rester auprès du supérieur, et ne pas le perdre de vue. On éveilla la communauté; ou plaça des sentinelles à toutes les issues. Dès que les religieux furent réunis, on leur notifia les ordres du roi , en leur défendant absolument toute communication avec les personnes du dehors. Joachim Navarro était recteur du collège impérial. Comme on lui demanda s’il se soumettait aux ordres du roi : « Nous sommes prêts, répondit-il, à souffrir non-seulement l’exil, mais ce qu’il y a de plus dur, pour prouver notre respect et notre soumission au roi. » Les gardes furent frappés de son noble courage. Partout la résignation des victimes fut la même; nulle part il n’y eut l’ombre d’une tentative de résistance. On eut d'ailleurs l’extrême générosité de laisser aux jésuites les vêtements à leur usage et leurs livres de prières; mais tous leurs autres livres et papiers furent saisis. Des voitures étaient préparées d’avance ; on y fit monter tous les religieux , et on leur fit prendre la route de Carthagène sous une forte escorte.

Personne, avant six heures du matin, n’était instruit de l’expulsion des jésuites, et cà cette heure-là il n’y en avait déjà plus dans la capitale , tant le comte d’Aranda était expéditif.

La même mesure fut répétée dans toute la Péninsule; et les jésuites, arrêtés tous la nuit, se virent jetés dans des voitures et dirigés vers le port le plus voisin. L’àge, la réputation, les services, rien ne pesa dans la balance. 11 y avait parmi ces proscrits, Pierre de Calatayud, missionnaire connu par ses travaux dans toute l’Espagne, homme apostolique, auteur de beaucoup de livres de piété, et alors âgé de 78 ans; — François-Xavier Idiaquez, fils aine du duc de Grenade, savant et ami des lettres; — Joseph Pignatelli, des comtes de Fuentès ; — Antoine Mourin, personnage consommé en science, en sagesse, en piété, et qui avait joui de toute la conliance du feu roi Ferdinand VI; — Gabriel Bousemart, vieillard de 80 ans ; — des professeurs habiles, des théologiens, des orateurs, des directeurs éclairés; tous subirent la loi commune. Un d’entre eux, Matthieu Aimerich, du diocèse île Grenade, charmait nos ennuis par de pieux entretiens, dit un autre de ces proscrits, et nous exhortait à prier pour le roi, ce que nous fîmes souvent et de grand cœur. On avait soigneusement séparé les novices d’avec les profès, afin de les préserver de la séduction, disaient leurs proscripteurs. Mais il y en eut qui aimèrent mieux suivre des exilés que d’abandonner un corps dans lequel ils avaient remarqué les plus hautes vertus. Un jeune homme de 16 ans, Gonsalve-Hinojosa Adomo, d’une famille noble de Xerez de la Frontera, résista à toutes les instances, et voulut s’embarquer avec les pères. Joseph de Silva, âgé de 17 ans, se cacha, et monta secrètement à Cadix sur le bâtiment qui portait ses maîtres. Un jeune protestant suédois, Laurent-Ignace Thiulen, converti par le savant Iturriaga, renonça, pour le suivre, à sa fortune et à son pays, et s’embarqua en secret pour l’Italie, où il prit les ordres sacrés. De pareils traits d’estime et de dévouement répondaient assez aux accusations de la haine.

JÉSUITES d’eSPAQNH.

2° Extrait du Journal du R. M. Burnaby , ministre anglican ,‘ année t 7 06. ( Londres , 1804.) p. 41 et suiv.

Jamais aucun gouvernement, dit l’auteur, ne fit ou ne sanctionna d’acte plus cruel ou plus injuste que l’expulsion des jésuites du royaume d’Espagne. Ces infortunés, quelque reproche que l’on pût adresser à leur ordre , au point de vue politique, ou bien à quelques individus, nu sujet de transactions commerciales, étaient, en général, parfaitement irréprochables et innocents. Ils étaient entrés dans un institut autorisé parleur gouvernement, aimé du pontife de Rome, et protégé par la plupart, des Etats catholiques d’Europe. Gependant, sans qu’ils eussent commis aucun crime, ou qu’on leur en reprochât un seul , cos malheureux furent tous pris du môme moment, séparés de leurs amis, et jetés dans des pays déserts et inhospitaliers , où ils se virent exposés A périr dans une indicible misôre , par la famine et la maladie. Quelques centaines d’entre eux furent débarqués aux plaines malsaines de la Corse ; et, dans ce nombre, il y en avait plusieurs qui, disait-on , descendaient des plus nobles familles d’Espagne. On leur offrit la permission de retourner dans leurs familles, s’ils voulaient renoncer â leur ordre; mais ils répondirent, avec un dédâin plein de dignité, que leurs frères n’étaient pas moins innocents qu’eux-mômes; qu’ils ne devaient pas les abandonner; et que , avec la résignation due à la volonté du Ciel, ils partageraient leur sort et leurs malheurs.

En vertu de la môme politique machiavélique , sous l’influence ou l’autorité de Sa Majesté catholique, plusieurs des infortunées victimes de cet ordre persécuté furent jetées, à bord de felouques, au royaume de Naples et dans d’autres parties de l’Italie. Quelques-uns d’entre eux furent surpris par une épouvantable tempête sur les côtes de Toscane , et forcés, pour éviter un naufrage imminent, de se réfugier

dans le port de Livourne. Là, ils adressèrent au gouverneur, le marquis Bourbon del Monte, la plus touchante requête, le suppliant de permettre qu’ils descendissent à terre , tant que le mauvais temps continuerait, et qu’ils pussent recevoir le secours et l’assistance que requérait leur situation : car ils étaient mourants de malaise et de détresse. Le gouverneur, quoiqu’il fût porté à écouter leur requête, et qu’il désirât le faire, ne le put cependant point ; car il avait reçu de sa cour l’ordre formel de ne pas souffrir qu’aucun des jésuites expulsés abordât en Toscane. Comme dernière espérance , et comme unique ressource qui leur restât, ils invoquèrent donc l’éditeur de ces lettres, qui , étant alors chapelain à la lactorerie britannique de Livourne, remplissait les fonctions de viceconsul en l'absence du consul, retourné en Angleterre. L’éditeur de ces lettres se mit en devoir d’intercéder pour eux ; et, se rendant chez le gouverneur, lui représentant quelle était leur profonde détresse , combien peu ensuite ce devait être l’intention de son gouvernement de fermer à des personnes échappées du naufrage les portes de la ville , au mépris de toutes les lois de religion et d'humanité , comme de toute civilisation, il eut assez d’empire sur le gouverneur pour obtenir que les proscrits missent pied à terre , qu’ils se rendissent à un bétel anglais, oft ils purent rester jusqu'à la cessation de la tempête, mais sans faire ni recevoir de visites; et ce fut l'intercesseur qui se rendit caution pour eux. Ils restèrent là environ trois jours, pendant lesquels ils se comportèrent de la façon la plus inoffensive; et, lorsque la mer fut devenue plus calme , ils se rembarquèrent , laissant après eux des milliers de bénédictions, des assurances réitérées de l’ineffaçable souvenir que leur gratitude garderait à l'humanité anglaise1. (Collombet, Histoire de la Suppression des Jésuites, t. Il, p. 23.)

< On peut voir dans l’ouvrage, aux Pièces justificatives, N° XI, p. 5*7, comment Ferdinand Vil, roi d’Espagne, réparai l’egard des jésuites les torts de son aïeul Charles 111.

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