ÉTAT D£ LA QUESTION
« Vous connaissez, nos très-chers frères, l’excès de l’amertume et de la douleur, dont nous avons été pénétré par la dispersion de la vénérable société des jésuites dans le royaume : vous en avez été souvent les témoins; et une de nos plus douces consolations a été de vous la voir partager avec nous,
« Ce n’est pas cependant de cette destruction elle-même , ni de la perte presque irréparable de tant de zélés ministres , que nous sommes le plus vivement touché. L’Église de Jésus-Christ a subsisté pendant plusieurs siècles, sans qu’il y eût des jésuites : la chute de ce grand corps , quoique si utile, quoique même, nous pouvons le dire , si nécessaire à certains égards, ne saurait ébranler les fondements sur lesquels elle a été établie. Ce qui met le comble à notre affliction , ce qui nous accable , ce sont les impressions que peuvent faire sur les fidèles , les motifs que quelques parlements ont allégués de cette destruction ; c’est la crainte des troubles et des incertitudes dont ils peuvent être agités, lorsqu’ils voient, dans les arrêts de ces parlements, l’institut des jésuites si approuvé, si autorisé, si estimé depuis plus de deux cents ans dans toute l’Église, taxé d’impiété et de sacrilège; leurs vœux consacrés par l’Église et reçus comme saints, traités de vœux criminels et contraires à la loi naturelle ; un corps si nombreux de prêtres et de ministres employés par l’Église, pendant deux siècles, à tous les ministères ecclésiastiques, avec une confiance particulière, chez toutes les nations, dans tout l’univers, représenté comme une société d’hommes pervers , qui , par état , par principe , par engagement, auraient porté la corruption généralement dans toute morale chrétienne, auraient toujours enseigné universellement , constamment , persévéramment , jusque à nos jours, des doctrines abominables, tous les crimes les plus horribles. C’est là, encore une fois, ce qui nous accable, ce qui nous perce le cœur. ( Recueil de Pièces. 1763. )
2“ Enfin, pour ne citer, entre beaucoup d’autres, qu’un
seul écrivain de notre époque , l’illustre et courageux Balmès s’exprime ainsi :
« Dès que l’on étudie l’histoire des jésuites , un fait trèsextraordinaire saute aux yeux. Leur existence ne compte que peu d’années si on la compare à la durée des autres institutions, et cependant il n'est pas un seul ordre religieux qui ait été l’objet d’une si vive animosité. Dès leur naissance ils ont eu de nombreux ennemis ; jamais ils ne s’en sont vu délivrer , ni dans la prospérité et la grandeur , ni dans leur chute , ni même après leur chute ; jamais ils n’ont vu cesser la persécution ; nous dirons mieux, ils n’ont jamais vu cesser l’acharnement avec lequel on les a poursuivis. Dès qu’ils sont venus à reparaître , les yeux se sont constamment fixés sur eux ; on tremble qu’ils ne remontent à leur ancien poux uir; la splendeur qui rejaillit sur eux des souvenirs de leur brillante histoire les rend plus visibles en tous lieux et augmente les craintes de leurs ennemis. Combien d’hommes pari ni nous s’alarment de la fondation d’un collège de jésuites, plus qu’ils ne sauraient s'alarmer d’une irruption des Cosaques 1 Il y a donc dans cet institut quelque chose de bien singulier et de bien extraordinaire, puisqu’il excite à un si haut degr$ l’attention publique , puisque son seul nom déconcerte ses ennemis. On ne méprise point les jésuites, on les craint; parfois on veut tenter de jeter sur eux le ridicule; mais dès que cette arme est employée contre eux , mr sent que celui qui la manie n’a point assez de calme pour s’en servir avec succès, En vain veut-il affecter le mépris; à travers l’affectation, chacun sent percer le trouble et l’inquiétude. On comprend aussitôt que celui qui attaque ne se croit pas eu face d’adversaires insignifiants, sa hile s’exalte , ses traits se contractent,
' ses paroles , trempées d’une amertume terrible, tombent de sa bouche comme les gouttes d’une coupe empoisonnée...
«Ou je me trompe fort, ou cela même est la meilleure démonstration que l’on puisse donner du mérite éminent des jésuites...