DÉMÊLÉS ENTRE CLÉMENT XIII ET LES PRINCES DE LA MAISON DE ROURBON
Affaire de Parme.
1° Édit , ou pragmatique du duc de Panne, publié le 40 janvier 1708.
Cette pragmatique, dit Schœll ', interdisait à tout sujet immédiat ou médiat du duc, séculier ou ecclésiastique, à toute corporation, collège et université, y compris les couvents et familles religieuses de l’un et de l’autre sexe, sans aucune exception, de porter et de défendre, dans telle instance que ce
1 Cours d’histoire des États européens, t. XXXVil, p. 357.
fût, (les causes litigieuses devant un tribunal étranger, nommément ceux de Rome, pour telle cause que ce fût, même ecclésiastique , et relativement à des biens, prétentions et droits dans les États du duc , à moins que ce ne fût par permission expresse du souverain. La pragmatique défend également à tout sujet du duc de solliciter auprès d’une autorité étrangère des pensions ecclésiastiques, commendes, dignités ou charges auxquelles serait attachée quelque juridiction ou prérogative. Tous les bénéfices ecclésiastiques avec ou sans charge d’âmes, y compris les bénéfices consistoriaux, les pensions, abbayes, commendes, charges et dignités auxquelles est attachée une juridiction dans les États du duc, ne pourront être conférés qu’à ses sujets, et non sans son agrément. Tous les écrits, ordres, lettres, jugements, décrets, bulles, brefs ou provisions venus de Rome ou de quelque autre pays, sont déclarés non valides, s’ils ne sont revêtus de la signature du duc.
Clément XUI opposa, le 30 janvier 1768, à cette pragmatique sanction un bref qui fut affiché dans tous les carrefours de Rome. Tous les décrets et édits susdits et ceux du même genre qui les suivraient , y étaient déclarés nuis , invalides, téméraires, promulgués par des personnes qui n’avaient aucune autorité pour cela; défense est faite aux évêques des duchés de Parme et de Plaisance d’y obtempérer. En parlant de ces pays , le pape les nomme nos duchés de Parme et de Plaisance , faisant ainsi revivre l’ancienne prétention de la cour de Rome au domaine direct de ces pays. « Et comme il est reçu en droit, dit le bref, que tous ceux qui ont prêté leur ministère pour la rédaction, publication et exécution de ladite ordonnance, ont encouru toutes les censures ecclésiastiques, et ainsi que ceux qui leur succéderont, la déchéance de toutes les grâces que nous leur avions accordées , nous déclarons que jamais ils ne pourront obtenir l’absolution de ces censures que par nous-même , excepté à l’article de la mort ‘.
1 Voir dans l’ouvrage, aux pièces justificatives, n° xu, p. 549, un extrai l du bref de Clément XUI.
2° Réclamation des puissances.
Toutes les cours catholiques interdirent au monitoire lancé contre le duc de Parme l’entrée de leurs États. Le parlement de Paris, par son arrêt du 26 janvier, supprima le bref. Le roi de Portugal le supprima aussi pour tous ses États par une loi du 30 avril, et déclara criminel de lèse-majesté quiconque le répandrait, imprimerait ou retiendrait.
Les cours de Madrid et de Versailles passèrent à ce sujet un accord , dont voici les principaux points :
i° Que les tribunaux de l’infant supprimeront le bref du Pape par un arrêt, ou ordonnance qui sera imprimée et affichée dans les États de Son Altesse royale , ainsi qu’il en a été usé en France par le parlement de Paris;
2° Que l’infant publiera un manifeste dans lequel il exposera d’une part les raisons solides qui l’ont autorisé à rendre les édits condamnés par la cour de Rome, et qu’il est résolu de soutenir; et de l’autre, la précipitation et l’injustice de la démarche violente de cette cour, qui a même osé altérer la vérité des faits ;
3° Que Son Altesse royale portera elle-même et directement au pape ses plaintes amères du traitement qu’elle vient d’éprouver par une suite de mauvais conseils que Sa Sainteté a suivis , et en demandera une juste réparation et une satisfaction publique; enfin , que le mémoire de l’infant sera présenté conjointement par les trois ministres réunis de France, d’Espagne et de Naples , ou par celui d’Espagne seulement, comme étant dans l’usage de traiter avant les affaires de Son Altesse royale ;
4° Que dans le cas où le pape , soit qu’il admette ou n’admette pas les plaintes de l’infant, refuserait d’y avoir égard dans un très-court espace de temps, c’est-à-dire de huit jours au plus tard, les trois ministres présenteront alors, de la part de leurs maîtres respectifs, un mémoire par lequel ils dem an-
lieront au nom et par ordre de Leurs Majestés, une réparation prompte et solennelle non-seulement de l’attentat commis contre la personne de l’infant, mais encore de l’insulte faite à sa souveraineté temporelle et indépendante de l’État qu’il possède...;
5° Que si le pape n’a point égard à la démarche éclatante des trois cours, elles ne différeront point à user de représailles, qui seront uniquement et légitimement fondées sur l’attaque et l’usurpation de la souveraineté temporelle de l’Infant, et qu’en conséquence les troupes de France s’empareront du comtat d’Avignon , et celles de Naples du duché de Bénévent.
3° Conduite et réponses du pape.
La nouvelle de l’occupation de Bénévent était arrivée à Rome le 13 juin, dans la nuit, par un courrier extraordinaire. L’entretien fut très-animé entre le pape et l’ambassadeur de France. Voici comment ce dernier en rend compte au duc de Choiseul , le 15 du même mois : « Le pape a reçu mon instance, l’a lue en entier avec beaucoup de tranquillité ; ensuite il m’a dit que la dernière fois j’étais venu avec des menaces , et que présentement je venais les armes à la main. Je lui ai demandé ce qu’il voulait dire par là. Il m’a répondu que j’arrivais avec l’effet des représailles que j’avais annoncées; que Bénévent était occupé par les troupes napolitaines (la nouvelle en était venue dans la nuit; je l’avais su le matin, mais j’ai fait comme si je l'ignorais ), et qu’il mettait ces représailles, ainsi que les menaces qui les avaient précédées, au pied de son crucifix. De là il est entré dans un très-long discours sur ce qu’il a fait , 6ur la nécessité où il était, selon sa conscience, de se conduire ainsi, et de donner nommément le bref dont on se plaignait tant. Après qu’il a eu cessé de parler, j’ai repris tout son discours , et l’ai discuté de point en point.
Je lui ai dit très-nettement que son bref était injuste, et dans le fond et dans la forme
« Je lui ai démontré que l’infant était autant excommunié dans le for intérieur qu’il pouvait l’être , supposé que l’excommunication fût juste. « Voilà , a-t-il repris alors , celui a qui la jugera, » en me montrant son crucifix. (lettre d’Aubeterre « Choiseul, du 15 juin 17ü8). Voir le R. P. Theixer, 1. 1, p. 130.
D’autre part, Clément XIII, justement indigné de la cons duite scandaleuse de Tanucci , ministre de la cour de Naples, chargea l’auditeur de la nonciature de Madrid d’en faire les pluvives plaintes au roi d’Espagne, ainsi que du langage indigne dont son fils, le roi de Naples, s’était servi dans la réponse à la lettre pontificale sus-mentionnée. « De toutes les lettres, écrivait à l’auditeur, le 2 novembre, le cardinal secrétaire d’État, que nous avons reçues en réponse à la lettre papale adressée aux souverains au sujet de l'affaire de Parme , celle du roi de Naples est la plus scandaleuse , sans contredit , puisqu’on y attaque même le dogme en quelque façon. A lui, plus qu’à tout autre souverain, il serait cependant nécessaire que le pape fit entendre la voix de son auguste ministère apostolique ; mais la crainte d’allumer davantage encore le feu de la discorde l’a retenu jusqu’à ce jour. Le saint-père, d’ailleurs, ne se laisse nullement intimider par les outrages que l’on fait, non-seulement à sa dignité pontificale , mais encore au temporel du saint-siège ; et saura , malgré les injures , s’acquitter de son devoir. 11 est, au contraire, plus que jamais décidé à l’accomplir, en dépit de toutes les adversités , et à suivre l’exemple que lui ont donné tant de ses glorieux prédécesseurs, d’autres évêques et pères de l’Église catholique ; mais il désire le faire sans danger de multiplier encore le scandale, et d’une manière qui soit utile. » (R. P. Theiner, 1. 1, p. 138.)
Les ambassadeurs rédigèrent un mémoire, et d’Aubeterre le présenta à Clément XIII, sur la fin de septembre. Le pape le reçut froidement, et lui répondit avec dignité qu’il ne chan-
gérait jamais rien de sa conduite an sujet de Parme, quoiqu’il en pût arriver. Il parla dans le même sens aux ambassadeurs d’Espagne et de Naples.
Sans Gesse poussé par les ambassadeurs à s’expliquer sur cette matière , Clément XIII leur fit enfin remettre , le 16 octobre, par le cardinal Negroni , une réponse à leur mémoire, dans laquelle il justifia de nouveau sa conduite au sujet de l’affaire de Parme, et les chargea de la faire parvenir à leurs souverains respectifs. Ceux-ci répondirent insolemment que, puisque Sa Sainteté ne voulait rien entendre, elle se chargeât d’envoyer elle-même aux souverains sa réponse par ses nonces.
Clément XIII, indigné de cette conduite impertinente des ambassadeurs, chargea en effet les nonces apostoliques près les cours bourboniennes d’en porter ses justes plaintes à ces souverains en paroles énergiques : « Il ne résulte autre chose de tout cela , leur mandait Torregiani , le 27 octobre , sinon que le refus des ambassadeurs d’envoyer à leurs princes la réponse précitée du saint-père n’a d’autre but que de multiplier davantage encore les insultes , assez grandes déjà , adressées à l’autorité pontificale, et de vouloir en quelque sorte nous faire entendre que les lois que doit suivre le saintsiège sont subordonnées au bon plaisir des cours.
« Mais, grâces au Ciel, le saint-père, quoiqu’il soit à l’extérieur si agité, n’est point découragé dans son espiit; les adversités l’affermissent de plus en plus et l’encouragent au contraire à souffrir avec patience les plus grands revers pour la cause de Dieu et l’honneur de son Église. Les violences ne l’empêcheront pas de parler toujours hautement avec une liberté apostolique , et de rappeler les rois ses fils à leur devoir. C’est pourquoi il croit devoir charger Votre Excellence de faire entendre à sa cour ses justes plaintes nu sujet de cette nouvelle injure : injure d’autant plus sensible au saint-père, qu’il y voit que les cours, bien loin de retourner à leur ancienne intelligence avec le saint-siège, prennent au contraire une voie tout opposée à ce but. »
Les nonces apostoliques s’efforcèrent en vain de faire agréer aux souverains la réponse de Sa Sainteté ; ceux-ci n’y voulurent rien entendre, et persistèrent à exiger l’accomplissement des conditions qu’ils avaient posées. (R. P. Theiner, ibid.)
PIÈCES CONCERNANT LES JÉSUITES DES ÉTATS DE LA MAISON d’ AUTRICHE.
1° Lettre du directeur général des postes de F empire en faveur des jésuites.
Ferdinandus Alexander, S. R. I. princeps, de Thura et Taxis, supremus postarum imperialium præfectus, ad primarios officiales earumdem postarum.
Vienna perscriptum nobis est quod varii, qui pagellas publicas ( gazettes) per Germaniam vulgant, majoris lucri captandi studio, non horreant multa illis inséré re contra honorera et famam PP. societatis Jesu, nullo prorsus fundamento nixa, et ex pagellis fere Protestantium, præsertim Hollandiis descripta, eaque ausint non sine scamlalo catholicorum publico obtrudere. Quoniam autem penitus, et ex pluribus indiciis nobis constat de animo prorsus æquissimo aulæ imperialis erga societatem Jesu, neque nos ipsi indifferenti oculo intueri possumus quod id genus falsitatis ac calumniæ contra ordinem a summis pontificibus et ipsomet Concilio Generali approbatum, ad ejusdem majorem ignominiam typo publico vulgentur, et per pagellas postæ imperialis spargantur; idcirco tibi mandamus utpræcipua cura invigiles, ne posthac articuli hujus modi ignominiosi ex aliis scandalosis foliis describantur, et per dictas postæ imperialis pagellas divulgentur. ( Coll. V. G. )
Ex arce Tragenhofen, 30 julii 1768.
Alexander, etc.
COCCMESTS. CltAP. vt.
2" Extraits de la correspondance jaivée entre d’Aubeterre et Chuiseul.
Dans- une lettre adressée à Choiseul par d’Aubeterre en date du 21 juin 1767 , on lit : « M. le M**’ m’a reparlé du concert de la cour de Vienne , sans lequel il ne croit pas qu’on puisse rien faire. Il m’a ajouté à cette occasion ce que je vous ai déjà marqué, Monsieur, dans ma dépêche du 27 mai, n° 18, que le cardinal Borromei, nonce à Vienne, avait rendu compte au pape des propos que l’impératrice mère lui avait tenus au sujet des jésuites, et que ce cardinal l’avait rendu de façon qu’il avait beaucoup plus l’air d’une recommandation de cette princesse en faveur de ces religieux que d’une simple protection de sa part : que le saint-père l’avait pris de même, et que c’était sûrement d’après cette idée qu’il m’avait répondu ainsi que je l’ai dit ci-dessus : qu’il était très-possible que le cardinal Borromei eût augmenté ce propos , et lui eût donné plus de valeur qu’il n’en avait pour faire sa cour au pape et au secrétaire d’État. Nous n’avons pas été plus loin sur ce sujet. » — Et à la date du 27 janvier 1768 : « L’impératrice a déclaré positivement en dernier lieu au nonce du pape , que tant qu’elle vivrait , les jésuites n’avaient rien à craindre et resteraient tranquilles dans ses États. Elle a confirmé la même chose dans une lettre qu’elle a écrite au général. Cette protection décidée a redonné beaucoup de courage aux partisans de cette société, et rétabli ses affaires qui commençaient à décliner. »