INÉDITE
Ire LETTRE.
A LAURENT GANGANELLL
Ferrare,i7 octobre 1724.
On a coutume de croire, mon pauvre Laurent, que lorsque deux amis se séparent , celui qui reste dans les mêmes lieux est le plus à plaindre. J'espère qu'il n'en est pas ainsi, mon ami, et que tu es moins triste que moi. Les nouvelles choses que j'ai vues et que je vois tous les jours ne me consolent pointée
regrette Rimini partout où je passe. Je t'assure qu'il est bien ennuyeux de traverser sans cesse des pays qu'on ne connaît pas et de voir des personnes à qui l'on n'a rien à dire. Si mon père n'était pas avec moi dans le régiment , je crois que j'aurais déjà déserté. Ce régiment a bien peu de religion , et mon père a l'air de se moquer quelquefois de mes prières , que je fais toujours cinq fois dans la journée. Je n'étais pas né , voistu , pour être un voyageur et un militaire : j'étais né pour être un religieux. Je ne me consolerai jamais d'avoir quitté notre séminaire et toi, mon meilleur ami , mon pauvre Laurent.
Ma vie est devenue toute déréglée. On ne se lève jamais ici à la même heure , et cela dépend du capitaine ou du chemin que nous avons à faire pour
aller d'une étape aune autre. Si la route est longue , on bat le tambour de bon matin ; et si la journée n'est pas forte , ou que la troupe ait un jour de repos dans une ville ou un village, les soldats dorment toute la matinée. Il en est de même des heures des repas. Je me trouve mallieureux et comme tout changé, depuis qu'il n'y a plus d'ordre dans ce que je fais , dans ce que je mange , et dans le temps où je dors. Mon camarade de chambrée a raconté aux autres que je lui avais dit cela. Il me semble pourtant que la règle de nos Frères des Ecoles- Pies est bien conforme à la volonté de Dieu. Car enfin , le soleil se lève toujours le matin, les étoiles viennent plus tard , les saisons l'une après l'autre , et il n'y a rien de si beau que cet arrangement qui ne se dérange jamais. Je
crois que l'ame d'un chrétien et son salut exigent cette observation régulière, et que notre estomac s'en trouve aussi beaucoup mieux.
Je te prie , mon ami , de m'écrire à Venise où nous arriverons la semaine prochaine. Comme mon père s'appelle aussi Bertinazzi,tu mettras sur l'adresse : Carlino , soldat et musicien dans le 3e régiment des Esclavons. Je voudrais bien lire ta lettre le premier , et qu'on ne se moquât pas de nous dans la compagnie ; car on ne se fait pas scrupule de fouiller dans les sacs, ce qui fait que je ferme toujours le mien avec ses courroies : et cependant j'ai perdu les cinq Paoli que je possédais , sur la route d'Adria à Rovigo.
Les soldats ne sont pas si fins qu'ils veulent le faire accroire. Ils se moquent
souvent de moi en m'appelant le petit aumônier ; mais je viens aussi de leur jouer un tour. Comme je voulais t'éerire et qu'il était déjà dix heures du soir, j 'ai frappé aux portes des chambres, dans le corridor de la caserne, en imitant la voix de notre capitaine qui est Génois , et j'ai fait taire tout le monde , sous prétexte de vouloir dormir. Au moyen de cela, je t'écris un peu en paix, et je me recommande à tes prié-, res, mon cher et bon ami. Tu sais que tu n'es pas pour moi seulement un ami , mais un frère. Nous avons bien souvent joué ensemble , et nous avons pleuré aussi. Souviens-toi de ce jour où, en revenant de la mer, quand tu m'avais dit que tu m'aimerais toute ta vie, nous n'avions pas d'argent pour donner à ce pauvre qui nous a bénis.
Adieu encore, mon cher camarade.
Tâchebienquele révérendpère Biancbi, à son retour deNotre-Dame-de-Lorette , me garde cette image de Saint-Charles qu'il a promis de faire bénir pour ton pauvre et fidèle ami.
IIe
A LAURENT GANGANELLL
Venise, 12 janvier 1715.
J'ai dix-huit ans aujourd'hui ! Ceci m'a fait plaisir à savoir. C'est mon père qui me l'a dit -, car ma marraine . qui voulait toujours me voir enfant , me soutenait encore, il y a six mois , que je n'avais que seize ans et demi. Dix-huit ans !
C'est l'âge d'un homme, n'est-ce pas ?
Je l'ai dit à une Camérière , qui sourit en m'ouvrant sa porte et qui m'appelle toujours Seigneur professeur.
Il faut l'apprendre que peu de jours après mon arrivée à Venise , mon père , qui donne des leçons de musique , m'a procuré aussi un emploi : il m'a fait entrer chez un sénateur qui a deux neveux en bas âge et à qui je fais répéter le catéchisme. Quelques-uns de mes camarades, ayant appris que je passais là mes matinées, me raillent souvent. Ils prétendent qu'un soldat ne peut donner que des leçons de danse ou d'escrime, et tout au plus faire quelquefois la barbe au cabaretier, s'il n'a pas d'argent pour payer une demi-mesure \ mais je prends mon parti, parce que je suis bien dans cette maison-là. On me donne une polenta quand j'arrive, des coquillages, un petit flacon de vin de Montejîascone et quelques pâtisseries qui sont toujours délicieuses.
Venise est une charmante ville. Je n'ai jamais tant vu de fromage de Parme qu'on en étale sur le pont de Rialto.
Cette ville , dans la mer , est absolument située comme un plat de macaronis au milieu d'une table.
Toutes les fois que je suis seul et libre, je pense à toi. Les officiers et les musiciens de notre régiment vont à la comédie -, ils y entrent sans payer , parce que nos camarades jouent des airs pour accompagner les chanteurs et les danseurs. Conçois-tu que le major donne son consentement à cela? Moi, je ne mettrai jamais le pied dans un lieu pareil . Je sais que c'est un abîme de perdition , et j'en avertissais encore ce matin un Trompette qui voulait me raconter la comédie.
IIIe LETTRE.
A LAURENT GANGANELLI
Venise, 26 mars 1725.
Ami , que ta lettre est venue à propos ! Elle me donne un peu de repos et de courage. J'espère encore dans mon salut, puisque tu me dis des paroles d'amitié.
Je ne t'ai pas écrit depuis deux mois. . , et pendant ce temps , combien de fautes ! Les péchés que j'ai faits sont si énormes que je n'ose pas m'en confesser.
Je crois que je ne l'oserai jamais , si tu
ne me promets pas que j'obtiendrai un jour l'absolution.
Il faut tout te dire.- J'ai été à la comédie. Imagine-toi que mon capitaine, s'étant aperçu que je ne suivais pas les autres quand ils se rendaient au théâtre , m'en a demandé la raison. Je l'ai dite: et je ne veux pas t'écrire ce qu'il m'a répondu. C'est un méchant : que Dieu lui pardonne , à lui ! Il a si bien fait qu'il m'a ordonné de choisir les arrêts, si je l'aimais mieux. J'ai resté bien des soirs à la caserne , et mon propre père , qui voyait que cela me faisait maigrir , m'a dit aussi qu'il fallait aller à cette comédie. On avait besoin de moi , disaitil ; je lui ai répondu avec respect qu'on se passerait bien d'un pauvre fifre ; mais il a persisté , ajoutant toujours que je m'amuserais, Je l'ai assuré vingt fois du
contraire; mais il a fallu céder, parce que c'est un commandement de Dieu , n'est-ce pas ? « Père et mère tu honoreras afin de vivre longuement. »
Ce ne serait rien si je n'avais fait qu'aller au théâtre, mais hélas ! je m'y suis amusé. La vérité m'oblige à dire que ces Messieurs. chantent et dansent trèsbien. Le premier jour , au milieu du ballet, je me mis à réfléchir qu'ils étaient tous damnés ; et j'ai pris la fuite. Je n'ai pas eu le cœur assez dur pour prendre plaisir à voir danser des damnés ; mais depuis je m'y suis accoutumé.
Le cœur s'endurcit très-vite. Je n'ai pas combattu assez long-temps contre le démon. Quelquefois même je me surprenais , le soir en rentrant, à répéter dans ma mémoire les phrases et les
chansons des comédiens, plutôt que les saintes paroles de l'angélus.
Enfin... (et je crois que je mourrais de honte si je te racontais ceci à toimême au lieu de te l'écrire ) le directeur de cette troupe d'excommuniés , qui est l'oncle de Tourna^ la camérière du sénateur , vint la chercher pour l'emmener le lendemain. Un de ses acteurs venait de disparaître pour accompagner une Comtesse en Allemagne 5 et obligé de fermer son théâtre , ce pauvre homme allait faire banqueroute et s'en aller. Tonina m'a tout raconté en pleurant , disant qu'elle était fâchée départir, parce qu'elle ne me verrait plus. Moi, je ne sais comment cela s'est fait, j'ai pensé à l'instant que je savais par cœur le rôle de ce comédien. J'ai cru que, puisqu'il jouait avec un masque, je
pourrais peut-être faire sa partie. Elle m'a serré la main ■, son oncle a dit qu'on n'avertirait personne dans la ville •, il m'a envoyé l'habit 5 et le lendemain , au lieu d'aller à l'orchestre, j'ai été sur le théâtre.
Heureusement que je faisais un poltron, car je tremblais de tous mes membres en entrant. J'ai contrefait la voix du camarade qui était parti : on ne m'a pas reconnu , et Tonina m'a embrassé.
Pendant cinq fois j'ai porté ce masque ; pendant cinq fois j'ai fait de mon corps cette profanation. Enfin, le directeur a eu le temps de faire venir un comédien de Vicence. J'étais malade, etj'allais devenir fou si on ne m'avait pas délivré. Mon père m'avait reconnu , ainsi que deux Cors de l'orchestre : mais ils ne pou-
vaient pas le croire , et ils n'ont rien dit. Mon père ne m'a pas grondé : je craignais bien d'être battu $ mais il est vrai qu'il était déjà malade , mon pauvre père , et il empire tous les jours. J'espère qu'il sauvera son corps et son ame ; moi je ne sauverai pas la mienne !
O î mon ami , tu ne peux te faire l'idée de mes tourmens-, je vois l'enfer sous mes pieds : je ne crois pas ma vie assez longue pour expier, dans la pénitence et dans le j eûne , le péché mortel que j'ai commis. J'ai résolu de quitter, si je peux, Venise, et d'aller dans la Calabre vivre de racines et de noisettes , comme le bienheureux saint François.
Adieu, mon seul refuge. Tu ne voudras peut-être pas me répondre , car je suis l'ivraie séparée du bon grain -, mais, si tu ne me prends pas en misé-
ricorde , je mourrai peut-être sans être porté en terre sainte. Aie pitié de moi !
P. S. Avant de fermer cette lettre , je crois qu'il faut que je te dise ( si tu avais la charité de prier pour mon ame ) que le rôle que j'ai joué était un rôle
d'ARLEQUIH.
XVe LETTRE.
A CARLO BERTINAZZL
Rimini, 18 mai 1725.
Vous n'êtes point damné , mon frère.
Que cette parole serve d'abord à vous consoler , et ensuite portez l'aveu de votre faute au tribunal de la pénitence.
Il s'est mêlé dans l'étrange impulsion que vous avez suivie un bon sentiment : il y est entré aussi , peut-être à votre insu , un coupable désir de plaire ; mais
vous n'êtes ni un méchant ni un criminel.
Ce n'est pas parce que les comédiens prennent des masques et des habits singuliers que l'Eglise, un peu rigoureuse, les a quelquefois séparés du troupeau des fidèles -, c'est sans doute à cause du scandale que leurs mœurs ont donné trop souvent. Vous n'avez emprunté jusqu'ici que leur vêtement ; vous n'êtes entré en partage que de leur art, vous ne savez imiter que leur talent ; et quoique ce talent futile soit quelquefois bien dangereux , vous êtes sorti de cette épreuve comme le jeune Daniel de l'abîme où il était descendu.
Quand la mort vous eût surpris sous le masque que vous avez porté , je ne pense pas que nous eussions désespéré de votre salut. Quelque artifice qui les
déguise , Dieu reconnaît les siens. Prenez courage!
Ne quittez ni votre père ni le régiment où vous servez ; n'essayez pas de réparer une faute par une plus grande.
Ce n'est pas le passé qu'il faut redouter, c'est l'avenir. J'ai peur que les succès que vous avez obtenus dans votre étourderie ne vous reviennent en mémoire quand le temps aura effacé les premières terreurs. Je tremble que vous ne regardiez un jour comme une vocation le hasard qui vous a jeté dans une faute. Gardez-vous d'un sentiment de vanité déplorable. Les applaudissemens des hommes ne sont pas toujours donnés au mérite j et celui que vous avez montré est d'une espèce à vous faire rougir ,
Cher ami... sens-tu quel effort je 2*
m'impose depuis le commencement de cette lettre , et combien il m'en coûte pour ne pas mêler ma vive amitié à ces reproches ? Mais tu connais la règle de cette maison : les élèves , une fois sortis, deviennent comme étrangers à ceux qui demeurent. La douce familiarité est proscrite; je disais toi, et il faut que j'écrive vous. Le père cellerier ne fera peut-être point partir m a lettre s'il prend le temps de la lire , ou si sa bonté ne fait pas exception à la discipline en faveur de la bienveillance qu'il a toujours eue pour Bertinazzi.
Eh bien ! je n'aurai pris que sur mon sommeil le temps de converser avec mon plus cher camarade. Ce papier passera dans tes mains, ou reviendra dans les miennes-, mais qu'il soit le confident de tous les regrets que me cause ton ab-
sence , le dépositaire du serment que je renouvelle de t'aimer toujours.
Carlin, ce mot de serment n'éveille-tilpas un remords dans ton cœur, s'il ne trouble pas le mien? Qu'avons-nous fait! l'amitié de deux chrétiens doit-elle emprunter des formes romanesques, une attestation peut-être sacrilège, ou digne au plus des idolâtres ? La voilà sous mes yeux , cette promesse écrite avec ton sang. Que j'ai prié de fois mon bienheureux patron d'intercéder pour la faute que je t'ai fait commettre! Et pourtant je crois que je ne me séparerais pas sans mourir de ce gage de dévouement, de ce pacte qui établit entre nous une égalité éternelle , une éternelle obligation d'être frères.
Écoute , tu seras un jour quelque grand seigneur, ou quelque riche mar-
chand. La république de Venise mène aux honneurs ceux qui la servent bien par les armes -, à la richesse ceux qui savent profiter de ses rapports avec tous les peuples. Moi , fils d'un pauvre laboureur , je végéterai éternellement derrière une charrue ou dans un cloître; mais je veux te rappeler encore les services que tu m'as rendus , pour qu'à toutes les époques de ta vie glorieuse, tu saches que je t'appartiens par la reconnaissance.
C'est aujourd'hui même le troisième anniversaire : le 18 mai. Nous nous étions fort écartés de nos camarades , qui se promenaient le long du rivage de la Marrechia. La chaleur excessive nous avait décidés à descendre jusqu'à la mer, et tandis que sur le sable frais tu étais occupé, je m'en souviens, à ouvrir quel-
ques fruits de mer% je m'avançai imprudemment à la nage jusqu'à ces courans où les flots salés et les ondes du fleuve se combattent , tournoient et se mêlent.
Nous avions parlé tout le jour des aventures d'Ulysse et des découvertes de Christophe Colomb. Je ne sais quel désir d'être un prince errant ou un grand navigateur préoccupait ma pensée. Il me semblait possible de gagner à la nage les rives d'Haïti, ou au moins les rochers de la fameuse Ithaque. Je perdis tout-à-coup la force , je jetai un cri , et quand je repris connaissance , trois quarts-d'heure après , c'est toi que je vis à mes côtés.
Je me retrouvai couché le long d'une
* Frutta di marc, sorte de coquillages. — Edit.
roche inclinée : j'avais la tête en bas , si tu t'en souviens ; car tu me tenais péniblement par les pieds , et tu allais m'étouffer, après m'avoir empêché de mourir , comme nous l'a très-bien démontré depuis le docteur Stroppa. Mais toi qui hasardais, sans le savoir, le prix de tant d'amitié, tu venais de livrer ta vie pour la mienne ; tu étais mon unique sauveur , tu pleurais de joie , tu me remerciais d'être vivant ! Je n'aurais jamais compris comment Carlin ( qui n'aime pas l'eau) s'était jeté dans cet abîme tournoyant , sans l'espoir même de m'y retrouver , si je n'avais senti d'avance combien je l'aimais.
C'est quand je vins à concevoir le chagrin de ma mère si j'eusse péri, que toute ma reconnaissance brûla de s'épancher. Alors je te proposai de nous
aimer jusqu'au tombeau 5 de nous secourir en toute occasion 5 de ne jamais laisser passer un temps convenu sans nous voir ou nous écrire , en quelque situation où nous fussions dans ce monde... et même dans l'autre, si Dieu le permettait.
Nous écrivîmes ces paroles. Le sang qui coulait encore de ma poitrine meurtrie par un rocher , le tien qui teignait ton bras déchiré sur les cailloux, servit à rendre ce pacte lisible sur deux pages blanches d'un livre.
Nous échangeâmes ces écrits •, et nous avons attesté encore le livre saint qui nous avait prêté ses pages.
Mon Dieu ! si ces sermens sont coupables, faites que moi seul j'en sois puni! Toi, Carlin, pense que notre fidélité à les tenir est peut-être l'unique
vertu qui puisse nous absoudre de les avoir faits.
A présent parlons de l'avenir : du tien , mon cher voyageur ; car que veuxtu qu'il advienne pour m'ouvrir une carrière et m'arracher à l'obscurité que je chéris? Je ne suis point persuadé, comme tu parais l'être , que ta vocation soit la vie monastique. Je n'estime pas que tu aies encore rencontré dans l'état militaire le lot qui te convient ici-bas , mais tu trouveras, je l'espère , une vie exempte de revers dans une profession où l'industrie et la probité auront besoin l'une de l'autre , et dans un mariage assorti. La finesse de ton esprit et la naïveté de ton ame me donnent bien quelques inquiétudes sur la durée de tes goûts, sur la prospérité croissante de la fortune ; mais qui ne porte en soi
les élémens qui peuvent détruire notre bonheur? Ce que tu crois sentir de goût pour la retraite , n'est que le premier sentiment de ton isolement dans le monde. Tu regrettes le couvent et tes affectueux condisciples , bientôt tu auras pitié de notre bonbeur. On se trompe sur ses propres idées : on veut toujours ce qui est perdu ou hors d'atteinte. Hélas ! si, moi-même, j'écoutais un aveugle instinct , je me croirais réservé aux périlleuses entreprises. Je tressaille à la vue d'un navire qui fuit à toutes voiles -, j'aime le bruit des instrumens guerriers. Hier du haut de la tour de Saint-Onuphre,je suivais dans la campagne la ligne mouvante des troupes qui partaient, et je sentais mon ame s'envoler vers Rome avec le drapeau qui ondoyait à travers les moissons et
les arbres, aux premiers rayons du soleil.
Tout ceci est l'inspiration de l'ange des ténèbres. J'ai pleuré ; je me suis repenti 5 et une nuit passée à genoux sur les marbres du choeur, m'a rendu le calme et l'humilité qui conviennent à un futur religieux.
On me propose à la fois de retourner dans la maison paternelle , et d'entrer au noviciat à Urbino. Je t'instruirai de ma résolution (si Dieu daigne m'en inspirer une ) aussitôt que mon sort sera décidé.
Ve LETTRE.
A LAURENT GANGANELLI
Bologne, 28 juin 1725.
Il y avait déjà deux mois que mon père était mort , et Tonîna m'écrivait des lettres charmantes. Je m'ennuyais beaucoup à faire l'exercice sur la place Saint-Marc. Un de mes camarades m'a proposé d'aller à Mestre , seulement pour quelques heures , manger à notre aise des broccolis. Je savais bien que je ne mangerais guère ; d'ailleurs je n'aime pas les broccolis : mais je mourais d'en-
vie de me promener sur la terre ferme, de revoir des prairies et des pommiers. Je croyais que le camarade avait une permission pour deux : il n'a tiré de sa poche qu'un certificat de l'hôpital d'où il sortait ; le commis a fait semblant de savoir lire , et nous avons débarqué à Mestre. A peine à terre , j'ai pris Venise , mon capitaine et tout le régiment en horreur. Je n'ai rien dit au camarade ; mais du moment que j'avais vu comment on pouvait tromper la consigne , mon parti a été pris. J'avais sur moi , comme de coutume , tous les sequins que mon père m'a laissés. J'ai été payer l'écot au milieu du dîner , et j'ai couru ensuite de toutes mes forces du côté de la Brenta. J'ai passé la rivière ; j'ai acheté , le soir même , dans le faubourg d'une petite ville , dont je n'ai
pas osé demander le nom , une espèce d'habit jaune, comme on m'a dit que les abbés en portent à Rome , et le lendemain , quand j'ai été seul dans la campagne , j'ai fait un grand trou dans le sable pour enterrer ma défroque de militaire. J'ai traversé alors beaucoup de pays avec mon déguisement : tantôt j'ai monté sur des mulets de retour, tantôt à côté d'un voiturin , le plus souvent j'ai fait route à pied , et enfin je suis arrivé à Bologne.
Je suis là depuis huit jours. Tonina , c'est-à-dire mademoiselle Antonia , est engagée pour chanter la partie des troisièmes Dames sur le théâtre. Elle m'a reçu d'abord avec étonnement ; mais à présent je suis content d'elle. Je lui ai fait voir mes sequins , et je lui ait dit que je l'épouserais. Elle rit toujours !
Elle m'a fait faire connaissance avec un prélat qui vient souvent chez elle 5 et , par fantaisie , elle me fait passer pour son parent. Enfin je sors, je rentre à volonté dans la maison, et je fais ce que je veux 5 quel changement !
Je t'écrirai dès que je serai marié, mon ami -, et ensuite, je te dirai mes projets de fortune. Je veux faire le négoce 5 je suis assez en fonds pour cela. Tu es trèsbon , toi , de te souvenir de tout ce qui nous est arrivé au collège. Je crois que je t'aime encore mieux depuis que j'ai perdu mon père.
La lettre qui suit ne donne pas la certitude que celle ci eût été reçue encore par Ganganelli, quoiqu'il y paraisse répondre. L'ordre des dates a servi, seul, à nous guider. — Edit.
VIe LETTRE.
S°-Angelo in Vado, ier juillet 1726.
Depuis un an je ne sais rien de ton sort, si ce n'est que tu as quitté Venise. Ton capitaine, à qui j'ai écrit à ce sujet , m'a répondu qu'il te ferait pendre partout où il te trouverait , parce que tu as abandonné le régiment sans sa permission. J'attendrai , pour m'expliquer sur cette démarche , que tu m'aies fait comprendre des sentimens que je ne conçois pas. Mais Paolo Dazzi t'a vu à Flo-
rence ; il se charge de te faire parvenir cette lettre chez un marchand de soie, où tu demeures, à ce qu'il assure. Je me livre à cette espérance , et je l'écris.
Depuis onze mois que je suis sorti de notre collège , j'habite avec ma famille le pauvre village de Santo-Angelp in Vado. Ma mère venait de mourir quand je suis rentré sous le toit où elle m'a donné naissance. Malgré l'amitié dénies deux sœurs , j'ai senti avec bien de l'amertume le triste sort des orphelins : notre maison, que j'ai trouvée petite au sortir de Rimini , m'a semblé déserte à cause de l'absence de ma mère. Je la cherche partout : je me la représente encore avec sa taille imposante , ses yeux spirituels et doux , la pâleur ordinaire de ses traits, et cette mobi-
lité d'humeur qui tenait déjà au mal qui nous l'a ravie jeune. Je la cherche surtout vers le soir dans le modeste enclos qui descend vers une petite rivière , et les écluses d'un moulin qui faisait la joie de mon enfance. C'est sa voix que je veux entendre dans les taillis prochains ; et quand la lueur de la lune perce à travers une charmille qu'elle avait particulièrement affectionnée, je crois que c'est sa robe que je vois. Je l'appelle alors , et je me surprends à pleurer.
S'il manquait quelque chose , vois-tu, à toutes nos sympathies de cœur, ce serait que tu fusses né aux mêmes lieux que moi. Quel plaisir j'aurais à te parler de cette nature qu'on appelle morte , tandis qu'elle nous parle si éloquemment !
Il y a des jours où je ne comprends pas
comment les arbres et le ciel de mon pays ne semblent pas à tout le monde le plus beau ciel et les plus beaux arbres.
Et cependant il faudra quitter tout cela ! Je n'ai ni le goût , ni peut-être la force , ni surtout la vertu qu'il faudrait avoir pour cultiver cette terre que j'aime. Je ne saurais continuer, comme mon père et mon aïeul, le dur et honorable métier de laboureur. Quand je vois mon beau-frère (je t'ai dit que Marie avait épousé un fermier des environs de Forli), quand je vois cet utile artisau descendre lui-même dans nos rizières si malsaines , prêter la main pour couper les herbes rares qui croissent entre les rives du Métauro et de la Foglia , j'ai pitié des songes qui m'occupent si vainement dans les campagnes que ses
■*7 sueurs fécondent. Durant les premiers mois de ma liberté , j'ai fait quelques courses autour de ce village 5 j'ai pénétré dans quelques-unes des cités voisines, et j'ai gravi plus d'une montagne, espérant découvrir le monde de ces hauteurs. C'est ainsi que j'ai traversé la courtoise cité de Ravenne , comme l'appellent nos vieux écrivains. J'ai prié au tombeau du Dante pour celui qui a assuré plus d'immortalité aux ruines du palais où Francesca a trouvé la mort, que les marbres fastueux d'Auguste et de Tibère n'en garantissent aux édifices que ces empereurs ont laissés sur ce même rivage. Les trônes périssent : les vers du poëte se rajeunissent par les ans.
Sur l'âpre roche qui domine nos plaines de la Romagne , j'ai vu San- Marino, asile de la vertu républicaine.
Il fut ouvert par un pauvre charpentier dalmate , et il m'a semblé que ce rocher dominait avec moins de supériorité les eaux de l'Eridan , et toutes ces vallées sanglantes , où les Guelphes ont mêlé tant d'ossemens à ceux de leurs ennemis , que l'esprit politique de ce gouvernement imperceptible n'est au-dessus des despotismes qui accablent le reste de l'Europe.
Ce petit coin de terre ne connaît ni les discordes , ni la guerre : là, il n'y a d'orage que lorsque le ciel s'obscurcit. Singulier aveuglement ! j'ai parcouru les écrits de tel philosophe qui , sous un habit de chambellan , raillait ces libres et agrestes hommes ! C'est ainsi que quelques défenseurs des droits primitifs s'arment contre une religion où l'égalité est enseignée. Pour nous, n'est-ce pas,
nous ne comprenons rien de plus philosophique que l'Evangile ? Nous sentons que si un Dieu pauvre et humilié n'était qu'une pensée humaine , elle serait encore la plus belle de toutes.
Ah! c'est ce sentiment d'égalité, qui ne peut être blessé impunément dans certaines âmes, qui me ramène et m'enchaîne au pied des autels où la puissance n'est pas comptée avant la vertu , la noblesse du coeur après les titres et les richesses. J'ai été bien puni, cet hiver , par l'accueil des grands et par la protection des sots , de ma condescendance à paraître dans certains palais de la ville» Il faut te dire qu'un vieillard, un docte et modeste descendant de cette famille des Malatestes qui a donné des Exargues à Ravenne , m'avait pris dans une amitié généreuse : il passe l'été
dans un château qu'on voit d'ici. J'ai osé lui demander quelques livres , il a pris du goût à des conversations où rien de ma pensée n'était déguisé ; et il s'est fait je ne sais quelle exagération de mon savoir, de mon mérite.
La saison des champs écoulée , il a voulu me présenter , comme une merveille, à des seigneurs qu'il jugeait utiles à ma fortune. L'humble rejeton des artisans de Santo-Angelo a d'abord excité quelque curiosité parmi les Eminences , les Excellences , les Seigneuries ; puis sont venues les offres dédaigneuses, et je ne sais quel étonnement sur les visages , à cause de ma présence au milieu de ce cercle privilégié. Je ne pense pas qu'il eût été impossible de rendre , avec quelque justice, un peu du mépris qu'Us faisaient de ma pauvreté à cer-
taines prétentions de leur part à cacher beaucoup d'ignorance. Seuls, les héritiers de quelques noms glorieux , de quelques familles consacrées dans l'histoire , marquaient un peu d'indulgence pour le plébéien fourvoyé ; mais , bon Dieu ! quelle arrogance avaient devant moi les douteuses origines et les récentes armoiries ! Est-ce que je n'ai pas rencontré là un Comte de fraîche date qui fut un peu le parent de ma mère , et qui me connaissait moi-même avant sa fortune ? J'ai eu pitié de son embarras, de celui de madame la Comtesse qui est fille d'un chanteur , et je me suis éloigné d'eux sans les compromettre.
Du reste , je pardonne à mon parent sa vanité ingrate , pourvu que , sous le sobriquet dont il se recouvre , il ne soit pas trop confus d'avoir été autrefois
baptisé sous le nom grossier, il est vrai, mais honorable de son père.
Ainsi, mon pauvre camarade, inhabile que je suis aux travaux de la campagne , repoussé par la société des villes, que me resterait-il pour abri , pour refuge et pour consolation, si ce n'était la vie religieuse ? Elle fut toujours ma vocation , et je m'y jette avec une profonde reconnaissance pour Dieu : il ouvre à mes infirmités le seul port où je puisse éviter ma perte. Que deviendraient ces âmes passionnées, ou ces cœurs timides qui manquent de confiance dans leurs destinées , ou ces pécheurs qui ont besoin de longs entretiens avec le Ciel , ou ces malheureux pour qui il n'est plus ici-bas d'affections , d'espoir et d'avenir , ou enfin les orphelins qui, comme moi , ne peuvent être utiles
à leurs frères qu'en renonçant à leur part d'un indigent patrimoine , si vous fermiez les cloîtres devant leurs pas \ si vous leur ôtiez l'unique ambition qui leur reste : celle de laisser , du moins après eux , un exemple d'humilité et de résignation ?
Je me suis donc résolu à entrer au noviciat à Urbino , dans cette ville même où mon immodestie vient d'être réprimée. Si je le puis, j'établirai promptement la seconde de mes soeurs, et je prendrai ensuite l'habit de saint François. Dieu veuille qu'on ne me juge pas trop indigne de porter cette robe qui enveloppa tant de martyrs au glorieux siège de Saint-Jean-d'Acre!
VIIe LETTRE.
A LAURENT GANGANELLI
Florence, 4 janvier 1727.
Oui, mon cher Laurent, je suis à Florence. C'est là que j'ai reçu ta lettre ; et elle m'a trouvé dans de meilleurs sentimens que ceux que j'avais eus depuis long-temps. J'ai vécu comme un mondain pendant les dix-huit mois qui viennent de s'écouler. Mais je suis calme à présent, et je vais te conter ce que j'ai fait.
Je m'étais d'abord aperçu de quel-
que chose relativement à mademoiselle Tonma -, quand j'ai voulu lui demander des explications, elle m'a dit : « Je te les donnerai quand tu m'aimeras assez pour me croire. »
Elle a ajouté le lendemain que j'étais un jaloux, et qu'il fallait m'en aller. Moi qui n'osais pas lui baiser la main, quoiqu'elle prît quelquefois des familiarités avec moi, je n'ai pas voulu la compromettre, et j'ai loué un logement, comme le prélat me le conseillait lui-même.
Alors elle n'était jamais chez elle.
Quand je la rencontrais, que je lui parlais de notre mariage , elle disait que je manquais d'usage du monde. J'ai été, pour me former, dans toutes sortes de sociétés, et particulièrement dans un casino que je me rappellerai toujours, C'était un soir que j'étais bien malheu-
reux •, il y avait une semaine au moins que je ne l'avais vue : je m'étais mis à penser que c'était peut-être parce que je n'étais pas assez riche qu'elle me dédaignait, et je me disais qu'en effet il n'y avait rien de trop beau pour elle au monde, et qu'elle avait bien raison de vouloir un beau palais et un beau carrosse. J'ai toujours été heureux au jeu, et je me résolus à doubler mon bien.
J'entre donc dans le casino : tout le monde me regarde; il paraît que j'inspire de la confiance. On me propose de tenir les cartes : moi, qui étais pressé de m'enrichir, j'accepte; et l'un de ces Messieurs me demande tout de suite à l'oreille comment se porte Strozzi. Je connais un Strozzi : c'était un officier de notre régiment. Je réponds tout-haut : « Très-bien! » et pourtant la
question m'avait fait rougir. Le Monsieur me fait un signe pour me remettre } je me remets , et me voilà tenant la banque du pharaon, soutenu par trois étrangers , dont un Anglais qui étalait des monceaux d'or sur la table. Je ne pouvais reculer : je mets les deux cents sequins qui composaient alors ma fortune, et nous jouons contre tous les autres. J'ai perdu tout en une heure, Les étrangers, ruinés comme moi, m'accablaient d'injures , et je me mis à réfléchir, peut-être même un peu à pleurer dans un coin. Une dame, qui paraissait de la maison , s'approcha alors de moi pour me faire tout bas son compliment.' Je ne comprenais pas !
Beaucoup de gens se retiraient, et j'allais faire de même , quand j'entendis fermer la porte , et ensuite un grand
éclat de rire poussé par ceux qui restaient : c'était la dame dont je t'ai parlé, vm abbé de cour, dont les doigts , chargés de brillans , éblouissaient en maniant les cartes \ un jeune homme encore mineur , de la figure la plus mélancolique du monde -, un trésorier de l'armée pontificale , dont la mine était imposante , les moustaches noires , la tenue grave et sévère $ et enfin une espèce de gentilhomme de campagne qui avait des mains si grosses et si maladroites , qu'il paraissait ne pas savoir tenir son jeu.
On m'appela à la table pour compter.
Compter quoi ? j'avais tout perdu. Néanmoins, je m'approchai presque machinalement , et on me remit d'abord mes deux cents sequins dans une des bourses que l'Anglais avait laissées vides.
« Nous ferons , me dit la dame , notre compliment à Strozzi : puisqu'il ne pouvait venir lui-même , il a choisi un excellent compère. On ne joue pas mieux son rôle. — Avait-il l'air innocent! dit le jeune homme. — Comme il a perdu avec adresse ! dit le campagnard. — Il jouait un peu trop stupidement , ajouta le militaire, il pouvait nous compromettre; mais laissons cela , et allons souper. — ■ Messieurs , Messieurs , dit le saint personnage d'une voix de soprano , il faut d'abord finir nos comptes : il me revient quinze cents ducats pour ma part ; trouvez bon que je les prenne, et agréez mes excuses pour le souper. — Comment, comment, l'abbé? — Oui, oui, vous êtes des mécréans, vous autres 5 et vous ne vous souviendrez peut-être pas que c'est aujourd'hui vendredi 5 mais je
me soucie peu de rompre mon jeûne et de risquer mon arae pour vous., »
Il commença là-dessus un sermon : on l'interrompit presqu'aussitôt, et alors il fit ses dispositions pour sortir. Je l'imitai sur-le-champ , et quand on me vit suivre l'abbé , les éclats de rire recommencèrent. « Bravo ! bravo ! il sourient son personnage jusqu'au bout. — L'ami , emportez donc ce qui vous revient. — Ne voyez-vous pas , dit la comtesse , qu'il a ordre de laisser à notre banque la part du profit de Strozzi ? » Et on nous accompagna avec des lumières , et on nous souhaita le bonsoir jusque dans la rue. J'avoue que si je n'avais pas été tenté un seul moment de prendre ce qui n'était pas à moi, j'avais hâte de gagner le large avec mon bien. <pJe quittai brusquement mon compagnon
au détour d'une rue, et, rentré chez moi , je me disais , en comptant mon pauvre argent retrouvé : Oh ! les honnêtes gens, si ce ne sont pas des voleurs ! Le lendemain, je reçus à mon hôtellerie un billet de mademoiselle Tonina ; elle avait changé de ton. On allait donner une représentation à son bénéfice , et faute d'un certain personnage de Bâcha, elle craignait de manquer cette soirée. Il n'est sorte de flatteries qu'elle ne m'ait faites pour me déterminer à lui rendre encore ce service > moi , j'ai traîné en longueur toutes les répétitions, comme aurait pu faire un ténor de Naples ou de Milan ; je menaçais toujours de m'en aller; mais Tonina s'y est pris enfin si bien et si agréablement , que si j'avais eu quelque chose à lui refuser ensuite , je n'aurais été qu'un ingrat.
Le jour venu, et pendant que j'étais sur la scène, où Lélio me chantait au nez une cavatinc pour que je lui rendisse l'esclave qu'il adorait , je regardais innocemment dans les loges et dans l'orchestre. A quatre pas de la contrebasse , qu'est-ce que j'aperçois ? mon capitaine : mon propre capitaine vénitien ! Il m'avait reconnu presque en même temps, car je l'entendais qui disait à son voisin : « Vous voyez bien ce mauvais Baclia , eh bien ! c'est un fan tassin de ma compagnie. » Il parla plus bas , parce que le parterre se fâchait de ses observations*, mais je distinguai encore les mots de coquin , de déserteur et de potence. Je disparus avant la fin de mon rôle , et ne couchai point chez moi. Je me demandai toute la nuit comment ce capitaine se trouvait à Bolo-
gne, et pourquoi il montrait tant d'ôbsdnationà me posséder. Si, comme toi, j'étais grand, beau et fier, je comprendrais qu'il put me regretter } mais frêle comme je le suis , et marchant assez mal , que diable prétend faire de moi le capitaine Malamocco ?
J'envoyai vers Tonina, On revint me dire qu'elle était partie. Partie ! grand Dieu ! Le tonnerre m'eût frappé moins que cette nouvelle. Je ne connais plus de dangers", je veux la revoir, c'était ma fiancée. Je me rends à son logement ] son logement est vide. Je monte dans le mien ; elle y était venue en mon ab= sence , et , à la place des sequins que j'enfermais dans un tiroir , je trouvai an billet de sa main. Elle m'écrivait qu'elle était forcée de m'emprunter cette somme pour un temps 5 que ses
créanciers la tourmentaient ; qu'elle me quittait au désespoir, et que ses larmes l'empêchant de continuer, elle me ferait savoir plus tard où elle allait.
Je me sauvai vite à mon tour ; mais je mentirais si je disais que je fus bien malheureux après les premiers jours passés. Je cheminais vers Florence, pensant à mes aventures et au plaisir de voir de nouveaux pays. L'idée d'avoir échappé au capitaine et peut-être aussi le souvenir des bontés passées de mademoiselle Antonia me fournissaientencore des pensées couleur de rose. Et puis, j'avais sans doute le pressentimentqueje rencontrerais ici le terme de mes infortunes.
J'y ai commencé la carrière à laquelle je suis destiné. Me voilà placé en qualité de commis, à la recommandation
de Paolo ou plutôt de sou père , chez un honnête marchand qui fait le commerce des soieries , des chapeaux de paille , des albâtres et de l'alkermès. Il a pris confiance en moi ; les soins dont il me charge depuis le lever du jour jusqu'à X Ave-Maria écartent de moi les mauvaises pensées , et j'espère que je pourrai trouver avant peu un meilleur parti que celui de mademoiselle Antonia. Je ne manquerai point de t'en faire part.
VIIIe LETTRE.
A CARLO BERTINAZZI
Ascoli, 2 février 1727.
J'échappe à une maladie bien longue et bien cruelle. On m'a fait quitter Urbin pour Ascoli , afin , disait-on , que je profitasse des leçons de philosophie de cette école célèbre \ mais je soupçonne que la bonté de mes supérieurs voulait surtout me procurer l'air des montagnes et la salubre température de ce pays qu'arrose le Tronto. Ici, le P. Conti m'a d'abord repoussé avec douceur de ses
leçons : il y allait de ma vie , répétaitil , si je continuais à me livrer au travail ; et il est vrai que l'étude du grec, et particulièrement des langues orientales , avait tellement charmé et absorbé mon esprit , que j'ai excité peutêtre par des veilles la malignité des fièvres qui me dévoraient. Hélas! je suis si peu de chose par moi-même, qu'il pourrait m'être permis d'essayer à~ acquérir un peu de savoir , sans être taxé de présomption !
Combien j'ai pensé à toi, Charles, dans les longues nuits de mes souffrances! Je t'ai peut-être excusé... mais je crains que ce ne soit durant les heures de mon délire. Ne parlons plus du passé 5 que l'esprit du repentir te visite !
Ma plus grande peine eût été de mourir sans avoir vu Rome. Je ne sau-
rais te dire quelles visions me poursuivaient, et quels fantômes assiégeaient opiniâtrement mon cerveau malade. A peine arrivé à la convalescence , j'ai désiré que le temps de mon noviciat fût abrégé , et je voulais faire profession sur-le-cliamp. Mais , au Heu d'accueillir cette demande , peut-être orgueilleuse , on a prorogé le temps de mes épreuves. Je vois trop qu'on me juge peu propre à entrer en religion et à honorer l'état monastique. Le P. Joseph Donati , l'un de nos docteurs , n'a pas voulu passer à Recanati, à Fanno, àPesaro sansm'emmener avec lui : il assure que je l'ai aidé en son professorat , et il me laissait quelquefois faire la leçon de Théologie ou d'Histoire. Ces leçons où les devoirs religieux et les saintetés de l'Eglise sont constamment ramenés,. invoqués et
développés, ouvrent carrière aux élans de mon imagination souvent ardente.
L'amour de Dieu, affection profonde qui brûle de s'épancher , pénètre mon coeur de mollesse et d'attendrissement.
Je ne sais plus enseigner , je ne fais que sentir; je ne discute plus, je prie. Je prie à haute voix , mes yeux s'inondent de larmes ; et , à force de mélancolie et d'amour, le médiocre sermon que je prêche devient éloquent. Du moins ils le disent ; et toi-même tu joins quelquefois à tes lettres des louanges qui me font rougir. Je suis si attiré vers les solennités du culte , que j'ai voulu pénétrer dans la connaissance de ces harmonies qui soutiennent , ou qui interrompent si majestueusement les chants du prêtre. Mes mains inhabiles s'égarent quelquefois sur les orgues : la
musique occupe exclusivement mes sens, ou elle me ravit à l'existence humaine. Par elle je suis tantôt un corps privé d'ame , et plus souvent une ame sans corps. Il y a peu de jours que j'ai voulu accompagner une messe des morts $ mais les forces m'ont manqué, je me suis évanoui dans une extase, au moment où il me semblait que je comprenais l'enthousiasme de David, et les ravissemens de sainte Cécile. J'ai entendu les harpes du Ciel, et je leur répondais.
Du reste , quand je redescends sur cette terre , mon cher condisciple , ma condition est bien misérable, et ma fortune bien près de l'indigence. Au milieu de la liberté qui m'est donnée, j'oublie trop souvent les heures du couvent, et jusqu'aux besoins du réfectoire. Alors, quand je ne puis plus supporter le
jeune , et que je me souviens qu'un peu de pain me serait nécessaire, j'en achète furtivement , si je me trouve encore possesseur de quelques deniers. Mais je n'en puis réserver toujours , car il y a bien des pauvres dans les Etats du Fape ! Hier, je m'étais retiré voluptueusement avec un morceau de ce pain noir et un livre dans un de ces jardins de moines, où je ne trouve ordinairement que moi-même, et quelque jardinier avec qui je converse familièrement. Je relisais les lettres de saint Basile , en savourant un repas qu'eût peut-être dédaigné un obscur serviteur, quand un capucin , frère George de Viterbe , pauvre mendiant qui recherchait quelquefois ma société et qui part pour regagner son pays, est venu se jeter âmes pieds, et me demander ma bénédiction.
« C'est à raison , disait-il , de ce que vous serez un jour que je vous supplie de me bénir : car vous deviendrez chef de l'Eglise } et , après avoir régné autant de temps que Sixte-Quint , vous mourrez d'un mort violente , et n'ouvrirez point la porte sainte. »
J'ai souri. Ce n'était pas la première fois que j'avais remarqué que le révérend Père avait l'esprit faible , un peu aliéné , un peu superstitieux. J'ai rompu la moitié de mon pain qu'il a cordialement acceptée , et il est parti. Je l'ai suivi long-temps des yeux avec attention : il avait enfermé tranquillement dans son sac ce morceau de, pain que je lui avais offert : je ne me repentais pas d'un mouvement de charité, mais je ne pouvais m'empêcher de sentir qu'il était
moins pressé que moi apparemment de profiter d'un si faible secours.
On me parle d'aller à Rome étudier sous le P. Lucci. — Ma jeune sœur ne veut point se marier. — Je serai heureux quand je pourrai croire que tu vas l'être.
IXe LETTRE.
A LAURENT GANGANELLI
Florence, 7 juillet 1728.
Je ne me marie point. Je ne suis occupé que de mon négoce et de faire mon salut. Je vais par les campagnes , achetant des cocons et de la paille de riz. La confiance de mon patron en moi s'augmente de jour en jour 5 il a promis de m'associer dans deux ans à ses entreprises.
On ne prend garde qu'aux riches , dans cette ville de Florence. Je ne vais
pas à la promenade des Caséines, n'ayant point de carrosse ; à Boboli , les commis marchands sont peu remarqués.
Mon plaisir est de suivre, dans leurs exercices de piété , une confrérie de pénitens , à laquelle on a bien voulu m'admettre : nous faisons des processions jusqu'à Fiesolé * !
Quand je suis seul en voyage , et que sur ma route , près d'un village , au carrefour d'un bois , je rencontre une chapelle , une croix , une madone , j'y dépose un bouquet , ou bien une prière pour toi : je demande tout ce que tu. désires.
Je vois que tu ne resteras pas longtemps à Ascoli , et j'espère que la Providence nous rapprochera un jour l'un de l'autre.
* Trois milles de Florence.
Je m'ennuie quelquefois considérablement. Je n'ai plus d'événemens à te raconter. Ma plus grande joie est de recevoir une marque de ton souvenir.
Je viens d'apprendre , en finissant , que tu étais déjà à Rome ; mais je ne le croirai point avant que Paolo Dazzi ne m'ait montré ta lettre.
Xe LETTRE.
A CARLO BERTINAZZL
Rome, 9 septembre 1729.
Enfin je m'accoutume un peu à l'idée d'habiter Rome. Je me calme sous cette pensée-, je m'acclimate, je crois, sur ce sol formé par tant d'illustres cendres, et qui est comme la terre promise de l'imagination. Dans les premiers jours , dans les premiers mois de mon arrivée ici , j'étais troublé par la solennité de mon existence sur ce point du globe. Je me réveillais pour me dire : Tu es à Rome !
Inconnu à tout le monde dans cette grande ville , j'erre au hasard. Je crains de demander, sur les monumens qui m'environnent , des renseignemens qui contrarieraient peut-être mes impressions , ou dont les détails vulgaires profaneraient mon enthousiasme. Je me crois sûr d'en avoir reconnu quelques-uns au seul aspect de leurs ruines. Quand personne ne peut me voir, je découvre mon front par respect devant ces murailles antiques. Je passe au pied de ces contemporains d'une si grande gloire , en silence , et avec une profonde humilité.
Je suis arrivé à Rome à pied. Je venais de faire ainsi une longue route par les chemins les moins fréquentés de l'Italie. Que n'ai-je pu passer à Florence ! Je voudrais te peindre quelles
jouissances variées m'ont donné ces longues journées de fatigue , de solitude et de liberté. Souvent, comme le fondateur de l'ordre où je veux entrer, je n'ai eu, pour soutenir ma vie , que la charité des citadins , ou l'hospitalité des campagnes ; mais j'étais peu en peine de l'avenir. Pour me consoler de l'accueil que les esprits forts faisaient quelquefois à un pauvre moine, j'observais cette nature qui s'embellit à mesure que le voyageur approche des contrées duMidi.
D'abord le pays des sapins et de ces nuages gris que les Alpes attirent vers leurs sommets; puis des forêts de chênes 5 puis des champs couverts de mûriers •, puis des coteaux qui blanchissent ou qui verdoient, selon que les vents agitent les rameaux de l'olivier ; enfin l'oranger, les myrthes sauvages ,
le câprier qui fleurit bleu sur les vieux murs et mêle ses couleurs à cet azur si foncé qui semble ajouter à la profondeur d'un ciel d'Italie.
Oublié du monde , j'errais sur ces versans de l'Apennin dont la couleur est fauve, et qui rappelle les ardeurs d'un soleil qui fait sitôt mûrir la vigne sur les branches de l'érable. Si d'un côté j'apercevais les flots de Venise $ de l'autre la Méditerranée couverte de voiles blanches , ses mille petits ports , ses cités en amphithéâtre , et les îles de la Gorgonne et de la Capraïa ; si , perdu vers le soir sur les pics de Carrare ou de Monte-Sacro, je ne trouvais de sentier pour redescendre que le lit d'un torrent ou d'un glacier -, si , poussé par les vents de mer, un grand nuage venait se coucher
à mes pieds sur le flanc de la montagne comme un oiseau de proie, j'étais ravi ! Je me croyais tour à tour dans cette Contrée où le prophète conduisait Israël , ou dans les nobles solitudes de la première création.
J'ai vu Pérouse 5 j'ai vu l'éloquent désert où s'élèvent les remparts d'Assise. J'étais préparé à la grandeur et à la sainteté de Rome : mais que la campagne qui l'entoure a étonné mes regards et serré mon coeur ! La stérilité , la fièvre et la mort , voilà ce qu'il faut , pour ainsi dire , traverser avant de s'agenouiller sur les marbres et les porphires de Saint-Pierre. Rome estelle donc sur la terre ce qu'est au ciel le refuge des élus , où l'on ne parvient qu'après des épreuves et des peines ?
Ou plutôt ne serait-elle point punie ,
dans son éclat, d'avoir abandonné le travail et la simplicité des apôtres ?
Ecartez-vous un peu , enfans , pauvres enfans ! qui , si pâles et si débiles , essayez de jouer sur les bords de ce précipice. C'est peut-être là que coule le Tibre ? Ce mendiant , que me veut-il ? Il veut m'indiquer une autre profondeur , où l'on reconnaît , à vingt pieds sous le sol moderne , le sol foulé par les Romains du temps de Virgile.
Ainsi les dépouilles des générations , et les monumens renversés , et la constante incurie des riches ont laissé la ville éternelle s'ensevelir elle-même insensiblement ! Ces chèvres montent à présent sans peine sur les frontons d'un temple, et ces grands troupeaux de bœufs que conduit un seul pâtre du haut de son cheval , et armé d'une
lance , ils vont se désaltérer sous le pont Milvius. Voilà Rome !
Tout était silencieux et solitaire dans les premiers jours de mon arrivée 5 tout est bientôt devenu tumultueux et splendide 5 car le cardinal Lambertini, qui s'est imposé le nom de Benoît XIV, venait d'être élu par le sacré collège. Que d'étrangers sur les places , le long des rues , aux fenêtres des palais , jusque sur les toîts inclinés des plus pauvres habitations î D'où sortaient-ils, tous ces montagnards faisant retentir l'air de leurs cornemuses devant les chapelles de toutes les Madones ? Où donc avait-on pu cueillir, pour en charger les routes , tant d'herbes odoriférantes et de rameaux fleuris ? Durant trois jours , les chants , les actions de grâce , les cloches et les ca-
nons du fort Saint- Ange ont étonné mes oreilles un peu craintives -, durant trois nuits, mes yeux ont vu, sans pouvoir se fermer, les cierges, les girandoles , les flammes jaillissantes du haut de la coupole de Saint-Pierre.
Ces honneurs doivent être bien fatigans , bien dispendieux , bien ennuyeux, même pour le Pape. Pauvre bon vieillard ! je le plaignais de tout mon coeur. A la première cérémonie , j'avais pénétré jusque dans l'église, et, par curiosité, je cherchais à m'élever un peu sur l'épaisseur d'une des frises qui entourent les piliers du chœur ; mais , au lieu de m'avertir charitablement que cette action était irrévérencieuse, un sbire est venu me donner un assez rude coup de hallebarde 5 je me suis repenti de ma ferveur , et pro-
mis de ne plus revenir aux lieux où je ne suis point à ma place.
Je sors rarement du couvent des Saints-Apôtres. C'est là que j'ambitionne d'obtenir une cellule , et j'ai encore peu de connaissances dans cette capitale du monde chrétien. J'ai fait cependant une rencontre singulière. Je ne sais pourquoi j'avais résolu de ne t'en point parler : j'éprouve une sorte d'embarras à te raconter les détails qui s'y rapportent. Il me semble pourtant que je n'ai rien fait que ma conscience me puisse reprocher. Tu en jugeras.
Il y a six mois environ (j'arrivais à peine à Rome ) que je reçus un soir un billet porté par un domestique étranger. On m'écrivait, en anglais, que je pouvais rendre un service à une ame pécheresse , et servir utilement la reli-
gion catholique. Je me rendis , sans trop de confiance en mon zèle et surtout en mon instruction, au lieu qu'on m'indiquait. C'était la villa Pamphili.
Une dame d'un âge déjà avancé vint à ma rencontre , m'emmena dans un oratoire , et m'exposa à peu près ce que voici : d'abord qu'on lui avait dit beaucoup de bien de ma piété, et vanté mon érudition. Je savais plusieurs langues , la sienne entre autres , et elle avait assisté à quelques conférences religieuses où j'avais parlé, disait-elle, avec supériorité -, enfin elle avait pris confiance en toute ma personne , et m'avait choisi pour un grand œuvre.
Elle ajouta toutefois qu'elle m'avait cru, de loin, moins jeune que je ne Tétais. Elle parut me considérer avec quelque surprise ; elle m'avoua qu'elle
avait supposé l'habit du professorat, le vêtement d'un ordre consacré. Je voulus me retirer , comme indigne d'entrer dans sa confidence , mais elle me retint. La démarche était faite ; je ne pouvais refuser de commencer une conversion que les mains d'un prêtre confirmeraient ensuite.
« Je suis catholique , ajouta cette dame, mais j'ai le malheur de voir sous mes yeux un être chéri qui a vécu et qui va peut-être mourir dans des liens hérétiques. Sauvez une pauvre jeune fille. »
Une jeune fille passa en ce moment devant nos yeux. Elle traversait , à quelque distance , le parterre qui orne le côté oriental du palais Pamphili , et je ne saurais dire quelle singulière opposition , et quel étrange démenti sa
seule présence éleva contre ces menaces de l'enfer dont on la disait poursuivie. Elle était belle et pensive. Sa promenade et les teintes du soleil couchant donnaient à ses joues une couleur de santé que depuis j'y ai rarement vu reparaître. Il me sembla que dans ce beau jardin elle rappelait , mieux que toutes choses, les images de pureté dont Eve avait été environnée aux premiers jours du monde.
A mon aspect , elle s'éloigna. La respectable dame crut devoir m'adresser des excuses sur cette démarche dont je n'étais point offensé . Elle m'expliqua tout ce que je devais savoir, peut-être même ce que je pouvais ignorer dans l'espèce d'entreprise que j'allais commencer. Je revins deux jours après , et ce fut miss Jenny qui me reçut elle-
même , et seule , dans un des vastes salons d'été , où je vis qu'elle s'occupait à peindre des fleurs.
— Seigneur-moine , me dit-elle , la dame qui vous envoie ici pour me convertir est, après mon père, la personne que j'aime le mieux sur la terre. J'obéis à une sollicitude dont je suis fort touchée : je me résigne à entendre vos discours 5 mais vous ne réussirez point à changer des idées que je respecte depuis mon enfance.
— J'avais cru, Madame, lui dis-je, que vous désiriez vous-même éclaircir les ténèbres de votre croyance. — C'est un pieux mensonge qu'on vous a fait , répliqua-t-elle. Mon père est à Naples , et on profite de son absence pour tenter sur mon esprit malade de fatigantes épreuves qui ne me changeront pas.
Je voulus m'expliquer à mon tour, elle poursuivit : — Sachez la vérité tout entière. Mon père avait épousé une Italienne : nous la perdîmes que j'étais bien jeune -, et elle m'a laissée en ce monde avec le germe d'une maladie qu'on croyait calmer en me conduisant dans les climats du Midi. J'ai été élevée dans la religion protestante ; mais mon père , alarmé du dépérissement de mes forces depuis deux années, a fait venir auprès de moi , du fond de l'Irlande , une de ses parentes , qui est catholique. Je pense qu'il est entré beaucoup d'espérance de me faire abjurer ce qu'elle appelle mes erreurs , dans les conseils que cette parente a donnés à mon père de me conduire à Rome.
Mon père n'a pas jugé que je fusse assez forte pour l'accompagner à Na-
pies , où ses affaires l'ont appelé depuis quinze jours ; et ma bonne et chère tante, qui m'aime comme son enfant, qui donnerait pour moi sa vie en ce monde , et peut-être une partie de ses espérances dans l'autre , profite de notre isolement et de ma condescendance , afin de me faire tourmenter et d'inquiéter ma conscience. Voilà ce que vous avez à faire.
— A Dieu ne plaise, répliquai-je aussitôt, que je me charge d'un tel emploi. Je n'étais déjà que trop indigne de vous enseigner la vérité , je me " retirerai dès que vous l'ordonnerez. Je sais que quelques zélateurs du catholicisme pensent que c'est faire une action méritoire, que d'obséder lesdissidens, de violenter les consciences, de dérober pour ainsi dire des âmes afin de les jeter dans le
giron de notre Église -, mais je n'imiterai point cet exemple. Peut-être serait-il digne , Madame , de votre bonne foi , de votre intelligence religieuse , de votre éducation cultivée , d'entendre les objections qu'on élève contre la parole des ministres anglicans •, mais du moment que la grâce ne vous a pas encore parlé, mon devoir se borne à respecter ce qu'il y a de vrai dans le reste de christianisme que vous professez ; à vous conseiller la méditation et à prier pour vous.
— Je vous trouve plus indulgent que je ne l'espérais , dit la jeune Anglaise : demeurez; je vous le demande, car sur votre refus et à votre départ, ma tante voudrait peut-être me confier à quelque directeur bien inflexible. Pour ne point la tromper dans l'espérance
quelle a placée en vous , pour respecter à mon tour et votre croyance et votre caractère, je vous promets de vous écouter. J'essaierai de vous répondre \ et je m'engage à vous montrer toujours, dans sa sincérité, ma persuasion ou ma résistance.
Pendant plusieurs mois, je suis venu assidûment à la villa. J'ai perdu les efforts de ma vaine éloquence. La jeune hérétique n'a point été touchée ] et cependant sa parente, le plus souvent admise en tiers dans nos entretiens , joignait l'autorité de ses prières , même quelquefois de ses larmes à mes exhortations.
Miss Jenny semblait, toutefois, se complaire en de si stériles et de si opiniâtres controverses. Il semblait que la mondaine satisfaction de perfectionner
son langage italien , l'orgueil peut-être de m'apprendre mieux celui qu'on parle en Angleterre , et le passe-temps de se promener en carrosse avec un pauvre Cicérone comme moi , toujours prêt à expliquer Rome et ses environs ; et l'attrait de vanter son pays à un étranger ; et la joie innocente qu'elle aurait , disait-elle , d'y conduire un des habitans du pays de sa mère \ il semblait , dis-je , que tous ces rapports et tous ces contrastes composassent entre nous trois une espèce de sympathie. Mais, Charles, je la calomnie peut-être par les frivoles sentimens que je lui attribue , et je me hâte de lui en demander excuse par la pensée.
J'oubliais de te dire que le temps de mes épreuves est fini : demain je prononcerai mes vœux. Quelques person-
nés qui prennent ici intérêt à moi, voulaient , non pas s'opposer à mon dessein d'embrasser l'état ecclésiastique , mais me faire renoncer au projet que j'ai formé d'être un religieux. Mon parti est irrévocable. Si c'est la piété qui fait parler ces personnes , elles conviendront bien que cette vertu brille éminemment chez les disciples de Saint- François \ et si c'était l'ambition , où pourrait-elle être mieux placée que dans un ordre qui a fait la fortune de Sixte IV et de Sixte-Quint ? Mais je choisis bien mal le moment de t'annoncer cette nouvelle^ si c'est pour toi une nouvelle), à la fin de cette lettre toute remplie de puérils détails : j'aurais du ne m'occuper ici que de cette seule et imposante idée. Tout le jour je n'ai su agir que hors de propos , car cette même confi-
dence , que j'entrais demain au couvent des Saints- Apôtres , je l'ai faite à miss Jenny et à sa parente; et j'ai si mal pris mon temps , au milieu des souffrances qu'elle endure , qu'elle s'est évanouie quelques instans après.
Adieu. J'ai choisi le nom de François en revêtant la robe de l'anachorète } mais aussi j'ai voulu garder celui de Laurent , parce que ma mère et toi vous m'avez appelé de ce nom durant les jours de ma vie terrestre.
XIc LETTRE.
A CARLO BERTINAZZI
Rome, 16 novembre 1729»
Eh bien ! je suis au port et je soupire. Il me semble que les trésors que j'ai obtenus ne contentent plus l'inquiétude de mon esprit. Mon ambition satisfaite, je m'étonne d'avoir si peu désiré. Oh ! que l'esprit de l'homme est instable , et que Dieu le punit souvent avec rigueur en accomplissant les vœux qu'il avait formés ! On raconte que le sage Ulysse poursuivit long - temps à travers les
écueils des mers son pauvre royaume d'Ithaque. Dans ses rêves , dans ses désirs , il se le représentait toujours couvert de fleurs et de moissons -, il y descendit enfin , et poussa un soupir de tristesse à la vue des roches noires et des stériles rivages qui l'environnaient de toutes parts.
Je me demande quelquefois ce que nous faisons sur la terre. Serait-il possible que Dieu nous eût placés ici pour remplir une si immobile destinée ? Même les plus laborieux parmi les hommes ne vivent en tous lieux que pour s'occuper de vivre ; ils n'ont qu'une seule idée : la vie. Elle nous a été donnée un jour, et on l'achète le reste du temps qu'on en jouit. J'avais espéré qu'il était de la condition de l'homme d'exercer son entendement et toutes les fecultés qu'il
a reçues. Est-ce que ce petit manège d'affaires , d'intérêts ou d'ambitions ne s'arrêtera pas tout court un matin , et à peu près comme un de ces paysages mécaniques dont on aurait cessé de monter les ressorts?
Dieu sait bien que ce ne sont point les pompes et les richesses du monde que j'envie : il sait que j'ignore moimême ce qui peut manquer à une existence qui lui est consacrée ; mais je surprends quelquefois et avec terreur ma pensée hors des attributions de mon état. J'erre dans les souvenirs du temps qui n'est plus , et je crois le sacrifice que j'ai fait peu méritoire, puisque je n'ai pas même connu le prix des biens que j'ai sacrifiés. Quand je suis à charge à moi-même , je me dis : Telle est la dépendance où nous sommes d'un corps.
9° qui n'est pas toujours en un parfait équilibre. Dieu veut nous faire sentir que cette vie n'est pas notre félicité , et que nous serons toujours mal jusqu'à ce que nous la quittions.
Je n'ignore point que le travail peut aider à supporter le poids de l'existence ; j'ai éprouvé autrefois que lorsque mes journées s'écoulaient sans avoir eu de communication qu'avec moi-même et mes livres, ma condition était au-dessus de toutes les joies, de toutes les fortunes des enfans du siècle; mais il n'en est plus ainsi. Si je prends un livre , mon esprit ne perçoit rien. Je demeure dans un état qui tient de la vie végétative , jusqu'à ce que les signes tracés s'enflamment ou s'agitent pour former à mes yeux des combinaisons bizarres et un sens inattendu \ je suis distrait ou
préoccupé jusqu'en présence de nos supérieurs : ils sont peut-être scandalisés de ce recueillement sans objet , et je n'ose avouer qu'il y a bien long-temps que je n'ai dormi!
Charles , où est l'innocence de nos premières années ? Paolo Dazzi veut se faire moine -, il m'a consulté : je lui ai répondu pour l'en dissuader. On doit bien réfléchir quand on se surcharge d'obligations. C'est une voie extraordinaire que celle qui nous tire de la vie commune", et malheur à qui n'aurait pas une vocation bien éprouvée pour la solitude! Nous ne naissons pas moines, et nous naissons citoyens. Le monde a besoin de sujets qui concourent à son harmonie. Renoncer au commerce de ses semblables , c'est descendre dans un tombeau , et saint Antoine , qui vécut
si long-temps dans les déserts , n'avait pas fait vœu d'y rester toujours. Il vint au milieu d'Alexandrie combattre l'arianisme , tant il était persuadé qu'on peut servir la religion autrement que par des prières.
Hier on m'a fait demander au parloir : c'était sir Edouard C***, le père de miss Jenny. Il m'a remercié de n'avoir point, disait-il , abusé de l'autorité qu'il suppose à un prêtre catholique dans le pays que nous habitons. Il voulait me faire une vertu d'avoir respecté dans un coeur pur des croyances pour ainsi dire natives et le culte de l'enfance. Tant que ses éloges étaient un reproche indirect à notre clergé qu'il juge intolérant , et que cet étranger semblait, en vantant ma conduite, faire la satire de l'Eglise romaine, j'ai été gêné,importuné de sa visite-, mais
je n'ai pu retenir d'affectueuses paroles quand il m'a confié qu'il tremblait pour la santé, pour les jours même de sa fille. aCes climats, disait-il, où sa mère a pris naissance ne la sauveront pas.
Depuis deux mois elle dépérit encore -, et si cette saison , ordinairement favorable à son mal , la inspecte , je crains le retour et la périlleuse action du printemps. Je sais , par quelques mots que m'en a dits la personne qui avait eu recours si imprudemment à votre zèle , que Jenny regrette de ne plus vous voir. Pourquoi ne viendriez-vous pas quelquefois encore à la villa Pamphili ? Ce serait mieux qu'un religieux , ce serait un ami que nous accueillerions. »
J'ai voulu, je ne sais par quel sentiment , opposer à l'émotion d'attendrissement et de plaisir que me causait sa
confiance , les occupations de ma place et la règle de mon cloître. Il m'a répondu avec raison que l'usage permettait quelque sortie aux frères Mineurs , et que , s'il ne s'agissait que de demander à nos supérieurs cette permission pour moi , il la ferait solliciter par un ambassadeur. Je me suis hâté, comme tu peux le croire , de le faire renoncer à cette démarche , beaucoup trop solennelle pour un obscur religieux comme je le suis , et j'ai vu qu'il prenait mon refus comme un engagement de vaincre moi-même des obstacles qui , en effet, ne me seront peut-être pas opposés.
Quand il m'a serré la main , comme pour m'en remercier, je me suis trouvé obligé à faire ce qu'il désire.
J'irai donc , Charles : j'irai de nouveau , non pas édifier cette vierge qui
se meurt , mais la consoler , s'il se peut , de se séparer de son vieux père , et apprendre moi-même, à l'aspect de ses souffrances tranquilles , comment on renonce à la vie , à la jeunesse , à tous les biens de cette terre. Oh ! si la grâce descendait dans cette ame si bien faite pour la comprendre, si cette jeune créature entrait enfin dans les voies du salut, quel autre asile que le sein de Dieu mériterait de la recevoir, puisqu'elle ne rencontrera jamais sur la terre un être qui soit digne de lui être associé ! Je ne sais plus quel poëte chrétien suppose que deux âmes créées l'une pour l'autre, et séparées ici-bas par des malheurs ou des préjugés , se réunissent au ciel pour ne plus former qu'un seul ange :
c'est là une belle idée , n'est-ce pas ?
XIIe LETTRE.
Rome, 2 avril 1730.
Tti m'abandonnes et tu as raison :
les fautes repoussent l'amitié. Le malheur est presque toujours la conséquence d'une mauvaise action ou d'une mauvaise pensée , et Dieu a voulu que le malheur parût contagieux aux hommes. Ce qu'on appelle leur ingratitude n'est qu'une punition d'en haut , dont ils sont tour à tour les instrumens et les victimes. Il manquait des peines à
mon châtiment , puisque je suis poussé aujourd'hui , malgré moi , à m'aliéner ton cœur , en te faisant l'aveu de mon sort.
Écoute ; accuse-moi , frémis de devenir jamais aussi coupable 5 mais n'oublie pas, Charles, que, dans le monde comme dans les cloîtres , ce sont aussi des vertus que la charité, la pitié.
Jenny Oh! qu'est devenu cet
ange qui s'était révolté contre le ciel ? Par où commencer le récit de ses douleurs et des angoisses que j'ai souffertes ! J'avais consenti à retourner à la villa : rassuré tout-à-coup sur le sort de son enfant par cette sérénité , cet air de convalescence que les mourans ont coutume de reprendre avant de succomber , sir Edouard était allé jusqu'à Terracine , au - devant d'une famille
anglaise , dont il attendait des soins affectueux et des distractions pour sa fille. Je remarquais qu'on me laissait seul plus souvent que jamais auprès de miss Jenny , et je fis cette observation devant elle-même, de peur qu'il ne vînt à lui manquer des secours : « Oui, me dit-elle avec un regard plein d'amertume et à voix basse , j'ai promis de me faire catholique , et ils favorisent nos entretiens. — Dieu soit béni ! seriez-vous touchée enfin des vérités que nous avons essayé de mettre sous vos yeux? — Nullement. »
Et la présence de sa tante mit fin , ce jour-là , à cette singulière conférence. Je me retirai confus, en me promettant de ne point revenir , si je le pouvais , près de cette incompréhensible jeune fille.
Une seconde nuit allait s'écouler depuis que je ne l'avais vue. Je priais pour elle au milieu des ténèbres , et durant le sommeil de mes frères, quand la porte du couvent retentit d'un grand bruit : je ne sais pourquoi je tressaillis, comme si les marteaux fussent tombés sur mon cœur. Bientôt je vins à penser qu'il s'agissait de quelque ordre pour notre prieur, et j'observais indifféremment le retentissement de plusieurs pas dans nos corridors, les lueurs d'un flambeau qui paraissait errer de cellule en cellule : les pas et le flambeau s'arrêtèrent devant ma porte.
« Levez-vous , mon frère , et suivez ce laïque , » me dit un des supérieurs . Je reconnus un des domestiques les plus âgés de sir Edouard. Avant d'obéir, je demandai à parler à mon con-
fesseur : « Allez où l'on vous appelle , me dit le pieux vieillard , l'heure de la grâce est sans doute venue; épargnez des punitions éternelles à un hérétique. »
En arrivant au palais Pamphili , j'appris que c'était miss Jenny elle-même qui avait demandé à me voir ; et cependant , dès que j'approchai du lit de repos où elle respirait avec peine , les lèvres sèches et la poitrine oppressée , elle détourna la tête et fit signe qu'elle désirait être seule.
Quand je rentrai, sur une nouvelle instance : « Le voilà , dit-elle , l'Inexorable ! vient-il scandaliser sa vertu ?
Viens-tu encore disputer mon ame à Dieu en faveur de ton Église ? »
Je vis bien que le délire de la fièvre égarait sa raison ; je m'assis en silence
et je pleurai. Une de mes larmes vint à tomber sur mes mains jointes ; elle s'en aperçut , poussa un cri , et saisissant cette main dans une brusque étreinte : « Vous pleurez ! vous êtes donc accessible à quelque émotion , à quelque faiblesse ? Et pourquoi pleurezvous?... De quel droit pleurez -vous ici ? — Hélas ! parce que vous refusez d'entendre des vérités éternelles , et qu'au jour où Dieu nous jugera , ma soeur... — Votre soeur ? que ce nom est plein de douceur et d'ingratitude ! ne me le donnez jamais. Je ne suis pas votre soeur! »
Je m'efforçai de nouveau à entr'ouvrir aux clartés de la foi les yeux de la jeune fille : « Homme orgueilleux , répondait-elle , créature vaine , qui t'a dit que ta voix pouvait ouvrir les por-
tes du ciel ? Mais continue ; si tes discours insultent la puissance de Dieu, il te pardonnera 5 et j'aime à entendre cette voix î »
Je voulus encore me retirer 5 un soupir déchirant souleva sa poitrine, elle éleva vers moi des bras sans force et me dit : — Restez 5 c'est votre devoir. ]Ne faut -il pas que vous me consoliez ? Exhortez les affligés à mourir , mon père , et parlez-leur d'une autre vie , afin qu'ils sortent de celle-ci sans blasphémer. — Votre résistance , lui dis-je, et votre refus d'adopter notre communion me font commencer ici une profanation bien plutôt qu'une assistance édifiante. Vous ne mourrez pas sans doute , et nous avons tous l'espoir de vous voir promptement guérir ; mais hâtez ce moment , en intéressant à
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votre salut le saint patron qui intercède pour vous dans le ciel.
— Je ne veux point guérir , dit-elle ; j'aime mieux aller dans ce ciel dont vous parlez , attendre ceux que j'affectionnais ici-bas. Je re verrai les compagnes que j'ai laissées en Angleterre , l'auteur de mes malheureux jours , ma pauvre tante... et... n'est-ce pas, vous viendrez aussi un jour dans cet asile de repos et de bonheur ? — J'ignore où mes péchés conduiront mon ame , lui répondis-je. Je m'efforcerai, sans l'espérer , de mériter la divine miséricorde \ mais puis-je penser que ceux-là qui n'ont pas les mêmes croyances ne seront point voués à une éternelle séparation?—-Eh bien! reprit-elle, agitée d'un frisson que lui donnait sans doute la fièvre croissante , si je voulais être
catholique ! si j'adoptais votre religion. . . que faudrait-il faire ? Vous me l'avez dit 5 je ne m'en souviens plus.
— Il faudrait chercher un prêtre plus digne que moi d'opérer cette œuvre sainte, et lui faire d'abord l'entière confession de vos fautes. — Jamais! Jamais, répéta- t-elle , je ne livrerai les secrets de ma conscience à un étranger qui s'interpose entre Dieu et moi. J'ai vu à Rome combien elle était encourageante pour le crime , cette multitude de médiateurs : ici le meurtrier frappe son frère , apaise demain l'Eglise par un présent ou une pénitence, et devient sans scrupule parricide après-demain... ces bénéfices, ces privilèges de vos confessions, j'en ai horreur. Mais... je puis avouer des fautes et, des regrets à l'être qui compatit à ma souf-
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france, et qui pleure. Écoutez-moi....
J'ai aimé ! je meurs pour n'avoir jamais fait cet aveu. — Et quoi ! dis-je en tremblant , un sentiment si naturel , d'où vient que vous ne l'avez pas épanché dans le sein de votre père ? — Oh! vous pénétrez mon secret, dit-elle, parce que ce jour sera le dernier de ma vie. Je suis Italienne , et je n'ai pu le taire ; mais je suis Anglaise aussi , et si j'avais dû vous revoir encore une fois sur la terre , vous m'auriez interrogée en vain. — L'être en qui vous aviez placé vos affections... — Est le dernier à qui j'eusse voulu les avouer. — Et cependant vous étiez sans doute aimée ? — Il y a eu des momens où je l'ai cru , dit-^lle , mais je vois bien que ce n'était là qu'une erreur.
Elle se prit à pleurer , et je con-»
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linuai : « Quel que soit celui à qui vous pensez , il vous eût chérie , croyez-moi , s'il eût entrevu l'espérance de quelque retour. Quel enfant du siècle n'eût répondu à de chastes sentimens , n'eût volé au-devant de votre bonheur ? — Oui j le bonheur, répondit-elle , il doit consister à aimer, à sentir que le coeur a rencontré un cœur qui peut l'entendre. Oh ! j'aurais été bien heureuse si ma destinée avait pu s'appuyer sur celui que j'eusse choisi pour ami , pour époux et pour maître : être deux doit être la vie ! » L'infortunée reporta alors son souvenir vers son pays ; elle y transportait son existence , devenue parfaite, et le tableau de ses félicités imaginaires était si pur et si séduisant, que je fus contraint de lui rappeler mon caractère, et de la supplier de cesser.
— Eh bien, dit-elle, jugez donc de l'excès de mon malheur ! C'est un être insensible que j'aime 5 j'en suis sûre à présent. C'est un orgueilleux armé contre la nature et la raison : un prêtre !
Je poussai un cri de désespoir.
— Oui , dit - elle , et un prêtre romain $ un de ces insensés papistes que le sentiment qui me tue ferait rougir ; un de ceux qui ont juré à Dieu d'être inutiles aux hommes.
— Oh! ne le lui dites jamais, au nom du ciel, au nom de la pitié !
— Il le sait, murmura -t- elle , il vient de l'apprendre.
Je me couvris la face de mes mains pour cacher mes larmes , et surtout ma honte. — Oui, poursuivi t- elle , c'est toi ! Puisses-tu concevoir les angoisses qui m'ont précipitée au tombeau!...
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Pourquoi avez-vous prononcé des vœux impies? Dieu a-t-il besoin qu'on le prie éternellement , comme un maître inflexible ? Croyez- vous que vos jeûnes , vos abstinences et l'éternelle psalmodie de vos chants , lui soient plus agréables que n'ont pu l'être aux faux dieux l'encens des sacrifices et l'odeur des victimes ? L'Evangile , voilà la règle des chrétiens : où as-tu vu qu'elle commandât l'oisiveté des moines, les combats de l'homme contre lui-même, l'abnégation de toutes ces vertus que nos Ministres, à nous , enseignent à la société par leur saint exemple ?
— Grâce ! lui dîs-je. Eh ! pourquoi me punissez-vous d'un malheur involontaire?— Hélas! je vais mourir, dit-elle.
■ — Et moi , Jenny, ne suis-je pas mort aussi ?N'ai-je pas déjà juré d'être étran-
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ger au monde, et ne suis-je pas, comme vous , perdu pour tous ?
Elle sourit!
— Votre sacrifice ne durera qu'un moment ; le mien , poursuivis-je , sera peut-être long et terrible. Avec quelle reconnaissance n'échangerais-je pas le trépas qui vous menace contre les années d'agonie où va se tramer ma misérable existence!
— Écoutez , dit-elle , les momens pressent : je sens un nuage sur mes yeux. Promettez de confier vous-même mes restes à la terre et de venir prier sur mon tombeau. Va, tu n'offenseras point le ciel ! Est-ce ta religion qu'il fallait adopter ? je l'aurais fait pour partager ton sort dans cette vie et dans l'autre. Que ne parlais-tu , quand il était temps de me sauver ?
Lorsque je revins de l'évanouissement où je tombai alors , je me trouvai environné de spectateurs. J'étais à genoux devant une couche funèbre -, des femmes pleuraient , des serviteurs consternés s'interrogeaient sur l'absence de leur maître. Je sentis qu'une main puissante , la main d'un mort , avait saisi l'extrémité du rosaire que je portais.
J'abandonnai avec ardeur ce gage qui peut la sauver dans un monde meilleur, et je revins au couvent des Saints- Apôtres me prosterner devant un confessionnal.
Que te dirai-je ? Notre vie, à nous, est un continuel sacrifice de volonté, un acte aveugle d'obéissance : il me fallut comparaître à la cérémonie des obsèques. Le bruit d'une conversion éclatante avait trompé l'oreille de nos su-
périeurs , et j'eus à remplir un devoir, un ordre, que mes remontrances n'avaient pu modifier.
J'atteste ici Dieu de la sincérité de mes sentimens : tant que miss Jennv conserva un souffle de vie , aucune afléction coupable , aucun délire du cœur ne m'attacha à sa personne et à son souvenir : morte , la pensée qui me la représente sans cesse alarme ma conscience. Soit qu'une telle destinée me pénètre d'un intérêt irrésistible ; soit que ses dernières paroles aient éclairé mon coeur ou l'aient fasciné, je sens que désormais un remords me suivra partout , et que la même image traversera ma vie entière comme une ombre chargée de me punir.
J'ai marché derrière le cercueil. Mes yeux étaient remplis de larmes que je
n'osais offrir à Dieu. Une voix menaçante s'est mêlée aux chants des prêtres, et l'ordre de ce convoi, qu'entourait toute la pompe catholique , a été troublé par l'apparition d'un étranger. Moi seul je l'ai reconnu: cet étranger, c'était son père. Il arrivait , disait-il, pour se voir deux fois ravir son enfant. Des sbires et quelques soldats de la garde pontificale se sont emparés de sa personne } il a été reconduit à son palais afin d'être pour ainsi dire gardé à vue , jusqu'à l'achèvement de la cérémonie. Alors j'ai eu la force de rentrer moi-même à la villa •, j'ai fait lever cet ordre qui retenait sir Edouard prisonnier, et je me suis présenté devant lui.
En me voyant , il s'est élancé sur ses armes -, et , que Dieu daigne me le pardonner, j'ai eu un moment d'espérance.
Mais les invectives qu'il m'a prodiguées ont apaisé sa colère , et cette colère a fait place à un profond désespoir. Alors je n'ai pu retenir quelques aveux -, et sir Edouard , en apprenant que sa fille était restée fidèle aux erreurs du protestantisme , a pleuré. J'ai cru sa vie assurée par ses larmes , et j'ai quitté pour jamais ce palais , ces jardins , cette habitation où le deuil , le printemps , la jeunesse et la mort venaient de se rencontrer.
Le Saint-Père a voulu me voir : j'ai pensé que toutes les rigueurs du cloître allaient être déployées contre moi ; je me suis rendu près de mon juge avec l'empressement d'un coupable qui veut s'efforcer d'expier ses fautes par des châtimens. Quelle a été ma surprise !
Lambertini m'a reçu avec un sourire ;
et je pense que si l'horrible pâleur de mes traits et le maintien humilié de toute ma personne n'eût étonné le pontife , il aurait manifesté devant moi quelque chose de cette humeur facile et de cette gaieté douce et railleuse qui caractérise son esprit. « Je vous fais , m'a-t-il dit , Consulteur du Saint- Office ; j'ai voulu vous voir et vous l'annoncer moi-même. » Il s'est aperçu que je m?efïbrçais de me récuser et de répondre. « Allez, a-t-il ajouté, je vous interrogerai une autre fois. » Il m'a donné sa main à baiser; et au sortir de l'audience , il m'a fallu recevoir des félicitations et des éloges.