‹ Clément XIV et Carlo BertinazziChapitre 2 sur 9 · XIII LETTRE · texte numérisé non relu

XIII LETTRE

A LAURENT GANGANELLI

Florence, 21 avril 1730.

La perte d'une ame qui t'a aimé me rend aussi triste moi-même que si j'avais perdu une sœur.

Jamais , dans le reste de ma vie , je n'oserai me plaindre de mes peines.

Si j'osais même te dire ici tout ce que je pense , tu serais étonné de me voir partager quelques idées d'une personne qui n'était point dans le sein de notre Église. Faut-il que toi, si digne d'inspirer et de sentir tout ce qui fait qu'on aime, tu

te sois résigné à ne connaître jamais que l'amitié. Etpourtant combien je t'aime!

Ton mal t'aura appris bien des choses, n'est-ce pas ? Celui qui n'a pas souffert , que sait-il? On pense beaucoup quand il faut veiller toutes les nuits, et pleurer au son de toutes les heures !

Dis-moi, je t'en prie ; raconte -moi tout ce que je voudrais savoir. Ne ressemblait-elle pas à cette vierge du Titien , que nous allions quelquefois contempler ensemble dans la chapelle ?

Mais j'ai tort d'exagérer ta perte et nos regrets : tu es plus près du ciel qu'un autre pour que tes prières lui annvent. Et j'espère moi-même en sa miséricorde ; il en a pour ses créatures les plus humbles. Dieu, dit l'Ecriture , entend la fleur s'ouvrir, et il distingue , dans les bois , le dernier souffle de l'oiseau.

XXVe LETTRE.

A CARLO BERTINAZZI

Rome, octobre 1731.

Quelles que soient tes instances , n'attends plus que je te parle du sujet de mes larmes : c'est assez , c'est trop de t'en avoir entretenu une fois. Je n'ai dit ces choses-là qu'à toi seul au monde : la confidence amène la confidence 5 mais je ne m'explique plus par quel sentiment involontaire nous sommes forcés à découvrir ce que nous voudrions cacher à Dieu même. Se taire et souffrir , voilà notre vie.

Ma nouvelle charge m'attire de nombreuses occupations : je suis chaque jour plus étonné de voir dans ma cellule des Grandeurs et des Eminences. Mais aussi pourquoi confier à un si jeune et si indigne religieux les fonctions qu'on me fait remplir? Douze cardinaux, plusieurs prélats et quelques théologiens , aussi obscurs que moi , composent la consulte du Saint-Office. Nous sommes juges des matières d'inquisition et d'hérésie , mais telle est la douceur , ou la politique de la cour de Rome , qu'ici on ferme souvent les yeux sur des délits qui seraient punis du dernier supplice en Espagne et en Portugal. C'est donc de Conciles , d'Index , de Rites , de Gouvernement de l'Église , de Décrets, d'Examen d'évêques , en un mot, de toutes les jurisprudences ecclésiastiques

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