‹ Clement XIII et Clement XIVChapitre 25 sur 52 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

NAPLES, PARME, ETC. — EXPULSION DES JÉSUITES. — DÉMÊLÉS ENTRE CLÉMENT XIH ET LES PRINCES DE LA MAISON DE BOURBON.

NAPI-ES.

Relation de ce qui est arrivé aux jeunes jésuites de Naples lors de leur expulsion, en 1767; — traduit de l’italien.

Ce fut dans les premiers mois de l’année 1767 qu’il plut à Sa Majesté catholique de chasser de ses États la compagnie de Jésus. Un pareil événement donna beaucoup à penser et à craindre surtout aux jésuites des Deux-Siciles. Ces pères purent, non sans quelque fondement, s’attendre à un pareil traitement, à cause de l’intluence que l’Espagne avait sur Naples par les liens du sang qui unissaient les deux souverains. Malgré ces réflexions , s’appuyant sur le témoignage de leur conscience, qui ne leur reprochait pas d’avoir mérité l’indignation de leur roi , et sur les assurances que le marquis Tanucci, alors premier ministre, leur fit donner par le médecin Vandegane, qu’il n’y avait rien à craindre pour eux ; et encore plus, sur ce qu’écrivait un saint religieux de Capoue, qui, ayant interrogé le roi, en avait eu pour réponse qu’il était très-satisfait des jésuites ses sujets , et que ces religieux pouvaient demeurer en paix, les jésuites se tranquillisèrent et se crurent en sûreté. Mais peu de temps après , soit nouvelles sollicitations de la part du roi d’Espagne, soit nouvelles manœuvres des ministres des cours ou des ennemis des jésuites,

DOCUMENTS. CIIAP. VI.

soit tout cela ensemble, il est certain qu’à la pluralité des voix, clans un conseil assemblé pour cette tin, il fut arrêté, le 31 octobre, que la société de Jésus éprouverait, dans les Deux- Sieiles, le même sort qu’elle avait déjà éprouvé en Espagne. L’ordre en fut signé par le. roi, forcé, comme il fut dit alors, par la mauvaise disposition cle M«r Latilla , son confesseur , qui avait été un des théologiens que le roi avait député pour l’examen de cette atfaire '.

On ne crut cependant pas devoir, dès ce jour, exécuter l’arrêt de proscription, à cause du fracas que lit alors le mont Etna, dont le bruit était horrible; il répandait ime quantité si prodigieuse de cendres bitumineuses , que l’air en fut obscurci, même à Naples; les pierres qu’il lançait intimidaient les plus hardis. On ne jugea donc pas à propos do consterner davam tage le peuple par l’exil des jésuites, dans une circonstance qui n’aurait servi qu’à l’irriter davantage et à le porter à la rébellion à laquelle il était disposé, d’autant plus qu’il allait murmurant que tous ces châtiments ne lui venaient que parce qu’on voulait chasser les jésuites. Quoi qu’il en soit des causes de ce retardement , il est sùr que ce ne fut qu'au 20 nuveutn bre de la même année, qu’on donna exécution à l’arrêt qui bannissait lesjésuites de tous les États de Sa Majesté sicilienne. Je me propose seulement d’écrire la façon avec laquelle cela s’exécuta dans le grand collège de Naples, où j’étais .alors étudiant de la compagnie.

Ce fut vers les 21 heures d’Italie ,4 1/2 de France, quo le conseiller Palan te, muni de tous les pouvoirs à ce nécessaires, en habit de sa charge, vint au grand collège. Avec lui entréreut encore plusieurs agents inférieurs, et un bon déta-

1 Lejeune roi, Ferdinand de Naples, quoique enfant, ne put être amené par toute l’omnipotence de Tanucci à signer notre expulsion : « Pourquoi, disait-il, ferais-je du mal à de bons religieux, qui ne m'ont fait que du bien, en m’enseignant les éléments des lettres. « Pour t’y décider, il fallut que l’évêque Latilla, son confesseur, lui fit un cas de conscience de désobéir au roi d’Espagne son père. Le lendemain, dit-on, Latilla mourut frappé d’apoplexie. | Manuscrits du P. Cordara, archives du Gesù à Rome. )

JÉSUITES DE NAPLES

chaînent do troupes réglées qui portait les armes , doul une partie devait assister à l’intimation des ordres suprêmes et se répartir pour la garde des chambres des particuliers. La première opération fut de faire couper toutes les cordes des cloches, ce qui se fit encore dans toutes les autres maisons ( on en avait sept dans la ville) ; craignant peut-être, comme on le disait, que les jésuites, par le son des cloches, n’appelassent le peuple pour s’opposer à leur départ ou exciter quelque émeute.

Après cette grande opération , le ministre se croyant en sûreté , ordonna que tous les religieux se rendissent dans la salle domestique et que chacun donnât son nom, son prénom, son degré dans la compagnie ; et des officiers subalternes l’écrivaient. Quand cela fut fini, le conseiller Palante fit lire l’ordre du roi, par lequel on intimait le bannissement perpétuel des États de Sa Majesté sicilienne à tous les jésuites prêtres, et non à ceux qui ne l’étaient pas mais seulement étudiants ou frères coadjuteurs; on laissait à ceux-ci l’option d’un de ces deux partis : ou de demeurer dans leur maison paternelle et dans le royaume comme tous les autres sujets du roi, avec une pension assez modique puisqu’elle ne devait pas excéder 3G ducats, c’est-à-dire, de la monnaie de Fronce, environ 150 francs, mais à condition qu’ils se dépouilleraient de l’habitde jésuite, qu’ils déclareraient par écrit renoncer à la compagnie , qu’ils garderaient exactement la défense de n’avoir ni directement ni indirectement aucun commerce avec les supérieurs de ladite compagnie, ni avec aucun des particuliers. L’autre parti , si on n’acceptait pas le premier, était d’être exilés avec les prêtres et pour toujours, sans pouvoir espérer jamais aucun secours, ni de leurs propres familles, on donnerait là-dessus les ordi'es les plus pressants, ni de la libéralité du roi, qui ne s’étendrait qu’aux seids prêtres. Cette libéralité fut mesquine , puisqu’on ne leur assigna par jour que \i sols environ de notre monnaient non aux frères, lesquels , quant ils voudraient se

séculariser d’eux-mêmes , n’en devaient pas moins partir des fortunés domaines de Sa Majesté, le roi des Üeux-Siciles. Après lecture faite des ordres du roi, le conseiller Palante interrogea, l’un après l’autre, tous ceux qui n’étaient pas prêtres, et surtout les jeunes étudiants, pour savoir quelle serait leur détermination, ne doutant point qu’on ne prit le parti que proposait la cour, et qu'on ne se sécularisât. Tous, à sa demande, répondirent presque unanimement qu’ils étaient sensibles à la bonté du roi et à l’intérêt qu’il montrait pour eux ,. mais qu’ils croyaient que leur devoir demandait précisément d’eux d’être fermes dans le parti pris, qui était de suivre à quelque prix que ce fût le sort des prêtres leurs pères et leurs frères. Une réponse si résolue, et à laquelle le ministre s'attendait si peu, le surprit tellement qu’il ne fut pas le maître de cacher son étonnement. Son visage changea plusieurs fois de couleur pendant un temps assez considérable; étourdi , il ne trouvait point de termes pour s’exprimer, jusqu’à ce qu’enfin, revenu à lui, il déclara qu’on avait trois jours pour examiner si on devait proliter de la clémence du roi ou non.

Nous a\ ons dit plus haut que presque tous les Uon-prêtres avaient déclaré plutôt vouloir suivre les prêtres dans leur exil que d’abandonner la compagnie : la vérité veut que nous disions ici , pour rendre l’expression presque tous, que sept frères coadjuteurs, et deux jeunes étudiants intimidés par les bruits qui couraient sur la compagnie, avaient obtenu de Rome leur démission qu’ils étaient sur le point de déclarer ; ils le tirent alors, et protestèrent qu’ils étaient dans la disposition de profiter des offres du roi, conséquemment de quitter la compagnie et de retourner dans leurs familles.

Après cette première scène finie, on permit à chacun de retourner dans sa chambre où l’on soupa assez mal, mais toujours gardé à vue par les soldats. Chacun put faire un petit paquet de linges et autres choses des plus nécessaires, abandonnant tout le reste sur la parole donnée qu’on l'enverrait

JÉSUITES DE NAPLES

ensuite ; ce qu’on exécute fort peu. Il fut défendu d’emporter ni papiers, ni livres. On fut donc dans les chambres une partie de la nuit, jusqu’à neuf heures d'Italie , deux heures après minuit de France, qu’on fit de nouveau descendre dans la salle commune où, comme la première fois, on eut à décliner ses noms et prénoms. Alors on assigna les compagnons , et on ordonna le départ. A la porte se tenaient pour cet elTet des carrosses et des calèches dans lesquels on monta , et les cochers ayant eu l’ordre départir, on prit la route de la ville de Pouzzole, distante de trois lieues de Naples, accompagnés de soldats à pied et à cheval. On arriva à Pouzzole d’assez bonne heure le matin, et on y fit le recensement par le moyen des agents qui prirent de nouveau les noms et prénoms, et ordonnèrent que les jeunes gens fussent absolument séparés des prêtres, de qui on craignait les exhortations à la persévérance. Ils furent donc conduits dans un ancien château d’un vice-roi, tout délabré, changé en un magasin de foin. Les prêtres et les frères coadjuteurs, parmi lesquels plusieurs n’avaient pas grand éloignement pour la sécularisation, furent mis fort à l’étroit dans deux couvents assez petits de carmes et de capucins, jusqu’à ce qu’on eût tout disposé pour l’embarquement, qui se fit deux ou trois jours après pour les seuls prêtres et les frères : et non, comme on l’avait dit et selon l’arrêt, pour les pauvres jeunes gens ; puisqu’on les laissait dans leur palais ou grenier à foin, afin, disait-on, qu’ils eussent le temps de mieux réfléchir sur ce qu’ils avaient à faire, c’est-à-dire, à se séculariser; et c’était là le point capital, celui qu’on voulait plus eflicacemeut, quoiqu'on eût soin de publier que le roi laissait à chacun la pleine liberté de taire ce qu’il voudrait.

Les jeunes gens, malgré cela, par une grâce toute particulière , demeurèrent feilnes dans la résolution de conserver leur état à quelque prix que ce fût , et de ne se point dépouiller de leur habit; et probablement la chose eût été toujours ainsi, si ou eût fidèlement observé les ordres du roi. Ce

POnüMRNTS. CHAV. VI.

34tt

prince défendait absolument que, dans la détention à Pouzzole , on pût parler à personne, ni -parent, ni autre capable d’exhorter à abandonner la religion, parce que sa volonté était que cela vint du libre choix de chaque particulier. Effectivement, pendant trois jours, personne n’eut la liberté de parler avec les jeunes gens, ni de les solliciter; on avait d’autres moyens en usage pour les ébranler, la mauvaise habitation ouverte à tous les vents, une quantité surprenante de rats et de souris et autres animaux semblables, une nourriture positivement mauvaise, la terre pour lit, des soldats insolents dans leurs discours pour gardes et dont la friponnerie allait jusqu’à nous arracher une partie du linge que nous avions emporté, quantité d'autres inconvénients qu’on passe sous silence pour ne pas ennuyer du récit de ses souffrances.

Sur le soir du troisième jour, quelques soldats corrompus et gagnés par- l’argent d’une dame, qui avait son fils parmi nous, lui permirent de lui parler. L’assaut dura peu ; le jeune homme , attendri par les larmes de sa mère, sensible à sa tendresse , vaincu par ses prières, rendit bientôt les armes, consentit à se dépouiller de l'habit religieux et à retourner chez lui. Le sieur de Lerne, commissaire dans cette partie, aurait dû faire punir une pareille désobéissance aux ordres exprès de 8a Majesté, et châtier l’insolence de6 soldats qui ne les exécutaient pas. 11 arriva tout le contraire, et précisément co à quoi on ne devait pas s’attendre; l’exemple du jeune homme, qui n avait pas eu le courage de résister aux empressements de sa mère, fit croire que c’était le chemin le plus court pour vaincre ce qu’on appelait obstination, folie, fanatisme; car tels étaient les noms tpie les ministres donnèrent à la constance des jeunes jésuites. On accorda donc une parfaite liberté à tout le monde de leur parler : parents, amis, connaissances, personnes de tout rang se rendirent donc en diligence à Portici , oti étaient depuis quelque temps le roi avec son premier ministre Tanucci , et on obtint de celui-ci un ordre en vertu duquel on différait le dépax’t des

JÉSUITES DE MAP LES

jeunes gens, et on leur permettait de s’entretenir avec toutes sortes de personnes qui se présenteraient pour leur faire perdre les idées de persévérance dans la compagnie. Un officier assure que le commissaire avait promis une récompense de 30 ducats (200 francs) h eeluiqui gagnerait un des jeunes gens et l’obligerait h quitter l’habit , doublant la somme à proportion du nombre. Il faut avouer que 5 dès ce moment, les assauts livrés à la constance furent si forts et si nombreux, que sans un secoure particulier du Ciel, personne n’eût pu y résister.

En effet, non-seulement les pères et les autres parents, par leur tendresse , mettaient en œuvre raisons, prières, larmes, afin d’engager les jeunes étudiants à accepter la sécularisation; et aux motifs que leur suggérait la parenté se joignirent eneore ceux de l’intérêt. On y fit même entrer un faux lèle. Des personnes de toutes les conditions, de tous les états se servirent de leur autorité ; des ecclésiastiques des plus distingués usaient de leur savoir pour arriver à séduire ces pauvres jeunes gens; et des religieux même des plus austères osaient tenter de persuader la défection, en déclarant ce qu’ils feraient eux-mêmes s'ils 9e trouvaient dans la même position; et pour imposer davantage à ces jeunes jésuites ils eu vinrent à décider, comme autant de docteurs, que non-seulement dans le cas présent on pouvait sans scrupule se dépouiller de l’habit religieux, mais encore qu’on y était obligé sous peine d'un péché grief, afin de prévenir les désordres que l’âme et le corps pouvaient éprouver d’une pareille résistance.

Les sollicitations du commisaire n’étaient pas moins pressantes que celles des parents; comme eux il n’épargnait rien pour les engager à quitter la religion. A cet effet il les forçait souvent de s’assembler dans une salle où , prenant un ton de prédicateur, et avec une éloquence séduisante qu’on ne peut lui refuser, il s’efforcait par des arguments multipliés de leur persuader non-seulement les avantages qu’ils pouvaient retirer de la sécularisation , mais encore la

nécessité de s’y soumettre; quelquefois il leur disait : « Vous croyez peut-être ne devoir jamais rentrer dans vos maisons en habit séculier, sans doute parce que vous vous croyez encore religieux ; vous vous trompez, car précisément vous ne letes plus , puisque cette société que vous appelez de Jésus n’a jamais eu le consentement du roi pour exister dans ses États ; et ce consentement est si nécessaire, que c’est lui qui constitue un ordre religieux. Mais qui ne sait pas de plus que quand un ordre religieux est arrivé, comme le vôtre , au point d’être plus nuisible au public que les francs-maçons mêmes , que toutes les sectes des hérétiques , personne n’est plus obligé d’y persévérer, qu’on est même obligé à s’en séparer, d’autant plus qüe le roi, par cette autorité reçue immédiatement de Dieu , peut tout , peut annuler les vœux , quand bien même on pourrait appeler ainsi les vôtres , et me donner, à moi qui suis séculier et marié, le pouvoir de confesser et d’absoudre ? »

Aux incommodités dont on vient de parler, et du côté du logement et de la nourriture, il faut ajouter l’expresse défense qui nous fut faite d’approcher des sacrements, pas même de celui de la pénitence, qui nous eût été d’une si grande consolation. Nous pouvions seulement entendre la messe les jours de fêtes, d’une tribune qui restait de çe vieux palais et qui donnait dans une église. De plus on voulait nous faire croire que les prêtres qui avaient été embarqués, il y avait peu de jours, avaient été envoyés dans des pays éloignés, dans des lies désertes, et que nous pouvions nous attendre à un même traitement si nous persistions dans notre résolution, sans compter l’opprobre et les autres disgrâces que nous procurerions à nos parents.

Mais où prendre des couleurs pour peindre au naturel le spectacle d’horreur et de compassion que nous donna 1e père d’un des jeunes étudiants qui, après avoir épuisé les commandements les plus impérieux pour engager son fils à se dépouiller lui-même de son habit de jésuite, ne se voyant

JESUITES UE SAPEES.

point obéi, se porta avec fureur contre ce même fils et le lui arracha par lambeaux. Là, une mère qui, après avoir mis ch jeu tout ce que sa tendresse lui pouvait suggérer pour vaincre la constance de son fils, et n’avait pas réussi, tomba à ses pieds dans une faiblesse mortelle. Là, c’étaient quelques séculiers, quelques prêtres, quelques religieux même dans la joie de leur cœur, triomphant parce qu’ils avaient pu vaincre la constance d’un jeune jésuite, qu’ils enlevaient à son état qu’il quittait avec regret, avec larmes, vaincu par les importunités et les discours.

Enfin l’un pleurait son père, l’autre son ami, tous pleuraient leurs chers compagnons, non pas parce qu’ils les abandonnaient, mais parce qu’ils consentaient eux-mêmes à se priver des avantages attachés à l’état religieux. Ce fut donc dans de si tristes aventures, au milieu d’une profonde tristesse, qu’on arriva au douzième jour depuis l’expulsion ; et de cinquante jeunes jésuites, on n’en comptait plus que onze jusque-là persévérants; tous les autres, quoique la plus grande partie contre leur inclination, avait cédé aux instances et étaient retournés dans leurs familles. Les batteries continuaient à jouer contre le petit nombre des persévérants : ce fut pour livrer un assaut à son frère que le marquis Dantoglietta \ int exprès de Tarente à Pouzzole ; sans parler des autres parents à qui le voisinage donnait plus de commodité pour se rendre auprès des leurs et dans le même dessein. Mais, grâce à Dieu, on fut quelques jours sans voir de nouvelles désertions parmi ces misérables restes des jeunes jésuites de Naples. Alors le commissaire cnit devoir prendre une autre route pour réussir dans son dessein, ce fut de séparer les plus grands des plus ]>etits, et de faire ensuite courir le bruit parmi eux que les plus jeunes avaient pris le parti de la sécularisation , et faire croire la même chose aux plus jeunes de la part des plus âgés ; mais voyant que cela ne produisait rien, il les réunit de nouveau, et peu de jours après il résolut de les faire partir vers le 8 décembre pour le lieu de leur exil, savoir cinq des plus grands, qui l'u-

DOCUMKET8, Cil AP. VI.

rcnt Corletti, napolitain, jeune homme d’esprit, qui avait étd le soutien et la force des autres; Bosi, de Nice en Provence; Lacexo, grec ; Confalone et Gautier de Naples, sans pour cela cesser de dire qu’ils avaient quitté l'habit de la compagnie.

Aux six autres détenus à Pouzzole, on ne discontinua pas une guerre très - importune , pour les engager à abandonner la religion; et, contre eux, on changea les batteries. On ordonna qu’ils fussent un peu mieux nourris; que la liberté fût plus grande ; qu’ils pussent aller voir, accompagnés d’un officier du roi , les curiosités et les antiquités de Pouzzole et des lieux voisins , espérant un bon succès de ces complaisances, et que la sécularisation eu serait le fruit; mais, voyant que les jeunes gens n’en devenaient que plue fermes dans leur vocation, le commissaire se résolut enfin de les envoyer aussi à leur exil , et le départ fut fixé au fti décembre, jour qui fut pour eux d’une extrême désolation, à cause de la désertion d’un des six qui se sécularisa. Mais, avant, il fut encore nécessaire de soutenir un nouvel assaut. Le commissaire envoya à cette petite troupe li âmes fortes un officier, son subalterne , homme fin et rusé , aveô cependant un air de politesse.

À peine fut-il arrivé, qu’il prit à part le jeune Stanislas Genci , qui des cinq était le plus petit et le moins âgé , quoiqu’il ne fût pas le dernier en religion ; le tenant par la main, il lui donna des confitures, et lui dit avec un air de doüceur et de compassion : « Ah ! mon cher enfant , où vous jetez-vous , faute d’un bon conseil ! » Et puis, dans les termes les plu» forts , il exagéra l’horreur d’un perpétuel exil t quelles eû devaient être les conséquences, la douleur cruelle, la mort même qu’il occasionnerait à sa mère déjà avancée en âge , le déshonneur de toute sa famille; lui cita l’exemple de son fj'ère, son aîné, de deux de ses oncles, qui avaient abandonné la religion, et autres discours semblables. Genci l’écouta toujours, gardant un profond silence , et se recommandant intérieurement à Notre-Seigneur, à sa très-saiute Mère, à scn

JESUITES DE RAFLES

ange gardien, à saint Ignace et à tous ses saints protecteurs. Quand l’officier eût fini de parler, Genci le remercia très-fort du zèle qu’il lui montrait : mais que son parti depuis longtemps était pris de ne point quitter l’habit religieux, quelque ohose qui pût lui arriver de fâcheux; que, pour ce qui regardait sa mère et ses autres parents, il espérait que le Seigneur voudrait bien les préserver contre toutes les disgrâces, et se tut. Alors le ministre -, en colère, lui dit : « Allez, jeune téméraire, où vous oonduit votre obstination; le jour ne tardera pas où vous vous en repentirez sans fruit et trop tard. » U revint où étaient les autres , intima à tous que, puisqu'ils persistaient à ne vouloir pas user des bienfaits de 8a Majesté, et qu’ils s’en montraient indignes, ils partiraient le jour suivant pour le lieu de leur exil. Une pareille nouvelle, au lieu de les attrister, leur causa la consolation la plus sensible ; ils voyaient avec plaisir finir les combats qu’ils avaient à soutenir pour la persévérance dans leur vocation, et se trouvèrent précisément aü terme de leurs ardents désirs ; et, dans la joie de leur cœur, ils en rendaient mille actions de grâces au Seigneur, qui les délivrait des dangers les plus périlleux qu’ils pouvaient courir dans toute leur vie.

Dans la nuit du t8 décembre, on donna donc l’ordre du départ ; ils montèrent en calèche , toujours accompagnés d’un officier et des archers, qui furent leurs gardes d’honneur jusqu’à la ville de Fondi, où ils furent relevés par une compagnie de cavalerie, qui les remit à Torcella, petit bourg aux confins entre Naples et l’État du pape ; là on les fit descendre de leurs voitures ; et, placés dans le centre de cette oa valerie, on leur proposa, pour la dernière fois, de sortir de la compagnie. Mais, voyant qu’on ne les persuadait pas, on leur intima l’exil perpétuel , pour peine de l’indignation de Sa Majesté. Cette dernière" scène d’une si longue tragédie arracha des larmes non-seulement aux soldats , mais encore aux autres agents ; et les cinq jeunes jésuites, bien satisfaits, remontèrent dans leurs calèches; et, après avoir pris congé

des soldats et de l’officier, chantant de grand cœur le Te Deum, ils arrivèrent bientôt à Terracine, ville de l’État ecclésiastique , à vingt lieues de Rome , désignée pour terme de leur exil. Les noms des cinq jésuites constants dans leur vocation sont : Dantoglietta de Tarente , Perrotta de Naples, Reali de Monteleone, Genci de Castellamare et Panzini du Mole de Bari.

Telles sont les choses dont Genci, après douze ans , a pu se souvenir comme étant alors arrivées aux jeunes étudiants de Naples. (Je l’ai prié de les mettre par écrit, pour en conserver la mémoire pour la plus grande gloire de Dieu, auteur de tout bien) Quelques circonstances auront pu lui échapper, mais de peu de conséquence, ou de nature à n’ètre point publiées.

. (Inédit.)

2» \rrété du roi de Naples, pour le rétablissement des jésuites. ( 1804.)

L’éducation publique étant un des principaux objets des soins paternels du roi notre seigneur, parmi tous les autres moyens qu’il a déjà adoptés, et qu’il se propose d’établir, il a mis en exécution celui de rappeler dans ses États la compagnie de Jésus, afin que, par sa conduite exemplaire, ses œuvres de piété nombreuses et les instructions publiques qui lui sont propres, elle puisse procurer à ses sujets bien-aimés un moyen prompt , sùr et facile , pour que les personnes de quelque condition qu’elles soient puissent en retirer les plus grands avantages en tout ce qui a rapport à la pratique des vertus chrétiennes. Sa Sainteté, à qui Sa Majestés manifesté ses justes désirs à cet égard , y a acquiescé avec bonté, et a bien voulu en expédier un bref apostolique sur le modèle de celui qui fut expédié en 1801 à la demande de Paul Ior, empereur de Russie. Sa Majesté a déjà fait exécuter ce bref dans son royaume de Naples, et dans les formes régulières : elle a donné ses dispositions pour qu’il fût aussi exécuté dans son royaume de Sicile.

JÉSUITES DE NAPLES. 353

Cependant, comme il faut, pour l’exécution de ce bref, beaucoup de zèle, d’activité et de vigilance. Sa Majesté a commandé que le président Vecchioni, délégué de la juridiction royale, s'attribue aussi la charge de délégué de la compagnie de Jésus, et de délégué particulier pour l’exécution prompte et exacte du bref susdit.

Quant au royaume de Sicile, Sa Majesté y destine le présisident délia G. C. D. Asmundo Paterno, lequel étant réuni au consulteur de ce gouvernement domGiacinto Froysi, et au conseiller conservateur des finances dom Donato Tomasi, devra exécuter ce qui a été confié pour le royaume de Naples au président Vecchioni.

C’est également la volonté du roi que la compagnie , tant en ce royaume que dans celui de Sicile , possède , pour se procurer un entretien décent, tous les biens qui se trouvent à présent dans les départements respectifs des finances, à condition cependant qu’elle se charge de satisfaire à toutes les impositions qu’ils ont à supporter par l’autorité de Sa Majesté et de ceux de ses ministres qui sont destinés à cela, et sous la condition expresse que dans la restitution faite par ces départements des finances , on n’entende pas que la compagnie ait acquis le moindre droit de réintégration pour tous les biens et droits qui se trouvent aliénés , permutés ou distraits de quelque manière que ce soit; la cession susdite devant, pour l’avenir , se regarder comme une concession nouvelle , et comme une libéralité que la compagnie reconnaît devoir à la bienfaisance seule de Sa Majesté.

Et puisqu’il se trouve plusieurs choses qui n’ont pas été prévues dans la cession des départements des finances, et qui demandent un plus grand détail et peut-être d’autres arrangements royaux , Sa Majesté se réserve , pour ces raisons , de déclarer ses résolutions suprêmes sur des objets semblables , d’après les remontrances qui lui en seront faites par les ministres délégués qui ont été nommés pour cela.

Le roi , considérant cependant qu’il faut, dès à présent,

DOCUMENTS. CHAF. VI.

pourvoir les individus de la compagnie d’un lieu dans la capitale, a commandé que l’on remette le plus têt possible à la compagnie le Jésus-Vieux , la maison délia Connacchia, le collège des nobles, et quelque autre demeure qui pourrait être jugée nécessaire à l’exercice des fonctions dépendantes de la susdite compagnie.

Et pour que cette opération ait son plein effet, Sa Majesté veut que son secrétaire d’État au département des affaires ecclésiastiques s’entende pour cela avec le secrétaire d’État au département des finances, et cela principalement afin de pouvoir placer ailleurs toutes les personnes employées en ce moment dans ces endroits. Comme il est parvenu ù la connaissance du roi et à sa grande satisfaction , que quelques-uns de ses sujets bien-aimés, doués d’un mouvement religieux et animés du désir du bien public, sont disposés à laisser et à donner par contrat entre vivants des biens stables à la compagnie do Jésus, Sa Majesté, à cette considération, et pour procurer toujours davantage à la compagnie de nouveaux moyens de subsistance , et pour la mettre en état d’exercer, avec plus de facilité, les œuvres de piété qui sont attachées à son institut , lui accorde , avec la dispense de la loi d’amortissement , la faculté d’acquérir , et cela à condition de faire connaître ses nouvelles acquisitions à Sa Majesté , afin qu’elle puisse y donner son approbation, et pour qu’elle puisse étendre cette dispense jusqu’au temps où elle le jugera à propos.

En vertu de cette nouvelle détermination de Sa Majesté et de sa royale volonté, toutes les résolutions prises clans le temps de l’abolition de la compagnie jusque aujourd’hui doivent céder ; devant seulement subsister en plein toutes les aliénations, donations et permutations faites par autorité souveraine en la susdite manière, et tout ce qui vient d’être réglé dans le dernier bref de Sa Sainteté muni du royal exequatur, comme tout ce que Sa Majesté arrête par cette présente résolution, et tout ce qu’elle pourra ordonner à mesure qu’il

en sera besoin et qu’il lui sera très-humblement représenté par les susdits magistrats.

Et comme Sa Majesté est persuadée que la bienfaisance royale a obtenu la satisfaction de tout le public, elle se croit également certaine que les prélats, les ecclésiastiques et les ordres réguliers, tant du royaume de Naples que du royaume de Sicile, se prêteront de leur côté à tout ce qui pourra se rapporter à l’heureuse exécution du bref pontifical , et qu’ils ne cesseront point de contribuer avec le zèle et l’exactitude auxquels ils sont obligés à l’exécution, à l’accomplissement de leurs devoirs sacrés; Sa Majesté leur ayant donné, par la réadmission de la compagnie de Jésus , de nouveaux secours et de nouveaux moyens pour s’acquitter avec plus de facilité de leurs obligations.

Au palais , 6 août 1804.

Signé : Francisco Migliorini.

Page 1