CHAPITRE PREMIER
Origine de ce livre. — Les rlociimenfs inédits qu'il renferme. — situaiioii des esprits en Europe. — l,a Compagnie de Jésus en face des adversaires de l'ordre social. — Tons ont pour premier but la destruction des Jésuites. — Le marquis de Pomlial à Lisbonne.— Son caractère. — 11 est protégé par les Jésuites. — Il domine le faible Joseph I". — Ses mesures et son arbitraire. — 11 régne sur le roi en lui faisant peur de complots chimériques.
— Pombal comprend que , pour rester seul maîiri'. de la position, il faut éloigner les Jésuites. — Il cherche à détacher le roi des Pères de l'Institut. — Exil des PP. Ballister et Fouseca. — Causes de cet exil. — Monopole administratif. — Tremblement de terre de Lisbonne. — Courage de Pombal et des Jésuiles. — Charité du Père Malagrida. — Le roi revient de ses préventions contre la Société. — Pombal sans intelligence avec la secte encyclopédique. — Différence de leurs plans. — l'ombal rêve d'éta- ))Iir une espèce de religion anglicane en Portugal.' — Il attaque la Compagnie de Jésus dans ses tnissions. — Traité d'échange entre l'Espagne et le Portugal. —Les sept Héductions de l'Uiuguay et la colonie del Sanfo-Saeramento. — Motifs de cet échange. — Les mines d'or des Jésuites. — Les deux cours chargent les Pérès de préparer les Néophytes à l'émigration. — Les Pères Rarreda et Neydaiffert. — Les Jésuites, au risque de perdre le Christianisme et leur popularité, obéissent à i'injonction. — On les accuse de soulever les Indiens. — Concessions qui deviennent funestes. — Leur obéissance lescompromet dans les deux camps. — Les Néophytes se révoltent. — Proscription des Jésuiles au Maranon. — Les Indiens sont vaincus parcequ'jl n'y a pas eu d'accord entre eus. — Expulsion des Jésuites. — On se met à la recherche des mines d'or. — Il est démontré qu'il n'y en a jamais eu. — Pombal pamphlétaire contre les Jésiiitcs. — Les rois d'Espagne Ferdinand VI et Charles III font brûler son ouvrage. — Dom Zevalos et Gutlicrez de Ln Iliu ria.
— Les Jésuites disculpés par les autorités esj)agnoles. — Leur éloge des Réductions du Paraguay. — La linitditc des Jésuites
LES JÉSUÎTFS. l
enlianlit Pombal. — 11 dcmnnde à Benoit XIV un bref de réforme. — Benoit XIV et le cardinal Passionei. — Le capucin Norbert protégé par Passionei. — Le commerce des Jésuites au Paraguay et dans les Missions. — Ce que c'était q\ie ce négoce.
— Edit fie l'bilippc V qui l'approuve. — Pombal s'imagine que les Jésuites ont dévié de leur Institut. — Il prétend les y ramener.— Benoît XIV mourant se laisse forcer la main, et signe le bref de visite et de réforme. — Le cardinal Saldanlia et Pombal.— Les Jésuites, coi.fesscurs du roi et des infants, enlevés de la cour. — Le provincial Ilenriiiuez et le général de Tordre enj<)ip,nenl de garder le silence et d'obéir.— Mort de Benoit XIV.
— Saldanlia exerce des pouvoirs périmés. — 11 condamne les Jésuites comme convaincus de commerce illicite — Election de Clément XIll. — Son caractère. — Le général des Jésuites, Laurent Ricci, se plaint du cardinal Saldanlia et des mesures prises sans contradicteurs. — Esi! des Pères Fonseca, Ferreira, Malagrida et Torrez. - — Le Père Jacques Caméra. — Attentat à la \ie de Josepb l"". — Le marquis de Tavora accusé. — Après trois mois de silence, ou l'arrête avec sa famille. — Motifs secrets de la colère de Pombal contre les Tavora. — Le tribunal de l'/wcovfîilcnrc présidé par Pombal. — Les Tavora à la question. — Le duc d'Avciro dans les tortures s'accuse lui-même. — Il accuse ses parents et les Jésuites — 11 se rétracte. — Supplices de ces familles. — Arrestation de huit Jésuites.— Malagrida, Mattos et Jcan-Alcsandre condamnés à mort. — Les autres Jésuites en suspicion.— Manifeste de Joseph ler aux évoques portugais.
— Deux cents prélats catholiques protestent contre cet écrit. — On en'èvc les Missionnaires de toutes les Réductions. — Faux bref pour l'expulsion des Jésuites du Portugal. — Pombal en fait [larlir un premier convoi pour les ét:its-|)ontificaux. — Les Dominicains de Civita-Vecchia les accueillent. — Le cardinal Saldanlia cherche à gagner les jeunes Jésuites — Pombal, débarrassé (ks Jésuites, s'occupe de son schisme national. — Le libraire Pagliarini et l'ambassadeur portugais à Konie. — Pagliarini et ses pamphlets — Les impiinieries clandestines de la diplomatie, — Récit de Pagliarini, — Moyens qu'il emploie pour répan.lreses œuvres contre le Saint-Siège. — Le cardinal André Ciirsiiii, colporteur de mauvais livres. — 11 est pensionné par la cour de Lisbonne. — Le Pérc Malagrida, condamné comme régicide, est brillé comme sorcier. — Son jugement par l'inquisi;ion, dont Pombal est le eiéatcur. — Proscription de la Comj)agnic de Jésus en Portugal. — Les Jésuites prisonniers. — Lettre du P. Kaulen. — L'exemple de Pombal encourage les adversaires de la Société. — On ressuscite toutes les vieilles calomnies. — On invente un P. Henry lirùlé à Anvers. — Ambroisc Guis et son héritage. — Faux arrêt du conseil. — Les Jésuites condamnés à restituer huit millions. — Le P. Girard et Catherine La (Àulière.
— La jeune fille illuminée et le Jésuite crédule. — Intrigue des
Jansénistes. — Le parlement d'Aix acquiltc le P. Giraid. — Le Père Chamillard mort appL-laiit delà Inillc— Les iiiiiaclcs faits à son tombeau. — Le P. Clianiillanl ressuscite. —Sa lettre.
Depuis le jour où les rois et leurs ministres se liguèrent avec les sophistes du dix-huitième siècle pour détruire la Compagnie de Jésus, il n'est peutêtre pas un écrivain en Europe qui , de près ou de loin, ne se soit occupé de ce grand fait historique. Quand, par son bref Douiimis ao redemptor, le souverain Pontife Clément XIV eut sanctionné les décrets d'expulsion que venaient de rendre les cours de Portugal , de France , d'Espagne et de Naples, cet ostracisme se trouva consacré au nom du Saint-Siège; mais la preuve que la cause avait été perdue sans que le pi'ocès fù'. jugé, c'est qu'elle est toujours pendante au tribunal de l'opinion publiciue. Les historiens et les diplomates, les philosophes et les utopistes, les catholiques et les [)roteslants, tous, avec des pensées de louange ou de blâme , avec des déceptions ou des espérances que l'on dissimulait ou que l'on proclaïuait, tous ont cherché à expliquer ce qui jusqu'à cette heure était resté inex[)licable.
A des t'potpies diverses, d'Alembeit et l'abbé Proyart , le eouite de Villegas et Tosetti , de la Congrégation des Ecoles Pies, Starket le capucin Norbert, Christophe de Murr et Coxe . Lacrelelle et Saint-Victor, Sismondi et Schœll, llanke et Gioberti, le comte de Sainl-Priest et M. CoUombet sont venus les uns à la suite des autres, et avant ou après de nombreux écrivains pour ou contre, ai)porler lenrs inductions soit pour accuser soit pour justifier les Rois et le Pa[»e. Les Jésuites eux-mêmes, qui avaient un si puissant intérêt à chercher, à trouver,
à proclamer la vérité, si elle devaK leur être favorable, n'ont pas mieux réussi que les autres dans la manifestation de cet étrange mystère. Leurs ennemis s'efforçaient par tous les moyens possibles de faire un glorieux piédestal à Ganganelli. Ils lui prêtaient des vertus philosoi)hiques , comme Carracioli ou M. delà Touche lui ont fabriqué une correspondance. Les jansénistes et les avocats, les incrédules et les indifïérens. les révolutionnaires et les mauvais prêtres ont couvert son nom d'une auréole d'immortalité. On les a vu lui frapper des médailles et payer l'enthousiasme que son image leur inspirait. Il s'en est même rencontré qui, apiès l'avoir fait tuer par lepoison des Jésuites, voulurent lui ériger des aulels. Le bonheur devoir briller un pape au nombre de leurs complices aveugla leur intelligence ; ils imposèrent silence à des rêves antichrétiens pour bénir la mémoire de Clément XIV. Il fut le pape de leur choix, et pendant cette ovation sans aucune intermittence, les catholiques n'osèrent qu'à peine produire leurs doutes, qu'ils enveloppaient de toutes les formules du respect. Ils ne savaient que ce que les autres surent avant eux; ils le disaient pour l'acquit de leur conscience ; mais ils le disaient en tremblant, comme d'honnêtes écrivains qui craignent de calomnier en mettant leurs soupçons à la place de la vérité.
La vérité sur la destruction des Jésuites était hier encore un problème insoluble. Les adversaires de la Compagnie prenaient à tâche de faire l'apothéose du bref Doniimts ac rcdemptor, tout en noyant leur récit dans des éloges imposteurs. Les amis de cette même Compagnie, retenus par la vénération due au Siège apostolique, reculaient d'effroi ou se cachaieni
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derriùre d'inofFensives rcliccnccs , lorsqu'il fallait juger celui qui sur la tcne fut le successeur des Apôtres. Cette singulière position amena dans les esprits un désordre (jui n'a jamais été favorable à l'écjuilé. Les enfants de saint Ignace de Loyola avaient de justes sujets de plainte contre Ganganelli ; mais leurs devoirs de religieux, leur charité de prêtre s'opposaient à des pensées, à des recherches . à des nuinifestations qui , en satisfaisant leur conscience de Jésuite, allaient porter atteinte à la dignité du suprême sacerdoce ; ils se résignèrent au silence. Ceux qui, poussés par le désir de rappeler les vertus-et les malheurs de leurs frères, racontèrent les événements de la suppression, ne sortirentjamais du cadre tracé^ ils ne jetèrent point de nouvelles lumières sur la discussion.
Il nous est môme démontré que, si des documents irréfragables constatant leur innocence fussent par hasard tombés entre leurs mains, les Jésuites lt;s auraient anéantis ou tout au moins voués à l'oubli.
Par un sentiment de |)ieuse délicatesse, dont les liommes n'auront jamais le secret, les disciples de saint Ignace se seraient crus dans l'obligation de faiie ce que de moins louables motifs auraient ins{)iré à leurs adversaires. Pour ne pas susciter de tristes scandales, les uns, la main pleine de leur justification, auraient dérobé à la postérité ces documents vengeurs ; les autres-, redoutant de se trouver dans l.i nécessité d'être enfin équitables, les enfom'raient au plus [)rofond de l'abîme, car ce n'est {)as un pape (ju'ils aiment, qu'ils honorent dans Clément XIV, c'est l'ennemi de la Société de Jésus.
P.ir mes princijtes. par ma [losition, et surtout f)ar mon caractère, je n'appartiens à aucune de ces deux
catégories. Je suis un écrivain qui aime la justice; et la justice, c'est la seule charité permise à l'histoire.
Pendant un voyage que je viens de faire au nord et au midi de l'Europe, — voyage dont bientôt j'expliquerai les causes dans un livre entièrement politique, — la Providence m'a mis à même de juger sur pièces inédites les trames occultes qui amenèrent la suppression des Jésuites. Au milieu d'une foule de documents appartenant à tous les âges et à tous les pays, documents que j'évoquais, que je trouvais ou que l'on s'empressait de m'offrir d'ici et de là pour d'autres travaux ébauchés, il s'en rencontrait quel(jues-uns ayant trait à la destruction de l'Ordre de Jésus. Comme historien de la Compagnie j'étais intéressé à approfondir ce qu'il y avait de réel ou de faux dans les accusations et dans la défense. J'ajournai les études que je faisais sur des points presque aussi brûlants de l'histoire passée et contemporaine, puis je voulus aller au fond du mystère qui concernait les Jésuites.
D'investigation en investigation, je glanai presque à la sueur de mon front les premièi'es dépêches. Le reste me vint à souhait et de tous les côtés à la fois. Des correspondances cardinalices ou diplomatiques, des instructions royales ou ministérielles, des témoignages écrits, des lettres qui feraient ouvrir les yeux aux aveugles de naissance s'échappèrent des chancelleries, des archives et des portefeuilles où tout cela était enfoui depuis un demi-siècle. Le conclave de 17G9, d'où le cordelier Laurent Ganganelli sortit pape, s'est déroulé devant moi avec toutes ses péripéties. J'ai pu en compter les gloires, je dois en dire les hontes.
Le cardinal de Bernis, le martjuis d'Aubeterre, ambassadeur de France à Pvome, le duc de Choiseul,
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premier ministre de Louis XV, don Manuel de Roda, ministrede grâce et de justice en Espagne, le cardinal Orsini, ambassadeur de tapies près le Saint-Sicge, tous ces hommes s'écrivaient chaque jour, alhi de se tenir au courant de l'intrigue qu'en dehors ou qu'en dedans du conclave ils menaient en partie double. Pas une de ces pièces n'a ("ait fausse roule, elles sont en ma possession depuis la |)remière jusqu'à la dernière. Là se lisent, racontées heure par heure, les tentations, les promesses, les scènes d'embauchage cardinalice, et enfin la transaction occulte qui donna un chef à l'Eglise C[)Ouvantée de ces scandales inouis.
J'avais la clef de lèleclion de Ganganelli : j'eus bientôt le secret de son pontificat. Le cardinal Vincent Malvezzi, archevêque de Bulogne. était l'agent le plus actif de la destruction des Jésuites- Il dictait à Clément XIV ce qu'il fallait faire pour ariiver à ce résultat. Ses lettres, autographes comme toutes les autres, ne laissent pas même à l'esprit le plus prévenu le droit d'incertitude. Autour de ces grands coupables viennent se grouper ceux qui ne purent que les seconder dans leur œuvre. Ici. c'est le cardinal André Corsini ; là, Campomanès. le confident du comte d'Arandn; plus loin apparaissent Azpuru, Almada, le chevalier d'Azira, Monino, comte de Florida lilanca, Joachim dOsma, confesseur de Charles III d'Kspagne, Dufour, un intrigant français aux gages du jansénisme, et Nicolas Pagliarini. ce libraire qui, après avoir été condamné aux galères à Piome, est admis en Portugal au rang des diplomates.
Enétudiant avec l'attention la plus scrupuleuse tous les documents que ces honnnes s'adressèrent, je suis arrivé à la counaissancc des faits. J'avais, j'ai encore sous les yeux leurs lettres oiiginales. Elles ont servi
de base à ce récit ; elles le constiluent. Il n'en est a proprement parler que l'expression affaiblie; car plus d'une fois j'ai dû, en rougissant, renoncer à les suivre d;ins les épanchements bouffons ou haineux, impies ou immoraux de leur intrigue.
Et cependant lorsque mon travail fut achevé, je m'effrayai moi-même de mon œuvre, car au-dessus de tant de noms qui se heurtent pour se déshonorer les uns par les autres, il en dominait un que la Chaire apostolique semblait couvrir de sou inviolabilité. Des princes de l'Eglise , à qui depuis longtemps j'ai voué une respectueuse affection , me priaient de ne pas déchirer le voile qui cachait aux yeux du monde un pareil pontificat. Le général de la Compagnie de Jésus, qui devait, pour tant et de si puissants motifs, s'intéresser aux découvertes que je venais de faire, joignait ses instances à celles de quelques cardinaux. Au nom de son Ordre et de l'honneur du Saint-Siège, il me suppliait presque les larmes aux yeux de renoncera la publication de cette histoire. On faisait même intervenir le vœu et l'autorité du souverain Pontife Pie IX. dans les conseils, dans les représentations dont mon œuvre était l'objet.
D'autres éminents personnages au contraire, envisageant la question sous un aspect peut-être plus hardi, m'excitaient à divulguer le mystère d'iniquité. Ils affirmaient qu'au milieu des tempêtes qui ont battu et qui [)euvent encore battre le Siège l'omaiu, il fallait nettement trancher les positions; car, disaient ils, c'est l'inertie des bons qui fait la force des méchants. Ils prétendaient que la Providence n'avait pas inutilement >^u\è ces manuscrits précieux de tant de mains ayant intérêt à les détruire, et que puisqu'elles m'en constituait le dépositaire, ce n'était
pas pour tenir plus longtemps i;i vérité sous le bois' seau. Afin de m'encourager à ne rien taire, ils s'appuyaient sur de vénérables autorités. Us invoquaient la liberté avec laquelle saint Pierre Damien i)arlait au pape Nicolas II : <■■ De nos jours, lui écrivait ce docteur , dans des circonstances bien pkis difficiles, lEgiise romaine, selon son ancienne coutume, ne manque pas de soumettre à une sérieuse discussion toute es[)èce de question de discipline ecclésiasticpie (|ui se présente; mais lorsqu'il s'agit de la dissolution du clergé, la crainte de [)rovoquer les insultes des séculiers lui ferme la bouche. Cette réserve de la part des docteurs de l'Eglise . surtout dans une matière qui excite les plaintes de tout le peuple, est très-répréhensible. Si du moins il s'agissait d'un mal occulte, le silence serait peut-être toléiable: mais, ô scandale atïreux! cette peste audacieuse ne
connaît plus de bornes Qu'on omette donc, par
Je ne sais quelle honte, de traiter en synode ce dont tout le monde s'entretient publiquement, afin que non seulement les coupables ne soient pas flétris, selon leins mérites, mais pour que ceux encore qui devraient être les vengeurs de l'honneur de l'Eglise si)i('nt l'egardés comme les complices du désordre. "
Ea situation par bonheur n'était |)as la mènie qu'au temps de saint Pierre Damien. Je n'avais ni ses vertus ni SOS talents; on me conseillait d'y suppléer par une IVanchise qui, dans ce cas cxce[ttionnel, devenait une nécessité.
Ces deux sentiments, exprimés par des hommes d'une rare sagesse et d'une probité plus rare encore, tirent naitre dans mon esprit des doutes et des incertitudes. Le pour et le contre se balançaient : je restai longtemps combattu entre le désir et la crainte; enfin
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la pensée d'accomplir un grand acte de justice remporta sur toutes les considérations.
Un pape, des cardinaux^ des évèques, des prélats, des religieux, des ministres et des ambassadeurs se trouvaient malheureusement engagés dans la question. Ils y avaient compromis leurs noms et la dignité de leur caractère. Je ne ci'us pas possible de me résigner à une injustice raisonnée envers les innocents pour amnistier plus longtemps des coupables que leurs complices proposent encore comme des modèles de probité et de vertu.
Nous vivons dans un temps où le génie, la pensée et l'esprit trahissent leur mission civilisatrice pour réhabiliter le crime. Du sein de tous les partis il s'élève des hommes qui, afin de conquérir à leurs noms une popularité éphémère, s'improvisent les adorateurs des intelligences perverses et les panégyristes des sanglantes journées. On entreprend comme à forfait la déification du vice et l'apothéose des passions mauvaises. On a des larmes pour l'assassin, pour le spoliateur qui se drape dans un manteau patriotique. Ou l'admire, on le poétise, et c'est la victime qu'on accuse. On chante des harmonies en riionneur de la guillotine. Le bourreau sera magnifi(pie de dévouement et de nation-ilité ; le martyr, en échange de sa résignation, ne doit recueillir que l'analhème de l'histoire. Brennus^ en prononçant son lei'rible vœ victis! ne s'adiessait qu'à des ennemis toujours armés et encore redoutables. Aujourd'hui le: malheur aux vaincus ! tombe sur tous les sentiments honnêtes, sur toutes les probités qui ne consentent pas à se laisser corrompre pour flatter les masses.
Les artisans de désordres sociaux, les coupables queTambition précipita dans le meurtre, les sophistes
qui le professèrent h la tribune, les orateurs qui le firent passer dans la loi et qui transformèrent cette même loi en une prostituée gorgée de sang et de débauches civiques, tout cela, par une fatale aberration d'esprit, ou par une mystérieuse disposition de la Providence, se trouve adulé au moment même où Ion ébranle les bases de la société. C'est au nom de l'intelligence et de la liberté, principes éternellement bénis par les hommes, que, dans la préméditation d'un style romanesque, on descend à l'apologie de la démoralisation révolutionnaire de l'idée spoliatrice. On bal'oue les notions du juste. La destruction devient une doctrine après avoir été une orgie, et on immortalise la méchanceté humaine en sanctionnant ses fureurs. On prétend que c'est au progrès moral, à la perfection, à la fraternité que l'on veut arriver, fll'on fait des livres pour légitimer l'extermination. On exhume des chants de gloire pour ceux qui se plongèrent dans ces longues ivresses du mal ; on invente des paroles de mépris ou de honte pour ceux qui moururent enveloppés dans leur vertu.
En courtisant ainsi les mauvais instincts des multitudes , en forçant son esprit à saluer l'avènement de l'athéisme dans l'histoire, on peut, il est vrai, acquérir à son nom une triste, une dangereuse célébrité ; mais ce n'est pas ainsi que nos devanciers procédaient. Ce ne sera point à cette école que jirai chercher mes modèles. Je ne fabrique pas de l'histoire avec des rêves d'imagination ; je la médite sur les autographes de ceux qui l'ont faite : je l'écris sans crainte et sans haine, parcequ'elle est l'expression dune vérité aussi exacte, aussi tlèmontrée qii^ine solution de géométrie.
Il ne m'appartient pas de prévoir quel sera le sort
de ce livre. Tl froissera sans doiile beaucoup de préjugés ^ il soulèvera peut-élre des passions qui ne voudront pas se condamner à l'aveu de leurs erreurs ; il blessera des susceptibilités que je respecte ;il amènera dans le cœur ou sur les lèvres de quelques hommes dévoués comme moi au Siège Apostolique des paroles de blâme ou de reproche. Ce n'est point la réhabilitation des Jésuites que je proclame ; les Jésuites ici ne sont que l'accessoire. Il y a eu une déplorable iniquité commise; c'est cette iniquité qu'il faut dévoiler sans se préoccuper des résultats. Le monde regorge d'écrivains qui ont le génie du mal, il ne nous reste à nous que l'audace dans la vérité. Le moment est venu de li dire à tous.
Elle sera triste et pour la chaire de saint Pierre, et pour le Sacré Collège, et pour l'univers catholique; mais au fond de ces amertumes que je partage, il y aura des enseignements qui ne seront ()as perdus. Ces enseignements, sortis du Conclave et des chancelleries, doivent amener une nouvelle ère. Il n'est plus possible, en effet, que Rome soit faible ou timide, lorsqu'elle entendra la voix des diplomates signalant ses complaisances comme un symptôme de décomposition et se réjouissant entre eux de leur victoire , parceque cette victoire est l'aurore du triomphe sur notre mère la sainte Eglise romaine.
Ces aveux, que Don Manuel de Roda laisse échapper dans l'enivrement du succès, se renouvelleraient encore si un pape marchait sur les traces de Clément XIV. Il n'est pas besoin de dicter leur devoir aux vicaires de Jésus-Christ. Ils le com[)rennent, ils savent le remplir dans une mesure pleine de dignité et de sagesse. Venir le leur rappeler serait donc une tentative au moins inutile. Je me renferme dans le
cercle que je me suis trace. Je n'ai pas à m'occiiper du (loome, de, la morale et de la doctrine, toutes choses sur lesquelles TEglise a la mission, a le droit de veiller. Je reste dans l'appréciation d'un fait historique. Je discute, je raconte sur pièces originales des événements qui ont eu une portée immense et qui tendaient à détourner de ses voies la justice humaine. C'est la tâche de tout écrivain, disons mieux c'est une obligation de conscience imposée à tout honnête homme que je remplis.
Sans doute il est cruel pour un catholique de prendre des princes de l'Eglise en flagrant délit de mensonge et de vénalité, plus cruel encore de voir un souverain Pontife résister timidement à l'iniquité qu'il encouragea par son ambition et s'annihiler sur le trône, quand il fît tout pour y monter. Mais un pareil spectacle, qui ne sera plus donné sans doute, n'inspire-t il pas un sentiment de douleur que l'histoire ne peut s'empêcher de recueillir? Le crime du pi'ètie suprême n'est-il pas égal à ceux de tout le l)cuple? Ne les dépasse-t il point aux yeux du juge éternel? Et s'il en est ainsi, ne faut- il pas, après avoir fait une large partaux misères de l'humanité, aux bonnes intentions trahies par la force des événements. aux calculs mêmed'une prudence trop mondaine, rentrer dans le positif des choses, puis sans sortir des bornes du respect que l'on doit toujours et partout à la dignité du Père commun des fidèles, ne devra-ton jamais blâmer les atteintes portées aux droits impresciiptibles de la justice?
Tantque la Société de Jésus n'eut qu'à lutter contre l'instinclive cruauté des Sauvages, contre les haines périodi([ues des Iluguenols, des Universités et des Jansénistes, on la vit s'opposer aux attaques et sou-
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vent même jeter dans le camp ennemi la division ou la honte. Forte dn principe d'autorité qu'elle proclamait sous tous les modes de gouvernement, elle avait jusqu'alors à quelques rares exceptions près, trouvé dans les chefs des peuples un constant a'ppui, une intelligente protection qui tournait à l'avantage des nations et des princes. De Rome, le centre de la catholicité, elle régnait par le martyre ou par l'humilité, par les services rendus à l'éducation ou parla gloire littéraire. Le Saint-Sié{je la présentait dans ses batailles théologiques comme l'avant- garde et la phalange sacrée de l'Eglise; mais, au contact d'une nouvelle école qui sapait les trônes en flattant les rois, qui détruisait la morale en calomniant la vertu et en glorifiant le vice, les Monarques avaient vu se glisser dans leurs âmes un sentiment de crainte et d egoïsrne. Endormis sur le trône, ils voulaient vivre heureux, sans songer que ce bonheur viager serait la mort de leur empire. Pour ne pas être agités dans leur royale fainéantise, ils laissaient un à un briser entre leurs mains les ressorts de la puissance publique. Ils s'annihilaient pour le bien, ils n'évoquaient une somnolente énergie que pour consacrer le mal. ^ Dans cet afféiissement de la force sociale, dans cetle décomposition du pouvoir que les Philosophes du dix-huitième siècle, nés d'une orgie de la Régence, firent accepter comme un progrès, les Jésuites furent désignés à toutes les colères. Il fallait leur passer sur le corps afin d'arriver au cœur de la vieille unité; on remua le ciel et la terre. Les incrédules eurent foi dans l'Eglise, les GalUcans condescendirent à proclamer l'infciillibilité du Pape, les extrêmes se rapprochèrent. Il y eut une ligue de toutes les vanités, de tous les rêves, de toutes les erreurs et de tous les
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préjii{îés. On y enrôla les ministres des rois ainsi que les ennemis des monarehies, les propagateurs de l'impiété et quelques prélats dont la capacité n'était pas au niveau des turbulentes vertus. Le Saint Sié^.e était entré dans la voie des concessions. Par amour de la paix, il se laissait dépouiller de ses droits, il sacrifiait son initiative à des besoins factices, il atermoyait avec les passions pour essayer de les calmer ou tout au moins de les diriger.
La compagnie de Jésus avait signalé en Europe ces sources de désordres intellectuels; elle s'y était opposée, tantôt avec audace, tantôt avec modéi-atiou: elle avait lutté contre les sectes séparées de la Communion catholique, elle luttait contre le Jansénisme fomentant la guerre civile au sein de l'Eglise. Un nouvel allié était né à ces éternels adversaires. Cet allié c'était le philosophisme, qui, marchant plus franchement à son but, s'attaquait à toutes les religions établies et se faisait une arme de leurs dissensions intérieures pour les traduire au tribunal de ses poètes erotiques ou de ses rhéteurs ampoulés- Les nouveaux maîtres proclamaient rinditférencc et la vertuspéculativepour tout principe: ils s'arrangeaient un Dieu et un monde à leur guise, sans foi et sans culte; ils se plaçaient sur un terrain encore inexploré. Leur esprit frondeur prodiguait le sarcasme aux choses saintes. Ils envenimaient les querelles entie Tépiscopat français et les parlements, ils tournaient en ridicule les billets de confession et les refus de sacrements (1), grave question que Voltaire tua sous
(1) Les diflîcullus qui surjjissent dans les matières de foi ou de discipline ecclcsiasli([iie sont toujours sérieuses et compliquées ; elles enlraîucnt à leur suite des diin^ors, elles provoquent souvent des rcvolulious. L'atTairc des Lillcts de confession et des
le feu de ses moqueries. Les Piiilosoplies du dixluiitième siècle tendaient à l'anéaiUissement des idées pieuses par toutes les routes possibles ; ils en ouvraient de nouvelles à leur besoin de destruction. Le Catholicisme était la religion la plus immuable et la plus
refus de sacrements avait une double origine ; elle tenait au for intérieur et à la loi civile. La Bulle Unigenitiis, sollicitée par l'Eglise de France, surtout par Fénclnn, comme Tunique moyen de mettre un terme au Jansénisme , n'atteignit pas le but qu'elle se proposait. Louis XIV, le Kégent et Louis XV, avec les parlenicnls et la presque unanimité du clergé, enrenl beau l'accepter, il se trouva quelques évêques et un certain nombre de réguliers et de séculiers (jui se flrent appelants. Nous avons dit à quel point les choses en étaient sous la régence de Piiilippe d'Orléans, on a vu la p.nrt que les Jésuites y prirent ; il faut raconter en peu de mots l'origine des refus de sacrements. On l'attribua aux Jésuites; en étudiant leséciivains du Jansénisme, on est tout étonné d a]>prendre ([ne ce ne sont pas les Pères de la Compagnie qui inventèrent ces précautions et qui les poussèrent à 1 abus.
Tn 1720 , Baudry, lieutenant de police, fit comparaître devant lui environ trois cents Jansénistes, prêtres pour la plupart; un certain nombre furent exilés ; Dorsanne, à la page 64 du tome il de son Journal, nomme l'auteur d'un pareil acte. « Celte procédure, dit-il, avait été imaginée par le P. de La Tour, général de l'Oratoire. » L'abbé Couet, le confesseur du cardinal de Woailles.et l'un des agents les plus actifs de la secte, o voulant, raconte Dorsaime, faire entrer l'abbé Dubois dans ce genre de procédure, en avait dressé le projet et le lui avait envoyé, p Ainsi ce ne sont pas les Jésuites qui persécutent les Jansénistes, mais les J;insénisles mitigés qui b^s premiers poursuivent les JanséniNtcs exaltés. Le premier refus de sacrements, toujours au témoignage de Dorsanne, eut lieu en 1721 . Le curé de Saint-Louisen-l'lle ne consentit point à administrer l'Oratorien Leiong, qui ne voulait pas rétracter son appel. Le second exemple de ce refus est signalé dans la ville d'Arles-en 172'2. l'abbé Boebe , appelant, est sur le point de moniir; le P. Savornin , de l'ordre de Saint-Dominique, refuse de l'absoudre; le prêtre qui l'admi-
populaire ; ce fut sur elle (pi'ils conccnlrèrent leurs efforts. Dans celte levée de boucliers les Jésuites ne se déguisèrent pas quêtant d'assauts habilement combinés devaient porter un coup funeste à leur Ordre; mais ils avaient à sauvegarder la foi des peuples. On
nistrat lut interdit par l'arclievc(]iie. Ces faits se multipliùrent ; bientôt on dcnianda aux maladies leurs billets de confession, pour savoir s'ils avaient été secourus par un prêtre orthodoxe. Même avec nos idées de tolérance, cette mesure sera légitime aux yeux de tout homme qui comprend assez largement la liberté pour laisser aux autres le droit qu'il s'accorde lui-même. Si on veut ■vivre et mourir calholi(|ue, il faut bien se soumettre aux prescriptions de l'Eglise catholique, qui ne nous contraint pas à accepter sa loi, mais qui nous repousse de son sein si nous n'avons pas voulu y rentrer. Cependant celte mesure des billets de confession eut des conséquences si funestes qu'on ne sait si on doit l'approuver ou la blâmer. Les Jansi'nistes se plaçaient dans une situation particulière et qu'aucun sectaire n'avait encore adoptée. Les Hérétiques , en se séparant du corps de l'Eglise , se glorifiaient de rompre sa communion et son unité, ils auraient rougi (le participer à ses sacrements. Le Janséniste fut plus perfide : il osa être enfant de l'E;;lise malgré elle, et il mainlint son dire jusque dans les bras de la mort.
L'usage des billets de confession pour les malades est expressément établi dans les avis de saint Charles Borromée et dans l'un des conciles de Milan. L'assemblée du clergé de IfiSi l'avait consacré; le cardinal de Noaillcs en rcconiinanda lui-même l'observation. Les Jésuites, dans cette circonstance, exécutèrent ce que l'cpiscopat enjoignit. On a prétendu qu'ils avaient inspiré et poussé la mesure aussi loin que possible. Les preuves de cette accusation manciucnt partout. L'immixtion du Parlement dans ces aflaircs de conscience, qui ne sont pas du domaine de la police publique, rendit le mal incurable. Le Parlement prêta iiu\ Jansénistes nue imprudente protection , qui alla jusqu'au sacrilège. Il fit profaner les sacrements, il condamna les curés à administrer des hommes (pii déclaraient persévérer dans l'erreur. Souvent il força les |)ictrcs à porter le viatique entre «les soliLits (juc la fiiicc juiliciairc requérait pour sanctionner ses
les vit se jeter dans l'arène et, sans mesurer la force (le leurs ennemis , combattre -avec la parole et avec la plume. Ces savantes discussions, auxquelles le P. Berthier et les autres disciples de saint Ignace conviaient les novateurs, pouvaient entraver leur marche ; elles les forçaient à démasquer avant le tem[)s leurs secrètes batteries^ elles éclairaient le gouvernement sur des projets dont il leur eût été opportun de nier encore l'existence. Le parlement, hostile aux Philosophes, proscrivait d'une main les ouvrages qu'il encourageait de l'autre. Il sévissait en corps contre les doctrines impies ou révolutionnaires, il y applaudissait individuellement^ il laissait se détendre le frein modérateur des peuples. Pour peu qu'on fit une guerre sourde ou patente aux Jésuites, il accordait droit de passe à toutes les idées subversives. Engagés dans des luttes sans dignité et forts de l'appui que la magistrature leur otïrait, les Jansénistes évoquaient chaque conflit sacerdotal à la barre de la Grand'-Chambre. Ils vivaient en opposition avec la loi catholique, ils voulaient mourir impénitents et absous par elle. Ils niaient son autorité souveraine , et par une dérision de la conscience ils rappelaient à leurs derniers moments pour la braver et la compromettre.
Cette situation intolérable prêtait des armes à toutes les passions. La malignité publique fut tenue en éveil par le bruit que l'on sut faire des refus de sacrements. Les évèques, le clergé et les ordres religieux remplissaient un devoir. Dans son îiccomplis-
ronpaLIcs arrêls.De 1738 à 1750, ce scandale envahit la Franco; il fournif aux adversaires de la religion le droit d'outrage et do moquerie ; la l'aihlesse du gouvernement fit le reste.
ET LES JLSL'ITES. ÀO
sèment il y eut pcut-cHrc des abus , des excès. Quelques prêtres poussèrent les précautions jusqu'à l'intolérance; les Jansénistes et les Philosophes s'attachèrent à montrer partout la main des Jésuites. Les Jésuites furent dévolus aux inimitiés; ils avaient, disait-on provoqué la bulle Unigenitus , et c'était à cette constitution apostoli(iue qu'il fallait faire remonter les désordres. On avait trouvé un levier pour battre incessamment en brèche les Pères de l'institut, on l'employait à toute tin. Les Jansénistes et les Parlementaires se coalisaient avec les Encyclopédistes pour miner la Société; les [»lus ardents concevaient même déjà la pensée de la dissoudre. L'orage s'amoncelait à l'abri de tant d'intelligences et de tant de vœux opposés qui néanmoins se réunissaient dans une espérance commune ; il éclata sur le point où personne n'aurait osé le signaler. Le Portugal fut le premier des royaumes catholiques qui entra en campagne.
Il y avait à la cour de Lisbonne un ministre qui, pour éteiniscr son ascendant sur Joseph P% ne craignait p.)S de le tenir en tutelle et de remplir son imagina lion de fantastiques complots contre ses jours. Ce ministre se nommait Sebastien Carvalho, comte dOyeras, marquis de Pombal. Né en 1699, à Soure, d'une famille sans fortune, Pombal, car c'est sous ce titre qu'il est connu dans l'histoire, ne manquait ni d'éneigie ni de talents administratifs. Souvent son énergie dégénérait en violence (I); plus souvent
(I) I,a violence et la cni.'.iilc éfaient si bien enracinées ilans la funiillc Carvalho qu'à Oycras tnême il existait \i\\ h'jjs pour lu constater. Chaque tlimanclic, le curé devait, à la messe paroissiale, réciter (rois fois le Pater iiosfer avec les fiilcks pour que le ciel les ilélivràl toub de la fureur des Carvalho.
encore la vigueur de son esprit était obscuicie par des manœuvres hypoci iles, par une avidité sans frein et par desK^olères jalouses qui, avec son caractère, devaient l'emporter dans des voies sanglantes. Orgueilleux, despote, vindicatif, cet homme, qui n'entreprenait le bien qu'à coups de hache, s'était pris en Allemagne et en Angleterre du ne haine profonde pour les religieux et pour la hiérarchie ecclésiastique. La noblesse portugaise l'avait repoussé, il se déclara son ennemi , et lorsque le 31 juillet 1750 Jean V mourut laissant la couronne à don Joseph, son fils, Porabal comprit qu'un grand rôle lui était destiné. Ce prince, comme la plupart des monarques de son siècle, était soupçonneux, timide, faible, voluptueux, toujours prêt à accorder sa confiance au moins digne et au plus courtisan. Pour arriver au ministère il fallait avoir l'approbation du P. Joseph Moreira, confesseur de l'infant devenu roi. Pombal avait préparé ses plans de longue main: à force d'artifices il s'était insinué dans l'amitié des Jésuites (!) ^ il avait
(1) On lit h la page 25 de VIFisloirc do la chute des JésuHes , pur le comle Ak-xis ilc Saint-Priesl, lîs lignes suivantes : a En poursuivant la société , il (Pombal) n'accusait pas les Jésuites d'appartenir à un institut coupablL' ni ilc professer des maximes immorales et mauvaises; il leur reprochait seulement d'èlro restés moins fidèles que leurs devanciers aux principes de saint Ignace, cl même il se faisait gloire d'être attaché au tiers ordre de Jésus et d'en observer les pratiques. » L'historien delà Chnlc des Jrsuites est complètement dans le vrai pour la première partie de sa proj)ositioii, il n'en est pas de mêrne pour la seconde ; car si, par fiers-ordre de Jésus, il entend uni; congrégation, iiiie affiliation quelconque dépendant de l'Institut de saint Ignace, M. de saint-Priest est , comme tous ses devanciers , dans une erreur complète. Il existait à Lisbonne un tiers-ordre et une église de Jésus ; mais l'cglisc et le tiers-ordre appartenaient aux franciscains, aj'pclés Pères du tiers-ordre de lu pcuilcnce. Un
gagné leur cslimc par des dehors pioiix. et le second de ses fils, encore enfant, était par lui revêtu de l'habit de la Compagnie. Ainsi que beaucoup de ses collègues, le P. Moreira ne croyait pas à l'hypocrisie. Le zèle dont Pombal faisait parade l'éblouit ; il ne vit que ses brillantes qualités. Sans vouloir sonder les vices de ce caractère et les duplicités de cette and)ilion, il tondja dans le piège que l'intrigue lui tendait. L'homme que Jean V avait toujours écarté du pouvoir se liouva tout à coup secrétaire d'état des a lïa ires étrangères. Bientôt après il devint principal minisire, et, comme il aimait à se lenlendre dire, le Piichelieu du Louis XIII portugais.
Il connaissait les ombrageuses susceptibilités de son souverain; il s'imagina qu'en se présentant luimême en victime il capterait encore mieux ses bonnes grâces. Dans le mois d'août 1751, il fit signer au P»oi im décret par lequel il était dit «qu'un ministre d'Etat pourrait bien être assassiné par le manège de quelqu'un. » Un semblable attentat était assimilé au crime de lèse-majesté, et le sénateur Pedro Gonzalès Cordeiro, l'âme damnée de Pombal, fut chargé de faire des informations continuelles et illimitées. Séjan, dans les plus beaux jours de sa tyrannie, n'avait jamais poussé si loin le mépris des hommes. L'arbitraire ne prenait plus la peine de se déguiser;
tiers- ordre de séculiers était élaLli dans cette éj^lisc ; T'oiiil;iil en fut le chef et le ministre ; niais cette congrégation n'avait rien de commun avec les Jésuites ; ils n'ont jamais eu de liers-ordrc de tertiaires pas plus en Portu,';al, en Espagne ([u'ailleiirs. C'est pour cela que tous les écrivains liostiles à la Compagnie en voient partout, cl (|uc les ministres d'Kspagne, dans leurs correspondances secrètes ou ullicielles, rherclicront à accréditer ce mensonge liistoriipiu.
Pombal avait couvert de prisons les bords du Tage ; ceux qui lui étaient odieux ou suspects, prêtres ou gentilshommes, moines ou citadins, les remplirent. La délation était encouragée, il la tenait à sa solde; elle soupçonna, elle dénonça. Josei)h I" n'eut pas de peine à se persuader que, si la vie de Pombal était ainsi exposée, la sienne devait nécessairement courir des dangers encore plus certains; il trembla, et laissa passer sans contrôle les iniquités de son ministre. Ce dernier redoutait les contradicteurs: il craignait que d'autres bouches ne révélassent au Roi le mystère d'épouvante qui l'enveloppriit. Quelques hommes dont la franchise lui paraissait trop expansive sont plongés dans les cachots; c'était un avis pour les autres, ils en profitèrent. Mais il sentait qu'il ne serait plus possible d'abuser les Jésuites : leur sage altitude, le crédit dont ils jouissaient à la cour, chez les grands et dans le peuple devaient le perdre tôt ou tard. Pombal se détermina à prendre l'initiative : il était audacieux, et il n'avait en face de lui que des hommes timorés; il agissait avant de réfléchir, son succès matériel était donc assuré. Cinq Pères de l'Inslitut se partageaient la confiance de la famille royale. Moreira dirigeait le Roi et la Reine, Oliveira instruisait les Infantes, Costa était le confesseur de don Pedro, frère de Joseph; Campo et Aranjues, ceux de don Antoine et de don Emmanuel, oncles du Roi. L'éloignement des Jésuites ne pouvait pas s'obtenir de haute lutte; Pombal appela l'intrigue à son aide. Il fit entrer le soupçon dans l'àme du monarque; il lui persuada que son frère voulait jouer en Portugal le rôle de tous les Pedro, qu'il se rendait populaire danscctleintention, etque les Jésuiteslesecondaient. Il n'en fallait pas tant pour éveiller les inquiétudes de
Joseph ;Pomb;il avait mêlé le nom des Jésuites à celui de son frère, dont le Roi enviait la grâce chevaleresrpie : les Jésuites devinrent peu à peu un objet de défiance pour lui. Le ministre s'aperçut des progrès que cette idée faisait dans un esprit sur lequel il avait pleinement assuré son empire ; il songea à tirer parti d'une première calomnie. Il nourrit le cœur de ce prince de tous les ouvrages contre la Société de Jésus, en lui recommandant le plus inviolable secret sur ces lectures : elles eurent l'attrait du fruit défendu. Il venait de risquer sur le Roi une expérience qui avait réussi ; il la tenta sur le peuple. Il inonda le Portugal des œuvres qui, à diverses époques, avaient cherché à flétrir les Jésuites. Quand il jugea que ses artifices n'avait plus rien à redouter, il fit rejaillir sur les Pères de l'Institut la persécution dont leurs amis étaient déjà victimes.
Deux Jésuites furentexilés : le P. Ballister, comme soupçonné d'avoir fait en chaire des allusions contre une idée de Pomba! ; le P. Fonseca, parce quil avait donné un sage avis à des négociants portugais le consultant sur celte même idée. Le ministre avait besoin d'or, les confiscations ne l'enrichissaient pas assez vite; il créa une compagnie du Maranon, qui ruinait le commerce, et, sous i)eine de bannissement, il fallut admirer le monopole qu'il inventait. Fonseca fit comprendre aux marchands que cette mesure était dé[)lorablc. Les marchands adressent une requête au Roi: Pombal les proscrit ou les jette dans des cachots. Il parlait même déjà de frapper l'Ordre de Jésus, lorsque, le 1" novembre 1755, un tremblement de terre, auquel l'incendie joignit ses ravages, vint porterie deuil et la misère dans Lisbonne.
A celte ville si cruellement éprouvée, et où la mort
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plane avec la dévastation , des hommes de courage et de dévouement sont nécessaires. Pombal fut beau de calme, d'intrépidité et de prévoyancesur ce théâtre dhorreur. Les Jésuites, à ses côtés ou devant Un', se précipitèrent dans les ruines et au milieu des flammes pour disputer quelques victimes au trépas. Leurs sept maisons étaient renversées ou brûlées (1), le malheur des autres fut la seule calamité qui pût émouvoir leurs cœurs. Leur charité trouva des ressources pour offrir un asile à ces multitudes consternées, à celle foule de blessés que la faim tourmentait, que la douleur et l'effroi rendaient stupides. Ils les rassurèrent en priant avec elle, ils leur apprirent à avoir foi dans l'énergie religieuse; le P. Gabriel de Malagrida et le Frère Biaise furent pour tant d'infortunés une providence dont, sur les débris de Lisbonne, chacun bénissait le nom avec celui de Pombal.
Ces bénédictions du peuple remontèrent jusqu'au trône; don Joseph eut un mouvement de gratitude ou de repentir. Afin de récompenser les Jésuites, il rappela de l'exil Ballister et Fonseca; il voulut même qu'on rebâtit la maison [)rofesse aux frais de la couronne et Malagrida prit assez d'ascendant sur cette
(1) L'hôtel lie PomVol avait été préservé dans le désastre ijënéral, et le roi fat tellement fra|ipc de ce fait qu'il ne cessait de l'attribuera une providence particulière. Le comte d'Obidos, célèbre par les saillies de son esprit, lui répondit un jour : • Oui, Sire, il est vrai que la maison de don C.irvallio a été conscrve'c, mais celles de la rue Suja ont eu le même bonheur. » Or la rue Suja, ou rue de IJoue, à Lisbonne, était le réceptacle de tontes les prostituées. Au dire de Link, dans son Voyage en Portugal , le comte d'Obinos expia cette plaisanterie par plusieurs années de prison.
nature léthargique pour la ramener à des sentiments pieux. Ce retour dérangeait les plans de Pombal , il faisait échouer ses rêves de grandeur. Un péril commun avait confondu dans une même pensée de Z('le patriotique les Jésuites et le ministre ; le péril n'existait plus, le ministre lit peur au Pioi. et Malagrida lut banni. On ne pouvait encore frapper l'Ordre tout entier, Pombal se résigna à l'attaquer en détail. Pour le vaincre, il a besoin de lui chercher des crimes dans les deux hémisphères. Les Protestants et les Jansénistes fournissaient à l'Europe un contingent de forfaits, il leur offrit en échange ceux qu'il improviserait en Amérique. Pombal n'avait aucune liaison avec les Philosophes du dix-huitième siècle. Leurs idées d'affranchissement et de liberté inquiétaient son despotisme; et, en les jugeant sur leurs écrits, il accusait souvent ces hommes de vouloir briser les fers des peuples par le raisonnement. C'était une erreur; mais, comme toutes celles qui se font jour dans les caractères de cette trempe, elle devait être aussi tenace qu'irréfléchie, Pombal servait les Encyclopédistes français sans les estimer; eux devinrent ses auxiliaires tout en blâmant ce qu'il y avait de trop odieux dans son arbitraire réformateur. Le ministre portugais doutait de tout, excepté de la force brutale. Les philosophes espéraient bien en arriver à ce point, la dernière raison du so[)hisme révolutionnaire; mais ils jugeaient que l'heure n'avait pas encore sonné. Ces dissidences d'opinions n'empêchaient pas Pombal et les écrivains du dix-huitième siècle de se prêter un mutuel appui pour renverser l'édifice social. Le Portugais s'arrêtait dans ses innovations religieuses au culte anglican; il espérait ressusciter sur les bords du Tage les sanglantes péripéties du
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rèr^nc de Henri VIII d'Angleterre : les pliiiosophes le dépassaient dans ses rêves : ils allaient jusqu'à la consécration légale de l'athéisme. ÎNéanmoins, pour eux ainsi que pour le Portugais, il existait un ennemi dont il fallait se défaire à tout prix : cet ennemi c'était la Compagnie de Jésus. Pombal avait isolé les Jésuites ; il avait frappé de stupeur, d'exil ou de confiscation leurs protecteurs et leurs clients; ils restaient à peu près seuls sur la brèche en face de lui , qui concentrait, qui résumait tous les pouvoirs. Avant de marcher lésolument à la destruction de l'Ordre, il voulut procéder par la calomnie. Afin que la preuve ne pût pas renverser trop vite son échafaudage d'imposture, il transporta en Amérique la première scène de son drame.
On a vu qu'à diverses reprises le bruit de mines d'or existant dans les réductions du Paraguay s'était répandu en Europe, et que ce bruit avait été démenti, d'abord par les faits, ensuite par les commissaires royaux envoyés sur les lieux. L'Espagne savait à quoi s'en tenir sur de pareilles rumeurs, lorsque Gomez d'Andrada, gouverneur de Rio-Janeiro, en 1710, pensa que les Jésuites ne faisaient si bonne garde autour des Pvéductions du Parana que pour dérober aux regards indiscrets la trace de cette chimérique fortune. Andrada conçut le projet d'un échange entre les deux couronnes, et. pour obtenir les sejit Réductions de rUraguay, il imagina de céder à l'Espagne la belle colonie del San-Sacramento. Il avait découvei't un nouveau Pactole, il en fit part à la cour de Lisbonne, qui s'empressa de négocier avec le cabinet de Madrid. L'échange était trop avantageux à ce dernier pour ne pas être accepte. Le Portugal abandonnait un pays fertile qui , par sa situation sur la
Plata, ouvrait ou fermait la navigation du fleuve, et, pour compensation, il ne demandait qu'une terre condamnée à la stérilité. L'Espagne adhéra au traité ; mais, comme si les diplomates des deux Etats eussent eu lepouvoir dédire à ces sauvages devenus hommes, d'emporter leur patrie à la semelle de leurs souliers, il fut stipulé que les habitants des sept réductions cédées iraient défricher loin de là un sol aussi désert qu'inculte. Désirant exploiter tout à son aise les mines d'or dont il avait leurré le conseil de Lisbonne, Gomez d'Andrada avait posé pour condition que trente mille âmes se trouveraient subitement sans patrie, sans famille, et qu'elles pourraient aller à la glace de Dieu recommencer leur vie errante.
Les Jésuites étaient les pères, les maîtres, les amis de ces Néophytes; ils avaient une influence déterminante sur eux. Le 15 février 1750, ils furent chargés par les deux cours signataires du traité et par le chef de l'Institul de disposer le peuple à cette transmigration. François R.etz, Général de la Compagnie, expédiait, pour plus de sûreté, quatre copies de son ordre. Après avoir pris toutes les précautions, il ajoutait qu'il se ferait lui-même un devoir de vaincre les obstacles qui le retenaient à Pvome, et d'accourir dans ces vastes contrées pour favoriser, par sa présence, la prompte exécution des volontés royales, tant il avait à cœur de satisfaire les deux puissances. Le P. Barreda, provincial du Paraguay, se met en roule; il était vieux et cassé par l'âge : il nomme pour le remplacer Bernard NeydorlTert, qui, depuis trente-cinq ans, résidait p.irmi les Néophytes et leur était cher à plus d'un titre. Le Jésuite commiini(|ue cet étrange projet aux Caciques; de tous il reçut la même réponse. Tous déclarèrent qu'ils ai-
maient mieux la mort sur le sol de la patrie qu'un exil sans terme, immérité et qui les ai radiait au tombeau de leurs aïeux, au berceau de leurs enfants pour consommer leur ruine. Les Jésuites s'attendaient à ces naïves douleurs : ils s'y associèrent, et nous regrettons qu'ils n'aient pas eu le courage de s'opposer à de pareilles violences. Ils connaissaient les sourdes manœuvres auxquelles la Compagnie était en butte ; ils n'ignoraient pas que des coalitions de préjugés ou de haines se formaient centre elle: ils crurent les conjurer en se faisant les auxiliaires des cabinets de Madrid et de Lisbonne, qui trafiquaient desNéophytes comme d'un bétail. Cette condescendance fut un tort qui, au lieu de les préserver, hâta leur chute. La soumission qu'on calomniait fut regardée par leurs ennemis comme un acte de faiblesse ; elle rendit Pombal plus exigeant. Le ministre les voyait tenter d'inutiles efforts pour calmer l'irritation des Indiens, il accusa les Missionnaires d'entretenir sous main le mécontentement. Il opprimait les Néophytes afin de faire l'essai de ses forces ; les Pères, bien loin de résister, se prêtaient avec un douloureux abandon aux mesures que la cupidité et l'ambition lui suggéraient : Pombal sentit que de pareils adversaires étaient vaincus d'avance. Il se servit d'eux pour désorganiser les Réductions et pour les écraser, tout en peignant les Missionnaires comme des fauteurs de révolte.
Ils avaient la clef de l'échange immoral proposé par la cour de Lisbonne; ils savaient que la dispersion des Néophytes n'était réclamée qu'afin de laisser aux agents portugais la faculté de tarir les fabuleuses mines d'or auxquelles les Jésuites puisaient d'une manière si discrète. La vérité et l'honneur de l'Inslitul étaient engagés dans la question, ils aimèrent
ET LES JESUITES. oô
mieux seconder leurs ennemis que de s'appuyer sur leurs amis. Ils entraient dans celle funeste voie des concessions qui n'a jamais sauvé personne, et qui a perdu plus d'une juste cause, en jetant un vernis de déshonneur sur ses derniers moments. Les Jésuites s'elïrayèrenl des clameurs soulevées autour d'eux; ils crurent en amortir le coup en pactisant avec ceux qui le dirigeaient. Pour ne pas soulever une tcm[)ète peut-être utile alors, ils se résignèrent au rôle dhécatombes involontaires et de martyrs par concession, le seul chemin qui conduit à la mort sans profit et sansgioire. Les Indiens en appelaient à la force afin de paralyser l'arbitraire; l'arbitraire incrimina les Jésuites. etPombal les dénonça à l'Europe conune excitant ouvertement les peuples à l'insurrection. Les Jésuites n'eurent pas l'heureuse pensée d'être aussi noblement coupables. Des intrigues de catholiques se coalisaient pour loiuner à mal leurs actions, un écrivain prolestant se montra i)lus équitable, et Schœllputdire(l) : <' Lorsque les Indiens de la colonie du Saint-Sacrement, attroupés au nombre de dix ou quatorze mille, exercés dans les armes et poui'vus de canons, refusèrent de se soumettie à l'ordre d'expatriation, on ajouta difficilement foi aux assertions des pères d'avoir employé tout leur pouvoir pour les engager à l'obéissance. Il est cependant jiiouvé que les Pères firent, extérieurement du moins, toutes les démarches nécessaires pour cela; mais on peut supposer que leurs exhortations, dictées par le devoir, mais répugnant à leur sentiment, n'avaient pas toute la chaleur qu'ils leur auraient donnée dans une autre occasion. Une pareille supposition ne suffit i>as
(I) Cours d'histoire des Etals européens, t. xxxix, p. 51.
pour construire une accusation de révolte. Que deviendrait l'histoire, que deviendrait la justice, si, sur les assurances d'un ministre, destituées de preuve, il était loisible de flétrir la réputation d'un homme ou d'une corporation? "
Par amour de la paix, les Jésuites se plaçaient entre deux écueils : d'un côté, ils s'exposaient aux justes reproches des Indiens; de l'autre, ils se mettaient à la discrétion des adversaires de l'Institut. On allait calomnier jusqu'à leur incompréhensible abnégation, et ils se dépouillaient de leurs armes au moment même où on leur imputait de s'armer. Les Néophytes avaient en eux la confiance la plus illimitée ; les Missionnaires pouvaient d'un mot soulever toutes les Réductions, et, par une guerre entre la métropole et les colonies, faire vibrer au cœur des Indiens ce sentiment d'indépendance qu'ils avaient eu tant de peine à refouler. Ils n'osèrent pas évoquer une pensée généreuse ; ils prêchèrent l'obéissance à la loi, et ils se virent en butte aux traits des deux partis.
Les familles bannies attribuèrent à leur faiblesse les maux dont elles se voyaient les victimes; elles menacèrent, elles poursuivirent même quelques Jésuites, qui, comme le P. Altamirano, se croyaient forcés dans l'intérêt généial d'accepter les fonctions de commissaires chargés de l'exécution du traité d'échange A la respectueuse atïection jusqu'alors témoignée aux Missionnaires succédaient des soupçons que d'habiles agents avaient soin de fomenter dans l'âme des Néophytes. Il fallait les entraîner à une guerre partielle, afin de briser à tout jamais, par le sang versé, l'tMiion existant entre les Indiens et les disciples de l'Institut. Ce résultat fut obtenu.
On avait arraché les tribus chrétiennes du Maranon à la garde spirilnelle des Jésuites, on voulait leur enlever leurs pieuses conquêtes de l'Uruguay. Dans ce tiraillement intérieur, les Catéchunnènes ne purent agir avec ensemble : ils n'étaient habitués qu"à l'obéissance volontaire; tout à coup ils se trouvaient sans chefs et sans Jésuites, obligés de lutter pour conserver leur pairie. L'action pacifique des Pères se fciisait encore sentir sur <|uelques Réductions: ils les amenaient à subir en silence l'exil auquel on les vouait. Cet éparpillement de la force commune produisit de tristes effets; quelques tribus coururent aux armes ; plusieurs, inspirées par les Missionnaires^ se contentèrent de murmurer. Les unes furent vaincues; les autres, au contact de la corruption marchande, s'imprégnèrent peu à peu des vices de l'Europe. Ce fut ainsi que l'on commença à ébranler ce vaste édifice des Missions qui avait coûté tant de sacrifices.
Gomez d'Andrada demeurait maître des Réductions de l'Uruguay. Les Jésuites et leurs Indiens en étaient expulsés, ici par la violence, là par la ruse; il ne lui restait plus qu'à découvrir les mines d'or et d'argent qu'il avait promises à Pombal. Il fit battre les plaines, arpenter les forêts, étudier les montagnes, sonder les lacs et interroger partout les entrailles de la terre. Des ingénieurs furent ap[)elés; ils mirent la science au service de sa crédulité. La science, dans ses explorations, ne fut pas plus heureuse que Gomez dans ses rêves. Cet homme s'avoua enfin la faute qui l'avait poussé à tant d'irréparables désordres; il la confessa aux Jésuites et à Pombal ; il les supplia de travailler, chacun d;ins la sphère de ses pouvoirs, à rompre le traité de limites provoqué
par son insatiable avidité. La Copipagnie n'était plus en mesure de couvrir ses erreurs ; Pombal les jugeait favorables à ses desseins ultérieurs: Gomez fut condamné à la honte, et le ministre dont il avait flatte les cupides instincts usa de ses menteuses révélations pour dénaturer les faits.
C'était l'époque où les esprits, travaillés par un mal inconnu, se jetaient dans la corruption pour arriver plus vite à une perfection idéale, que la philosophie leur faisait entrevoir sans Dieu, sans culte, sans mœurs et sans lois. On marchait résolument à l'assaut des principes et des vertus, on cherchait à briser tout ce qui pouvait devenir barrière à l'idée destructive. Sous le titre de : Relation abrégée de la république que les Jésuites des ptwiiices du Portugal ont établie dans les possessions d'outremerj et de la guerre qu'ils ont excitée et soutenue contre les armées des deux couronnes. Pombal répandit à profusion, dans la Péninsule et en Europe, des récils dont la preuve, toujours annoncée, ne se donnait jamais. Les Jésuites, selon cette relation, faisaient au Paraguay monopole des corps et des âmes; ils étaient le Bénit-Père on roi de chaque réduction. Ils avaient même tenté de réunir ces provinces sous le sce[)tre d'un de leurs frères coadjuteurs, à qui l'on accorda le litre de l'empereur Nicolas I". A cette distance des lieux et des hommes, Pombal avait le droit de calomnie; il calomnia pour le compte des deux royaumes. En Portugal, son autorité et ses menaces empêchaient de briser ce faisceau de mensonges; mais l'Espagne , qu'il associait à CCS crimes de la pensée, refusa d'en accepter la solidarité. Pombal avait cherché dans le gouvernement de Ferdinand VI des complices aussi intéressés que
lui à iK)[)iilariscr Torrcur ; à l'exception du duc d'Albe, il ne trouva que des hommes indijj;nés de son audace. Le Roi d'Espagne et son conseil, éclairés par don Zevalos, gouverneur du Paraguay, prirent en pitié l'œuvre du minisire portugais. Afin de manifester le sentiment que cet écrit leur faisait éprouver, la cour suprême de Madrid le condamna à être brûlé publiquement par la main du bourreau. A trois reprises, le 13 mai 17b5, le 27 septembre 1759 et le 19 février 1761. Ferdinand VI et Chailes III flétrirent par des décrets royaux le libelle de Pombal. Sa cupidité avait semé la désorganisation dans ses provinces; Charles III. qui bientôt va s'allier à lui contre les Jésuites, commence son règne par leur rendre complète justice. Le 10 août 17o9, Ferdinand VI mourait; à peine assis sur le trône d'Espagne, Charles III, son frère, rompit le fatal traité d'éciiange, auquel il s'était toujours montré hostile.
Don Zevalos était venu , au nom de la métropole , pour renverser le trône et combattre les armées de cet empereur Nicolas , que l'imagination de Pombal et du duc d'Albe avait créé, et (jui. disaient-ils, faisait frapper à son coin l'or et l'argent tiré des mines dont l'existence fut un api)ât tendu à d'oisives crédulités. <i Qu'est-ce qu'il trouva de tout cela dans ces peuples innocents? se demande don Francisco Guilierez de La Huerta, dans son rapport au conseil de Castillcdul2avril 181.j(I)... Et cemagistratajoute : <; Que l'on examine ses relations, et elles répondront à celte question en disant que ce que l'on trouva ce fut le désenchantement et l'évidence des faussetés
(1) Exposicion y dictamcn de cl fiscal île cl conscjo y catiiara d, Fruncistu Gutlicrcz do La Jluota.
inventées en Europe : des peuples soumis au lieu de peuples soulevés ; des vassaux, sujets pacifiques, au lieu de révoltés; des religieux exemplaires au lieu de séducteurs ; des missionnaires zélés au lieu de chefs de bandits. En un mot, on trouva des conquêtes faites à la Religion et à l'Etat par les seules armes de la douceur, du bon exemple et de la charité, et un empire composé de sauvages civilisés , venus d'euxmêmes à demander la connaissance de la loi, assujettis volontairement à elle, et mis en société par les liens de lEvangile, la pratique de la vertu et les mœurs simples des premiers siècles du christianisme. »
Au dire du gouvernement espagnol, voilà ce que Zevalos avait remarqué dans les Réductions du Paraguay; il leur restituait la paix, mais il n'était plus possible de leur rendre cette innocence primitive, cette piété docile que les Pères leur avaient inspii-ée. Les Néophytes avaient sucé le vice au contact de la mauvaise foi européenne ; on leur avait appris à se défier de leurs pasteurs, on avait essayé de les corrompre pour les amener à déclarer devant les magistrats que chaque enfant de saint Ignace était un fauteur d'insurrection. Les Néophytes ne transigent pas avec leur conscience, ils s'accusent seuls; leurs Caciques racontent même les soupçons que les efforts pacifiques des Jésuites firent germer dans leurs âmes. Ils avaient regardé les Missionnaires comme les complices des Portugais et des Espagnols; à l'appui de leur injuste méfiance ils apportent tant de témoignages que Zevalos crut de son devoir de renverser l'échafaudage d'iniquités dont Pombal se faisait un bélier contre la Société de Jésus.
Ces événements se passaient en 1757 ; ils auraient dû éclairer l'Europe et le Saint-Siège sur les projets
de Pombal. Ce ministre venait de détruire en qiic!qiies années une œuvre de civilisation qui avait coûté des siècles de patience et de martyre. Son arbitraire frappait en même temps sur les rives de l'Uruguay et sur les bords du Maranon ; sous sa main la vérité se transformait en calomnie. Il réveillait les anciennes querelles des marchands portugais et des Jésuites ; il excitait la soif du lucre chez les uns. et la défiance contre les autres. Il s'emparait des vices ainsi que des vertus pour créer de tout cela une tempête d'accusations au milieu de laquelle la probité et Finlelligence auraient peine à discerner le mensonge de l'erreur involontaire. Son but était atteint ^ sis libelles^ répudiés par le clergé,, par la noblesse, par le peuple portugais, trouvaient des complaisantséchos dans les pamphlets des Philosophes, dans les œuvres des Jansénistes, dans les vieilles animosités des Pi'otestants. Pombal fut un ministre selon leur cœur. Ils célébrèrent son courage , ils exaltèrent ses talents , ils le dotèrent de toutes les perfections. Les fables qu'il avait inventées furent proclamées comme vérités absolues par des hommes qui doutaient de tout ; et, dans ce siècle singulier, où tout était matière à sophisme, on crut aveuglément à une imposture qui ne prenait même pas le soin de se déguiser.
Pombal sortait de tenter un grand coup, et il n'avait rencontré chez les Jésuites qu'obéissance et timidité ; cette découverte, à laquelle il ne s'était peutélre pas attendu, l'enhardit. De l'Amérique méridionale, il résolut d'acclimater en Europe la guerre qu'il déclarait à la Compagnie. Mais cet homme, si téméraire dans ses plans, sentit qu'en présence d'un peuple religieux il fallait procéder par des voies souterraines, et miner la place avant de l'attaquer à
40 CLÉMEKT XIV
force ouverte. Ce fut à Rome qu'il alla chercher les armes dont il avait besoin.
On voyait sur la chaire de saint Pierre un pontife dont le monde chrétien salua les tolérantes vertus, et que le monde savant honora comme une de ses gloires. Benoît XIV, de la famille Lambertini, régnait depuis 1710. Ami des lettres, protecteur des arts, profond canoniste , politique plein d'habileté, il avait rendu à l'Eglise d'éminents services ; et son nom était si révéré que les Anglicans, que les Philosophes eux-mêmes l'entouraient de leurs hommages. Benoît XIV, élève des Jésuites, s'était trouvé sur certains points en désaccord avec eux, notamment dans la question des cérémonies chinoises. Mais ces différences d'avis, ces improbations même, tombées du Siège apostolique sur quelques Pères de l'Institut, n'altérèrent en rien l'estime qu'il avait vouée à la Compagnie. En 1742 , il condamnait au silence les missionnaires du Malabar et du Céleste Empire; en 174G, en 1718 et 1753, par ses bulles Devotam , Gloriosœ Dominœ et Quantum recessii, il comblait des marques les plus éclatantes de son affection " les religieux de cette Société, marchant, ainsi qu'il le dit lui- môme, sur les tiaces glorieuses de leur père. » Benoît XIV n'était donc pas hostile aux Jésuites; le cardinal Valent!, son célèbre secrétaire d'Etat, les estimait; mais le Pape avait pour conseiller intime un cardinal qui ne les aimait pas : c'était Dominique P.issionei, esprit supérieur, quoique toujours disposé à la lutteet ne cédant jamais. Ce prince de l'Eglise s'était fait contre les Ordres religieux, et en particulier contre celui de saint Ignace (1), une
(1) D'AlcniLcit , à In pnge 38 de son ouviiif;c sur la Dvstruc-
ET LKS JÉSUITES. 41
théorie dont il ne se départit que le pins rarement possible. Janséniste sous !a pourpre^ tenace dans ses eonvictions et les défendant avee un acharnement dont sa vive intelligence n'aurait pas eu besoin, Passionei jouissait auprès du souverain Pontife d'un ascendant inconleslé. Il n'avait pas vu sans une joie secrète les manœuvres de Pombal, dont il ignorait sans aucun doute les desseins anti-calholiques; il l'avait plus d'une fois encouragé de ses vœux: il allait, au moment où le Pa()e se débattait avec l'agonie, lui offrir un gage de cette alliance.
Dans le cours de ce beau pontificat, où Benoît XIV déploya tant d'aimables vertus, Passionei se posa toujours en contraste de son aménité. Comme pour mieux en faire ressortir l'éclat, il s'efforça de se montrer savamment opiniâtre, lorsque Lambertini apparaissait conciliant et modéré. Le Pape, dans ses rapports avec les princes et avec les grands écrivains, poussait quelquefois la condescendance jusqu'à la faiblesse; Passionei se révélait toujours acerbe, toujours guerroyant contre les Instituts religieux. Depuis longtemps les Jésuites avaient éprouvé ses mauvais vouloirs; Pombal, qui connaissait la siluation, rexploita au profit de ses calculs. En 1744, Passionei avait donné une preuve significative de sa répulsion pour la Compagnie de Jésus ; le ministre portugais, en évoquant ce souvenir, était sûr que le
tion des Jésuites, s'exprime ainsi : « On assure que le feu cardinal Passionei poussait la liuiiic conlre les Jésuites justpi'au point de n'adnictlre da:.s sa belle et nombreuse bibliotlièiiue aucun écrivain delà Sociclé, J'en suis fàcliépour la bibliotliéque et pour le maître; l'une y perdait beaucoup de bons livres, et l'autre, si philosophe d'ailleurs, à ce qu'on assure, ne l'ctail guère à cet é^ard. »
LES JÉliUlTES. 4
cardinal s'empresserait d'accueillir ses projets. A cette époque, un capucin, connu sous le nom de Noibert, puis d'abbé Platel, avait publié en Italie un livre intitulé : Mémoîi^es historiques sur les affaires des Jésuites. Norbert avait visité les Indes et l'Amérique: il s'était affilié à toutes les sectes protestantes, il appoitait sa gerbe à la moisson de haines qu'elles amassaient contre l'Institut. On déféra son œuvre au Saint-Office, et une commission fut nommée pour l'examiner. Dans cette congrégation figuraient Passionei et le cordelier Ganganelli, qui sera le pape Clément XIV. Passionei se prononça en faveur de Norbert, et il remit au souverain pontife un mémoire contre la censure infligée au livre du capucin. L'autorité que les fonctions et le talent du caidinal donnaient à ses avis était grande. Passionei justifiait Norbert, essayant de démontrer que les missionnaires de la Société se livraient à un commerce profane. Ce grief était sérieux ; Passionei pouvait le soutenir en avocat ou en prêtre. Ministre tout puissant, il avait sous la main les éléments de l'accusation; il aima mieux recourir à des subterfuges. Pour défendre son protégé, il s'efforça de prouver que Noibert ne reprochait pas aux Jésuites des faits de commerce. « Le capucin, ainsi s'exprime Passionei, cite sur ce point une lettre de M. Martin, gouverneur de Pondichéry,etilcitecetteleltreimpriméedans les voyages de M. Duquesne. " Il parle donc sur le témoignage d'autrui, et non sur le sien ; et, pour plus ample correctif de ce qu'il doit dire , il ajoute ( tome I" de ses Mémoires, p. 152) : « Nous ne voulons pas que le lecteur croie à ce gouverneur ni à tant d'autres qui attestent que ces Pères vendent et achètent les plus belles marchandises des Indes. Us savent bien leurs
ET LES JESUITES. 4o
devoirs; ils savent que les Papes et les Conciles dé fendent le commeree aux ecclésiasliques sous peine d'excommunication. Et tout cela, ainsi conclut Passionei . ne s'appelle pas, en bonne loi de discours, reprocher le délit de commerce. »
Cet artifice de lan^y.ige ne trompa personne. Aux yeux du cardinal, Norbert ne mérite pas d'être censuré, non point parce que les Jésuites sont réellement coupables du commerce dont il les accuse, mais parce qu'il ne les en a pas accusés. C'est sur cet unique ar- {ïument que Passionel basait la défense de Norbert. Si les Missionnaires étaient soupçonnés de cette infraction aux lois ecclésiastiques, le cardinal, dans l'intérêt de l'Eglise et de la morale publique, devait poursuivre à outrance et ne s'arrêter que lorsque justice aurait été faite. Avec son caractère et son animosité contre les Jésuites, il n'était pas homme à reculer, si ses espérances eussent répondu à son désir. îl avoue donc tacitement que, jusqu'en 1745, les Missionnaires de la Compagnie apparaissent purs de ce crime ; nous verrons s'ils le furent toujours. (1)
(1) Un grand nombre d'assertiens géni'-rales, vajiics par conséquent, ont éti; portées contre les Jésuites, relativement nii commerce. Ces assertions ne s'ctayaicnt sur aucune base , on ne pouvait que les démentir ; mais aussitôt qu'elles se sont tra- «iiiites en faits et qu'elles ont élé particularisées, des témoignages autlionli(iucs et irrécusal)lcs les confondirent. Ainsi on n souvent imputé aux Missioijnaires du Canada de trafiquer sur les pelleteries. En ir)43, La Ferlé, Bordier et les autres directeurs ou associés de la conipa<;nie delà IVouvclle-Fiance , dont les Jésuites se seraient établis b.'s concurrents, attestèrent j\iri(li([ucnient (pie cette iucriminiilion était sans aucun fondement. Ainsi on accusa à difTérentcs reprises les Jésuites du Paraguay d'cTploiler des mines d'or et d'argent au préjudice de la couronne d'Espnguc. Ln septembre et octobre Kij'i, don Juan de Vulverdc
'i4 CLEiaENT XIV
Néanmoins Schœll, qui, du haut de sa probité historique, démasque ces calomnies, adresse à la Société de Jésus im reproche qui a quelque fondement. Benoît XIV avait , en Î740 pu])!ié une bulle contre les clercs se livrant à des négoces interdits !)ar les canons. Les Jésuites n'y sont ni nommés ni désignés, aucune allusion directe ou indirecte n'est faite à leur Société; Schœll cependant, armé du décret pontifical^ dit (1) : <! Les deux bulles de Benoît XIV ne pouvaient être exécutées dans les Missions des Jésuites, où les Indiens, dans leur heureuse simplicité , ne connaissaient de chefs, de maîtres, nous aurions presque dit de providence, que les Pères, et où tout commerce était entre les mains de ces derniers. » Pour porter un jugement dans cette question il faut connaître et les lois de l'Eglise sur le commerce des clercs, et la position des Jésuites au Paraguay, ainsi que dans les autres chrétientés^ où ils furent en
el, le 28 décembre 1743, Pliilippe V déclarèrenf qu'il n'y avait aucune trace de mines dans ces contrées. Si les monnr<nicsde la Péninsule avaient été trompés pendant deux siècles sur leurs intérêts, ces mines auraient élé retrouvées dt'j)nis l'expulsion des Jésuites, à moins que l'on ne suppose qu'ils les aient emportées avec eux au moment où ils abandonnèrent les Réductions. Ainsi encore, l'auteur andnyaie des Anecdotes sur la Chine imputa au P. de Goville d'exercer à Canton iiii négoce qui consistait à clianjcr les pièces d'or chinoises contre rarp,ent européen. Goville évoqua des témoins et des autorités conipctentcs. Le procureur général de la Propajjande, à Canton, Joseph Céru , homme peu favorable aux Jésuites ; La Bretescbc, directeur de I.i Conipiignic des Indes à Canton, et du Velaï, son successeur ; du lîrossay et de l'Age, lieutenant et capitaine de vaisseau; Arsoii, négociant, cerllfièrent par acte authentique que jamais le P. de Goville ni aucun autre Jésuite n'avaient exercé ni pu exercer le change.
1,1; Cottis rrh:!ili):yc Jes Eltili ciiropecrut, I, X\\\, p. 5J.
ET LES jJiSl'lTES. 45
même temps Missionnaires et administrateurs du temporel.
Le né(joce que les canons interdisent aux clercs et aux reli{îieux, celui que l'Institut de Loyola drfend à ses disciples, consiste à acheter pour vendre, mais les lois ecclésiastiques ne se sont jamais étendues jusqu'au débit des denrées ou des fruits provenant de ses domaines. Les Jésuites étaient les tuteurs des chrétiens qu'ils avaient réunis en société au Paraguay. Vu l'incapacité de ces sauvages, que la religion civilisait, plusieurs rois d'Espagne, et Philippe V par son décret du 28 décembre 1715, renouvelant et confirmant des édils antérieurs, accordèrent aux Missionnaires le droit d'aliéner les denrées des terres cultivées par les Néophytes, ainsi que le produit de leur industrie. Ce commerce s'était toujours fait publiquement. Les Papes, les Rois, tout l'univers en furent témoins pendant cent cinquante années, et il ne s'éleva aucune réclamation. Les pontifes et les monarques encouragèrent les Jésuites, tantôt pardes brefs, tantôt par des lettres approbatiyes. Les évéques du Paraguay célébrèrent même à diverses époques le désintéressement des Pères; les autorités civiles, qui apuraient les comptes annuels, louèrent leur économie et leur fidèle administration (1). Un tel négoce patent et
(1) Notis croyons devoir nietlre sous les yeux du locieur les deuxième et qualiiètne articles du décret île Piiilippe V, daté du 28 décembre 1743. Leur teneur fera mieux coin|)ren(lre que toutes les e>plications la manière de gérer adopiée par les Jésuites au Paraî;iiay.
Le second article indique quels fruits on recueille dans ces bourgades; où on les négocie ; leur prix respectif ; la quantité de l'herbe qu'on retire chaque année ; où on la porte ; l'usage qu'on en fait, et combien elle se vend.
11 résulte des informations qu'où a reçues de don .luan Vas-
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nécessaire n'avait rien d'illicite; c'était le propriélairc ou son ayant-cause qui vendait le produit de ses biens et de son travail. Mais ce négoce, objectera-ton, lésait les intérêts du gouvernement ainsi que ceux de certains marchands. Le gouvernement avait
qucz, sur des recherches qu'il a faites, que le produit de l'herbe, du tahac et des autres fruits , est de cent mille écus par an ; que ce sont les procureurs de ces Pères qui, à raison de l'incapacité des Indiens, ci-dessus remarquée, sont chargés de les vendre et d'en tirer l'argent.
Enfin, ayant devant les yeux la preuve que le produit de l'herbe, des autres fruits de la terre et de l'indiis-trie de ces ladiens est de cent mille e'cus, ce qui s'accorde avec ce que disent les Pérès, lesquels ccriifient qu'il ne reste rien de cette somme pour l'entretien des trente bourgades de mille habitants chacune, ce qui, à raison de cinq personnes pour chaque habitant, fait le nombre décent cinquante mille personnes qui, sur la somme de cent mille écus, n'ont chacune que sept réaies pour acheter leurs outils et pour entretenir leurs églises dans la décence oîi elles sont; ce qui , étant prouvé, fait voir que ces Indiens n'ont pas même de fonds pour le léger tribut qu'ils paient. Cela posé : « J'ai jugé à propos qu'on ne changeât rien » dans la manière dont les fruits qui se recueillent dans ces » bourgades se négocient par les mains des Péres-procureurs , » comme il s'est pratiqué jusqu'à présent, et que les officiers de D mon trésor royal de Santa-Fé et de Buenos-Ayres envoient
• tous les ans un compte exact de la quantité et de la qualité
• de ces fruits , suivant l'ordre qui en sera expédié par une cé- » dule de ce jour, auquel ordre ils se conformeront avec la plus » ponctuelle obéissance. »
Le quatrième article se réduit à savoir si ces Indiens ont un domaine particulier, ou si ce domaine ou son administration est entre les mains des Pères.
Il conste , par les informations faites sur cet article , par les actes de conférences et les autres pièces, que, vu l'incapacité et Tindolente [)aresse de ces Indiens dans le maniement de leur Lien, on assigne à chacun line portion de terre pour la cultiver et pour, de ce qu'il en retire, entretenir sa famille ; que le restant
lui-mt'mc fixe la législation de ses colonies du Paraguay; celte Kégislalion établissait le commerce des Jésuites dans ce sens. Ils devaient veiller au bienêtre et à la fortune des peujjles conquis par eux au Christianisme. Leur vigilance a pu, elle a même dû
lies terres est en commun ; que ce qu'on en recueille Je grains , (le racines, comestibles et coton, est administré par les Iniliens , sons la direction des curés; aussi bien que l'herbe et les troupeaux ; que du tout on fasse trois lots, le premier pour payer le tribut à mon trésor royal, sur quoi sont prises les pensions des curés; le second pour rornemcnt et l'entretien des églises; le troisième pour la nourriture et le vêtement des veuves , des orphelins et des infirmes, de ceux qui sont employés ailleurs, et pour les autres nécessites qui surviennent, n'y r.yant presque pas un de ceuï à qui on a donné un terrain en propre pour le cultiver qui en relire de quoi s'entretenir pendant toute l'année ; que , dans chaque bourgade , des Indiens majordomes , computistes , fiscaux et garde-magasins tiennent un compte exact do cette administration , et marquent sur leurs livres tout ce «[ul entre et tout ce qui sort du produit de la bourgade, et que tout cela s'observe avec d'autant plus de ponctualilé qu'il est défendu H'ix curés, par leur général , sous des peines très-griéves , de faire tourner à leur profit rien de ce qui appartient aox Indiens , même à titre d'aumône ou d'emprunt, ou sous quehjue prétexte que ce soit ; qu'ils sont obligés, par le même précepte, de rendre compte de tout au Provineial. C'est ce qu'assure le Révérend frère Pierre Faiiardo, ci-devant évêque de liuenos-Ayres, qui, au retour de la visite qu'il avait faite de ces bourgades , proteste qu'il n'avait jamais ricp vu de mieux réglé , ni un désintéressement pareil à celui des Pères Jésuites , puisqu'ils ne tirent absolument rien de leurs Indiens , ni pour leur nourriture ni pour leur vêtement. Ce témoignage s'a<:coide parfaitement avec plusieurs autres qui ne sont pas moins surs , et surtout avec les informations qui r.i'ont été envcyées en dern'er lieu par le révérend évêque de liuenos-Ayres , don Joseph de Peralta, de l'Ordre de Saint-Dominique, dans la lettre du 8 de janvier de la présente année 1743, rendant comj)te de la visite qu'il venait d'achever des susdites bourgades , tant de celles de son diocèse
frustrer des calculs tendant à spéculer sur la simplicité des Catéchumènes; mais nous pensons qu'il est difficile de bâtir une accusation sur de semblables données, et Schœll, qui a discuté tous ces points, est le premier à en détruire l'effet en avouant que » dans cette discussion les Pères ont été condamnés par l'esprit de parti (1), sans avoir été entendus dans leur défense. »
Il n'allait pas au génie de Porabal d'attaquer un
que Ce plusieurs de l'évêché du Paraguay, avec la permission du chapitre de la calhédrale, le siège étant vacant, appuyant surtout sur la bonne éducation que ces Pères donnent à leurs Indiens, qu'il a trouvés si bien instruits de la religion et en tout ce qui regarde mon service , et si bien gouvernés pour le temporel, (ju'il n'a quitte ces bourgades ([u'â regret. Tous ces motifs m'ergagent à déclarer: o Que ma volonté royale est qu'il ne soit rieu » innové dans l'administration des biens de ces bourgades , et » que l'on continu? comme on a fait jusqu'à présent dès le » commencement des réductions de ces Indiens , de leur con- » sentemcnt et à leur grand avan'age, les Missionnaires-curés » n'en étant proprement que les directeurs, qui, par leur sage » économie, les ont préservés de la mauvaise distribution et » des malversations (jui se remarqiient dans presque toutes les » autres bourgades indiennes de l'un et de l'autre royaume, o
Et quoiipie, par une cédule royale de l'année 1661 ; il ait été ordonné que les Pères n'exerceraient point l'office de protecteurs des Indiens ; comme cette défense leur avait été faite sur ce qu'on leur imputait de s'être ingérés dans la juridiction ecclésiasti([ae et temporelle, et d'empêcher (|u'i)n ne levât les tributs, et comme cette imputation était alors incertaine , que le contraire même a été vérifié depuis, et que la protection qu'ils donnaient aux Indiens se bornait à les bien gouverner, soit dans le spirituel, soit dans le temporel , <i j'ai jugé qu'il convenait de ï déclarer la vérité de ce fait, et de commander, comme je fais, • qu'on n'altère en rien la forme du gouvernement établi |)résentement dans ces bourgades. »
(I) Coin s (ihist(jiri\ t. XXX'.X, y. 50.
ennemi avec la raison pour unique bouclier. Il ainnait à surprendre au moment où l'on s'y aUendaitle moins. Quand cet homme d'Etat avait dressé ses batteries, il poursuivait son adversaire avec tant d'impétuosité qu'il ne lui laissait même pas le temps de se reconnaître. Les écrits commandés ou inspirés par le ministre, ceux qu'il composait avaient eu pins de retentissement en Europe qu'à Lisbonne. En Portugal, il épouvantait, mais ne convainquait pas. En France et en Allemagne, il servait des inimitiés qui ne se déguisaient plus; ses lourds pamphlets passaient pour des oracles dictés par le bon goût et par la vérité. Pombal, entouré de tout ce qui était hostile aux Jésuites, tenant à ses gages le capucin Norbert , et aspirant l'encens que ses flatteurs ou ses parasites avaient intérêt à faire fumer au pied de l'autel qu'il s'érigeait, Pombal sollicitait du Saint- Siège un bref de réforme pour la Compagnie. A ses yeux, elle déviait de l'Institut, et il prétendait l'y ramener en la supprimant. Dans les conseils du Pontife, les cardinaux Passionei et Archinto secondaient ses démarches ; [lar obsession ou par subterfuge, ils devaient à la longue les faire réussir. Benoît XIV était au lit de mort; le 1" avril 1758, Passionei, en sa qualité de secrétaire des brefs, présente à la signature le décret si ardemment désiré. Le Pape l'accepte. Les négociations relatives à cette mesure furent tenues si secrètes que les Jésuites de Rome n'en soupçonnèrent l'existence qu'au moment où Pombal annonça ses premières victoires à l'Europe. En bouleversant les Pi^éductions, en expulsant par ruse ou par force les missionnaires des pays que leur sang avait fertilisés, il venait de dépouiller l'arbre de ses rameaux les plus productifs. Il ne restait
50 CLÉyENT XIV.
plus qu'à en saper la racine: le minislrc, armé du décret pontifical, se mit à l'œuvre.
Cependant, au milieu des affaissements de l'agonie, Benoit XIV pressentit que des esprits jaloux ou passionnés pouvaient mésuser du bref de réforme. Il était adressé au cardinal Saldanhn, chargé de le faire exécuter; le Pontife voulut l'initier à ses dernières pensées, et il dicta à Archintodes instructions pleines de justice (1). Le cardinal portugais était nommé visiteur des maisons de la Compagnie dans le Royaume très-fidèle, et Benoît XIV lui recommandait d'agir avec discrétion et douceur, de garder sur tous les chefs d'accusation le silence le plus absolu, de l'imposer à ses subordonnés, de tout peser avec maturité, de repousser les suggeslions des adversaires de 1 Institut, de ne rien communiquer aux ministres d'Etat ou au public, enfin de ne rien décider, et seulement de faire un rapport consciencieux au Saint-Siège, qui se réservait le droit de prononcer. Ces [)rescri{)tions étaient sages, mais elles contrai'iaient les plans de Pombal; elles furent mises de côté, comme les rêves d'un moribond. Le 2 mai 1758 le bref fut signifié aux Jésuites, et le 5 Benoît XIV expira avec la crainte d'outrepasser son devoir.
Les Jésuites étaient frappés au cœur. Confier la reforme d'une Société religieuse, qui n'en avait pas besoin, au ministre qui jurait la perte de cette Société, c'était l'étouffer sous une calomnie légale. Ils avaient défendu l'Eglise, et l'J glise les abandonnait. Il dut y avoir, dans ces âmes éprouvées par de longs travaux^ une heure de fatal découragement, car le
(1) IJciifdifti .\iy Poiilifiiis Mtu iini .srcirtwta mamlula citca visiKUiOuvni ((uiliindi Sidduiiha vIjsv) vunda.
complot ne f.Msait plus doute, cl Saldanlia, le proléoé de Poinl)al. s'était eiiioiiré des plus violents ennemis de l'Institut. Le jour d'un suprême combat commençait à poindre, et les Jésuites, se fiant à la sagesse du Siège a[)ostolique comme à la reconnaissance des Monarques, n'avaient rien [irévu. Sans autres armes que la croix, sans autre appui que la probité de leur vie, ils marchaient à l'ennemi qui s'élançait sur eux et qui déjà faisait retentir le cri du triomphe. Ils s'étaient laissé imposer la loi au Maranon et au Paraguay, ils allaient accepter la défaite en Portugal, sans même essayer une résistance que l'état du pays rairait rendue si facile. Il y eut de leur part une funeste prostration de la force morale ou un sentiment d'obéissance poussé jusqu'au sublime de labnégalion chrétienne. Les saints doivent admirer une pareille abnégation ; les hommes déploreront toujours cette torj)ei;r qui cherche à pactiser avec le danger, cl qui perd les sociétés et les trônes en les déshonorant aux yeux de leurs adversaires.
Pombal avait deux buts, qu'il atteignait l'un par l'autre. Il asi)irait à détruire la religion catholique dans la Péninsule; il poursuivait donc les Jésuites, comme les défenseurs les plus persévérants du Saint- Siège. Il prétendait changer l'ordre de succession dans la monarchie, et mettre, par un mariage, la couronne sur la tête du duc de Cumberland (1); il
(1) On sait que le duc de Cumherland s'était flatté de devenir roi (le Portnsal. Je ne doute pas qu'il n'y eût réussi, si les Jésuites, confesseurs de la fauiille royale, ne s'y fussent opposés. Voilà le crime qu'on n'a jamais pu leur pardonner. » {^Tcstavient politique (la maréchal (le Belle-hle, p. lOS.)
L'idée de protcstanliscr lePortu^al, eu mariantle duc de (Juni- Lcrluud avec la princesse de Ikira, germait depuis loii^teuips
importait donc d'avilir la famille royale et d'humilier les grands qui ne se faisaient pas les esclaves de ses caprices. Pour mener à bonne fin cette double entreprise, sa politique ne recula devant aucun moyen. Les plus extrêmes étaient ceux qui entraient le mieux dans les ardeurs de son caractère : il n'épargna ni la corruption ni l'intimidalion. Il tourmenta les gentilshommes, qui étaient hostiles à sa personne ou à ses idées. Il ne pouvait pas s'élever à leur rang; dans son orgueil de parvenu, il voulut les faire descendre plus bas que le point d'où il était parti. Afin de se faire accueillir par la haute noblesse, il la dégrada ou la proscrivit. A ce ministre, ne sachant même pas être modéré dans le bien qu'il concevait, des hommes dont toute l'intelligence put se résumer en une obéissance passive étaient de première nécessité, Il plaça ses créatures ou ses parents à la tête de la hiérarchie administrative ; il réduisit le Roi à n'être qu'une machine à contre-seing, il l'isola de toute influence catholique ou monarchique, il lui gangrena le cœur, il étouffa ses principes religieux, il ouvrit l'entrée des Universités aux Jansénistes et aux Protestants ; puis, lorsqu'il eut établi son omnipotence, on le vit marcher à grands pas à la réalisation de ses projets. Le
dans la Icte de Pombal, et le comle A.lexis de Saint-Î'ricst, dans son Ilisloiredela chute des Jésuites, {». 34, en apporte d'autres preuves. Il s'exprime ainsi :
» Opposé à l'Anjjleterre en paroles , Pombal lui fut toujours soumis de fait. Tandis (ju'il proclamait hautement la liberté du rortu;^:il, il soulevait la ville de l'orto pour l'élablissem^nt de la com[)agnie qui livrait aux Anglais le monopole des vins. Il est même de tradition dans le monde diplomatique, à Lisbonne, que ces rodomontades du marquis étaient parfois concertées avec le cabinet de Londres pour servir de voile à des complaisances, a
19 septembre 1757, il avait fait enlever du palais les PP. Moreira, Costa et Olivcira. Il écrivait le mOme jour aux Infants don Antoine et don Emmanuel, oncles du monarque, qu'ils eussent à se choisir d'autres confesseurs que les PP. Campo et Aranjuès. Il interdisait aux Jésuites de venir à la cour, et, par des mesures arbitraires, il s'efforçait de les constituer en rébellion, ou tout au moins en mécontentement. Les Jésuites baissèrent la tête et se turent. A la vue de ces hostilités, le P. Ileni'iquez, Provincial de Lisbonne, se contente d'enjoindre à ses frères de l'Institut de garder le silence; le Général leur ordonne de ne pas relever le gant qu'on leur jette ; les Jésuites obéissent. La malveillance et l'outrage acquéraient ainsi droit d'impunité; l'attitude des Pères enhardit Pombal (1). Tout se dressait en Portugal contre la Société, et, au lieu de se défendre, elle ne songeait qu'à faire respecter la verge qui allait la frapper.
Sur ces entrefaites, le bref de Benoît XIV fut notifié par le cardinal Saldanha au Provincial de la Compagnie. Le Pape était mourant; son trépas prévu remettait en question ce qui avait été arraché à sa faiblesse; Pombal crut qu'en brusquant les événements il leur donnerait la sanction de la chose accom-
(1) Scliœll rocontc, à la page 52 du (rcnte-troisiéme volume de son Cours d'histoire des Etais européens : a Le 3 février 1757, Pombal publia , sous la forme d'un manifeste, la dialribe intitulée : Précis de la conduite et des dernières actions des Jésuites en Portiif/al et à la cour do Lisbonne. C/étail un récit enticrenient passionne do tout ce qui était arrivé en Amérique depuis les premiers établissements que les Jésuites avaient formés dans l'iiitcricur de ce vaste pays. La calomnie était si manifeste que le Provincial et ensuite le général de l'Ordre jugèrent convenable d'abandonner cette fuble à son sort , sans daigner la réfuter. ■>
M CLÉMENT XiV
plie. Saldanha mit l'autorité dont il était investi à la merci du ministre. Au terme des lois ecclésiastiques, les commissions des nonces ou des visiteurs apostoliques expirent par la mort du Pape, pour tous les lieux où le bref n'a point été signifié de son vivant. La province du Brésil se trouvait dans ce cas. Saldanha entretient Pombal de ses scrupules ; Pombal les lève par un arrêt du conseil. L'irrégularité canonique était flagrante:^ Saldanha passe outre, et, le 16 mai, treize jours après avoir reçu le bref, il déclare dans un mandement que les Jésuites s'occupent d'un commerce {jrohibé par les lois de l'Eglise. En l'espace de treize jours, le réformateur avait embrassé les faits et gestes de l'Institut dans les quatre parties du monde; il les condamnait à son tribunal sans avoir entendu leur défense. Le ministre , dans sa polémique ou dans ses édits, accusait les Jésuites d'enfreindre les canons; le cardinal, dans son mandement, les déclarait convaincus de transactions coupables. Ce mandement n'avait pas seulement le tort de la précipitation, il devenait injuste parce que le négoce auquel se livraient les procureurs des Mission.'j était autorisé par le bon sens, par les souverains pontifes et par les monarques.
Mais alors il ne s'agissait ni d'équité ni de droit. La force et l'astuce se coalisaient pour détruire; l'ambition et l'impéritie se donnaient la main pour seconder la violence. Les registres des Pères, leurs livres de comptes et de correspondance, leurs magasins, tout fut ouvert, tout fut saisi. On lit le dénombrement de leurs biens et de leurs revenus; on constata l'état des dettes et des obligations dont chaque maison était grevée; on remonta jusqu'à l'origine de la Société; on ne découvrit aucune trace d'un négoce illicite. La
vérité apparnissait sur un point, le ministre l'ensevelit (lan^s la poussière de ses archives, et il chercha une autre voie. Le 7 juin 1758, le cardinal-patriarche de Lisbonne, Joseph-Emmanuel, dont Saldanha convoitait le siège, interdit les Jésuites dans toute l'étendue de son diocèse. On avait intimidé ce vieillard moribond en faisant intervenir la volonté du Roi. Il expira peu de jours après, et Saldanha fut appelé à lui succéder.
Dans le même moment le Conclave faisait asseoir sur la chaire de saint Pierre le cardinal Rezzonico^ qui prit le nom de Clément XIIL Elu le G juillet 1758, le nouveau Pape sentait vivement le besoin de relever aux yeux des puissances séculières la dignité de la tiare. C'était un de ces prêtres de haute vertu et de grand cœur, tels que l'Eglise en a tant vus à sa tête. En face de la philosophie tour à tour sceptique et railleuse du dix-huitième siècle, au spectacle plein de tristesse que l'incurie des Rois offrait à l'Europe, Clément XIII ne pensa pas que le seul moyen de sauver la Catholicité fût d'attiédir le zèle et de protester timidement contre les excès de lintelligence qui devaient enfanter des révolutions. Modéré, parcequ'il se jugeait fort de l'autorité de sa foi, et ne reculant jamais devant l'accomplissement d'un devoir, ce Pontife allait soulever contre lui toutes les passions. Il était équitable et bienfaisant, le père de son peuple (1)
(1) L'astronome François de Lalande , dans son Voijnge en Italie, t. VI, pnf;e 452, parle de Clément XIII en ces termes : ■ Le pape, dit-il en truiiant la question du dessccliemenl des marais Pontins, le desirait personnellement. Lorsque je rendis compte à Sa Sainteté de cette partie de mon voyage, elle y prit un intéièt mar([iié et me demanda avec empressement ce que je pensais de la possibililc et des avantum.s de ce projet. Je les lin
CLEMEINT XIV
et le chef courageux de l'Eglise militante. On ne lui épargna ni la calomnie ni l'injure. Il arrivait à une époque où la vieille société européenne se dissolvait plutôt par Fimpéritie des princes et par la corruption des grands que par les agressions auxquelles elle se trouvait en butte. On n'attaquait plus le Catholicisme par l'hérésie, on le minait par le doute ou par la licence des mœurs. On ne cherchait plus à renverser les trônes en soufflant au cœur des nations des désirs d'affranchissement ou de pillage; on avilissait la royauté en la berçant de cruelles flatteries, on l'endormait dans les bras de la volupté en apprenant aux peuples à lui préparer un sanglant réveil. ClémentXIII ne consentit pas à être le muet témoin ou le complice de ces hontes. L'ordre de Jésus était le point de mire des ennemis de l'Eglise, le Pape se déclara le protecteur des Jésuites. La situation était difficile, car de tous côtés il surgissait un écueil. Tout se faisait hostile au pouvoir, le pouvoir lui-même; et, dans ce chaos, la voix de la raison ne s'élevait que pour retomber étouffée sous le rire moqueur des uns ou sous la phraséologie des autres.
Rome avait un nouveau Pontife ; le 21 mai 1758 la Compagnie s'était donné un nouveau chef. A peine installé sur le siège apostolique, Clément XIII voit, le ol juillet 1758, Laurent Ricci, Général des Jésuites, s'agenouiller au pied de son trône et remettre entre ses mains le mémoire suivant :
exposai en détail; mais ayant pris \n liberté d'ajouter que ce serait une époque de gloire pour son règne, le religieux pontife interrompit ce discours profane, et, joignant les mains vers le ciel, il me dit, presque les larmes aux yeux : a Ce n'est pas la » gloire qui nous touche, c'est le bien de nos peuples que nous » cherchons. i>
« Très saint Père,
« Le Général de la Compagnie de Jésus, prosterné devant Votre sainteté, vous représente humblement l'extrême accablement et les malheurs qu'éprouve son Ordre par les révolutions connues du Portugal. Car, en attribuant les crimes les plus graves à ceux de ces religieux qui sont fixés dans les possessions de Sa Majesté très-fidèle, on a obtenu de Benoît XIV, d'heureuse mémoire, un bref qui crée Son Eminencc le cardinal Saldanha visiteuret réformateur, et lui attribue les pouvoirs les plus étendus. Ce bref a non seulement été publié en Portugal, mais encore réimprimé dans toute lltaiie. En conséquence, l'éminentissime Visiteur a publié un décret où on déclare tous ces religieux coupables de faire le commerce. De plus. Son Eminence le cardinal patriarche, n'ayant aucun égard à la constitution SiipcrnaÛQ ClémentX, qui défend aux évè(iues d'ôter à toute communauté religieuse à la fois les pouvoirs de confesser sans en avoir consulté le Saint-Siège, i)icoiis2ilta Sede y/posfo/ica, a interdit de la confession et de la prédication tous les religieux de la Compagnie qui sont non-seulement dans son diocèse de Lisbonne, mais encore dans toute l'étendue du patriarcat. S;ms leur avoir intimé personnellement un pareil interdit, il en a fait subitement afîiclier le décret à toutes les églises de Lisbonne : fdits dont le Général a en main des preuves authentiques.
«1 Les religieux de Portugal ont supporté ces exécutions si accablantes pour eux avec l'humble soumission qu'ils devaient. Ils sonttrès-intimement persuadés de la droiture des intentions de Sa majesté très-fidèle, de ses ministres et des deux éminentis-
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simes cardinaux. Cependant ils craignent qu'ils ne soient prévenus par les artifices de personnes malintentionnées. Ils ne peuvent se persuader que leurs frères soient coupables de délits si atroces, d'autant que, aucun d'eux n'ayant été appelé personnellement en justice, ils n'ont point eu lieu de produire leurs défenses et leurs décharges.
«( Au reste, quand il y aurait des particuliers coupables des crimes atroces qu'on leur suppose, ils se flattent que ce délit n'est pas celui de tous ni même de la plus grande partie, quoiqu'ils se voient tous enveloppés dans la même peine. Enfin, quand même tous les religieux qui se trouvent dans les états de Sa Majesté très-fidèle seraient coupables, depuis le premier jusqu'au dernier, ce qui ne paraît pas pouvoir se supposer, les autres, qui dans les diverses parties du monde emploient leurs fatigues et leurs travaux à procurer l'honneur de Dieu et le salut des âmes, selon le peu d'étendue de leur pouvoir, demandent instamment d'être au moins traités avec bonté. Le discrédit et le mal s'étendent à toute la Communauté, quoiqu'elle ait en horreur les crimes qu'on attribue aux Pères du Portugal, et spécialement tout ce qui peut tendre le moins du monde à offenser les supérieurs, tant ecclésiastiques que séculiers. Elle désire, au contraire, et fait en sorte, autant qu'il est possible, d'être exemple de ces manquements auxquels la condition humaine est sujette et surtout la multitude.
« Assurément les supérieurs de la Société, comme il parait sur les registres et par les lettres écrites ou reçues, ont toujours insisté sur l'observance des règles la plus exacte, dans les provinces du Portugal ainsi que dans toutes les autres. En certaines occasions ou les a informés des manquements d'un autre
Ocnre^ mais, pour les dclils qu'on impute aujourd'hui à ces religieux, ils n'en ont jamais été instruits: on ne les a point préalablement avertis ni requis d'y apporter remède.
«' Informés enfin, quoique indirectement, que ces Pères avaient encouru la disgrâce de Sa Majesté, ils ont témoigné la plus extrême douleur. Ils ont supplié qu'on leur donnât une connaissance particulière des délits et des coupables. Ils ont offert d'envoyer des pays étrangers les plus capables et les plus accrédités de la Compagnie pour visiter et réformer les abus qui pouvaient s'être introduits; mais leurs humbles prières et leurs offres n'ont pu mériter d'être écoutées.
« De plus, on craint fort que cette visite et cette réforme, au lieu d'être profitables, n'occasionnent des troubles sans aucune utilité. C'est ce que l'on redoute surtout pour les pays d'outre-mer, pour lesquels l'éminentissime cardinal Saldanha est obligé et a pouvoir de déléguer. On a toute confiance dans ce cardinal pour ce qu'il fera par lui-même; mais il semble qu'on peut craindre avec raison que dans les délégations il ne se trouve des personnes ou peu au fait des constitutions des réguliers ou malintentionnées, qui par conséquent pourront causer de grands maux. Pour toutes ces raisons le Général de la Compagnie de Jésus, au nom même de la Société, implore avec les plus humbles et les plus sincères prières l'autorité de Votre Sainteté. Il la supplie de pourvoir, par les moyens que lui suggérera sa haute prudence, à la sûreté et garantie de ceux qui ne sont pas coupables, particulièrement à l'honneur de toute la Société : qu'ainsi on ne la rende donc point inutile à la gloire de Dieu et au salut des âmes, qu'on ne
fiO CL ÉMEUT XiV
l'empêche pas de servir le Saint-Siège et de seconder le pieux zèle de Voire Sainteté, pour qui le Général lui-même et sa Compagnie offriront à Dieu les vœux les plus sincères pour lui obtenir toutes les bénédictions célestes, une longue suite d'années, à l'avantage et à la postérité de l'Eglise universelle. »
Le souverain Pontife reçut ce mémoire d'un accusé demandant des juges, la seule chose que les hommes ne peuvent pas refuser à un autre homme. Une Congrégation est nommée. Sa réponse fut favorable aux Jésuites (1). Pombal n'allait plus agir sans contrôle; il avait à lutter contre un pontife qui ne se laisserait pas tromper pgr d'hypocrites démonstrations. Les ressorts de sa politique étaient mis à découvert. Il avait exilé de Lisbonne les Jésuites qu'il redoutait : Fonseca, Ferreira, Malagrida et Torrez. Le P. Jacques de Caméra, fils du comte de Ribeira et d'une Rohan, avait énergiquement repoussé toutç espèce d'intimidation. Pombal essaya de provoquer dans l'Ordre de Jésus quelques défections qu'il aurait su rendre éclatantes. Il existait parmi les Jésuites portugais deux Pères que leurs antécédents désignaient aux inti igues du ministre : l'un était le P. Cajetano, esprit chagrin, mais intelligence aussi vive que profonde; l'autre, Ignace Suarez. En les flattant, Pombal espérait qu'il serait facile de les amener à trahir une Compagnie dont la tendance de leurs
(1) Le commandeur d'Almada Mcndo/.za, parent de Tombal et son ambassodeur à Rome, Ot imprimer et rc(iandre partout une fausse décision de cette congrégation. C'était peut-cire l'avis pai ticulier d'un des cardinaux , auquel Alniada prétait de son chel toute autorité. Cet arrêt supposé fut brûlé à Rome et à Madiid par ia uiain du ! uurrcau, comme pièce apocryphe c* caloniiiiciisc.
caraclères portait à croire qu'ils ne devaient pas avoir toujours eu à se louer. Le cardinal Saldanha fut chargé de les enrôler sous la bannière ministérielle. Cajetano et Suarez. que le patriarche caressait d'un côté, qu'il menaçait de l'autre, dcdaif;nèrent de s'associer à de pareils projets. Ils avaient chancelé dans leur foi de Jésuites loi'sque llnslitut était puissant; ils s'y rattachèrent au moment où la persécution lui arrivait. Cette opposition et les mesures prises à Rome compromettaient les espérances de Pombal ; un événement imprévu changea tout à coup la face des affaires.
Dans la nuit du 5 au 4 septembre 1758, moins de deux ans après l'attentat de Damicns sur Louis XV, le roi don Joseph, revenant en carrosse de l'hôtel de Tavora au palais, fut frappé d'une balle dans le bras. Ce crime, que le lendemain toute la ville attribuait au marquis de Tavora vengeant son honneur sur le royal séducteur de dona Teresa, son épouse, ce crime offrait à Pombal une change inespérée. Les Tavora étaient ses ennemis, car ils avaient repoussé l'alliance de son fils. Ils api)ar(enaient à la plus haute noblesse; tout semblait conspirer en faveur du ministre. A défaut d'autres preuves la clameur publique suffisait pour faire arrêter les meurtriers ou les fauteurs présumés du meurtre. Dans un autre pays la justice aurait ainsi procédé; Pombal n'adopta point cette marche régulière. Il frappa de terreur le souverain, il le tint caché à tous les regards, à ceux même de la famille royale ; il fit planer le soupçon sur les genlilshonuTies dont il redoutait le crédit ou dont il convoitait les richesses; il représenta toujours et partout les Jésuites comme les instigateurs du régicide. Il laissa ainsi s'amonceler la tempête, dont à son gré
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il dirigeait les nuages, tes Tavora continuèrent à venir à la cour, et le 12 décembre, plus de trois mois après l'attentat que l'inexplicable inaction de Pombal faisait alors rejeter au nombre des fables ou des paradoxes, le duc d'Aveiro , le marquis de Tavora, dona Elconor , sa mère , leurs parents et leurs amis furent saisis à l'improviste et plongés dans les cacbots. Les femmes obtinrent des couvents pour prison, mais la pitié envers tous ces personnages devint aux yeux de Pombal un titre de proscri[)tion. On fut suspect pai'cequ'on les plaignit; on se trouva criminel pour douter des mystérieuses trames qui avaient coûté trois mois de réflexion au ministre. La baute noblesse refusait de l'accepter comme un des siens, elle lui avait fait expier son orgueil par des sarcasmes ou par le mépris: Pombal se vengeait de ces affronts en se baignant dans le sang des races les plus illustres. L'opinion publique ne vit en tout cela qu'une macbination de Pombal pour absorber ses ennemis dans un complot impossible. Les lenteurs calculées, les mensonges diplomatiques ou judiciaires du ministre furent si pleinement percés à jour que ses panégyristes les plus exailés réprouvèrent tant de ci'uautés, et n'eurent pas le courage de s'associer à sa fureur. >: Les Encyclopédistes, dit le comte de Saint-Pricst(l), auraient dû lui servir d'auxiliaires zélés et fidèles. Pourtant il n'en fut [)as ainsi. Les pièces émanées de la cour de Lisbonne parurent ridiculesdans la forme et maladroites au fond. Cet holocauste des chefs de la noblesse choqua les classes supéiieures, jusqu'alois soigneusement ménagées par les philosophes. Tant de cruauté contrastait trop avec les mœurs
(I] lli.sluiredv lu chulv des Jcsuitvs, (i. 24.
ET LES JÉS[ilTES. 65
(l'une sociclé déjà frondeuse, mais encore très cléc^nnle. On eut pitié des victimes, on se moqua du bouneau. n
Le l)ourreau, car jamais homme ne mérita mieux que Pombal ce titre sanslant, le bourreau tenait sous sa main une partie de ses adversaires; mais, pour la satisfiielion de ses haines, ce n'était pas assez. L'al- Icnlat du 5 septembre kii fournissait une occasion toule naturelle de mêler le nom des Jésuites à un régicide présumé. " Les reproches qu'il leur avait adressés dans ses manifestes, raconte l'historien peu véridique de la Chute des Jésuites [X], ne reposaient point sur des idées générales, mais sur des faits particuliers, contestables et mal exposés.» Pombal tenait beaucoup plus à sa vengeance qu'à lopinion publique. Sa vengeance se trouvait d'accord avec des projets anlicatholiques; il fit de tout cela un horrible mélange, et, en confondant les notions de justice et d'humanité, il enveloppa dans cette catastrophe tous les Jésuites résidant en Portugal. Aveiro, les ïavora, Atouguia et la plupart des accusés auraient dû être jugés par leurs pairs ; le ministre créa un tribunal d'inconfidence. Par un oubli des règles les plus sacrées, il présida lui-même celte commission exceptionnelle, dans laquelle siégèrent d'Acunha et Corte-Réal, ses deux collègues. La torture fut appHquée à chaque inculpé; ils la subirent avec fermeté. Le duc d'Aveiro seul, vaincu par les tourments, avoua tout ce qu'on exigeait de sa douleur. Il se déclara coupable; il accusa ses amis et les Jésuites; mais à peine fut-il délivré de la question qu'il se hâta de nier ce que la violence lui avait arraché. Les ju-
(1) Hisloirc de la chute des Jésiiilcs, p. 26.
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ges refusèrent d'entendre sa rétractation. Il n'y avait eu ni témoins, ni interrogatoires, ni débats; on ignore même si les prisonniers furent défendus. Tout ce que l'on sait, c'est que le fiscal Costa Freïre, le premier jurisconsulte du royaume, proclama l'innocence des accusés, et que sa probité le fit charger de chaînes; c'est que le sénateur Juan Bucallao se plaignit de la violation des formes judiciaires et de l'iniquité de la procédure; c'est que Pombal lui-même rédigea la sentence de mort, et qu'elle est écrite de sa main. Elle fut rendue le 12 janvier 1759; on l'exécuta le lendemain.
Le peuple et l'armée murmuraient; les grands s'agitaient; Pombal ordonna de dresser l'échafaud dans le village de Belem, à une demi-lieue de Lisbonne. Portant la barbarie jusque dans les moindres détails, il avait voulu que la marquise de Tavora et que toutes les victimes parussent sur l'échafaud la corde au cou et presque nues. Celait une dernière humiliation qu'il réservait à ceux qui l'avaient accablé de leurs dédains. Dona Eléonor, encore plus fière en ce moment qu'aux jours de ses prospérités, arriva la première sur cette immense estrade où le billot, la roue, le bûcher et le poteau s'élevaient, comme pour réunir les différents supplices sous les yeux des condamnés. Elle s'avança, le crucifix à la main, pleine de calme et de dignité. L'exécuteur veut lui lier les pieds : « Arrête ! s'écrie-t-elle, et ne me touche que pour me tuer. » Le bourreau intimidé s'agenouille devant cette martyre de la justice humaine, il demande pardon. « Tiens, continue-t-elle plus doucement en tirant une bague de son doigt (1), il ne me
(I) Mémoires du vi(ir<jiiis de l'umhal.
reste que cela; prends, et fais ton devoir. » La tête de dona Eléonor tomba sous la hache. De demi-heure en demi-heure, son mari, ses fils, ses gendres, ses domestiques et le duc d'Aveiro vinrent successivement, en face de ce cadavre palpitant, mourir dans les horreurs de la strangulation, sur la roue ou dans les flammes. Quand le massacre fut consommé, on mit le feu à l'échafaud, et le Tage roula dans ses eaux les cendres des immolés, confondues avec les sanglants débris de la torture (1).
(1) Pombal fut jufjé à son tour; mais il rencontra dans la reine dona Maria , héritière de Joseph I^'', plus de pitié rju'il n'en devait inspirer. Le 7 avril 1781 , cet homme, à^é de quatre- Titiot-deux ans , fut à son tour frappé d'une condamnation que l'Jùstoire trouveia peu sévère. Le conseil d'état et les magistrats déclarèrent, à la majorité de quinïe voix contre trois, a que les personnes tant vivantes que mortes qui furent justiciées , ou exilées, ou emprisonnées en vertu de la sentence de 1759, étaient toutes innocentes du crime dont on les avait accusées. » Ce jugement de réhabilitation est longuement et sagement motivé. Il tire une grande force de la première sentence, qiy abonde en contradictions et en faits se détruisant les uns par les autres. Ainsi on lit, dans l'arrêt rendu par Pombal, que « le coup glissa et ne fit que percer le derrière du carrosse ; puis, que six coups pénétrèrent à la poitrine du roi ; puis encore , que le coup , tiré par derrière, passa entre les bras et les coles et ne Gt qu'effleurer légèrement l'épaule droite par devant; » un peu plus bas la sentence ajoute que « le roi eut des blessures considérables et mortelles. •
11 esta peu près avéré maintenant que deux ou trois pistolets furent déchargés sur la voiture de Joseph I". La version la plus accréditée est que deux serviteurs attachés à la maison de Tavora se portèrent à ce crime; mais Pombal a mis tant de confusion et d'acliarnenient dans la procédure qu'il est parvenu même à faire douter de la réalité de l'attentat, et que plusieurs historiens n'ont pas craint de le lui attriljuer. Ce qui lui appartient d'une manière incuntesinblc , c'est l'iniquité , et ou doit
Le 27 mars 1750 La Condamine écrivait à Maiiperluis : «t On ne me persuadera jamais que les Jésuites aient en effet commis l'horrible attentat dont on les accuse, » et le sceptique Mau[)eituis lui répondait : " Je pense comiv.e vous sur les Jésuites ; il faut qu'ils soient bien inrocents^ puisqu'on ne les a pas encore punis; je ne les croirais pas même coupables quand j'apprendrais qu'ils ont été brûlés vifs. » Le P. Malagrida fut réservé à ce supplice, et un cri de ié|)robation universelle répondit à celte dernière lâcheté de la force. Pombal s'élait atlribué ou il avait partagé entre ses créatures les biens de ses victimes. Il les tuait dans le présent, il les déshonorait dans l'avenir de leurs familles : mais il convoitait encore une autre proie. Il venait de terrasser la noblesse, il voulut écraser les Pères de l'Ordre de Jésus. La fermeté de Clément XIII lui était connue, ses inlrioues allaient être déjouées à Rome ; par un de ces coups d'audace qui. au premier moment, font douter même de l'innocence de toute une vie, le ministre ne recula pas devant la plus absurde des accusations. Il en avait tant fait que personne n'osait plus prendre au sérieux un homme que la fureur poussait jusqu'aux limites de la déraison. La veille de l'exécution des Tavora, les Jésuites du Portugal, soumis depuis quatre mois à la plus ombrageuse des inquisitions , sont déclarés en masse les instigateurs et les complices du régicide
dire aTcc l'Anglais Sliirley, dans son îllagasin de Lowhcs, mars 1759 : « L'arrêt du tribunal d'inconfuiencc ne peut être regardé ni comme concluant pour le public, ni comme jnsie à l'égord d<s accusés... Do quel [)oii!s peut cire i!n jugement qui n'est d'un bout à l'aiitre qu'une vague déclamation , où l'on cache au public les dépositions et les témoins, où toutes les formes légales ne sont pas moins violées que l'équiic naturelle? •
présumé. On emprisonne le Provinciiil Henriqucz, les PP. Mulaorid.'i, Peidif^ano , Suarcz, Juan de Matlos, Oliveira, François-Edouard cl Costa. Ce dernier et l'ami de l'infant don Pedro , frère du roi. On ra{)|)lique à la question pour lui arracher dans les toitures un aveu ou une réticence qu'on essaiera de tourner contre le pi'ince. Coita, tenaillé et déchiré, reste inébranlable.
Pombal avait tout disposé pour consommer son mystère d'iniquilé. Les PP. Malajjrida , Matlos et Jean- Alexandre, vieux missionnaires blanchis dans les travaux de ra|>oslolat et de la charité, avaient passé leur jeunesse et leur âge nr.ùr au milieu des sauvages du Maianon et du Brésil. La mar(juise de Tavora suivait les exercices spirituels de Malagrida ; le P. de Mattos était lié avec la famille Ribeira ; Jean- Alexandre, revenant des Indes, avait fait la traversée sur le même vaisseau que les Tavora. Tels furent les seuls griefs que Pombal allégua ; ils suffirent pour faire eondammer à mort les trois Jésuites. On ignore l)ar quel motif le ministre leur épargna l'éehafaud du 1." janvier.
La consternation régnait dans les maisons de la Compagnie; les traitements les plus acerbes, les insinuations les plus perfides, tout était mis en jeu pour désoler leur paîiencc ou pour les compromettre; les Jésuites, qui n'avaient [)as su dissi[»er cette tempête d'injustices, eurent le courage du martyre. Ils étaient séparés les uns des autres , sans communication avec leuis frères ou avec leurs supérieurs, livrés à un ennemi qui ne cessait d'accuser sans jamais prouver la moindre de ses allégalions : ils attendii-ent dans la dignité de leur silence le sort qu'on leur réservait. Le ministre s'avoua que ces paroles perdaiçût
de leur autorité ; le 10 janvier 1750, il réduisit le souverain au rôle de pamphlétaire à sa suite. Chaque marche du trône se couvrait de sang ; la captivité , l'exil ou la ruine était le partage de ses plus fidèles sujets ; on lui apprenait à se défier de ses amis et de sa famille. Pombal, afin de l'engager encore plus avant, plaça sous la sauvegarde de son nom les mensonges dont il sentait que tant de crimes auraient besoin pour être justifiés. Il prit à bail le contreseing de ce monarque esclave, et il força la royauté à calomnier sciemment les hécatombes de son arbitaire ministériel. Il avait au nom de Joseph I", rédigé une lettre adressée à tous les évéques portugais; elle fut répandue à profusion. Ce manifeste était la glorification de Pombal et une honte jetée aux rois prédécesseurs de Joseph.
Quelques évéques s'en emparèrent pour créer un piédest;il h leur fortune ecclésiastique ; d'autres s'épouvantèrent à l'idée seule d'affronter les colères du ministre omnipotent, et l'évéque qui recule en face d'un devoir est bien près dimmoler sa conscience pastorale à de fausses nécessités de position. Ils se prêtèrent aux exigences de Pombal ; il y en eut même qui les outrèrent. Les Jésuites, frappés de stupeur, environnés des adversaires inattendus que le malheur agglomérait autour de ses victimes, n'élevaient pas la voix môme pour protester contre tant de fnreurs calculées. Ils n'agissaient pas ; Pombal imagina de les faire écrire. De virulentes satires contre le roi parurent sous le nom de plusieurs Pères. La mesure était comblée. Deux cents évéques de toutes les parties du monde chrétien, des cardinaux^ les trois électeurs ecclésiastiques n'osèrent pas rester spectateurs muets de cet opprobre, qui constituait un prince
ET LES JÉSriTES. GO
en flagrant délit d'imposliire. Ils snpplièrent Cl'ment XIII de venger la Compagnie de Jésus. La voix de la Calholicité fut entendue , et le Pèie commun remplit le vœu de l'Eglise.
Pombal ne se laissait pas arrêter par des prières on par des menaces ecclésiastiques. Son des[)otisme ne trouvait aucune résistance en Portugal; il pensa quil serait toujours temps de l'expliquer lorsqu'il aurait consommé l'œuvre de destruction. Il tuait la Société de Jésus, mais c'était dans un hut catholique, afin de la réformer et de la rendre [dus parfaite. Le ministre portugais ne sortait pas de ce thème convenu. Il accusait les Jésuites de tous les crimes que l'imagination de ses pamphlétaires à gages pouvait inventer; en même tem[)s il déclaniit que sa pensée ne tendait qu'à ramener les disciples de saint Ignace à la pureté primitive de leurs règles. En présence des contradictions qu'offre ce grand procès, l'un des événements les moins connus et les plus curieux du dixhuitième siècle, Voltaire a donc raison de dire (1) : <i Ce qu'il y eut d'assez étrange dans leur désastre presque universel, c'est qu'ils furent [U'oscrits dans le Portugal i)our avoir dégénéré de leur Institut, et en France pour s'y être trop conformés. »
Les biens et les collèges de l'Ordre étaient sous le séquestre; il fallait se les approprier, afin de payer les compl.u'sances épiscopales, de distraii e le peu{)!e l)ar des fêtes et d'acheter l'armée. Le ministre tenait captifs plus de quinze cents Jésuites, qu'il avait dépouillés de tout, même du droit de pleurer sur les ruines de leurs maisons. La pitié en leur faveur était un crime, il la punissait de mort ou debannissement.
(i) OEuvres de Vollairc, Su-cle ih Louis A'', t xr». p. 35!.
CLE.ilCINT MV
Au Brésil et au Maranon. ses agents les poursuivaient avec un acharnement inouï ; ils les enlevaient à leurs sauvages ; ils les entassaient, sans provisions, sans secours, sur le premier vaisseau faisant voile vers la métropole. Tous ces Jésuites, qui ne savaient de quelle accusation il allait plaire au gouvernement de les charger, arrivaient à Lisbonne; on les agglomérait dans les prisons ou dans les lieux publics ; puis on les oubliait entre deux haies de soldats, qui, souvent moins cruels que l'autorité, partageaient leur pain avec eux.
Celte étrange situation ne pouvait durer. Le 20 avril 1769, Pombal fit remettre au Pape une lettre de Joseph I", qui annonçait l'intention d'expulser de ses Etats les membres de la Société de Jésus. Clément XIII ne répondant pas assez vite aux désirs du ministre, le minisire le prévint. Clément XIII ne prêtait pas les mains aux iniquités de Pombal; Pombal, afin de tromper le Roi, fait fabriquer à Rome, par Almada, son ambassadeur, un bref qui approuve ses projets, qui détermine à quel usage seront emjiloyés les biens de la Société de Jésus et qui autorise à punir de mort les coupables. Ce bref, si audacieusement supposé, entretenait l'Europe dans des dispositions malveillantes contre les Pères portugais ; il lilaeait les Jésuites des autres contrées dans l'impossibilité de les défendre. Pombal se hâta de mettre à profit ces impressions. Il savait que le souverain Pontife s'elïrayait de ses menaces de schisme, et que, pour maintenir la paix de l'Eglise, il ferait toutes les concessions comi)atibles avec la dignité du Saint-Siège. Le véritable bref n'était pas aussi explicite que celui dont Pombal s'était foigé une arme; le Pape descendait jusqu'à la prière pour
ET LES jésUlTIS. 71
vaincre l'injusle obstination du Roi et de son ministre. Pombal s'indi*jna de voir le vicaire de Jésiis- ChiisL disputer à ses convoitises la proie qu'il leur promettait. Un eonflit diplomatique entre les deux cours lui parut nécessaire à susciter. Acciajuoli, nonce en Porluîjal , croyant d'abord ([ue les choses ne sei-aient pas i)0ussées si loin , avait favorisé les plans officiels; mais, lorsqu'il en eut saisi la portée, il refusa de s'y associer. Il devint obstacle; Pombal nu't tout en œuvre pour lui rendre impossible le séjour de Lisbonne. Clément XIII et le cardinal Torrejjiani, son secrétaire d'Etat, ne voulaient point proscrire les Jésuites, par l'éternel principe d'é(iuité qui ne permet pas de confondre les innocents avec les ('oupables. Pombal s'imagine que ces refus équivalent à une déclaration de guerre ; il la fait à sa manière. Les Jésuites Malagrida, Henriquez , Mattos, Moreira et Alexandre sont condamnés à être rompus vifs, comme instigateurs du duc d'Aveiro et des marquis de Tavoi'a. Le 51 juillet est le jour de la fête de saint Ignace de Loyola ; Pombal clioisit cet anniversaire, si cher au cœur des disciples de l'Institut, pour rendi'e une sentence qui ne reçut ni publicité ni exécution , mais qui devait les exaspérer ou les consterner.
Il y a ici une appréciation que l'histoire ne doit pas oublier. Les Jésuites ont, pour se défaire de leurs eiinemis, des moyens secrets ; ils ne reculent devant aucun crime. Ils conseillent le régicide, ils l'absolvent, et. quand ils ne savent plus de quelle manière amener le triom|)he de leurs ambitieux projets, le fer et le [)oison leur viennent en aide. Jus(iu'au jour où Pombal s'acharna contre leur Institut, les Jésuites, si souvent accusés de légitimer les moyens par la lin,
72 CLÉSIENT XIV
n'ont jamais eu recours à l'assassinat. Celte espèce de tribunal véhémique, dont des imposteurs révélèrent l'existence, n'a été qu'une fable jetée en pâture à quelques crédulités imbéciles. Les Jésuites n'avaient jamais trouvé de séides dans leurs partisans ou dans leurs novices ; mais si , comme l'affirmait le ministre portugais, la vie des hommes était si peu de chose à leurs yeux quand Initérét de l'Ordre périclitait, il faut bien convenir qu'en 1759 les Jésuites laissèrent échapper l'occasion la plus urgente d'appliquer leur principe meurtrier. Un homme seul brisait le passé et l'avenir de la Société. Dans la situation des esprits, son exemple menaçait de devenir contagieux. Pombal ne se laissait arrêter par aucun scrupule : il abusait de la faiblesse de son Roi ; il défiait le Saint Siège:; il portait une main sacrilège sur l'arche de l'Institut. Il dépouillait les Jésuites -, il savait même trouver des magistrats pour les flétrir sans discussion, pour les condamner sans examen. On les arrachait à leur patrie ; on leur annonçait qu'ils périraient tous dans un auto-da-fè ou qu'on les parquerait comme des pestiférés sur quelque côte déserte. Ils étaient réunis, dans l'attente prochaine de la mort ou de la proscription. Ils n'avaient pas tout perdu, il leur restait des amis ; ils auraient évoqué des vengeurs. En désespoir de cause, ces religieux si habilement vindicatifs, si bien préparés aux excès du fanatisme, pouvaient frapper Pombal dans l'ombre. Rien ne leur était plus facile. Des quinze cents prêtres qu'on disait liés les uns aux autres par de terribles serments, pas un seul ne conçut l'idée de cetleexpiation. Le ministre leur imputait de porter en germe la pensée de tous les forfaits, et le ministre vivait comme la démonstration la plus évidente de ses
ET LES JÉSIUTES. 7ô
impostures (1). Si jamais trépas a été nécessaire pour préserver l'Ordre de Jésus de quchpies désastres, ce fut à cou[) sûr celui de Pombal ; et cet homme, dans les combinaisons de son audace^, ne songea pas que ses jours couraient quelque danger. Il connaissait
(I) L'emphase de Tombai, sa cruaulé, ses injustices, qne plus tard le duc de Choiseu! devait renouveler en partie, inspiraient à ce dernier un sentiment de froide moquerie. On entendait souvent le ministre français dire an prince de Kaunitz, en parlant du ministre portugais: « Ce monsieur a donc toujours un Jésuite à cheval sur le nez ? » Cette plaisanterie, qui peut s'adresser à tous les Pombal du monde , ne le corrijea pas de sa manie de voir, de mettre partout des Jésuites. 13 les avait chassés des possessions du roi très-fidèle; ils étaient proscrits de France et d'Espagne; tout le monde parlementaire janséniste et philosophi([Me, se liguait contre eux. Du fond de son palais de Notre- Dame-d'Ajuda , Poniljal rêve qu'ils sont plus puissants que jamais, et le 20 janvier ITfiT il adresse au comte d'Acunha , ministre des affaires étrangères à Lisbonne, la lettre ofTicielle dont nous extrairons ce passage : a Plusieurs faits aussi certains que notoires ont prou vé à Sa Majesté que les Jésuites sont tout à fait d'intelligence avec les Anglais , auxquels on sait qu'ils ont promis de les introduire dans tous les domaines que le Portugal et l'Espagne possèdent en deçà du sud de la ligne , et de contribuer à ce projet de toutes leurs forces, en euipluyant toutes leur» trames , qui consistent toujours à semer le fanatisme pour Irf m ! pcr les peuples par les d. hors de leur hypocrisie, et les soulever coiilre leurs souverains légitimes sous de faux prétextes de religion, et en affictant des motifs purement spirituels. Ce que les Anglais peuvent entreiirendre de commun accord avec les Jésuites se réduit aux trois cas suivants: en premier lieu, les Anglais fourniraient aux Jésuites des troupes, des armes et des munitions , cacheraient les bras ([ui porteraient ces coups en couvrant les militaires de frocs jésuiti(jues, comme on l'a déjà fait plusieurs fois, et la cour de Londres dirait que tout cela si'csi que l'effet de l'immense pouvoir des Jésuites. •
C'est au ridicule seul qu'il iipi^articnt de f.iiie justice dépareilles inepties. Nous ne citons celte lettre di Pombal, qui se consTve précieusement à Lisbonne dans le quinzième registre
74 CLÉMLKT XIV
beaucoui) mieux les Pères qu'il ne le donnait à cnlentlre. Il les calomniait tout haut, mais tout bas il ne dai{]nait même point prendre les précautionsdont la tyrannie s'enveloi>pe plutôt pour le vuljjaire que pour sa pi'opre sécurité. Pombal survécut vinst-lrois ans à la destruction de l'Ordre , et i! ne rencontra jamais ni de Châîcl ni de Barrière pour prévenir ses desseins, ou pour lui faire expier le succès de sou complot. Cet argument en action doit peser davantage dans la balance de Ihistoirc que toutes les théories de régicide qu'aucun fait n'a justifiés. Les Jésuites ne tuèrent pas le personnage qui leur fit le jtlus de mal, et dont l'existence était à leur merci. Taut-il les su[)poser assez inconséquents pour ci'éer, contre les Rois qui les protégeaient en les aimant , un système de meurtre qu'ils n'auraient pas osé appliquer à des ennemis plus déterminés, et dont la mort n'entrainait ni [téi ils ni désordres ?
Pombal, qui régnait sur don Joseph en lui faisant peur des Jésuites, ne concevait pour sa vie aucune crainte personnelle. Il se jouait de ses victimes avec une froide cruauté, qui provoquait la vengeance; la vengeance ne vint pas. Le Souverain Pontife ne cessait de supplier le Roi de savoir être juste envers les innocents comtne envers les coupables; Pombal répondit à ces [)rières par des proscriptions en masse. Le Pajie, dévoué aux Jésuites, faisait toutes les concessions; le ministre se raidissait dans son opiniâtreté. Le Saint-Siège traitait avec lui de puissance à puissance. Le Pape aurait eu le courage de mourir;
des ordres, «le 1760 A 1708, que pour nionlrcr jusqu'à quel point la passion contre le Jésuite pmit troubler quelques iiileliijieuces qui veulciil avoir le niul de la peur.
mais, croy.mt que la condescendance alléniicniit dts colères mal fo'ulées, il s'efForçail de calmer l'inilation. Pomhal affecta d'autant plus de violence qu'il st'inhlait même à ses propres yeux être devenu un objet (le terreur. Les craintes des autres firent que le ministre commença à se prendre au sérieux. Il menaçait, et on shnmiliait devant lui: il frappa . bien sûr d'avance que le paidon était au bout de la plus insignifianle concession ou du remords le moins compromettant.
Le Pape aimait les Jésuites ; le ministre, qiu', jusqu'au i" septend)re 1759, est resté irrésolu sur les mesures définitives qu'il adoptera contre eux, se décide à les faire jeter au rivage romain. A travers toutes les douleurs qu'un caractère comme celui de Pombil peut susciter, le premier convoi arrive à l'embouchure du Tage, où l'attendait un navire de commerce, sans provisions et nullement destiné à recevoir un si grand nombre de passagers. Le pain et l'eau manquaient à dessein; mais les flots ne secondèrent pas le projet du ministre. Le bâtiment fut obligé de relâcher dans les [)or!s d'Espagne; les venis contraires le poussèrent encore sur les côtes d'Italie. De partout il ne s'éleva qu'un cri de généreuse pitié en faveur de ces proscrits, béniss-nt la m.iin qui les frappait. La charité fit renaître l'abondance sur le vaisseau : elle rendit aux exilés l'énergie dont ils avaient besoin. Le 24 octobre 17o9, ils débarquèrent à Civila- Vcccliia au nombre de cent trente-trois. Ils av.iient été reçus avec respect dans toutes les villes où le navire fut contraint de faire relâche: à Civita-Vccchia on les salua avec admiration. Les magistrats se firent honneur d'entourer de bons soins ces prêtres qui priaient encore pour
leurs persceutcurs. Les corps reliijieux Iciii- offrirent une lios[)i(alilc toute fraternelle; mais la réceptiori des Dominicains eut quelque chose de plus cordial encore. On les proclamait les émules de la Compagnie de Jésus. Ljur rivalité s'était montrée dans les tournois théologiques et dans les Missions, rivalité que la conscience et le talent inspiraient plutôt que la jalousie. Il y eut tant d'unanimité dans l'accueil fait à ces premiers exilés annonçant de nouvelles tempêtes, que les habitants de Civita-Vecchia consacrèrent sur le marbre, dans l'église des Frères- Prècheurs, le passage des Jésuites. Les Dominicains eux-mêmes érigèrent un monument pour rappeler cette alliance contractée à la veille des désastres. D'autres navires, chargés de Pères de la Compagnie, partirent à différentes époques pour les états ecclésiastiques. Le Pape était leur défenseur; Pombal, en encombrant la ville de Rome de cette multitude de bannis , espérait le faire repentir de sa justice et de sa pitié (1).
(I) L'inscription des Fiùres-PrêcUcurs était ainsi conçue :
Liisitanis PaliiLus Socieinlis Jesii ,
ob gravissimas apnd Ucjjeni ealiimiiias ,
jiost |)ri>i)i'osas notas ,
iiinltipHc(.'s cruciatus,
lion uni m piiblicalinnein,
U>1 Ilaliœ ornni ainanilalis J
terra niariijue
iiitegiilate, patientia, cunstaiilia,
probatissiinis ,
iu liac Saucli Dominici œdc exccpii:; ,
aiiuo 91 DCC. L X,
Patres Piicdicatores
diribtianœ fidci incrcmcnto et tutelis
Tandis que l'exil ou la caplivité s'appesantissait sur les Profesdc l'Oidrc, le cardinal Saldanlia s'arro{jeait le pouvoir de dispenser de leurs vœux les jeunes Jésuites. L'éducation publique était cornp: omise dans ses œuvres Nives; le ministre et le j)alriarche cherchèrent à provoquer des défections pour ne pas se trouver pris au dépourvu. Ils en appelèrent aux caresses des familles, aux menaces de l'autorité, aux séductions de la patrie et de la fortune. Ouelquesiins de ces novices se laissèrent oagner; mais alors ces apostasies devinrent l'objet de l'animadversion universelle. Le pcu|)!e et les soldats de garde autour des maisons et des collèges accueillirent avec des huées ces hommes que Timminence du danger effrayait, et qui ouvraient leur carrière par une lâcheté. Le plus grand nombre résista aux llatteries et à l'intimidation. Il y eut à Evora . à Bragance, à Coimbre surtout, des luttes où la franchise de la jeunesse l'emporta sur la prudence de l'âge mûr. Un parent de Pombal, le P. Joseph de Carvalho. se mit à la tète du mouvement généreux qui entraînait les Jésuites non encore Profés à suivre le sort de leurs atnés dans l'Institut. Ils soutinrent le choc avec tant de courage, que les agents de Saldanha, vaincus, les reléguèrent dans les cachots. Ce qui s'accomplissait au sein de la métropole se faisait simultanément sur tous les points de mission. Chez les Cafres et au Brésil, au Malabar, sur la côte de Salsette, partout enfin
ex liisliliito intcnli,
ips.ii|uc Socictali Jcsii ex iiiajorutn siioriirii deciclis cxcmplisfiiie devinclissiini ,
pnncnduin cuiaruiit.
78 CLÉMEINT XiV
on les Jésuites avaient feiiilisé le désert, on les enleva à leurs travaux civilisateurs. On les réunit à Goa, où les cupidités de Pombal commençaient la spoliation du tombeau de saint François -Xavier; puis, après les avoir entassés sur quelques galiotes, on les laissa errer sur les mers.
L'Ordre de Jésus n'existait plus en Portu{ïal;le ministre poursuivait son œuvie : il cherchait par d'incessantes attaques contre le Saint-Siège à réaliser sa chimère d Eglise nationale. Le schisme était dans ses espérances; en étudiant les doctrines de Fra Paolo et de Giannone, il essaya de le faire passer dans les mœurs du peuple. Là, il rencontra des obstacles devant lesquels son invincible ténacité se vit contrainte de reculer. Pombal avait des magistrats comi>laisants, des évéques dévoués jusqu'à la bassesse, qui lui arrangeaient un culte, qui traçaient au gré de ses désirs les limiles du spirituel et du temporel; mais ce n'est j)as avec des légistes ou quelques prêtres courtisans que l'on change une religion. Le peuple était catholique, il répudiait avec tant d'énergie ce qui poilait atteinte à sa vieille foi , que le ministre s'ai)crçut enfin de l'inutilité de ses tentatives. Elles lui servaient de contrepoids à Rome, il persévéra dans ses menaces. Rome, qui, en sa faveur, poussait la condescendance jusqu'à la faiblesse, recevait dans les Etats pontificaux les Jésuites expulsés de Portugal. Sur le littoral de la Méditerranée comme dans les cités maritimes de l'Espagne, les bannisa valent été salués en martyrs. Cet hommage inquiétait ses orgueilleuses susceptibilités : les princes et les catholiques avaient alors de Pombal l'opinion qu'un écrivain prolestant devait exprimer plus tard. <; Les conséquences de cette destruction, soit en bien, soit
ET LF.S JÉSUITES. 79
en mal, dit Schœll (I), nous rcslenl Ici (^(ranffcres. Simple liisloiien, nous iillons r.ipporler les l'ails en tanl qu'ils concernent le Portugal. Il est vrai que ces faits ont été enveloppés dans les ténèbres, et que pins d'une fois il est impossible de pénélrer jusciu'à la vérité. Néanmoins , malgré les ombres qu'on a épaissies aulour d'elle^ une cliose est claire : c'est que les reproches fondés que Carvalho a pu faire à ces Pères se réduisent à bien peu de cliose. Le ministre s'est plus souvent servi (l<!s ajines de la mauvaise foi, de la calomnie et de l'exagération que de celles de la loyauté. >•
Pombal semait l'or et les p'omesses pour nuilliplier ses complices. Il eu n-nconlra dans le royaume Irès-fidéle et même dans les Etats [jontiticaux. Le commandeur d'Almada Mendozza , ministre de Lisbonne à la cour poiililicale, était devenu comme tous les diplomates ambitieux un ardent ennemi des Jésuites. Ce fut lui qui se chargea d'im[)rimer contre eux les i)am[)hle!s que [)roduisait rolHcine de Pombal. Un libi-aire, du nom de Nicolas Pagiiaiini, vivait alors à Rome. Sembliblc à ces a\eiituriers d'affaires qui vendent le vice , l'eneiu' ou le mensonge comme une marchandise, et qui débiteraient au public leur condamnation à mort [tour aclialander leur boutique, Pagiiaiini était besogneux, avide et intrigant. Almada le choisit pour son agent de publicité. Nous avons entre les mains la correspondance ainsi (jne les manuscrits de ce libraire, et c'est dans un mémoire autographe (|iie. le hi mars I78<S, il adresse à la reine doua Maria, ((ue Ion trouve le nœud des ma
(I) ('ouïs rr/iistoitcdis Elals cutoiicciis, t. \X\IX, f 'tO.
80 CLÉMENT XIY
nœuvres tentées en Porliigal. Voici ee document, que nous traduiscns sur roiiginal :
«: Son Excellence don François d'Alniada, ayant, en 1757, reçu ordre de la cour de faire imprimer la Relation abrégée des faits des Jésuites en Âniériqne^ pour la présenter au Pape Benoît XIV et aux cardinaux, et n'ayant î)as pu obtenir la permission de le faire à Rome, le cardinal Alberico Archtnto, secrétaire d'Etat, lui suggéra l'idée non-seulement de la faire imiirimer hors des Etats du Pape^ mais de plus lui insinua de se servir de rVicolas Pagliarini, qui, ayant des correspondances en Toscane, pourrait avec toute l'exactitude et la sollicitude désirables s'employer pour la cour de Sa Majesté très-fidèle. Pagliarini fut en conséquence envoyé par le secrétaire dEtat 5 M. d'Alniada, qui, par le moyen du fière Antoine Rodriguez, son secrétaire, lui livra le manuscrit qui, en quinze jours, vint de Lucques tout imprimé. Les copies en furent distribuées au Pape et aux cardinaux; et bientôt après parut le célèbre bref de réforme adressé au cardinal Saldanha. Benoît XIV mourut le 3 mai 1758; et pendant le conclave vint de Lisbonne la notice de ce bref, que Pagliarini imprima par ordre de l'ambassadeur Almada. — Clément XIII fut créé pape, et aussitôt le Père général des Jésuites lui remit un mémorial dans lequel il demandait que le bref fût retiré. Almada^ ayant eu une copie de ce mémorial, pensa à le réfuter. Mais se rappelant les difficultés qu'il avait rencontrées sous Benoît XIV pour im[)rimer la Relation abréfjée, le secrétaire frère Antoine s'arrangea avec Kicolas Pagliarii.i pour trouver les moyens d'imprimer tout ce qui pourrait seconder les vues de Sa Majesté fidèle. On convint d'établir une pelite impri-
ET lis JÉSUITES. 81
merle dans le palais de l'ambassadeur, comme l'avaient établie les ambassadeurs d'Espajïne et de France dans leurs résidences. Ce fut cet exemple qui donna à Pa{}liaiini la pensée de créer ladite imprimerie; et il exécuta son dessein avec tant de secret et de circonspection, qu'il n'en transpira absolument rien. Lorsque pour réponse au Mémorial durent [)araîlie les célèbres Réflcwioiis faites par monseigneur Jean Bottari, sur une minute du secrétaire don Antoine, elles furent imprimées et distribuées dans Rome par le moyen de la poste de Gènes avec tant de circonspection, que les Jésuites et le cardinal Torregiani crurent que ce livre avait été imprimé à Gènes; et ils s'en plaignirent au sénat de la république. Voyant l'applaudissement universel avec lequel étaient reeues les Réflexions, le P. Urbain Toselti (des écolespies), voulut composer l'Appendice, et le même monseigneur Bottari lit la Critique.
»i De la même imprimerie sortit tout ce que la cour voulut qui se publiât à Rome ; la matière fut abondante et intéressante. Tout fut exécuté par les soins et sous la direction de Pagliarini et sans qu'il ait reçu aucune récompense. Bien loin d'avoir touelié de l'ambassadeur la plus petite somme d'argent pour avoir assisté continuellement à l'impression desdits ouvrages, il n'a pas même obtenu le simple remboursement de ses dépenses. — Il n'était pas possible de cacher plus longtemps à la vigilance des Jésuites et de Torregiaui le secret de notre imprimerie, et il suffisait pour tout découvrir de voir Pagliarini aller cliaque jour au palais de l'ambassadeur, et y rester beaucoup de temps. Il devint donc leur point de mire, et fut destiné à être la viclime de leur fureui'. Pagliarini demanda au minislie une patente
52 CLE.\^l;^T XiV
{îoiir s<i {1t-f(Misc, ni;iis au lieu (riinc palenfe on lui tloima un billet d'office par lequel il élait char^ïé de mcllre eu ordre les Archives royales; les juGcs n'en tinrent aucun compte dans le [)rocès. En J760, étant survenu la rupture entre la cour très fidèle et le ministère romain^ rambassadeur Almada partit do Rome, et Pa^ïliarini, qui restait abandonné à la vengeance des Jésuites et du secrétaire d'Etat ïorreîjiani, fut recommandé par l'ambassadeur au cardinal Neri Corsini . pi'olecteur de la couronne do Portugal. Mais celte recommandation n'empêcha [tas que le pauvre Paglianni ne fût arrêté le soir du 1 1 décembre 17G0. et mis au secret aux Piisons Neuves pour y rester jus(|u'au M novembre 17()1.
«i 11 est iui[)ossible de redire la ri{;m'ur em[)loyée dans le Perrjuiratifr (|uc la justice fit dans sa maison. Les exécuteurs cherchèrent pendant très lonijt'-mps sans pouvoir trouver dans son mafjasin, rem- |)li de livres de tant d'espèces, une seule feuille qui pût servir de fondement à une accusation. Après cent cin(i jours d'un pénible secret, il fut élargi et put ainsi, avec ses amis, s*occu[)cr de sa défense. Il sullit de lire les deux JUégations imprimées qui portent la signature de l'avocat Gaétan Centomani, mais faites [)ar son ajui l'abbé Nicolas Rossi. secrétaire de la maison Corsini. pour voir avec (|uclle noblesse et quel courage, dans tous les interrogatoires qu'il eut à sid)ir. Pagliarini soutint la dignité de la cour de Portug il. et conserva le secret \\ lui tant reconuTiandé de ne jamais manifester les auteurs desdits écrits, ec qui était l'unique objet des recherches des Jésuites et de Torregiani. pour exercer contre eux la plus atroce venncancc. Ce fut en vain (pie les magistrats le tentèrent dans le procès en lui promettant, sil maui-
tT LES JÉSUITES. 83
fesl.lit li:s autours, de le l'onvoycr au^.silôt dans sa maison.
' Apiùs unt; année d'emprisonnement, le procès de Pajjliarini tut décidé, et au scandale univei'sel des honnêles yens, sur le vote de moMsei(;neiir Biaschi, aujourd'liui Pie VI. fut [torlée la sentence qui le condamnait à sept ans de galères. ])i('n que quatre voix leussenl déclaré inuocenl. Cependant (^Icuu'iil Xlil, mal{îré ses j»réveulious, resta si peu [)ersuadé de la juslicc de la sentence, que le samedi suivant il accorda la grâce cà Pagliari.'ii, el le renvoya liljresans aucune condition ni restriction.
» Du 15 noveud)re llUl Pa;jli;irini resta à Rome fêlé par tous, el principalement j)arle ministre d'Espagne, don Emmanuel de Roda. jus(|u';m 7 février, JTG^i, que Sa Majesté très tidéle Joseph l"'. [)ar décret envoyé par un ex[Hès à don Ayres de S(à, son andiassadeur à Naplcs, |c fit appeler à cette cour par le marquis ïanucci au nom de Sa Majesté sicilienne. Etant arrivé là, il lui fut fait communication des îjiâces que le Pvoi très lidele lui avait accordées eu récompense des services ((uMI avait rendus à sa couronne. Il était déclaré chevalier Fid ilj;o de sa maison, seciélaire d'amhass.'ide, avec la jjcnsion viaj;èr(! de 100,000 reis par mois, el avec un présent de i-i.OOO erociali poui' se mellre en état convenahie, el avec ordre à l'ambassadeur de le tenir dans sa maison el de le traiter comme fid iI{îo portufi;ais. Paf;li;iritu' resta à ^'a|»les depuis le mois d(! févriei- de 1702 juscju'.-iu mois <le novembre de J7G5, où, la paix ayant été faite, M. Ayres fut envoyé ambassadeur <à Madrid. Le mar(|uis Tanucci rit instance auprès de don Ayres afin fjue Pagliarini restât à Naples char;îé d'alTaires : mais le ministre ayant écrit sur ce i)oinl au comte d'Oyeras
8Î CLÉJILNT XIV
celui-ci lui répondit que le roi désirait connaîdc P.igliarini, et qu'il devait le conduire aveclui à Lisbonne. Pasiiarini partit avec M. Ayres, et alla à Turin, où il fut reçu avec une bonté toute spéciale par le roi de Sardaigne et par le duc de Savoie, dont il était bien connu, parccqu'il avait été à celte cour en 1765, et qu'H avait été comblé de bienfaits par ce souverain même pendant le temps de sa détention. Il arriva à Lisbonne le 15 mars 1764, et fut reçu avec beaucoup de bonté par le comte d'Oyeras, et habita dans la maison de M. Ayres de Sa plus d'une année, fréquentant toujours Ihôtel du ministre et la cour. Après le départ de M. Ayres pour Madrid, Pa[;liarini passa dans la m;iison de don François d'Almada, et quand cet ambassadeur fut renvoyé à Rome, par ordre du Roi une habitation commode fut donnée à Pa{;liarini dans le collège des nobles, dont il dut soigner la bibliothèque, et où il resta jusqu'à ce que l'administration en passa à la Mera censoria. Pap.liarini alorseut son logement dans l'imprimerie royale. Outre les services rendus à Rome par Pagliarini à la couronne de Portugal, comme en font foi les pièces et les dépositions faites à l'occasion de son procès, et qui lui apportèrent de si grands dommages dans sa personne et dans ses intérêts, aussitôt arrivé à Lisbonne, il fut em{)Ioyé par le comte d'Oyeras à mettre en ordre sa bibliothèque et son cabinet, et resta dans sa maison quelques mois.
« Il fut chargé d'imprimer la Déduction chronologiqiie en trois tomes in-'i": il dut choisir rim|)rimeur. et même par ordre du ministre il traduisit en Italien Le même ouvrage, qui fut également imprimé en cinq tomes in 8".
0 II fit par ordre de sa Majesté deux fois le plan
d'un établissement pour l'impiiiTierie roynle. Le projet fut exécuté: riiiiprimeur et !e subslilut fm-erit choisis selon son désir, et rétnblissement fut formé tel qu'il existe aujourd'hui. Il en fut déclaré directeur général, avec deux mille crociati de paie annuelle, maison, et deux copies de chaque livre (lui était imprimé.
" Lorsque la paix fut conclue avec Rome, en 1770, Pagliarini continua à être employé par le ministre pour traiter avec les nonces du pape, comme en font foi les faits arrivés à cette époque.
"Mais sous le Pontificat de Clément XIV, lorsqu'il s'agit de la suppression des Jésuites, le Pape luimême suggéra au marquis de Pombal de se servir de Pagliarini pour lui faire ariiver les pièces traduites en italien, vu que M. Almada. employ.nnt à Rome pour cette traduction des personnes vénales, il ne pouvait pas trop comi)ter sur leur travail. Le roi voyant cela dit que Pagliarini. son secrétaire de légation, avait tous les titres pour élre admis dans le cabinet, a()rès tant de preuves données de sa probité et de son attachement à la cour. Depuis ce uionunl le marquis de Pombal commença à s'en servir {)Our les pièces les plus délicates concernant Rome. Il écrivait la pièce en portugais, puis la mettait au propre ; ensuite la traduisait en italien ; et après qu'elle avait été revue par le maïquis, il la copiait dans la forme sous laquelle elle devait être présentée au Pape. Ce travail roccuj)ait depuis le matin jusqu'à minuit pendant quinze jours, car il devait encore les expédier l)ar le courrier, et écrire d'autres lettres selon les occurrences. Dans la secrétairerie d'état il doit se trouver des papiers écrits de la main de Pagliarini, cl MM. Jean Gomcr, d'Araujo et José Leitzeb en
86 CLilllENT XIV
peuvent êd'c (i'excclU'nls témoins, sans parler des yulres.
« Nicolas P;igliarini, qui se trouve âgé de soixantedouze ans, dont trente ont été employés au service de la cour du Portugal, sachant que l'auguste souvel'aine daigne bénignement considérer les services des personnes qui ont bien mérité de la couronne; et ayant un neveu ap[)elé Thomas qui s'applique avec succès aux éludes ecclésiastiques, je une homme recomniandable par sa bonne conduite et son excellent caractère, et capable de bien servir sa Majesté très lidèle, prend la bberté de le présenter au trône de sa M.ijesté, et de supplier de vouloir le substituera I.ii même à sa mort dans l'emploi d'agent royal, qu'il rcm[)lira même sans aucun émolument, se contentant des bonnes mains qui sont attachées à son office. K
Quand le libraire Pagliarini adressait à la fille de Josei)h I" du Portugal cette singulière supplique, il était bien éloigné de |)enser qu'un jour ce document serait produit par l'histoire comme une preuve à la charge de ses ()rotecleuis dans le Sacré Collège et dans les chanceileiies. A[)rès avoii- été corrom[)U par Almada. Pagliarini s'occupait à corrompre les antres. 11 avait mission d'infester l'Europe de livres obscènes ou irréligieux ; il était l'ennemi déclaré du Saint-Siège et de la Compagnie de Jésus; on en lit une espèce de [tersonnage. En feuilletant les papiers qu'il a laissés, on s'étonne de le voir en correspondance active avec des cardinaux, des ministres et plusieurs reli;;ieux de divers ordres. C'était sous leur couvert (pi'M pro[).igeait les œuvi'es enfantées par les scribes de Pouibal. L'ne lettre de ce Pagliarini au cardinal André Corsini va nous initier aux moyens
ET LES JÉSLlfES. 87
que le libi'.iirc (liplom.ilo cmitloy.'iit, |)()iir rL'[>;iii(Iic SCS |),'iiii|ililcls dans la ville de Rome.
•1 L'ini|ue.ssion de la Déduction chronoloçiique et (in(ilyli(ii(c est eiilin lcriuii)ée, lui mande l.-il. Par ordre de rexceilentissiinc seijpH'ur comte dOyeras, je vous ai fait expi-dicr par Gènes un nombre d'exemplaires correspondant à celui de la première [)arlie qui vous a é(é transmise. Comme ces premiers exemplaires ont clé adressés à Voirc Eminence i)ar notre consul Piacgio pour être distribués dans celle cour, et en sup[)o>aiit (pie la même cliose puisse s'exécuter relativement à ceux-ci, j'ai voulu enlever tout motif de scandale au Ouiriiial. .J'ai donc formé difl'érentes enveloppes qu'on pourra faire parvenir Il leur adresse sans qu'on sache ce qu'elles contiennent. Il suftU que Votre Eminence veiHe au moyen de les faire arriver sûiement de Civila-Yeccliia à Rome. Voli'e Eminence est pleinement informée de tout ce que ces paquets contiennent. Elle comprend donc quels peuvent en être les conséquences et les jiréjudiccs pour la Cour romaine, (jui en persévérant dans son système, marclieà grands pas à une ruine tolale.
La haine vouée aux Jésuites , par avidité ou par ambition, réduit un piince de rE;;lise à mettre \\\\ dt;s plus beaux noms de lllalie au service des paml)lilélaires qui attaquent le Sié^je romain. Le cardinal André Corsini s'est fait le colporteur de Nicolas Pagiiarini. Ce ne sera pas assez de cette honte : menu; après sa moit Pajjdiarini a voulu ctie fatal à l'Eminence devenue son commissionnaire , et il n'a [)as détruit sa correspondance. Le cardinal André était le complice de Pond)al ; voici en quels termes il mendiait à la poite du ministre: « Je ne saurais, écril-il
de Rome le 12 novembre 176G, exprimer à Votre Exeellence l'infinie consolation que j'éprouve des bonnes nouvelles de sa santé, qui me sont parvenues par Tentremise de M. Psicolas Pagliarini. Je voudrais vous exprimer comme je le désirerais ma constante affection envers Voire Excellence et toute sa trèsbonorée famille , ainsi que mon sincère et inlime dévouement à cette royale cour, pour laquelle j'ai toujours eu et aurai toujours le respect et la reconnaissance que je lui dois à tant de titres. Que ce soit là les véritables sentiments de mon âme, j'espère que vous en aurez été assuré par M. le commandeur d'Almada. qui sait fort bien avec quelle sollicitude nous nous sommes emjjloyés , le cardinal Neri mon oncle et moi au service de votre cour. C'est sans contredit de cette attitude de noire pari que provient l'éloignement non équivoque de Sa Sainteté et du ministère pontifical pour nous et notre famille, qui en a souffert de notables préjudices. Nous n'en tenons aucun compte pourvu que nos soins se trouvent agréés par cette cour, et que nous puissions être surs de sa protection. Nous y avons sacrifié tous nos intérêts : nous sorrimes encore disposés à le faire dans quelque occasion que ce soit. Je vous écris avec autant de liberté, parce que cette lettre doit vous arriver par M. Pagliarini. Je sais qu'elle est en main sûre. '>
Le ministre portugais avait besoin d'encourager à Rome de pareilles vénalités. André Corsini fut pensionné par la Cour de Lisbonne, et ses lettres autograplies à Pagliaiini font foi de cette transaction.
Cependant Pombal ne trouvait pas partout des improbitcs semblables. Les Pagliarini, les Corsini et les Norbert étaient rares à Rome et dans la Catholicité. 11 s'irritait du silence qui se faisait autour de
lui et des ovalions de la cli;irilé accueillant partout les victimes de son arbitraire ; il crut qu'il modilierait le sentiment universel en livrant un Jésuite au bûcher de Tinquisilion. Le P. Malagrida lui était depuis longtemps odieux: ce fut à lui qu'il demanda compte de la réprobation dont les peujjles le frai)paient. Gabriel Malagrida était un vieillard presque octagénaire. INé en Italie le 18 septembre 1689, il avait passé dans les Missions la moitié de son existence. Pxappelé en Portugal, il était, surtout depuis le tremblement de terre de Lisbonne, un objet de vénération pour les pauvres et pour les riches. Il vivait dans Tintimité de la famille des Tavora ; mais cette liaison ne le constituait {)as complice évident de lattenlat du ô septembre 1758. Pour l'y mêler, il fallait d'abord établir la préméditation, connaître les coupables, et procéder les preuves à la main. Pombal ne s'arrêta point à ces indispensables préliminaires de la justice : il souhaitait que Malagrida et d'autres prêtres de l'Institut fussent les fauteurs du rZ-gicide; la sentence qu'il rendit le déclara. Le Jésuite devait périr avec ses coaccusés ; un caprice ministériel le réserva pour de plus longues soutî'rances. Malagrida languit trois ans dans les fers; il y paraissait oublié, lorsque tout à coup Pombal se ravive. Le Père est sous le coup d'un arrêt de mort; en vertu du jugement, il peut être exécuté d'un jour à l'autre comme instigateur d'un attentat contre la vie du Roi ; Pombal dédaigne cette première sentence. Il a lui-même condamné Malagrida;, il veut que l'Inquisition prononce à son tour sur ce vieillard. Il ne s'agit plus de régicide, mais de fausse prophétie et de dévole immoralité. On lui impute d'avoir, dans la solitude de son cachot, composé deux libelles sur le Bègue de r Antéchrist
90 CLÉ.1IEM XIV
et la Fie de la glorieitsc sainte Anne , dictée par Jésus à sa sainte Mère.
MahifiikUi, inrnmect captif, sans force, privé d'air, de lumière, d'encre, de plumes et de pa|)ier, était supposé se repaître d'hallucinations qui , relatées dans son jugement, attestent bien i)lulôt un cerveau malade qu'un hérésiarque. Le- manuscrit n'est pas représenté:, on cite que^iues fragments de ces àQu\ ouvrages, que le capucin Norbert arrangea pour la circonstance, et on appelle le Saint-Office à fléliir le Jésuite. Un des frères du Roi était -grand inquisiteur, il refuse de juger le délire ou l'innocence ; ses assesseurs l'imitent. Pombal saisit ce prétexte pour conféi-er la dignité de grand-inquisiteur à Paul Carvalho Mendozza, son frère, qui fut au Maranon l'ennemi le plus implacable de la Compagnie de Jésus. Un nouveau tribunal est formé. Il n'a pas linslitution [)ontificale, il ne peut exercer aucun pouvoir juridique ; mais Pombal lui a dicté ses ordres , le tribunal s'y conforme. Le P. Malagrida est déclaré auteur d'hérésies, impudique, blasi)hémateur et déchu du sacerdoce. On le livre au bras séculier, et il périt, le 21 septembre 1761, dans \\n auto-da-fé solennel. <■• L'excès du ridiculeet de l'absurdité, dit Voltaire (1), fut joint à l'excès de riiorrcur. Le cou[)able ne fut mis en jugement que comme un prophète, et ne fut brûlé que pour avoir été fou, et non pas pour avoir été parricide. >
Malgré Voltaii'e et celte inquisition de contrebande, le Jésuite n'était pas plus iiisensé que parricide. Ses réponses devant le tribunal^ le bâillon dont on couvrit sa bouche pendant le trajet funèbre , les
(1) OEurtis de lollairc, Sicclc de Louis .\V, l. xil, p. 3 j] .
[).'ir()Ie.s qu'il prononça siii' le bùcbci' . toiil <itlc>lc qu'il mourut comme il îivail vécu, dans la plc-nitudo de sa raison t'I de sa piété.
Afin de braver le P.ipe jusque sur la chaire aposfoli(pie et (le lui prouver que ses prières étaient aussi Inedieaees (|uc ses injonelions. Pombal avait jujjé à propos (le lui renvoyer dans un dénueuicnt comj)!et la plupart des Jésuites dont il confisquait les biens. Il en avait assez léuni dans ses proscriptions générales p(!ur essayer de fatiguer l'inépuisable cliarilé du Ponlife. Clément XIII se montra toujours plein de dévouement ; Pombal, en face des prisonniers (pi'il s'élait réservés, ne transigea jamais avec ses ci'uautés. Le Pape et le ministre portugais restèrent dans le rôle qu'ils s'étaient tracé : l'un adoucissait des souflVances imméritées, l'autre cherchait à les ag!;raver. Il avait fait abandonner sur les côtes d'Kalie le tro|) plein de ses prisons : mais ces captifs assumèrent , sur eux seuls les tortures dont il aurait voulu accaliler la Compagnie. Il avait fait saisir «lans les Missions plusieui's Pères français ou allemands; il eonsei'va de préférence les Jésuites étraiigei's, car il (^spérait qu'aucune famille n'élèverait la voix pour les réclamer. Il les soumit aux misères de détail ipie la lyrannie la plus tracassière peut inventer. Il en avait retenu deux cent vingt-un dans ses chaînes : quati'evingl-htnl y périrent: d'autres furent anvichés à sa barbarie par dona Mii'ia. l'héritière du Irôiie de Portugal; par Mari(vThérèse d'Autriche et par la reine de France (I). Il reste encore un certain nombre
(I) I.a reine Mnric Locsinska, «'pouso de Louis W, avait cliarfjé le marquis de Saiiit-Priest , amliassadenr de France en I'orlti;;aI, de retrlamcr 1rs .lésiiilcs français que Pombal retenait eaiilifs. (!e fui ainsi que les Pères Uii Cad, de Uanecaiicl le Fic^o
de lettres écrites par les Jésuites prisonniers de Pombiil; toutes retracent les mêmes douleurs et la même patience. Le protestant Christophe de Murr en a recueilli quelques-unes sur l'autographe latin pour les reproduire dans son journal (1). Nous lui empruntons celle que le P. Laurent Kaulen adressait de la tour de San-Julianoau Provincial du Bas-Rhin.
« Mon révérend Père ,
« La huitième année de ma captivité est prête à finir, et je trouve pour la première fois l'occasion de faire passer celte lettre. Celui qui m'en a donné le moyen est un de nos Pères français, compagnon de ma captivité, et à présent libre par les soins de la reine de France.
<i Je suis prisonnier depuis 1759. Enlevé par des soldats qui, l'épée à la main, me conduisirent à un fort appelé Oloreïda , sur la frontière du Portugal , j'y fus jeté dans un cachot affreux, rempli de rats si importuns qu'ils infectaient mon lit et partageaient ma nourriture, sans que je pusse les écarter, à cause de l'obscurité du lieu. Nous étions vingt Jésuites renfermés chacun séparément. Les quatre premiers mois, on nous traita avec quelques égards; après cela, on commença à ne nous donner d'aliments que ce qu'il fallait pour nous empêcher de mourir de faim. On nous enleva avec violence nos bréviaires et ce que nous avions de médailles, d'images de saints cl d'autres meubles de dévotion : on voulut même
Delsnrt se virent délivrés. Le comte tic Lehzellern, ambassadeur de rimpëralrice, recul les mêmes ordres; il les remplit avec le niêine empressement. Les traditions du pays et de la Compagnie font encore foi de cette humanité.
(I ) Journal do la Littérature et des Arts, t. iv, p, 336.
arracher à l'un de nous son crucifix ; il fit une si forte résistance qu'on le lui laissa, et on ne chercha pas à exercer sur les autres une si indigne violence. Un mois après, on nous rendit nos hréviaires : nous souffrîmes dans ces cachots obscurs la faim et beaucoup d'autres incommodités : on n'y donnait aucun secours aux malades. Nous y étions depuis (rois ans, lorsque, à l'occasion de la guerre qui survint, on nous en retira au nombre de dix-neuf : un de nous était mort. Nous traversâmes le Portugal escortés par des escadrons de cavalerie, qui nous conduisirent aux prisons de Lisbonne. Il nous prit en route, à trois Allemands que nous étions, une grande défaillance; on nous fit passer la première nuit avec les prisonniers renfermés pour crimes. Le lendemain , nous fûmes amenés dans ce foi't , qu'on appelle de Saint- Julien, sur le bord de la mer, où je suis avec les autres Jésuites. Au moment où je vous écris, notre prison est des plus horribles : c'est un cachot souterrain^ obscur et infect, où il n'entre de jour que par una ouverture de trois palmes de haut sur trois doigts de large. On nous y donne un peu d'huile pour la lampe, une modique et mauvaise nourriture, de mauvaise eau, souvent corrompue et remplie de vers; nous avons une demi -livre de pain par jour; on donne aux malades la cinquième partie d'une i)Oule; on ne nous accorde les sacrements qu'à la mort, et il faut que le danger soit attesté par le chirurgien qui fait l'office de médecin dans notre prison. Comme il demeure hors du fort et qu'il n'est permis à aucun autre de nous voir, il n'y a aucun secours spirituel ni corporel à espérer pendant la nuit. Les cachots sont rcm[)lis de quantité de vcis et d'autres insectes et de petits animaux qui m'étaient inconnus. L'eau suinte
sans cesse le long des murs, ce qui fjit que les vél(3-= mcnts et autres choses y pourrissent en pende tc:rps; aussi le gouverneur du fort disait il dernièrement à quelqu'un qui me l'a répété : « Chose admirable ! lontse pourrit {)rom{)teiîient : il n"y a ici que les Pères qui s'y conservent. » A la vérilé, nous paraissons conservés par miracle, afin de souffrir pour Jésus- Christ. Le chirurgien s'étonne souvent comment plusieurs malades d'entre nous se guérissent et se rétahlissent: il avoue que leurs guérisons ne sont pas l'effet des remèdes, maisd'une vertu divine. Quelquesuns recouvrent la santé après les vœux qu'ils ont fails; un de nous. pré( à moui ir. fut subilement guéri après avoir pris de la farine mii'aculeuse de saint Louis de Gonzague: un autre tombé en délire, dans lequel il jetait les plus horribles cris, se rétablit tout d'un eoii{) après quelques i)rières dites aui)rès de lui par un de ses compagnons: un autre, après avoii- reçu la saints^ Eucharistie, se trouva sur-le-champ soulagé et fortifié dans une maladie qui l'a réduit plusieurs fois à l'exlrémilé. Le ciiniirgicn qui a vu cela, dit ordinairement : <> Je sais le reiuède de celui-ci : donuez-lui lecori)s de nolreSeigneur pour l'empêcher de mourir. » Il en est un mort dont le visage a pris un éclit qu'il n'avait pas pendant sa \ie,en sorle que les soldais et les autres qui le contemplaient ne [tonvaient s'empêcher de dii e ^ Voilà le visage d'im bienheureux. '> Témoins de ces choses, et fortifié par le ciel en d'autres manières, nous nous réjouissons avec ceux d'entre noi'.s qui meurent, et nous envions en (|uelque sorte leur destin , non parcequ'ils sont au bout de leurs travaux, mais |)arce qu'ils ont remporté l;i palme. Les vœux de l;i plupart ^unl de iiioiirir sur le clKim[) de bataille. Les trois Fiançais (jui ont été
ET LES JÉSl'lTES. 9lj
tais en libellé en ont élc tristes, regardant noîrc position plus licinxnisc que la leur. Nous sonnnes dans rafflielion, et cependant presque toujours dans la joie, quoique n'ayant pas un moment sans quelque souffrance et [)resque nus :, il y en a peu d'entre nous qui conservent quciquijs lambeaux de leurs soutanes. A peine [)ouvons-nous obtenir de quoi nous couvrir autant que la modestie l'exige. Un tissu de je ne sais quel poil h pointes aiguës nous sert de couverture, im peu de paille est (ont notre lit ; elle pouirit en peu de temps, ainsi que la couverture, et nous avons bien de la peine à en obtenir d'autre ; ce n'est souvent qu'après en avoir manqué longtemps.
« Il ne nous est permis de parler à personne, et personne ne peut [)arler et demander p'our nous. Le geôlier est d'une dureté extrême, et s'étudie à nous faire souffrir; il nous dit rarement un mot de douceur, et paraît ne nous fournir qu'avec répugnance les clioses dont nous avons besoin. On offre la liberté et toutes sortes de bons traitements à ceux qui voudront abjurer l'institut. Nos Pères qui étaient à Maeao , et dont (|uel((ucs-uns ont déjà endui'é avec courage, parmi les infidèles, les prisons, les fers et les tourments souvent réitérés, ont été aussi amenés ici ; et il a été, ce semble, plus agréable à Dieu de les voir souffrir en ce pays , sans l'avoir mérité, que de mourir pour la foi cliez les idolâtres. Nous avons été dans ceseaebots vingt-sept de la province de Goa, un de la province de Malabar, dix de celle de Portugal, neuf de celle du Brésil, vingt trois de celle du Maranon , dix de celle du Japon , douze de la pro- \ince de Cliine. Dans ce nombre, il y avait un Italien, Iriîize Allemands, trois Cliinois . cinqiiante-(|uatre Portugais, trois Français et deux Espagnols. De ce
nombre trois sont morts et trois ont été mis en liberté.
« Nous restons encore soixante- seize; il y en a d'autres enfermés dans les tours ; mais je n'ai pu savoir qui ils sont, ni en quel nombre, ni de quel pays. Nous demandons aux Pères de votre province des prières pour nous, non pas comme des hommes à plaindre, puisque nous nous estimons heureux. Pour moi, quoique je souliaile la délivrance de mes compagnons de souffrances, je ne changerais pas mon état avec le vôtre. Nous souhaitons à nos Pères une bonne santé et le bonheur de travailler courageusement pour Dieu dans voire pays, afin que sa gloire reçoive autant d'accroissement qu'elle reçoit ici de diminution.
«iDe la prison de Saint- Julien, sur lebordduTage, le 12 octobre 1766.
<i De votre Révérence le très-humble et très -obéissant serviteur.
u Laurent Kaulen , captif de Jésus-Christ. »
D'autres lettres sont aussi éloquentes de douleur, aussi magnifiques de courage chrétien. Ces Jésuites, dont le nombre décroissait chaque année, étaient pour Pombal une satisfaction de tous les instants. Il se délectait à les voir souffrir, comme il aimait à réaliser des |)rojets auxquels le sang versé paraissait être un insurmontable obstacle. Il avait rêvé, dans les premiers jours de sa puissance, le mariage de son fils avec une ïavora. Un refus entraîna j)eut-étre les malheurs que nous venons de raconter. Pombal avait brisé cette illustre famille, il voulut (pie son fils réali>âl le plan formé dans sa tête. L'enfant du bourreau
épousa 11 fille des vicliines. Pombal avait tout fait pour rendre impossible aux Jésuites leur réinléjjralion dans le royaume. En 1829, lorsqu'on les y rappela, le marquis de Pombal et la comtesse d'Oliveira, les deux héritiers du ministi-e portugais, les reçurent à leur arrivée. Ils les comblèrent de témoignages d'affectueux regrets, et les trois premiers pensionnaires que le collège restauré de Coïmbre vit entrer dans ses uuirs avec les Pères furent les arrière-petitfils de riiorame qui travailla le plus activement à la destruction des Jésuites (1).
(1) Quelque cliose manquerait à ce récit si nous ne donnions piis un friigment d'une lettre écrite de la ville de Pombal par le P. Deivaux, qui, en 1829, fut cliarfjé de réinstaller les Jésuites eu Portugal. Les restes mortels du grand marquis n'avaient [las encore été .'lé[)0sés dans le tombeau que, suivant ses dernières volontés, sa famille lui fit ériger à Oeyras. Le cercueil, couvert d'un drap funèbre, était confié à la garde des Franciscains. Le P. Delvaus raconte les tristes vicissitudes qu'éprouva ce ccrc\ieil pendant les guerres de la Péninsule, puis il ajoute :
« Il faut remarquer que Pombal est la première population du diocèse de Coïmbre , du côté de Lisbonne. Or, l'évéque de Coimbre avait envoyé l'ordre à toutes les paroisses que nous devions traverser de nous recevoir en triomplie. C'est donc à la lettre (ju'il avait fallu me dérober au triomphe pour courir n Saint-Fiançois ; mais c'était un besoin du cœur. Je ne sauiais rendre ce (pie j'épioiivai en offiant la victime de propiiiaiion, l'agneau qui pria sur la croix pour ses bourrea\ix , en l'offrant pour le rej)os de l'unie de don Sébastien Carvalho, marquis de Pombal, corporc prœsentc ! II y avait donc cinquante ans qu'il attendait là , au passage , cette Compagnie revenant de l'exil auquel il l'avait si durement condamnée, et dont, au reste, luinicmc avait prédit le retour.
« Pcndantque je satisfaisais à ce devoir religieux, le triomphe qu on nous forçait d'arcepter, je voulais dire endurer, ébranlait toute la ville et ses environs; toutes les cloches sonnaient ; le prieur, urchiprètrc, venait processionnellcmcnt chercher nos
La facililé avec laquelle il avail {)ii (roinpor son Roi, éluder les prières ou les décrels du Sainl-Siéoe, et arriver presque sans opposition au renversement de la Société de Jésus, fut un encouragement pour les adversaires qu'elle comptait en Europe. Pombal avait réussi par des moyens coupables : les Philosophes, les Jansénistes et les Parlementaires blâmaient sa froide cruanté, son despotisme ininlellisent; mais, for (s de l'expérience tentée, ils commençaient à espérer qu'avec des mesures moins aceibcs ils pourraient parvenir au même but, La chulc des Jésuites dans Ij royaume très-fidèle réveilla les haines. On ne songea pas à les tuer; on crut que la calomnie suffirait pour s'en débarrasser. On attisa contre eux cette guerre de sarcasmes ou d'invraisemblances qui avait eu ses intermittences, mais qui alors se développa dans toute son extension. Depuis l'ori-^ine de la Société, il yavait tradilion. chaîne non interroui[)ue de libelles et de mensonges. On exhuma ce vieux passé d'impostures. Les Protestants avaient commencé, les Jansénistes enchérii'cnt encore. Il est impossible de ramasser toutes ces houles de la pensée : mais l'histoire se voit condamnée à enreoistrer celles qui sont pour ainsi dire légales. Avant d'entrer dans le récit (h's événements relatifs à la France, à rEsi)agne et à ril.ilie, il faut donc s'arrêter à quelques faits qui portent leur enseignement avec eux.
Les Jésuites étaient les infatigables tenants contre
Pèios pour les conduire i'i l'éjlisc, ou tout él.nit illuminé. C'était coiiiiiie \in sonj^e. •
J.a vengeance des Jésuites ne pouvait pas, en effet, cire plus complète, lis se ilérohaicnt à l'enlh(>u>iasme dont ils devenaient Toi Jet à Pombal, pour se recueillir et prier en silence sur lo lunibeau nun encore fermé du ruiiiistre, leur ennemi.
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le Prolos[;iiitisinc. En lfi02. .'iii moment on Henri IV se di,s[)0.s;iit à les rél.iblir, le Synode e;ilviiii.ste nsseniblé à Grenoble prend la résoin lion d'employer Ions les moyens de s'opposer à leur retouK. Vllisto'ire du P. Henry, Jésuite brûlé à Anvers le l'I août 160]. soit des presses héiétiqnes. Elle est bientôt répnndue en Frunee. Le P. Henry avait eommis tons les crimes, et le titre dn livre annonçait que « cette histoire était tournée de flamand en fr.inçais. ■> Le Roi et les Jésuites établissent une enquête dans tontes les Flandres. H n'a jamais été question ni de cet auto-da-fé ni dn Jésuite. Guillaume de Berges, évé(|ue d'Anvers, constate le mensonge. H en fait retomber la confusion sur les Sectaires, «gens accoutumés, selon lui, à promouvoir leur Evangile par telles feintes. » Les magistrats de la ville où le P. Henry était né. où il avait prêché, où il venait d'être brûlé, déclarent (pie ces événements ne sont qu'un tissu de fables. Ce Père était un être de raison. Les Hérétiques proclamaient qu'il se nommait Henry Mangot. fils de Jean Mangot, fouibissenr; les magistrats attestent (pie, <i de mémoire d'homme, il ne s'est fait à Anvers punition dn crime abominable dont on accusait le prétendu P. Henry, qu'il n'y a jamais eu à Anvers de Jésuite du nom de Henry Mangot, et qu'entre les bourgeois d'Anvers il n'y a jamais eu de nommé Jean Mangot, même i\u métier des fourbisseurs. »
L'imposture était confondue : elle fit la morte ])Oui' se réveiller quand les animosilés seraient plus vivaces. Elle re[)arul en ITi'xS, comme si un siècle et demi auparavant elle n'avait pas été écrasée sous le poids des preuves juridiques. Le fait du P. Heniy était notoire. Au moment de la suppression, on l'évo
qiia contre les Jésuites. Il en fut de même pour la mort et pour l'iiéritîice d'Ambroise Guis.
En 1716, un artisan de Marseille, nommé Esprit Bérengier, et Honoré Guérin, prêtre interdit par son évêque, arrivent à Brest. Ils annoncent qu'ils viennent réclamer une fortune de plus de deux millions qu'a dû laisser un de leurs parents, Ambroise Guis, mort, selon eux, à Brest en 1701. Leurs démarches n'aboutissent à aucun résultat. Personne n'a vu, n'a connu cet homme si riche. L'autorité locale n'en a jamais entendu parler. Deuxannées s'écoulent, et en 1718 les Jésuites du Collège de la marine sont tout à coup accusés d'avoir attiré dans leur maison Guis, qui débarquait malade, et de l'avoir dépouillé de son trésor. Guis, disait-on, avait été tué chez les Jésuites, et l'abbé Rognant, recteur de la paroisse de Saint-Louis, avait fait transporter le cadavre à l'hôpital, où il fut inhumé.
L'imputation était grave. Les Jésuites réunissent les éléments qui peuvent la détruire. Le gouvernement, de son côté, charge Le Bret, premier président du Parlement d'Aix, d'Informer. Ce magistrat, qui était en même temps intendant de la province, fait interroger à Marseille les parents d'Ambroise. Ils racontent que Guis, tombé dans la misère et déjà vieux, s'embarqua pour Alicante en 1661, et que par divers rapports, il était venu à leur connaissance qu il n'avait pas été plus heureux en Espagne qu'en France. Le premier président écrit à Alicanle : il en reçoit cet extrait mortuaire (1) : u Ambroise Guis, Français de nation. Le vendredi 6 novembre 1665 on enterra le susdit dans 'cette église pour l'amour
(I) Artîlùvcs de la paroisse Sainte-Marie, p. 258.
de Dieu, et toul le clor{]é y assista en exécution de l'ordonnance et décret du Grand-Vicaire forain de celte ville d'Alicante et de son territoire. Cet acte, dont copie authentique et lé^jale était certifiée par trois notaires et par le consul français, renversait l'échafaudage de succession si péniblement dressé contre les Jésuites. On avait ajouté foi aux insinuations de la malveillance, on se tut devant celte preuve irrécusable. Les héiMlicrs d'Ambroise Guis avaient évoqué l'affaire au Parlement de Bretasne. Le 19 février 1724, <i la cour, faisant droit sur les charges, informations et requéles des Pères Jésuites de Brest, les a renvoyés hors l'accusation, sauf à eux à se pourvoir pour leurs réparations, dépens, dommages et intérêts. »
Cette fable avait eu le sort de tant d'aulres : elle était depuis longtemps oubliée ainsi que la succession d'Ambroise Guis; mais contre les Jésuites la calomnie ne subit jamais de prescription éternelle. On a toujours une heure où elle peut abuser d'aulres générations. Pombal était dans le feu de ses violences. Il parut en France un écrit destiné à réveiller celte affaire. Il avait pour titre : Arrêt du conseil d'Etat du Roi, qui condamne tous les Jésuites du royaume solidairement à rendre aux héritiers d'Ambroise Guis tes effets en nature de sa succession, ou à leiir payer, par forme de restitution^ la somme de huit millions de livides. Le 5 mars 1759, cet arrêt fut signifié aux Jésuites de Paris. L'audace de ceux qui l'avaient fabriqué était grande; mais à cette époque le pouvoir s'enfonçait dans des voies qui le conduisaient à l'opprobre et au suicide. Circonvenu pai" tant de corruptions avouées ou secrètes, il ne se trouvait encouragé que pour
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faire le mal. Une trame habilement ourdie avait essayé tle sédiiiie la probité du secrétaire de la chancellerie; cette trame fut déjouée. Le 50 mars le consed d'Etat annula l'édit supposé, et on lit dans ses rejîistres : <; Sa majesté a estimé ne devou* pas laisser subsister la signification d'un arrêt qui n'a jamais é(é rendu, et il est de sa justice de faire punir sévèrement ceux qui seront convaincus d'avoir eu part à la fabrication du prétendu arrêt et de l'avoir imprimé, vendu, débité ou aulrement distribué en public. » A Brest, à Paris, on accusait les Jésuites de vol et d'homicide. Vers la même époque la Provence retentissait d'inculpations non moins délicates contre l'honneur d'un Père de la Compagnie. Jean-Baptiste Girard, recteur du Séminaire royal de la Marine, à Toulon, était un prêtre pieux, mais crédule. Il fut lrom[)é par les enthousiasmes d'une jeune fille portant au plus haut degré la passion d'une célébrité de dévote. Catherine La Cadière feignait des extases. Elle avait reçu les stigmales comme sainle Catherine de Sienne. Elle écrivait des lettres brûlantes de la ])lus haute spiritualité, comme une nouvelle sainte Thérèse, et le P. Girard prêtait une oredie docile à ces récits de visionnaire. Sa foi fut si entière qu'il ne soupçonna que deux ans après l'erreur dans laquelle celte jeune fille le faisait tomber. Par une candeur inexcusable le Jésuite s'était fourvoyé dans un labyl'inlhe de mysticisme non sans péril pour le directeur et pour la pénitente. Il fit retraite, et dans une lettre aussi convenable que sage (1) il engagea La Cadiére à choisir un autre confesseur. Cet abandon fioissa
(1) Celle lettre a été produite' au procès de La Cadièrt! , dont uua eu l'ait de former six volumes in-12.
ririi(;ible vanité de la jeune illuminée. Il dérangeait les ealeiils de ses deux frères. (\u\ i'éili{jeaient sa eor- «•espondaiice, et qui, quoi(ine prêtres, cherchaient ù abuser de la crédulité d'un autre prêtre. Catherine était repoussée [)ar un Jésuite : elle dut nécessairement chercher sa vengeance chez les Jansénistes. Elle s'adressa à un Carme nommé le P. iSicolas, fervent disciple de Ouesnel. C'était le temps des convulsions et des miracles du cimetière de Saint-Médard. Les Philosophes commençaient à ne plus croire en Dieu; les sectateurs du diacre Paris acceptaient plus facilement que l'Evanj^ile toutes les merveilleuses absurdités s'improvisant à son tombeau. La mode était aux possessions : La Cadicre feint d'être possédée du démon. Le P. Girard a exercé contre elle tant de sortilèges et d'enchantements qu'elle s'avoue infanticide. Le crime se mêlait à l'imposture religieuse. Le Janséniste comprit que sa secte tiierait bon parti de cette femme, entraînée par la vengeance jusqu'au sacrifice de son honneur. La cause est portée devant la grand'chambre du parlement d'vMx. Catherine, soumise à une minutieuse instruction, se Irouve en face (le magistrats que ses visionsn'éblouissenl guère. Aujo:ird'hui elle accuse le Jésuite, le lendemain elle rétracte ses dires. Girard pour elle est tantôt un homme de mœurs e\emi)laires el de solide piété, tanlôt un ange déchu. Dans celte confusion de récits, le Parlement hésitait. La correspondance de Girard avec La Cadière fit cesser ses doutes. La conviction de ce Jésuite s'y révélait à chaqu(î mot : on l'y trouvait toujours sim[)Ie et crédule, mais aussi toujours chaste et pieux.
Cet étrange procès était un coup de partie pour les etmcmis de la Société de Jésus: on rcx[)Ioita de
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toutes les manières. Le pamplilet et la clianson, le raisonnement et l'injure, la déliance janséniste et le sarcasme i)hiioso[)hique, tout fut mis enjeu. On annonça même que le P. Girard avait été brûlé vif à Aix, comme sorcier et quiétisle. On s'efforça de tenir en haleine toutes les passions. Enfin ce drame, qui a fait couler tant de flots d'encre, se termina le 10 octobre 1751 par un arrêt ainsi conçu : »i Dit a esté que la cour, faisant droit sur toutes les fins et conclusions des pai'ties, a déchargé et décharge ledit J. B. Girard des accusations et crimes h lui iinputés, l'a mis et met sur iceux hors de cour et de procès. » Les Jansénistes n'étaientplusdangereux, ils avaient perdu leurs hommes de génie : personne ne remplaçait cette génération des Arnauld, de Pascal, deSacy et de JNicole. L'intrigue succédait au talent, l'hypocrisie à la foi. L'autel élevé par des mains puissantes s'affaissait sous le ridicule. Les Jansénistes ne pouvaient i)lus rien par eux-mêmes, ils crurent qu'ils seraient plus heureux en se donnant un Jésuite pour complice de leurs miracles. En 1752, au moment où le procès de La Cadière finissait, comme tout finit en France, par la lassitude. les Jansénistes invenlèienl que le P. Chamillard était mort à Paris en appelant (le la bulle l'iihjciiitKs. L'appel était la parole sacramentelle de l'époque, le mol d'ordre soufflé aux factions. Au dire des Sectaires, dont les gazelles étaienl les porte-voix, un combat s'était livré sur le cercueil de Chamillard, que se disputaient les deux opinions, etia cause du Jansénisme avaitenfin triom ]>hé. Le P. Chamillard, mort en odeur de sainteté liérélique, avait é(é (lé[iosé dans une cave; de là, il exhalait m\ tel parfum, que son intercession avait la vertu de guérir loules les maladies du corps et de
l'esprit. Il y a des gens qui ont pour principe de croire à l'impossible. Un cnf.iiit de Loyola, devenu disciple de Junsénius, était quelque chose de si étran[;e, que tous les adeptes s'empressèrent d'y ajouter foi; mais le P. Chamillard, qui n'était ni mort ni partisan de V./iffjusiimiSy ressuscita tout à coup, et, le 15 février 1732, il écrivit une lettre se terminant ainsi : «■Il est évident, p;ir ce qui vient d'airiver à mon é'jard, que si les Jésuites voulaient se rendre a|)pelants de la constitution, dès lors ils deviendraient tous de {jrands iiommes et des hommes à miracles, au jujjemenl de ceux qui sont aujourd'hui si acharnés à les décrier, comme je le suis devenu un moment sur le bruit de mon prétendu ap[)el. Mais nous n'achetons pas à ce prix les élofjes des novateurs. IVous nous croyons honorés par leursoutra;;es, quand nous fiisons réflexion que ceux qui nous déchirent si cruellement dans leurs discours et dans leurs libelles sont les mêmes (jui blasphèment avec tant d'im[)iété contre ce qu'il y a de plus respectable et de plus sacré dans l'Eglise et dans l'Etat. »
Ce que le Jésuite disait en 17o2 sera vrai tant qu'il y aura des partis dans le monde. 11 mettait le doi;^t sur la plaie vive de toutes les Oj)positions ; cela n'arrêta point les Jansénistes dans leursîittaques. L'ordre de Jésus était en butte à tous les coups. Mille accusations du genre de celles que nous avons retracées se renouvelaient dans les royaumes ealhoIi(iues. La paix et le bonheur semblaient devoir partout renaître, si enfin la proscription atteignit l'Inslitut de saint Ignace, seul obstacle à la conciliation des es[)rits. Protestants, Encyclopédistes, rniversitaires, membres du Parlement ou sectateurs du Jansénisme, tous sortis de camps si divers, se réunissaient dans une
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pensée commune; chacun s'apprêtait à écraser les Jésuites pour préparer le triomphe de sa cause. Un événement inattendu donna prise à toutes les espérances, et oITrit une réalité à toutes les accusations; cet événemcnl fut la banqueroute du P. Lavulette.