‹ Clément XIV et les JésuitesChapitre 12 sur 36 · ET NOTE EL. LE AYE · texte numérisé non relu

ET NOTE EL. LE AYE

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l’éloigner encore davantage de nous pour rompre entièrement même l'apparence du concert. Il m'a très-bien entendu , m’a promis qu’il en rendrait compte à sa Cour, et que même il en allait écrire tout à l'heure à M. de Vosemberg, pour qu'il en informât l'Empereur. Il m'a assuré, ce que je croyais de reste, que l’Impératrice pensait sur Alexandre (Albani), ainsi que l'Empereur, et que les sentiments de la mère et du fils étaient absolument conformes. Il a même trouvé très-impertinent que Pozzobonelli eût osé parler du contraire. I se pourrait qu'aujourd'hui il reçût un billet, à ce sujet, de M. de Kaunitz. Il faut attendre à présent ce que produira ce que nous venons de semer ; mais s’il était question de Pozzobonelli, je pense que Vos Eminences doivent l’écarter autant qu'il est possible, d'autant que voilà Leurs Majestés impériales prévenues sur tout. Je souhaite que Votre Excellence ait bien dormi. »

Le projet des Bourbons et de leurs diplomates n’était plus un mystère. Le cardinal Orsini sent le besoin de mettre sa conscience à l'abri. Il est ambassadeur du Roï de Naples, mais à peine âgé de trente-quatre ans, il ne veut pas souiller toute sa vie par un acte coupable. Il prête les deux mains à Ja destruction des Jésuites; néanmoins il répugne à ce que ses collègues exigent de lui. Pour fortifier les cardinaux français dans leur résolution, il adresse du Conclave le billet suivant à Bernis :

« Eminence, le courrier d'Espagne est arrivé, et j'ai reçu une lettre de M. Azpuru avec la copie ci-jointe. Je l’envoie à Votre Eminence pour qu'elle y réfléchisse. Aujourd'hui, après le scrutin, nous en parlerons. Je persiste dans nos premières conventions. Vous êtes archevêque; moi je suis prêtre. Nous ne pouvons concourir à faire un pape simoniaque. Je ne doute point que l'Eminentissime cardinal de Luynes, également archevêque, ne soit du même avis. Je joins encore un billet de l'ambassadeur pour que Votre Eminence le lise et le fasse lire au cardinal de Luynes. Le vaisseau qui porte les Car-

246 CLÉMENT XIV dinaux espagnols a mis à la voile, d’Alicante, le 18 mars. »

Le Conclave souffrait de ces tiraillements. Les. cardinaux s’indignaient de se voir les jouets d’une conspiration qui ne prenait plus la peine de taire ses espérances; et Bernis, le 4% mai, annonçait au marquis d’Aubeterre : « Orsini nous a dit qu’on lui mandait que le cardinal de Solis n’avait aucun scrupule d'exiger du pape futur une promesse par écrit de la destruction des Jésuites. Nous attendrons qu’il nous en parle ; et nous lui déclarerons que, convaincus comme lui de la nécessité d’éteindre cet Ordre, nous pensons différemment sur les moyens à y employer; que nous ne nous opposerons pas à ce qu’il exige certe promesse, si le cas arrive de pouvoir l’exiger, et que nous travaillerons dans le plus grand concert pour en obtenir l'effet toutes les fois et quand nous pourrons le faire sans croire blesser les règles. Au surplus nous ne pouvons pas leur dissimuler que sile Sacré Collége venait à être instruit d’une pareille proposition, nous serions infailliblement abandonnés par les voix qui forment notre exclusive que nous avons eu tant de peine à réunir et à assurer, et qu’on nous donnerait malgré nous un pape, un secrétaire d'Etat et un dataire à la volonté des fanatiques. »

Dans la bouche d’un prince de l'Eglise, qui, le 48 avril 1769, disait en parlant de lui-même: « Je ne suis point dévot; je suis décent et j'aime à remplir ma place d'évêque. J'ai éteint le fanatisme dans mon diocèse et rétabli la décence extérieure de mon clergé; » ce langage n’est que trop intelligible. Le mot de fanatiques qui revient à chaque phrase, s'applique aux Cardinaux voulant la sincérité des suffrages du Sacré Collége. On était fanatique par cela seul qu’on ne se prêtait pas aux importunités de l'hypocrisie ou aux calculs de la bassesse. Quelques années auparavant, d’Alembert avait mis, après Voltaire, cette accusation à la mode : « Il faut être juste, disait-il dans une brochure (4), le fanatisme n’a aujour-

Le:

(4} Lettre à M°°*, conseiller au Parlement de*”*, pour servir de sup-

d’hui que trop de sujets de montrer de l'humeur dans l’état de détresse et d’avilissement où il se trouve. Le triomphe de la raison s'approche, non sur le christianisme, qu’elle respecte et qui n’a rien à craindre, mais sur la superstition et l'esprit persécuteur, qu’elle combat avec avantage et qu’elle est près de terrasser, »

Sous ces mots d'emprunt, c’est à la Religion catholique que l’on déclarait la guerre. Si le cardinal de Bernis ainsi que tous les évêques courtisans de l'époque ne s’en sont pas aperçus, s'ils ne crurent pas y aider par le scandale de leurs mœurs, par leur insatiable cupidité et par leurs lâches complaisances, il faut convenir que ces malheureux étaiént bien aveugles. Le 2 mai, Bernis, répondant au billet quotidien de l'ambassadeur de France, lui raconte ce qui se passe au Conclave. « Le vieux Alexandre, dit-il, m’a renouvelé ses prières pour une conversation dans quelques jours. André Corsini, dont je vous ai envoyé hier le mémoire, et pour lequel j'écrirai mercredi, mérite l'amitié de Votre Excellence. Nous avons fait tous ensemble notre ronde hier chez le doyen, chez le cardinal Lante, chez Pozzobonelli et chez Rezzonico. Nous avons annoncé deux choses. La première que l'intention de nos cours n’était pas de faire le pape, mais d'empêcher qu’il ne füt fait sans concert avec nous. La seconde que nous étions persuadés que le Sacré Collége était trop sage pour songer à une élection surprise ou d'adresse, parce qu'en ce cas-là nous étions obligés de déclarer d'avance qu'il serait à craindre qu'un pape élu de cette manière ne fût pas reconnu par les ministres des Cours et que, pour éviter cet éclat, nous avions cru à propos d'expliquer les intentions de nos maîtres et de répondre de notre côté que nous agirions de bonne foi pour concourir à l'élection d'un pape vertueux, prudent et impartial. Tout cela à été accompagné de la dorure convenable et a produit

plément à l'ouvrage qui a pour titre : Sur la destruction des Jésuites en France. |

248 CLÉMENT XIV son elfet. Pozzobonelli a été un peu embarrassé, il a cependant répondu qu'il était du sentiment des Cours et qu'il ferait ce qu'il pourrait (sans gêner sa liberté) pour amener tout le monde à penser comme elles. Il nous a dit bonnement qu'au reste il ne voulait pas se rendre suspect au Sacré Collége. Cavalchini a parlé à merveille, Lante tout au mieux et Rezzonico fort bien. Nous voilà assurés contre les surprises, et, moyennant cela, presque assurés d'éviter les coups d’éclat et de découvrir le fond de nos intentions. J'ai proposé ce moyen et il a été adopté par les Cardinaux nationaux.

€ [I paraît que l'union n’est pas intime entre les deux espagnols. Solis veut exclure la Cerda de nos conférences particulières. Je ferai de mon mieux pour ajuster tout cela. Vous savez que ça a été ma première occupation en entrant au Con: clave et que le succès de mes soins à fait toute notre force.

«Reste l’allaire délicate de la promesse à exiger, sur laquelle il ne m'est pas possible de changer d'avis. Comme la chose n’est pas instante, Messieurs les Cardinaux espagnols verront par leurs yeux, d’un côté l'impossibilité morale de mettre ce moyen en exécution, de l’autre le risque qu'il nous ferait courir sans aucune utilité et avec un éclat qui ferait l’entretien de l'Europe entière. En tout cas les Cardinaux espagnols seront les maîtres de hasarder ce paquet. Pour moi, je ne m'en chargerai ni directement ni indirectement, il faudrait un volume (en supposant le moyen licite) pour vous expliquer combien il est peu applicable et dangereux ; en une demiheure, je suis sûr que vous seriez du même avis que moi. Vous doutez bien, si je dois rester là, que rien ne serait plus avantageux pour moi que de trouver l'affaire des Jésuites finie par l'élection du Pape, que c'est une épine dangereuse dans mon pied, que je voudrais voir arrachée. Mais réellement (les règles à part) ce moyen est impraticable. »

À travers ce style si peu épiscopal, on voit que le cardinal de Bernis n’ose pas, ainsi qu’il le confesse avec tant d’ingénuité, hasarder le paquet. Sa conscience, pour être tout à fait en

ET LES JÉSUITES. 249 repos dans sa future ambassade de Rome, voudrait que l’élection du Pape fût le dernier coup porté à la Compagnie de Jésus. La question serait tranchée et cette épine ne blesserait plus son pied; mais il faut amener la majorité à ce point, et la majorité reste insensible. Les scrupules de Bernis sur le chapitre de la simonie sont bien exprimés; cependant, comme il doit les faire plier sous ses intérêts, ces scrupules s’évanouiront au moment décisif. Les Cardinaux dévoués à Ia maison de Bourbon et qui se faisaient, par courtisanerie, par frivolité où par ambition, les ennemis de la Compagnie de Jésus, n’étaient pas encore aussi avancés; mais, sous la main de fer qui les étreignait et les poussait à immoler leurs droits, ils sentaient de temps à autre la honte de leur position. [ls pâlissaient de colère, ils s’effrayaient, ils menaçaient d’être équitables enfin, et le 3 mai, Bernis fait part au duc de Choiseul de ce singulier état de choses; il se plaint de l’ostracisme que les exclusives trop nombreuses font peser sur le Conclave.

« La proscription, dit-il dans sa dépêche, a été trop forte : nous exerçons ici un ministère de rigueur qui ne nous sauvera de rien, parce que les sujets sont à peu près également médiocres. On nous reprochera longtemps notre tyrannie, qui n’est adoucie ni par des bienfaits ni par des espérances ; il faudra finir enfin, et l’on s'arrêtera sur un secret partisan des Jésuites, ou sur un homme faible à qui les amis de la Société, dominant dans le Sacré Collége, feront peur. Je crois devoir parler au Roï et à son conseil avec cette vérité; malgré tous nos ménagements et la douceur que nous mettons, nous ne pouvons manquer de devenir odieux en attentant d’une manière trop forte et trop générale à l'indépendance et à la-liberté du Sacré Collége. Nous avons beau lui dire que l'indifférence que les autres Princes marquent pour l’éléction d’un Pape prouve qu'ils ne seraient pas fâchés qu’on fit un mauvais choix pour profiter comme ils font de la brouillerie des cours de la maison de France avec celle de Rome. Cette raison qui est vraie ne fait qu'eflleurer des esprits attachés à l’idée de la

liberté et de la souveraineté. Je sais bien, M. le Duc, que ce n’est pas la France qui est la plus rigoureuse des trois cours, mais il est à craindre que cette rigueur ne jette dans le désespoir au lieu de conduire à la complaisance et à la conciliation ; il est aussi à craindre qu’à force de proscriptions, nous ne perdions les voix qui forment notre exclusive.

« Au Surplus, notre concert avec les Cardinaux espagnols, quoique moins aisé et moins doux qu'avec le cardinal Orsini, est très-établi. Le cardinal de Solis vit en solitaire et ne fait rien que par le secrétaire que la cour d'Espagne lui a donné et par la direction de M. Azpuru. Le cardinal de la Cerda, malgré sa mince figure, plaît par ses formes nobles et surtout par ses présents.

« On va proposer le cardinal Colonna, homme pieux, appliqué, mais trop jeune et trop ouvertement attaché aux Jésuites. Nous le ferons tomber avec tous les ménagements possibles. Spinola, qui a de l'esprit, mais que l'Espagne redoute, sera aussi proposé. Paranciani, de Rossi le seront de même. On fera un eflort pour Chigi et un plus grand pour le cardinal Pozzobonelli, archevêque de Milan et chargé des instructions de la cour de Vienne. Il: ya longtemps que je prie M. d’Aubeterre, el il s’y emploie efficacement, de faire trouver bon à la cour de Vienne que nous nous opposions à l'élection de ce sujet, faible par lui-même , ami secret des Jésuites et qui ne peut convenir aux Couronnes à cause de son attachement à la bulle In cœna Domini qu'il a défendue avec courage malgré les ordres de la cour de Vienne. L'Impératrice est pieuse ; son âme, longtemps dirigée par les Jésuites, à peine à consentir à leur destruction. Îl est délicat d'attaquer à force ouverte un sujet estimé comme Pozzobonelli par ses mœurs et ses vertus ecclésiastiques. »

Tous les Cardinaux auxquels les Princes de la maison de Bourbon laissent donner l’exelusion dans ce Conclave sont, au dire des ambassadeurs et de Bernis, des hommes pieux et pleins de l'esprit sacerdotal. Depuis les cardinaux Chigi, Fan-

ET LES JESUITES. 251 tuzzi, Spinola , de Rossi, jusqu’à Colonna et Pozzobonelli, ce sont de dignes prêtres; mais les uns proclament leur affectueux dévouement à la Compagnie de Jésus, les autres affirment que songer à la détruire, c’est un suicide. On écarte sans pitié ces loyautés qu’on redoute, et les Couronnes ne s’attachent à proposer que des caractères malléables ou des vertus douteuses. La position qu’elles veulent faire à l'Eglise est celle-ci; toujours fléchir ou intrôniser sur le Siége romain un Pape dont la vie ne serait pas pour les monarques un reproche continuel. Les Cardinaux religieux sont exclus comme amis des Jésuites, on cherche à tout prix à éveiller une ambition qui consentira à les sacrifier.

Le 2 mai, d'Aubeterre avait fait un dernier effort, car entre Bernis et lui c’est à qui essaiera de se déshonorer avec le plus d’éclat possible. L’ambassadeur mande donc au Cardinal: « Il “est bien vraisemblable qu'on va commencer à former une attaque. Il serait terrible que, dès le commencement de la bataille, nous fussions abandonnés de nos troupes. Il en est quelques-uns parmi, de la fidélité desquels je fais plus de cas. Je me flatte que ceux-là et les soins de Votre Eminence contiendront les autres. C'est très-bien fait de mettre Pozzobonelli en évidence; c’est toujours former un obstacle de plus. Mais il n’empêchera pas les autres de le proposer et de le porter en avant. Il est trop intéressant pour leurs idées d’en agir ainsi. Quant à la déclaration que nous sortirons de Rome s’il était élu, je penserais bien que ce serait le cas, attendu que je le regarde comme un des sujets les plus dangereux. Mais je ne saurais encore rien dire de positif à cet égard jusqu'à ce que j'en aie raisonné avec M. Azpuru, sans lequel je ne puis rien faire, Je donnerai une réponse positive tout le plus tôt qu’il se pourra, J'ai ouï dire que le cardinal de Solis pensait effectivement que non-seulement il était permis, mais que même il se croyait obligé à exiger une promesse de celui qui serait élu de supprimer les Jésuites; que c'était l’intention de Sa Majesté Catholique et que c’était le seul moyen

de pouvoir s’en assurer. De ce côté-là, vous savez que c’est aussi mon sentiment, mais soumis à la possibilité. Si le cardinal de Solis persiste dans cette opinion et s'obstine à ne pas vouloir aller à aucune élection sans cette condition, il est sûr que la conduite à tenir deviendra fort embarrassante. Quant à moi, je n’ai point d'ordre positif sur cette mesure. Le fond de mes intructions, c'est le concert avec l'Espagne et la destruction des Jésuites, sans me prescrire aucun moyen en particu lier. D'après cette instruction, il est certain que je ne me séparerai point de l'Espagne, et que si M. Azpuru sort de Rome, j'en sortirai dans le même moment. »

Bernis voulait triompher à tout prix. Les deux Cardinaux français se sont opposés, autant que leur faiblesse le leur a permis, à ce pacte que l'honneur avait fait repousser. De guerre lasse, ils l’acceptent enfin. Les Cardinaux de Solis et de La Cerda n'auront plus qu’à chercher au nom de leur maître, Charles III d'Espagne, celui qui osera transiger avec eux. Le 4% mai, ils sont dans les cellules du Vatican; tout aussitôt l'intrigue, qui n’a cessé de rouler sur elle-même, prend une consistance plus déterminée. Le 4, Bernis mande à d’Aubeterre:

« Nous avons coulé à fond l'affaire de la promesse, et nous avons délibéré, 4° que nous croyons la destruction de la Société de Jésus nécessaire ; 2° que nous n'avions aucun ordre particulier sur ce moyen ni Votre Excellence non plus; 5° que nous avions supplié le Roi de ne pas vous en donner, parce que nous ne pourrions les exécuter contre les règles de l'Eglise; 4° que nous ne prétendions gêner le sentiment de personne, encore moins de nos confrères, si respectables à tous égards, et qu'ainsi après avoir pesé les inconvénients de toute espèce que nous avons démontrés, si MM. les Cardinaux espagnols persistaient à employer ce moyen, nous ne nous y opposerions pas, mais que nous y participerions encore moins. »

Le 5 mai, un nouveau billet du Cardinal rend compte à l'ambassadeur de la situation des esprits. « Le Cardinal Cavalchini, obsédé par le Cardinal-vicaire et par des Lanze, a eu la

faiblesse de permettre qu’on proposât les sujets de l’ancien Collége sans alternative avec le nouveau. Nous nous sommes opposés à cette nouveauté, et elle n’a pas réussi en général dans le Sacré Collége. Nous avons exigé l'alternative , et le Cardinal Rezzonico, qui m’a parlé avec la vivacité d’un jeune profès de la Compagnie, s’y est enfin déterminé. De plus nous avons exigé que Cavalchini fût proposé avant Lante, à moins qu'il ne refusât de l'être. Nous sommes convenus d’une réponse générale que j'ai suggérée et qu’on à traduite en espagnol pour éviter de découvrir les sentiments des Cours et nous tenir en mesure. Seulement lorsqu'on proposera les sujets que nous désirons, nous les ferons avertir sous main de n’être pas en peine de la généralité de notre réponse dont voici la substance : Pour ne blesser personne et pour ne pas découvrir sans nécessité les intentions de nos Cours, nous altendrons pour nous expliquer d'avoir reconnu par le scrutin le sentiment du Sacré Collége sur les sujets proposés, avant que de déclarer que nous y joindrons nos voix et nos suffrages. Par à, toutes les questions qu'on nous fera seront inutiles. Nous traiterons tout le monde également. Nos amis ne se refroidiront plus en voyant que nous n’excluons personne, et nous conserverons toules nos armes pour le moment où l’on pourrait nous forcer la main. Je vous avoue que voilà le point le plus délicat de notre conduite assez heureusement sauvé. Une partie de nos amis sont déjà très-contents de cette réponse. Au reste il faut une patience d'ange aujourd’hui pour résister à la longueur de nos comités où il faut répéter cent fois pour se faire entendre. Jamais Conclave n’a été plus que celui-ci dans là position où il doit être; car si le Saint-Esprit ne s'en mêle pas, où que nos adversaires ne se lassent pas, je ne vois que la fin du monde qui puisse le terminer. »

Ces spirituelles impiétés que Voltaire aurait contresignées avec plaisir et qui partaient d’un Conclave où les amis du cardinal de Bernis s’efforçaient d'établir ce que l'abbé Gioberti nomme un pontificat moderne et civil, ces spirituelles impiétés,

tombées dela plume d’un Cardinal jettent un jour nouveau sur les préliminaires de l’élection de Ganganelli. Suivons done le cardinal de Bernis dans cette même lettre. Il continue en ces termes:

« Jusqu'ici les projets de nos adversaires ne sont pas bien combinés. Ils ne laissent pas de faire beaucoup de peur à nos camarades au premier moment. Je n’en puis plus de lassitude aujourd'hui. Je vous remercie de l’anecdote d'Alexandre Alhani et du mot sur le ministre de Portugal. Toute ma vie, je serai votre serviteur respectueux et fidèle. Au reste la droite raison étant votre seule théologie, vous devez persister dans votre sentiment. Heureusement pour vous vos idées sont d’accord avec votre état. Les règles sur la simonie sont pourtant fort sages par les abus énormes qui résulteraient de leur infraction. »

C'était, on le voit, un homme bien tolérant que cet adversaire politique de la Compagnie de Jésus, si tolérant que sa doctrine de laisser-aller va toucher aux dernières limites de l'absurde en matière de foi. Le lendemain 6 mai, Bernis écrit encore :

« Je suis averti que le parti de Pozzobonelli grossit. Il faut se décider sur cela. Nous ne pouvons sans un ordre exprès lui donner l'exclusion. Ce qui le sert, c’est qu’on voit bien que nous n’en voulons pas. Au surplus vous voyez que nous lui faisons faire tant que nous pouvons les fonctions d’un ministre de la cour de Vienne concerté avec les trois Couronnes. Il est de maxime de ne pas choisir un Pape ministre , et nous ne manquerons pas d’en faire ressouvenir. » |

D'’Aubeterre et Azpuru avaient besoin d’intimider le Sacré Collége; ils feignent de vouloir décidément se retirer de Rome, si le Conclave n’obtempère pas à leurs ordres. D’Aubeterre pousse Bernis à agir dans son système de terreur, et le 7 mai il lui répond : « Que Votre Eminence parle haut. La plus sûre façon, pour qu'il n'y ait pas de schisme, est d’en parler souvent et avec assurance. Qu'elle se mette en colère, s’il est nécessaire. Il faut les épouvanter. » | |

Cette contrainte morale, surgissant à chaque mot de la

ET LES JÉSUITES. 255 volumineuse correspondance qui est sous nos yeux, ne laisse plus aucune incertitude à l’histoire. Jusqu’alors on avait douté ; maintenant les faits sont irrécusables. Les ministres de France, d’Espagne et de Naples conspirèrent contre la liberté de l'Eglise. Par des moyens que la Religion réprouvera toujours autant que l'honnêteté, ils ont tâché d’égarer le Conclave et de le rendre injuste, afin de pouvoir faire amnistier l’iniquité de leurs cours. Dans les pays catholiques, on a jugé et proscrit ainsi les Jésuites ; on espère que le Saint-Siége, gagné d'avance ou intimidé, ne pourra pas reluser sa sanction à l’œuvre des Bourbons.

Les jours se passaient en stériles efforts ou en intrigues qui n’aboutissaient point toutes à la porte du Conclave. Les ambassadeurs s’agitaient au dehors ; l'empereur Joseph IT et Léopold de Toscane, son frère, prenaient au dedans une déplorable revanche. On les avait vus braver et humilier, plutôt par leur attitude que par leur langage, ces électeurs de l'Eglise, qui résislèrent si souvent aux vœux et aux empiétements des monarques germaniques. Le Conclave éprouvait le besoin de mettre fin à ces agitations se produisant à Rome sous mille aspects divers. Le marquis d’Aubeterre demandait à haute voix un Pape qui ne fût que le docile instrument de la Philosophie ; on parlait dans la ville de ses arrogances concertées avec Joseph 1 et Choiseul , arrogances qui allaient jusqu’à l’intimidation et à la vénalité. Bernis avait épuisé toutes les ressources de sa politique de bons mots et de vaniteuses séductions; il n’obtenait aucun résultat. On avait décimé le Sacré Collége par de continuelles exclusions ; mais quand les deux Cardinaux espagnols, qui semblaient retarder leur arrivée à Rome, pour trouver le Conclave fatigué, se présentèrent enfin , les choses changèrent subitement de face. Il ne resta plus à Bernis que les apparences du pouvoir. Solis l'effaça par l'élasticité de sa conscience et par son audace dans les moyens à mettre en jeu.

Le cardinal de Solis, archevêque de Séville, était le confident de Charles LIL et du comte d’Aranda. Ami des lésuites jusqu’au

moment où le roi d'Espagne leur fut hostile, on l'avait vu écrire, le 19 juin 1759, à Clément XIII pour le supplier de soutenir l'innocence de la Compagnie dans la tourmente (4). Puis, renonçant à la fermeté sacerdotale pour s’improviser le courtisan d’une haine dont personne n'avait le secret, Solis abandonna ses anciens protecteurs. Il se fit l’organe de son maître contre eux. Ce prince de l'Eglise n’était pas homme à s’enivrer comme Bernis de flatteries étudiées. Sa taciturnité espagnole, sa raideur empesée, que M. d’Ossun, ambassadeur de Louis XV à Madrid, compare à la fraise de Catherine de Médicis, ne lui permettait pas de consacrer son temps à des correspondances aussi futiles alors qu’instructives pour nous. 1 avait mission de faire nommer un Pape s’engageant d'avance et par écrit à la destruction des Jésuites. Cette mission, il était dans son caractère de la remplir sans égards et sans pitié. Mais il arrivait à Rome sous le poids de ses actes passés, et, le 8 avril, d'Aubeterre prévenait Bernis contre lui, en l’accusant de Jésuitisme, imputation qui alors tuait un homme philosophiquement et diplomatiquement. « Je n’ai jamais connu le cardinal de Solis, mandait l'ambassadeur ; j'ai oui dire que lui et son confrère étaient très-peu de chose, il passe pour être attaché aux Jésuites, et son confrère pour leur être contraire. J'ignore entièrement quels sont ceux qui ont sa confiance ni qui entre avec lui. »

Le plénipotentiaire français ne connaît pas Solis; le ministre espagnol va en quelques mots insultants tracer son portrait à Nicolas d’Azara : « Je me réjouis, lui écrit-il d’Aranjuez, le 16 mai, de savoir que nos deux Cardinaux sont enfin arrivés. J'espère qu'à part leur figure, ils ne seront pas des plus imbéciles. Gar, eu égard aux hommes qui composent le Sacré Collége, ils peuvent se distinguer parmi plusieurs de leurs confrères. » ;

Bernis passait en Espagne pour un affilié des Jésuites,

(4) Dizionario di erudizione, del cavaliere Morodi, t, xxx, p. 145.

ET LES JÉSUITES. 251 Solis était inculpé en France d’être leur ami. Ce dernier prouvera bientôt à d’Aubeterre qu’il est digne de s’associer à ses projets.

On remarquait au sein du Sacré-Collége un homme qui se tenait à l'écart des intrigues et qui, placé entre les Zelanti et le paru des Couronnes, comme dans un juste milieu pacificateur, ne laissait rien transpirer de ses pensées ou de ses espérances. C'était le cardinal Ganganelli.

Quelques années avant la mort de Clément XIIL, le Gouvernement français demanda à ses agents diplomatiques à Rome une Notice sur les cardinaux composant le Sacré Collége. Cette Biographie manuscrite, qui se trouve aux archives de France, est comme toutes ces sortes d'ouvrages une œuvre de mauvaise foi et de passion. Les Cardinaux y sont jugés par des bruits de ville ou de salon. Une anecdote plus ou moins apocryphe fait passer à pieds joints sur des vertus que les annotateurs ne prennent même pas la peine d'apprécier ou de consigner. La plupart de ces princes de l'Eglise sont accusés d’ignorance ou de despotisme, d’hypocrisie, ou d’avidité, parce qu’ils ne veulent pas exaucer les menaçantes prières que font entendre les ministres et les ambassadeurs des Cours de la maison de Bourbon. Ganganelli, dont les opinions étaient encore incertaines, ne sera pas mieux traité que les autres, et il est curieux de voir avec quel sans façon l'ambassade française à Rome, devenue biographe cardinalice, peint le Pontife à qui elle remettra le soin des vengeances posthumes de la marquise de Pompadour.

Voici le portrait du futur Clément XIV. (Page 22 du manuscrit. ) |

« On dirait que ce moine Franciscain qui est parvenu au cardinalat par son adresse, marche sur les traces de Sixte V. On ne connaît pas son penchant ni pour la France ni pour les autres nations. Il se trouve toujours du côté le plus utile à ses vues, tantôt Zelante et tantôt anti-Zelante, selon le vent le plus

favorable. Il ne dit jamais ce qu’il pense. Sa grande étude est

de plaire à tout le monde et de faire voir qu'il est du parti de celui qui lui parle. Il n’ose pas s'opposer aux désirs des souverains; il craint les Cours et les ménage. Le Pape a pour lui beaucoup d'estime, et il obtient ce qu'il veut par mille manœuvres secrètes. Mais comme il s’est mêlé de trop d’affaires, ses intrigues ont diminué son crédit dans le Sacré Collége, qui, au premier Conclave, barrera vraisemblablement son ambition quelque masquée qu’elle soit sous le froc. Il est nécessaire de gagner ce Cardinal pour tous les objets qui ont rapport au Saint-Ofice, parce que son vœu attire la plupart des autres. Quant aux affaires ecclésiastiques qui concernent la France, on ne peut pas se fier entièrement à lui; mais la crainte du mécontentement du Roi peut seule déterminer à seconder les vues toujours justes et pacifiques de Sa Majesté pour le maintien de la Religion. »

À peine entré au Conclave, le cardinal de Bernis reprend en sous-œuvre le travail de ses complices, et à son tour il adresse au Gouvernement français une Notice sur tous les Cardinaux. Bernis parle ainsi de Ganganelli : « 1l affecte beaucoup d’égards pour les Français, et paraît être fort bien à la cour d'Espagne. Il a succédé au célèbre Passionei dans l'office de rapporteur du procès de canonisation du vénérable Palafox. Tout le monde a admiré son courage d'accepter cette commission dans les temps présents. Îl ne paraît point ami de la Société de Jésus. En général on le croit capable des démarches les plus hardies pour parvenir à ses fins. » |

Renchérissant sur les imputations de ses maîtres à l'égard du cardinal Ganganelli, Dufour, qui dans chacune deses léttres mendie d’une main pour diffamer de l’autre, ne s'arrête pas en aussi béau chemin. « Ganganelli, dit-il dans sa correspondunce secrète, est un véritable intrigant; mais il est connu pour tel, et dès lors on en fait le cas ordinaire que méritent ceux qui font un pareil métier. C’est encore un grand parleur, un très-mauvais théologien, un homme avare, ambitieux, vain et présomptueux. Si son vote, au reste, vous était nécessaire ,

ET LES JÉSUITES. 259 il y aurait moyen de lavoir ; mais il serait nécessaire de lui ôter auparavant la folie d’être Pape, et il serait facile de le guérir de cette maladie en lui parlant sincèrement. On doit toutefois se méfier sans cesse de sa duplicité, car il se livrera certainement au plus offrant et dernier enchérisseur. »

Ganganelli n’était pas sorti de sa dignité sacerdotale, il n’avait pas encore donné aux ennemis de l’Eglise le droit de le flétrir par leurs louanges; et c’est en ces termes que parlent de lui les hommes qui vont l’élever à la Papauté. Le P. Jules de Cordara, l’un des Jésuites qui travaillèrent toute leur vie aux Annales de la Compagnie, et dont le talent, comme historien, est apprécié des savants, a tracé, dans ses Commentaires inédits sur la suppression de la Société de Jésus, un portrait de ce même Ganganelli. Le rapprochement sera aussi curieux qu'instructif, Nous avons publié ce que pensaient le cardinal de Bernis, Dufour et le marquis d’Aubeterre du Pape futur qui détruira l'institut; voyons maintenant ce qu’en dit dans le silence de l'étude et de la réflexion un des Jésuites que Clément XIV proscrivit (1) :

« Ganganelli mena dans son intérieur une vie telle qu'il fut toujours regardé comme un bon religieux et un homme rempli de la crainte du Seigneur. Il était naturellement jovial, ne se refusant pas à quelques jeux de mots dans le cours de la conversation; mais ses mœurs étaient pures, C’est le témoignage unanime que rendent de lui ses amis et ses confrères les Franciscains. Non-seulement sa vie fut sans tache, mais son application aux études sérieuses avait été telle qu’il se distingua entre tous par l'éminence de son savoir. ajoute qu'il aima toujours beaucoup la Compagnie. C’est ce qu'avouaient naguère les Jésuites de Milan, de Bologne et de Rome, villes où

(4) Julii Cordaræ de suppressioné Societatis Jest FonAen tan ad Franciscum fratrem comitem Calamandranæ.

Le manuscrit lalin de cet ouvrage a été trouvé dans la bibliothèque du savant abbé Cancellieri,

Ganganelli enseigna la théologie aux siens et où il s'était fait connaitre aux Pères de la Compagnie. C’est un fait constant que partout où Ganganelli rencontra des Jésuites, il se lia avec eux et tint à être regardé comme leur ami.

« Lorsque le Pape Rezzonico l’appela aux honneurs de la pourpre, il déclara qu'il faisait cardinal un Jésuite revêtu de l’habit des Franciscains, et les Jésuites eux-mêmes en furent convaincus. Je ne nie pas qu’alors Ganganelli apparut contraire aux nôtres, et que la plupart l’acceptèrent comme mal disposé envers la Compagnie; car, dès ce jour, il rompit tout rapport avec nos Pères et prit à cœur le patronage de la cause de Palafox, et s’unit d’une étroite amitié avec Roda, ambassadeur du roi d'Espagne. Sous la pourpre, il commença à porter ses regards vers le suprême Pontificat. En homme perspicace, il comprit que celui qui se déclarerait publiquement favorable aux Jésuites serait difficilement choisi pour chef de l'Eglise. Aussi suivit-il une ligne de conduite diamétralement opposée. Toutefois ce changement ne fut qu’extérieur. Son cœur, sa volonté demeuraient inébranlables, et c’est avec raison que le cardinal Orsini ne cessait de l’appeler un Jésuite déguisé. »

Ganganelli, si diversement apprécié, était, jusqu’à l'heure décisive, resté dans ce caractère. Chaque fraction du Conclave l'avait entendu jeter quelques-uns de ces mots significatifs qui prétent beaucoup à l'interprétation. « Leurs bras sont bien longs, disait-il en parlant des princes de la maison de Bourbon, ils passent par-dessus les Alpes et les Pyrénées. » Aux cardinaux qui n ‘immolaient pas les Jésuites sous de chimériques accusations, il répétait avec un accent plein de sincérité : « IL ne faut pas plus songer à tuer la Compagnie de Jésus qu’à renverser le dème de Saint-Pierre. » |

Ces paroles, cette attitude, dont l’art n "échappait point à la sagacité romaine, et qu'Azpuru comme d’Aubeterre avaient signalées depuis longtemps, firent comprendre aux Cardinaux espagnols que Ganganelli ambitionnait la tiare. C'était le seul moine dans le Conclave; ils crurent que des rivalités d’Ins-

titut pourraient être un nouvel élément de succès. Le caractère de Bernis, tout exubérant de présomption, n’avait rien de sympathique avec celui de Ganganelli. Bernis sonda le Cordelier ; il le trouva calme et froid, ne promettant rien, ne s’engageant jamais ; néanmoins dans les finesses si déliées de la langue italienne, cherchant à ne rien refuser. Ganganelli lui parut peu sûr , et l’archevêque d’Alby se mit en quête d’un autre candidat.

Ce candidat était introuvable. Les uns voulaient un honnête homme pour Pape, les autres, en plus petit nombre, cherchaient à introniser sur la Chaire de Pierre la faiblesse ou la vénalité. Le 8 mai après midi, Bernis rend compte à d’Aubeterre de ses tentatives.

« L’intriguë d'hier au soir, Monsieur l’ambassadeur, paraît avoir été le dernier effort de la faction contraire, qui a voulu nous arracher une exclusion, en ébranlant une partie de nos Napolitains (gens très-suspects), et nous faire craindre une inclusive forcée. Je pris le parti de parler si fort hier au soir de la sortie des ministres de Rome et du renouvellement de la déclaration déjà faite, il y a huit jours, dont on prétendait cause d’ignorance, parce que Cavalchini ni Lante n’en avaient point ou peu parlé, que la peur a pris à nos adversaires. Fantuzzi n’a eu que peu de voix au scrutin. Nous avons renouvelé la déclaration tous ensemble à Jean-François Albani, qui fait l'office de sousdoyen, et qui nous a répondu comme un ange, et en même temps très-positivement. Fantuzzi est tombé, je crois, pour la dernière fois, et l’on travaille sérieusement pour Pozzobonelli, qui me fait actuellement quatre fois par jour de fausses confidences. Colonna, Paracciani , Spinola, de Rossi peut-être vont être mis sur les rangs. Il est certain que Fantuzzi réunissait tout le monde. Il à renoncé en homme sage; et cette renonciation à augmenté son mérite aux yeux de ses partisans. Peut-être, et je vous prie de vous en souvenir, que nous aurons à nous repentir de l’avoir détrôné, comme il est arrivé à l’occasion de Cavalchini, Tout ce que je puis vous dire, c’est que dans la

liste de ceux qu’on peut choisir, il y a des Jésuites aussi Jésuites que j'en connaisse; et que, pour trouver ici de vrais ennemis de cette Société, il faudrait être Dieu et lire dans les cœurs. Nous allons rentrer dans le silence, cultiver nos créatures, en augmenter s’il se peut le nombre. Elles sont toutes prévenues, avant d'engager leurs voix, de nous demander s’il n’y à point de difficultés sur les sujets proposés. Par où cela finira-t-il ? Je n'en sais rien : Car il n’y a de vrai homme d'esprit ici qui entende et qui saisisse que Jean-François Albani, et il est contre nous. » . |

Quatre ministres des Cours pesaient donc sur le Conclave de tout le poids de leurs menées. Les Cardinaux portaient leurs suffrages sur Fantuzzi, qui, selon Bernis, réunissait tout le monde; Fantuzzi succombe parce que sa probité était incontestable. Les autres échouent comme lui, mais, dans les conditions données, il devenait impossible aux Couronnes d’en évoquer un qui fût papable. Bernis s’irrite des obstacles, et il en arrive à déclarer que si satisfaction n’est pas accordée aux Rois de France, d’Espagne et de Naples, un schisme éclatera en Europe. À ce mot d’Aubeterre, dont Azpuru guide la main, saisit sa plume, et, le 10 mai, il répond à Bernis sous le n° 44 de leur correspondance :

« Je n’ai point eu hier de billet de Votre Eminence : ce qui annonce le calme pendant lequel va se former un nouvel orage, car je n’imagine pas que nous soyons dans le port. Il faut se préparer à d’autres bourrasques et à les soutenir aussi bien que.la dernière qui nous fait honneur dans le publie. 11 paraît qu’on est persuadé de notre bonne foi, et que si les autres voulaient aller du même pied, on ne tarderait pas à arranger une élection agréable à tous. Il me semble que Stoppani va acquérant quelques voix dans les scrutins. Colonna lui est pourtant encore supérieur, Nous ne tarderons pas à voir quelqu'un sur la scène. Votre Eminence a posé deux points fondamentaux dont il ne faut plus sortir, savoir : de ne parler que quand nous le jugerons à propos et que toute élection faite sans le concert

ET LES JÉSUITES. 263 des Cours ne sera pas reconnue. F'ai envoyé à Frascati pour préparer ma maison et la tenir prête au besoin, J’assure Votre Eminence de mon attachement et de mon respect. J'ai reçu le billet.de Votre Eminence n° 46. La déclaration de la non-reconnaissance est le plus grand moyen en notre faveur. C’est le seul qui forcera les autres à se concerter, C’est toujours trèsbien fait de se tenir en mesure avec Jean Francesco Albani, mais soyez bien sur vos gardes sur ce qu'il dira. Il ment beaucoup, et il est dangereux aussi qu’il ne nous fasse dire ce que vous n'aurez pas dit, J’ai reçu réponse de M. de Vosemberg. Il me marque qu'il a fait voir mes lettres à l'Empereur, lequel, en conséquence, lui ordonne d’en écrire une de réprimande à Pozzobonelli, qu’il eût à changer de conduite et à en adopter une conforme à ses intentions et aux nôtres. Je vais agir près de lui pour qu’il tâche de le détourner de penser à la papauté. J’en parlerai encore à M. de Kaunitz. Fantuzzi a fait de nécessité vertu. Ne soyez pas la dupe de sa prétendue modération. Caraccialo n’est point Jésuite. C’est un digne et parfaitement honnête homme, mais je craindrais les scrupules. »

Toute. élection faite sans le concert des puissances devait n'être pas reconnue. Là tendaient les vœux secrets des Sophistes ; mais-quoique leurs œuvres immorales ou littéraires eussent gangrené une partie de la noblesse de France et d'Allemagne, tout porte à croire qu’une séparation avec l’Eglise catholique, apostolique romaine n’eût pas été acceptée par les peuples, La menace fut faite cependant : elle resta inutile. Alors le Cardinal français change de batterie ;'et c’est encore un outrage qu’il adresse à la Cour de Rome sous le pli diplomatique. Bernis parle à d’Aubeterre des Cardinaux espagnols; puis il ajoute, le 41 mai: « Comme ils ne font que d'arriver, ils ne sont pas pressés d’en finir. D'ailleurs la patience est la grande vertu de leur nation. Solis me fait toujours dire qu’il a toute confiance en moi. Les Albani cultivent beaucoup les Espagnols. Leurs présents réussissent très-bien. Il est certain que nous ne sommes pas magnifiques, et il faudrait au moins

264 CLÉMENT XIV donner de temps en temps des dragées à ceux à qui on donne si souvent le fouet : mais ce n’est pas la manière de la France. » Le 13 mai, on flottait encore dans l'incertitude. A ce moment même Bernis annonçait à d’Aubeterre : « J'ai reçu le billet de Votre Excellence n° 46. Le cardinal Rezzonico vint chez le cardinal de La Cerda et chez moi me demander notre sentiment sur le cardinal Colonna comme à ses concréatures. Notre réponse fut générale ; mais nous lui en avons fait une plus positive, après nous être consultés, qui consiste à dire qu’en rendant à la naissance et à la piété l'hommage qui leur est dû, nous croyons le Cardinal-Vicaire trop jeune et trop peu expérimenté, surtout dans la manière de traiter avec les Cours, et que nos intentions sur ce point s’accordaient avec nos sentiments particuliers. Le cardinal Rezzonico nous a déclaré que notre façon de penser ne l'empêcherait pas de proposer le cardinal Colonna s’il trouvait des voix suffisantes et qu'il n’aurait aucun égard aux sentiments des Cours, mais bien aux sentiments du Sacré Collége et à sa conscience. J’ai eu beau le remettre sur la voie, rien n’a pu le redresser. Je l'ai prié de faire part à ses créatures de notre réponse, il l'a refusé. Nous lui avons dit qu’il nous forcerait de la communiquer au doyen et au sous-doyen, à quoi il a répondu que c’était à nous à faire ce que nous voudrions et à lui ce que sa conscience lui : dicte. Pour mettre-dans notre conduite toute la modération possible, nous avons informé le cardinal Cavalchini et le cardinal Jean-François de cette belle conversation. Ils ont haussé les épaules et nous ont priés, le cardinal de La Cerda et moi, d'oublier cette bêtise. J'ai répondu à Jean-François que je l’oublierais par le peu d'esprit du sujet ; que si c'était un autre nous demanderions au nouveau Pape satisfaction du peu de respect et d’égards que Rezzonico a marqués pour les Couronnes. Le pauvre Caracciolo a eu une scène de fanatique au sujet de Colonna avec le cardinal d'York. Il avait déclaré auparavant au cardinal de Solis qu’en conscience 1l croyait devoir donner sa voix à Colonna, à moins que les Couronnes ne

fussent contraires. Le cardinal Torregiani et le vieux Perelli l’échauffent. Je sais de plus qu’il est lié avec les Jésuites. Ce serait un bien mauvais Pape, quoique ce soit un bon et honnête garçon quand il n’a pas la tête chaude... Le système des Jésuites est de nous rendre odieux à force de faire rejeter des sujets. »

Pour arriver à rendre odieux à l'Eglise et aux honnêtes gens des Cardinaux et des Ambassadeurs agissant et parlant avec ce ton dégagé de tout scrupule et de tout respect pour soi-même, les Jésuites avaient fort peu à faire. Le cardinal Rezzonico vient de déclarer aux Cardinaux de France et d’'Espagne qu’il suivra l'inspiration de sa conscience, au risque de déplaire aux Cours. Bernis traite de bétise cette noble conduite, et le lendemain 44 mai, d'Aubeterre lui répond dans cet inqualifiable langage : « Je vous avoue que le propos qu'a tenu Rezzonico à Votre Eminence et au cardinal de La Cerda est bien extraordinaire; quel qu’imbécile qu'il-soit, je ne l’aupas cru aussi insolent. Il faut qu’il ait été tancé ces jours-ci par le Général des Jésuites. J'admire la modération de Votre Eminence ; pour moi, je conviens que je n’en aurais pas eu autant, et je l’aurais traité comme un polisson qu'il est. Au surplus, je suis bien persuadé ainsi que Votre Eminence qu'il ne tardera pas à choir entièrement en pauvreté. Je ne suis pas même éloigné de croire que les Albani l’y conduiront insensiblement dans la vue de s’approprier une partie de ses créatures et de jouer un plus grand rôle. Dès que Votre Eminence jugeait à propos de manifester ses sentiments sur Colonna, elle l’a fait de la façon la plus digne et la plus honnête. Je suis bien persuadé, par exemple, que Jean-Francesco ne lui a pas déguisé sa façon de penser sur celui-là. En outre du caractère qui.n’est pas fait pour lui, il a des raisons d'intérêt d’écarter lui et son frère du Pontificat à cause du procès du Connétable avec don Paul Borghèse. {l faut que Rezzonico soit bien mal conseillé de s’opiniâtrer à mettre ainsi en avant ses créatures pour les faire tomber les unes après les autres. Pour moi je

suis persuadé qu’on le trahit. Quoi qu’il en soit, tant mieux pour nous, Plus il fera de sottises et plus il en résultera de considération pour nous. Si c’est là le système des Jésuites, ce que je croirais assez, leur ayant toujours vu prendre les partis de violence, il est bien maladroit. Ricci entend mieux les intrigues du Palais que celles du Conclave. Je savais bien que la tête de Caracciolo était sujette à s’échauffer , mais je ne croyais pas que ce fût au point où il est arrivé. Cependant je le crois trop homme d'honneur pour manquer jamais à son souverain ni à sa parole. Il est bien essentiel de faire tout connaitre aux Cardinaux espagnols, afin que de leur côté ils instruisent M. Azpuru qui n’a de foi qu'en eux, et qu'il est essentiel d'éclairer, »

Bernis ne partage pas les intempérances que son besoin d’être toujours en scène souffle aux autres. Dans ce Conclave, les douze ou quinze Prêtres et Evêques, princes de l'Eglise attachés à la glèbe des Ambassades, ne sont occupés que d'une chose. Ils veulent plaire avant tout aux souverains et à leurs ministres; Dieu s'arrangera comme il pourra. D’Aubeterre adressait le 44 mai au Cardinal la lettre que nous venons de citer; quelques heures après, le 14, Bernis lui répond en se berçant d'espoir : « Malgré cela, nous acquérons des forces, et je crois que nous sortirons du Conclave sans avoir déchargé nos armes. Le grand point est de ne pas tomber malade; j'ai des chiffonnages ; je ne dors pas bien, mais j’espèrem'en tirer. »

Vingt-quatre heures s’écoulent encore dans de pareïls conflits, et le 15 mai, les Cardinaux italiens de la faction des Couronnes seretournent brusquement du côté de Pozzohonelli, cardinal autrichien dont jusqu'alors ils ont empêché l'élection par tous les moyens possibles. Il avait la confiance de l’Impératrice Marie-Thérèse, et, sans être dévoué aux Jésuites, il ne les aurait peut-être pas sacrifiés. Le 16 mai au matin, d’Aubeterre, prévenu de ce revirement inexplicable, fait part à Bernis de son étonnement : « Je parlerai encore à M. de Kaunitz et lui ferai parler par M. Azpuru. Je ne manquerai pas aussi d’é-

ET LES JÉSUITES. 267 crire à M. de Durfort. Quel charme a donc Pozzobonelli pour nous enlever toutes nos voix? Les deux Corsini, Malvezzi, York, Conti et plusieurs autres nous quittent-ils donc pour aller à lui? Ma ressource est que je ne crois pas que Rezzonico le porte de bonne foi; je ne saurais le croire entièrement détaché de faire une de ses créatures. Je compte aussi sur notre déclaration et qu’il y aura assez de gens sages dans le Sacré Collége pour ne pas vouloir qu'on s'expose à un schisme. Pour moi, je regarde tout ce qui va se faire comme de pures grimaces, et comme une suite du génie italien qui ne saurait arriver à un but qu'après avoir fait tous les détours possibles. »

On touche enfin au dénouement de ce drame d’où la Religion et la probité sortent aussi blessées l’une que l’autre. Bernis avait renoncé à s'entendre avec Ganganelli; Solis eroit avoir sur les principes du Cordelier des notions plus exactes. De concert avec le cardinal Malvezzi dans le Conclave et les Ambassadeurs de France et d'Espagne au dehors, l'Archevêque de Séville veut qu’on exige du candidat des Couronnes une promesse écrite de supprimer l'Ordre de Jésus. Cette promesse est la condition irrévocable des Puissances : Solis négocie mystérieusement avec Ganganelli : il en obtient un billet adressé au Roi d’Espagne. Dans ce billet, Ganganelli déclare « qu’il reconnaît au Souverain Pontile le droit de pouvoir éteindre en conscience la Compagnie de Jésus, en observan£ les règles canoniques, et qu'il est à soubaiter que le futur Pape fasse tous ses efforts pour accomplir le vœu des Couronnes, »

Cet engagement n'est pas très-explicite. Le droit invoqué n’a jamais été contesté, et, dans d’autres circonstances, Solis se serait bien gardé de l’accepter comme obligatoire, Mais il savait que le caractère de Ganganelli ne tiendrait pas à la lutte, et qu'une fois pris entre le double écueil de son honneur et de son repos, il n'hésiterait pas à seconder la violence des désirs de Charles IIL. En le menaçant de publier cet acte, on devait faire du Pape futur tout ce que l’on voudrait ; cette oppression

morale restait pour les trois puissances une garantie dont le texte même du billet n’était que l’occasion. D'ailleurs l'Italien, qui refusait d'aller au delà par écrit, ne cachait pas à l’Espagnol ses plans ultérieurs. Il ouvrait son âme à l'espoir de réconcilier le Sacerdoce et l'Empire; il aspirait à les réunir dans la paix sur le cadavre de l'Ordre de Jésus, et à recouvrer ainsi les villes d'Avignon et de Bénévent. |

Une fois l'écrit secrètement signé, Solis communique le mot d'ordre aux Cardinaux du parti des Couronnes, et le 16, au matin, Bernis, qui ignore le traité, fait part de ses appréhensions à d'Aubeterre. « On va proposer Ganganelli, lui mandet-il. Je ne serais pas étonné que les Albani fussent pour lui. Il n’est pas aisé de déchiffrer ses véritables sentiments. Je sais que M. Azpuru et vous, M. l'Ambassadeur, en avez bonne opinion. Il ne s’est pas soucié de me donner la même idée, et c’est de tous les sujets papables celui dont je me hasarderais le moins à faire l'horoscope, s'il est élu. »

Les Albani, les premiers protecteurs de la jeunesse de Ganganelli, se croyaient sûrs de lui. Avec eux, il s'était montré à cœur ouvert autant qu'un pareil caractère pouvait le faire. Il leur avait parlé de ses vieilles relations avec la Compagnie, du besoin qu'avait l'Eglise de cette milice toujours prête à com battre et à mourir. Les Albani, entraînés par leurs convictions, votaient pour lui. Le cardinal Castelli, l’un des hommes les plus vénérés du Sacré Collége, et qui avait toujours été opposé à Ganganelli, entend ce dernier dire à haute voix : « Je ne donnerai jamais mon suffrage à Stoppani, car, s’il était Pape, je suis certain qu’il opprimerait les Jésuites. » Ce mot, prononcéen face du scrutin où deux suffrages, isolés et inconnus, s’obstinaient, depuis l'ouverture du Conclave, à proclamer le nom de Ganganelli, est une révélation pour les Cardinaux de bonne foi. La faction de Rezzonico, neveu du Pape défunt , se range à l'avis de Castelli (1). Ce brusque changement de

(4) Dans la minute d’une lettre du cardinal de Bernis au duc de Choi-

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ET LES JÉSUITES. 269 front inquiète Bernis, et dans l’après-midi du 46 mai, il écrit à d’Aubeterre : « Il est évident que Ganganelli est Jésuite et qu'il a transigé avec eux, et alors les Cours seront la dupe de ce religieux. Je sais que nous avons nos ordres et que nous serons disculpés de l'événement ; mais au moins faut-il prendre des précautions pour que Ganganelli nous ait obligation de sa papauté. »

Quelques heures après, Bernis était mis au courant de la négociation suivie entre le Cordelier italien et l’Archevêque de Séville. Dans un post-scriptum ajouté à cette lettre, il mandait : « Messieurs les Espagnols ne nous disent pas tout. S’ils avaient parlé, nous n’aurions fait aucune réflexion sur Ganganelli. Nous l'avons vu porté par les Albani, cela nous a paru suspect. Il paraît qu'on s’est arrangé avec lui, tout est dit. »

Le soir de ce même jour, Bernis ne laisse plus aucune incertitude à l'ambassadeur de France. Il lui raconte de quelle manière il a été joué.

« J'étais si pressé lorsque j’eus l'honneur d'écrire à Votre Excellence, avant et après diner dans le même billet, que je crains de m'être mal expliqué et que vous n'ayez cru que je me plaignais de votre réserve, tandis que je n’avais à me plaindre que de celle des Espagnols. Ils ont négocié avec Ganganelli : il

seul, à la date du 47 mai 1767, nous lisons : « Comme aussi nous devons la vérité au Roï, nous ne pouvons lui cacher que ce cardinal (Ganganelli), par sa vie mystérieuse, nous à donné des soupçons, et qu’il est impossible non-seulement de répondre affirmativement de ses principes, mais même de deviner quel serait le système de son gouvernement, tant sa marche est obscure. Sa liaison avec Jean-François. Albani est certaine. »

Les phrases qui suivent ont été effacées sur l'original par Bernis. Nous les rétablissons parce qu’elles indiquent la nouvelle position du Conclave. Bernis ajoute donc en parlant de Ganganelli : « Le cardinal Castelli, chef des fanatiques, ne lui est pas opposé non plus. Il est aisé de conclure qu’il y aurait plus à craindre qu’à espérer de son pontificat. Un moine qui est parti de si loin, qui a abandonné ses protecteurs toutes les fois que cela lui a paru utile à ses intérêts, est au moins bien suspect, s’il n’est pas dangereux. »

n’était pas nécessaire qu’ils nous disent le fond de cette négociation, mais ils auraient dû nous dire seulement qu'ils étaient sûrs des sentiments de ce Cardinal. Ce mystère nous à mis dans le cas de soupçonner Ganganelli, nous avons remarqué des pourparlers de ce Cardinal avec Castelli : tout cela formait la preuve la plus complète du Jésuitisme de Ganganelli ; nos amis et surtout les Corsini en étaient effrayés, et je vous avoue que je croyais trahir le Roi en secondant son élection; d’autant plus que dans la liste des bons, il n’était que le sixième; voyez quel danger ce mystère faisait courir à la négociation des Espagnols. Il faut qu’ils se soient assurés des Albani, que je voyais depuis longtemps liés avec eux par le moyen du conclaviste de Solis, Ignace d’Aguirra : le cardinal Orsini et moi avions fréquemment averti Solis de la correspondance de cet homme avec les Albani. Nous craignions qu’il ne le trahit; et nous étions de bonnes dupes. Ce matin le cardinal de Solis, à qui j'ai montré mon étonnement sur la liaison des Albani avec Ganganelli, m'a dit qu’il fallait dès le premier scrutin aller pour lui. Je lui ai fait sentir que ce sujet me paraissait suspect par ses liaisons, et que je croyais qu’il fallait le voir venir et nous assurer de lui, en ne lui donnant nos voix qu’à propos. Il a pris ces réflexions pour un refus. Alors le bandeau fut levé, et j'ai rapproché les allées nocturnes de son secrétaire chez Ganganelli, Les pistoles d'Espagne m'ont paru un bon moyen pour avoir gagné les Albani, sans lesquels toute élection est impossible. J’ai donc déclaré aux Espagnols, après leur avoir fait apercevoir légèrement que je voyais tout, que nous les suivrions dans la forme qu’ils désiraient, que tous les soupçons étaient dissipés dès qu’ils étaient assurés de Ganganelli et des négociateurs Albani. Solis est convenu qu’il avait espérance que Ganganelli ferait Pallavicini secrétaire d'Etat; j'en ai été d'accord avec Orsini, ainsi que de conserver la secrétairerie des brefs à Negroni, et la daterie à Cavalchini, en recommandant pour cette place Malvezzi après la mort prochaine de Cavalchini. Tout cela a été convenu, et j'ai ajouté qu'il fallait

ET LES JÉSUITES. 271 nous avertir à l'avenir pour que nos idées, notre langage et nos démarches fussent uniformes. Voilà, Monsieur l’Ambassadeur , tous les mystères éclaircis; il n’est pas croyable, mais il serait possible que vous n’en fussiez pas instruit. La différence de nos opinions sur la promesse à exiger à pu nous réndre suspects; mais ce serait à tort. Nous avons toujours dit que notre sentiment ne devait pas régler celui des autres. Nous sommes bien aises de n’avoir rien su des moyens; mais il était nécessaire de nous instruire de la négociation en général pour régler notre conduite. »

Îl ne reste plus qu'à voter pour Ganganelli; Bernis en prend son parti. Malgré la blessure faite à sa vanité, il s'apprête à triompher et à persuader à ce même Ganganelli que c’est à la France qu'il devra la tiare, « Je ne dois point me plaindre du mystère, puisqu'on vous en fait, écrit-il à d’Aubeterrs, le 17 mai, Dieu veuille que cette intrigue réussisse ! Il est fâcheux d'y être mêlé sans savoir comment elle est menée; mais il faut suivre ses Instructions. Les événements justifieront ou condamneront les moyens qu’on a pris. En général, il est certain que les Albani se sont jetés cent fois à ma tête. Mais comme je n'avais point d'argent à leur offrir et que vous vous défiez avec raison de la fidélité de ces gens-là, je me suis contenté de bien vivre avec eux et de m’en faire ménager. L'argent comptant vaut mieux que touté chose. Si l'Espagne s'attache les Albani par de bonnes pensions, elle sera la maîtresse de ce paysci. Nous ne savons que déchirer nos ennemis et leur faire des tracasseries au lieu de les gagner. Mais si M. Azpuru n’a pas assuré son affaire par des sommes fortes et par l'espérance de plus grandes, je ne serais pas étoñné que les Espagnols fussent joués, d'autant plus que les Albani n’abandonneront jamais les Jésuites et qu'ils ne porteront Ganganelli que dans le cas où il aura donné les assurances les plus fortes du maintien de la Société. Quand on fait de certaines lettres, il n’en coûte rien de faire des contre-lettres, et l’on ne doit pas plus se fier aux unes qu'aux autres. »

Ces insinuations à l’adresse de Ganganelli et qui tombent sur Jui de tout leur poids ne se réalisèrent point. Personne n’exigea de contre-lettres , car les Zelanti , qui se décidaient à voter pour le Cordelier, ignoraient le traité conclu. Ils ne le soupçonnaient même pas , et l’on en faisait un tel mystère que Bernis le devina plutôt qu’il ne le sut. C’est ce qui le poussait à ajouter dans ce même billet : « Je bénis Dieu de n'être pour rien dans tout cela. Je serais même bien fâché de voir ce que je ne puis m'empêcher d'entrevoir. Au reste je ferai savoir à Ganganelli dès ce soir que, sans notre concours, rien ne réussirait pour lui, et qu'ainsi il doit être attaché à la France. Il faut qu'il nous craigne un peu , mais pas trop. Je crois celte précaution essentielle, sans quoi notre rôle serait absolument passif et ridicule. »

D’Aubeterre à trempé dans le complot des Espagnols ; mais il sent le besoin de consoler le cardinal de Bernis, dont l'amour-propre saigne encore. Pour entrer dans les amertumes de son dépit, il lui mande, le 17 mai : « Par mon billet (n° 51), Votre Eminence aura vu que j'ignorais entièrement le traité des Espagnols pour Ganganelli. A en juger par les réponses que m'a faites M. Azpuru, il paraîtrait qu'il n’en était "pas plus informé que moi. Reste à savoir s’il a eu à mon égard la même bonne foi que j'ai pour Votre Eminence. C’est ce dont je doute. Au reste il n’y a qu’à désirer que cette élection réussisse avec tous les arrangements convenus vis-à-vis de Votre Eminence. Elle est au gré des Cours. Et les Couronnes auront tout l'avantage du moins aux yeux du public. S’il arrive que par les suites on ne soit pas content du Pontificat, on n'aura rien à nous dire. S'il est bon, nous en profiterons comme les autres. Tout ceci est au hasard. Ganganelli vaut autant que les autres, et les autres ne valent pas mieux que lui. On ne peut se fier à aucun. »

C’est sous de pareils auspices, c 'est avec de tels outrages au Sacré Collége que la diplomatie fait un Pape; et renchérissant encore sur tout cela, Bernis ne craint pas de répondre,

le 17 mai après midi, à cette insolente déclaration : « J'ai reçu le billet dont Votre Excellence m’a honoré (n° 52); il est si raisonnable, si net que c’est pour moi l'Evangile. En conséquence nous irons pour Ganganelli à pleines voiles au scrutin, et la patience nous acquerra les voix qui nous manquent ; car il me paraît que le conseil de Rezzonico ne veut point de ce religieux. Nous avons cru, d’après les apparences, que les Espagnols avaient formé un grand plan en s’assurant des Albani, moyennant quoi tout était fini en deux fois vingt-quatre heures. Mais ils se sont simplement arrangés avec Ganganelli, lequel est devenu riant et accueillant. Il dit partout qu’il ne veut pas ètre proposé; nous le proposerons malgré lui. »

Ganganelli devait se laisser faire; mais sans le vouloir, Bernis vient de détruire les odieux soupçons que la veille il laissait planer sur la prétendue vénalité des Albani. Au moment où il traçait ces lignes, il avait sous les yeux une lettre de Voltaire. Le patriarche de Ferney forçait lui aussi les portes du Conclave, et, dans son style étincelant de spirituelles railleries , 1l rappelait au Cardinal les poésies de sa jeunesse. Cette épitre (1) fut pour lui un baume qui calma ses blessures. Il la

(4) La lettre de Voltaire est datée du 8 mai 1769, La voici telle qu’on la trouve dans ses Œuvres complètes :

« Puisque vous êtes encore, Monseigneur, dans votre caisse de planches, en attendant le Saint-Esprit, il est bien juste de tâcher d’amuser Votre Eminence.

«Vous avez lu sans doute actuellement les Quatre Saisons de M. de Saint-Lambert. Cet ouvrage est d’autant plus précieux, qu’on le compare à un poëme qui a le même titre, et qui est rempli d’images riantes, tracées du pinceau le plus léger et le plus facile. Je les ai lus tous deux avec un plaisir égal. Ce sont deux jolis pendants pour le cabinet d’un agriculteur tel que j'ai l'honneur de l’être. Je ne sais de qui sont ces Quatre Saisons, à côté desquelles nous osons placer le poëme de M. de Saint-Lambert. Le titre porte, par M. le C. de B....; c’est apparemment M. le cardinal de Bembo (*). On dit que ce cardinal était l’homme du monde le plus aimable, qu’il aima la littérature toute sa vie, qu’elle augmenta ses plaisirs

* Le cardinal de Bernis avait fait un petit poème sur les Saisons.

lut aux Cardinaux de sa couleur ; il en tira vanité, et, fort des encouragements de Voltaire, il se crut destiné à l’immortalité.

Le 48 mai, d’Aubeterre revient sur l'intrigue où le nom du futur Clément XIV est tristement mêlé. Les lettres se succèdent à chaque heure; à chaque heure elles apportent une preuve de plus. « Jai reçu, mande-t-il au Cardinal, les deux billets de Votre Eminence n° 58 et 59. Je vois par le second que l'affaire de Ganganelli n’est pas aussi avancée que je l'ai crue d’après les avis que m’a fait passer Votre Eminence. Je commence à croire aussi que M. Azpuru ne connaissait pas . plus que nous le fond de cette intrigue que je regarde comme l'ouvrage du conclaviste du cardinal de Solis. Je doute beaucoup d’un traité conduit de cette façon, et je suis persuadé que Ganganelli en aura le col cassé, ce qui est peut-être tout ce que cherchent les Albani. En tout cas, si le premier est perdu, il me paraît qu’il doit résulter de cette manœuvre de violents soupçons dans les esprits sur les derniers. Je suis fâché d’être obligé de renoncer à l’espérance de voir terminer ainsi le Conclave. Nous en sortirons avec tout l'avantage aux moyens près qui ne doivent pas nous faire grand’chose. Nous aurions fait un pacte agréable aux Couronnes sans être chargés en aucune manière des suites de ce Pontificat. Quoique je croie que Ganganelli soit aussi bon qu'aucun de ceux qu'on pourra faire. » |

ainsi que sa considération, et qu’elle adoucit ses chagrins, s’il en eut. On prétend qu’il n’y a actuellement dans le Sacré Collége qu’un seul homme qui ressemble à ce Bembo, et moi je tiens qu’il vaut beaucoup mieux.

« Il y à un mois que quelques étrangers étant venus voir ma cellule, nous nous mimes à jouer le pape aux trois dés : je jouai pour le cardinal Stoppani, et j'amenai rafle; mais le Saint-Esprit n’était pas dans mon cornet ; ce qui est sûr, c’est que l’un de ceux pour qui nous avons joué sera pape. Si c’est vous, je me recommande à Votre Sainteté. Conservez, sous quelque titre que ce puisse être, vos bontés pour le vieux la-

boureur V.

« Fortunatus et ille deos qui novit agrestes. »

Que s'est-il donc passé entre le cardinal Ganganelli, le cardinal de Solis et son Conclaviste pour que d’Aubeterre dont la correspondance nous a permis d’apprécier les timidités de conscience, se trouve tout à coup pris d’un remords et vienne décliner la responsabilité de l'élection qui se prépare ?

Les réticences du cardinal de Solis et le traité conclu avec Ganganelli plaçaient Bernis dans une fausse position. Il essayait d’en sortir avec celui qui allait s’asseoir sur la Chaire apostolique. Quelques heures auparavant, il tentait la même chose auprès du duc de Choiseul. « On peut dire, lui mandaitil le 17 mai, que jamais les Cardinaux sujets de la maison de France n’ont montré plus de pouvoir que dans ce Conclave (1); mais leur puissance se borne jusqu'ici à la destruction. Nous avons le marteau qui démolit, mais nous n’avons pu saisir encore l'instrument qui édifie. »

Vingt ans plus tard, la révolution française, à son tour, trouva le marteau qu'elle avait mis aux mains des Rois pour abattre la Compagnie de Jésus ; ce fut contre les trônes qu’elle le dirigea.

Le moment suprême était arrivé. L’intrigue, ainsi nouée, allait réussir. Le 48 mai, Bernis, tient d’Aubeterre au courant de ce qui se passe au Conclave. « J'ai encore eu aujourd’hui une conversation avec Pozzobonelli en lui rendant la visite

(4) D’après le texte des lettres inédites que nous venons de publier, il est de toute évidence que Clément XIV a été élu en dehors de Bernis et presque malgré lui; mais il est d'usage qu’aprés l’élection du Pape chacun s’én attribue l'honneur, Bernis se donne bien de garde de manquer à ce rôle. À soixante-dix-sept ans de distance un autre agent français à Rome ne craint pas de publier sur les toits qu’il a eu le même avantage. Les ambassadeurs étrangers sont complétement restés en dehors de la nomination de Pie IX ; ils n’y ont pris aucune part. Ce qui n'empêche pas M. Rossi de proclamer dans des correspondances qu’il fabrique en son honneur pour les journaux, que c’est à son intervention seule que le sou verain Pontife actuel doit la tiare:

qu’il m'avait faite. Je l'ai trouvé furieusement impatato, comme on dit ici ; mais je ne lui ai laissé aucune espérance. M. de Kaunitz, qui l’a vu hier, ne lui en a pas donné non plus. Cet ambassadeur à vu aussi le cardinal Orsini et l’a mis fort à son aise sur le compte de Pozzobonelli. 11 l’a chargé de vous instruire de ses sentiments à cet égard.

« Le cardinal de Luynes vous dira la conversation qu'il a eue avec Paranciani. Si ce n’est pas une finesse de Paranciani, il nous procurera des voix pour Ganganelli. Je vois que beaucoup de gens l’aiment mieux qu’un grand seigneur et qu’on espère beaucoup de son application au travail et de sa fermeté. Borromée est pour lui parmi les créatures de Rezzonico, et plusieurs autres qui n’osaient se déclarer, de crainte de se brouiller avec le neveu et de peur de l'opposition des Cours. Les Cardinaux espagnols ont paru contents de la manière dont nous avons promis de les seconder pour Ganganelli. Ainsi les nuages se dissiperont. Pozzobonelli est assez porté pour Ganganelli et je lui ai dit en confidence qu’il était un de ceux pour lesquels les Cours n'avaient aucune difficulté. Il m'a promis d’en faire usage et de me rendre réponse, en sorte que ce sera réellement nous qui procurerons les voix nécessaires à Sixte VI (car il devrait prendre ce nom). Cette affaire-ci sera décidée en bien ou en mal dans huit jours. Les Corsini nous seront fidéles.i

« Je suis fort content de la conversation que l'abbé de Lestache, mon conclaviste, eut hier au soir avec le cardinal Ganganelli. {l l'avait désirée lui-même. Il s’est expliqué fort bien sur les affaires qui intéressent particulièrement la France, ainsi que sur l’article des Jésuites et sur moi. Je vois qu'il est sûr des Albani et comme assuré de Rezzonico. Le concours des Albani prouve qu’ils y trouvent leur intérêt, même pécuniaire. Celui de Rezzonico annonce une élection prochaine. Elle ne se fera pas sans nous, comme vous voyez, Monsieur l’ambassadeur, et ce ne sera pas la dernière explication que j'aurai avec Ganganelli d’ici à quelques jours. Mais je n’en parlerai qu'à

vous et à la Cour. Ganganelli à compté à sa manière sa négociation avec les Espagnols. Il n’est pas trop agréable de traiter avec des gens boutonnés, quand on ne l’a jamais été, mais il faut tout sacrifier au service du Roi. »

Le cardinal de Bernis y sacrifiait jusqu’à sa conscience, et le 18 mai, après diner, il mandait au marquis d’'Aubeterre : « Si l'affaire de Ganganelli n’est pas faite en quatre jours, elle est manquée à jamais. Si M. Azpuru n’a pas conduit la négociation et que ce soit [Ignace d’Aguira, elle doit être manquée aussi. Ignace est aux Albani et nous en avons averti vingt fois les Espagnols. S'il n’y a pas d’argent sur jeu, les Albani joueront sous jambe les Espagnols. Ce qui me rassure un peu, c’est que hier au soir Ganganelli parla à l'abbé de Lestache non comme un Pape à faire, mais comme un Pape fait. Il traita l'affaire des Jésuites, celle de Parme, etc. en monarque, annonça qu’il ferait tout par lui-même, que Rezzonico viendrait à lui et que, quoiqu’on pût se fier aux Albani, il fallait les laisser dire, mais qu'ils viendraient. Or, s'ils viennent, il y a de l'argent, et s'il n’y a pas d'argent, ils n’y viendront pas. Voilà en deux mots mon avis. Reste à savoir si le moine accoutumé aux intrigues, ne s’est pas trompé dans celle-ci... Les scrutins ne signifiaient rien encore, que des jactances de part et d'autre, mais gare quelque traité secret. Il me semble que, quand nous conduisions la barque, nous étions plus assurés de notre fait. Les Espagnols n’aiment pas à suivre les autres; ils nous conduisent aujourd’hui parce que nous voulons la paix, mais j'ai peur qu'ils ne nous embourbent. »

Le 48, au soir, Bernis écrit encore : « La chose s’avance, Dieu veuille qu’elle ne culbute pas au port! Pozzobonelli joue le rôle qui lui convient. Rezzonico doit se trouver chez lui ce soir avec moi. J'espère que nous finirons. J'ai averti les Espagnols pour leur faire sentir que, quand on est de concert avec la France, il faut qu’elle joue le rôle qui lui convient. L'abbé de Lestache va une heure de nuit chez le futur Pape. Il y porte un mémoire par où il est démontré que c’est à la France qu'il

doit la tiare. » Malheureusement Ganganelli savait trop à quoi s’en tenir. Son élection est décidée. Le 49 mai au matin, d’Aubeterre adresse ce billet au cardinal de Bernis.

« De tout ce qui m’est revenu de la ville, il paraît que les Albani vont de bonne foi pour Ganganelli. Quel en est le motif? Je l’ignore, ainsi que pour combien M. Azpuru entre dans cette négociation. Au reste les Albani sont si fourbes que jusqu'à la fin il est impossible de s’y fier entièrement, Que gagnerait Ganganelli par un traité secret avec les Jésuites, sinon de se déshonorer en pure perte. Il n’est point de Pape aujourd’hui qui puisse les conserver contre les Couronnes qui à la fin le réduiraient au point de ne pouvoir refuser leur sécularisation, En général, peut-être, aura-t-il promis des services, mais je doute qu’il ait été plus loin, ne pouvant ignorer dans quel embarras le jetterait un engagement plus positif. On ne fera jamais de Pape sans qu'on fasse passer des avis contre eux. Celui de Marefoschi me surprend d’autant plus qu’il dément le langage qu’il a tenu jusqu’à aujourd’hui. Il a toujours dit publiquement qu'il ne connaissait que trois sujets dans le Sacré-Collége propres à la papauté, Sersale, Stoppani et Ganganelli. Sûrement on le fait parler ou on l’excite à parler, Il est ami intime des Corsini et de Stoppani. Ce dernier est leur Pape de préférence ; ils n’ont jamais perdu l'espérance de le faire. Si vous saviez combien j'ai reçu d’avis sur Stoppani, Un fait sûr c’est qu'il était de la Congrégation où fut résolu le Bref sur Parme et qu’il ne fit aucune opposition, Au surplus Ganganelli est agréable aux Cours. Il est vivement porté par l'Espagne. Ce sont les Espagnols qui ont engagé son traité. Nous y avons toute la part que l'honnêteté demande et nous ne pouvons sortir. du Conclave par une plus belle porte, profitant du bien s’il y en a, et sans être chargés du mal s’il en arrive. »

Cette lettre où l'honnêteté du marquis d’Aubeterre se met si complaisamment à l'aise aux dépens du cordelier Ganganelli, était écrite le 19 mai 1769, Ce jour-là même, le cardinal Camerlingue de la sainte Eglise romaine annonçait à la

ET LES JÉSUITES, 279 ville et à l’univers que la Chrétienté avait un nouveau chef. Le Conclave était terminé ; le cardinal Ganganelli montait sur la Chaire de Pierre. Il se nommait Clément XIV, et cette année 4769, qui enfanta tant d’intrigues, qui vit naître tant d'hommes destinés à la célébrité, enregistrait sous quels déplorables auspices il parvenait au suprême Pontificat. Entrant dans une lutte éternelle avec sa conscience, tantôt mise à l'aise par les caresses des Cours, tantôt intimidée par leurs menaces, le Cordelier sous la tiare va enfin se trouver aux prises avec les difficultés que son génie astucieux espéra de conjurer. Le marché qui le donna à l'Eglise catholique, pour nous servir d’une expression de d’Aubeterre, ce marché à toujours jusqu'ici été nié par les Jésuites et par plusieurs annalistes. Toutes les relations du Conclave qui se trouvent aux archives du Gesù et ailleurs, tous les écrits contemporains ou postérieurs composés par les Pères de l’Institut sur ce sujet sont unanimes comme les lettres particulières émanées d’eux. Tous repoussent l'hypothèse d’une transaction entre Ganganelli et les Cardinaux espagnols.

Nous avons jeté sur ce point historique une lumière inattendue. En face des documents que nous venons d’exhumer, le doute n’est pas possible. Il ne nous reste plus qu’à suivre Ganganelli dans la voie qu'il s’est tracée, Mais afin de rendre la démonstration plus absolue et de prouver jusqu’à quel degré ceux qui présidèrent à l'élection du nouveau Pape paraissent avoir perdu le sens moral, il sera bon d'entrer un peu plus avant dans le secret de leurs manœuvres. Nous avons montré les Cardinaux hostiles à la Compagnie et dévoués à l’abaissement du Saint-Siége, patronés par les ambassadeurs et récompensés par les Rois. Le duc d’York, les cardinaux Lante, Corsini et quelques autres ont reçu le prix de leur soumission au vœu des Couronnes. Pallavicini est secrétaire d'Etat, Negroni sera celui des brefs, Malvezzi a la survivance de la daterie. Le jour même de l'élection de Clément XIV, le marquis d'Aubeterre se rappelle une dette qui date de deux ans. Le

cardinal Branciforte à été un des meneurs de l'intrigue qui vient de se dénouer, et, le 49 mai 1769, l'ambassadeur de France écrit à Bernis : « M. le duc de Choiïseul m'ayant recommandé , par sa lettre du 28 septembre 1767, les intérêts de M. le cardinal Branciforte, je prie Votre Eminence de vouloir bien les appuyer dans les différents objets qui, selon les circonstances, peuvent se présenter et nommément pour la légation de Bologne, si le cas arrivait que le cardinal Pallavicini, qui en est aujourd'hui pourvu, vint à obtenir quelque autre place qui fit vaquer celle-là. »

Le partage des hautes fonctions de la Cour romaine est fait par la diplomatie. Le Franciscain dom Joachim de Osma, confesseur du roi d'Espagne, ne s’oublie pas. Charles III demande pour luiun évêché in partibus. 1lest nommé archevêque de Thèbes, dans le Consistoire du 18 décembre 1769. Azpuru, qui prétend au chapeau de cardinal, est appelé à l’archevêché de Valencia, et le libraire Nicolas Pagliarini, qui, sous la protection de Pombal, inondait l'Europe et même Rome de ses pampblets contre le Saint-Siège et les bonnes mœurs, obtient par le bref cum sicut accepimus la décoration de l’Eperon d'or. Clément XIV comble d’éloges, il anoblit celui que Clément XII avait justement condamné aux galères, et Pombal demande un chapeau de cardinal pour son frère.

Chacun cherchait à se faire escompter la part qu’il avait prise à la nomination de Ganganelli. On exigeait de hauts emplois; on trafiquait de son suffrage pour s'imposer au gouvernail de l'Eglise. On eût dit que le système constitutionnel faisait invasion dans le Conclave, tant étaient pressés les rangs des besogneux, des intrigants et des protégés. C’était le jour où l’on songeait à soi, le jour des salaires. L’ambassadeur de France l’inaugure par des proscriptions. On récompensait les hommes qui s'étaient vendus; d’Aubeterre propose de faire exiler ceux dont la conscience n’a pas fléchi. « Quant aux deux prélats Antonelli et Garampi, mande-t-il le 19 mai à Bernis, il est bien essentiel qu'ils soient chassés de Rome. Le premier

ET LES JÉSUITES. 28 est à présent au Saint-Office, et je crois que la place est du nombre de celles qui subsistent toujours ; mais le Pape est le maître de le chasser de Rome et de faire exercer son emploi par un autre. Le second était ci-devant Secrétaire du chiffre, et son emploi a cessé avec le Pontificat passé ; de façon qu’il n'est plus rien. Je crois qu’il est essentiel de faire sentir à ces deux sujets, qui sont très-mauvais, l’indignation des Cours. Votre Eminence sent aisément combien un tel exemple influe pour les suites. »

C'estle 19 mai que d’Aubeterre adresse ces insolentes prescriptions au Saint-Siége ; dans sa lettre du 48 mai après diner, le cardinal de Bernis a déjà pris les devants. Il s’exprime ainsi en parlant du Pape futur : « L'abbé de Lestache le verra ce soir, et je lui ai fait des instructions qui contiennent tous les engagements à négocier et qui sont portées par nos instructions et toutes les demandes à faire. Les vôtres ne seront pas oubliées ni les personnes qui ont démérité. »

La position est nettement dessinée : les places, les faveurs aux corrompus ou aux timides, la proscription aux forts. Le cardinal de Bernis, qui a contribué au développement de cette impudeur, veut bien songer aux autres; mais il ne s’oublie pas lui-même. A quelques jours d'intervalle, il adresse à Choiseul deux lettres qui prouveront que ce Cardinal savait mieux faire ses affaires que celles de la Catholicité. Il vient d’être désigné comme ambassadeur du Roi très-chrétien près le Saint-Siége ; c’est la récompense promise à-son zèle; il sollicite de l'argent pour tenir maison, puis il ajoute à cette dépêche, datée du 7 juin: « Je vous ai envoyé l’état de mes dettes anciennes, montant à deux cent sept mille livres. 1l faut que je délègue une somme considérable sur mes revenus pour les acquitter : voilà un point important à ma tranquillité. En voici un autre qui intéresse mon bonheur : c’est le rétablissement de ma pension de Ministre d'Etat. Le Roi m'en donne le titre; il voit que j'ai eu, à la face de l'univers, la plus grande part à l'élection du Pape; n’est-il pas de sa bonté de ne laisser aucune trace qui en

affaiblisse l’idée? Je ne serai jamais heureux sans cette faveur. Donnez une compagnie à mon neveu, qui va sortir des pages, et vous me comblerez et m’attacherez à vous par la reconnaissance autant que je le suis déjà par l'ancienne amitié. J'ai sacrifié au service du Roi et à vos vues la répugnance la plus forte. » |

Après avoir démontré jusqu'à l'évidence qu’il n’était ni canonique, ni légal, ni politique, d'exiger du cardinal désigné pour la Papauté un engagement écrit de détruire les Jésuites, Bernis, par faiblesse ou par besoin, à consenti à voter et à faire voter. L'acte est consommé et il essaie de négocier le plus avantageusement possible sa répugnance qu'il a sacrifiée au service du Roi et aux vues du duc de Choiseul. Il mendie pour lui et les siens avec une désolante naïveté. Le 30 mai, Choiseul souscrit à ses demandes par une lettre en date de ce jour. Le 40 juillet, il écrit encore afin de confirmer toutes les faveurs accordées; mais Choiseul s'ennuie d’être à la remorque des ministres espagnols dans la question des Jésuites. Comme tous les ambitieux qui sentent le pouvoir leur échapper ou leur venir, il fait des rêves ainsi que naguère Bernis et d’Aubeterre en inventaient pour se tromper. Le duc s'exprime en ces termes :

« J'ai l'honneur d’adresser à Votre Eminence l’ampliation du bon que le contrôleur général a pu tirer du Roi pour le rétablissement de votre pension de ministre.

« Hier aussi le Roï a donné une compagnie de dragons au comte de Bernis, dans son régiment de dragons.

« Nos parents vous joindront quand ils voudront ; ainsi Votre Eminence verra que les trois demandes qu’elle avait faites sont exécutées, et que j'ai rempli ses de avec autant d’exactitude que d’attachement.

« En revanche, je la supplie de diminuer l’excès des sollicitations de l'Espagne à l’occasion de l'extinction des Jésuites ; l'ambassadeur ici me persécute pour vous en écrire, sa Cour n’est pas raisonnable sur cet objet, et il est mal aux ministres

ET LES JÉSUITES. 283 d’Espagne à Rome de l’échauffer par leurs rapports. On se plaint aujourd’hui que je ne vous ai pas envoyé les ordres du Roi, pour solliciter hic et nunc cette extinction. Faites-moi le plaisir de dire à M. Azpuru que vous les avez reçus, mais qu'il écrive qu’il faut du temps pour les exécuter avec succès.

« Rien n’est si déraisonnable que les Espagnols à cet égard; ils surpassent M. d’Oeras (Pombal) et ils finissent par y mettre du personnel contre vous et contre moi; contre vous cela est fort simple, à cause de votre cardinalat; mais contre moi, vous conviendrez qu’à l’égard des Jésuites je perds le procès de tous les côtés, ce qui prouve qu’en affaires je ne vois que l’affaire, et que les individus me sont indifférents. Rien n'est si vrai relativement aux Jésuites, mais enfin il faut finir, et le Pape nous rendra un grand service, s’il peut presser cette besogne ; celle d'Avignon me tient bien plus à cœur et je vous la recommande instamment; je vous enverrai nos raisons par le premier courrier, j'espère que vous les trouverez bonnes,

« Je m'en vais à a-Chanilly: et de là à Compiègne ; je passe ma vie à courir et à m'ennuyer, je ne me porte pas très-bien et ne déjoue pas les intrigues de Cour qui m’affectent, ear elles ne m'approchent pas, mais je deviens vieux, moins actif et plus

désireux de ma liberté; je vous suis attaché pour la vie et bien

tendrement. »

Le 28 juillet 1769, Bernis répond à la lettre de Choiseul : « Le rétablissement de ma pension de Ministre, Monsieur le duc, la compagnie de dragons donnée au vicomte de Bernis, sont des preuves si évidentes de votre amitié pour moi, que vous me devez regarder à la vie et à la mort comme votre ami et votre serviteur, Ajoutez à toutes ces grâces, celle de bien traiter le comte de Narbonne, qui revient de Corse. 1l n’a pas un sol; il est honorable, il a véritablement l'esprit et les talents militaires. Employez-le et avancez-le. N'oubliez pas aussi de m’envoyer une lettre écrite au nom du Roi (et ostensible), pour l'exercice de la Protectorerie, Tout sera complet et je n’aurai plus que des actions de grâces à vous rendre,

« Il y a longtemps que vos coliques m'inquiètent. Vous êtes dans la maxime qu'il faut que la vie soit bonne, sans s’embarrasser Si elle sera courte. Ayez la bonté de réfléchir que, quand on a un si bon fond que le vôtre, on nesetue pas, mais qu’on gagne des infirmités qui rendent la vie triste et presque insupportable. |

€ Il y a longtemps que je sais qu’on se défie de moi en Espagne. Les cardinaux de Solis et de La Cerda, avant d’entrer au Conclave, avaient dit assez imprudemment qu’ils ne seraient pas la dupe des Français. Ils ont voulu que nous fussions la leur. Le contraire est arrivé. L’écrit qu’ils ont fait signer au Pape n’est nullement obligatoire. Le Pape lui-même m’en a dit la teneur. Sa Sainteté craint le poison; elle se défie de tout ce qui l'entoure et ne se fie à personne. Vous verrez le reste dans ma dépêche et dans la lettre que j’ai cru devoir écrire à Sa Majesté. Au sujet du rétablissement de la pension, j'ai pensé que vous trouveriez bon que je m’expliquasse en général avec Sa Majesté sur la situation des affaires et sur la mienne, ainsi que sur les principes de conduite que je pense qui doivent être adoptés et suivis.

« Sur l'affaire d'Avignon, je suis sûr que le Pape me répondra comme au Conclave. Je laisse ce point-là sur la conscience du Roi. Il y a trop peu de temps que le Pape a juré de ne point aliéner, de quelque manière que ce soit, aucun de ses Etats, pour qu’il ose, dans ce moment, échanger le comtat d'Avignon contre de l’argent. Mais, dès que le Roi est résolu de garder cette province, et que Sa Majesté y est fondée en droit et en raison, il faut, ce me semble, attendre que le Pape la réclame. Alors on établira les droits du Roï et sa volonté décidée. Un million de plus ou de moins terminera cette affaire. Celle de Bénévent sera plus difficile, parce que le marquis Tanucci ne voudra rien donner, et formera sans cesse de nouvelles demandes.

« Plaignez-moi. Les ministres d'Espagne qui sont ici n'ont d'autre mérite que celui de montrer, quand je leur parle,

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ET LES JÉSUITES. 285 d’être de mon avis et de ne pas croire à un mot de ce que je leur dis. Tâchez d'obtenir que l'affaire des Jésuites soit traitée par les Espagnols, et avec notre seul consentement. M. Azpuru me demande une copie de la relation que je dois faire sur ma dernière conférence avec le Pape. Je crois devoir la lui envoyer, en retranchant ce que la prudence exige. On ne peut pas pousser plus loin la confiance avec des gens quin’en montrent aucune. Le confesseur du roi d'Espagne est moine, et ennemi des Jésuites. Il souffle la haine monastique, et croit que tout doit céder à son impulsion. Mais le Pape n’a point fait de marché, et il veut procéder en homme sage et attaché à la vie. »

Son pontificat s'inaugurait sous de déplorables auspices. Les Cardinaux des Couronnes faisant cause commune avec la diplomatie avaient marchandé ou conquis par la crainte quelques suffrages. Ganganelli s’en était attiré un plus grand nombre en trompant leur bonne foi. La terreur et l’intrigue venaient de concourir à créer un Pape ; une solennelle injustice devait sortir de cet ensemble de hontes. Nous avons raconté l’origine de la conspiration , suivons-la maintenant dans ses développements, car à l’exemple de Didier, abbé du mont Cassin, puis successeur immédiat de Grégoire VIL sous le nom de Victor IIl, nous devons indiquer la source du mal afin d'en prévenir le retour. « Lorsque la foule des ecclésiastiques inférieurs, dit ce Pape honoré comme un saint (1), marchait dans les voies de la licence la plus effrénée, sans que personne songeât à y mettre obstacle, bientôt les prétres et les diacres qui étaient obligés d'expliquer les mystères du Seigneur purs et chastes de corps et d’âme, commencèrent eux aussi à s’unir à des femmes comme s'ils eussent été séculiers et à faire leur testament en faveur des enfants nés de ce commerce sacrilége. Il y eut même quelques évêques tellement éhontés qu'ils gardèrent leurs femmes

(4) Dialog. in biblioth. patrum, t, xvnr, lib. 3.

dans leur propre maison. Ce fut surtout à Rome que cet exécrable et scandaleux usage s’enracina. Ainsi, après que quelques-uns eurent seulement de nom occupé le siége pontifical, Benoît lui aussi, tel par son nom et non point par ses œuvres (1), Benoît donc, fils d’un certain Alberic, sénateur, marchant sur les traces de Simon le magicien plutôt que de Simon Pierre, parvint au sacerdoce suprême au moyen de sommes considérables que son père fit distribuer parmi le peuple. L’horreur qu’elle m'inspire ne me permet pas de raconter quelle fut sa conduite déshonorante lorsqu'il se fut ainsi emparé de la papauté. »

Ce n’est point une allusion que nous faisons aux Cardinaux électeurs et à l’élu de 1769, c’est un témoignage que nous invoquons pour soutenir nos forces et pour prouver que l’Eglise n’a jamais reculé devant la vérité.

(1) C’est de Benoît IX qu’il s’agit dans ce texte de Victor III.

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