‹ Clement XIII et Clement XIVChapitre 8 sur 52 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

TABLEAU DE L’ÉFOQUE. — PERSONNAGES QU OCCUPENT ALORS LA SCÈNE POLITIQUE.

Clément XIII et le cardinal Torregiani.

Le comte d’Albon a écrit dans son Discours sur l’histoire : a Les bons citoyens ne peuvent sans une vive émotion prononcer le nom de Clément XIII ; c’était vraiment le père du peuple; il n’avait rien de plus à cœur que de le rendre heureux, et il y travaillait avec zèle. » — Et Lalande, dans son Voyage d'Italie, rapporte un trait qui mieux que de longs discours l'ait apprécier le caractère pur et désintéressé du pontife. « Le pape, dit l’astronome français, désirait vivement le dessèchement des marais pontins. Lorsque je rendis compte à Sa Sainteté de cette partie de mon voyage (dans la Sabine), elle y prit un intérêt marqué, et me demanda avec empressement ce que je pensais de la possibilité et des avantages de ce projet : je les lui exposai en détail ; mais ayant pris la liberté d’ajouter que ce serait une époque de gloire pour son règne, le pontife religieux interrompit ce discours profane, et joignant les mains vers le ciel, il me dit, presque les larmes aux yeux : « Ce n’est pas la gloire qui nous touche; c’est le bien « de nos peuples que nous cherchons. »

D’autres témoignages, ceux des hommes d’État les plus opposés à Clément XIII et à son ministre , compléteront les données historiques sur ces deux nobles caractères :

Dans une lettre adressée à Choiseul1, le 21 juin 1767, d’Aubeterre lui rend compte d’un entretien qu’il a eu avec Clément XIII, et dans lequel il a tâché de pressentir les dispositions du pontife, par rapport à la sécularisation des jésuites, secrètement projetée par les puissances. « Le pape , conclut d’Aubeterre, m’a écouté fort attentivement mais en témoignant beaucoup d 'impatience et avec l’air de Yopposition la [dus marquée à ce que je lui disais. Il m’a répondu très-sèchement que c’étaient des choses auxquelles il ne fallait pas seulement penser; que si les jésuites ne faisaient plus de bien dans les pays d’où on les avait chassés, ils en feraient ailleurs; il a détourné surle-champ le propos, et il n’a plus été question de cette matière. »

Ne voyant aucune chance de succès de ce côté-là, le représentant de la France expose au premier ministre par quels expédients il pense qu’on pourra atteindre le but si désiré. Il écrit de Rome, le 15 juillet 1767.

n Monsieur le duc, je vous ai rendu compte, dans mes différentes lettres particulières, de toutes les idées que je me suis formées au sujet de la sécularisation de l’ordre entier des jésuites. Je vais vous les rassembler dans celle-ci , et vous les mettre sous un seul point de vue afin que vous puissiez en juger avec plus de facilité. — Il ne faut pas se flatter qu’on puisse jamais déterminer le pape à accorder de bonne grâce cette sécularisation. Outre la bonne volonté particulière qu’a toujours témoignée ce pontife pour les jésuites dès avant son élévation à la chaire de saint Pierre , il est entouré de gens qui ont un grand ascendant sur son esprit, lesquels sont dévoués à cette société jusqu’au fanatisme. U faut penser à la lui arracher. Pour y parvenir, le moyen le plus sûr, et même le seul selon moi, est l’union des puissances catholiques; j 'entends par union des puissances catholiques, celle des trois grandes couronnes, France, Vienne et Espagne : cette der-

1 Correspondance privée, inédite, entre d’Aubeterre et Cboiscul.

PERSONNAGES Ql’I OCCUPENT LA SCÈNE POLITIQUE. iî> nière entraîne encore Naples, Sicile et l’État de Parme. Parmi ce qui reste, il est à croire que plusieurs s’y joindraient; celles qui ne le feraient pas, n’oseraient agir contre une union aussi considérable. U faudrait bien aloi's que le pape se prêtât, et il ne lui serait pas possible de résister â tant de puissances, qui lui parleraient du même ton , et lui tiendraient le même langage , lequel serait proportionné à la résistance qu’on éprouverait. Dans le cas où la cour de Vienne , ainsi qu’il parait qu’on s’en flatte ici, refuserait â s’unir pour concourir à cette sécularisation , l’Espagne peut menacer le pape de lui envoyer tous ses jésuites, ceux de Naples, de Sicile et de l’État de Parme, ce qui en ferait près de sept à huit mille, sans leur payer de pension, puisque c’est le saint-père qui, par son refus, mettrait Sa Majesté catholique, ainsi que les autres princes , dans la nécessité d’expatrier ces religieux. Il est certain qu’on ne saurait ici qu’en faire et qu’on est hors d’état de les nourrir. Malgré l’embarras où une telle résolution jetterait cette cour , je doute que ce moyen fût suffisant pour le décider à accorder une sécularisation totale.

« Le pape refusant absolument l’extinction de l’ordre des jésuites et témoignant au contraire par ce refus de vouloir le conserver, le roi ne saurait se dispenser, pour assurer la tranquillité de ses peuples, de s’emparer du comtat (d’Avignon). Il y aurait beaucoup de danger à laisser subsister au milieu de la France un tel État entre les mains d’une puissance qui nourrit dans son sein et ne pense qu’à y maintenir et protéger une société, laquelle , après ce qu’elle a éprouvé en France, doit désormais être regardée comme une ennemie directe. » De Choiseul répondit à d’Aubeterre , le 22 août suivant :

« Je crois, Monsieur l’ambassadeur, que vous devez attendre avec patience les déterminations de la cour de Madrid sur les jésuites de Rome , puisque le pape est si opposé à une opération qui ferait du bien à tout le monde et pfinéipalement au saint-siège ; nous avons Conseillé à la cour de Madrid de faire entamer la négociation de la sécularisation par

DOCUMENTS. CUAP. II.

la cour de Naples. En attendant, je vous prie de ne faire aucune démarche sur cet objet , car dans le fond , si le pape aime assez Jes jésuites pour les préférer à son bien et au leur, si l’Espagne est assez faible pour ne pas oser faire dissoudre une compagnie de religieux qui l’a offensée suivant toutes les apparences fort grièvement ; les jésuites depuis longtemps n’ont eu que du mal en France et n’y en ont toint fait, ils n’y sont point à craindre et le seront tous les jours moins; ils étaient pauvres dans le royaume, et d’ici à longtemps il y a lieu de croire qu’ils ne 9’y rétabliront point. Nous n’avons des précautions à prendre qne sur leurs intrigues dans les affaires françaises à Home , sur cela le pape verra (jue nous serons attentifs à parer les inconvénients. »

Dans une lettre du tG décembre, d’Aubeterre presse Choiseul d’en finir avec cette odieuse société. « Nous ne devons pas perdre de vue, dit-il, que partout où il existera un jésuite, ce sera un ennemi de la F rance et de la maison de Bourbon *. » On travaillait alors en France à l’abolition successive et insensible des ordres religieux ; la destruction des jésuites , dans les desseins des ennemis de l’Église, n’en avait été que le prélude. Parmi les suppressions partielles, celle des chanoines réguliers de Saint-Ruf faisait alors grand bruit. d’Aubeterre s'en était mêlé à Rome, et, à ce qu’il parait, assez maladroitement. Ghoiseul l’en reprenait et lui mandait, le 25 octobre 1 707 : « Je vous avais prié , Monsieur l’ambassadeur, de ne plus parler de l’affaire de Saint-Ruf, et j 'avais mes raisons; et sur une lettre ridicule de M. Ménard , vous allez réédifier et vous faire donner un soufflet à tour de bras sur une affaire qui ne finira qu’en gardant le silence le plus froid et le plus méprisant à Home. »

Écoutons encore Choiseul , et sur quel ton il parle de ce qu’il y a de plus éminent et de plus respectable dans l’Église : « Nous ne tirerons rien de Rome sous ce pontificat , le

1 Étrange calomnie que tout lecteur impartial saura apprécier !

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