‹ Clément XIV et les JésuitesChapitre 36 sur 36 · LT · texte numérisé non relu

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Selon lui, M. Pellegrino Rossi est un pèlerin qui (4) « honore tout à la fois la France et l'Italie. » Si l'Italie s’honore de M. Rossi, je n’ai trop rien à dire ; quant à la France, c’est autre chose. Mais cela n'empêche pas que je sois jugé et condamné au tribunal de M. Gioberti comme atteint du crime de lèse-majesté Rossi, Mes six volumes de l'Histoire de la Compagnie de Jésus sont frappés d’anathème par cela seul que j'ai, pièces en main , assigné à ce monsieur-là le rôle qu’il avait joué dans le mélodrame diplomatique et parlementaire de 1845. C’est le seul reproche articulé que m'adresse l'abbé Gioberti ; mais que sa parole est acerbe ! que mon irrévérence lui tient au cœur ! L'écrivain réfugié à Lausanne a bien, en passant, quelques petites fiches dé consolation à jeter aux quatro rispettabilissimi preti francesci qui se firent les caudataires du négociateur contre la liberté de l'Eglise : il donne bien à MM. les abbés d’Isoard, de Bonnechose, de Falloux et Lacroix un brevet de réserve et de modération. On voit que, sans les connaître, il est tout disposé à leur infliger son estime. Dieu me pardonne! c'était le plus sanglant châtiment qui pût jamais les atteindre ; châtiment que, dans nos conférences de Rome , lorsque M. de Bonnechose expliquait ses démarches avec une parfaite franchise, lorsque M. de Falloux caquetait autour de la vérité et se donnait un Waterloo sans avoir eu d’Austerlitz, châtiment que je n’avais jamais rêvé pour punir les coupables. Cette terrible expiation doit leur être comptée , et je me sens assez de pitié au cœur pour m'en souvenir.

Mais ces quatre respectables prêtres français ne sont ici, comme partout, que les comparses du Pellegrino de l'abbé Gioberti. C’est M. Rossi qui est omnipotent , M. Rossi qui distribue les grâces, M. Rossi qui dirige les manœuvres : il a donc droit à tous les mérites ; il obtient doné d’emblée toutes les affections de l’auteur du Gésuita moderno. Et pour cela il y a une raison bien simple : M. Rossi a été condamné comme ca-

(4) Discorso preliminaré, p. éoixxte

de NE tholique renégat par le père Maur Capellari, qui , sous la robe blanche du Camaldule , avait déjà un axant-goût de l’infaillibilité du pape Grégoire XVI.

Ce jugement de catholique renégat, appliqué à M. Rossi alors Genevois, porte & sur les nerfs de M. Gioberti le catholique italien. Je suis sommé par le Pline d’un nouveau Trajan in partibus de dire à quel livre, dans quelle page, sur quel rayon de ‘ bibiothèque j J'ai trouvé 7 sentence contre laquelle s’inscrivent la France et l'Italie , par l'intermédiaire de M. Gioberti.

En vérité , en vérité je vous le dis, le jour des sommations peu respectueuses est arrivé pour moi : MM. Lenormant et Moeller d'un côté, l'abbé Gioberti de l’autre me pressent comme dans un étau. Je n’ai pas fini de répondre aux premiers d’une manière assez concluante peut-être, que le second me prend à la gorge. Il veut que, sous peine de sa bénédiction, je venge son Rossi de l’injure que lui fit le futur Grégoire XVI. Eh bien! qu'il en soit fait ainsi que vous le désirez, digne M. Gioberti. Vous tenez à savoir, avec une Curiosité au moins aussi malavisée que celle de M. Lenormant , d'où j'ai tiré le certain avocat du nom de Rossi, catholique renéqat ? M. Rossi pourrait l'indiquer comme moi, car, comme moi, il l'a appris de la bouche même du feu pape. Mais cela laisserait dans l'innocence de votre esprit un doute, une incertitude qui me serait pénible ; et puisque je me suis exécuté de si bonne grâce à l'encontre des critiques plus soupçonneux que M. Lenormant Jui-même, je ne vois pas pourquoi je n’en ferais pas autant pour \ votre édification personnelle. Eh bien ! ce n’est ni dans un livre, ni dans une dissertation imprimée que j'ai trouvé la chose. Le pape Grégoire XVI m “avait donné des indications tellement précises, que son manuscrit, déposé à la bibliotheque de la Propagande à Rome, m'est sauté aux yeux. J'y ai lu en toutes lettres ce que chacun peut y voir, ce que le vieux Pontife s'est permis de lire lui-même à à M. l'ambassadeur des Français, lui demandant de s'inscrire en faux contre ma citation, textuelle jusqu’à l'orthographe.

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Est-ce clair ? en faut-il davantage pour contenter l'abbé Gioberti ? et maintenant m’accordera-t-il le droit de dire historiquement qu'aux yeux de Maur Capellari, le futur comte Rossi était un catholique renégat. Le jugement du Pontife paraîtra d'autant plus dur aux oreilles du prêtre , que le renégat doit avoir toutes les vertus à ses yeux. D'abord, dit-il (4) : « Sa vie fut digne d’un homme honoré, très-intègre et d’un bon Italien ) Ensuite, ajoutet-il: «Le Rossi n’a jamais fait profession d’un culte autre que le culte catholique, et quand il habitait un pays protestant, il parla toujours de ce culte avec le plus grand respect. »

Puisque l’abbé Gioberti l’affirme, croyons-le par hasard une fois sur parole, et admettons que M. Rossi ait toujours, dans sa chaire de Genève, parlé avec le plus grand respect de la religion catholique. Savez-vous à quoi nous mènera cette concession ? à dire et à prouver que si, en pays calviniste, M. Rossi a eu des égards pour la foi, il s’est fait à Paris un tout autre calcul. Ici c’est M. Lenormant lui-même que nous appellerons à notre secours; M. Lenormant, auquel en cas de besoin, M. le duc de Valmy pourrait rafraîchir k mémoire. Or, voici ce que le professeur de Sorbonne raconte et ce qu'il autorise à répéter Comme rigoureusement exact.

« 1 y à environ trois ans, j'avais, ainsi s'exprime l’ex-suppléant de M. Guizot, déjeûné avec M. Rossi chez un ami commun. En sortant de table, je me trouvai assis à côté de M. Lossi, sur un sopha placé au milieu du salon, et là j je me plaignais du peu de facilité accordée à l’ a des doctrines chrétiennes, et en même temps j'exposais les griefs de l'Eglise contre le philosophisme. M. Rossi-se leva en haussant les épaules et dit avec le ton doctoral qui lui est familier : Que DIABLE AUSSI VOULEZ-VOUS RESSUSCITER DES CHOSES QUI SONT MORTES, ET BIEN MORTES, ET TOUT A FAIT MORTES! »

M. Dubois (de la Gloire-Inférieure), député et universitaire sous tous les traitements, assiste aux funérailles d'un grand

(1) Discorso preliminare, p. corxxvur.

RE on culte; M. Cousin ôle son chapeau à la religion catholique parce qu’elle en a encore pour trois cents ans dans le ventre; mais que deviennent ces pauvres rodomontades d’impiété en face du triple certificat de décès que délivre au Catholicisme M. Rossi, le catholique par excellence de l'abbé Gioberti? Si la modération et la réserve des très-respectables MM. d’Isoard, de Bonnechose, de Falloux et Lacroix sont à l’avenant, je les plains, de tout cœur comme je plains M. Rossi, battu sur le dos de son panégyriste. L'abbé Gioberti cautionne la foi du Pellegrino, et M. Lenormant autorise à répéter comme rigoureusement exactes des paroles qui porteront l’effroi dans Lous les cœurs religieux. Que l'abbé Gioberti disparaisse un moment devant un intérêt mille fois plus sacré que l'honneur d’un écrivain, La foi, l'unité, le siége apostolique et la perpétuité qui lui est promise par Jésus-Christ lui-même, tout ce qui a sauvé, tout ce qui a grandi et civilisé le monde, le voilà réduit à l’état de choses mortes et bien mortes et tout à fait mortes. Et par qui cet arrêt est-il prononcé? Par un Italien, espèce de cosmopolite qui, de chute en chute et de misère en misère, tomba un jour sur la France et fut désigné, dans une heure de cécité, pour aller représenter à Rome le prince qui veut s’y appeler le fils aîné de l'Eglise, Roi très-Chrétien des Français.

Oh ! que ce vieux pape Grégoire était bien inspiré lorsqu’il attachait au nom du certain avocat Rossi , la triste condamnation de catholique renégat ! Que les révélations inespérées de M. Lenormant éclaircissent beaucoup de choses qui ne sont pas mortes et bien mortes et tout à fait mortes! Que le livre de prières dont M. Rossi, à deux genoux, dans la tribune diplomatique de Saint Pierre, parcourt les feuillets avec tant de pieuse componction, que ce livre doit peser à ses mains! et que dans cette attitude le professeur diplomate doit souvent regretter d'être obligé par position d’adorer en public ce qu’il brûle d’enterrer en secret.

Maintenant dirons-nous le fond de notre pensée ? M. Rossi a prononcé ces paroles, et M. Lenormant ne nous démentira

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pas. Ces paroles sont l’évangile de M. Rossi, fatal évangilé que M. Guizot, tout protestant qu il est, ne lui a jamais donné mission de prêcher ! Déplorable leçon que le roi Louis-Philippe, en prince prévoyant, se serait bien gardé de consacrer ! Mais ces paroles n’expliquent-elles pas cette longue série d'intrigues dont le Saint-Siége s’est vu naguère enveloppé comme dans un réseau ? Ne sont-elles pas un nouvel enseignement pour tous ceux qui suivent M. Rossi à la piste de ses machinations ? N’ont-elles pas amené sous la plume de l'abbé Gioberti, l'outrecuidance des éloges dont il sature cet homme ? car, n’oublions pas cette remarque; l'abbé Gioberti qui est prêtre le moins possible, mais qui est catholique italien, n’a de doux sourires que pour les ennemis de l'Eglise, Ceux-là sont les frères de sa prédilection, les Benjamin de ses entrailles, lés amis dont il salue le nom avec tendresse. Ils vivent tous ensemble de la même haine du nom de Jésuite, le Piémontais

les confond tous dans le même amour.

M. Rossi est le premier exemple que je cite de cette singulière affection. Nous en trouverons beaucoup d’autres ; mais on comprendra facilement pourquoi l'abbé Gioberti s'attache ‘avec tant de bonheur à son ltalien, ambassadeur de France. La France est le pays que ce prêtre déteste avec le plus d’em- | portement. C’est la France qui a fait tout le mal, là France qui déteint sur les autres nations, la France qui est trop catholi- ‘que, la France qui ne comprend rien au mouvement des esprits et qui a besoin des Rossi, des Libri et des Gioberti pour savoir diriger ses hnpétuosités et faire quelque chose de passable. Ces condottieri d'Italie nous pardonnent notre influence sur la civilisation, nos gloires et nos œuvres, à condition que nous soumettrons tout cela au visa de quelques besogneux

cosmopolites. Nous sommes condamnés, sous peine de n'être

plus progressifs, à mettre à la tête de nos affaires tous les EE DRE d'Italie. 1 y a du Jésuite et béaucoup du Jésuite

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mortes. L'auteur du Gésuita Re donne à M. Rossi ün

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brevet de catholicisme. Il lui devait ce bon billet-là ;, mais ce n’est pas assez. M. Rossi, tout aussi catholique que l'abbé Gioberti , se transfigure aux regards du susdit en excellent pAhrinter Et voilà comme : ,

« I s’expatria, ainsi parle M. Gioberti , les larmes au bout de sa plume (1), il s’expatria, changeant ses droits de citoyen contre un droit étranger. Cela prouve son amour pour l'Italie, étant poussé à l’abandonner en haine du nom autrichien. Certes nous devons nous attrister de voir les fils les plus illustres de la commune patrie forcés à porter chez d’autres nations les fruits de leur génie et de leur renommée, et nous devons désirer que nos gouvernements mettent fin à une ignominie qui retombe sur eux. Mais ce mal est compensé par quelque bien, puisque ainsi les germes de la sagesse italienne se répandent en tous lieux et rappellent aux autres peuples une vérité qu'iis sont trop enclins à oublier, savoir, que dans la vie spéculative comme dans l’active nous fûmes les maîtres du monde, et que nous n'avons pas entièrement perdu les titres de cette insigne prérogative. Personne n’est plus à même d’en faire souvenir

que Pellegrino Rossi. »

Passons à pieds joints, s’il vous plait, sur cette bouffée de

vanité italienne. Laissoris abbé Gioberti accommoder son pèlerin en maître du monde, et signalons à quelles marques le grand patriote reconnaît le patriotisme.

Votre mère est dans la douleur, votre pays souffre de l’invasion étrangère : à l'une vous croyez devoir vos soins, à l'autre vos bras. Bon fils , vous restez au chevet de cette mère pour veiller sur elle ; bon patriote, vous gardez pour le sol qui vous à vu naître le sang , le génie et le courage dont vous êtes doué. Votre mère n’a-t-elle pas besoin de puiser un peu de force dans vos regards ? Votre pays, en proie à l'étranger, ne compte-t-1l pas qu’à un jour donné des Curtius nouveaux s'élanceront tout armés dans le gouffre? Vous serez là, sans cesse là,

(4) Discorso preliminare, p. cerxxrx.

“SET pour attendre, saisir, devancer le moment propice. Vous devez même quelquefois, par une sublime imprudence, sacrifier votre vie sans espoir de succès , car le martyre appelle lhéroïsme.

Tous les enfants , tous les hommes obéissent à cette loi première de la reconnaissance : l'abbé Gioberti seul se croit assez fort casuiste pour en dispenser M. Rossi. M. Rossi aimait tant sa patrie qu'il n’a pu supporter le spectacle de ses malheurs ; le fils a laissé sa mère souffrir seule ; le patriote italien a déserté l'Italie. Pourquoi cette émigration volontaire ? Pourquoi cet homme si illustre, et dont la plume et l'épée peuvent enfanter des miracles , a-t-il renoncé à son pays , qui aurait dû lui être encore plus cher par sa désolation même ? Pourquoi , demandez-vous ?

Ah! c'est que M. Rossi désirait y revenir ambassadeur de France; c’est qu'il sentait le besoin de faire cause commune avec les Autrichiens dont l'excellent abbé Gioberti affirme que le nom lui est en horreur. Les Autrichiens envahissent Ferrare (1),

(1) L’occupation de Ferrare, qui est un fait très-regrettable, a provoqué des espérances dont nous croyons que les Italiens, tout les premiers, s’exagérent singuliérement l'importance. Le mouvement des esprits, l’agitation jusqu’à présent pacifique qui éclate dans les Etats pontificaux, en Toscane et en Piémont, les vœux qui se font entendre et qui, sur quelques points, semblent préluder à une révolution, tout cela n’a guére modifié notre opinion sur l'Italie. Il n’est pas plus possible de ressusciter les factions des Guelphes et des Gibelins, que de voir la Péninsule s'organiser sous un gouvernement unitaire. Dans l’élan d’un beau sentiment patriotique les Italiens peuvent se bercer de ce songe, mais il restera à l’état de chimère, C’est le système que prônait la jeune ltalie, alors qu’elle était représentée par de vieux Carbonari. Sous l’impulsion de l'abbé Gioberti, préchant l'indépendance italienne avec un pontificat moderne et civil, -nous ignorons ce que l'Italie aurait à gagner; nous savons parfaitement ce que la Catholicité y perdrait; et le pape, quoique Italien, reste avant tout et pardessus tout, le chef de l'Eglise universelle,

Un peuple, d’accord- avec son souverain, a le droit incontestable de chercher à améliorer sa situation, de réformer les abus et d'arriver à la plus large somme de bonheur. Pour les Italiens, pour les Romains surtout, nous désirons trés-vivement qu’il en soit ainsi; mais nous redoutons même pour eux de les voir entraînés au delà du but. Les alliés suspects qui

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ils menacent l'Italie , et le comte Rossi, tout fier de donner le bras au comte de Lutzow, force son ingrate figure à grimacer un sourire approbateur. Quand on a peu de fortune et de conscience, assez d'esprit, beaucoup d’ambition et de l'intrigue par dessus le marché, on joue un vatout politique, on tente le sort, et si la chance vous favorise, comme le Pellegrino, vous ne manquerez pas d'abbés Gioberti pour entonner vos louanges.

Louer M. Rossi, c'est très-bien ; nous le tenons pour un si bon patriote, que dût-il devenir le maître du monde avec son panégyriste, l’un portant l’autre, nous ne demandons pas mieux que de le rendre au sol natal. Mais il ne faut pas que le plaisir de décerner des éloges de patriotisme italien à un comte français fasse oublier à l’auteur du Gésuita moderno qu'ilest philosophe et quelque peu logicien, pent-être. Or, voilà M. Pellegrino Rossi félicité pour avoir cherché sous d’autres cieux une patrie où il pourrait faire fortune. Qu'’arrive-t-il de là? C'est que dans le Gésuita moderno nous trouvons des Pères et des Novices espagnols qui, en 4767, forcés d'opter entre leur pays

épousent si chaudement leur cause nous confirment plus que jamais dans cette pensée. Ce n’est point l'Italie que l’on tend à engager dans le mouvement révolutionnaire, c’est le Saint-Siége, car son immutabilité, la seule chose que les hommes n’ont pu détruire, les gène dans la fin qu’ils se proposent. Le Saint-Siége est trop divinement inspiré pour céder à des passions dont il apprécie la funeste influence. 1 peut sans danger, mais non sans profit, favoriser le développement des sages, des utiles réformes. Aller plus loin, serait compromettre l'avenir ; le Saint-Siége ne le fera certainement pas. Les rêves que propage la révolution ne seront donc toujours que des rêves ; mais il importait de bien caractériser ce mouvement que les enthousiastes prennent à tâche de calomnier. Le Pape peut être un drapeau pour les améliorations, il ne deviendra jamais, même involontairement, l’étendard que les idées démocratiques, constitutionnelles ou unitaires voudraient arborer. C’est à ce point de vue qu’il faut se- placer. L’Italie maintenant se croit une seule famille ; elle s'embrasse dans un transport fédératif; mais qu’elle n’oublie pas que le 14 juillet 4790, il y eut un jour en France où nous fûmes tous un peuple de frères et que trois années plus tard, l’échafaud, la guerre civile et la Terreur, confondaient dans les mêmes désastres tous ces baisers Lamourelte.

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et leurs serments religieux, préférèrent l'exil à l’apostasie. Notez bien qu'ici il s’agit de Jésuites, et écoutéz l’impartial écrivain (1). « On ne doit pas encore oublier, dit M. Gioberti, pour la justification de Charles IL et d’Aranda, qu'avant d’user de sévérité erivers'les personnes, ils firent tous leurs efforts ‘pour engager les plus dignes à rester en Espagne au service de l'Etat et de l'Eglise; mais inutilement et un historien de l'Ordre {cet historien, c'est moi) célèbre pompeusement la générosité des novices de Valladolid et des autres Pères, parce qu'ils restèrent inflexibles à toutes les instances comme s’il y avait gloire à préférer une secte à la patrie donnée par la nature et le ciel. » |

La position est parfaitement dessinée. D'un côté, voilà dés Jésuites qui renoncént au bonheur de la famille, à la fortune, aux grandeurs dont ils sont entourés, pour rester fidèles à leur conscience. Ils abandonnent leur patrie, riche, forte et heureuse ; ils marchent volontairement à la conquête d’un exil ‘ét d’une misère qui sanctifieront leur vie. Cela est beau, céla sera toujours beau, excepté aux yeux de l'abbé Gioberti. Les honneurs que ces Jésuites désertent de si grand cœur, M. Rossi, de l’autre côté, va les mendier à l'étranger. Quand il les aura obtenus , il les tournera contre la patrie que la nature et le ciel lui avaient donnée ni plus ni moins qu'aux disciples de saint Ignace. L'abbé Gioberti admire l’un, il blâme les autres. Ces pauvres Jésuites sont bien coupables en effet; ils n’eurent jamais la Vocation d’être pairs de France.

De M. Pellegrino Rossi arrivons à saint Vincent de Paul. La transition est brusque , hasardée même; mais la mémoire du saint ne sera pas longtemps , j'espère , compromise par un tel rapprochement. L'abbé Gioberti, on le voit, n’est pas quelquefois un ami très-prudent : il a des éloges qui tombent sur la tête comme le pavé de l'ours de la fable; et saint Vincent de Paul, qui n’en peut mais, a droit à une réparation. Elle met-

(4) Gésuita moderno, t. 3, p. 601 et 602.

tra encore davantage en lumière la bonne foi plus que contestable du prêtre piémontais. Il s’est donné mission de flageller les Jésuites modernes, et il les relance jusque dans le xvan siècle. « Certes , leur dit-il (4) par une prosopopée grosse d’anachronismes, certes Vincent fut votre ami et votre ami dévoué; mais savez-vous de quelle manière ? Comme le Christ l'était de ses persécuteurs , parce que vous avez tenté de crucifier ce héros de la charité chrétienne dans la plus chère de ses œuvres : vous avez combattu l’ordre naissant de la Mission. Mus par une jalousie scélérate et impie, vous avez cherché à exterminer un de ces instituts qui sont une gloire et un honneur pour l'espèce humaine. À cet effet, vous avez mis en jeu les artifices clandestins et hypocrites dans lesquels vous êtes passés maîtres et. vous n'avez pas atteint votre but, parce que tout l'enfer conjuré ne peut triompher d’un seul homme qui combat avec le ciel. Et quelle magnanimité à ne pas croire pendant longtemps à une si grande méchanceté? Mais il fut enfin convaincu par des preuves irréfragables , et savez-vous dans quels sentiments il les accueillait ? « Qu'ils m'arrachent les yeux, s’ils le veulent, s’écriait-il, pourvu qu'ils me laissent le cœur pour les chérir ! « Oh! divines paroles, qui suffiraient seules à immortaliser Vincent! Tout ceci résulte des documents les plus authentiques et des lettres autographes du saint conservés dans les archives de la mission. » |

Dans cette tempête d’exclamations, 6ù il se garde bien d’imiter, la charité de Vincent , Pabbé Gioberti renvoie son lecteur au cinquième volume, farci de documents et d’éclaircissements. Un discours tenant un volume, les pièces justificatives en remplissant un autre, voilà l'œuvre entre trois autres tomes de la même force. Les Jésuites modernes, dont l'abbé Gioberti instruit le procès, sont accusés d’avoir tenté de crucifier le héros dela charité chrétienne. La distance des siéclés préoccupe fort peu ce nouveau procureur

(1) Gésuita moderno, t. 4, p. 384.

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général de la complicité morale. Passons-lui ces menus détails qui ont pu échapper à sa vigilance, heureuse de saisir un profond scélérat en flagrant délit; et puisque M. Gioberti assure que les documents les plus authentiques et les lettres du saint sont conservées dans l'archive de la Mission , allons y voir.

Je me suis rendu en effet à la maison mère des Lazaristes, rue de Sèvres, n° 95, à Paris ; je me suis présenté à M. Etienne, Supérieur général, le cinquième volume du Gésuita moderno à la main. Les imprécations, les objurgations du pamphlétaire m’avaient très-peu ému; mais, à la page 174 de ce cinquième tome, se trouvaient des lettres de saint Vincent de Paul. L'abbé Gioberti affirmait que ces lettres autographes lui avaient été communiquées à Paris par un savant et pieux prêtre de la Mission. À peine eus-je jeté un rapide coup d'œil sur ces documents enchâssés dans le Gésuila moderno comme les plus belles émeraudes de l'écrin, que je découvris le stras sous l’apparence du diamant. Le pauvre abbé, aveuglé par sa haine, faisait fausse route et il trompait sciemment l'opinion publique. La preuve de l'audacieux mensonge, la preuve caractérisée, démonstrative, se trouve dans le contexte même de la lettre. Pour suppléer à la pensée que Vincent de Paul ne songea jamais à exprimer, le prêtre jésuitophobe émaille ce document de commentaires et d'insinuations que nous nous garderons bivn d'omettre. Le voici tel que le publie l'abbé Gioberti avec ses parenthèses de dénonciation.

A M. Ducoudray, à Rome.

Paris, 42 juillet 1652,

« La grâce de Notre-Seigneur, etc.

« Dès que j'aurai reçu les témoignages que la congrégation (de propagande) désire de monseigneur le Nonce, et de monseigneur l’Archevêque, je vous les enverrai, si tant est que nous puissions les oblenir ; car il est vrai, on tâche de nous brouiller, comme vous m'avez mandé ; et cela, jusqu’à la per-

gl | M sonne de laquelle nous devrions espérer la plus grande assistance après Dieu {le pape Alexandre VIT). Mais tout cela ne m'étonnerait pas sans mes péchés, qui me donnent sujet de craindre, non pas le succès de la chose, qui tôt ou tard se fera, de delà comme de deçà (à Rome comme à Paris); mais je ne saurais vous exprimer combien les artifices m'étonnent (expression très-forte dans la bouche de saint Vincent, qui n’en proféra jamais de plus énergique contre le prochain. Il faut bien dire que les intrigues des Jésuites furent atroces). Le R.P. Général désavoue pourtant tout cela, et m'a promis d'écrire (mais il n’a pas tenu sa promesse) à Mgr le cardinal Rogny, à M. l'ambassadeur et au R. P. René; dès que j'aurai les lettres, je vous les enverrai (il ne les eut jamais) ; cependant vous agirez le plus chrétiennement qu'il vous sera possible avec ceux qui nous embarrassent. Je les vois ici (saint Vincent allait souvent chez les Jésuites. Voyez sa vie) aussi souvent et cordialement, Dieu merci, comme je le faisais ; et il me semble que par la grâce de Dieu, non-seulement je ne leur ai point d’aversion, mais que je les honore et chéris davantage, et vous dirai plus que je ne m'en suis pas plaint au Père de Gondy, de peur de l'indisposer en sa vocation. [l'est vrai, ce qu'ils ont écrit de delà, que le P. B. est allé en mission en Normandie avec six ou sept (chose que les Jésuites ne faisaient pas avant les prêtres de la Mission), depuis environ quinze jours après Pâques, et que je leur ai baïllé M. Renar, parce qu'ils m'en ont fait instance {ils le caressaient à Paris pendant qu'ils le mordaient à Rome), afin de se conformer à nous; et que depuis, un des leurs est venu passer deux ou trois jours à une de nos Missions de ce diocèse, pour voir comment on fait, et s’il leur plaît de venir davantage, ils seront les bienvenus ; Car je ne croirais pas être chrétien, si je ne tâchais de participer à l'ufinam omnes prophetarent de saint Paul. Hélas !- monsieur, la campagne est si grande! il y a des peuples à milliers qui remplissent l'enfer ; tous les ecclésiastiques ne suffiraient pas avec tous les religieux pour subvenir à ce

18e — malheur! Faudrait-il que nous fussions si misérables d’envier que ces personnes-là (les Jésuites) s'appliquassent au secours de ces pauvres Âmes qui se vont incessamment perdant? Oh! certes, ce serait être coupable de l'accomplissement de la mission de Jésus-Christ sur la terre! Que si l’on veut empêcher nous autres, il faut prier, s’humilier et faire pénitence des péchés que nous avons faits en ce saint ministère. Je vous supplie, selon cela, monsieur, de ne pas laisser de voir ces Pères (les Jésuites de Rome), et de faite.à à leur égard ce que Notre-Seigneur. conseille de faire Rp gard de ceux qui exercent et empêchent ; et de prier ceux à qui Dieu a donné de la charité pour nous, de ne leur point nuire de parole ni d'effet, etc. » |

Saint Vincent de Paul ne désigne personne, car ce n'est pas un héros de charité chrétienne à la façon du prêtre italien. Il gémit en termes affectueux sur les hommes qui se font ses adversaires ; il n’a même pas voulu confier au papier le nom des coupables. C'étaient des religieux ; l'abbé Gioberti, sachant tout, ou ce qui est plus conforme à son caractère, ignorant les choses, se tourne subitement vers le Jésuite moderne; il lui dit : Tues ille vir, et, séance tenante, il le livre à l'indignation de la postérité. Mais, en étudiant cette lettre, une simple, une très-simple réflexion s’est emparée de mon esprit. Le correspondant du fondateur des Lazaristes est à Rome ; saint Vincent lui raconte ses peines, afin de les alléger; il lui déclare de Paris, 42 juillet 1652 : « Le R. P. général désavoue pourtant tout cela, et m'a promis d'écrire à monseigneur le cardinal Rogny, à M. l'ambassadeur et au R. P. René. Dès que j'aurai les lei- “tres, je vous les enverrai. » Or, si c’est du général de la Compagnie de Jésus qu’il s’agit, il faut nécessairement que ce religieux soit à Paris, car il désavoue tout cela, et il promet à saint Vincent d'écrire à Rome.

Quel était alors le chef de l’Institut de saint Ignace ? Goswin Nickel, qui, dans cette même année, le 17 mars 1652, était appelé au gouvernement de Ja Société. Il importe donc que

vs T6 M. Gioberti prouve que le Père Nickel'est venu alors dans la capitale du Royaume très-chrétien. Cette preuve est impossible, puisque deux généraux de l'Ordre, Laynès et saint François de Borgia, ont seuls entrepris et réalisé le voyage de Paris, d'autant plus impossible que Nickel, déjà vieux, n’est jamais sorti de Rome.

Cette démonstration concluante que je faisais à part moi, et l’histoire à la main, m'a conduit à une autre découverte. Saint Vincent de Paul dit qu'il ne s’est pas plaint au Père de Gondy, de peur de l’indisposer en sa vocation. Cegrand nom de Gondy, et ce titre de Père ont confirmé sans doute l’abbé Gioberti dans ses déductions peu charitables, mais que son aversion irréflechie semblait autoriser. Le Père de Gondy, c’est un jésuite. La raison la plus déterminante, la voilà aux yeux de l’auteur du Gésuita moderno. Vincent de Paul ne se plaint pas à lui de peur de l’indisposer en sa vocation. Done ce Gondy était affilié à l'Ordre, donc, donc, etc. En Italie, les etc., etc., vont toujours plus loin qu'une conséquence normale. Par malheur, il n’y a jamais eu de Gondy dans la Compagnie de Jésus. Celui dont il est question, Philippe Emmanuel, comte de Joigny, général de galères sous Louis XITIL et père du cardinal de Retz, se fit oratorien et mourut en 1662 {1}.

Quand j'eus l'honneur de voir M. le supérieur général des Lazaristes, ma conviction était formée. À peine lui eus-je annoncé l’objet de ma visite, qu’en présence d’un ancien ministre d'Etat, il me déclara que cette lettre de saint Vincent de Paul ne s’adressait pas, qu'elle ne pouvait pas même avoir trait aux Jésuites. Elle fait allusion au Général et aux Pères de l’Orataire. C'est ainsi, nous a répété à diverses reprises M. l'abbé Etienne qu’elle a toujours été interprétée dans les maisons des Lazaristes, car il est de tradition chez eux que les Pères de la Compagnie de Jésus n’entravèrent jamais les œuvres de saint Vincent. | |

- (4) Dictionnaire de Moreri, article Gondi,

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Ce premier point débattu et hors de doute, restait à savoir si en effet un prêtre savant et pieux de la Mission avait commu niqué à Paris des documents authentiques, et la lettre originale dont M. Gioberti se fabriquait contre lui-même une arme terrible. Le fait de la communication entraïînait tout naturellement l’aveu de l'interprétation boiteuse. Le Supérieur général des Lazaristes ne fut pas moins explicite sur ce point que sur les autres, Je le priais de m'éclairer, il eut la bonté de ne se refuser à aucune de mes demandes. Il nous affirma qu'aucun des prétres de la Mission, même le plus savant et le plus pieux, n'avait jamais livré à un homme tel que M. Gioberti le secret des archives, et qu’il ne croyait pas qu'un Lazariste français eût pu avoir des rapports avec l’auteur du Gésuita moderno.

Cette déclaration ne me suffisait plus. M. l'abbé Etienne mettait dans ses paroles une si cordiale, une si franche dignité que je me crus encouragé, par la confiance qu'il me témoignait, à en solliciter une nouvelle marque. À nos yeux comme à ceux du public, M. Gioberti était convaincu d’imposture ; son prétre savant et pieux restait un mythe. Je désirai toucher de la main, voir des yeux, comme dit M. Lenormant, la lettre autographe dont le réfugié proclamait l'existence. Quelques jours après, M. le Supérieur général me fit l'honneur de m'écrire pour m'assigner un second rendez-vous. Il déposa entre mes mains un recueil de lettres de saint Vincent de Paul, recueil; me dit-il, qui existe dans toutes les maisons françaises et italiennes de la Mission, et dans lequel se trouvait la lettre du 42 juillet 1652. Comme toutes les autres, elle n’est qu’en copie, les Lazaristes ne possédant plus les originaux. Je suis donc autorisé à porter un nouveau mensonge au compte de l'abbé Gioberti. Nous devons avouer néanmoins à sa décharge que, sauf quelques petits retranchements ou altérations, elle est assez fidèle ment transcrite. |

Maintenant que dire d'une pareille fraude? à quel tribunal humain traduire un prêtre qui, pour la satisfaction d'un haine sauvage, essaie, mais en vain, d'attirer à Jui, à

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force d’adulations menteuses , les dignes émules de la Compagnie de Jésus? En faisant aux Lazaristes uñ trophée des enfants de saint Ignace, qu’il condamnait comme les ennemis acharnés des enfants de saint Vincent de Paul, l'abbé Gioberti s'était imaginé que cette calomnie passerait sous le couvert des autres. Il espérait qu’en flattant sans pudeur les prêtres de la Mission, il les forcerait au silence. Le silence a été rompu, le calcul est déjouëé et M. Gioberti reste avec sa honte. Il ne pourra pas ici prétexter cause d'ignérance ou erreur. Les commentairés intercalés dans le texte, commentaires qui dénaturent la pensée de saint. Vincent , les jérémiades que nous avons extraites du quatrième volume, l'invention du prêtre savant et pieux , complice anonyme créé pour la circonstance, les neuf faits accusateurs qui viennent, de mensonge en mensonge, servir de corollaire à cet échafaudage d’impostures , tout démontre que cet homme n'en’est pas à son coup d'essai. Pauvres Jésuites! l'abbé Gioberti vous accuse d'être passés maitres en artifices clandestins et hypocrites , et le voilà pris la main dans le sac. Il vous tendait un piége et c’est lui qui y tombe. Pour vous susciter de nouveaux adversaires ,-1l s’improvisait l’oracle, le confident des Lazaristes, l'interprète juré de saint Vincent de Paul ; et ce sont les Lazaristes eux-mêmes qui lui donnent le coup de grâce. Un écrivain ; un prêtre convaincu de pareils méfaits ; a-t-il désormais le droit d'être pris au sérieux par les honnêtes gens? Nous ne le pensons point. Une semblable tache n'est-elle pas indélébile ?

M. Gioberti, à celebre abate Vincenzo Gioberti, — tout est célébre dans l'Italie révolutionnaire , tout, et particulièrement les prêtres qui n’ont pas les vertus de leur état, — M. Gioberti, donc, s’imagine avoir en France un Lazariste savant et pieux comme secrétaire de ses archives, Dans les Pays-Bas , il attache à sa personne un illustre ecclésiastique belge qui le tient au courant des manëges (4) jésuitiques contre l'Université de

(1) Gésuita moderno, t. 5, p. 80,

Louvain. L'ilustre à suivi l'exemple du savant et pieux : il a désiré garder l’anonyme, Il le gardera longtemps , si quelque bonne âme ne prendpas la peine de flairer la fourberie. Avec les antécédents de l'abbé, il ést permis, sans trop de scrupules, de niettre sur le compte de son imagination l’illustre belge , inventé pour la circonstance, comme le savant et pieux de la Mission. Les amitiés du pamphlétaire sont autre part. La piété, la science, l'illustration restent dans le troisième dessous du théâtre ; elles n’apparaissent qu'aux occasions solennelles, et encore M. Gioberti les enveloppe-t-il des ténèbres les plus épaisses. Les apostats, les prêtres régicides ou interdits subissent seuls lo honte de l'éloge avoué, et c’est bien fait.

Un autre patriote italien, M. Libri- -Bagnano , espèce de rat scientifique. qui du Collége de France a su se faire un fromage de Hollande, dans PURE il se blottit pour apanager son exil , n’a-t-il pas , lui aussi , à son service quelques illustres amis dont le nom restera toujours, et pour cause, un mystère impénétrable? Et ce M. Libri, sur la foi du célèbre anonyme, n’at-il point affirmé dans la Revue des Deux-Mondes qu'il existait au Gésu de Rome, dans l'appartement du général des Jésuites, un petit registre sur lequel étaient inscrits, annotés et peints d’après nature tous les personnages ayant crédit, puissance, talent, vices et vertus sur la terre ? M. Libri n’a pas vu de ses yeux, touché de sa main ce curieux registre ; mais son

i, qui mérite toute confiance, son alter:ego partout ailleurs qu’à la caisse, un jour d’émargement universitaire, son ami l'a compulsé. Sur la foi de l’homme sans nom , M. Libri affirme avec la doctorale assurance d’un Gioberti.

Quant à l'Université de Louvain , on peut supposer qu'un Moeller quelconque, pour ne pas être reconnu, se sera déguisé en ecclésiastique illustre, et aura dénoncé au Don Quichotteitalien les moulins à vent qu'il devait combattre. La machine de guerre était aussi laborieusement chargée qu’un roman humanitaire de M. Eugène Sue. Le Moeller entreprenait à forfait, au nom de ses recteurs magnifiques, de couler à fond l'Histoire

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de la Compagnie de Jésus ; l'abbé, en bon prince, leur fit gagner, dans son livre de Lausanne, le procès contre l’Institut, procès qu'ils avaient perdu à ‘Rome. Les: communistes du canton de Vaud et.les corps francs prirent parti en faveur de cette pauvre Université qui, fille de la liberté, n’a plus qu’un moyen pour vivre, c'est de tuer sa mère. Rome 4 jugé la cause en faveur des Jésuites ; l'ultramontain abbé n’en tient compte que pour raconter par le menu les intrigues des Pères: sournois. Le respect des Moeller et des Gioberti, rares et trèsrares même à Louvain, n’est pas obligé d'éclater devant une de cesJeçons de droit commun que le Saint-Siége sait si admirablement donner.

- Ce que M. Gioberti fait pour les adversaires sai Jésuites, il le renouvelle sans plus de succès Pour ceux qui, à tort ou à raison , plaident contre eux. Il n’y a pas en Italie une affaire civile et d'intérêts privés oùle nom de la Compagnie se trouve mêlé. qu’il n’évoque à son tribunal. Tout est de son ressort. Procès Mascaro , procès Porqueddu, procès Sineo, procès de toute espèce et de toute juridiction, il les traduit à sa barre. C'est la Gazette des Tribunaux d'Italie, mais la Gazette sans l'esprit et l'impartialité. Un avocat, quelque peu honnête qu’on* veuille le supposer, n'oserait jamais prononcer un arrêt sur sa seule plaidoirie, car, si © est lui qui parle, vous savez que c’est son client qui affirme. L'avocat , s'identifiant avéc le personnage, dit sans prétention aucune : l’homme que nous avons tué ; le vol que nous avons commis. L’abbé Gioberti est -en- ‘core plus avocat que la bazoche : il prend les mémoires et con- ‘sultations de. la partie adverse ; il expose les faits tels que cette partie les présente, et il conclut contre les Jésuites avec l’aplomb d’un Perrin Dandin. Les Jésuites sont destinés à avoir tort, puisqu'un avocat l’a dit et que lui, Vincent Giôberü, le cautionne sur la foi de ses inimitiés. Si Affanaër, le fripon domestique des Pères de la rue des Postes, faisait à

l'abbé Gioberti l'honneur attendu de lui confier la rédaction de ses mémoires d’outre-prison, il y a mille à parier contre un que

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l'équitable abbé saurait arranger les choses de telle manière que cet honnête M. Affanaër aurait été dépouillé par les Jésuites. Nous ne savons trop si le grand philosophe ne J’a pas déjà insinué; mais à coup sûr ilest tout disposé à le certifier. :

Et pourtant il y a da bon dans l’abbé Gioberti. À chaque phrase, à chaque mot, il vous jette un outrage à la tête. Pour peu que vous n’abondiez pas complétement dans son sens, il vous maudit avec des paroles vénéneuses. Si sa plume était un stylet, sa plume tuerait. Cet homme a une idée fixe; il s’enivre de ses imériques aversions comme un autre d'alcool. Quand ; par hasard, à l'image de la Messaline de Juvépal, il est lassé , mais non rassasié, vous l’entendez se. frapper la poitriue et confesser {1} « que les injures font un très-grave tort à qui les prononce, surtout Lau elles tombent d’une plume sacerdotale. »

Prêtre, ouvrez votre Gésuita moderno à la page que le hasard vous indiquera, jetez les yeux sur la première ligne venue. S'il ne s’y trouve pas un affront à la raison publique ou à Ja vérité, une insulte à quelque nom cher à l'Eglise, aux monarchies et aux belles-lettres ; si tout cela n’est point accompagné d’éloges déplorables accordés à-tous les prêtres renégats ou interdits , à tous les aventuriers de conspiration, d'incrédulité et de communisme, à tous les comédiens l'emportant en morale sur Bossuet ; je proclame. à l'instant même que vos . écrits sont de petits chefs-d’œuvre de charité. J'emboucherai votre trompette toujours épique et je dirai que vous êtes le Vincent de Paul de la littérature italienne, le vrai Vincent qui ne sera jamais celui dont vous savez si perfidement “eee les lettres sur le chevalet de vos commentaires.

Le Contemporaneo, quise croit le journal du progrès parce qu'il rêve économie sb us et garde nationale , parle dans un second article « de Fa vénération avec laquelle tous conservent la glorieusé mémoire de l’immortel Clément XIV, aujourd’hui

(4) Discorso preliminare, p. corxxvir.

si dignement défendu par le plus illustre philosophe de notre Italie, Vincent Gioberti, » Ce plus illustre philosophe a un thermomètre infaillible pour juger les hommes. Etes-vous sans cesse et partout. l'adversaire dû Jésuite, l'admirateur fanatique de ses ennémis, même dans leurs égarements ? Aussitôt l'abbé pamphlétaire vous aime de toutes les puissances de sa haine, il vous décerne une couronne murale dans ses livres : il vous dresse des autels dans son cœur. L'ancien abbé de la Mennais et le régicide intentionnel , évêque schismatique dé Blois, Henri Grégoire , le capucin renégat Norbert, et tous les Moeller de Louvain y ont leur petite niche. Mais il ne faut pas transgresser son commandement, car vous ne seriez plus qu'un écrivain sans autorité ; et il applique ce système à tous les noms dont s’enorgueillit la littérature européenne.

-Silvio Pellico , l'ami de sa jeunesse, le martyr de la liberté, subit le joug de ses censures. Le grand poëte est bien coupable, en effet ! Au moment où il repoussait d'un pied dédaigneux la dédicace des Prolégomènes du Primato que l’abbé Gioberti essayait de faire passer sous la contrebande d’une ancienne affection , Silvio Pellico sortait de sôn repos pour réndre compte de mon histoire des Jésuites. L'auteur, qui est une des ploires delftalie, patronait une œuvre française. Il m’encourageait par ses éloges, tout en déclinant publiquement la responsabilité morale que le prêtre piémontais osa lui imposer. Jusqu’alors Silvio avait été un écrivain célèbre qui , mieux que le vulgaire, jouissait incontestablement du droit de prononcer sur le mérite réel d’un ouvrage. Les poëtes à la façon de Silvio et de Manzoni ne possèdent-ils pas le don de la science et celui de seconde vue? Ce n’est plus cela pour l'abbé Gioberti.. « À présent, dit-il 4), je confesse que s’il s’occupait d’un sujet de poésie, de littérature , de morale ou de religion pratique, ou d’autres matières relatives à l'amour et à l'imagination , le jugement de Silvio Pellico serait pour moi d'un très-grand poids ; telle est

(4) Discorso preliminare, p. nvnr.

dés AG ai l'estime que je fais d’un homme excellent pour l'âme et le génie. Mais l'œuvre du Français traitant de questions de théologie-et d'histoire, le cas est quelque peu différent... Quel jugement peut-il porter des fastes jésuitiques ? A:t-il fait les études nécessaires pour en parler en connaissance de cause ? » |

Voilà Silvio Pellico renvoyé à sa lyre. Il n’est pas à même d'apprécier un récit historique; il ne peut distinguer le vrai d’avec le faux, et comprendre ce qui est à la portée de tout le monde. Soit; mais César Cantù, Auguste Peruzzi, Jacques Balmès, et Frédéric Hürter, ces graves historiens, ces habiles polémistes dont l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne se glorifient, ne sont pas des poëtes que l'abbé Gioberti, tout peu Platon qu’il est, chassera aussi facilement de sa république. Il faut compter avec eux, même quand on parle des Jésuites. L'abbé Gioberti pressent la difficulté, il la lève en disant (1) « que ces AUTEURS honorables sont plus versés dans la connaissance des ‘ivres que dans celles du monde.

Pour juger un livre, cela ne se pas à ses yeux. Ah! si Cantü, Peruzzi, Hürter et Balmès vivaient dans ce monde que le Gioberti s’est créé , s'ils venaient s’asseoir au foyer des renégats, s'ils se constituaient les apologistes de toutes les perversités, les applaudisseurs de toutes les natures malfaisantes, ils grandiraient pour lui en autorité et en Sagesse ; mais ils se contentent d’être vertueux et équitables. Comme Silvio, ils se voient rayés du catalogue des savants qui peuvent avoir une opinion sur la Société de Jésus. Le cardinal Cadolini, une des lumières de l'Eglise, a condamné l’abbé Gioberti; le cardinal Cadolini s’est trompé comme Silvio, Balmès, Peruzzi, Cantü et Hürter. Christophe de Murr, un de ces doctes qui, par l'immensité de leurs travaux, éclairent l'humanité, a produit une foule de pièces inédites en faveur des Jésuites. L'abbé Gioberti le soumet, lui aussi, au creuset de ses exceptions. « Murr était, dit-il, homme très-instruit dans la philologie et il fut dans

(1) Gésuita moderno, t. 1, p. nvrr.

OR l'histoire l’un des auteurs les plus féconds du siècle passé (1). » Pour étudier et comprendre des documents, ce ne sont pas de trop mauvais titres peut-être. Attendez. Christophe de Murr. était protestant; son témoignage n’en sera donc que plus précieux ; « mais, ajoute le vieil abbé toujours resté à l’état d'enfant terrible, il fut très-ami des Jésuites, ce qui le fit croire catholique en secret, et par quelques-uns Jésuite de robe courte. » Ceci, vous le sentez, est un argument sans réplique. Pour ce prêtre, on est digne de foi par cela seul qu’on naquit dans les bras de l'hérésie. Si vous rentrez au giron de l'Eglise universelle, si seulement vous êtes soupçonné de tendances catholiques ou de justice distributive, à l'instant même vous ne méritez plus aucune créance. Vous êtes catholique secret, et Jésuite de robe courte, qui pis est : voilà le prosélytisme de l'abbé. Son compelle intrare se réduit à dire : soyez hérétique, soyez athée, si bon vous semble. Fermez les yeux à la lumière et je crois en vous; mais ne montrez aucun penchant pour l'Unité, .car alors vous pourriez bien vous réveiller Jésuite de robe courte. Les Jésuites deviennent les ennemis sde toutes ses heures et le fléau de l'Eglise.

Les arrêts rendus dans le Gésuita moderno sont tous de cette force là. Des Luthériens d’une haute intelligence , des écrivains compétents, s’il en fut, en histoire et en politique, tels.que Ranke, Schæll, Muller et d’autres n’ont pas cru pouvoir accepter le pontificat de Ganganelli comme le plus beau, le plus sage des pontificats possibles. Ils n’eurent pas l’élasticité de conscience ou plutôt l'enthousiasme de haineuse intuition du Contemporaneo et de la Revue de Louvain. À leur tribunal- de protestants éclairés, Clément XIV fut apprécié comme pape et comme prince. L'abbé Gioberti intervient ; il se garde bien de discuter la sentence, il l'infirme. Il accuse Schæll-parlant le langage de l'histoire, de l'histoire que- les Jésuites n’auront sans doute pas encouragée, comme il blâme

(4) Gésuita moderno, t. 2, p. 526,

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Châteaubriand ou M. Villemain, prétendant que Pascal, dans ses Provinciales, donna plus d’un croc en jambe à la vérité. L'abbé Gioberti s'exprime ainsi (4) : « L’assertion de Schæll est aussi vaine contre l'évidence du fait que celle de Châteaubriand et de Villemain, pour prouver que Pascal fut faussaire et calomniateur, et on comprend comment Schæll , dans un ouvrage très-volumineux et de très-ample et très-difficile composition a pu, bien que savant, juger légèrement, et errer sur un point accessoire à son sujet et comment, quoique protestant, il a été conduit par ses idées politiques à favoriser dans les Jésuites un instrument efficace des D absolus et despotiques. »

M. Lenormant envierait celle-là au réfugié piémontais, qui, à bout de raison comme lui, se cramponne au pont aux ânes des gouvernements absolus. Les gouvernements absolus ont besoin des Jésuites. Les Jésuites s'appuient sur les gouvernements absolus ; Schæll, au dire de l’abbé, favorise les Jésuites en vue des gouvernements absolus ; moi, selon M. Lenormant, « dans l'intérêt d'il ne sait quelles combinaisons politiques, je fais un grand effort pour entraîner définitivement les Jésuites du côté des gouvernements absolus. » Il parait que Schæll n'avait pas réussi; pour rassurer MM. Gioberti et Lenormant, je dois leur avouer que je redoute fort de n'être pas plus heureux que le diplomate prussien. Les gouvernements absolus se tireront de là comme ils pourront.

Mais puisque l’auteur du Gésuita moderno exclut de sa confrérie tous les écrivains qui se croient trop probes. pour marcher dans ses voies, puisque Silvio, Hurter, Balmès, Peruzzi, Cantà, Christophe de Murr, Ranke, Schœll, Châteaubriand et Villemain sont. retranchés de sa communion, voyons un peu de quelles autorités s’entoure ce prêtre. Vous croyez. sans doute que comme nous tous, enfants soumis de l'Eglise, il accepte le jugement des évêques, qu'il respecte ces premiers pasteurs des

(1) Gésuita moderno, 1. 3. p. 117 et 118.

âmes , et qu'afin de faire honorer son sacerdoce, il honore lès chefs que la hiérarchie ecclésiastique lui a donnés. Pas du tout. Il y a, en France, un prélat dont le courage fut toujours à la hauteur des vertus, un prélat qui est le type de la fermeté épiscopale et de la charité chrétienne. Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, n’obtiènt du fougueux abbé que des paroles de courroux. Christophe de Beaumont était entaché de jésuitisme. Mais s’il existe, de par le monde, un vieux carbonaro au pouvoir, si ce carbonaro a conspiré contre ses princes légitimes, ce ministre passera grand homme dans le Gésuita moderno (4). Ses trahisons de 4820, ses trahisons futures auront leur apothéose et les vertus de Christophe de Beaumont seront flétries. Dans les Ventes de Carbonari piémontais dont l’un fut président en 4820, on jurait : haine à l'Eglise et mort aux rois par la grâce de Dieu! Dans la métropole de Paris, le nom de l’autre est encore vénéré ; dans les souvenirs du peuple, sa foi ardente, ses persécutions, son inépuisable Charité ont fait de ce nom une gloire. Le prêtre veut changer tout cela. L’un est hostile aux Jésuites, l’autre a combattu pour eux ; voilà le secret de ses préférences et de ses exclusions. Cette recette sera toujours la même, vous la trouverez appliquée envers et contre tous, selon la formule.

Ainsi les Provinciales de Pascal, dont la lecture est titewite dans le diocèse de Paris sous peine d’excommunication, les Provinciales, ouvrage mis à l'index à Rome, sont le bréviaire de choix, l’évangile du prêtre catholique italien à Paris. Voltaire, Châteaubriand, M. Villemain lui-même, qui ne nous semble pas trop Jésuite, ont dit, ont prouvé que Pascal était un calomniateur sublime. Que fait à l'abbé Gioberti cette qualité de sublime dont il se prive avec une abnégation véritablement trop persévérante? Pascal sera calomniateur peutêtre ; mais il n’a calomnié que des Jésuites, Pascal est donc (2)

(4) Gésuila moderno, t. 5, p. 589.

(2) Gésuita moderno, t. 2, p. 487.

—-00Ù «un écrivain éminent en possession de l'estime PR et sa véracité n’a plus besoin de preuves. »

Tout en m’inclinant devant le génie de l’auteur des Provinciales, je m'étais permis d'examiner si le sectaire n'avait point à se reprocher quelques-unes des peccadilles dont tous les hommes de lettres même jansénistes, philosophes, protestants ou incrédules, lui ont fait un crime. J'avais comparé dans les éditions originales le texte des théologiens de la Société de Jésus, avec les citations qu’en tire Pascal pour les besoins de sa cause. Après avoir glané par-ci par-là plus d’une falsification bien déterminée, j'avais consigné dans l'Histoire de la Compagnie le fruit de mes recherches. L'abbé Gioberti me punit bien cruellement de mon irrévérence. « La seule supposition, dit-il (4), qu’un génie si étonnant, un homme si éminemment et sincèrement pieux que l'était Pascal eût falsifié des textes et qu’il eût voulu exposer son honneur et celui de la religion à la ruine inévitable des causes qui s'appuient sur de tels moyens, commettant publiquement une action détestable qu’interdisait formellement et gravement la morale pure et rigide qu'il professait; qu'il soit mort en de tels sentiments, sans éprouver le moindre remords, sans donner aucun signe de rétraction, c’est une chose si invraisemblable que, etc., etc. La phrase devient longuette, car l'abbé se pique d'être au premier rang des contempteurs du précepte de Boileau :

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

Il a toujours à son service des mots de six pieds et des adverbes. qui ne font pas admirablement, Mais la question de goût reste ici subordonnée à la question de principe. Dans l'esprit de M. Gioberti, Pascal ne peut point être un faussaire. Il n’est pas possible même qu'il ait altéré un texte; d'où il suit que c'est moi qui dois être atteint et convaincu du

(1) Gésuita moderno, t. 2, p. 487.

péché. Afin d'établir catégoriquement sa chose, l’abbé Gioberti ne s'adresse plus à son illustre ecclésiastique belge ou à son prêtre savant et pieux de la Mission. Il n’a pas besoin, comme pour les lettres dénaturées de saint Vincent de Paul, de trouver un complice. Il'est de force, à lui tout seul, à embrouiller les propositions les plus simples et les in claires ; il va le tenter en l'honneur de Pascal.

Je suis coupable sur ce point de trois gros méfaits. Je n’aborde la question des Provinciales qu’incidemment et dans une note. Je n'apporte que quatre textes et je ne les présente pas comme substantiellement faux, mais comme inexaC!s ; puis je ne prouve pas leur importance.

Il n’entrait pas dans mes plans d'écrire une controverse, mais une histoire. J’ai donc dù me borner au nécessaire, sans avoir besoin de faire étalage du superflu, pour démontrer ce que les Jansénistes eux-mêmes n’ont jamais nié, M. Gioberti a, dans Pascal, une foi plus entière que dans l'Evangile. Il permet aux corps-franes de discuter le Nouveau Testament, mais il s'indigne qu'on puisse mettre en doute les textes cités par Pascal, Cela est de règle, néanmoins il ne faut pas que ses rêves de progrès entraînent le-digne philosophe jusqu’à l’erreur volontaire. Or, je n’ai pas offert les textes de Pascal comme inexacts seulement. C’est un en cas de polémique dont je sais le gré qu'il faut au véridique commentateur des lettres de saint Vincent; mais je n’en ai nul besoin pour mon propre compte. J’ai dit que le premier et le troisième étaient entièrement, matériellement faux ; je maintiens mon dire et je le prouve. Quant au second, il est inexact, puisque Pascal n’en donne que la moitié. Il est faux en ce sens que de cette moitié de texte isolé, on attribue malignement à l’auteur, au père Bauny, une doctrine qu’il ne professa jamais.

Dañüs le passage de Valentia indiqué par l'écrivain janséniste et même dans le long article emprunté par M. Gioberti à cet auteur , il n’est nullement question de bénéfices ou d'argent donné pour des bénéfices. Le théologien parle du ministère

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ou actes du ministère ecclésiastique, tels que la messe, la récitation de l'office, etc. Mais, reprend M. Gioberti, ce que Valentia dit de la messe, du divin office, des ministères ecclésiastiques , peut et doit s'appliquer également aux bénéfices ecclésiastiques, donc Pascal n’est pas un faussaire en attribuant-à d'autres cas ou à tous les cas ce que Valentia avoue d’un cas en particulier. | |

Généraliser les cas particuliers a toujours été un des arguments favoris de Pascal. Les théologiens savent, et même les philosophes de la force de l'abbé de Lausanne ne peuvent pas ignorer que c’est le principe le plus fécond en erreurs et en falsifications. M. Gioberti, qui en a d'autres dans sa gibecière, ne nous fait pas grâce de celui-là. Il y tient pour Pascal . et sans doute. aussi un peu pour lui au besoin. Cependant il doit avoir entendu dire que dans les choses spirituelles qui sont matière à simonie, il y en a de deux sortes. Les unes, telles que les bénéfices et les dignités de l'Eglise, ne peuvent jamais être données ou reçues à prix d'argent , soit qu'on le considère comme prix de la chose ou comme le motif qui excite à la : conférer, et Valentia s’est bien gardé d'enseigner une doctrine opposée à celle des théologiens. Les autres, telles que certaines fonctions ecclésiastiques , la messe , le divin office, etc., ne peuvent jamais être achetées ou vendues à prix d'argent, mais elles ne sont pas incompatibles avec certaines rétributions offertes, d’après saint Thomas, comme honoraires ou aumônes pour l'entretien des ecclésiastiques. Alors il est permis quelquefois de donner ou de recevoir de l argent; en matière de bénéfices, jamais.

Or, dans le passage cité, Valentia ne parle que des choses ecclésiastiques susceptibles de rétribution. Ses raisonnements, ses déductions roulent sur cette hypothèse. La chose est évidente. Valentia, après Soto, commente un texte de saint Thomas ayant trait aux distributions d'argent que les clercs recevaient pour leur présence au chœur. « Distributions quotidiennes , dit la Glose , introduites dans le but de forcer les cha-

on EE uoines à une plus grande assiduité aux divins offices (1), » Que sur ce texte Valentia établisse plus ou. moins de subtilités, cela ne change rien à l'état de la question. Ce qui est clair pour tout le monde , à l'exception de Pascal et de M. Gioberti, c’est qu'il ne s’agit point ici de bénéfices, mais de ces offices ecclésiastiques pour lesquels il est permis de recevoir de l’argent non comme prix de la chose spirituelle, mais comme motif pour l'accomplir ou la conférer. Pascal Ars le contraire , calomnie donc sciemment. | . La tache de mensonge sur la renommée de Pascal tient au cœur de l’abbé Gioberti, Le prêtre ne trouve pas tous les jours des ennemis aussi éloquents de la Compagnie de Jésus, des ennemis avec lesquels la haine seule lui donne un point de contact. IT épouse leur querelle comme si c'était la sienne propre, et il me reproche très-gravement d'avoir introduit dans le texte des mots que Pascal n'avait ajoutés que comme explication et placés entre guillemets. Pascal-me semblait assez grand pour se dispenser d'une escobarderie que l’on tolèrerait à peine dans le célèbre philosophe et abbé Gioberti. Retranchons, s'il le veut, les mots prétendus explicatifs, et aussitôt la phrase n'offre plus un sens complet. En dépit de l'imperceptible précaution des guillemets, il est donc très-aisé de confondre les quelques mots intercallés par Pascal avec les paroles qu’il attribue à Valentia. | Malgré les triomphantes assertions du prêtre piémontais, le texte du Père Bauny n'offre pas même les difficultés de forme dont Pascal a eu la petite malice d’hérisser celui de Valentia. Le Janséniste a tartufié le Jésuite; il le filoute comme au coin d'un bois. D'abord il lui dérobe la moitié de sa pensée écrite, cette moitié qui rend l’autre inintelligible et incomplète ; puis à ce lambeau de doctrine ainsi défigurée, il coud un autre passage qui, par la soustraction opérée dans le premier, se trouve en contradiction au moins apparente avec lui, contra-

(1) In cap. unic. de clero non resid. in 6 vers. prœsupponendum.

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diction-qui disparaît dès qu'on rétablit le texte en son intégrité. Les deux passages de Bauny, rapprochés par Pascal, ont sans aucun doute une opposition réelle, flagrante entre eux. Le second parle d’une loi générale regardant tous les prêtres, le premier d’une obligation particulière qu’un prêtre s’imposerait librement ; ce qui établit une certaine différence. Une mesure peut être funeste, si elle est présentée comme loi générale. Elle sera salutaire, praticable, si elle reste obligation volontaire à laquelle s’astreindront certains individus se sentant la force de l’observer.

Quant aux troisième et quatrième textes de Réginald et de Cellot, M. Gioberti veut, avec cet accent de conviction qui porte le doute dans les esprits, nous prouver que les anciens, gli antichi, sont les Saints-Pères, et nous, nous osons croire que les anciens sont tout bonnement ceux qui vécurent avant nous. Cela est logique; cela ne fait donc pas les affaires du grand philosophe. Malgré son opposition, peut-être même à cause d'elle, nous persistons dans notre idée; car si, Réginald et Cellot avaient voulu désigner les Pères de l'Eglise, ils n’ignoraient pas sans doute que le mot veteres seul ne suffisait plus. Les Saints Pères sont confondus dans cette locution, mais elle ne s'applique pas directement à eux, surtout quand il s’agit de bénéfices et de lois régissant ces bénéfices ; bénéfices et lois qui n’existaient pas de leur temps. Le texte de Diana qui a fourni à Pascal et à l'abbé Gioberti une heureuse diversion, précise très-clairement le sens du mot veteres. « Les anciens disaient que oui, professe Rise les nouveaux disent que non. » |

Si je voulais avoir quelque point de ressemblance. avec M. Gioberti, comme lui je demanderais pardon au carissimo, illustrissimo, et gentillissimo lettore de toutes les peines que je viens de prendre pour être ennuyeux à force de citations visant à la science ; mais ces formes d’obséquiosité banale ne se retrouvant plus que chez notre abbé, je passe outre, sans m'incliner le front dans la poussière,

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De Pascal nous arrivons encore aux Jésuites, mais aux Jésuites doublés des Dames du Sacré-Cœur. On dirait que ce prêtre a juré de ne laisser debout aucune institution glorieuse à l'Eglise. Les Jésuites, depuis trois siècles, les Dames du Sacré-Cœur, depuis leur fondation, se sont voués à élever la jeunesse. A ces écoles, d'où sortirent et d’où sortent encore tant d'hommes qui, dans les combats, dans la magistrature, dans les lettres et dans l'administration, furent l'honneur de leur patrie, tant de femmes qui firent la joie de leurs pères, le bonheur de leurs époux et l’orgueil de leurs enfants, l'abbé Gioberti attache un stigmate de honte. « Malheur ! s’écrie-t-il (4), malheur à l’innocent qui tombe entre les mains des Pères et des Mères! Aussitôt l’innocent devient un traître et une espionne. »

Un traître! une espionne ! les Pères de l’Institut, les Mères du Sacré-Cœur ne peuvent former que cela. Et les Jésuites comptent parmi leurs disciples toutes les grandes illustrations qui, dans les arts de la guerre et de la paix, régnèrent sur leurs contemporains par le génie, la sagesse ou la justice ! Et il n’y a pas une maison en Europe qui ne voie avec amour dans son sein une de ces jeunes mères façonnées aux devoirs de la famille par les Dames du Sacré-Cœur ! Qu'importe à l’abbé Gioberti cette reconnaissance des siècles? Que lui font ces félicités intérieures qu’inspirent de douces, de charmantes vertus ? Ce monde n’est pas son monde à lui. Il faut à ce prêtre des hommes toujours disposés à haïr ou à conspirer, des femmes toujours prêtes à se vendre, des renégats toujours en quête d’une nouvelle apostasie. Voilà des types tels qu’il les demande. Ce ne sont pas les Jésuites et les Dames du Sacré-Cœur qui élèvent de-semblables générations ; ce sont ses doctrines, ses exemples, qui les corrompent, mais c'est ainsi qu’il rève sa société catholique greffée sur un pontificat moderne et civil: à l'instar de celui de Clément XIV. C’est à cette image qu'il veut la faire. |

(1) Gésuita moderno, t. 4, p. 384. Cp

Et n'allez pas croire qu’une semblable pensée soit une boutade sans conséquence ; cette pensée est le fondement même de l'ouvrage ; elle en reste la pierre angulaire. Les Dames du Sacré-Cœur ne forment que des espionnes ; les Jésuites, eux, ont de plus cruels reproches à s’adresser. Il est convenu que leur enseignement produit des traîtres ; mais l’abbé Gioberti, qui rend un culte tout spécial à la Pologne, trouve dans les désastres de ce peuple un nouveau réquisitoire à lancer contre les Pères. Ecoutez-le (4): « J'ai déjà dit que le jésuitisme fut une des causes principales des malheurs de la Pologne et de sa décadence commencée soùs Sisismond. :Je pourrais prouver qu'encore aujourd’hui le jésuitisme exerce une sinistre influence sur les débris dispersés de cette nation infortunée, en précipitant les uns dans une dévotion hypocrite et inerte et ensuite indirectement (ce qui est inévitable) en encourageant l'incrédulité des autres. »

Cinq volumes, gros de calomnies, n’ont pas suffi à ce prètre. Il en passe et des meilleures ; car il pourrait prouver encore et s’il s’abstient, c'est sans doute par égard pour la Poloone. Les enfants de la Pologne sont ses enfants. Dans cette hypothèse, il faut bien avouer qu'ils ne lui ont point été changés en nourrice ; il les reconnaît à son image. Les Jésuites les lui ont rendus dévots hypocrites ou incrédules, selon le temps. Pauvre Pologne! voilà donc à quels amis les révolutions l'ont réduite. Si, dans tes héroïques détresses, tu gardes au cœur un peu de cette foi qui embrasait tes modernes Sobieski, un abbé italien flétrit ta piété. Elle te poussait dans les combats, elle te faisait l’objet des admirations de l’Europe. Cette piété, que les vieux Jésuites t’avaient inspirée, c'est une dévotion hypocrite et inerte. Les déplorables modèles que l’exil t'a fournis, les leçons des Gioberti de toutes les sectes qui t'accueillirent comme un drapeau d'insurrection semèrent dans l'âme de quelques-uns de tes fils des principes de doute. Tu n'avais pu

(1) Gésuita moderno, t. 4, p. 301.

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inourir pour ton indépendance, on t’aumônait la vie pour répandre le mal. Au milieu d’une atmosphère corrompue, tu as senti la corruption gangrener tes membres. Cette corruption, l'abbé Giobertite l'a fait expier. 1l pourrait prouver que les Polonais sont bypocrites ou incrédules, et il le démontrera un jour ou l’autre, car il veut que le jésuitisme soit coupable de toutes les actions scélérates ou impies à la fois. Si on le pressaitun peu, il soutiendrait que c’est le jésuitisme qui a créé et mis au monde l'empereur Nicolas et le maréchal Paskewicz.

Triste condition que celle de l’homme volontairement condamné à l'injustice! Vous venez de voir l'abbé Gioberti jeter sa bave à tout ce qui fut grand, à tout ce qui est saint ou malheureux dans le monde; le voilà qui s'adresse maintenant à tout ce qui est ferme comme la justice, et droit comme une épée. Les Polonais sont les martyrs des Jésuites, les Suisses du Sonderbund en seront les victimes. L'Eglise et la Chrétienté toutentière contemplent avec un respect mêlé d'orgueil les sept cantons où les Guillaume Tell. catholiques combattent tour à tour avec Ja parole et le fer contre les Gessler libéraux. Ils proclament le triomphe de l'indépendance religieuse sur l’asservissement del’impiété. Ces rudes paysans dont lesagrestes vertus s’adoucissent aux pieds de la Vierge, et qui se révèlent aussi terribles dans le combat qu'humains dans la victoire, l'abbé Gioberti les anathématise du haut de sa chaire de Lausanne, Il s'enveloppe de pleureuses pour conduire le deuil des corpsfrancs. Les corps-francs sont les catholiques selon son cœur, les apôtres de la liberté, telle qu'il la comprend, et les répu»licains des sept cantons se transforment en fanatiques, dont ce prêtre déplore l'ignorance. L'Europe, qui pense et qui juge, applaudit à leur héroïsme plein de bon sens et de radicalisme. Ils ont pour eux la loi, la raison et le pacte constitutionnel ; mais l'estime de l'abbé ne leur sera jamais acquise. Savez-vous pourquoi? Le canton de Lucerne a sept Jésuites dans son séminaire, et M. Gioberti refuse à ces Pères, enfants de la Suisse allemande,

le droit de bourgeoisie que, lui Italien, se décerne dansle canton

D, de Vaud. Dans le canton de Vaud, l'abbé Gioberti peut, sous l'impulsion de M. Druey, fraterniser tout à son aise avec les misérables qui vocifèrent : A bas le bon Dieu! Cela est catholique au plus haut degré ; mais les Jésuites, appelés dans le canton de LucerneparY’unanimité du grand conseil et de la population, les Jésuites qui, en cédant à ce vœu, ont obéi à un ordre formel du Pape, les Jésuites sont responsables du sang versé.On dirait que ce sang révolutionnaire, qui a coulé dans une déroute, est sorti des veines du prêtre piémontais. À entendre ses imprécations et ses désespoirs on serait tenté de croire qu'il avait fait un suprême effort pour communiquer tout son courage aux Ochsenbeim qui prirent si lâchement la fuite. fl chante une idylle à la paix depuis que ses frères des corps-francs ont été vaincus ;

mais cette défaite, c’est aux Jésuites qu’elle est due. L’abbé

Gioberti ne leur pardonnera pas ce triomphe du droit sur la spoliation. « Vous restez, s’écrie-t-il (4), fermes et intrépides dans votre résolution impie. Vous voyez les armes s'apprêter, les bataillons se former, marcher, se ranger en bataille, les épées sortir du fourreau; le cri homicide se fait entendre, les frères s’élancent contre les frères, et vous vous taisez. D'une seule parole vous pouviez désarmer ces furieux et empêcher le massacre. Quand la boucherie fut complète, vous avez foulé

aux pieds les cadavres pour monter au trône*ambitionné. Et

vous êtes. da vous RANGS vous apôtres: d'un Dieu de paix ? » ni à RAA ES À es Are « Avec ses hébitadeis de aise déclamatoiré, vous sentez-bien qu'il pénètre, enseignes déployées, dans la question suisse ; mais Ce que personne encore n’a osé s’avouer tout bas, lui, le proclame tout haut. Les sept cantons sont coupables à son tribunal de prêtre catholique, par cela seul qu’ils veulent vivre et mourir catholiques. Ils arrêtent à leurs frontières la propagande des mauvaislivres et de l’impiété armée en course comme un forban. Ils ont demandé des Jésuites pour former la jeunesse

Le

(1) Gésuita moderno, t. 3, p. 578,

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me HU O1 cléricale à la science et à la piété ; tel est leur crime. Ce crime, la société de Jésus se soumettant aux injonctions du Saint-Siége, doit en rendre compte à l'abbé Gioberti. Les confédérés catholiques ont battu les corps-francs ; l'abbé Gioberti passe avec armes et.bagages du côté des vaincus. Il les excite à relever leur drapeau; c’est celui du désordre, de l’incrédulité et du blasphême : il devient le sien. Les catholiques du Sonderbund sont maudits,. de même que ce prêtre aurait retranché de sa communion les paysans de la Vendée Militaire refusant d’accepter l’athéisme et l'esclavage de la guillotine comme dernière expression de leur foi et de leur liberté.

Ces quelques pages suffisent et au delà pour fire er l’homme, Il est flétri moins par ce que j'ai dit que par ce qu’il a eu l'audace d’écrire. Mais il faut aller jusqu’au fond des choses, et montrer tout ce que le cœur d’un mauvais ecclésiatique peut contenir de poison, Vous avezentendu le Contemporaneo, la Revue de Louvain et les feuilles universitaires, le Correspondant lui-même, prendre faitet cause en faveur de Clément XIV contre l’histoire. L'histoire, qui, sans passion d'aucune sorte, racontait sur pièces inédites ce triste pontificat, a été traduite à la barre des assises antijésuitiques. On a procédé par interrogatoires captieux, par inductions malveillantes; on ne s’est: même pas fait faute de la calomnie, pour essayer d’affaiblir l'autorité des documents. On à tenté de déshonorer l'Eglise pour arranger une apothéose à Clément XIV, et M. Lenormant à osé prétendre « qu'on trouve encore bien des marques de faiblesse de la part des souverains pontifes; car saint Pierre luimême à été faible et l’histoire des papes est la reproduction indéfinie du caractère que l'Evangile attribue au chef des apôtres. » Cette théorie au moins singulière et qui est en contradiction manifeste avec la doctrine catholique, avec les vertus, avec le courage du plus grand nombre des vicaires de Jésus-Christ et avec l'histoire, cette théorie de circonstance est inventée afin de pallier les erreurs de Ganganelli. En avocat qui abonde toujours dans son sens, surtout quand ce sens est vicié,

M. Lenormant veut que tous les papes aient renié leur maître, il affirme que « leur histoire est la reproduction indéfinie du caractère que l'Evangile attribue au chef des apôtres. » Cette affirmation lui parait orthodoxe, parce qu'il en a besoin pour sa cause, oubliant qu’en dehors des grâces et des mérites particuliers les Souverains Pontifes ont dû plus d’une fois se dire avec le poëte : |

- Lorsque sur un modéle on prétend se régler, C’est par les beaux côtés qu’il faut lui ressembler.

La mémoire de Ganganelli, ainsi défendue, ne gagnera rien à ces colères de Pinjustice contre la raison. Clément XIV est jugé et bien jugé. S'il manquait un dernier trait à sa honte pontificale, qu'une vie privée sans tâche et une mort pleine de repentir ne rachèteront jamais au tribunal de la postérité, ce dernier trait, l'abbé Gioberti le fournirait. Pour lui, Ganganelli, c’est l'homme de la droite du Seigneur. Le réfugié de Lausanne ouvre à ce pape son ciel d’émeutiers, de renégats et de corps-francs. Il lembaume de ses louanges comme d’une suprême insulte. Il bénit, il rebénit le bref de 1773 qui supprima la Compagnie, puis tout à coup se tournant vers les Jésuites, ce prêtre s’écrie dans un dernier hoquet de tendresse pour l'un et de haine pour les autres (1) : « Un poëte dirait que l'ombre de Clément s'attache toujours à vos flancs afin de vous pousser et de vous entraîner vers le précipice comme l’horrible spectre du Dramaturge espagnol et du Nouvelliste allemand. Vous avez donc bien raison de maudire implacablement le pontife que vous avez tué, parce qu'il fut le premier moteur de toutes vos infortunes en dissipant le prestige de menteuse vertu dont vous vous enveloppiez, et en montrant par l'exemple qu’au lieu d'être des divinités ou des anges, selon vos hâbleries d'humilité, vous êtes (comme Jésuites)moins que des

A) Gésuita moderno, t. 5, p. 164.

. — 101 — | hommes. Doutez-vous encore ? Admirez les faits. Qui dernièrement vous a expulsés de France ? Clément. Qui vous a aveuglés au point de faire verser le sang pour entrer à Lucerne? Clément. Qui vous a fermé les portes de la Toscane ? Clément. Qui vous pousse à vouloir vous installer dans cette province malgré ses habitants, à troubler un pays heureux et tranquille, et à tenter de renouveler au cœur de l’Italie les funestes scènes de la Suisse ? Clément. Qui chaque jour vous excite à blâmer, à calomnier, à persécuter, à dépouiller, à égorger les bons, à éteindre les lumières et à épaissir les ténèbres et presque à vouloir d’une main convulsive saisir aux cheveux la fortune qui vous abandonne sans retour ? La crainte d’un nouveau Clément. Qui enfin vous menace d’une seconde mort qui, semblable à celle des réprouvés annoncée par l'Apocalypse, sera la dernière, parce qu'elle ne sera point suivie d’une seconde résurrection ? Le bref de Clément. Voyez comme l’œuvre de ce

pontife est immortelle ! elle sera immortelle comme le nom. de

son auteur qui fonda le pontificat moderne et civil ; ce pontificat qui aujourd’hui recommence comme par miracle, et qui, en s'asseyant sur les ruines du jésuitisme abâtardi, remplira le monde d’une nouvelle lumière quand le phénix des nations sera ressuscité de ses cendres. »

En face d'une pareille orgie de l'esprit, ce n’est plus l'indignation qui doit répondre, mais cette pitié, fille du dégoût, qu'on jette à l'ivresse, se vautrant dans la fange, Nous ne ferons pas à Pie IX l'injure de relever un coupable parallèle. Nous nous garderons bien de triompher en voyant se confirmer si vite, par les vœux du prêtre catholique italien, les prévisions dont le Contemporaneo, la Revue de Louvain et le Correspondant osèrent faire tant de bruit inutile. Ces prévisions n'étaient pas nées dans mon àme et j'en bénis Dieu; car, sans le vouloir, j'aurais été le compliée d’une homicide pensée de l'abbé Gioberti. Qu'il soit flétri tout seul pour avoir poussé l'audace jusqu’à ce blasphème de la comparaison !

Mais si Clément XIV est impeccable aux yeux des mécréants

de tous les pays et de toutes les castes ; si, par le seul fait d’un bref légalement entaché de nullité, il a encouru l’admiration des ennemis du siége romain ; si, comme le déclarent ces Gioberti, son autorité pontificale n’a rien ici bas au-dessus d'elle; s’il peut créer et détruire, certes, ce n’est pas seulement au cordelier Ganganelli que cette terrible puissance a été accordée. il l’a reçue de ses prédécesseurs ; il la transmit à ses successeurs. Tous ceux qui se prétendent fils de l'Eglise doivent obéissance aux uns comme aux autres, obéissance absolue, obéissance admirativé comme l'engouement dont on nous offre l'exemple pour le bref de la suppression. Malgré nos défiances historiques, assez bien fondées, nous sommes prêts à accepter l'œuvre de Clément XIV. Par réciprocité de devoirs, il faudra que les adorateurs de Ganganelli humilient leur volonté devant la puissance souveraine des papes qui l'ont précédé et suivi sur le trône.

Depuis Paul ET jusqu’à Clément XIV exclusivement, plus de vingt chefs de la Chrétienté, aussi infaillibles et tout au moins aussi dignes de respect que lui, se monirèrent, dans les circonstances les plus solennelles comme les moins significatives de leur règne , les pères, les tuteurs, les amis, disons le mot pour la plupart , les maîtres affectueux et reconnaïssants de la Eompasnie de Jésus. Ils en furent les bienfaiteurs et les apologistes. Clément XIV la destine à mourir; il la tue. A peine lui-même est-il descendu dans la tombe, que Pie VI, son succésseur, travaille à la résurrection de l’Institut’, résurrection que Pie VIT consacre aux applaudissements de l'Eglise universelle, et que Léon XII, Pie VIIT, Grégoire XVI et Pie IX sanctionnent par la plénitude de leur pouvoir et l'énergie de leur volonté. FM |

Maintenant convoquons tous les Gioberti du monde, les Gio berti qui tiennent encore à Rome par quelque lien d'amour , de respect, de foi ou de convenance, s’il s’en trouve par hasard. À cetauguste sénat de pontifes morts, mais parlant encore à l'univers catholique par leurs actes ou par leurs bulles, qu'ils ap-

pliquent le système constitutionnel. Qu'ils recueillent les opinions et les votes, qu'ils nous disent si le bref de Clément XIV, né dans les conditions qu'il leur plaira d'invoquer, rendu sous le coup des crimes jésuitiques anciens ou modernes dont ils se feront les juges instructeurs, doit l'emporter dans la balance sur tous les décrets des Pontifes depuis trois siècles? Taillez Clément XIV dans le moule des héros d'Homère; faites-en le plus saint, le plus éclairé, le plus juste des papes; qu'il ait toutes les sortes de vertus , le courage, la prudence, l'équité, la science et la sagesse; qu'il soit exceptionnel pour vous au Vatican comme par bonheur il l'est pour nous. En fin de compte, il ne sera pas plus infaillible, il n'aura pas été plus Pierre que ceux qui, avant et après lui, montèrent au trône apostolique. Il n’a eu que les mêmes prérogatives , que les mêmes grâces , que le même pouvoir.

Si vous reconnaissez ces priviléges à Clément, il faut les reconnaître aux autres. Si, en détruisant les Jésuites, Clément XIV a agi en véritable pontife, vous êtes amenés à proclamer, que le pape qui les a institués, que le pape qui les a rétablis, que tous les papes qui les ont adoptés, encouragés, récompensés comme les plus fermes soutiens de l'Eglise, eurent et ont droit à la soumission de vos préjugés, au silence de vos jugements. Vous acceptez l'œuvre de Ganganelli, parce que vous vous confessez catholiques ; vous ne permettez pas qu’on la discute, que, pour l'expliquer, on évoque les documents inédits, Eh bien! c’est ce titre de catholique qui vous force à recevoir avec un respect au moins égal ce que les pontifes, depuis Farnèse jusqu'à Mastaï, approuvèrent et confirmèrent.

Ici l'ambiguïté même n’est plus permise. Dès l'instant que vous avouez faire partie en esprit et en vérité du corps militant de l'Eglise, vous ne pouvez pas circonscrire votre obéissance, la limiter à l'égard d’un souverain pontife , l'étendre en faveur d’un autre. C’est le dilemme dans toute sa rigueur, ou dedans ou dehors. Ceci posé, qui de nous ou de ces Gioberti, de ces Moeller et autres Gazzola, est plus fidèle au trône

apostolique, à ses traditions, à ses lois constantes, à son immutabilité ? Clément XIV a renversé l'édifice de ses prédécesseurs. Ses successeurs changèrent. la mort qu’il avait donnée en une vie nouvelle. Depuis trois cent sept ans que la Compagnie de Jésus est fondée, n’y aurait-il donc eu qu'un seul pape ; et, pendant un règne de cinq pauvres années, ce pape se serait-il trouvé plus clairvoyant, plus favorisé des dons de l'esprit saint , plus courageux que tous les autres ensemble ?

C’est à ce dernier terme que l’on arrive. C'est là qu’il faut croire ou nier, car l’abime est au bout. L’abime sans fin, l’abime dans lequel on est condamné par la force de la logique à précipiter la foi, la raison chrétienne et le principe d'autorité, pour faire triompher ses passions ou ses inimitiés individuelles de l’omnipotence du siége romain. Les sectaires, les indifférents, les hypocrites de religiosité, les carbonari convertis au progrès, les impies de toutes les nuances, les mauvais prêtres surtout prendront parti pour Clément XIV, seul contre l'Eglise universelle. C’est l'instinct de répulsion qui les guide, et il les guide admirablement. Mais il ne peut pas être permis de se dire fermes dans l'unité des croyances, enfants de soumission, soldats dévoués à l'Eglise et de venir glorifier un acte d’un pape, lorsque cet acte est annulé dans le passé et dans le présent. Si, comme chef de l'Eglise et parlant au nom de l'Eglise, Clément a été juste en tuant les Jésuites, ceux qui les ont créés, confirmés, maintenus, rétablis ou conservés ont-ils donc forfait

à l'honneur pontifical? Sc voient-ils privés de cette supériorité

de lumières et de pouvoir que Dieu fait perpétuellement és cendre sur la tête de ses vicaires ?

Entre les vrais catholiques et les Gioberti anciens ou modernes la question est là, rien que là, et les Jésuites ne sont qu’un prétexte. Jusqu'à ce jour, ils servirent d’aliment à des colères, à des aversions, à des calculs, à des préjugés stupides. On tira sur eux de tous les camps où l’on cherchait à mitrailler l'Eglise. On ameuta les violences et les hypo- crisies; on enrégimenta les passions les plus sinistres et quel-

ne

quefois même les moins coupables; on tortura tous les codes, on musela la liberté, on se fit une loi de toutes les espèces d’arbitraire, on excita le clergé séculier, on tenta de faire vibrer les jalousies de couvent à couvent, afin de grossir le nombre des ennemis qu'on suscitait à cette Compagnie. On la dota de tous les crimes, de tous les orgueils, de toutes les ambitions, et on accorda à ses persécuteurs toutes les vertus. Mais cela, c'était la marche régulière, prévue de l'esprit humain. Cela, dans l’espace de trois cents années, n’a trompé qu’un pape qui se fit de la ruse un marchepied. Ce pape, le laisserons-nous imposer à notre vénération éclairée comme le seul infaillible, comme le seul dont l'Esprit-Saint ait dirigé le cœur dans la question toujours agitée et toujours résolue des Jésuites? Soumettrons-nous notre foi de chrétien, notre foi historique à tous ces raccoleurs d'enthousiasme , à tous ces vétérans de préjugés, n'admettant comme possible et véritable que l'inspiration d’un mensonge émérite propagée par des haines caduques ?

P,S. Au moment de mettre sous presse la dernière feuille de cette brochure, on me communique un article qui a paru le 45 septembre dans le Semeur, journal protestant de Paris. Le Semeur, qui ne récolte guère, dit son mot, lui aussi, sur Clément XIV et les Jésuites. Sa critique est pleine de probité, toutes les fois qu’il n’invoque pas le secours de M. Lenormant : par malheur, M. Lenormant est passé trop vite autorité parmi les calvinistes. Dans cette question il mérite et au delà l’aveugle confiance qu’ils lui témoignent. En dehors de la crédulité de bonne guerre qu'ils affectent de montrer à M. Lenormant, les protestants du Semeur laissent de la marge à la discussion ; ils confessent en effet :

« L’iniquité de la procédure ne suffit pas pour établir l’innocence des accusés; une condamnation peut avoir été poursui-

vie et prononcée par des ennemis et demeurer juste quant au fond. Tout ce qu’il en résulte, c’est un préjugé considérable en faveur des accusés, et la nécessité pour tout juge impartial de revoir les pièces avant de se résoudre à confirmer la sentence. Je conçois donc quelelivre de M. Crétineau-Joly puisseinspirer des doutes à un lecteur philosophe et engager à prendre cette position de juge impartial entre Clément XIV et les Jésuites ; il soumettra l'affaire à un sérieux examen ; il fera comparaître devant lui accusés et accusateurs, et il pourra fort bien arriver qu’il condamne ceux-ci sans absoudre ceux-là. »

C'est ce qu’il faudra voir. Les pièces du procès sont sous les yeux des catholiques et des protestants. Tous peuvent, en connaissance de cause, scruter les reins et le cœur des juges ; ils n’y trouveront qu’iniquité.

Maintenant pour condamner les bourreaux sans absoudre les victimes, il reste à se présenter comme moi, les mains pleines de documents, et à prouver sur pièces que les Jésuites, quoique tués par des magistrats évidemment prévaricateurs, n’en ont pas moins mérité leur sort. Le premier point est hors - de doute. Ganganelli et ses aides subissent une sentence que les petites chicanes, les réticences haineuses ou les impostures des Gioberti, des Lenormant, des Gazzola et des Moeller de tous les pays ne peuvent que confirmer. Passons au second : puisque l'injustice des juges est flagrante, que le Semeur et ses alliés de tous les camps combinent donc leurs efforts pour démontrer que la condamnation des Jésuites fut équitable, malgré l’indécente partialité de ceux qui rendirent l'arrêt.

Nous en sommes là et nous attendons.

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