‹ Clément XIV et Carlo BertinazziChapitre 9 sur 9 · AFFAIRES ÉTRANGÈRES · texte numérisé non relu

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

CAEINET DU MINISTRE.

M. le Duc de Choiseul, ministre, secrétaire-d'État au département des affaires étrangères, recevra demain 18 décembre, le sieur Carlo Bertinazzi , à onze heures précises du matin.

Versailles, 17 de'cembre 1770.

Plus bas , et sur le verso du même feuillet, il est ajouté , de la même écriture , de cette écriture sans reproche qui caractérise, dans ses formes exactes , les habitudes d'un chef de bureau :

Monsieur ,

Pardonnez-moi d'avoir mis du retard en l'expédition de ce laissez-passer. Son Excellence m'avait donné ordre de vous l'adresser le lendemain même du reçu de votre demande d'audience, en date du 7. C'est donc moi qui suis seul coupable de ce retard : ne l'imputez point à impolitesse. Je vous confesserai, Monsieur, que la conformité de votre nom avec celui d'un acteur du Théâtre-Italien m'avait fait penser que tout ceci était une plaisanterie de Son Excellence , Monseigneur ayant la bonté de s'amuser quelquefois de moi.

Sur l'avis d'un de mes collègues , j'ai différé à vous transmettre cette réponse jusqu'à l'occasion que j'ai eue ce matin d'en reparler à Son Excellence. Il m'a été dit qu'il ne fallait point manquer de vous faire porter aujourd'hui même ce billet par un huissier de la chambre ; que vous étiez d'une

des meilleures et des plus anciennes maisons de Bergame , lié d'amitié avec une personne puissante en cour de Rome ; et j'ai bien vu , dans ce que M. le comte a pris la peine d'ajouter, que vous auriez été cardinal si vous aviez voulu entrer dans les ordres.

Jugez, Monsieur, démon humiliation, et des pardons que j'ai à vous demander. Gomme je me doute qu'il s'agit de négociations diplomatiques

dont vous seriez chargé pour le comtat de , je

vous dirai confidentiellement et pour réparer ma faute, que l'affaire de la restitution a.... est en bon train; le ministre en parle sans détours.

Ne me compromettez point , je vous en prie, à propos de cette ouverture, et veuillez me croire ,

Monsieur ,

Avec le sentiment du plus profond respect,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

B.ENAUDAULT , Cbef de la oe division.

On tire facilement de ce double billet, et par sa date et par son contenu, la conséquence que Carlin s'employa utilement, près du cabinet de Versailles, pour obtenir la restitution du comtat d'Avignon en faveur de Sa Sainteté. Un tel négociateur ne paraîtra étrange que si on oublie que le même personnage devait plus tard solliciter près du pape le maintien d'une Congrégation qui connaissait très-bien tout son crédit. Il fut de la destinée de l'acteur de repré-

senter Rome à Paris et Paris à Rome. Beaucoup de grands effets ont de plus petites causes, et la diplomatie n'emploie pas toujours de si graves moyens.

C'est à tort que quelques écrivains mal informés ont représenté Carlin, après la perte de sa femme, vivant dans un ménage étranger, adoré du maître de la maison, plus encore que de la maîtresse; choyé de tout le monde , passant le temps à caresser tour à tour de jeunes chats dont il voulait imiter la grâce, et une demi-douzaine de petits enfans dont il aurait été plus que le parrain.

Il vécut jusqu'à soixante-douze ans dans toutes les habitudes d'un honnête homme. Il avait supporté courageusement des pertes imprévues qui réduisirent sa fortune de plus de moitié. Tout le temps qu'il resta au Théâtre-Italien , il en fut l'ornement. Il était gros , mais leste , naïf et spirituel ; c'était lui que ses camarades chargeaient ordinairement de faire au public des allocutions difficiles : il s'en tirait avec le plus heureux à-propos. Là , l'histoire du jour était infailliblement amenée par quelque allusion plaisante. Ce comédien contribua à consoler les courtisans de ce que le premier enfant de Louis XVI n'était pas un héritier du trône. «. Vous vous chagrinez de bien peu de chose, disait-il à M. Cassandre. » Et il ajoutait, en montrant la dernière phalange de son petit doigt : « Il ne s'en est fallu que de cela que nous eussions un prince ! »

La coiffure des femmes de la cour était alors si élevée , que les portes des appartemens et les carrosses allaient devenir impraticables. Carlin, un soir que la Reine occupait sa loge dans une pareille toilette , attacha à son feutre d'Arlequin un plumet dont l'extrémité se perdait dans les frises.

On murmura : mais le ridicule senti , la mode tomba.

Bertinazzi savait jouer de presque tous les instrumens , et gravait avec une certaine perfection. En scène, il était si naturel que quelquefois les spectateurs , les enfans surtout , se mêlaient à ses conversations. Il répondait ; il savait profiter de ces interruptions pour être plus comique et plus vrai. Il improvisait avec plus de facilité qu'il ne récitait ; il avait moins de confiance en sa mémoire qu'en son imagination. Souvent sa pantomime, ses inflexions de voix faisaient tout le charme de ses rôles. On croyait applaudir un mot de l'auteur, on applaudissait le ton dont il était prononcé.

Jusqu'à la fin de sa carrière , Carlin conserva la jeunesse de son talent. Il ne survécut point à ses triomphes ; il n'eut à éprouver ni l'oubli ni l'ingratitude du public. Il s'éteignit enfin presque sans souffrances à Paris le 7 septembre 1783, dans une maison qui lui appartenait , rue Neuve-des-Petits- Champs. Heureux jusqu'au dénouement du drame, il eut de longs succès et une courte agonie.

Aulnay, l\ novembre 1827.

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