CHAPITRE II
r.aiise de la rlcsfrnction tics Jésuites en France. — O[)iiiion cJes écrivains protestants. — Louis XV et Voltaire roi, — (ioalllroii des Parlcnicnls , des Jansénistes et des fliilosoplics contre la Soi'iclé. — l.cs docteurs de l'écononiie puliiitpie. — Impntalions «lont on char{;e les Jésuites. — Les confesseurs do la fatiiillu royale. — Portrait de Louis XV. — Attentat de Daniicns. — Madame de Ponipadour veut faire aduiinisticr sa vie passée par un Jésuite. — T.e P. de Sacy et la Marquise. — Elle nc!;ocie à Rome. — Sa lettre confidentielle. — Le P. de La\aletlc à la i\Ianinif[ue. — 11 est dénoncé pour fait de négoce. — L'iiitcnd.int de la .Martini(|nc prend sa défense. — Encouragement (|uc lui donne le mitiisire de la marine. — De retour aux Aniilles, Lovaletle acliétc des terres a la Dominiciuc.— Ses travaux et ses emprunts.
— .Son commerce dans les ports de Hollande. — Les corsaires an,'»lais capturent ses vaisseaux. — Les traites du P. Lavalelle sont protestées — Les Jésuites ne s'accordent passur les moyens d'apaiser ce scandale. — Ils sont condamnés à payer solidaiicnunl.- — Question de solidarité. — Ils en appellent des tribunaux consulaires au Pailement. — Les visiteurs noniiné.s pour la i>lar- »ini(pie. — Accidents (]ui les leliennent. — Le P. de La Marche liarvient enfin aux .\nlilles. — Il jufje et condamne Lavaletle. — Sa déclaration. — Les créanciers au I'arl"'meiit. — Le maréclial de Rclle-Isie et le duc de C.lioiseul. — Caractère de ce dernier.
— Sa letlie à Louis XVI sur les Jésuites. — De la question do faillite, le Pailement remonte aux Constitutions de l'Ordre. — Les Con{;ré;;ations sup[irimées. — Anêl du 8 mai I7(il. • — l.e conseil du roi elle Parlement ntunnient, cliacun de son coté, une commi.';sion pour l'examen de l'Institut. — Cliauvclin et l.epellcticr Saint-Fargcau. — Kapport <ie Chaiivelin. — Le roi ordonne de surseoir. — Le parlement élude l'ordre. — Le Parlement reçoit le procureur {jénéral appelant de toutes les liulles, lirefs, cri faveur des Jésuites, — Ai léts sur arrêts. — Les Jésuites ne se défendent jjas. — Louis XV consulte les évcques de France sur l'Iiislitiit. — Leur réponse. — Cinq voix di- minorité demandent (piclqiies modifications. — Les Jésuites font une déclaration ; il» adliéieiit à l'ensci,';nemcnt des(|ualre articles de lti82. — Concession inutile. — Le roi annule loules les pro- «•Cflnrcs entamées. — Pamphlets contre la Société <le Jésus. — Exilait des Asset lions. — Les Jésuites ex|)ulsés de leurs collé,";es. — Assemblées extraordinaires du clergé de France. — L'asscmhlée se prononce en faveur des Jésniles. — Sa lettre au roi. — Voltaire et d'Alembert.— l.cs P.irienieiils de |Hovince.
— La Clialutuis, Duduu et Monelar, [irocurcurs généraux, de
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Rrnnes, de nordenux et d'Aix. — Lems comptes-rendus. — Situation des Piiileineiits de iiroviiice. — -La iinijorité et la iiiinoiité. — Le président d'£;',iiilles et ses mëiiioiies inédits.- — Le Parlement de Puiis prononce son arrêt de dtsirnction de la Compagnie. — Les cours souveraines de Franche-Comté, d'Alsace, de Flandre et d'Artois ainsi <]ue la Lorraine s'opposent à l'e.vpuKion des Jésuites — Confiscation des Liens de la Société.— Pension faite aux Jcstiiles —^Jup,ement qne portent les Protestants sur cet arrêt. — Proscription des Jésuites — Causes de la proscription — Sohrel! et La îlennais. — Ciiiistophc de Beau m on t. aielie\èque de Paiis, et sa pastorale sur les Jésuit; s — Colère du Parlement. — 'Christophe de Beaumont cité à la barre. — Sa pastorale brûlée par la main du bourreau. — Les Jcsuil<-s forcés d'opter entre l'apostasie et l'exil. — Cinq sur quatre mille — Lettre des confesseurs de la famille royale à Louis XV. — Sa réjionse. — Le dauphin au conseil. — Edit du roi qui restreint les ariêts du Parlement. — Clément Xlll et la bulle Aposlolicum, — ■ Les Jésuites en l>paf;ne. — Charles III les défend contre Ponibal.— L'émeute des Chapeaux apai.séc par les Jésuit us. — Ressent iuKmt du roi d'Espagne. — Le comte d'Aranda devient ministre. — Le duc d'Alhe inventeur de rempereur Nic<ilas l". — Les historiens protes'ants racontent de quelle manière on indisposa Charles! il contre l'Institut. — Les lettres apocryphes. — ChoisenI et d'Aranda. — La sentence du coiis-eil extraordinaire. — Mystérieuse trame contre les Jésuites. — Ordre du roi donné à tous ses ofiiciers ci \ ils et militaires pour euîeNer les Jésuites à la même heure. — Don Manuel de Uoda et le confesseur du roi. — L'opération eésaréenne faite à la Société de Jésus — La correspondance de Iloda.— Les Jésuites ariêiés m Espagne, en Améri(|ue t t aux Indes. — Menaces diplomaliip'os de Uoda. — l'rovocation du ministère an Saint-Sié^.e. — Les Jésuites obéissent. — Le P. Josejih Pignatelli. — Clément Xlll supplie Chailes lll de lui faire connaiîre les causes de celte grande mesure. — Kéticcnce du roi, son obstination. — Bref du Pape. — Alliiudc du cardinal Torrer^iani. — Il force au silence le gouvcrncnunt espagiud . — Les Jésuites jetés sur le territoire rtMuai'i. — Causi's qui les en font repousser. — Protestant contre <-atlsoli(|ue. — Uoda témoigne en faveur des Jésuites. — Les Jésuites à ÏNaples. — Tanueci imite d'Aranda. — Les Jésuites pro,scrits. — Oii les expulse de Parme et de .Malle. — Clément XIII proclame la déchéance du duc de Parme. —La France s'cm])are d'.Vvignon, Naph-s de Bénévent cl de Ponle-Gorvo. — Menaces du mar(|Mis d' Anlicterrc au nom de Choiscul. -— Courage du Pape. — Su mort.
Afin d';i|>|nôfiL'r nvcc, ("'(iiiili; les évtincmcnis qui vont piécijiik'r ou Franco ki cliiilc de l'Ordre de saint
ET LES JÉSUITFS. 109
Ignace, il f.iiit se placer au point de vue proleslant. Dans ce f.iit de la deslruclion dos Jésuites il y eut, sans aucun doute, des causes accessoires, des mobiles subalternes, des intérêts accidentels; mais celui qui prédomine fut incontestablement le besoin qu'avaient toutes les sectes combinées d'isoler le Catholicisme, et de le trouver sans défenseurs au moment où elles l'attaqueraient à fond. Les écrivains calvinistes on luthériens ont parfaitement saisi cette situation. Schlosser écrit (1) : « On avait juré une haine irréconciliable à la relioion callioli(|uo, depuis des siècles incorporée à l'Etat.... Pour achever cette révolution intérieure et pour ôter à l'antique système relii;ieux et catholique son soutien principal, les diverses cours de la maison de Bourbon, i^;norant qu'elles allaient mettre par là l'uistruction de la jeunesse en des mains bien ditîérentes , se réunirent contre les Jésuites, auxquels les Jansénistes avaient fait perdie dès longtemps, et par des moyens souvent équivoques, l'estime acquise depuis des siècles. i>
Ce n'est pas le seul témoignaiîc que rende à la vérité l'école protestante. Schœll s'exprime ainsi ('2) : »< Une cons(uration s'était formée entre les anciens » Jansénistes et le parti des Philosophes; ou [»hitùi, comme ces deux factions tendaient au même but, elles y tiavaillaient dans une telle harmonie qu'on auiait pu cioire qu'elles concertaient leurs moyens. Les Jansénistes, sous l'ajjparence d un zèle relijjieux, et les Philosophes, en affichant des sentiments do philanthropie , travaillaient tous les deux au ren-
(1) Hisluire des rvtiilntluns j)vlilit)iie.<i et l llcrnircs de l'Europe au rlix-huilivinc sicilv, t. I, par Sciiliissur, [iiofcsscur il'iiistoireà i'iinivcrsUc du llcitk'llu ijj.
('J.] ( ours d'/iifluiic des Etals VHropikns^ t. XLiV, ji 71.
liO CLÉ.1IENT XÏV
versement de l'autoriLé pontificale. Tel fut ravcuglemcnt de beaucoup d'hommes bien pensants qu'ils firent cause commune avec une secte qu'ils aui-aient abhorrée s'ils en avaient connu les intentions. Ces sortes d'erreurs ne sont pas rares; chaque siècle a la sienne... Mais, pour renverser la puissance ecclésiastique, il fallait l'isoler en lui enlevant l'appui de cette phalange sacrée qui s'était dévouée à la défense du trône pontifical, c'est à dire les Jésnites. Telle fut la vraie cause de la haine qu'on voua à cette Société. Les imprudences que commirent quelques-uns de ses membres fournirent des armes pour combatlre lOrdre, et la guerre contre les Jésuites devint populaire; ou plutôt, haïr et persécuter un Ordre dont l'existence (enajt à celle de la religion catholique et du trône devmt un titre qui donnait le droit de se dire i»hilasophe. »
Les écrivains protestants tranchent la question. D'après eux. les Jésuites ne fui-ent calomniés et sacrifiés que parcequ'ils étaient l'avant garde et le corps de réserve de l'Eglise. L'animosilé et la passion ne s'attachèrent à les détruire qu'au moment où il fut démontré que rien ne pourrait les séparer du centre d'unité; on ne les accabla que lorsqu'il fut avéré qu'ils ne transigeraient jamais avec leur devoir de prêtres catholiques. Ils tenaient en main les générations futures, ils entravaient le mouvement imprimé. Rien d'hostile au Saint-Siège, et. par conséquent, à la religion, ne pouvait réussir tant que les Jésuites seraient là pour déjouer les com()lots de la pensée ou pour rompre le faisceau de haines que l'on s'efforçait de grossir en les agglomérant. Les Jésuites étaient inébranlables dans leur foi. Ils repoussaient toute idée de conjuration menaçant l'autorité spirituelle. Ils
vivaient sans demander à des nlopies [)oliti(|iies le dernier mot de la royaulé. On conspira contre enx; on les déclara conpaMes puisqu'ils refusaient de s'associer anx trames enveloppant le Saint-Siéfje et les monarchies. < Dans toutes les coui'S. au dix-liuilième siècle, dit Léopold Ranke(l). se formèrent deux partis, dont l'un faisait la o;uerre à la pajtau'é. à l'Eglise, à l'Etat, et dont lantre chercltaif à maintenir les choses telles qu'elles étaient et à conserver la [)rérogative de l'Eglise universelle. Ce dernier parti était y surtout représenté par les Jésuites. Cet Ordre apparut comme le plus formidable boulevart des principes catholiques : c'est contre lui que se dirigea immédiamcnt l'orage. "
L'orage s'était amoncelé de plusieurs côtés à la fois. Vieilles inimitiés, jeunes espérances, illusions |)l)ilanthropiques. songes décevant s, ambitieuses pensées, tout se coalisait pour précipiter la ruine des Jésuites. Les Encyclopédistes suspendirent leurs feux croisés contre les disci[tles de Jansénius-, il y eut trêve entre eux parcequ'ils avaient un même ennemi à étouffer. Les uns oublièrent leur foi parlementaire, les autres leur rancune philosophique: tous ensemble ils s'acharnèrent sur la Compagnie. Elle avait en face d'elle de redoutables athlètes, il n'était cependant [)as impossible de leur résister: mais, au moment du combat, les Jésuites se virent trahis par le gouvernement. Alors, saisis de ce vertige qui s'emjiarait de toutes les télés, ils s'abandonnèrent eux-mêmes. Le pouvoir et l'autorilé morale ne résidait plus dans la royauté; ils ne se conccnlraicnt pas dans les grands corps de iEtat.
(1) Il sloiic (le la Papnuld, t. .V, p. 4SG.
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Au milieu de ses insouciants plaisirs cl du profond ennui qui race;iblait, Louis XV prenait à tâche d'avilir la majesté du trône. Il la déconsidérait par ses fiiiblesses, il la déshonorait par ses mœurs. Comme à Louis XIV, son aïeul, il lui avait été donné de voir surgir autour de lui d'illustres capitaines, de savants et vertueux prélats, des hommes de génie qui, en étendant le cercle des idées, pouvaient produire dans les intelligences un mouvement pacifique vers le bien. L'incurie du prince fit tourner ces avantages contre la Religion et contre la monarchie. Louis XV n'osa pas être le roi de son siècle : Voltaire usurpa ce glorieux titre ; il fut en réalité le maître de ses contemporains.
C'était l'esprit français élevé à sa dernière puissance, et, dans son éternelle mobilité, ébranlant, plutôt par saillie que par conviction, tout ce qui jusqu'à ce jour avait été saint et honoré. Voltaire s'était imposé une mission qu'il remplissait en faisant servir à ses fins le théâtre et l'histoire, la poésie et le roman, le pami)hlel et la plus active de toutes les correspondances. Réformateur sans cruauté, bienfaisant par nature, sophiste j)ar entraînement, adulateur du pouvoir par caractère et par calcul, hypocrite sans nécessité, mais par cynisme, cœur ardent qui se laissait aussi vite emporter par un sentiment d humanité que par un blasphème, intelligence sceptique qui aurait pu avoir l'orgueil du génie, et qui se contenta de la vanité de l'esprit, Voltaire réunissait tous les contrastes. Avec un art merveilleux il savait les approprier à toutes les classes. Il conouq)ait parce qu'il devinait que la corruption était l'élément de celte société du dix-huitième siècle, encore si élégante à la surface, et néanmoins si gangrenée à l'in-
ItMieiir. Il la résume clans ses ouvrables, il la reflète dans sa vie, il plane sur elle dans les annales du monde. Les rois et les ministres, les généraux d'armée et les magistrats, tout se rapetisse à son contact. Depuis la régence de Philippe d'Orléans jusqu'aux premiers jours de la révolution française, tout se donne la main pour former cortège à cet homme, qui entassa tant de ruines autour de lui, et qui régne encore par sa moqueuse incrédulité. Voltaire avait fait les hommes de son temps à l'image de ses passions : il se créa le distiibuteur de la célébrité. La science , le talent, les services rendus au pays furent peu de chose tant qu'il ne vint pas les consacrer par son suffrage. La France et l'Europe se prirent d'un fol enthousiasme pour un homme qui immolait sous une raillerie la vieille foi et les gloires nationales. Puis, quand le rire ou l'indifférence eurent légitimé cette souveraineté, Voltaire laissa à ses adeptes le soin d'achever l'œuvre de destruction.
L'ascendant que le patriarche de Terney exerçait sur son siècle eut quelque chose de si prodigieux qu"il fit accepter comme intelligences d'élite cette cohue de médiocrités vivant de l'esprit des autres et exagérant leurs haines. Voltaire, élève des Jésuites, se plaisait à honorer ses anciens maîtres. Il les savait tolérants et amis des lettres : il n'aurait jamais songé à les sacrifier aux Parlements et <;ux Jansénistes, dont la morgue revéche et le rigorisme d'apparat n'allaient point à son caractère. Cependant, pour arriver au cœur de l'unité catholique, il fallait passer sur le corps des grenadiers de l'Eglise. Voltaire immola son affection pour les Jésuites au vaste plan que lui et les siens avaient conçu. Ils voulaient ec^Y/ç^r
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VlnfûmVj, mot d'ordre é[»oiivantable qui retentit si souvent au dixhuitièrae siècle. Les Jésuites seuls s'opposaient à la réalisation de leur pensée : les Jésuites se virent en butte à toutes les attaques. D'Alembert les poursuivit avec le raisonnement, Voltaire avec l'artillerie de ses sarcasmes, les Jansénistes avec leur infatigable inimitié. On mina le terrain sous leurs pieds, on les représenta sous les traits les plus disparates : ici on leur accorda une fabuleuse omnipotence , là on les fit plus faibles qu'ils n'étaient en réalité. Les enneinis de l'Eglise se portèrent les avocats des privilèges épiscopaux. On enrégimenta dans cette croisade contre la Société toutes les passions et tons les intérêts. Buffon dédaignait de s'y associer. Montesquieu, en i7o5, mourait chrétien entre les bras du P. Bernard Routh ; mais ces deux écrivains, isolés dans leur [^loiie, ne se mêlaient que de loin au tuTultc des idées. On respecta leur neutralité. Il n'en fut pas de même pour Jean-Jacques Rousseau. Le Philosophe de Genève était à l'ajjogée de son génie. Du fond do sa solitude, cet homme, pour qui la pauvreté fut un luxe et un besoin, s'était créé une immense réputation. Les adversaires de la Société cherchèrent à l'attirer sous leur bannière. Jean-Jacques, comme beaucoup d'esprits éclairés, se prononçait toujours en faveur des opprimés. " On a sévi contre moi. dit-il dans sa lettre à Christophe de Bcaumont, pour avoir refusé d'embrasser le parti des J>ansénistes et pour n'avoir pas voulu prendre la plume contre les Jésuites, que je n'aime pas, mais dont je n'ai pas à me plaindre, et que je vois persécutés. )'
Ces exceptions ne modifiaient pas le plan tracé, elles n'empêchaient point d'Alembert de mander à
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Voltaire (1) : 'Je ne sais ee que deviendra la Pieligion de .lésiis ; mais, en attendant, sa Compagnie est dans de mauvais draps. » Et, lorsque la eoalition a triomphé, d'Alembert laisse échapper le cri de la philosophie, le dernier vœu qu'il a contenu jusqu'au jour de la chute de TOrdre de saiut Ignace. Les Encyclopédistes ont terrassé le plus ferme appui de l'Eglise, voilà le plan qui se déroule sous leur plume. D'Alcndjert écrit au patriarche : > Pour moi, qui vois tout en ce moment couleur de losc, je vois d'ici les Jansénistes mourant l'année prochaine de leur belle mort, après avoir fait périr cette année-ci les Jésuites de mort violente, la tolérance s'établir, les Protestants rappelés, les prêtres mariés, la confession abolie et le fanatisme écrasé sans qu'on s'en aperçoive. i>
S'il eût été donné à l'homme de prévaloir ainsi contre la Pveligion cathoiiijue, jamais il n'aurait pu trouver de circonstances plus favorables à ses desseins, et cependant l'Eglise a survécu à cette longue tourmente qui, née au souflle de Voltaire, tombera d'épuisement sur l'échafaud de la Révolution.
En ]7o7 l'on n'apercevait que le beau côté du léve, antichrétien. Les encyclopédistes le poursuivaient en tuant l'Ordre de Jésus, les cours judiciaires, en sapant l'autorité royale sur un autre point; nijis / faisant cause communia avec ces passions nouvelles, il s'élevait une secte qui prétendait se vouer au bonheur de l'humanité. Celle secte marchait sous l'étendard de l'économie politique, indéfinissable science qui ne part d'aucun principe certain et qui arrive
(I) OEuvrcs comiiléUs de f'ultanc, t. XLViii, p 200. Lctlr» du 4 mai 17G2.
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forcément à toutes les conséquences les plus disparates. Derrière le manteau de l'économie politique!, on réunissait les utopistes, les amants du progrès, les visionnaires toujours en quête d'un mieux impossible. On s'attendrissait sur les misères du peuple, misères auxquelles on ne trouvait jamais de remède efficace; on créait (les théories inapplicables, on discutait les lois qui régissent le pays; on les attaquait dans leur essence, on apprenait aux masses à les méi)riser ;, puis, lorsque ces premiers jalons furent placés , les professeurs d'économie politique , les Ouesnay ou les Turgot de tous les temps s'effacèrent pour laisser à de plus audacieux le soin de recueillir la moisson de tempêtes qu'ils avaient fait germer. C'est en effet par les vagues enseignements de l'économie politique que commencent toutes les révolutions. Au xviii^ siècle il en fut ainsi, et cette science élastique qui ne dira jamais son dernier mot propageait ses doctrines décevantes sous le couvert des ministres et de madame de Pompadour.Tout ce qui était hostile à la foi catholique ou contraire aux principes (l'un sage gouvernement rencontrait dans les sommités du pouvoir une toléiance allant jusqu'à l'encouragement. Le royaume de saint Louis élait égaré par dessophistesavantd'élre gouverné par desbourreaux. Les questions religietises se confondaient avec les questions politiques. Le Parlement de Paris s'était exilé en ]753; et, pour offrir à sa vengeance une victime que personne ne lui disputerait, il accusa les Jésuites de ce coup de vigueur. Les Jésuites inspiraient h la Reine et au Dauphin des sentiments de répulsion contre la magistiature ; ils gouvernaient l'Archevêque de Paris, ce Christophe de Beaumont qni poussa l,i vertu jusqu'à l'audace ; ils di.'-.po-
saiont de Boycr, ancien cvêque de Mirepoix, chargé de la feuille des bénéfices (I). Ils nourrissaient chez le comte d'Argenson des préventions que les Parlements ne songeaient pas à justifier; ils régentaient le maréchal de Belle Isie, vaillant capitaine, habile diplomate et ministre qui ne transigea jamais avec son devoir; ils dominaient MaehaultetPaulmy ; ils inquiétaient la conscience du Roi; ils tenaient la marquise de Pompadour en échec au pied de leur
(i) Le P. Pérusseau, confesseur du roi, étant mort en 1753, on forma une ligne pour enlever ces fonctions aux Jésuites, L'ancien évêque de Mirepoix s'y opposa ; et, dans les archives du Gésii , à Rome, il existe une lettre de ce prélat au général de l'Institut, dans la'juelle on lit : a Je n'ai pas grand mérite dans ce que je viens de faire pour votre Compagnie , écrit Boyer le 10 juillet 1753. Il fallait ou abandonner la religion, déjà trop ébranlée dans ces temps fâcheux, ou placer un Jésuite dans le poste en question. J'ai suivi mes inclinations, je l'avoue; mais ici le devoir parlait bien aussi haut que l'inclination. C'est votre gloire et en même temps votre consolation qu'au moins, dans les circonstances présentes, l'apparence seule d'une disgrâce pour la Compagnie en eût été pour ainsi dire une véritaide pour In religion. Les Jésuites exclus de la place , le Jansénisme triomphait, et avec le Jansénisme nne troupe de mécréants, qui n'est aujourd'hui que trop nombreuse. •
Le P. Onuphre Uesmarets succéda au P. Pérusseau. D'après ces dates, relevées sur les archives de la Compagnie de Jésus , d'après cette lettre de l'évéque de Mirepoix, qui les confirmerait au besoin, il devient bien difficile d'expliquer le mot qu'au t. sv, p. 32 de son Histoire de Franco pondant le dix-huiliùme siècle, M. Lacretelle attribue à Louis XV. En parlant de la sécularisation des Jésuites, ordonnée par le parlement, il raconte: « On croyait le roi fort agité ; il affecta de montrer l'indifférence la l)lu9 apathique, a 11 sera plaisant, disait-il, de voir en abbé le P. Pérusseau. • Or, l'arrêt du parlement est de 17G2, neuf ans après la mort de ce Jésuite. Le comte de Saint-Pricst , qui à la ])age 52 de sa Chute des Jésuites, reproduit le même mot, tombe dans la même erreur.
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confessionnal. Tout puissants à la cour et dans les provinces, ils enrayaient le uiouventent que, par des motifs divers, les tribunaux, les Jansénistes et les Philosophes cherchaient à imprimer. Quelques-unes de ces allégations n'étaient pas sans fondement. Louis XV. vieux avant ràfje, dégoûté de tout, aspirant au repos, et, afin de se le procurer, fermant l'oreille à tout bruit sinistre : Louis XV n'avait plus même assez d'énergie pour imposersa volonté. Esprit lucide au milieu de la voluptueuse apithic à laquelle il s'était laissé condamner, il voyait le mal, il indiquait le remède; mais il ne se sentait pas la force de l'appliquer. La monarchie devait durer autant que lui, son égoïsme royal n'allait pas au-delà. Il vivaitcntre la débauche et le remords, quand, autour de lui, .sa famille et tous les cœurs généreux ne cessaient d'exposer le tableau des misères matérielles et morales qui accablaient la France.
Le Parlement était disgracié lorsque, le 5 janvier 1757, un homme frappe le P».oi d'un coup de poignard. Cet homme a servi comme domestique chez les Jésuites d'abord, chez plusieurs parlementaires ensuite. Il est Janséniste ardent : les Jansénistes s'empressent de porter l'attentat au compte des disciples de saint Ignace. L'occasion de remettre en lumièi'e les doctrines de régicide atti ibi'.ées à la Société de Jésus se présentait tout naturellement : personne ne s'en fit faute. Voltaire seul recula devant cette calomnie, et, en écrivant à Damilaville un de ses proxénètes d'impiété, il disait (1) : <t Mes frères, vous devez vous apercevoir que je n'ai point ménagé les Jésuites; mais je soulèverais la postérité en leur
(1) OEuires ilu l'olUtiic, LoUic du 3 mars 1763.
ET LKS JÉSUITES. IIQ
faveur si je les accusais d'un crime dont IKurope et Damiens les onl justifiés. Je ne serais qu'un vil écho des Jansénistes si je parlais autrement. •> Les Jansénistes n'eurent pas cette loyauté, La blessure de Louis XV l'avait disposé au repentir: à peine guéri, il rentra sous le joug de la niniqni.se de Pompadour.
Celte femme n'avait jamais eu qu'une seule passion : elle aspirait à [;ouverner la FraRce comme elle régentait le Roi. Les Philosophes et les Jansénistes s'étaient fait d'elle nn bouclier. A l'abri des adulations dont ils l'eniviaient , on les voyait obtenir partout droit d'imi)unité et prop-ager leurs i)rincipes dans toutes les classes. Le vice s'étalant au pied du trône, ruinant la France par des prodigalités insensées et la déshonorant par de coup<'iI)les négociations, le vice n'effrayait point ces grands prédicateurs de vertu. Ils se faisaient patroner par lui, et lui rendaient en adorations la petite monnaie des services (|u'ils en tiraient. Cette iin[)ure alliance était une v/ honte. La courtisane et les jtliilosophes unis aux Jansénistes et aux docteurs d'économie politique la subirent sans rougir. Ils parlaient de donner au peuple de salutaires exemples, d'émanciper l'esprit humain, de l'honorer par une noble rénovation, et fléchissant le genou devant toutes ces royales turpitudes, ils n'avaient à leur offrir, en guise de leçons, que des poésies corruptrices ou d'impudentes fl.itteries. Ils avaient eu à se [)ruiionccr entre le vice triomphant et la vertu humiliée. Leur choix ne fut pas douteux.
Madame de Pompadour, fatiguée des hommages de la philosophie, aspirait à quelque chose de plus réel. Elle méprisait ces Encycl()i)édistes qui , à leur tour, la méprisaient tout en abusant de son crédit,
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elle essaya de se rapprocher des enfants de saint Ifjnace. Elle aurait depuis longtemps marcké de concert avec les Jésuites si ces inventeurs de la morale relâchée eussent eu pour le prince ainsi que pour elle les accommodements de conscience dont Pascal leur avait fait un crime. Elle n'ignorait pas les sentiments de la famille royale à son égard : elle voulut la réduire au silence. Afin de reconquérir l'estime dont son âge mûr commençait à éprouver le besoin, elle essaya d'implorer au tribunal de la pénitence une sauvegarde contre le mépris public. Tout à coup elle altiche des dehors de piété : elle a un oratoire. Sur sa toilette on voit se succéder aux romans licencieux de Crébillon, aux poésies erotiques de Genlil Bernard, les livres des ascètes les ])lus consommes. Elle feint même un rapprochement épistolaire entre elle et Lenormand d'Etiolés, son mari. Cette hypocrisie ne ! rompant personne. Madame de Pompadour croit nécessaire déjouer son rôle jusciu'au bout. Les Jésuites ont la confiance de la famille royale : Louis XV les estime, la marquise résolut de s'adresser à eux. Le P. de Sacy avait été le guide spirituel de son adolescence. Elle espéra que ce souvenir l'amènerait à une transaction avec sa conscience. Après avoir combiné ses artifices, elle sollicite des entrevues particulières, elle les obtient, et pendant deux années elle lutte avec Sacy, tandis que le Roi, de son côté, livre les mêmes assauts à la fermeté de son direcleur. L'absolution que Sacy déniait à Madame de Pompadour, les PP. Pérusseau et Desmarets la refusaient à Louis XV. Le scandale était public ; mais le Roi, mais la marquise, mais la plupart des courtisans savaient alors le voiler de spécieux prétextes. Les Jésuites n'ignoraieni pas à quel péril leur Compagnie s'(Xpo-
Siiit. Madame de Pompadour pouvait apaiser l'orage, ou tout au moins en amorlir les coups. Rien ne détourna Sacy, Pérusseau et Desmarels de la ligne de leurs devoirs. La marquise n'avait pu enlacer les Jésuites dans ses filets, elle imagina que le Saint- Sicge serait plus facile que ces intraitables casuistes. Par l'intermédiaire d'un agent secret, elle fitmellrc sous les yeux du Pape une note ainsi conçue: (1)
«1 Au commencement de 175:2, déterminée (par des 1^ otifs dont il est inutile de lendre compte) à ne conserver pour le Roi que les sentiments de la reconnaissance et de rattachement le plus pur, je le déclarai à Sa Majesté en la suppliant de faire consulter les docteurs deSorbonne, et d'écrire à son confesseur pour qu'il en consultât d'autres, afin de trouver les moyens de me laisser auprès de sa personne (puis- (ju'il le désirait) sans être exposée au soupçon d'une faiblesse que je n'avais plus. Le Roi, connaissant mon caractère, sentit qu'il n'y avait pas de retour à espérer de ma part, et se prêta à ce que je désirais. Il fit consulter des docteurs, et écrivit au P. Pérusseau, lequel lui demanda une séparation totale. Le roi lui répondit qu'il n'était nullement dans le cas d'y consentir, que ce n'était pas pour lui qu'il désirait un arrangement qui ne laissât point de soupçon au public, mais pour ma propre satisfaction ; que j'étais nécessaire au bonheur de sa vie, au bien de ses affaires ; que j'étais la seule qui lui osât dire la vérité, si utile aux Rois, etc. Le bon Père espéra dans ce moment qu'il se rendrait maître de l'esprit du Roi, et répéta toujours la même chose. Les docteurs firent des léponses sur lesquelles il aurait été possible de
(1) Manusciils du duc de Choiscnl.
s'arranger si les Jésuites y avaient consenti. Je parlai dans ce temps à des personnes qui désiraient le bien du Roi et de la Religion ; jj les assurai que, si le P. Pérusseau n'enchaînait pas le Roi par les sacrements, il se livrerait à une façon de vivre dont tout le monde serait fâci^ié. Je ne persuadai pas, et l'on vit en peu de temps que je ne m étais pas trompée. Les choses en restèrent donc (en app.irrnce) comme p.ir le passé jusqu'en J7o5. Puis, de longues réflexions sur les malheurs qui m'avaient poursuivie, même dans la plus grande fortun(3, la certitude de n'être jamais heureuse par les biens du monde, puisque aucuns ne m'avaient manqué et que je n'avais j)U parvenir au bonheur, le détachement des choses qui m'amusaient le plus, tout me porta à croire que le seul bonheur était en Dieu. Je m'adressai au P. de Sacy, comme à l'homme le plus pénétré de cette vérité ; je lui montrai mon âme toute nue : il m'éprouva en secret depuis le mois de septembre jusqu'à la fin de janvier 175G. Il me proposa dans ce temps d'écrire une lettre à mon mari, dont j'ai le brouillon qu'il écrivit lui-même. Mon mari refusa de me jamais voir. Le Père me fit demander une place chez la Reine pour plus de décence; il fit changer les escaliers qui donnaient dans mon appartement, et le Roi n'y entra plus que par la pièce de compagnie. Il me prescrivit une règle de conduite que j'observai exactement; ce changement fit grand bruit à la cour et à la ville : les intrigants de toutes les espèces s'en mêlèrent; le P. de Sacy en fut entouré, et me dit qu'il me refuserait les sacrements tant que je serais à la cour. Je lui présentai tous les engagements qu'il m'avait fait prendre, la dinérence que liulrigue avait uiise dans sa façon de penser. Il finit par me dire
ET LES jésUITLS. 123
<! Otie l'on s'ôlait trop moqué du coriPesseur du feu i> Roi qii.'ind M. le coniie de Toulouse était arrivé au » monde, et qu'il ne voulait pas qu'd lui en arrivât i> autant. > Je n'eus rien à répondre à un semblable motif, et, après avoir épuisé tout ce que le désir que j'avais de remplir mes devoirs put me faire trouver de plus propre à le persuader de n'écouter que la Reiijjion et non l'intrigue, je ne le vis plus. L'abominable 5 Janvier 1757 arriva, et fut suivi des mêmes intriijues de l'année d'avant. Le roi fit tout son possible pour amener le P. Dcsmarets à la vérité de la Reliiîion : les mêmes motifs le faisant agir, la réponse ne fut pas ditîérente, et le Roi, qui désirait vivement de remplir ses devoirs de chi'élien, en fut privé, et retomba peu après dans les mêmes erreui's, dont on l'aurait certainement tiré si l'on avait agi de bonne foi.
« Malgré la patience extrême dont java is fait usage pendant dix-buit mois avec le P. de Sacy, mon cœur n'en élait pas moins décbiré de ma situation; j'en parlai à un bonnéle homme en qui javais confiance : il en fut louché, et il chercha les moyens de la faire cesser. Un abbé de ses amis, aussi savant qu'intelligent, exposa ma position à un homme fait ainsi que lui pour la juger ^ ils pensèrent l'un et l'autre que ma conduite ne méritait pas la peine que l'on me faisait éprouver. En conséquence, mon confesseur, après un nouveau temps d'épreuve assez long, a fait cesser cette injustice en me permettant d'approcher des sacrements ; et, quoique je sente quelque peine du secret quil fjut garder (pour éviter des noirceurs à mon confesseur), c'est cependant une grande consolation p ;ur mon âme.
' La négociation dont il s'agit n'est donc pas rela-
124 CLÉUEIST XIV
live à moi, mais elle m'intéresse vivement pour le Roi, à qui je suis aussi attachée que je dois l'être ; ce n'est pas de mon côté qu'il faut craindre de mettre des conditions désagréables ; celle de retourner avec mon mari n'est plus proposable, puisqu'il a refusé pour jamais, et que par conséquent ma conscience est fort tranquille à ce sujet ; toutes les autres ne me feront aucune peine^ ils'agit de voir celles qui seront proposées au Roi; c'est aux personnes habiles et désirant le bien de Sa Majesté à en rechercher les moyens.
« Le Roi, pénétré des vérités et des devoirs de la Religion, désire employer tous les moyens qui sont en lui pour marquer son obéissance aux actes de religion prescrits par l'Eglise, et principalement Sa Majesté voudrait lever toutes les oppositions qu'elle rencontre à l'approche des sacrements; le Roi est peiné des difficultés que son confesseur lui a marquées sur cet article, et il est persuadé que le Pape et ceux que Sa Majesté veut bien consulter à Rome, étant instruits des faits, lèveront par leur conseil et leur autorité les obstacles qui éloignent le Roi de remplir un devoir saint pour lui et édifiant pour les peuples.
» Il est nécessaire de présenter au Pape et au cardinal Spinelli la suite véritable des faits, pour qu'ils connaissent et puissent apporter remède aux difficultés qui sont suscitées, tant pour le fond de la chose que par les intrigues qui les suscitent. »
Le Pape n'avait rien à voir dans ces scrupules des Jésuites, révélés avec une si perfide candeur par madame de Pompadour elle-même; il devait les consacrer comme les approuveront tousles cœurs honnêtes, à quelque culte qu'ils app.irticnnent^ C'était renver-
ser les projets d'avenir de la marquise, ne lui laisseique la honle d'un éehec ou la perspective de triompher des répugnances de la famille royale, en se vengeant de l'atîront qu'elle subissait. Madame de Pompadour ne recula pas. Les événements de Portugal faisaient déborder en France les inimitiés que la Société de Jésus s'était attirées. Il y avait recrudescence de haines, parce que chacun comprenait que l'irritation de la marquise était un levier dont il importait de profiter. Le Parlement voyait les Jésuites se défendre à Lisbonne avec tant de mollesse, qu'il jugea que ceux de France n'auraient pas plus de courage humain. Ils tombaient à la voix de Pombal dans un pays où tout leur était dévoué ; qu'allaient-ils devenir dans le Royaume très-chrétien, où une coalition d'intérêts réunissait le ministère, les corps de magistrature, les Jansénistes et les Philosophes, c'est à dire la force légale et les accapareurs de l'opinion publique? Un prétexte seul manquait pour mettre en mouvement tant de mauvais vouloirs ; le fait le plus inattendu le provoqua,
Antoine de Lavalctte résidait à la Martinique en qualité de Supérieur Général. Issu de la famille du Grand-Maître de Malle, qui illustra ce nom, le Jésuite, témoin de l'état de pénurie auquel étaient réduits les missionnaires, conçut le projet d'y remédier. Né le 21 octobre 1707 près de Sainfe-Afïrique, il partit pour les Antilles en 1741. La carrière des Missions allait à son caractère entreprenant; il la remplit pendant de longues années; puis, en 1753, il fut tout à coup dénoncé au gouvernement comme se livrant à des actes de négoce (1). Rouillé, ministre
(1) Le P. Lavalctte, comme tors les procureurs des missions,
de ly marine, el le P. Visconti, Général de la Compagnie, lui intiment l'ordre de revenir en France pour se justifier; mais Hurson, intendant des fies du Vent, se constitue le défenseur officiel du Jésuite. En date de la Martinique, il écrit au/chef de l'Institut le 17 septembre 1755 :
« Mon très-révérend Père,
<( Je vous avoue que j'ai été extrêmement surpris, ainsi que tous les honnêtes gens de ce pays, d'un ordre que nous avons reçu de renvoyer en France le Révérend P. de Lavalette, et cela sous prétexte de commerce étranger. Il y a trois ans que M. de Bompar et moi nous gouvernons celte colonie, et, loin d'avoir eu la moindre suspicion contre le P. de Lavalette à ce sujet, nous lui avons toujours rendu la justice la plus complète sur cet objet, ainsi que sur les autres qui regardent son ministère. Il a eu ici des ennemis qui ont tant ciié auprès du ministre, qu'ils ont surpris l'ordre en question :
u l» Je commence par vous assurer et vous jurer que jamais le P. de Lavalette n'a, de près ni de loin, fait le commerce étranger. Ce témoignage lui sera rendu par M. de Bompar, par moi et par tous les
comme tous les colons, vendait ou e'changeait en France le sucre, l'indigo, le café et les autres denrées que produisaient les terres appartenant aux maisons qu'il dirigeait. Comme eus encore, il avait en France des corrcspondanls qui achefaient leurs produits ou leur faisaient passer en échange les denrées ou marchandises d'un autre genre, telles que farines, vins, toiles, étoffes. Ce besoin d'échange établissait des opérations commerciales, des comptes-courants et un roulement de fonds plus ou moins important. Mais ces transactions se réduisaient à vendre le produit des terres pour acheter d'autres objets de première nécessité. Jusque là il n'y avait donc rien d'illicite.
ET LtS JÉSUITES. 127
gens en place. Vous y pouvez compter, et vous pouvez parler haut dans celle occasion, sans craindre d'avoir du dessous et du désagrément, parce que, plus les choses seront éclaircies. plus son innocence et la n)échanccté horrible de ses accusateurs seront éclalantes.
« 2" 11 n'y a point d'exemple que dans ce pays on se soit conduit ainsi vis à vis d'un homme en place et d"un sui)érieur. On examine auparavant- on se fait rendre compte des faits. Je conclus de là que le ministre, qui est rempli de justice et d'équité, a été surpris. Si les soupçons ou les imputations étaient suscités par les chefs du pays, cela mériterait attention; mais, lorsque les accusateurs n'osent pas se nommer, il me semble qu'on doit aller doucement, et vérifier auparavant.
't J'ajouterai à tous ces motifs la considération que mérite une Société comme la vôtre, et le bien infini que je lui vois faire ici, par l'usage que vos supérieurs, et surtout le P. Guillin et ensuite le P. de Lavalctle ont fait du bien de la Mission, pour rendre service à quantité dhonnétes gens qui, sans eux, auraient été bien embarrassés. Si je n'étais sûr de l'innocence entière du P. de Lavalette et de sa conduite, je puis vous assurer que je ne parlerais pas si affirmativement. »
Le P. Leforestier, Provincial de France, recevait dans le même temps des lettres semblables. Toutes attestaient que Lavalette n'exerçait aucun négoce prohibé. II ét.iit aimé à la Martinique ; il s'y rendait utile; on jugea convenable de l'y renvoyer. Ce fut peut-être une faute, car dans ces matières, le soupçon seul vaut preuve contre un Jésuite. La faute commise, le P. Lavalette devait renoncer à tout coui-
merce illicite, s'il en avait entrepris (I6jà, ce qui paraît improbable, ou ne pas se laisser tenter par son caractère. Il ne sut point se tenir dans la réserve qu'une pareille leçon lui imposait. Chargé tout à la fois du spirituel et du temporel, il ne chancelait pas sous celte double tâche. L'insouciance dans les affaires chez les Jésuites était si universellement reconnue (1), que la plupart de leurs maisons se trouvaient obérées. Cellede Saint-Pierrede la Martinique avait une dette de 135,000 livres tournois. Afin d'améliorer les terres et de les mettre en valeur, il songea à donner une plus large extension à l'agriculture. Il acheta des nègres; il multiplia ses engagements; il devint en peu de temps le jdus intelligent et le plus téméraire des colons. Sa prospérité égala son audace. Il avait fait appel au crédit; d'abondantes récoltes couronnèrent ses espérances; elles lui permirent d'éteindre une partie des dettes, ou de faire face aux emprunts par lui contractés.
A son retour à la Martinique au mois de mai 1755, Lavalelte s'aperçut que l'administration du temporel avait souffert de son absence. Il répara ces pertes, et, comme si son voyage à Paris, ses entrevues avec
(1) Le premier président Guillaume de Lamoignon disait souvent : a 11 faudrait traiter les Jésuites comme des enfanis, et leur nommer un curateur. »
Un Jésuite, à propos même de Lavaictte, conCrme les paroles du premier [irésident. Le P. Balbani, à la ])af;e 52 du Premier appela la raison, juge ainsi les procureurs de l'Ordre : a Pour un proc'.ircur des Jésuites industrieux, actif et intelligent, il y en a cent qui n'ont pas les premières notions des .TlTaircs. Pour s'en convaincre, il n'y a q\rà voir leur vie. Ils passent dans un confessionnal le temps que d'autres relifjicux [)asscraicnt dans le cellicrou derrière les valets de cliarrue Ceci soif dit sans di-pluire à personne, ce n'est point notre inteiilion o
le minislre et les encouragements qu'il lui avait accordes donn.'ùcnt à son esprit quelque chose de plus vivace encore, Lavalelte réalisa les grands desseins que son imagination avait si longtemps caressés. Ce ne fut plus seulement sur les provenances des biens de la maison qu'il voulut opérer; ses instincts de spéculateur s'étaient développés; il réalisa l'achat de terres immenses à la Dominique. Pour les défricher et les exploiter, il rassembla deux mille Nègres. Lavalette avait eu besoin d'un million; son crédit était si bien établi à Marseille et dans les autres cités maritimes , que des négociants lui en firent l'avance. Il entrait dans une voie périlleuse; il y entrait sans l'appui de ses supérieurs, sachant d'une manière certaine que cet appui lui serait toujours dénié: mais, fort de son activité, Lavalette s'étourdissait sur l'avenir. Concentrant dans ses mains tous les pouvoirs, séparé de la métropole par l'Océan, il n'avait à redouter aucune surveillance importune. C'est dans cet abandon que l'Institut a péché; car, si le supérieur eût eu à ses côtés un Jésuite ferme et prévoyant, qui aurait répondu de ses actes ainsi que de sa vie, à coup sûr il ne se fût pas lancé, tête baissée, dans de semblables opérations, ou le Général de l'Ordre, mis en demeure, les aurait entravées à l'instant même.
Au milieu des travaux de défrichement que Lavalette faisait exécuter à la Dominique, une épidémie survint; elle enleva une partie de ses Nègres. Un premier désastre n'altère point la confiance de ce génie aventureux. Les teimes de remboursement approchent, il faut satisfaire ses créanciers. Pour affermir sa réputation, Lavalelte contracte un second emprunt à des charges onéreuses, il vent couvrir son
déficit en réalisant de plus larges bénéfices : il s'improvise marchand et banquier. Il ne se borne plus à échanger ses denrées coloniales contre les productions de l'Europe, il en achète pour les revendre. En France, sur les marchés des villes de commerce, ces spéculations n'auraient pu manquer d'attirer les regards des Jésuites : Lavaletle dirige vers la Hollande les navires qu'il a frétés. Il s'est procuré des comptoirs et des courtiers sur toutes ces côtes; ils ont ordre de vendre ses cargaisons et de lui renvoyer les bâtiments chargés de marchandises que d'autres agents secrets placeront à son profit dans les ports d'Amérique. Lavalette avait tout prévu, tout, excepte la guerre. Elle éclate subitement entre la France et la Grande-Bretagne. Les corsaires anglais infestent les mers. Dès 1755. ils capturent, sans déclaration d'hostilités, les bâtiments de commerce portant pavillon français. Ceux du Jésuite se trouvent dans le nombre : plus de cinq cent mille livres tournois sont englouties, Lavalette veut tenir tête à l'orage. La rapacité britannique a dérangé ses calculs, il en fait d'autres qu'il croit plus infaillibles. L'interruption des relations avec le continent européen rendait incertain, impossible peut-être, le paiement de ses lettres de change : pour parer à ces obstacles, Lavalette tente des opérations commerciales encore plus hasardées. Sur ces entrefaites, les frères Lioncy, porteurs d'une partie des titres de créances, s'inquiètent de cet état de choses ; l'alarme se répand parmi les autres correspondants du Père; mais rien ne transpire encore. Les Jésuites de Marseille sont enfin prévenus: ils font part à Leforeslier, Provincial de France , alors à Rome , et au chef de l'Ordre , des malversations de Lavaletle. Il fut décidé que l'on chercherait
ET LES JÉSLITES. 15 I
tous les moyens d'étouffer celle îiffairc. Le mcilleiii était de rembourser, on ne s'y arrêta qu'imparfaitement (1). On fit deux catégories de créanciers : les pauvres, dont les besoins étaient urgents ^ les riches, auxquels on garantissait les sommes dues. La maison de la Martinique et l'habitation de la Dominique devenaient leur gage; elles pouvaient et au-delà couvrir le passif. Le P. de Sacy, procureur de la Mission des îles du Vent, est autorisé à emprunter deux cent mille francs: Sacy avait déjà opéré quelques remboursements. Cette nouvelle somme, répartie entre les créanciers les plus nécessiteux, lui laissait la faculté de s'entendre avec les autres ; mais, à Paris, les Pères investis des pouvoirs du Provincial s'opposent à cet emprunt : ils veulent, et c'est une version inédite que nous indiquons sans la discuter, ils veulent que Lavaletlc dépose son bilan, qu'il fasse banqueroute, afin que l'odieux de ces pirateries retombe sur le gouvernement anglais. La pensée avait quelque chose de national, et ceux (jui l'avaient conçue espéraient que la cour ap[)uierait celte démarche. Mais ce parti, pris dans les circonstances où la Compagnie se trouvait, fournissait contre elle des armes terribles; il soulevait l'opinion publiijue, il ajjpelait les tribunaux séculiers à connaître d'une cause qui ne pouvait qu'être préjudiciable aux Jésuites. On consulta desbanquiers:
(1) 1! G'it de tradition dans la famille Séguier que lorsqu'on 17t)0 l'avocat général de ce nom vit le danger que courait la Compagnie de Jésus, il alla trouver le V. de La Tour, son ancien maître : « Mon Père, lui dit l'avocat géne'ral, il vous faut faire tous les sacrifices, autrement vous êtes j)erdus' • Et !c vieux Jésuite, en secouant la tête avec résignation, reprit: « L'argent ne nous sauvera pas ; notre ruine est assurée. Venit aumma dics et inoluctabilc leinpus. »
tous furent d'avis qu'il fallait renoncer à ce projet déshonorant sans aucun avantage. Le temps s'écoulait ainsi en pourparlers et en correspondance. La veuve Grou et son fils, négociants de Nantes , intentent un procès au tribunal consulaire de Paris ; les frères Lioncy, de Marseille, suivent la même marche. Le oO janvier 1760, les Jésuites sont condamnés à payer solidairement les trente mille francs dus par Lavalette à la veuve Grou. La seûtence était injuste (1 );
(!) La jurisprudence sur ces matières a disparu en France avec les ordres religieux; nous croyons opportun de la r.ippeler dans une affaire qui a excité un si long retentissement. A part les constitutions des diverses souiéte's religieuses, constitutions supposant ou établissant la non-solidarité entre les maisons du même Ordre, cet état de choses se trouvait appuyé sur d'autres fondements incontestés. 11 avait pour lui les Lcftros-Palentes , qui, en autorisant chaque établissement religieux, collège, monastère, communauté, lui donnaient une existence civile propre et distincte. (]es Lettres-Patentes lui assuraient la propriété séparée et inattaquable de son patrimoine et de ses domaines. En vertu de pareils actes royaux, chaque maison religieuse jouissait de la faculté particulière de contracter par son administrateur 5 celle d'ester en justice, d'acquérir, de recevoir des dons ou des legs d'une manière indéfinie ou avec restrictions lui était aussi concédée. Ainsi il existait autant à'clres cirils qu'il y avait de maisons régulièrement autorisées, et les biens de l'une ne se confondaient jamais avec les biens de l'autre.
Ces Lettres-Patentes formaient la base du droit de non-solidarité ; l'intention des fondateurs n'était pas moins spéciale. Ces fondateurs, qu'ils fussent corps municipaux , villes ou particuliers, en bâtissant, en dolant une maison religieuse, se proposaient pour but le culte de Dieu, les divers ministères ecclésiastiques, l'éducation de la jeunesse, le soulagement des pauvres ou d'autres fins utiles. La loi laïque, venant confirmer le contrat d'établissement, assurait à c1;aque maison la propriété de sa dotation ou de ses biens, selon le désir du fondateur et pour l'acquit de la fondation. Lfs malsons religieuses du même ordre étaient sœurs ; néanmoins, dans les intérêts pécuniaires, dans les
mais son iniquité devait dessiller les yeux des Pures qui s'opposaient à une transaction, il n'en fut rien.
pcilcs ou dans les acquêts, il n'y avait rien de commun entre elles. L'amitié et la charité pouvaient, en certaines circonstances, faire naître dos devoirs de famille ; il n'existait aucune oliligation de justice rigoureuse, aucun lien de solidarité.
Saint Ignace de Loyola trouva ce droit commun en vigueur; il rad(>|ita pour son Institut. Les maisons professes, qui ne peuvent avoir de revenus, ne possèdent que le domicile des profés. Les collèges, noviciats, résidences transatlantiques jouissent de biens-fonds et de revenus, mais ces biens n'appartiennent qu'à chaque collège, mission ou noviciat déterminé. Le Général, qui a la charge d'administrer par lui ou par d'autres les propriétés, ne peut passer de contrats que pour l'utilité et l'avantage de ces maisons, in eorvmdem utilitalem cthoiiuin. [Constitut.y part. îX, c. 5V ; Exam. gêner,, c. ?, n" 4; BuUa Gtrrjorii XIII, 1582.) Si les revenus annuels des tlolléges destines , par l'intention du fondateur et par le dispositif de l'Institut, à l'entretien et à la nourriture des Jésuites qui y habitent excèdent ces dépenses , l'excédant doit être tout entier consacré dans chaijue maison , non pas à augmenter les bâtiments, mais à éteindre ses dettes ou à accroître ses revenus. {Inst. pro admin. lit. pro rcct., n°6.) L'Eglise et l'état avaient reconnu ce droit de non-solidarité chez les Jésuites par l'union de bénéfices en faveur des maisons non I suffisamment dotées. Quand un collège, un séminaire, un noviciat était trop pauvre, on ne s'cnquérait pas si les autres établissements du royaume ou de la province avaient une fortune s\irabondante; on vérifiait uniquement le chiffre des revenus et des charges de la maison à laquelle l'union était projetée. Les revenus étant jugés insufiisants, les deux puissances décrétaient et opéraient l'union du bénéfice à l'établissement. La loi ecclésiastique ou civile adntettait donc qirc les maisons d'un même Ordre, attachées entre elles par le lien moral d'une règle commune et de l'obéissance au même supérieur, fussent parfaitement distinctes et sifparées en tout ce qui regardait les intérêts purement temporels.
Jusqu'en )7G0, personne n'avait contesté aux Jésuites ce droit de non-solidarité, qui leur était commun avec tous les Ordres rcli^jicux. On ne le contestn jamais aus autres Instituts, on ne
lo4 CLÉllEMT XIV
Les légistes leur disaient que le droit commun et la loi étaient pour eux; les Jésuites eurent le tort im-
l'attaqiia que dans celui de saint Ignace. Voici sous quels préteslcs. On allégua qne le Général de la Compagnie régnait en despote , qu'il était maître absolu des personnes et des choses , par conseillent propriétaire universel des biens de l'O'dre. Aux termes des constitutions , cette assertion était sans force, mais, sous l'influence de certaines inimitiés passionnées, elle fut érigée en principe.
La législation de l'Institut est rependant bif-n claire sur ce point. Le Général se place dans la même catégorie que ses confrères ; il fait vœu de pauvreté, et ne peut disposer d'aucun bien. Dans les Sociétés religieuses, ce ne sont pas les personnes ou les supérieurs qui possèdent, mais les établissements, espèces d'êtres fictifs reconnus légalement par le droit ecclésiastique et civil. Le texte des constitutions de saint Ignace montre partout le Général administrateur et non propriétaire des biens de la Société. Dansson administration, que les Constitutions (part, iv, cliap. il) appellent surintendance , parce que c'est lui qui nomme les autres supérieurs ou administrateurs tenus de lui rendre compte de leur gestion, le Général est soumis, pour tous les points essentiels, au contrôle des congrégations générales. Sans leur assentiment il ne peut aliéner, dissoudre un collège ou un antre établissement, et la violation de cette loi seiait pour lui un cas de déposition ou même d'exclusion de la Compagn'e, prévu par les Constitutions (part. IX, chap. iv). I! peut recevoir les propriétés ou les dons offerts à la Compagnie ; il [)eut, quand l'intention du fondateur n'a pas été formulée, les appliquer ù telle maison ou collège; mais l'application une fois faite , il ne lui est pas permis d'en détourner le fruit, de prélever sur les revenus, soit pour son usage, soit pour donner à des étrangers, notauniient à ta famille. Par lui ou par d'autres, le Général a le droit de passer toute sorte de contrats de vente, d'achat de biens temporels mobiliers , de quelque espèce que ce soit , tant des collèges cpie des maisons de la Société; il peut constituer ou racheter des rentes sur les biens fixes [slabilia) des collèges, mais seulement pour l'utilité cl dans l'intérêt des Maisons.
Le Général n'est donc que l'administrateur, le tuteur de la Compagnie ; partout et toujours domine le même système de se-
pardonnal)Ie de croire à de pareilles assertions (1). Individus , ils auraient peut-être trouvé de l'équltc
paratiou et de non-solldaiité. a Slais, oLjectalent les parlements de 1760, il n'en est pas de la Compao;nie de Jésus comme des autres Ordres où les religieux vivent et meurent dans la même maison , où le supérieur est élu par les membres de la maison, et où les affaires principales sont traitées et décidées par la communauté réunie en chapitre. Avec cette législation , il est évident, ajoutaient les cours judiciaires, que chaque couvent est séparé pour le temporel des autres couvents du même Ordre. »
Ces varié(és de jurisprudence parmi les Instituts ne sont que lies dispositions accidentelles : elles ne peuvent influer essentiellement sur les questions de solidarité et de non-solidarité des établissements du même Ordre. Il existait d'autres Sociétés, la congrégation de Saint-Maur, par exemple, où les religieux changeaient de maison à la volonté de leur supérieur, ainsi que cela se pratique che/, les Jésuites, où les chefs de chaque monastère n'élaient point élus par la communauté, mais par le chapitre général de l'Ordre. Enfin celui de FontreN'tiull, qui avait une femme pour supérieur général des couvents d'hommes et do fcmnics de la congrégation, cette abhcsse exerçait, comme le général de la Société de Jésus, la surintendance ou l'administration universelle des biens, et l'on n'a jamais prétendu que, dans l'Ordre de Fonlcvrault ou dans la congrégation de Saint-Maur, les diverses maisons fussent exclues du droit de non-solidarité. 1-e principe était en faveur des Jésuites; mais, dans la position où le Père Lavalette plaçait la Compagnie, il fallait faire fléchir ce principe et désintéresser les créanciers. Cen'était pas d'équité stricte, mais à coup sûr c'était de bonne politique. La Société do Jésus aurait été attaquée sur d'autres points; elle n'eût pas offert un coté vulnérable, et ses ennemis n'en eussent pas profité pour confondre à plaisir toutes les notions de justice.
(1) Huit des plus célèbres avocats de Paris délibérèrent la consultation suivante :
a Le conseil estime , d'après les falls et les moyens détailles danslemémoire, que la maison de la Martinique est seuleobligée; que non seulement il n'y a point lieu à la solidarité, qui ne peut naître que d'une loi ou d'une convention expresse, mais qu'il
J56 CLÉflENT XIV
devant les tribunaux ; Ordre religieux et membres surtout d'un Institut qui portait ombraGe à tant d'espérances, ils ne devaient s'attendre qu'à des injustices réfléchies. On les entraîna à faire appel au Parlement : c'était une faute irréparable; le P. Claude Frey de Neuville (1) pouvait l'éviter en se prévalant du droit de committ'wius (2) , accordé par lettrespatentes de Louis XIV. L'évocation au Parlement blessait le Grand-Conseil dans ses attributions ,- il jetait la Société de Jésus entre les mams de ses adversaires les plus déterminés. On avait manœuvré de toutes façons pour lui faire adopter ce parti, et, par aveuglement, elle s'offrait elle-même en holocauste. Le 29 mai 1760, le consulat de Marseille suivait la même jurisprudence que celui de Paris : il permetlait aux Lioncy et à Gouffre de porter leur^ exécutions sur tous les biens de la Compagnie.
Pendant ce temps, Louis Centurioni, Général de l'Ordre, avait pris des mesures pour arrêter le mal à sa source. Au mois de septembre, puis au mois de novembre 1756, les PP. de Montigny et d'Huberlant
n'y a aucune sorte d'action contre les maisons do France ou autres maisons de TOrdre, et que les Jésuites ne doivent point s'attacher à riticompëtence, leur défense au fond ne souffrant point de difficulté.
• Délibéré à Paris, le G mars 1761,
Signe : L'IIerminier, Gillet, Maillard, Jaboué, do ),a Honnoie, Babik-, Thcvcnot, d'Epaule, p
(1) Le Jésuite Claude Frey de Neuville était frère do Charles do Neuville, le prédicateur.
(2) Louis XIV, voyant l'acharnement que la cour judiciaire nu cessait de déployer contre les Jésuites toutes les fois qu'ils avaient besoin tic ses arrêts, Icu av;iit accordé la faculté do porter leurs affaires an grand conseil. C'est cette faculté que l'on iippclait le druilde coDimitlipuis.
sont nommés visiteurs à la Martinique. Ils doivent rendre compte du véritable état de la situation, et suspendre le négoce de Lavalette. Des causes indépendantes de la volonté humaine empêchèrent ce voyage. Le temps s'écoula dans des correspondances qui de la Martinique devaient traverser la France pour aller à Rome. En 1759, après avoir passé trois ans à lutter contre les obstacles, un autre visiteur, le P. Fronteau, meurt en route. Le P. de Launay. procureur des Missions du Canada, lui succède: il se casse la jambe à Versailles au moment de son départ. Un troisième Jésuite reçoit ordre de s'embarquer : il prend passage sur un bâtiment neutre. Nonobstant cette précaution , il est capturé par les corsaires. Le mal était sans remède, lorsque le P. François de La Marche, muni d'un sauf-conduit du gouvernement britannique, aboide aux Antilles en 17G2. Tl instruit le procès de Lavalette, dont les Anglais, maîtres de l'ile, se faisaient les protecteurs , et il rend ce jugement :
« Après avoir procédé, et même par écrit, aux informations convenables, tant auprès de nos Pères qu'auprès des étrangers, sur l'administration du P. Antoine de Lavalette. depuis qu'il a obtenu la gestion des affaires de la Mission de la Compagnie de Jésus à la Martinique ; après avoir interrogé ledit P. de Lavalette devant les principaux Pères de la Mission; après l'avoir entendu sur les griefs contre lui : attendu qu'il conste de ces informations : î" qu'il s'est livré à des affaires 'de commerce, au moins quant au for extérieur, au mépris des lois canoniques et des lois particulières de l'Institut de la Société; 2» que le même a dérobé la connaissance de co négoce à nos Pères dans lile de la Martinique, et
JÔ8 CLÉÏÏEIST XIV
particulièrementaux supérieurs majeurs de la Société; 5° qu'il a élé fait des réclamations ouvertes et vives contre ces affaires de négoce du susdit, tant par les Pères de la Mission, quand ils connurent ces affaires, que par les Supérieurs de la Société, aussitôt que le bruit, quoique encore incertain, de ce genre denégoce parvint à leurs oreilles, de manière que , sans aucun retard, ils pensèrent à y pourvoir et à envoyer, pour établir une autre et bien différente administration , un visiteur extraordinaire, ce qui fut tenté par eux en vain pendant six ans, et ne put avoir son effet que dans les derniers temps, par suite d'obstacles qu'aucune faculté bumaine ne pouvait prévoir; nous, après avoir délibéré dans un examen juste, et souvent et mûrement avec les Pères les plus expérimentés de la Mission de la Martinique; après avoir adressé à Dieu les plus vives prières ; en vertu de l'autOrité à nous commise, et de l'avis unanime de nos Pères : 1° nous voulons que le P. Antoine de Lavaletle soit privé absolument de toute administration, tant S[>irituelie que temporelle: nous ordonnons que ledit P. Antoine de Lavalelte soit leplus tôt possible envoyé en Europe; û" nous interdisons ledit P. Antoine de Lavalette ; nous le déclarons interdit à sncris. jusqu'à ce qu'il soit absous de celte interdiction par l'autorité du très-révérend Père Général de la Compagnie de Jésus, auquel nous reconnaissons, comme il convient, tout droit sur notre jugement. Donné dans la principale résidence de la Compagnie de Jésus et de la Martinique, le 25 avril 17G2.
« Signé Jean-François de La Marcue,
de la Compagnie de Jésus, s
Le jour même, la sentence fut adressée au P. La Valette, qui donna la déclaration suivante :
" Je, soussigné, atteste reconnnitre sincèrement dans tous ses points l'équité de la sentence portée contre moi, bien que ce soit faute de connaissance ou de réflexion, ou par une sorte de hasard, qu'il m'est arrivé de faire un commerce profane, auquel même j'ai renoncé à l'instant où j'ai appris combien de trouble ce commerce avait causé dans la Compagnie et dans toute l'Europe. J'atteste encore avec serment que parmi les [)remicrs supérieurs de la Compagnie il n'y en a pas un seul qui m'ait autorisé, ou conseillé, ou approuvé dans le commei'ce que j'avais entrepris, pas un seul qui y ait eu aucune sorte de participation, qui y soit de connivence. C'est pourquoi, i)lein de repentir et de confusion, je supplie les premiers supérieurs de la Compagnie d'ordonner que la sentence rendue contre moi soit publiée et promulguée, ainsi que ce témoignage de ma faute et de mes regrets. Enfin, je prends Dieu à témoin que je ne suis amené à une telle confession ni par force, ni par des menaces, ni par les caresses et autres artifices : mais que je m'y prête de moi-même, avec une pleine liberté, afin de rendi'e hommage à la véritéetde repousser, démentir, anéantir, autant qu'il est en moi, les calomnies dont, à mon occasion , on a chargé toute la Compagnie. Donné dans la résidence principale de la Mission de la Martinique, les jour , mois et an que dessus ( 25 avril 1762. )
«t Signé AîNTOiNE de Ea Valette ,
de la Compagnie de Jésus. »
Ces pièces, que tant d'événements avaient fait oublier dans les aichivcs du Gesu,ont. sans aucun doute, leur importance: elles i)euvent modifier l'erreur des uns et le crime de l'autre ; mais, à nos yeux, elles ne
les allénueront que jusqu'à un certain point. La Valette, expulsé de la Compagnie, vivant en Angleterre, et libre de ses actes, n'a jamais démenti les aveux qu'il avait faits. Ils sont acquis à l'histoire; car, à cette époque et avec son caractère , il a dû souvent être sollicité pour imputer aux Jésuites une partie de ses s{)éculalions. Lavalette en a toujours seul assumé la responsabilité; il ne reste au Général et aux Provinciaux que le tort d'avoir oublié une seule fois la surveillance qu'ils devaient exercer. Elle entraîna pour l'Institut de désastreuses conséquences; mais, à la faute déjà commise, de perfides conseils, des amitiés plus cruelles que la haine en durent ajouter une autre plus déplorable.
De concert avec les Jésuites, les principaux créanciers de Lavalette cherchaient à réparer le mal. Plus de sept cent mille francs avaient été soldés; il était possible, en prenant des termes, d'arriver à une conclusion qui ne léserait aucun des intérêts mis enjeu, et qui seulement appauvrirait momentanément la Société. Elle avait souscrit à ce projet : elle s'arrangeait pour le faire accepter, lorsque de funestes dissidences éclatent dans son sein. Les uns refusent de se rendre solidaires pour le P. Lavalette, les autres croient qu'il faut étouffer à tout prix une occasion de scandale. Les imprudents l'emportèrent encore une fois sur les sages, et, lorsque le Parlement se saisit de l'affaire , il ne fut plus temps de signaler le péril. Les Jésuites s'étaient placés sous le coup de leurs ennemis : il y avait à exercer contre eux des récriminations et des vengeances. Madame de Pompadour poussait à leur ruine ; les Jansénistes et les Philosophes y applaudissaient; le Parlement allait la consommer. Le duc de Choiseul ne voulut pas seule-
ET LES jéSlîITfef^. 14!
ment leur perle, il aspira à les détruire, mais par des moyens moins odieux que ceux dont Pombal s'était servi.
Tant que le maréchal de Belie-Isle avait vécu, les adversaires de la Compagnie s'étaient vus réduits à formuler des vœux contre elle. Principal ministre, il étudiait avec effroi les tendances de son siècle, et sa main essayait de les comj)rimer. Le26 jmvier 1761, son trépas leur laissait toute latitude. Le duc de Clioiscul, qui lui succéda^ avait d'autres desseins et un caractère qui offrait plus de prise à la flatterie.* Clioiseul était l'idéal des gentilshommes du dixhuitième siècle: il en avait l'incrédulité (1), les grâces, la vanité, la noblesse, le luxe, l'insolence, le courage et celte légèreté qui aurait sacrifié le repos de l'Europe à une épigramme ou à une louange. Homme tout en dehors, il efïleurait les questions et les tranchait ; il aimait à respirer l'encens que les Encyclopédistes lui prodiguaient, mais son orgueil se révoltait à l'idée qu'ils pouvaieni devenir ses pédagogues : il ne voulait de maître ni sur le trône ni au dessous. Il se montrait indifférent aux Jésuites comme à tout ce qui n'était pas sa personnalité: il ne les connaissait que par le P. de Neuville, et il soupçonnait ce Jésuite d'avoir indisposé contre lui le maréchal de Belle-Isle. C'était un grief, maisChoiseul avait trop de caprices ambitieux pour s'y arrêter. La pensée de toute sa vie était de gouverner la France, d'appliquer à ce pays
(1) a Dans sa jeunesse, Clioisciil avait ct'dé au travers commun d'insulter à la religion. Puissant, il parut la respecter. Lorsqu'il eut à conduire la lenle abolition des Jésuites, il s'observa, pour ne pas biisser croire qu'on immolait ces religieux à rimpii'iù dominante. » (Lacretelle, Ilist. de France pendant le dir-huilicme siècle, t. i\, p 52 )
142 CLÉ.TIEKT XIV
malade les Ihôories qu'il avait rêvées. II ne pouvait y parvenir qu'en se créant des prôneurs parmi les écrivains qui alors disposaient de l'opinion publique. Il séduisit les Philosophes , il gagna le Parlement, il se fit l'admirateur des Jansénistes, il fiatta madame de Pompadour, il amusa le Roi , le plus difficile de ses succès; puis, lorsqu'il eut entraîné tout le monde dans sa sphère, il se mit, pour ménager chaque parti, à la poursuite de la Compagnie de Jésus.
Plus tard, sous le règne suivant, le duc de Choiseul a, dans un mémoire à Louis XVI, essayé d'expliquer la position neutre qu'il croyait avoir prise, et il s'exprime ainsi :
«' Je suis persuadé que l'on a dit au Roi que j'étais l'auteur de l'expulsion des Jésuites. Le hasard seul a commencé cette affaire, l'événement arrivé en Espagne la terminée. J'étais fort éloigné d'être contre eux au commencement ; je ne m'en suis pas mêlé à la fin : voilà la vérité. Mais comme mes ennemis étaient amis des Jésuites, et que feu M. le Dauphin les protégeait, il leur a paru utile de publier que j'étais l'instigateur de la perte de cette Société ; tandis que, à la fin d'une guerre malheureuse, accablé d'affaires, je ne voyais qu'avec indifférence subsister ou détruire une communauté de moines. Actuellement je ne suis plus indifférent sur les Jésuites : j'ai acquis des preuves combien cet Ordre et tous ceux qui y tenaient ou qui y tiennent sont dangereux à la cour et à l'Etat, soit par fanatisme, soit par ambition, soit pour favoriser leurs intrigues et leurs vices; et si j'étais dans le ministère, je conseillerais au Roi avec instance de ne jamais se laisser entamer sur le rétablissement d'une Société aussi pernicieuse. »
Les faits parlent plus haut que cette déclaration
(îénii(!^e de preuves: et si le duc de Choiscnl était, ainsi (ju'il le dit. < fort éloijnc d'être contic eux au commencement, s'il ne s'en est pas mêlé à la fin, )• il faut convenir que ses actes se trouvent peu d'accord avec ses paroles. Les uns et les autres s'expliqueront par le récit des événements: mais Simonde de Sismondi. dans son Histoire des Français, a déjà répondu à ces allégations. «> Madame de Pompadour, dit riiistorien prolestant (1), aspirait surtout à se donner une réputation d'énerfïie dans le caractère, et elle croyait en avoir trouvé l'occasion en montrant qu'elle savait frapper un coup d'Etat. La même petitesse d'esprit avait aussi de l'influence sur le duc de Clioiseul. De plus tous deux étaient bien aises de détourner l'attention pubii(jue des événements de la };uerrc. Ils espéraient acquérir de la popularité en flattant à la fois les Philosophes et les Jansénistes et couvrir les dépenses de la {juerre par la confiscation des biens d'un Ordre fort riche, au lieu d'être réduits \\ des réformes qui attristeraient le Pioi et aliéneraient la cour. " Tel est le récit de l'écrivain genevois. Il diffère des appréciations de Clioiseul; mais le témoignage de Sismondi est au moins désintéressé dans la question : il doit donc avoir plus de poids que celui d'un ministre essayant de justifier l'arbitraire par la calomnie,
Le parlement de Paris avait à prononcer sur une simple faillite, il l'éleva à la hauteur d'une question religieuse. Sous prétexte de vérifier les motifs allégués dans la sentence consulaire, il enjoignit aux Jésuites, le 17 avril 17G1, d'avoir à déposer au greffe de la cour un exemplaire des Constitutions de leur
;l) Ilisl drs français, ». XXIX, [>. 233.
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Ordre. Une année auparavant, le 18 avril 1760, un arrêt était intervenu pour supprimer leurs Congrégations (1). Tl importait d'isoler les Jésuites, de leur retirer toute leur influence sur la jeunesse et de les présenter comme des hommes dont la justice suspectait les manœuvres clandestines. Au nom de la religion le Parlement fit fermer ces asiles de la piété, il rompit cette longue chaîne de prières et de devoirs réunissant dans une même pensée les chrétiens des deux hémisphères. Comme pour mettre le cachet de la moquerie voltairienne à cet acte sans précédent, le ministère et la cour judiciaire laissèrent se multiplier en France les loges maçonniques. Elles y étaient piesque inconnues;, ce fut à partir de cette époque qu'elles acquirent partout droit de cité.
Le dépôt d'un exemplaire des Constitutions de l'Institut était un piège tendu aux disciples de saint Ignace. Ils avaient trois jours pour obtempérer. Le P. de Montigny s'empressa de se conformer à l'injonction. Le Parlement avait agi dans l'intérêt des créanciers ; il les ctïaça du débat aussitôt qu'il put remonter plus haut. Le scandale de la banqueroute servait d'échelon à des passions qui avaient été trop comprimées pour ne pas éclater. Le Parlement oublia les créanciers de Lavalette, qui ne furent jamais payés, pas même après la confiscation des biens de la Société (2), et il s'attribua la mission de juger le fond de l'Institut. Trois conseillers , Chauvelin, Terray et
(1 ) L'utilité des Congrégations était si Lien démontrée que les Oratoricns en établirent dans tous leurs collèges.
(2) La maison de la Martinique et les terres de la Dominique furent achetées, parles Anglais vainqueurs, au prix de quatre millions. Ces propriétés pouvaient donc et au-delà répondre (l'une dette de d^ux raillions quatre cent mille livres.
ET LES JÉSUITES. Hj
Lavenly, sont désignés pour examiner ces formidables et mystérieuses Constitutions, que personne n'a jamais vues, assure-t-on. et dont chaque membre du Parlement, les Philosophes et les fauteurs du Jansénisme possèdent tous un exemplaire. Le 8 mai 1761 le Parlement rendit pourtant, sur les conclusions de Lepelletier de Saint-Fargcau,, avocat général, un arrêt qui « condamne le Général et en sa personne le Corps et Société des Jésuites à acquitter, tant en principal qu'intéi'èts et frais, dans un an à compter du jour de la signification du présent arrêt, les lettres de change qui ne seront point acquittées; ordonne que, faute d'acquitter lesdites lettres de change dans ledit délai, ledit Supérieur-Général et Société demeureront tenus, garants et responsables des intérêts tels que de droit et des frais de toutes poursuites; sinon, en vertu du présent arrêt, et sans qu'il en soit besoin d'autre, permet aux parties de se pourvoir, pour le paiement des condamnations ci-dessus, sur les biens appartenant à la Société des Jésuites dans le Royaume. "
Cet arrêt ne fut jamais exécuté en faveur des créau' eiers de Lavalette ; on ne s'en servit que pour renverser la Compagnie de Jésus. Le passif du P. Lavalette s'élevait à deux millions quatre cent raille livres tournois. On acquittait les dettes exigibles, on se disposait à prendre des arrangements pour les autres, lorsque, par un arrêt de saisie, le Parlement rendit la Compagnie insolvable. Alors le chiffre des créances s'enfla jusqu'à cinq millions. On renouvela avec [)ius de succès l'histoiie d'Ambroise Guis. Il y eut de fausses lettres de change en émission, et le Parlement se garda bien de le constater. Louis XV sentit le coup que l'on portait au pouvoir royal; il tenta de
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ramollir. Le Parlement avait nommé trois magistrats examinateurs de rinstitul; le Prince voulut qu'une commission du Conseil fût chargée du même soin. Il espérait annihiler l'une par l'autre ; mais le contraire arriva. Gilbert des Voisms , Feydeau de Brou , d'Aguesseau de Fresne, Pontcarré de Viarme, de La Bourdonnaye et Flesselles furent délégués par le Conseil. Leur travail a plus de maturité que celui du Parlement, mais auprès du Roi il nuisit davantage aux Jésuites que l'œuvre de l'abbé de Chauvelin. La commission du Conseil demandait de modifier quelques articles substantiels des règles de saint Ignace, et les Jésuites s'opposaient à toute espèce d'innovation. Louis XV ne comprenait pas que, pour vivre de quelque vie que ce fût, on ne se résignât point aux derniers sacrifices. Il n'avait de sentiments religieux ou patriotiques que par accès, et son indolence habituelle lui faisait une loi des concessions. Afin de mettre son voluptueux repos à l'abri des prières de ya famille et des représentations du Pape, il désirait que les Jésuites acceptassent les conditions du rapport de Flesselles, et il s'engageait à les faire agréer par le Parlement. Les Pères, qui faiblissaient en face du danger, eurent le courage de ne pas transiger avec leurs Constitutions. Ils abandonnaient leur fortune à la merci des ennemis de la Société. Ils ne voulurent jamais les laisser arbitres de leur honneur et de leur conscience. Le Roi était irrésolu, eux demeurèrent inébranlables dans leur foi de Jésuite, et, devant cette prostration morale, ils eurent néanmoins la force de résister à la tentation.
Dans son réquisitoire Lepelletier de Saint Fargeau les accusait de révolte permanente contre le Souverain; il ressuscitait même les vieilles théories de
ET LES JÉsriTES. H7
régicido qu'à I rente -deux ans d'inlervalle son fils, le Conventionnel, devait appliquer sur Louis XVI. «> Le duc de Choiseul et la marquise de Pompadour, selon Lacretelle (1), fomentaient la haine contre les Jésuites. La marquise, qui, en combattant lePvoi de Prusse, n'avait pu justifier ses prétentions à l'énergie du caractère, était impatiente de montrer^ en détruisant les Jésuites, qu'elle savait fiappei un coup d'Etat. Le duc de Choiseul n'était pas moins jaloux du même honneui". Les biens des moines pouvaient couvrir les dépenses de la guerre et dispenser de recourir à des réformes qui attristeraient le Roi et révolteraient la cour. Flatter à la fois deux partis puissants, celui des Philosophes et celui des Jansénistes, était un grand moyen de popularité. »
L'abbé de Chauvelin, esprit hardi, nature judiciaire et pour ainsi dire malfaisante dans sa difformité, servait les projets de tout le monde. Un pied dans chaque camp, Janséniste par conviction, courtisan par calcul, ami des Encyclopédistes par besoin de célébrité, il s'était chargé de concilier les intérêts divers qui se groupaient pour assaillir la Compagnie de Jésus. Chauvelin , Terray et Laverdy remplissaient une mission hostile. Simples commissaires, ils arrivaient y sans transition au.rôie d'accusateurs; mais ils savaient \y^ que Choiseul et la marquise, que Berryer, le ministre de la Marine, et toutes les sectes préparaient l'opinion publique à une réaction contre les Jésuites. On persuadait aux masses qu'ils étaient les seuls auteurs des désastres pesant alors sur le royaume. La gloire et la paix, l'abondance et la fraternité, tout devait sourire à la nation lorsqu'elle n'aurait plus dans son
(1) Hi^l (le Fiance jtendanl fedix-huiliôme siècle, l. iv, p. 30.
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sein ces agitateurs, qui réveillaient le remords au ' ' cœur de Louis XV, et qui s'obstinaient à ne pas amnistier les scandales dont Madame de Pompadour ne se repentait que par ambition. Chauvelin avait entendu les cris de joie qui accueillirent le réquisitoire de Saint-Fargeau, il avait été témoin de l'enthousiasme avec lequel les adversaires des Jésuites reçurent l'arrêt du 8 mai 1761 : il désira de mêler son nom à ces ovations de parti. Le 8 juillet de la même année, il lut au Parlement son rapport sur rinstitut. Ce fut une dénonciation en règle. Au milieu des corruptions de ce siècle où le Parlement lui-même avait abdiqué sa gravité traditionnelle pour courir après le bruit de la rue et pour livrer sa toge <à chaque vent de débauche, Chauvelin incriminait les opinions pernicieuses, tant dans le dogme que dans la morale, de plusieurs Jésuites anciens et modernes. Il ajoutait que tel était l'enseignement constant et non interrompu de la Société (1). Il fallait tenir en haleine la curiosité publique, la passionner à un débat dont elle ne pouvait apprécier la portée. Le Parlement grandissait sur les ruines de la Compagnie de Jésus, il devenait populaire, il battait en brèche le pouvoir royal; il saisit avidement le
(1) Un oubli singulier eut lieu à cette époque. Le parlement, qui avait mémoire de tous les arrêts, passa sous silence un acte consifjné dans ses registres de 15S0. Par cet acte, les Jésuites, de leur propre mouvement, renonçaient aux legs ou niiniônes qu'on ])ourrait leur offrir en reconnaissance des soins qu'ils allaient donner aux pcstiféiés , et ils jjroteslaient ne vouloir servir les niorihondi qu'à cette condition. Kn 1720, au moment ou d'autres rèrcs de l'Inslitut se préparaient à mourir en se dévouant pour les pestiférés de.MnrseiHe, ils renouvelèrent la même déclara lion .
prétexte d'immoralité si aiulacieusement invoqué par Chaiivelin. Il ordonna de nouvelles enquêtes.
Ces démarches précipitées, ces arréis se .'<uccédant les uns aux autres sans interruption, tirèrent LouisXV de sa voluptueuse apathie. Il avait l'instinct du vrai, le Dauphin en possédait rintelligcnce. la Reine Marie Leczinska fermait les yeux sur les outrages de l'époux pour rendre au Roi la force d'être juste. En face de tant d'agressions, Louis XV pensa qu'il ne devait pas laisser ainsi empiéter sur les prérogatives de la Couronne. Il se défiait de l'esprit remuant de la magistrature; il craignait de la voir se décerner un triomphe. Le prince ne déguisait guère ses répugnances pour lesidées philosophiques. Le2aoùt J7G1 il enjoignit an Parlement de surseoir pendant un an, et aux Jésuites de remettre au Conseil les titres d'établissement de leurs maisons. Quatre jours après, selon le témoignage de Sismondi (I), « le Pai lement, secrètement encouragé par le duc de Choiseul, refusa d'enregistrer cet édit. » La cour judiciaire feignit ensuite dobéir ; mais elle connaissait Louis XV; elle savait qu'à Versailles, au ministère ainsi que dans le monde, elle trouverait des appuis contie la volonté royale. On éluda l'ordre du monarque par nn subterfuge, et on déclara : «= Il sera sursis pendant un an à statuer sur ledit Institut par arrêts définitifs ou provisoires autres que ceux à l'égard desquels le serment de la cour, sa fidélité, son amour pour la personne sacrée du seigneur Roi et son attention au repos public ne lui permettraient pas d'user de demeure et de dilatiou, suivant l'exigence des cas. »
(\) nist. das Français, t. XXiX,p.231.
150 CLÉMEÎST XIV
Le même jour, 6 août, l'exigence se faisait sentir. Sur le rapport de l'abbé Terray, le Parlement, chambres assemblées, reçut le procureur général appelant comme d'abus de toutes bulles, brefs, lettres apostoliques concernant les prêtres et écoliers de la Société se disant de Jésus. Le Roi demandait à la magistrature d'ajourner ses attaques contre l'autorité souveraine. La magistrature condescendit à cette injonction en forme de prière ; mais le Parlement se rabattit sur le Saint-Siège. Le Parlement ne pouvait plus s'abriter derrière la question politique et protéger les monarchies ébranlées par la Société de Jésus. Il se prit à défendre l'Eglise contre l'Eglise ellemême. Il y a deux cent quarante ans que les Jésuites existent au centre de la catholicité. Ils ont couvert le monde entier de leurs travaux évangéliques et vu dix-neuf Souverains Pontifes applaudir hautement à leurs efforts ainsi qu'à leurs doctrines. Le Parlement ne tient aucun compte de cette longue suite de combats, de revers et de triomphes en faveur du principe chrétien. Il veut condamner la Société de Jésus ; il la proclame, malgré l'Eglise, ennemie de l'Eglise, ennemie des Conciles généraux et particuliers, ennemie du Saint-Siège, des libertés gallicanes et de tous les supérieurs. Ce jugement se minutait au moment même où la Cour donnait acte au procureur général de son appel comme d'abus de tous les décrets apostoliques en faveur de la Compagnie.
Il importait de ne pas laisser reposer l'impatience des adversaires de l'Institut. On avait mis l'exislencti des Jésuites en cause, on se passionna pour les anéan tir. Une année de sursis était accordée afin de juger en dernier ressoit, le Parlement la consacra tout entière à ses hostilités. Il dédaigna les intérêts privés
des justiciables pour ne s'occuper que de la Société de Jésus. Il exhuma, il condamna des in-folios que personne n'avait lus, il les fit lacérer et brûler en la cour du Palais, au pied du grand escalier. Par provision, il inhiba et défendit très expressément à tous sujets du Roi : 1°d'cntrer dans ladite Société; 2" à tout Jésuite de continuer aucunes leçons publiques ou particulières de théologie. Louis XV avait suspendu le coup que la magistrature aurait désiré frapper; elle l'infligeait en détail. Elle ordonnait le dépôt au greffe de l'Etat des biens appartenant à la Compagnie, elle la mutilait, elle la démembrait, afin qu'au jour promis à ses vengeances légales elle n'eut plus à briser qu'un cadavre. Attentif à ce spectacle, le calviniste Sismondi ne peut s'empêcher de faire cet aveu (1) : » Le concert d'accusations et le plus souvent de calomnies que nous trouvons contre les Jésuites dans les écrits du temps a quelque chose d'effrayant. ■•
Jusqu'à ce moment les Pères avaient adopté la même marche qu'en Portugal. On eût dit que, surpris à l'improviste par une tempête si habilement dirigée, ils n'avaient ni la conscience de leur force ni l'énergie de leur innocence. En face de tant d'inimitiés qui, par la chanson ou par le pamplilet, par la calomnie ou par le raisonnement, se ruaient sur leur vie, sur leur liberté, sur leur honneur, ils restèrent aussi calmes que si cet orage ne devait pas les atteindre. Cette incompréhensible longanimité aurait dû >/ prouver qu'ils n'étaient ni dangereux ni coupables; ils n'agissaient pas, ils ne parlaient pas; ils se contentaient d'écouter (2). On tourna contre eux une
(1) Hist dos Fianptiis, t. xxix, p. 231.
(2) Le r. Bulbuiii, aux pages 1 et 2 de l'avaiit-propos du Pre-
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semblable inerlle. On les accusa de travailler dans l'ombre et d'ourdir de mystéiieuses intrigues. La réserve qu'ils avaient cru devoir à leur dignité sacerdotale et au bon sens public fut attribuée à des espérances secrètes, dont les partis coalisés s'imaginèrent de fournir une chimérique explication. Les Jésuites se résignaient au silence: la commission du Conseil, que le Roi avait chargé d'examiner leur Institut, juge à propos de faire intervenir lEgiise dans une affaire religieuse que le Parlement tranchait sans le concours des Evêques. Une réunion du Clergé est convoquée; le Roi lui soumet quatre questions à résoudre :
« 1' L'utilité dont les Jésuites peuvent être en France, et les avantages ou les inconvénients qui peuvent résulter des différentes fonctions qui leur sont confiées ;
<i 2° La manière dont les Jésuites se comportent, dans l'enseignement et dans leur conduite, sur les opinions contraires à la sûreté de la personne dos souverains, et sur la doctrine du Clergé de France, continue dans sa Déclaration de JG82, et en général sur les opinions ultramontaines;
mier appel à la raison , déduit les motifs qui ont empêi-lié les disciples de Loyola de sonteiiii leur cause, a Tandis que les Jésuites, écrit-il, étaient accablés de lil. elles et poursuivis par des arrêts, les supérieurs des trois maisons de Paris, trop confiants dans leur innocence, peut-êlre aussi dans les paroles qu'on leur donnait, s'occupaient moins du soin d'écrire pour leur justification que d'empêcher qu'on n'écrivit. Le révérend P. Provincial porta même son attention , trop scrupukusc , jusqu'à dcfi'ndre, en vertu de Li sainte obéissance, de rien publier là-dessus; et sa loi fut une sorte de charme qui suspendit plus d'une plume bien taillée. Nous n'examinerons pas laquelle des deux fut plus aveugle, de la dércnse ou de l'obéissance, o
ET LES JÉSI'ITES. 155
« Z" La conduite des Jésuites sur la subordination qui est due aux évèques et aux supérieurs ecclésiastiques, et s'ils n'entreprennent point sur les droits et les fonctions des pasteurs;
«' 4° Quel tempérament on pourrait ap[)orter, en France, à l'étendue de l'aulorité du Général des Jésuites, telle qu'elle s'y exerce. »
La situation était enlin normale; l'Institut de Jésus avait des jujjes compétents. On le disait opposé par ses Constitutions aux droits de rOrdinaire, toujours en hostilités sourdes ou patentes contre le Clergé séculier. Ce fut rE[)isco[)at que l'on chargea de venger les outrages pour lesquels le Parlement, les Jansénistes et les Philosophes se faisaient solidaires. LeoO novembre 1761, cinquante et un cardinaux, archevêques et évèques s'assemblèrent sous la présidence du cardinal de Luynes. Douze prélats furent nommés comn)issaires ; représentants de l'Eglise gallicane, ils étudièrent pendant un mois avec maturité les Constitutions et les statuts de l'Ordre. Ils s'entourèrent de toutes les lumières ecclésiastiques ; ils approfondirent toutes les dilTicultés, et à l'unanimité, moins six voix (1), ils prononcèrent en faveur des
(1) Dans son Ilisloire de la Chute dis Jésuites , le comte de Saiiit-Priest a commis une erreur que la probité fait un devoir de regarder nomme involontaire. On lit à la page 51 de son œuvre : < l^à, dit-il en parlant de cette assemblée, à l'unanimité moins six vuix , et , après un examen approfondi des consiitutions de l'Ordre, il avait éié résolu que l'autorité illimitée du Général résidant à Rome était incompatible avec les lois du royaume, i
Au tome vri», H" jinrlic, pages 317 et ."îl 8 'los Procès-verliatix des Assemblées fjénéialcs du Clergé do Frnnce, il est dit : « l'ar ces raiions, nous pensons, Sire, qu'il n'y u aucun cbangcnicnt
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Jésuites sur les quatre questions. Celle faible minorité que dirigeait le cardinal de Clioiseul ne différait des opinions de l'Assemblée que sur certaines raodificitions qu'elle aurait désiré introduire dans l'Institut. Un seul Prélat, François de Fitzjames. évêque de Soissons, dont les vertus servaient de drapeau à la secte Janséniste, demanda l'entière suppression des Jésuites. Tout en la sollicitant du Roi, il leur accordait ce témoignage d'un loyal adversaire (l) . «; Quand à leurs mœurs, elles sont pures. On leur rend volontiers la justice de reconnaître qu'il n'y a peut-être point d'ordre dans l'Eglise dont les religieux soient plus réguliers et plus austères dans leurs mœurs. »
L'Eglise de France parlait par ses interprètes naturels ; le Jansénisme lui-même, représenté par ses . chefs, avait émis son vœu. Ce vœu, quoique hostile, j est encore un éloge pour la Compagnie de Jésus ; mais, tandis que les cinquante et un évêques délibéraient, quelqes-uns d'entre eux souhaitèrent de connaître la pensée des Pères français sur les quatre articles de 1G82. Louis XIV n'avait pas voulu qu'aux jours de leur puissance ils signassent un acte dont il
Q faire dans les Conslilutions de la Compagnie de Jésus, par rapport îi ce qui regarde l'autorité du Général. »
Le texte officiel de la décliiraliori est en complet desaccord avec la version de M. de Saint-Priest ; le récit de d'Alembert In i est aussi opposé. D'Alembert, à la page 165 de la Destruction dbs Jcsnites, s'exprime ainsi : « Le roi avait consulté, sur l'Iiislilut des Jésuites, les évéques qui étaient à Paris; environ quarante d'entre eux, soit persuasion , soit politique , avaient fait les plus grands éloges de l'Institut de la Société; six avaient été d'avis de modilicr les constitutions à certains egnrds. »
(1) Procès-verbaux dos Assemblées ijénérales du Clerrjé de France, t. vin, 1I« partie, p. 331 et 33i.
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pressentait d'avance les résultais. Quatre-vingts ans après, on appelait leurs successeurs dans l'Institut à foimuler leur doctrine gallicane. Ce qui eût été chose r^jtionnelle sous Louis XIV devenait, dans la position faite à la Société, un cas de révolte théologique ou une complaisance en désespoir de cause. Traqués sur fous les points, ayant la certitude que le Parlement et le ministère vainqueurs ne lâcheraient jamais leur proie, les Jésuites crurent devoir plutôt à leurs amis qu à leur propre salut une concession qui ne les sauvait pas, mais qui tendait à les déshonorer. Le 19 décembre 1761, ils présentèrent aux évèques assemblés extraordinairement à Paris une déclaration ainsi conçue (I), et signée par cent seize Pères :
« Nous soussignés. Provincial des Jésuites de la province de Paris, Supérieur de la Maison Professe, Recteur du collège Louis-le-Grand, Supérieur du Noviciat, et autres Jésuites profès, même des premiers vœux, résidant dans lesdites maisons, renouvelant en tant que de besoin les déclarations déjà données par les Jésuites de France en 1626, 1715, et 1657, déclarons devant Nos seigneurs les Cardinaux, Archevêques et Evèques qui so trouvent acluellement à Paris, assemblés par ordre du Roi, pour donner à Sa Majesté leur avis sur plusieurs points de notre Institut :
« 1° Qu'on ne peut être plus soumis que nous le sommes, ni plus inviolablement attachés aux lois , aux maximes et aux usages de ce royaume sur les droits de la puissance royale, qui. pour" le temporel, ne dépend ni directement ni indirectement d'aucune
(Ij Procès-verbaux des Assemblées fjénéralcs du Clergé d« Ftance, t. Vin, II"" partie, i)ièccs justiûcalivcs, u" 4, p. 34'J, 35J.
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puissance qui soit sur la terre, et n'j que Dieu seul au dessus d'elle; reconnaissant que les liens parlésquels les sujets soni attachés à leur souverain sont indissolubles ; que nous condamnons, comme pernicieuse et digne de l'exécralion de tous les siècles, la doctrine contiaire à la sûreté de la personne du Roi. non seulement dans les ouvrages de quelques théologiens de notre Compagnie qui ont adopté cette doctrine, mais encore dans quelque autre auteur ou théologien que ce soif ;
« 2° Que nous enseignerons, dans nos leçons de théologie publiques ou particulières, la doctrine établie par le Clergé de France dans les quatre propositions de l'Assemblée de 1682, et que nous n'enseignerons jamais rien qui y soit contraire ;
« 5° Que nous reconnaissons que les Evêques de France ont droit d'exercer sur nous toute l'autorité qui, selon les canons et la discipline de l'Eglise galbcane, leur appartient sur les réguliers; renonçant expressément à tous privilèges à ce contraires qui auraient été accordés à noire Société, et même qui pourraient lui être accordés à l'avenir;
>■ 4" Que si, à Dieu ne plaise, il pouvait arriver qu'il nous fût ordonné par notre Général quelque chose de contraire à cette présente déclaration, persuadés que nous ne pourrions y déférer sans péché, nous regarderions ces ordres comme illégitimes, nuls de plein droit, et auxquels même nous ne pourrions ni ne devrions obéir en vertu des règles de l'obéissance au Général telle qu'elle est prescrite par nos Constitutions; supplions qu'il nous soit permis défaire enregisirerla présente déclaration au grelïederOfficialitéde Paris, et de l'adresser aux autres provinces du royaume, pour que cette même déclaration, ainsi
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signée, ôlynl déposée au {jrefTe des Officia li lés de chaque diocèse, yseive d'un tén^oignage toujours subsistant de notre fidélité.
<'■ Etienne de La Croix, Pro\inciaI. »
Pour les Evèques de France, cet acte était de surérogation: ils voyaient les Jésuites à l'œuvre, et ils connaissaient leur sagesse dans l'enseignement. Pour les adversaires de la Société, la déclaration du 19 décL'inbi'C avait une autre [)ortée. Elle constatait une faiblesse morale que lien ne racheteiait : elle donna le signal d'attaques plus vives. Les Jésuites cédaient sur un point; on en conclut qu'ils étaient disposés à céder sur tout. Cette idée multiplia le nombre de leurs adversaires, elle découragea leuis partisans. Louis XV avait interrogé lesEvêques; ils venaient de répondre; soixante -dix autres écrivirent au Roi pour se joindre à cette manifestation. Le Roi^ dans un but de conciliation impossible à atteindre, se rangea à l'avis de la minorité. Par un édit du mois de mars 1762, il annula les procédures entamées depuis le 1"' août 1761 ; il déclara les Pères de la Société assujettis à la juridiction de l'Ordinaire, aux lois de l'Etat^ et il régla la manié le dont le Général exercerait son autorité en France. Ce tempérament ne pouvait plaire à des hommes forts de la faiblesse du monarque ; le Parlement refuse d'enregisirer Tédit, cl, dominé par Choiseul ci par madame de Puu)[)adour, Louis se relire honteusement. C'était abandonnerla vicloii'eaux coalisés ; ils n'épargnèrent rien l)0ur la fixer sous leur drapeau.
La voix du chancelier Lamoignon de Blancménil, celle des plus graves magislrats étaient étouffées par roxaltation philosophique et par le désir de complaire
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à la favorite. Les jeunes conseillers, que le président Pvolland d'Erceville conduisait à l'assaut de la Société de Jésus, ne reculaient devant aucun moyen. Les Jésuites étaient leurs justiciables; se faisant hommes de parti au lieu de rester impassibles sur leurs sièges, ces magistrats sacrifiaient leur fortune, afin d'encourager les ennemis de la Com[)agnie. Ils lui devaient de la modération et de l'équité; quelques-uns se ruinèrent pour l'écraser. Le président Rolland osa même se créer un titre de gloire d'une semblable forfaiture (1). Le pays subissait les désastres d'une guerre sans gloire; l'autorité publique s'avilissait à l'intérieur, le courage des Français sur les mers sentit s'évanouir son prestige en face de tant de hontes que la spirituelle légèreté de Choiseul et l'afféterie économiste de madame de Pompadour ne parvenaient plus à couvrir. Choiseul allait bientôt céder le Canada à l'Angleterre; d'autres événements aussi funestes menaçaient de soulever l'indignation patriotique; on essaya d'amuser la douleur nationale. Il y eut une recrudescence d'allaques dirigées sur llnslilut, et ce ne sera pas la dernière qui servira à cacher quelque attentat contre l'honneur ou la liberté du
(1) Le président Rolland d'Erceville avait été déshcrilé par son oncle, Rouillé des Filleticres , qui légua sa (ortiine à la hoile à Perrctle , c'est-à-dire aux Jansénistes, Rolland ne s'attendait point à ce coup-là; il s'en plaignit, et attaqua le testament d«'vant les tribunaux. Il publia un mémoire, et, dans une lettre du 8 octobre 1778, jointe au dossier du procès, on lit : a L'alTiiire seule (les Jésuites et des (lolléges me coûte, de mon argent, [dus de soixante mille livres, et, en vérité, les travaux que j'ai faits-, surtout relativement aux Jésuites qui n'auraient pas été atteints si je n'eusse consacré à œtte oeuvre mon temps, ma santé et mon argent, ne devaient pas nt'attirer une cxhérédation de mon oncle. »
pnys.Onnll.iit sacrifier les conqiK^les livinsallnntiqiies de la France; on mit en jeu les Jésuites, et d'Alembert, l'un des initiés à cette tactique, la révèle luiniènDe en ces termes (1).
n La Martinique, qui avait été déjà si funeste à ces Pères en occasionnant le [u'ocès quils avaient perdu, I)récij)ita, dit-on, leur ruine par une circonstance singulière. On reçut, à la fin de mars 1762, la triste nouvelle de la prise de cette colonie: cette prise, si iini)orlante i)Oui' les Anglais, faisait tort de plusieurs millions à notre commerce. La prudence du gouvernement voulut prévenir les plaintes qu'une si grande perte devait causer dans le public. On imagina, pour faire diversion, de fournir aux Français un autre objet d'entretien, comme autrefois Alcibiade avait imaginé de couper la queue à son chien pour empêcher les Athéniens de parler d'affaires |)lus sérieuses. On déclara donc au [U'incipal du Collège des Jésuites (pi'il ne leur res.tait plus (ju'à obéir au Parlement. )>
Le 1" avril, le Parlement fit fermer les quatrevingt-quatre Collèges des Jésuites; dans le même jour, les provinces et la capitale furent inondées des ouvrages sérieux, des pamphlets, des réquisitoires diiigés contre l'Institut. Ces œuvres, que les circonstances rajeunissent de temps à autre, n'ont rien de saillant dans la forme ou dans le fond. C'est toujours le même cercle vicieux, toujours les mêmes préjugés mis au service des mêmes passions; mais, au milieu dun |)areil déluge d'écrits, il en est un qui fut réservé à une célébrité plus retentissante. Il avait pour litre : Ei'h'aits des assertions dcoigeveiiscs ci pernicieuses oi tout getu^e que les soi-disant Je-
(1) DcsIiHctioH (les Jésuites, par d'Alembert, p. 168.