‹ Clément XIV et les JésuitesChapitre 11 sur 36 · M4 CLEMENT XIV · texte numérisé non relu

M4 CLEMENT XIV

M. le duc de Choiseul. Je puis vous assürer que le cardinal de Luynes pense comme moi, et qu'il est persuadé (depuis que je suis ici) qu'il serait à souhaiter que l’on püt achever ce que l’on a commencé par des moyens convenables, Le plus grand de tous est de choisir un Pape qui ait la tête assez large et assez bien faite pour sacrifier les petites considérations aux grandes. Mais où est-il ce Pape? Où est le Secrétaire d'Etat supérieur aux misères locales de ce pays-ci? Je le cherche en vain. Je ne trouve que quelques nuances de plus ou de moins dans la médiocrité des uns et des autres; car il ne faut pas s’y tromper, on gagnerait plus sur l’objet intéressant des Jésuites avec un homme fort qu'avec un homme faible, pourvu qu'il ne füt pas fanatique.

« Cavalchini nous a avertis que le parti de Fantuzzi réunissait les autres partis. Si cela est vrai, Fantuzzi a transigé secrètement avec les Jésuites. Je me suis servi de cet argument, qui a éclairé André Corsini, et je m'en servirai encore. Cavalchini, à qui j'ai parlé, a promis qu'il ne donnerait pas sa voix à Fantuzzi : s’il avait dix ans de moins, nous en tirerions un grand parti. Les Espagnols arrivant par terre, voilà l'élection suspendue; il est cependant possible de soutenir encore plus d’un mois l’inaction du Conclave. Vous voyez bien que je ne m’oublie pas pour rompre les mesures de Fantuzzi avec son parti : c’est plus qu'un épouvantail aujourd’hui; mais si ce n’était qu'un fantôme pour effrayer, iln’en faudrait pas moins être sur ses gardes. Nous assurerons notre exelusive par les voix, et nous nous garderons de hasarder les exclusions formelles qu'à l'extrémité. Tous nos amis sont des bavards, et n’ont point de tête; je suis à plaindre. Si Ganganelli n’avait pas tant de peur de se nuire en paraissant lié avec les Couronnes, il y aurait pour moi plus de ressources en lui qu’en tout autre ; mais cela ne se peut plus : à force de finesse il gâte ses affaires ; plus il se cache, plus on soupçonne son ambition; mais il a été accoutumé à cette conduite dans son cloître, et il a peur de son ombre; c’est dommage. Tout mon plan porte

ET LES JÉSUITES. 215 sur notre exclusive. Je n'effarouche personne, et j'ai, Dieu merci, persuadé au cardinal de Luynes de ne point trop agir mi trop parler. Dans le fond c’est un honnête homme, et qui sera toujours ce que le Roi voudra, excepté ce que nous ne pourrons pas faire sans nous déshonorer in sæcula sæculorum.

« O Dieu! que je suis à plaindre de trouver si peu d’hommes ici! J’assure le ministre de mon respectueux attachement, et l’ami de ma fidélité.

« Le retard des Espagnols a causé la plus grande sensation : on s'en occupe; on à raison. Les vieux souffrent; tous murmurent, mais assez bas. À la longue l’impatience prendra : et nos voix formant l’exclusive se détacheront. Voilà ma grande crainte; Car alors nous ne ferions ni le Pape ni le Secrétaire d'Etat, et nous en serions pour la honte. »

Le lendemain 45 avril, Bernis continue ce métier de tentateur: « J'ai vu le vieux Corsini, mande-t-il à l'ambassadeur de France; je lui ai parlé. Cet homme est rond et ferme. Je l’ai flatté, et il est content du rôle que je veux lui faire jouer. Lante m'a promis aflirmativement sa voix. J'ai vu le vieux Conti; le peu qu'il m’a dit est très-bien; mais je suis jusqu'ici (car je suis défiant en Italie) enchanté de Malvezzi. »

Cependant tout n’allait pas au gré des désirs de la maison de Bourbon. Parmi les adversaires de la Compagnie de Jésus et les diplomates qui s’efforçaient d’avilir le Sacré Collége, en attendant qu'il leur fût possible de déshonorer un Pape, une

scission sourde, mais profonde, venait d’éclater. Nicolas de Azara ne se prêtait pas toujours et sans commentaires indiscrets à la complicité que son collègue Azpuru se croyait en droit d'espérer. Azara se permettait des réflexions sur les injustices auxquelles on l’associait. Soit prévision, soit probité, il s’opposait de temps à autre à des démarches coupables, quelquelois même il les faisait échouer. Azpuru mécontent laccusait de jésuitisme, et, le 9 avril, d’Aubeterre racontait à Bernis ces petites tracasseries du ménage diplomatique.

« J'ai répondu hier si rapidement au billet n° 13 de Votre

Eminence, que je crois devoir revenir sur quelques articles où j'ai passé trop légèrement. Par exemple, sur l’agent d'Espagne. qui se nomme Azara. La guerre est déclarée entre M. Azpuru et lui depuis qu'ils sont ensemble, c’est-à-dire depuis environ quatre ans. M. de Choiseul en a fait avertir l'Espagne : moimême j'en ai écrit en droiture à M. de Grimaldi. L'agent a eu la tête lavée. Il a été beaucoup plus SLRRHSDOCE depuis : ce qui n'a pas empêché la défiance d’arriver jusqu’au cardinal Orsini et à l'abbé Centomani, autre agent de Naples en qui M. de Tanucci à confiance, et qui a beaucoup de crédit sur lui. L'agent d'Espagne est plein de confiance et de présomption. Il est capable d’une imprudence da moment, mais non d'une imprudence soutenue et réfléchie. Il a trop d’esprit et de lumières pour s'y laisser aller. Ce pays-ci est terrible pour les personnalités et les délations. À présentque la défiance estétablie, M. AzpuruetM. le cardinal Orsini prennent pour une réalité la plus petite notion qu'on lui procure contre lui. Quant à moi, je ne saurais croire qu’Azara ait la moindre correspondance avec Jean Francesco Albani. Il le connait et il sait sur quel pied on le regarde en Espagne. En agir ainsi serait exposer sa personne et toute sa fortune qui lui tient fort à cœur. Au surplus, il n’y a pas de mal que M. le cardinal Orsini en avertisse M. de Tanucci. L'agent, qui connaît son influence sur le roi d'Espagne, le craint comme le feu, et un petit avertissement lui fait toujours grand bien, ayant besoin d’être poussé et aimant fort à se mêler.

« Quant à moi, comme c’est une querelle sans fin, j'évite de m'y fourrer, ne pouvant y rien faire. Je ne crois pas que l'Espagne se relâche au delà de ce que vous avez vu, et elle ne le fait que dans la vue de faciliter la destruction des Jésuites. Le Roi d'Espagne et son confesseur y sont acharnés plus que qui que ce soit. Il en est de même du Portugal, et ce n’est que dans cette idée qu'il se rapproche de Rome. »

Ce que les ministres des cours s’avouent dans leurs dépéches confidentielles, le Sacré Collége ne l’ignorait pas. On voulait l’annihiler ou le corrompre pour perdre la Société de

ET LES JÉSUITES. 217 Jésus en se berçant de l'espérance d’en finir avèc le Catholicisme. Plusieurs cardinaux résistaient silencieusement aux obsessions >; d’autres s’élevaient avec énergie contre ces trames insolites dont on essayait d’envelopper le Conclave. Il y avait des murmures, des plaintes; la discorde éclatait parmi les Princes de l'Eglise; et pour peindre avec vérité la position de -médiateur que Bernis acceptait dans ces conflits nés au soufile de l'intrigue, il écrivait à d'Aubeterre le 47 avril :

« Le cardinal Orsini avec qui mon confrère et moi avons eu une conférence, vous demandera des explications pour la sûreté et l’uniformité de notre marche ultérieure. Votre réponse nous réglera également tous les trois. J'ai déjà rétorqué l'argument contre la tyrannie des cours de la manière dont Votre Excellence le désire. Nous faisons plus souvent des papes ensemble qu’il n’est aisé d’en faire dans le Conclave. Les moyens de crainte sont très-bons à employer ici, pourvu qu'on ait là main légère quoique ferme. J'ai vu en particulier le cardinal Pozzobonelli qui avait déjà déclaré à Orsini qu’il avait ordre de se concerter avec nous. Il m’a assuré la même chose et m'a dit que l'Empereur lui avait parlé de moi avec estime. Je lui ai rendu-compte de l’état du Conclave et nous sommes convenus qu'il fallait attendre les Espagnols et qu’à leur arrivée nous traiterions de bonne foi. Malheureusement il a eu ordre de ménager le vieux Albani et de lui communiquer son instruction ostensible, car il m’a fait entendre qu'il ne lui à pas tout montré. Cela est bien fâcheux; ce vieux renard en sait plus que lui; il se vante déjà de cette communication. Le cardinal des Lanze est aussi des amis de Pozzobonelli, et il est arrivé que l'ayant laissé Janséniste au dernier Conclave et n’ayant pas su son changement, il ne lui a parlé pendant tout le scrutin que de Pascal et d’Arnaud. Cela fait rire ceux qui y ont de la disposition. Au surplus je suis le savetier du Sacré Collége , je raccommode les souliers mal faits. L'intelligence entre nous est parfaite, c'est un grand point. L’étalage des troupes de nos adversaires commence à

218 CLÉMENT XIV s’obscurcir, ils ont fait rentrer une partie de leur monde dans leur ancien camp.

« Je suis fort dans la maxime que l'élection d’un Pape peut être valide, quand elle a été faite dans les formes; mais qu’elle a besoin d’être reconnue pour telle par les souverains pour avoir son plein effet. Quand le temps en sera venu, soyez sûr que je parlerai ferme. »

Mais, à cette date, commence une autre comédie. Le cardinal de Bernis a secrètement stipulé avec le duc de Choiseul que s'il était assez malheureux pour réussir dans l'élection d’un Pape agréable aux Couronnes et hostile aux Jésuites, l'ambassade de Rome serait un des pots de vin du marché. D'Aubeterre se sait sacrifié ; en bon courtisan qui attend sa revanche, on le voit prendre presque gaiement son parti. Cette attitude inquiète Bernis. Pour rassurer le diplomate, le prince de l'Eglise continue en ces termes sa lettre du 17 avril.

« Si le cas arrivait que les trois ministres sortissent de Rome, il me paraïîtrait très-convenable qu'après avoir suivi l'exemple de nos confrères pour l’adoration du Pape, sur laquelle ni vous ni moi n'avons aucune instruction, nous sortissions de Rome aussi; car, outre que cette conduite prouverait d'autant plus le sentiment de nos Cours et donnerait davantage à penser au nouveau Pape, vous voyez bien que notre contenance à Rome serait aussi désagréable que peu décente après votre départ et un si grand éclat.

« Je n'aurais point envie du tout en ce cas-là, d’avoir l’apparence d'un négociateur et encore moins d’en avoir le jeu. L'air de ce pays-ci est trop épais pour moi, et de plus la vie qu'on y mène ne conviendrait ni à ma santé ni à mon caractère. Je ne veux plus désormais vivre qu'avec de bonnes gens, gais et honnêtes, et cultiver mon jardin. »

C’est le dernier vœu de ce Dioclétien du Sacré Collége en quête de sa petite maison de Salone et qui la trouvera dans un palais de Rome où il se condamnera à vivre vingt ans. D’Aubeterre répond à ce vœu du cardinal le 49 avril: « J'ai reçu le

billet dont Votre Eminence m'a honoré. Je suis trop de ses amis pour lui faire des compliments. Je ne lui dis que ce que je pense. Je suis très-persuadé que pérsonne n’est aussi en état que Votre Eminence de terminer les affaires des Cours avec celle-ci; mais je ne suis point à portée d'étendre vis-à-vis de M. le duc de Choiïseul mes avis au delà de la sphère dans laquelle je suis circonscrit, à moins qu’il ne me recherche. Ainsi Votre Eminence peut être tranquille à cet égard. S'il le faisait, je ne saurais me dispenser de lui dire ce que je pense, quoique je sente pour moi-même combien les affaires contrarient, quand on désire sincèrement sa tranquillité. Quelque désir que j'aie de faire tout ce qui peut vous plaire, je dois la vérité. Mais si on avait cette idée qui serait très-bonne, il n'y à guère d'apparence qu'on me consultât pour l’exécuter. Dans ce cas, Votre Eminence aurait toujours une excuse trèslégitime, celle de sa santé. » #

Bernis se prétendait le savetier du Sacré Collége; il en raccommodait les souliers mal faits, et il devait avoir fort à faire, car les listes sur lesquelles on partagea le Sacré Collége en bons, en douteux, en mauvais et en indiflérents, prouvent que la majorité du Conclave était bien éloignée de condescendre aux vues de la maison de Bourbon et aux intrigues de ses cardinaux ou de ses diplomates. Bernis établissait des catégories; le‘gouvernement espagnol, son ambassade à Rome et la faction qu’elle dirigeait avaient aussi les leurs. On répartissait les suffrages de cette manière : Quatre classes avaient été formées. Onze cardinaux se trouvaient dans la première. L'Espagne les regardait comme bons (buenos), c'est-à-dire qu’à ses yeux ils. étaient tout disposés à sacrifier les Jésuites et à se faire les courtisans des Puissances. Voici leurs noms : Sersale, Calvachini, Negroni, Durini, Neri Corsini, Conti, Branciforte, Caracciolo (1), André Corsini, Ganganelli et Pirelli.

(4) Dans le manuscrit espagnol de cette liste, adressée par le marquis

Six sont désignés comme très-mauvais (pesimi). Le nom de ces très-mauvais est un titre de gloire aux yeux de la Chrétienté. Les cardinaux Torregiani, Castelli, Buonacorsi, Chigi, Boschi et Rezzonico ont mérité cette exclusion, que, sous la distinction seulement de mauvais (malos), partagent avec eux Oddi, Alexandre Albani, de Rossi, Calini, Veterani, Molino, Priuli, Bufalini, des-Lanze, Spinola, Paracciani, Jean-François Albani, Borromeo, Colonna et Fantuzzi.

Trois composent la classe des douteux (dudosos). Ce sont Lante, Stoppani et Serbelloni. Neuf entrent dans celle de rien ou indiflérents (nada o indiferentes). [ls se nomment Guglielmi, Canale, Pozzobonelli, Perelli, Malvezzi, Pallavicini, York et Pamphili.

Les Cardinaux espagnols et français, de Solis et de La Cerda, Bernis et de Luynes, avec Orsini, se sont exclus euxmêmes de ces catégories; mais leurs suffrages ne feront jamais défaut à celui qui se présentera pour abaisser l'Eglise sous les concessions qu’exigent impérieusement les trois Cours. Cette statistique du Conclave, révélée par les adversaires les plus implacables de la Compagnie de Jésus, donneune majorité évidente aux Cardinaux qui veulent conserver l’Institut. La suite de ce récit montrera dans quel piége on fit tomber cette majorité. Mais pour l'honneur de l'Eglise, il est bon d'enregistrer les aveux de ceux qui ont reçu mission d’avilir le Sacré Collége. « Nous avons quatorze voix assurées pour l'exclusive, et quatre douteuses, mande Bernis à Choiseul le 3 mai. On ne pouvait compter que sur dix voix quand M. le cardinal de Luynes et moi sommes entrés au Conclave; ainsi nous n'avons pas perdu noire temps. »

de Grimaldi, ministre des affaires étrangères sous Charles IIT, à M. Azpuru, ambassadeur d’Espagne, liste dont nous ne garantissons que l’authenticité, aux noms des cardinaux Carcaciolo, Ganganelli et Pirelli, se trouvent trois notes ainsi conçues : Caracciolo (signor Tanucci dice malo). Ganganelli (hay cartas que dicen ser Jesuita). Pirelli (Tanucci dice malo).

Parmi les personnages les-plus influents du Conclave, on remarquait deux porporati du nom d’Albani. Justes et intrépides, riches et honorés, ils se présentaient comme les chefs de ceux qui n'humiliaient pas la dignité de l'Eglise devant une aveugle colère contre les Jésuites. Les agaceries de Bernis avaient glissé sur leurs âmes, et ils tenaient tête à l'orage. Le Cardinal français sentit qu'il devait par tous les moyens possibles vaincre cette résistance ; il fit demander aux deux Italiens une conférence avec quelques Cardinaux. L’entrevue eut lieu le 48 avril, elle fut vive. Alexandre et Jean-François Albani discutèrent les allégations dont Bernis, au nom des Cours, se faisait l'interprète. Jean-François déclara que la cause des Jésuites portée devant le Conclave était [a cause de l'Eglise ellemême, que les Parlements de France et les Gouvernements portugais et espagnol avaient bien pu commettre un suicide moral; mais que le Sacré Collége ne se prêterait jamais à un pareil crime ; qu'à Rome, pour condamner un accusé, il fallait d’autres preuves que la colère inexplicable d'un Roi ou les calculs dévots d’une femme perdue de mœurs. Les deux Albani et leurs adhérents demandaient qu’on spécifiât les imputations, qu’on les appuyât sur d’honorables témoignages, qu’on établit d'une manière logique la culpabilité des Jésuites. Ces Cardinaux détruisirent pièce à pièce l'échafaudage de promesses et de terreurs que bâtissaient les trois Cours. Ils défendirent la Compagnie de Jésus avec éloquence et fermeté; ils se plaignirent de voir les droits et l'indépendance de l'Eglise offerts en holocauste à d’inqualifiables préventions. Accablé sous leurs reproches, Bernis cherche à se relever en mettant en jeu une question de personnes, et il dit : « L'égalité doit régner parmi nous; nous sommes tous ici au même titre. »

A ce mot le vieil Alexandre Albani (4) soulève sa calotte

(1) À cette époque, comme dans tous les temps où les Cours étrangères ont essayé d’avoir action sur le Saint-Siége, il y avait à Rome, outre les agents diplomatiques, des intrigants de seconde main qui contrôlaient où

222 CLÉMENT XIV rouge, le berretino des Cardinaux , et d'une voix pleine d’autorité : « Non, Eminence, s'écrie-t-il, nous ne sommes pas tous ici au même titre, car ce n’est pas une courtisane qui m'a placé ce berretino sur la tête. »

Le souvenir de la marquise de Pompadour évoqué dans le Conclave ferma la bouche au cardinal de Bernis. L’allusion avait porté coup. Le lendemain de cette scène, 19 avril, la

secondaient les démarches de leur ambassadeur, selon le salaire qu’ils en recevaient. La France tenait alors dans la ville pontificale un de ces calomniateurs patentés que l’on paie et qu’on méprise. Cet homme, qui se nommait Dufour, était à la solde du Jansénisme, qui l'avait placé à sous l’aile du cardinal Passionei et qui servait de correspondant au cardinal de Bernis, au procureur général Joly de Fleury, à d'Alembert et à tous ceux qui avaient besoin d’être mal renseignés. La volumineuse correspondance de Dufour est sous nos yeux. Nous là parcourons, nous l’étudions la rougeur au front, car jamais peut-être le mensonge n’a pris des allures plus cyniques. Elle commence en 1766, et voici ce qu’il mande au cardinal de Bernis sur le compte de son futur antagoniste au Conclave, le cardinal Alexandre Albani: «Son caractère se manifesta tout à coup. On le vit fourbe, sans que les plus rusés s’en fussent aperçus, hypocrite sans que les Jésuites même s’en doutassent, et vindicatif implacable. Cependant, malgré de telles dispositions, il sentit le besoin qu’il avait de se rendre aux propositions que les Jésuites lui faisaient depuis longtemps. Il fit donc son marché avec eux, se vendit argent sur table et se livra sans réserve à ces Pères. Ces nouveaux maîtres donnèrent à leur nouvel esclave des preuves de leur puissance; ce qui réveilla en lui toute l’avarice dont il portait le germe dans son cœur, et ils n’ont pas manqué d’entretenir une passion dont ils ont retiré, du moins en apparence, de si grands services. Alexandre satisfait comprit que tous ses succès dépendaient de la reconnaissance qu'il aurait envers la Société. Aussi n’a-t-il jamais manqué à son service auprès des Généraux de cette Compagnie, qui peut se flatter d’être la seule au monde pour qui le cardinal Alexandre Albani n’a jamais eu la moindre ingratitude.

« Alexandre est de tous les Cardinaux, dit encore ce Dufour devenu le panégyriste du duc de Choiseul, des Gallicans et des Jansénistes, celui qui est le plus imbu des ridicules maximes de la Cour romaine sur la puissance royale. Il ignore tout, excepté les prétentions qu'on nomme ultramontaines ; il les sait par cœur et les pousserait plus loin que ne le fit jadis Grégoire VII, s’il avait la puissance en main. »

ET LES JÉSUITES. 223 correspondance de Bernis avec d’Aubeterre garde une trace du cruel reproche d’Albani : « Sur quoi, mande Bernis à son confident diplomatique, nous avons jugé à propos qu'Orsini dit à ce vieux renard que la cour de Naples, comptant sur son attachement à tous égards et aussi à cause des abbayes que lui et son neveu ont au royaume de Naples, désirait d’être instruite de sa façon de penser et d'agir dans les affaires du Conclave, et qu'ainsi il eût à dire ses vues et ses intentions, afin que Sa Majesté Sicilienne en fût instruite. Cela donnera à penser à ce chef intrigant. »

C'était répondre à une dure leçon par un coupable système d’intimidation. Les Cardinaux aux gages des Couronnes le pratiquaient sourdement. D'Aubeterre, qui leur a offert cet exemple, ne prend même pas la peine de déguiser ses démarches. Le 6 février il a mandé au duc de Choiseul : « Nous devons parler au cardinal d'York. Il est probable que ce prince, tant par sa façon de penser, qui s’est même fortifiée depuis qu'il s’est entièrement détaché des Jésuites, que par sa reconnaissance pour les bienfaits qu’il reçoit de la France et de l'Espagne, suivra entièrement le parti des Couronnes. Je dois aussi parler au cardinal Lante, J'ai lieu de croire qu’il n’est pas rempli de bonne volonté à notre égard. D'ailleurs, dans le dernier Conclave, il se conduisit très-mal. Je compte lui dire très-nettement que, s'il continuait de se conduire de même dans celui-ci, le Roi ne regarderait plus sa maison comme lui étant attachée et retirerait la protection qu'il lui accorde ; que de plus j'ignore ce qu'il arriverait peut-être des revenus qu'il possède en France. » |

Le cardinal Lante n’eut pas assez d’énergie pour résister à l'intimidation. D’Aubeterre lui adressait ces menaces avant l'ouverture du Conclave. Le 3 mai, Bernis, écrivant au duc de Choiseul , délivre un satisfecit à Lante, et toutes ces hontes cardinalices ou gouvernementales doivent enfin être mises à nu. « Je peux, raconte Bernis, rendre justice au cardinal Lante. IL s’est conduit à merveille dans ce Conclave, et je ne doute pas

que, lorsqu'il sera doyen du Sacré Collége, il ne mérite que le Roi accueille avec bonté les prières be il fait en faveur du duc Lante, son neveu. »

Bernis avait pour mission de gagner à la cause des puissances ou de neutraliser tous les Cardinaux dont le vote ne lui était pas connu d'avance. On lit dans sa lettre du 20 avril à d’Aubeterre : « Ganganelli, avec lequel j'ai une petite galanterie sourde, m'a fait assurer que sa voix était à mes ordres. En attendant , il la donne à nos ennemis, et c’est pour mieux les tromper. Il n'aime pas la façon de négocier de mes collègues; mais il prétend avoir beaucoup d’estime pour moi. »

Dans ces conflits ambitieux, l'affaire des Jésuites avait fait un pas immense. On la rattachait à la liberté même du Saint- Siége, et Azpuru, écrivant au comte d’Aranda, pouvait se permettre de lui dire le 24 avril: « Plus heureuse que le gouvernement du Roi très-chrétien, Votre Excellence n’a pas eu besoin de torturer les faits.et la loi pour frapper la Compagnie de Loyola. Sa Majesté à prononcé, et l'arrêt a été exécuté sans appel. Le silence vaut mieux pour nous que toutes les procédures, car Bernis s’embarrasse pour les défendre, et morje n'ai besoin que de me taire. L'accusation muette se traduit de toutes les manières. La France a eu tort de dire son dernier mot-sans apporter de preuves. On les demande dans le Conclave; nous, nous pouvons empêcher toute discussion, et cela est préférable. En effet, nous n'avons pas à démontrer la culpabilité des Ignatiens sur tel ou tel point. Le secret du Roi répond à tout, et il pose la mort des Jésuites comme une condition sine qua non. Peu importe que le crime soit ou ne soit pas prouvé, si l'accusé est condamné. On résistera, mais enfin on arrivera à consommer le sacrifice. »

L'Eglise refusait de s'associer à l’iniquité prémédiiée des trois Cours. La corruption ne faisait faire aucun progrès à l'intrigue ; les ministres des puissances pensèrent qu’ils seraient plus heureux s'ils employaient les moyens de terreur. On ne . parle plus de simonie pour le moment, Bernis et le cardinal

ET LES JÉSUITES. 225 Orsini prennent à tâche d’effrayer le Conclave. Les villes d’Avignon, de Bénévent, de Ponte-Corvo étaient militairement occupées par les troupes de la maison de Bourbon; elle menace de pousser plus loin les hostilités. Les monarques de France et d'Espagne jouissaient de deux voix d’exclusion dans le Sacré Collége. Une lettre du cardinal de Bernis du 22 avril va nous initier au scandale que ces princes laissèrent propager.en leur nom. Il s'exprime en ces termes : « Si M. Azpuru veut faire attention que les listes d'Espagne et de France réunies donnent l'exclusion à vingt-trois sujets et que le Conclave ne sera composé que de quarante-six après l’arrivée des Espagnols, et que de ces quarante-six il faut en retrancher neuf ou dix qui ne sont pas papables, où trouvera-t-on un Pape? M. Azpuru répondra qu'il restera Sersale, dont on ne veut pas ici; Stoppani, dont on ne veut pas davantage; Malvezzi, qu'on a en horreur depuis qu'il parle pour nous; les Napolitains, qui sont trop jeunes; Perelli et Pirelli, auxquels peu de voix se joindront; Ganganelli, qui est craint et pas assez considéré. M. Azpuru répondra que la lassitude forcera à en venir à Sersale ; mais la lassitude, jointe aux bruits qu’on sème déjà contre la tyrannie des Cours, dérangera à la fin le système de notre exclusive ; les Rois nous abandonneront , on fera un Pape malgré nous... C’est pour l'honneur des Couronnes que je parle. Jamais elles n’ont voulu faire un Pape, en excluant plus de la moitié du Sacré Collége ! Cela est sans exemple. Il faut être raisonnable, et ne pas mettre le Sacré Collége dans le cas de se séparer et de protester de la violence. Il est impossible de former un plan de conduite sur un plan d'exclusive si général qu'il ne comprend à peine que quatre ou cinq sujets, dont quelques-uns sont trop jeunes. En un mot, les bras tombent toutes les fois qu'il faut prendre la lune avec les dents ou pourrir en prison. »

D'Aubeterre ne concevait pas ces lenteurs et ces délicatesses de conscience. Les Rois parlaient; son égoïsme philosophique et ses traditions d’obéissance militaire étaient d'accord avec eux ; il fallait que l'Eglise cédât. « Je crois bien, mande-t-il à

Bernis, que le Sacré Collége craint nos exclusions, mais ce n’est pas une raison pour nous priver de ce moyen. En excluant les vieillards, nous avons certainement, tant dans la classe des bons que dans celle des douteux et des indifférents, au moins douze sujets pour lesquels nous irons. Ainsi, ce n’est pas de notre côté qu'est la tyrannie, mais bien de celui du parti opposé, qui voudrait nous faire la loi, et nous donner un Pape Jésuite ou dépendant des Albani, ce qui est tout un. Il est aisé de sentir les sujets qui peuvent convenir ; il n’y a qu’à se concerter de bonne foi, et alors ils ne trouveront aucune opposition de notre part. Au reste, il n’y à point de mal qu’ils aient un peu de peur. L'expérience que j'ai de ce pays-ci m’a fait connaître que c'était le meilleur moyen pour déterminer les esprits. Il faut absolument leur en imposer, sans quoi ils nous foulent aux pieds. D'après ce principe, il n’y à pas de mal non plus qu'ils sachent que, si on élisait un Pape malgré les Couronnes, il ne Serait pas reconnu par elles. Qu'on craigne les Cours, qu'on aime et estime Votre Eminence, voilà ce qu'il nous faut. »

Ce qu’il fallait à l'ambassadeur de Louis XV c'était l’abaissement du Siége apostolique au profit des novateurs du dixhuitième siècle. On y tendait par toutes les voies, et Bernis, trop évêque de cour, ne sut pas comprendre qu'il se déshonorait en acceptant, en suivant cette politique d’intimidation. On aurait encore rencontré dans le Sacré Collége plus d’un caractère indépendant qui , appréciant les devoirs du Pontificat à leur juste valeur , aurait répété à ces nouveaux Henri IL d'Angleterre ce que le cardinal Gratien (1) disait au Roi qui fit tuer saint Thomas Beckett : « Seigneur, dispensez-vous de vos menaces ; elles ne nous effraient point, car nous appartenons à un pouvoir qui est habitué à commander aux Empereurs ét aux Princes. » Mais les Cardinaux des Couronnes ne signifiaient pas hautement {a terreur; ïls l’insinuaient. À

(1) Palatii fast. card., 1, 555.

ET LES JÉSUITES. 227 Rome, c’est le meilleur moyen pour endormir la vigilance et parälyser les courages. Lu

Nous avons déjà dit que le duc de Choiseul avait, de concert avec les Jansénistes et les Philosophes, un agent, un nouvelliste, un espion, un calomniateur qui faisait tous les métiers pour avilir le Saint-Siége et le déshonorer aux yeux de la Chrétienté. Ce Dufour, que les Jésuites doivent s’honorer de compter au nombre de leurs ennemis, professait sur la dignité du Sacré Collége la même opinion que le marquis d’Aubeterre, à la différence près de l'esprit et de ia forme. Avec cet instinet qui fait flairer la corruption aux corrompus, il avait pressenti que l’on ne reculerait devant aucune honte pour abattre les Jésuites. Il avait sondé leurs adversaires à Rome, ses complices par conséquent. Dès le 9 avril 1766, trois années avant la mort de Clément XII, il prit ses précautions et traça un plan pour marchander, acheter et livrer une majorité dans le Sacré Collége.

« Sans que personne puisse soupçonner la moindre chose, écrit ce Dufour, on arrivera au point de se rendre maître du futur Conclave. Les Cardinaux français auront la liste des amis et ne feront que les observer. On pourrait ajouter au marché fait avec eux que l'argent ne sera délivré qu'après le Conclave, et que sur la parole du Cardinal chargé des instructions de la Cour; que, de plus, la somme de....... sera ajoutée à la somme principale pour chaque suffrage que l'ami aura procuré, mais avec cette condition que le Cardinal chargé des instructions de la Cour en sera convaincu et que celui qu’on aura procuré n'aura pas été auparavant assuré.

« Ainsi, en gagnant cinq ou six Cardinaux, on peut les avoir presque tous, du moins parmi les Romains, car pour les étrangers on s’en peut assurer par le moyen de leurs Cours respectives. On doit en général comprendre parmi les Romains tous les [taliens.

‘« Au moyen du projet ci-dessus, on pourrait se flatter de donner à l'Etat ecclésiastique un prince temporel digne de

régner et de rendre ses sujets heureux, car ici le correspondant fait abstraction du Souverain Pontificat , et il serait au désespoir de se prêter à la moindre simonie. Le spirituel ne doit être regardé que comme une conséquence, laquelle ne doit entrer pour rien dans toute cette intrigue. Celui qui serait capable de régner le serait de gouverner l'Eglise, et on procurerait deux biens à la fois ; mais l'achat des suffrages ne doit tomber que sur le Prince et non sur l'Evêque. »

Cette théorie de l'achat des votes, qui aurait transformé le Conclave en un champ de foire parlementaire, avait été jugée impraticable par Choiïiseul lui-même. On récompensa l’auteur de sa bonne intention, et d'Aubeterre chercha des moyens moins honteux dans la forme, mais aussi coupables dans le fond. en

Néanmoins le plan de Dufour allait si bien aux pensées secrètes des diplomates, qu’Azpuru et don Nicolas d’Azara, son rival, s’emparèrent de ce projet pour en extraire une ignominie. [ls le reprirent en sous-ordre, ils le soumirent à l’approbation du roi Charles [IL d'Espagne. Ce prince qui, dans le même temps, faisait construire des églises à Rome, comme pour cacher sous le marbre des parvis les iniquités dont il affligeait la Chaire de Pierre, autorisa ses plénipotentiaires à agir dans ce sens. Azpuru obéit; mais Azara, pour contrarier son ministre en titre ou par probité peut-être, fit prévenir le cardinal de Bernis du scandale qui allait être offert. Ce dernier comprit que l’indignation du Sacré Collége éclaterait au premier mot, et le 16 avril il mande à d’Aubeterre : |

« À l’égard de l’idée abandonnée, vous avez assurément réfléchi qu'on ne confie ces sortes de mesures qu'à un seul homme (quand on sait déjà qu'il n'y répugne pas) et non à cinq ou six ministres différents, par conséquent à cinq ou six secrétaires ; à cinq cardinaux dont plusieurs ont été ou sont encore amis des gens qu’on veut détruire. Quel est le prêtre assez imprudent (quand il croirait le moyen légitime) de con-

ET LES JÉSUITES. 229 fier son honneur à1à discrétion de tant de personnes ? Voilà (entre nous) sur ce point, comme surequelques autres, la grande faute de ce Conclave. Il est impossible que tant de consuls égaux gouvernent également bien une République. Pour ce qui me regarde, j'en suis bien aise, parce qu’on n’est pas responsable. Mais sans un miracle les affaires ne peuvent pas avoir un grand succès avec cette méthode. »

Le miracle ne vint pas; mais Bernis, aux prises avec sa conscience d'évêque et sa servilité de courtisan, essaya de concilier ces diverses exigences en portant la question de simonie devant le Roi de France. Le 19 avril, il s'explique ainsi, dans une dépêche au duc de Choiseul :

« Sa Majesté a vu que MM. les cardinaux de Luynes, Orsini, Néri et moi pensions que l’arrangement proposé par le ministère de Madrid pour obtenir du Pape futur une promesse par écrit (comme condition sine qua non) ne peut s’accorder avec les règles canoniques adoptées sur ce point par les tribunaux séculiers et confirmées par plusieurs ordonnances de nos Rois. M. le cardinal de Luynes a communiqué ses réflexions sur cette matière délicate à M. le marquis d’Aubeterre dans plusieurs Mémoires , qui nous ont paru aussi sensés que théologiques. On doit louer le ministère d’Espagne d’avoir soumis cet arrangement au jugement qu'en porteront les Cardinaux des trois Couronnes. On leur recommande expressément de ne hasarder cette démarche qu’autant que le succès en serait assuré et qu'elle paraîtrait en même temps honorable aux Cours et utile à leurs vues.

« Le Roi ne nous ayant remis aucune instruction à ce sujet, sa religion et celle de son Conseil nous est trop connue pour craindre que Sa Majesté nous donne jamais des ordres contraires aux règles de la conscience. L’espérance de procurer aux Etats catholiques un repos assuré par la sécularisation des Jésuites a pu faire croire au ministère de Madrid que cette intention satisferait l'irrégularité d’un pareil pacte. Cette même raison à pu frapper aussi M. le marquis d'Aubeterre et M, Az-

230 CLÉMENT XIV puru; mais il est de principe qu’on né doitrpas violer des rè. gles positives dans l'intention de procurer un bien. S'il était permis de se mettre ainsi au-dessus des lois canoniques , on rendrait leur observation arbitraire. Les intentions justifieraient toujours les infractions, et les abus prendraient la place des règles. Les exemples qu’on peut citer de pareils engagements prouvent seulement que l'ambition est bien forte et les hommes bien faibles. Clément V, en détruisant l'Ordre des Templiers, n'a pu dérober aux yeux de la postérité, malgré l'appareil des procédures juridiques et la tenue d’un Concile, le secret de cette affaire. Mais au reste, Monsieur le duc, le Roi doit être assuré que si nous pensons qu’on ne peut mettre à exécution l’arrangement proposé par la Cour de Madrid, nous sommes bien convaincus, d’après la conduite que les trois Monarques ont tenue à l'égard des Jésuites (conduite dont ils ne doivent compte qu’à eux-mêmes), qu’il serait très-avantageux au repos des Etats catholiques et à la tranquillité du Saint-Siége que le Pape futur se décidât à séculariser les Jésuites, et nous n’oublions rien (sans manquer à la prudence) et conformément à nos instructions de tout ce qui peut en faire sentir l'avantage et la nécessité. | Horet

« La politique exige en effet qu'on coupe la racine de l'arbre dont on à cru devoir couper les branches (4). »

(4) Le duc de Choiseul et le conseil du Roi reçurent cette dépêche du 19 avril, telle que nous la donnons, mais dans la minute même, le Cardinal de Bernis avait développé sa pensée. Nous ne savons quels motifs l’empéchérent d’en faire part au cabinet de Versailles ; néanmoins, dans l’intérét de l’histoire et pour servir ce que de droit, nous rétablissons le texte effacé de la main même du Cardinal. Bernis continuait ainsi sa dépêche :

«Il y a dans cette affaire deux grandes difficultés ; la première, c’est qu’il y a peu d'hommes dans le Sacré Collége assez persuadés de cette vérité politique pour oser frapper un si grand coup. Le crédit des Jésuites dans le collége des Cardinaux, l'approbation qu'une suite si nombreuse de Papes ont donnée aux Constitutions de cet Ordre, feront toujours une grande impression sur le Pape, quel qu’il soit, mais à plus forte raison sur celui qui, à la faiblesse du caractère, joindrait celle d’un âge avancé;

La Compagnie de Jésus était cet arbre. On cherchait de tous côtés la hache qui devait l'abattre; mais l'énergie de la majorité du Conclave paralysait les efforts, et, le 22 avril, Bernis mande à d’Aubeterre : « J'ai reçu le billet de Votre Excellence, n° 24. L’indifférence de la cour de Vienne pour l’élection du Pape est la source de celle que nous montre Pozzobonelli. 1} est entouré de nos ennemis, il est faible ; il a des vues. Je l’attends. 11 me semble qu'après avoir fait les premiers pas vis-à-vis de lui, nous ne devons pas trop nous jeter à sa tête ni trop le négliger. Vous savez qu’il s’est opposé à la suppression de la bulle Zn cœnûà Domim. |

« La conversation d’Orsini avec le vieux Corsini n’a pas été aussi nerveuse qu'elle devait l'être. Le courage en présence de l'ennemi est rare au Conclave, et n'existe guère que dans les lettres. Le cardinal Rezzonico court les cellules et rassemble son monde. Orsini en fait autant de son côté. Je suis très-aise que vous approuviez notre plan. Les réflexions de M, Azpuru ni même les instructions nouvelles de la Cour d'Espagne n’y doivent rien changer, parce qu'à Madrid et ailleurs on est fortmal informé de ce qu'on peut faire ou ne pas faire dans un Conclave. En un mot, nous avons nos instructions, nous les suivrons, à moins que Votre Excellence ne nous en fasse passer de nouvelles conformes aux ordres que vous aurez reçus du Roi de les exécuter.

au reste, si le Pontife qui sera choisi avait le courage d’exécuter une pareille résolution et assez de supériorité pour se passer d’un Ordre dévoué au Saint-Siége, en supposant qu'il ne fût pas arrêté par la crainte d’un suicide du Saint-Siége, il ne se résoudrait jamais à procéder à la destruction de cette Société (quelque promesse qu’il eût pu faire, quelque engagement qu'il eût pu prendre), sans suivre au moins la forme des règles EE Vi Cette forme emportera beaucoup de temps. Les princes temporels, pareille occasion, peuvent aller plus vite, mais le Souverain Pontife ne peut régler sa conduite que sur l'observation des canons, »

Quand le cardinal de Bernis traçait ces lignes, où chaque mot est un aveu, il comptait sans Clément XIV et sans le cardinal Malvezzi.

« Il nous est expressément recommandé par nos instructions d'agir de concert dans le Conclave avec les Cardinaux espagnols et napolitains. Mais pour tous les moyens violents soit d’exclusion, soit de déclarations au Sacré Collége, il faut que vous nous y autorisiez par une lettre signée et écrite au nom du Roi. Nous avons consenti à mettre dans les exclusions que les Napolitains et les Espagnols jugeront à propos de donner, ces mots (de concert et d'intelligence avec Sa Majesté Très- Chrétienne), mais bien entendu que Votre Excellence approuvera par écrit cette démarche et la clause comme conforme aux intentions et aux ordres de Sa Majesté ; sans quoi nous nous en tiendrions à la lettre précise de nos instructions. J'aurai l’honneur de vous observer qu’il faut mettre toutes ces choses en règle, car bientôt nous serons aux mains, et alors il sera diflicile de se concerter. Après l’arrivée des Espagnols, je ferai venir Cornuault à une fenêtre sûre, afin de pouvoir vous écrire quand cela sera nécessaire. |

« Orsini doit vouscommuniquer après-demain les papiers volumineux envoyés par M. Azpuru. Je présente mes hommages à Votre Excellence. J'étouffe un peu la nuit et je ne dors pas bien. »

Lessemaines s’écoulaient au milieu de cestrafics individuels, de ces complications dont la politique embarrassait la morale et des sérieuses difficultés que l'intrigue rencontrait ou provoquait. Les candidats à la papauté étaient exclus par la probité des uns ou déclarés trop honnêtes par l'injustice des autres. Il y avait scission entre les deux camps ; les ministres de France, d'Espagne et de Naples présentent tout à coup le cardinal Malvezzi. |

Favori de Benoît XIV et de Passionei, cet archevêque de Bologne dont le nom retentira si tristement dans cette histoire, s'était plutôt fait connaître par son ambition que par ses vertus. Doué de talents peu ordinaires, mais impétueux dans ses volontés et sacrifiant tout pour arriver à son but, il avait à peine atteint sa cinquante-quatrième année. Passionei lui avait incul-

ET LES JÉSUITES. | 233 qué la haine du nom de Jésuite; Malvezzi la portait au plus haut degré. Ce fut cette hostilité éclatant dans ses paroles et dans ses actes qui le désigna au choix des puissances. Il était ouvertement ennemi de la Compagnie, il fut dès lors le Pape que les ambassadeurs proposèrent. Sa candidature est annoncée aux Cardinaux du parti des Couronnes; un cri de répulsion sort à l'instant même de toutes les bouches. Le 24 avril, Bernis se charge de traduire ce cri à d’Aubeterre : « Vous avez trèsbien fait d’insister pour Malvezzi. Plüt au ciel qu’il pût réussir ! Il s’est trop expliqué sur l’article des Jésuites pour pouvoir reculer ; seulement il y mettrait des formes, et cela ne peut être autrement, quand on est chef de l'Eglise. Mais on n’en voudra pas ; il est trop jeune et trop éclairé. »

Malvezzi était, au dire de Bernis, {trop éclairé pour faire un Souverain Pontife; deux jours après, le 26 avril, le Cardinal français déduit au duc de Choiseul les motifs qui militent en faveur de l'archevêque de Bologne. Leur seul exposé légitime les répugnances du Conclave. Nous lisons dans cette lettre : « Si le cardinal Malvezzi a pris le parti de soutenir la maxime de faire un Pape agréable aux Couronnes, c’est parce qu’il est intimement persuadé que les affaires ne peuvent s'arranger que de cette manière; c’est par attachement au Saint-Siége plus que par inclination pour les Cours. Il pense de même qu'il vaut mieux sacrifier les Jésuites, en suivant cependant les formes convenables, que de s’exposer au ressentiment des puissances catholiques. Le langage ferme qu'il tient à ce sujet lui fait beaucoup d’ennemis ici et lui ferme peut-être pour toujours la porte du pontificat. Il ose dire hautement qu’on doit par esprit de religion nous proposer un Pape qui nous soit agréable, et un secrétaire d'Etat en qui nous ayons confiance. Nous tirons parti d’un langage si conforme à nos instructions. Malvezzi est de tous les Cardinaux celui qui me paraît le plus affranchi des idées ultramontaines. »

Dans son billet quotidien au marquis d’Aubeterre, Bernis, le 17 avril, avait professé une doctrine qui, pour un évêque et

234 | CLÉMENT XIV un prince de l'Eglise, devra paraître aussi peu canonique que possible aux yeux de Rome. « Je suis, disait-il, fort dans la maxime que l'élection du Pape peut être valide quand elle a été faite dans les formes, mais qu’elle a besoin d'être reconnue pour telle par les Souverains pour avoir son plein effet. »

Le Gallicanisme, s'exprimant par la bouche des protecteurs de l’impiété au xvur siècle, adoptait cette théologie que Malvezzi aurait développée sur le Siége romain. La diplomatie avait intérêt à l'élection d’un pareil successeur de saint Pierre. Le 25 avril, d’Aubeterre et Azpuru, qui viennent d’exclure les cardinaux Colonna et Pozzobonelli, ne cachent plus le vœu des trois Cours. Il leur faut un Philosophe pour remplacer tous ces immortels Pontifes qui préparèrent la gloire de l'Eglise et le bonheur de l'humanité. Des ambassadeurs, les cardinaux des Couronnes le cherchent sur la liste que l’Espagne à imposée et que nous avons publiée. Le 25 avril d’Auheterre mande à Bernis : « J'ai reçu le billet de Votre Eminence, n° 50. Ce sont les ordres des Cours que j'ai fait passer à Vos Eminences. Je n’y ai eu de part que pour Malvezzi. Si j'en avais été cru, la classe des indifférents aurait été confondue avec celle des bons, et vos Eminences auraient été les maîtres d'aller pour qui et comme elles auraient voulu. Mais je n'ai jamais pu amener M. Azpuru même à faire mettre Stoppani nettement parmi les bons. Il à fallu le laisser tel qu’il est venu d'Espagne. J'aurais aussi fait mettre de Rossi parmi les indifférents. Ce n’est pas que je le croie un sujet du premier mérite, mais je crois le voir tel qu’il est, c’est-à-dire sans scrupule, ne tenant à aucune opinion et ne consultant que son intérêt. Je pense qu’un Pape de cette trempe aurait pu convenir aux Couronnes. Mais au surplus ce sont des réflexions inutiles à moins que M. Azpuru ne se portât de lui-même, ce qui n’est pas vraisemblable, à faire quelques changements dans la liste. Je me donnerai bien de garde de lui en proposer. Il ne manquerait pas de m’en rendre responsable sur-le-champ. »

Un Pape sans scrupule, ne tenant à aucune opinion et ne

ET LES JÉSUITES. 235 consultant que son intérêt, voilà ce que d’Aubeterre, calomniant le cardinal de Rossi, demandait aux cardinaux ennemis de la Compagnie de Jésus. À des Rois, tels que ceux qui végétaient alors sur le trône, et exerçant, comme dit Tacite (1), le pouvoir souverain avec un génie d’esclave, ou à des ministres tels que Choiïseul, d’Aranda, Pombal, Roda, Monino, Campomanèês et Tanucci, tous admirateurs par calcul ou par légèreté de la secte encyclopédiste, un Vicaire de Jésus-Christ taillé sur ce modèle aurait convenu sans aucun doute. Mais les Cardinaux qui prêtaient les mains au complot n’auraient jamais osé couvrir leur robe de pourpre d’une semblable tache. C’était un beau rêve des Sophistes ; d’Aubeterre lui-même sentit qu’il fallait y renoncer pour se placer dans la réalité des choses. Un Pape philosophe était une anomalie impossible ; Fambassadeur de France se rejette sur son idée fixe de la simonie, Le même jour 25 avril, il présente à Bernis sa théorie de corruption sous un jour nouveau.

« Quoiqu'il ne soit plus question, lui écrit-il, de promesse particulière au sujet de la destruction des Jésuites, et que, dès que Votre Eminence y à eu répugné, cette matière ait été abandonnée, je crois pourtant devoir lui envoyer la copie de l'avis d’un des célèbres théologiens de cette ville, non pour convaincre Votre Eminence, je sais bien, d’après la façon dont elle s’est expliquée, que je n’y parviendrai pas, mais au moins pour lui faire voir que mon opinion n’est pas si déraisonnable, et qu'il y a de vrais théologiens qui pensent comme moi. »

Le lendemain, Bernis lui répond : « Le mémoire théologique que vous m'avez envoyé porte tout entier sur Ce principe : Il est incontestable que la destruction des Jésuites est le plus grand bien que l'on puisse faire à la Religion. Ce principe dans les circonstances peut être vrai; mais il est contesté par la moitié du Clergé au moins, par un grand nombre de Cardinaux, d'Evêques et de gens de tous pays et de tous états,

(1) Tacit. Histor., lib. v, cap. 9.

236 CLÉMENT XIV Ainsi le principe fondamental est une supposition et non un principe. » | :

À ces raisons si concluantes, d’Aubeterre réplique le 27 avril : « Je conviens avec Votre Eminence que l'avis théologique porte en entier sur le principe que l'extinction des Jésuites est un grand bien pour la Religion, et c’est aussi le fondement de mon opinion. Je conviens encore que beaucoup de monde n’en convient pas ; mais je demande à Votre Eminence où se trouve l'unanimité? Ne faut-il pas séparer ce qui est esprit de parti d'avec ce qui est esprit de raison. »

- L'esprit de raison et la théologie naturelle invoqués par d'Aubeterre, c'était aux yeux des ministres de la famille de Bourbon la simonie organisée, la corruption pénétrant dans le Conclave sous le manteau de la philosophie diplomatique. Bernis, dans un mémoire daté du 12 avril, et adressé au duc de Choiïseul, avait dit : « Demander au Pape futur la promesse, par écrit ou devant témoins, de la destruction des Jésuites, serait exposer visiblement l'honneur des Couronnes par la violation de toutes les règles canoniques. Si un Cardinal était capable de faire un tel marché, on devrait le croire encore plus capable d’y manquer. Un prêtre, un évêque instruit ne peuvent accepter ni proposer de pareilles conditions. » Les Rois, celui d’Espagne surtout, tendaient à violenter la conscience de l’'Eglise; le 3 mai, Bernis écrivait : « On m'a dit aujourd'hui que les Cardinaux espagnols étaient dans le principe que cette démarche ordonnée par le Roi d’Espagne intéressait sa conscience seule si elle était mauvaise. En France, nous croyons que, dans ce genre, c’est aux Evêques à éclairer les Roôïs sur les règles canoniques. » |

D'Aubeterre n’est pas de cet avis, qui froisse ses intérêts. Le % mai, il se retranche derrière sa raison individuelle, et il écrit : « Si j'étais évêque, je ne penserais pas du tout que les Rois eussent besoin d’être éclairés sur cette matière, dans laquelle je ne reconnais pour juge que la droite raison. » Deux jours sont à peine écoulés qu’il a de nouveaux arguments à op-

ET LES JÉSUITES. 237 poser au Cardinal : « La simonie et la confidence ne sont d’aucun état, lui mande-t-il, mais elles cessent pour tous là où parle la droite raison. Peut-il y avoir une règle de l'Eglise qui empêche qu’on ne lui fasse du bien ? »

Afin de venir d'Alby à Rome représenter la France dans ce Conclave et de se mettre aux ordres des adversaires de la Religion, Bernis a déjà touché cent trente mille livres (1) ; il a La promesse de l'ambassade viagère près du Saint-Siége; tout cela ne suffit pas à ses yeux pour le récompenser du service qu’il rend à l'incrédulité dominante. Le Cardinal s’est chargé d’intriguer contre la Société de Jésus ; mais ce complot, dont il sera le chef nominal, ne l'empêche pas de songer aux mal-

(1) Nous avons entre les mains tous les papiers du Cardinal jusqu’à ses passeports français, sarde et milanais pour le Conclave, jusqu'aux minutes même de ses dépêches les plus secrètes, et nous reproduisons la lettre que le banquier Laborde lui adressa de Paris, le 15 février 4769. « Monseigneur, je ne sais pas les dispositions qu'on prendra ici pour vous mettre en état de partir pour Rome; mais je préviens l’embarras où Votre Eminence pourrait se trouver en lui adressant deux lettres de crédit : l’une de trente mille livres pour Turin, et l’autre de cent mille pour Rome, Je prie Votre Eminence de vouloir bien me marquer si cela suffit. Je profite du courrier de M. le duc de Choiseul pour vous faire cet hommage, ainsi que celui du profond respect avec lequel, etc. »

Il paraît que le Cardinal trouva que le banquier agissait plus en Roi que Louis XV lui-même, car à peine est-il arrivé à Lyon, que le 4 mars, il transmet au duc de Choiïseul la réclamation suivante : « M. de Laborde, en m’envoyant des lettres de crédit pour Turin et Rome, me dit que ne sachant pas quels seront les arrangements de la Cour pour mon voyage et ne voulant pas me laisser dans l’embarras, il m'adresse des lettres de crédit. Vous me faites l’honneur de m'envoyer ces mêmes lettres ouvertes en me disant que c’est pour pourvoir à mes besoins, il est nécessaire que je sache si c’est le Roi qui a la bonté de fournir aux dépenses ruineuses d’un voyage fait par ses ordres et pour son service, ou une obligation nouvelle que je contracte envers M. de Laborde. Dans le premier cas, je dois de très-humbles actions de grâces à Sa Majesté d’avoir bien voulu me donner les moyens de remplir ses vues. Le mémoire ci-joint de mes dettes, que je vous prie de mettre sous ses yeux, lui prouvera combien il m'était nécessaire d’étre secouru. »

heureux détails de ses affaires. Il est au Vatican dans le but avoué de conquérir des suffrages par la captation ou par les menaces; il n'entend parler autour de lui que de promesses et de transactions pécuniaires; Bernis se lance dans cette voie qu'il à ouverte. On croirait qu’il veut donner raison à Roda, qui, le 9 mai, dit de lui dans une lettre à Azara : « Il ne faut pas se fier au fameux Bernis, qui est dans le secret. C’est un négociateur et un intrigant de première force; c’est ainsi qu'il a fait fortune, S'il se réunit à Jean-François Albani, ils feront le Pape qu'il leur plaira de créer. » Le 28 avril, le Cardinal français ose, pour ainsi dire, mettre le marché à la main : « Je n'ai fait aucune demande injuste ni déraisonnable, écrit-il à d'Aubeterre. Ainsi il sera aisé de m’enrôler. Mais je demande de la sûreté pour mes dettes et un point qui touche à l'honneur. Si l’on satisfait à ces deux choses, je reste; sinon, je rejoindrai avec plaisir mes moutons. »

Les moutons du Cardinal, c’étaient 1& fidèles 4 diétése d'Alby, et ilen parlait d'autant plus à son aise, le 27 avril, que, la veille même le marquis d’Aubeterre lui avait écrit au sujet de l'ambassade de Rome siconvoitée par Bernis : « Lesecretquem'a confié Votre Eminence ne sortira pas de ma bouche, mais je dois la prévenir qu’il y a déjà plusieurs jours qu'on en a parlé. Ce pays-ci est étonnant. Il y a une quantité de spéculateurs oisifs. On ysait, ou on y devine tout. La place de Rome convient de tous points à Votre Eminence; elle n’est point faite pour être oubliée dans un diocèse, tandis qu’elle peut faire de plus grands biens ailleurs. La vie qu'on mène ici est tranquille et je crois que le climat ne saurait être que très-bon au genre de ses incommodités. 11 ne m’appartient pas de lui donner de conseils, mais je-crois qu'elle ne peut rien faire de mieux que de se prêter aux vues qu'on à sur elle, Elle trouvera partout l'otium cum dignilate, mais nulle part aussi réellement qu'à Rome. »

Dans ce temps-là, on se supplantait avec ces grâces véritablement françaises. Bernis n’avait plus qu’une inquiétude, ses dettes dont, avant son départ pour Rome, il a fait passer le

ET LES JÉSUITES. 239 chiffre détaillé à Louis XV. Elles s'élèvent à la somme de deux cent sept mille livres, et ce n’est a la dernière demande qu’il datera du Vatican.

Puis, continuant son billet de ce jour-là 28 avril, il discute l’affaire des Jésuites avec une impartialité théologique qui ne le cède en rien à la délicatesse des sentiments qu’il vient d'étaler : « {l n’est pas question, ajoute-t-il, d'examiner si, les choses étant où elles en sont, il faut supprimer un Ordre dangereux au moins s'il n’est pas coupable. Tout homme sans passions doit le penser, et je le pense très-fort. Mais il s'agit de savoir si, pour y parvenir, des évêques peuvent agir contre les règles de l'Eglise? D'ailleurs cette dispute entre nous est de la chape à l'évêque. Nous ne serons pas assez forts pour faire le Pape à notre choix. Il faut avoir de la foi pour être sûr que le cardinal Ganganelli est pour nous. Il s’envelcppe de mystères qui échappent à la raison. »

Rien n’avançait cependant. D’Aubeterre et Azpuru à l’extérieur, Bernis et Orsini à l'intérieur accumulaient promesses sur promesses afin de capter quelques suffrages. Le cardinal de sa re qui, dans sa correspondance toute gastronomique, se tient à l’écart, est enfin entraîné par la fièvre de l'intrigue. Il sort du rôle passif qu’on lui a tracé, et tous ensemble livrent un nouvel assaut à la Compagnie de Jésus. Ils cherchaient dans les divers Colléges de la prélature romaine les caractères malléables ou susceptibles de se laisser corrompre. En les attachant à leur cause, ils espéraient déterminer les Cardinaux irrésolus, mais probes, à courber la tête sous le joug d’une terreur organisée.

La plupart des Prélats nés sur les terres du patrimoine ec- clésiastique, et qu’on désigne sous le nom de Statistes, résistèrent aux séductions dont ils étaient entourés. Îl n’en fut pas de même de ceux qui, de tous les coins du monde et de l'italie principalement, viennent chercher fortune à Rome. Pour quelques-uns de ces derniers, la carrière cléricale est une prolession comme une autre. Ils y entrent sans vocation déterminée,

et, quand ils sont parvenus à poser le pied sur le premier degré de l'échelle, ils aspirent à les franchir tous le plus rapidement possible. Habiles à dissimuler leur ambition, concentrés dans la seule pensée d'écarter les obstacles, ils marchent, ils se croisent, ils rampent à travers mille imperceptibles détours, vers le but qu’ils se proposent. Les refus et les mécomptes ne lassent jamais leur persévérance. Ils ne froissent personne ; mais ils s’estiment assez téméraires pour afficher un suprême dédain envers le pouvoir déchu. Ils ont été, ils sont, ils seront toujours la dernière pierre jetée à l'arbre qui est tombé. Le bien et le mal, la religion et la politique, les dehors de la piété ou une vie mondaine, l’art de flatter les puissants du jour et de se ménager des protecteurs dont le crédit commence à poindre, la reconnaissance et l’ingratitude, la franchise et la duplicité, tout est pour eux un moyen. Îls ne s'occupent des autres que pour les faire servir au triomphe de leur égoïsme.

A Rome, ce sera toujours sans aucun doute le plus petit nombre, l'exception, qui agira de cette sorte. Mais c’est ce petit nombre qui se répand dans les salons, qui s’insinue auprès des femmes, qui se constitue le courtier-marron de la diplomatie, qui assiége les antichambres du Pape, qui s'établit le commensal des serviteurs de tous les Cardinaux, et qui, aboutissant à chaque avenue, arrive peu à peu à intercepter toutes les voies. Cette influence délétère s’est plus d’une fois fait sentir à Rome. Lorsque les adversaires de l'Eglise sont audacieux et que le Souverain Pontife craint d'engager une lutte d'où la Chaire apostolique doit nécessairement sortir victorieuse, 1l vient des jours où l’on ne parle dans la cité d’Innocent II, de Grégroire VIL et de Sixte-Quint que de sacrifices à la paix. L’ambition individuelle agite au-dessus de toutes les têtes le drapeau de la peur; l’on tremble devant les cauteleuses menaces d’un ambassadeur étranger comme sous les rancunes parlementaires d’un vieux Janséniste de basoche.

D’Aubeterre et Azpuru, qui écrivait peu afin de garder sa liberté d’action, ne cachaient pas leurs sinistres projets con-

tre l'indépendance de l'Eglise. Ils trouvèrent dans les rangs de la prélature des monsignori pour les seconder. Le système des concessions aux Couronnes portait déjà ses fruits. Les Papes prédécesseurs immédiats de Clément XLL n'avaient pas cru pouvoir ou devoir maintenir la suprématie de l'autorité morale qui avait si souvent tourné au bonheur des peuples. Par un sentiment mal entendu de paix et de charité envers les Monarques, on avait vu ces Pontiles se départir peu à peu des prérogatives du Saint-Siége. Ils sacrifiaient ses droits à une vaine apparence de concorde. De protecteurs qu'ils avaient été jusque là, ils se laissaient rabaisser au rôle de protégés. Les princes les reconnaissaient encore pour leurs guides spirituels ; mais le pouvoir des clefs était lui-même battu en brèche. On ne lui portait plus que cette espèce de respect sans conséquence que des enfants parvenus à la maturité témoignent à la vieillesse décrépite de leurs aïeux.

Rome s'était volontairement annihilée, les scandales de ce Conclave lui révélaient l’immensité du mal ; mais le principe des concessions avait été posé. Dans tous les rangs de la hiérarchie ecclésiastique, il se rencontrait des hommes qui l’adoptaient comme la dernière planche de salut laissée à l'Eglise. L'intérêt particulier affaiblissait les courages, il tuait les dévouements. Aux yeux même de quelques Cardinaux et Prélats, on était fanatique par cela seul qu’on répugnait à immoler les droits de la vérité sur l'autel de la philosophie. On n’avait à Rome ni l'audace du devoir ni la résignation du martyre. On obéissait aux lois que prétendaient dicter les couronnes, parce que ces lois, fatales au Saint-Siége, permettaient à l’ésoïsme de se développer plus à l'aise en se mettant au service des agents diplomatiques. Ces agents parlaient de révolation imminente. Ils rencontraient des esprits timides ou coupables qui grossissaient de pareilles menaces, car c’est toujours par la crainte d’un mal à venir que l’on entraine LE faibles à commettre des injustices présentes.

Les Jansénistes suppléaient au nombre par l'adresse. Ainsi 16°

que toutes les sectes, ils s’attribuaient les honneurs de la persécution pour arriver plus vite à persécuter. [ls niaient même leur existence à Rome comme dans le reste du monde, afin d'endormir les tièdes et de ne pas effrayer les peureux. Au fond de ces hypocrisies que chaque parti, que la révolution surtout prend plaisir à renouveler tantôt sous le manteau politique, tantôt sous la forme religieuse, il existait un principe dissolvant dont personne ne se dissimulait les tendances. D’Aubeterre et Azpuru comprenaient admirablement cette position ; ils la mettaient à profit contre les Jésuites. La destruction de l'institut, sanctionnée par un Souverain Pontife, était la consécration la plus solennelle qui pût être accordée à la doctrine des novateurs du xvi® siècle. On ne poursuivait plus dans les enfants de Loyola des ennemis de l’impiété ou des régicides systématiques ; les coups remontaient déjà plus haut. Les Jésuites étaient proscrits de tous les royaumes; on voulait, en abaissant la Chaire apostolique jusqu'à un trafic honteux, l'isoler du monde chrétien après avoir donné à tous les fidèles le spectacle de sa dégradation.

Ce plan, auquel travaillèrent à leur insu peut-être certains hommes dont jusqu'alors la conscience était restée pure, ce plan allait être essayé, La Société de Jésus était la proie que se disputaient les ennemis de l'Eglise. Afin de voir renaître l’âge d’or catholique, il n’y avait qu’à briser le dernier lien qui attachaitles Jésuites à la vie. Les Couronnes exigeaient ce sacrifice; pour l'obtenir on tentait d’avilir dans le présent et dans l'avenir la tiare que tous promettaient d’exalter après par un sentiment de reconnaissance unanime. Roda laisse néanmoins, dans l'intimité de sa correspondance, transpirer la pensée qui agite toutes ces âmes de sophistes, d'acheteurs ou de vendus. Il aimerait mieux, lui, un Pape dont la résistance serait avouée, et voici les motifs qu'il allègue de cette préférence. Ces motifs doivent être un grave enseignement pour le Saint-Siége. « C’est de notre gouvernement que dépend le maintien de la régale et de savoir se moquer de Rome. Car c'est encore un

ET LES JÉSUITES. 243 problème de décider si, pour une telle fin, il vaudrait mieux avoir un Pape contraire et fanatique, plutôt qu’un Pontife ami, propice et Conciliant, parce que par égard nous devrions céder à ce dernier quelques-uns de nos droits. »

Un temps d'arrêt s'était manifesté parmi les conspirateurs. Ils avaient beau essayer de tous les langages, de toutes les flatteries, de toutes les intimidations et de toutes les promesses , ils ne gagnaient pas de terrain. Pour empêcher l’élection d’un Pontife qui ne sera pas hostile aux Jésuites,

d’Aubeterre et Azpuru prennent le parti d'annoncer qu’ils sortiront de Rome, et ils se font préparer des maisons à Frascati. Le cardinal de Bernis, dont ce plan froisse les intérêts, — car il s'est réservé la place de son ami, le marquis d’Aubeterre, — souscrit au projet de retraite, mais il fait ses conditions. « J'ai reçu le billet de Votre Excellence, n° 31, écrit-il à d’Aubeterre , le 29 avril; quoique je doive la voir à midi, je crois devoir lui faire part d’une réflexion qui à été unanimement adoptée par mes camarades. La voici. Dans le cas où les trois Ministres se retireraient, ou plutôt sortiraient de Rome, je crois que les Cardinaux nationaux doivent, après avoir fait l'adoration du nouveau Pape dans la chapelle du Scrutin et à saint Pierre , selon l’usage, demeurer à Rome au moins jusqu'après ce que l’on appelle le couronnement du Pape. Les Cours ne veulent pas faire un schisme ; elles veulent, en marquant leur mécontentement, porter le Pape à se rendre facile sur les affaires par le désir d’être reconnu par trois puissantes monarchies. Ainsi c’est assez que les Ministres politiques s’éloignent ; mais il ne faut pas fermer la porte à la négociation, en empêchant les Cardinaux de remplir leurs devoirs auprès d’un Souverain Pontife désagréable aux Cours, mais canoniquement élu, d’autant plus que ce même Pontife deviendra agréable à ces mêmes Cours s’il adopte de meilleures maximes que son prédécesseur. De plus, et cette considération est fort importante , il serait très-imprudent que nous sortissions du Conclave et de Rome après le scrutin qui décidera l'élec-

tion, car nous laisserions donner à nos ennemis les places importantes de secrétaire d'Etat,-de dataire, de secrétaire des brefs, de sorte que le Pape, fortifié par de mauvais conseils, pourrait donner occasion à un schisme, ou du moins à un défaut de reconnaissance, d’où 1l résulterait toutes sortes d’inconyénients...…. |

« Nous suivrons sagement le plan de conduite que vous avez approuvé. Ceci doit être encore bien long. Je vous promets de ne pas m'impatienter. Le cardinal Spinola m'a fait parler par son compatriote Pallavicint. Je lui ai dit que nous avions opinion du mérite et des talents de Spinola; mais que ce n’était pas notre faute s’il avait occasionné des ombrages sur ses liaisons et sur son caractère; qu'au resté je ne demandais pas mieux que d’écarter ces nuages, mais qu'il me fallait des faits et non de vaines paroles. »

Le cardinal Spinola n'avait point brigué le périlleux honneur de la tiare, et comme de Rossi, il se trouve mis en suspicion dans cette inqualifiable correspondance; mais le projet formé par les ambassadeurs d'abandonner la capitale du monde chrétien , si elle a un chef digne d'elle et librement élu, ce projet continue d’être discuté par d’Aubeterre, et il annonce le 30 avril à Bernis : « Dans la conversation d'hier j'ai répondu au billet n° 355, dont Votre Eminence m’a honoré. Je suis bien de leur avis que, dans le cas où nous serions forcés de sortir de Rome, il serait très-à propos qu'elles y restassent, tant pour veiller à la façon dont les places les plus importantes seraient remplies, que pour tenir toujours une porte ouverte à la négociation. Je vais à présent lui rendre compte de ce que j'ai fait depuis. D'abord j'ai écrit à M. de Vosemberg la lettre: dont nous sommes. convenus. Après le diner, j'ai vu M. de

Kaunitz. Je l'ai informé de la conduite et des propos de Pozzobonelli, de la vue des Albani de le proposer pour la Papauté dans l’idée, si nous relusions d'y concourir, de vous en faire un démérite près de leurs Majestés impériales, et de semer du froid entre elles et les cours de la maison de Bourbon, et

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