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Ÿ guère. à cet égard. Ë 5 Vale “A
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Ganganelli, qui sera le pape Clément XIV. Passionei se prononca en faveur de Norbert, et il remit au souverain pontife un mémoire contre la censure infligée au livre du capucin. L'autorité que les fonctions et le talent du cardinal donnaient à ses avis était grande, Passionei essayait de justifier Norbert, qui accusait les Missionnaires de la Société de se livrer à un commerce profane. Ce grief était sérieux. En démontrer la véracité, ce devait être tout à la fois la perte des Jésuites et le salut du capucin. Passionei pouvait le soutenir en avocat ou en prêtre. Ministre tout-puissant, il avait sous la main les éléments de l’accusation si elle existait; il aima mieux recourir à des subterfuges. Pour défendre son protégé, il s’efforça de prouver que Norbert ne reprochait pas aux Jésuites des faits de commerce. « Le capucin, ainsi s'exprime Passionei, cite sur ce point une lettre de M. Martin, gouverneur de Pondichéry, et il cite cette lettre imprimée dans les Voyages de M. Duquesne. » 1! parle donc sur le témoignage d'autrui, et non sur le sien; et, pour plus ample correctif de ce qu’il doit dire, il ajoute (tome 1* de ses Mémoires, p. 152): « Nous ne voulons pas que le lecteur croie à ce gouverneur ni à tant d’autres qui attestent que ces Pères vendent et achètent les plus belles marchandises des Indes. Ils savent bien leurs devoirs; ils savent que les Papes et les Conciles défendent le commerce aux ecclésiastiques sous peine d’excommunication. Et tout cela, ainsi conclut Passionet, ne s'appelle pas, en bonne loi de discours, reprocher le délit de commerce. »
Cet artifice de langage ne trompa personne. Aux yeux du cardinal, Norbert ne mérite pas d'être censuré, non point parce que les Jésuites sont réellement coupables du commerce dont il les accuse, mais parce qu’il ne les en a pas accusés. C’est sur cet unique argument que Passionei basait la défense de Norbert. Si les Missionnaires étaient soupçonnés de cette infraction aux lois ecclésiastiques, le cardinal, dans l'intérêt | de l'Eglise et de là morale publique, devait poursuivre à outrance et ne s'arrêter que lorsque justice aurait été faite, Avec
ET LES JÉSUITES. 33 son caractère et son animosité contre les Jésuites, 1l n’était pas homme à reculer, si ses espérances eussent répondu à son désir. Il avoue donc tacitement que, jusqu’en 1745, les Missionnaires de la Compagnie apparaissent purs de ce crime; nous verrons s'ils le furent toujours (1).
Néanmoins Schœll, qui, du haut de sa probité historique, démasque ces calomnies, adresse à la Société de Jésus un reproche qui a quelque fondement. Benoît XIV avait, en 1740, publié une bulle contre les clercs se livrant à des négoces interdits par les canons. Les Jésuites n’y sont ni nommés ni désignés, aucune allusion directe ou indirecte n’est faite à leur
(1) Un grand nombre d’assertions générales, vagues par conséquent, ont été portées contre les Jésuites, relativement au commerce. Ces assertions ne s’étayaient sur aucune base, on ne pouvait que les démentir ; mais aussitôt qu’elles se sont traduites en faits et qu’elles ont été particularisées, des témoignages authentiques et irrécusables les confondirent. Ainsi on a souvent imputé aux Missionnaires du Canada de trafiquer sur les pelleteries. En 16453, la Ferté, Bordier et les autres directeurs ou associés de la compagnie de la Nouvelle-France, dont les Jésuites se seraient établis les concurrents, attestérent juridiquement que cette incrimination était sans aucun fondement. Ainsi on accusa à différentes reprises les Jésuites du Paraguay d'exploiter des mines d’or et d’argent au préjudice de la couronne d'Espagne. En septembre et octobre 1652, don Juan de Valverde et, le 28 décembre 1745, Philippe V déclarérent qu’il n’y avait aucune trace de mines dans ces contrées. Si les monarques de la Péninsule avaient été trompés pendant deux siécles sur leurs intérêts, ces mines auraient été retrouvées depuis l'expulsion des Jésuites, à moins que l’on ne suppose qu'ils les aient emportées avec eux au moment où ils abandonnérent les Réductions. Ainsi encore, l’auteur anonyme des Anecdotes sur la Chine imputa au P. de Goville d’exercer à Canton un négoce qui consistait à changer les pièces d’or chinoises contre l'argent européen. Goville évoqua des témoins et des autorités compétentes. Le procureur général de la Propagande, à Canton, Joseph Céru, homme peu favorable aux Jésuites ; la Bretesche, directeur de la Compagnie des Indes à Canton, et du Velaï, son successeur ; du Brossay et de l’Age, lieutenant et capitaine de vaisseau; Arson, négociant, certifiérent par acte authentique que jamais le P. de Goville ni aucun autre Jésuite n'avaient exercé ni pu exercer le change.
Société; Schœll cependant, armé du décret pontifical, dit (4): « Les deux bulles de Benoît XIV ne pouvaient être exécutées dans les Missions des Jésuites, où les Indiens, dans leur heureuse simplicité, ne connaissaient de chefs, de maîtres, nous aurions presque dit de providence, que les Pères, et où tout commerce était entre les mains de ces derniers. » Pour porter un jugement dans cette question, il faut connaître et les lois de l'Eglise sur le commerce des clercs, et la position des Jésuites .au Paraguay, ainsi que dans les autres chrétientés, où ils furent en même temps Missionnaires et administrateurs du temporel.
Le négoce que les canons interdisent aux clercs et aux religieux, celui que l’Institut de Loyola défend à ses disciples, consiste à acheter pour vendre ; mais les lois ecclésiastiques ne se sont jamais étendues jusqu’au débit des denrées ou desfruits provenant de ses domaines. Les Jésuites étaient les tuteurs des chrétiens qu'ils avaient réunis en société au Paraguay. Vu l'incapacité de ces sauvages, que la religion civilisait, plusieurs rois d'Espagne, et Philippe V par son décret du 28 décembre 1745, renouvelant et confirmant des édits antérieurs, accordèrent aux Missionnaires le droit d’aliéner les denrées des serres cultivées par les Néophytes, ainsi que le produit de leur industrie. Ce commerce s'était toujours fait publiquement. Les Papes, les Rois, tout l'univers en furent témoins pendant cent cinquante années, et il ne s’éleva aucune réclamation. Les pontifes et les monarques encouragèrent les Jésuites, tantôt par des brefs, tantôt par des lettres approbatives. Les évêques du Paraguay céléhrèrent même à diverses époques le désintéressement des Pères; les autorités civiles, qui apuraient les comptes annuels, louèrent leur économie et leur fidèle administration (2). Un tel négoce patent et nécessaire n’avait rien
(1) Cours d'hustoire des Etats européens, t. xxx:x, p. 54. (2) Nous croyons devoir mettre sous les yeux du lecteur les deuxiéme et quatrième articles du décret de Philippe V, daté du 28 décembre
ET LES JÉSUITES. 35 d’illieite; c'était le propriétaire ou son ayant-cause qui vendait le produit de ses biens et de son travail. Mais ce négoce, objectera-t-on, lésait les intérêts du gouvernement ainsi que ceux
1745. Leur teneur fera mieux! comprendre que toutes les explications la maniére de gérer adoptée par les Jésuites au Paraguay.
Le second article indique quels fruits on recueille dans ces bourgades ; où on les négocie; leur prix respectif ; la quantité de l’herbe qu’on retire chaque année; où on la porte; l’usage qu’on en fait, et combien elle se
vend.
Il résulte des informations qu’on a reçues de don Juan Vasquez, sur des recherches qu’il a faites, que le produit de l’herbe, du tabac et des autres fruits, est de cent mille écus par an ; que ce sont les procureurs de ces Pères qui, à raison de l’incapacité des Indiens, ci-dessus remarquée, sont chargés de les vendre et d’en tirer largent.
Enfin, ayant devant les yeux la preuve que le produit de l'herbe, des autres fruits de la terre et de l’industrie de ces Indiens est de cent mille éeus, ce qui s’accorde avec ce que disent les Pères, lesquels certifient qu’il ne reste rien de cette somme pour l'entretien des trente bourgades de mille habitants chacune, ce qui, à raison de cinq personnes pour chaque habitant, fait le nombre de cent cinquante mille personnes qui, sur la somme de cent mille écus, n’ont chacune que sept réales pour acheter leurs outils et pour entretenir leurs églises dans la décence ou elles sont; ce qui, étant prouvé, fait voir que ces Indiens n’ont pas même de fonds pour le léger tribut qu’ils payent. Cela posé : « J’ai jugé à propos qu’on ne changeât rien dans la manière dont les fruits qui se recueillent dans ces bourgades se négocient par les mains des Péres-Procureurs, comme il s’est pratiqué jusqu’à présent, et que les officiers de mon trésor royal de Santa- Fé et de Buenos-Ayres envoient tous les ans un compte exact de la quantité et de la qualité de ces fruits, suivant l’ordre qui en sera expédié par une cédule de ce jour, auquel ordre ils se conformeront avec la plus ponctuelle obéissance. » *
Le quatrième article se réduit à savoir si ces Indiens ont un domaine particulier, ou si ce domaine ou son administration est entre les mains des Péres. LÉ si
Il conste, par les informations faites sur cet article, par les actes de conférences et les autres pièces, que, vu l'incapacité et l’indolente paresse de ces Indiens dans le maniement de leur bien, on assigne à chacun une portion de terre pour la cultiver et pour, de ce qu’il en retire, entretenir sa famille; que le restant des terres est en commun; que ce qu’on en recueille de grains, de racines, comestibles et coton, est administré par les
de certains marchands. Le gouvernement avait lui-même fixé la législation de ces colonies du Paraguay; cette législation établissait le commerce des Jésuites dans ce sens. Ils devaient
Indiens, sous la direction des curés ; aussi bien que l'herbe et les troupeaux; que du tout on fasse trois lots, le premier pour payer le tribut à mon trésor royal, sur quoi sont prises les pensions des curés ; le second pour l’ornement et l’entretien des églises ; le troisième pour la nourriture el le vêtement des veuves, des orphelins et des infirmes, de ceux qui sont employés ailleurs, et pour les autres nécessités qui surviennent, n’y ayant presque pas un de ceux à qui on à donné un terrain en propre pour le cultiver qui en retire de quoi s’entretenir pendant toute l’année ; que, dans chaque bourgade, des Indiens majordomes, computistes, fiscaux et gardemagasins tiennent un compile exact de cette administration, et marquent sur leurs livres tout ce qui entre et tout ce qui sort du produit de la bourgade, et que tout cela s’observe avec d’autant plus de ponctualité qu'il est défendu aux curés, par leur général, sous des peines très-grièves, de faire tourner à leur profit rien de ce qui appartient aux Indiens, même à titre d’aumône ou d'emprunt, ou sous quelque prétexte que ce soit; qu'ils sont obligés, par le même précepte, de rendre compte de tout au Provincial. C’est ce qu'assure le Révérend frère Pierre Faxardo, ci-devant évêque de Buenos-Ayres, qui, au retour de la visite qu’il avait faite de ces bourgades, proteste qu’il n'avait jamais rien vu de mieux réglé, ni un désintéressement pareil à celui des Pères Jésuites, puisqu'ils ne tirent absolument . rien de leurs Indiens, ni-pour leur nourriture ni pour leur vêtement. Ce témoignage s'accorde parfaitement avec plusieurs autres qui ne sont pas moins sûrs, et surtout avec les informations qui m’ont été envoyées en dernier lieu par le Révérend évêque de Buenos-Ayres, dont Joseph de Pcralta, de l'Ordre de Saint-Dominique, dans la lettre du 8 de janvier de la présente année 1745, rendant compte de la visite qu’il venait d'achever des susdites bourgades, tant de celles de son diocèse que de plusieurs de l'évêché du Paraguay, avec la permission du chapitre de la cathédrale, le siége étant vacant, appuyant surtout sur la bonne éducation que ces Pères “donnent à leurs Indiens, qu’il a trouvés si bien instruits de la religion et en tout ce qui regarde mon service, etsi bien gouvernés pour le temporel, qu'il n’a quitté ces bourgades qu’à regret. Tous ces motifs m’engagent à déclarer : «Que ma volonté royale est qu’il ne soit rien innové dans l’administration des biens de ces bourgades, et que l’on continue comme on à fait jusqu’à présent dés le commencement des réductions de ces Indiens, de leur consentement et à leur grand avantage, les Missionnaires-curés n’en étant proprement que les directeurs, qui, par leur sage économie,
veiller au bien-être et à la fortune des peuples conquis par eux au Christianisme. Leur vigilance a pu, elle a même dû frustrer des calculs tendant à spéculer sur la simplicité des Catéchumènes; mais nous pensons qu’il est difficile de bâtir une accusation sur de semblables données, et Schæll, qui a discuté tous ces points, est le premier à en détruire l'effet en avouant que « dans cette discussion les Pères ont été condamnés par l’esprit de parti (4), sans avoir été entendus dans leur défense. »
Il n'allait pas au génie de Pombal d'attaquer un ennemi avec la raison pour unique bouclier. Il aimait à surprendre au moment où l’on s’y attendait le moins. Quand cet homme d'Etat avait dressé ses batteries, il poursuivait son adversaire avec tant d’impétuosité qu'il ne lui laissait même pas le temps de se reconnaître. Les écrits commandés ou inspirés par le ministre, ceux qu’il composait avaient eu plus de retentissement en Europe qu'à Lisbonne. En Portugal, il épouvantait, mais né convainquait pas. En France et en Allemagne, il servait des inimitiés qui ne se déguisaient plus ; ses lourds pamphlets passaient pour des oracles dictés par le bon goût et par la vérité. Les Juifs de Toscane et de Francfort les colportaient à travers le monde ; le cardinal André Corsini et quelques prélats, avides ou affiliés aux sociétés secrètes, leur servaient
les ont préservés de la mauvaise distribution et des malversations qui se remarquent dans presque toutes les autres bourgades indiennes de l’un et de l’autre royaume. »
Et quoique, par une cédule royale de l’année 1664, il ait été ordonné que les Pères n’exerceraient point l’office de protecteurs des Indiens; comme cette défense leur avait été faite sur ce qu’on leur impulait de s'être ingérés dans la juridiction ecclésiastique et temporelle, et d'empêcher qu'on ne levât les tributs, et comme cette imputation était alors incertaine , que le contraire même a été vérifié depuis, et que la protection qu’ils donnaient aux Indiens se bornait à les bien gouverner, soit dausile spirituel, soit dans le temporel, « j'ai jugé qu’il convenait de déclarer la vérité de ce fait, et de commander, comme je fais, qu’on n’altère en rien la forme du gouvernement établi présentement dans ces bourgades. »
(4) Cours d'histoire, Loxxxrix, p. 56.
d’introducteurs dans le patrimoine de saint Pierre. Des abbés dissolus, des religieux de divers Ordres, mus par un sentiment irréfléchi de rivalité et ne calculant pas que la mort des Jésuites était pour eux un signe non équivoque d’agonie, favorisaient ce commerce de délations et de mensonges anonymes.
Pombal, entouré de tout ce qui était hostile aux Jésuites, tenant à ses gages le capucin Norbert, et aspirant l’encens que ses flatteurs ou ses parasites avaient intérêt à faire fumer au pied de l’autel qui s'érigeait, Pombal sollicitait du Saint- Siége un bref de réforme pour la Compagnie. À ses yeux, elle déviait de l’Institut, et il prétendait l’y ramener en la supprimant. Dans les conseils du Pontife, les cardinaux Passionei et Archinto secondaient ses démarches ; par obsession ou par subterfuge, ils devaient à la longue les faire réussir. Benoît XIV était au lit de mort; le 1% avril 1758, Passioneï, en sa qualité de secrétaire des brefs, présente à la signature le décret si ardemment désiré. Le pape l’accepte. Les négociations relatives à cette mesure furent tenues si secrètes que les Jésuites de Rome n’en soupçonnèrent l'existence qu’au moment où Pombal annonça ses premières victoires à l’Europe. En bouleversant les Réductions, en expulsant par ruse ou par force les Missionnaires des pays que leur sang avait fertilisés, il venait de dépouiller l'arbre de ses rameaux les plus productifs. Il ne restait plus qu’à en saper la racine; le ministre, armé du décret pontifical, se mit à l’œuvre.
Cependant au milieu des affaissements de l’agonie, Benoit XIV pressentit que des esprits jaloux ou passionnés pouvaient mésuser du bref de réforme, Il était adressé au cardinal Saldanha, chargé de le faire exécuter ; le Pontife voulut l’initier à ses dernières pensées, et il dicta à Archinto des instruc- . tions pleines de justice (4). Le cardinal portugais était nommé
visiteur des maisons de la Compagnie dans le Royaume très-fi-
(1) Benedicti XIV Pontificis Mawimi secretiora mandata cirea visitabionem cardinali Saldanha observanda.
dèle, et Benoît XIV lui recommandait d'agir avec discrétion et douceur, de garder sur tous les chefs d'accusation le silence le plus absolu, de l’imposer à ses subordonnés, de tout peser avec maturité, de repousser les suggestions des adversaires de l’Institut, de,ne rien communiquer aux ministres d'Etat ou au public, enfin de ne rien décider, et seulement de faire un rapport consciencieux au Saint-Siége, qui se réservait le droit de prononcer. Ces prescriptions étaient sages, mais elles contrariaient les plans de Pombal ; elles furent mises de côté, comme les rêves d’un moribond. Le 2 mai 1758 le bref fut signifié aux Jésuites, et le 5 Benoit XIV expira avec la crainte d’outrepasser son devoir.
Les Jésuites étaient frappés au cœur. Confer la réforme d’une Société religieuse qui n’en avait pas besoin, au ministre qui jurait la perte de cette Société, c'était l'étouffer sous une calomnie légale. Ils avaient défendu l'Eglise, et l'Eglise les abandonnait. Il dut y avoir, dans ces âmes éprouvées par de longs travaux, une heure de fatal découragement, car le complot ne faisait plus doute, et Saldanha, le protégé de Pombal, s'était entouré des plus violents ennemis de l’Institut. Le jour d’un suprême combat commençait à poindre, et les Jésuites, se fiant à la sagesse du Siége apostolique comme à la reconnaissance des Monarques, n’avait rien prévu. Sans autres armes que la croix, sans autre appui que la probité de leur vie, ils marchaient à l’ennemi qui s’élançait sur eux et qui déjà faisait retentir le eri du triomphe. Ils s’étaient laissé imposer la loi au Maranon et au Paraguay, ils allaient accepter la défaite en Portugal, sans même essayer une résistance que l’état du pays aurait rendue si facile. Il y eut de leur part une funèste prostration de la force morale ou un sentiment d'obéissance poussé jusqu’au sublime de l’abnégation chrétienne. Les saints doivent admirer une pareille abnégation; les hommes déploreront toujours cette torpeur qui cherche à pacuiser avec le danger, et qui perd les sociétés et les trônes en les déshonorant aux yeux de leurs adversaires.
Pombal avait deux buts, qu’il atteignait l’un par l’autre. Il aspirait à détruire la religion catholique dans la Péninsule ; il poursuivait donc les Jésuites, comme les défenseurs les plus persévérants du Saint-Siége. Il prétendait changer l’ordre de succession dans la monarchie, et mettre, par un mariage, la couronne sur la tête du duc de Cumberland (1); il importait donc d’avilir la famille royale et d’humilier les grands qui ne se faisaient pas les esclaves de ses caprices. Pour mener à bonne fin cette double entreprise, sa politique ne recula devant aucun moyen. Les plus extrêmes étaient ceux qui entraient le mieux dans les ardeurs de son caractère : il n’épargna ni la corruption ni l’intimidation. Il tourmenta les gentilshommes, qui étaient hostiles à sa personne ou à ses idées. Il ne pouvait pas s'élever à leur rang ; dans son orgueil de parvenu, il voulut les faire descendre plus bas que le point d’où il était parti. Afin de se faire accueillir par la haute noblesse, il la dégrada ou la proscrivit. À ce ministre, ne sachant même pas être modéré dans le bien qu’il concevait, des hommes dont toute l’intelligence put se résumer en une obéissance passive étaient de première nécessité. Il plaça ses créatures ou ses parents à la tête
(1) On sait que le duc de Cumberland s'était flatté de devenir roi de Portugal. Je ne doute pas qu’il n’y eût réussi, si les Jésuites, confesseurs de la famille royale, ne s'y fussent opposés. Voilà le crime qu’on n’a jamais pu leur pardonner.» (Testament politique du maréchal de Belle-Isle, p. 108.)
L'idée de protestantiser le Portugal, en mariant le duc de Cumberland avec la princesse de Beira, germait depuis longtemps dans la tête de Pom-
bal, et le comte Alexis de Saint-Priest, dans son Histoire de la chute des | Jésuites, p. 34, en apporte d’autres preuves. Il s'exprime ainsi :
« Opposé à l'Angleterre en paroles, Pombal lui fut toujours soumis de fait. Tandis qu’il proclamait hautement la liberté du Portugal, il soulevait la ville de Porto pour l'établissement de la Compagnie qui livrait aux Anglais le monopole des vins. Il est même de tradition dans le monde diplomatique, à Lisbonne, que. ces rodomontades du marquis étaient parfois concertées avec le cabinet de Londres pour servir de voile à des complaisances. »
de la hiérarchie administrative; il réduisit le Roi à n'être qu'une machine à contre-seing, il l'isola de toute influence catholique ou monarchique, il lui gangrena le cœur, il étouffa ses principes religieux, il ouvrit l’entrée des Universités aux Jansénistes et aux protestants; puis, lorsqu'il eut établi son omnipotence, on le vit marcher à grands pas à la réalisation de ses projets. Le 19 septembre 1757, il avait fait enlever du palais les PP. Moreira, Costa et Oliveira. Il écrivait le même jour aux Infants don Antoine et don Emmanuel, oncles du monarque, qu’ils eussent à se choisir d’autres confesseurs que les PP. Campo et Aranjuès. Il interdisait aux Jésuites de venir à la cour, et, par des mesures arbitraires, il s’efforçait de les constituer en rebellion, ou tout au moins en mécontentement. Les Jésuites baissèrent la tête et se turent. A la vue de ces hostilités, le P. Henriquez, Provincial de Lisbonne, se contente .d’enjoindre à ses frères de l’Institut de garder le silence; le Général leur ordonne de ne pas relever le gant qu’on leur jette; les Jésuites obéissent. La malveillance et l’outrage acquéraient ainsi droit d’impunité ; l'attitude des Pères enhardit Pombal (1). Tout se dressait en Portugal contre la Société, et, au lieu dese défendre, elle ne songeait qu’à faire respecter la verge qui allait la frapper.
Sur ces entrefaites, le bref de Benoît XIV fut notifié, par le cardinal Saldanha au Provincial de la Compagnie. Le Pape était mourant; son trépas prévu remettait en question ce qui avait été arraché à sa faiblesse ; Pombal crut qu’en brusquant
(1) Schæll raconte, à la page 52 du trente-troisiéme volume de son Cours d'histoire des Etats européens : « Le 5 février 1757, Pombal publia, sous la forme d'un manifeste, la diatribe intitulée : Précis de la conduite etudes dernières actions des Jésuites en Portugal et à la cour de Lisbonne. C’était un récit entiérement passionné de tout ce qui était arrivé en Amérique depuis les premiers. établissements que les Jésuites avaient formés dans l’intérieur de ce vaste pays. La calomnie était si manifeste que le Provincial et ensuite le général de l'Ordre jugérent convenable d'abandonner cette fable à son sort, sans daigner la réfuter. »
les événements il leur donnerait la sanction de la chose accomplie. Saldanha mit lautorité dont il était investi à la merci du ministre. Au terme des lois ecclésiastiques, les commissions des nonces ou des visiteurs apostoliques expirent par la mort du Pape, pour tous les lieux où le bref n’a point été signifié de son vivant. La province du Brésil se trouvait dans ce cas. Saldanha entretient Pombal de ses scrupules; Pombal les lève par un arrêt du conseil. L’irrégularité canonique était flagrante; Saldanba passe outre, et le 15 mai, treize jours après avoir reçu le bref, il déclare dans un mandement que les Jésuites s’occupent d’un commerce prohibé par les lois de l'Eglise. En l’espace de treize jours, le réformateur avait embrassé les faits et gestes de l’Institut dans les quatre parties du monde; il les condamnait à son tribunal sans avoir entendu leur défense. Le ministre, dans sa polémique ou dans ses édits, accusait les Jésuites d’enfreindre les canons; le cardinal, dans son mandement, les déclarait convaincus de transactions coupables. Ce mandement n'avait pas seulement le tort de la précipitation, il devenait injuste parce que le négoce auquel se livraient les procureurs des Missions était autorisé par le bon sens, par les souverains pontiles et par les monarques.
Mais alors il ne s'agissait ni d'équité ni de droit. La force et l'astuce se coalisaient pour détruire; l’ambition et l'impéritie se donnaient la main pour seconder la violence. Les registres des Pères, leurs livres de comptes et de correspondance, leurs magasins, tout fut ouvert, tout fut saisi. On fit le dénombrement de leurs biens et de leurs revenus ; on constata l’état des dettes et des obligations dont chaque maison était grevée; on remonta jusqu'à l’origine de la Société; on ne découvrit aucune trace d’un négoceillicite. La vérité apparaissait sur un point, le ministre l’ensevelit dans la poussière de sés archives, et il chercha une autre voie. Le 7 ; juin 1758, le
cardinal-patriarche ‘de Lisbonne, Joseph-Emmanuel, dont Saldanha convoitait le siége, interdit les Jésuites dans toute l'étendue de son diocèse. On avait intimidé ce vieillard mori-
ET LES JÉSUITES. 43 bond en faisant intervenir la volonté du Roi. Il expira peu de jours après, et Saldanha fut appelé à lui succéder.
Dans le même moment le Conclave faisait asseoir sur la chaire de saint Pierre le cardinal Rezzonico, qui prit le nom de Clément XIIL. Elu le 6 juillet 1758, le nouveau Pape sentait vivement le besoin de relever aux yeux des puissances séculières la dignité de la tiare. C'était un de ces prêtres de haute vertu et de grand cœur, tels que l'Eglise en a tant vus à sa tête. En face de la philosophie tour à tour sceptique et railleuse du dix-huitième siècle, au spectacle plein de tristesse que l’incurie des Rois offrait à l'Europe, Clément XIIL ne pensa pas que le seul moyen de sauver la Catholicité fût d’attiédir le zèle et de protester timidement contre les excès de l'intelligence qui devaient enfanter des révolutions. Modéré, parce qu'il se jugeait fort de l'autorité de sa foi, et ne reculant jamais devant l’accomplissement d’un devoir, ce Pontife allait soulever contre lui toutes les passions..Il était équitable et bienfaisant, le père de son peuple (1) et le chef courageux de l'Eglise militante. On ne lui épargna ni la calomnie ni l'injure. Il arrivait à une époque où la vieille société européenne se dissolvait plutôt par l’impéritie des princes et par la corruption des grands que par les agressions auxquelles elle se trouvait en butte. |
On n’attaquait plus le Catholicisme par l’hérésie, on le minait par le doute ou par la licence des mœurs. On ne cher-
(£) L’astronome François de Lalande, dans son Voyage en Italie, t. vr, p. 452, parle de Clément XIII en ces termes : «Le Pape, dit-il en traitant la question du desséchement des marais Pontins, le désirait personnellement. Lorsque je rendis compte à Sa Sainteté de cette partie de mon voyage, elle y prit un intérêt marqué et me demanda ayec empressement ce que je pensais de la possibilité et des avantages de ce projet. Je les lui exposai en détail ; mais ayant pris la liberté d’ajouter que ce serait une époque de gloire pour son règne, le religieux pontife, interrompit ce dis- * cours profane, et joignant les mains vers le-ciel, il me dit, presque les larmes aux yeux : « Ce n’est pas la gloire qui nous touche, c’est le bien de nos peuples que nous cherchons. » Les
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chait plus à renverser les trônes en soufflant au cœur des nations des désirs d’affranchissement ou de pillage; on avilissait la royauté en la berçant de cruelles flatteries, on l’endormait dans les bras de la volupté en apprenant aux peuples à lui préparer un sanglant réveil. La fièvre des innovations n'avait pas encore gagné les peuples. Ils respectaient le principe d'autorité; ils étaient pieux et fidèles. Les leçons et les exemples des grands se coalisèrent pour les pervertir. Clément XIIT ne consentit pas à être le muet témoin ou le complice de ces hontes. L'Ordre de Jésus était le point de mire des ennemis de l'Eglise, le Pape se déclara le protecteur des Jésuites. La situation était difficile, car de tous côtés il surgissait un écueil. Tout se faisait hostile au pouvoir, le pouvoir luimême; et, dans ce chaos, la voix de la raison ne s'élevait que pour retomber étouflfée sous le rire moqueur des uns ou sous la phraséologie des autres. | |
. Rome avait un nouveau Pontile; le 21 mai 1758 la Compagnie s'était donné un nouveau chef. À peine installé sur le . siége apostolique, Clément XIE voit, le 31 juillet 1758, Laurent Ricci, Général des Jésuites, s’agenouiller au pied de son trône et remettre entre Ses mains le mémoire suivant :
« Très-saint Père,
» Le Général de la Compagnie de Jésus , prosterné devant Votre Sainteté, vous représente humblement l'extrême accablement et les malheurs qu'éprouve son Ordre par les révolutions connues du Portugal. Car, en attribuant les crimes les plus graves à ceux de ses religieux qui sont fixés dans les possessions de Sa Majesté très-fidèle, on a obtenu de Benoit XIV , d’heureuse mémoire, un bref qui crée Son Eminence le cardinal Saldanha visiteur et réformateur, et lui attribue les pouvoirs les plus étendus. Ce bref a non-seulement été publié en Portugal, mais encore réimprimé dans toute 'Italie, En conséquence, l’éminentissime Visiteur a publié un décret où on déclare tous ces religieux coupables de faire le
ET LES JÉSUITES. 45 commerce. De plus, son Eminence le cardinal-patriarche, n'ayant aucun égard à la constitution Superna de Clément X, qui défend aux évêques d’ôter à toute une communauté religieuse à la fois les pouvoirs de confesser sans en avoir consulté le Saint-Siége , inconsulta Sede Apostohica , a interdit de la confession et de la prédication tous les religieux de la Compagnie qui sont non-seulement dans son diocèse de Lisbonne, mais encore dans toute l'étendue du patriarcat. Sans leur avoir intimé personnellement un pareil interdit, il en a fait subitement afficher le décret à toutes les églises de Lisbonne : faits dont le Général a en main des preuves authentiques.
» Les religieux de Portugal ont supporté ces exécutions si accablantes pour eux avec l’humble soumission qu'ils devaient. [ls sont très-intimement persuadés de la droiture des intentions de Sa Majesté très-fidèle , de ses ministres et des deux éminentissimes cardinaux. Cependant ils craignent qu’ils ne soient prévenus par les artifices de personnes malintentionnées. Ils ne peuvent se persuader que leurs frères soient coupables de délits si atroces, d'autant que, aucun d'eux n'ayant été appelé personnellement en justice, ils n’ont point eu lieu de produire leurs défenses et leurs décharges.
» Au reste, quand il y aurait des particuliers coupables des crimes atroces qu’on leur suppose , ils se flattent que ce délit n’est pas celui de tous ni même de la plus grande partie, quoiqu’ils se voient tous enveloppés dans la même peine. Enfin , quand même tous les religieux qui se trouvent dans les Etats de Sa-Majesté très-fidèle seraient coupables, depuis le premier jusqu’au dernier, ce qui ne paraît pas pouvoir se supposer, les autres, qui dans les diverses parties du monde emploient leurs fatigues et leurs travaux à procurer l’honneur de Dieu et le salut des âmes, selon leurs faibles efforts, demandent instamment d’être au moins traités avec bonté. Le discrédit et le mal s’étendent à toute la Communauté, quoiqu'elle ait en horreur les crimes qu’on attribue aux Pères du Portugal, et spécialement tout ce qui peut tendre le moins du monde
à offenser les supérieurs, tant ecclésiastiques que séculiers. Elle désire, au contraire, et fait en sorte, autant qu'il est possible, d’être exempte de ces manquements auxquels la condition humaine est sujette et surtout la multitude.
» Assurément les supérieurs de la Société, comme il paraîit sur les registres et par les lettres écrites ou reçues, ont toujours insisté sur l’observance des règles la plus exacte, dans les provinces du Portugal ainsi que dans toutes les autres. En certaines occasions on les à informés des manquements d’un autre genre ; mais pour les délits qu'on impute aujourd’hui à ces religieux , ils n’en ont jamais été instruits; on ne les a point préalablement avertis ni requis d'y apporter remède.
» Informés enfin, quoique indirectement , que ces Pères avaient encouru la disgrâce de Sa Majesté , ils ont témoigné la plus extrême douleur. Ils ont supplié qu'on leur donnât une connaissance particulière des délits et des coupables. Ils ont offert d'envoyer des pays étrangers les plus capables et les plus accrédités de la Compagnie pour visiter et réformer les abus qui pouvaient s'être introduits; mais leurs humbles prières et leurs offres n’ont pu mériter d’être écoutées.
» De plus, on craint fort que cette visite et cette réforme, au lieu d’être profitables, n’occasionnent des troubles sans aucune utilité. C’est ce que l’on redoute surtout pour les pays d'outre-mer, pour lesquels l’éminentissime cardinal Saldanha est obligé et à pouvoir de déléguer. On a toute confiance dans ce cardinal pour ce qu'il fera par lui-même; mais il semble qu'on peut craindre avec raison que dans les délégations il ne se trouve des personnes ou peu au fait des constitutions des réguliers ou malintentionnées, qui par conséquent pourront causer de grands maux. Pour toutes ces raisons le Général de la Compagnie de Jésus, au nom même de la Société, implore avec les plus humbles et les plus sincères prières l'autorité de Votre Sainteté. [l la supplie de pourvoir, par les moyens que lui suggérera sa \ haute prudence, à la sûreté et ga-
rantie de ceux qui ne sont pas coupables, et particulièrement à l'honneur de toute la Société : qu’ainsi on ne la rende done point inutile à la gloire de Dieu et au salut des âmes, qu’on ne l'empêche pas de servir le Saint-Siége et de seconder le pieux zèle de Votre Sainteté, pour qui le général luimême et sa Compagnie offriront à Dieu les vœux les plus sincères pour lui obtenir toutes les bénédictions célestes, une longue suite d'années, à l'avantage et à la postérité de l'Eglise universelle. »
Le Souverain Pontife reçut ce mémoire d’un accusé demandant des juges, la seule chose que les hommes ne peuvent pas refuser à un autre homme. Une Congrégation est nommée. Sa réponse fut favorable aux Jésuites (4). Pombal n'allait plus agir sans contrôle; il avait à lutter contre un Pontife qui ne se laisserait pas tromper par d’hypocrites démonstrations. Les ressorts de sa politique étaient mis à découvert. Il avait exilé de Lisbonne les Jésuites qu'il redoutait : Fonseca , Ferreira, Malagrida et Torrez. Le P. Jacques de Camera, fils du comte de Ribeira et d’une Rohan, avait énergiquement repoussé toute espèce d’intimidation. Pombal essaya de provoquer dans l'Ordre de Jésus quelques défections qu'il aurait su rendre éclatantes. Il existait parmi les Jésuites portugais deux Pères que leurs antécédents désignaient aux intrigues du ministre : l’un était le P. Cajetano , esprit chagrin, mais intelligence aussi vive que profonde; l’autre, Ignace Suarez. En les flattant, Pombal espérait qu’il serait facile de Les amener à trahir une Compagnie dont lx tendance de leurs caractères portait à croire qu'ils ne devaient pas avoir toujours eu à se louer. Le cardinal Saldanha fut chargé de les enrôler
(1) Le commandeur d’Almada Mendozza, parent de Pombal et son ambassadeur à Rome, fit i imprimer el répandre partout une fausse décision de cette congrégation. C’était peut- être L avis par ticulier d’un des cardinaux, auquel Almada prêtait de son chef toute autorité. Get arrêt supposé fut brûlé à Rome et à Madrid parla main du bourreau, | comme pièce apocryphe et calomnieuse. DD OMS RE. PE
sous la bannière ministérielle. Cajetano et Suarez, que le patriarche caressait d’un côté, qu'il menaçait de l’autre, dédaignèrent de s'associer à de pareils projets. Ils avaient chancelé dans leur foi de Jésuites lorsque l’Institut était puissant; ils s’y rattachèrent au moment où la persécution lui arrivait. Cette opposition et les mesures prises à Rome compromettaient les espérances de Pombal; un événement imprévu changea tout à coup la face des affaires.
Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1758, moins de deux ans après l'attentat de Damiens sur Louis XV, le roi don Joseph, revenant en carrosse de l’hôtel de Tavora au palais, fut frappé d’une balle dans le bras. Ce crime, que le lendemain toute la ville attribuait au marquis de Tavora vengeant son honneur sur le royal séducteur de dona Teresa, son épouse, ce crime offrait à Pombal une chance inespérée. Les Tavora étaient ses ennemis, Car ils avaient repoussé l'alliance de son fils. Ils appartenaient à la plus haute noblesse; tout semblait conspirer en faveur du ministre. À défaut d’autres preuves la clameur publique suflisait pour faire arrêter les meurtriers ou les fauteurs présumés du meurtre. Dans un autre pays la justice aurait ainsi procédé ; Pombal n’adopta point cette marche régulière. Il frappa de terreur le Souverain, ille unt caché à tous les regards, à ceux même de la famille royale; il lit planer le soupçon sur les gentilshommes dont il redoutait le crédit ou dont il convoitait les richesses ; il représenta toujours et partout les Jésuites comme les instigateurs du régicide. L laissa ainsi s’amonceler la tempête, dont à son gré il dirigeait les nuages. Les Tavora continuèrent à venir à la cour, et le 12 décembre, plus de trois mois après l'attentat que l’inexplicable inaction de Pombal faisait alors rejeter au nombre des fables ou des paradoxes, le duc d’Aveiro, le marquis de Tavora, dona Eléonor, sa mère, leurs parents et leurs amis furent saisis à l’improviste et plongés dans les cachots. Les femmes obtinrent des couvents pour prison, mais la pitié “envers ous. ces personnages devint aux yeux de Pombal un
ET LES JÉSUITES. 49 titre de proscription. On fut suspect parce qu’on les plaignit ; on se trouva criminel pour douter des mystérieuses trames qui avaient coûté trois mois de réflexion au ministre. La haute noblesse. refusait de accepter comme un des siens, elle lui avait, fait expier son orgueil par des sarcasmes ou par le mépris; Pombal se vengeait de ces affronts en se baignant dans le sang des races les plus illustres. L'opinion publique ne vit en tout cela qu’une machination de Pombal pour absorber ses ennemis dans un complot impossible. Les lenteurs calculées, les mensonges diplomatiques ou judiciaires du ministre furent si pleinement percés à jour que ses panégyristes les plus exaltés réprouvèrent tant de cruautés, et n’eurent pas le courage de s'associer à sa fureur. « Les Encyclopédistes, dit le comte de Saint-Priest (4), auraient dû lui servir d'auxiliaires zélés el fidèles. Pourtant il n’en fut pas ainsi. Les pièces émanées de la cour de Lisbonne parurent ridicules dans la forme et maladroites au fond. Cet holocauste des chefs de la noblesse choqua les classes supérieures, jusqu'alors soigneusement ménagées par les philosophes. Tant de cruauté contrastait trop avec les mocurs d’une société déjà frondeuse, mais encore très-élégante. On eut pitié des victimes, on se moqua du bourreau. »
Le bourreau , car jamais homme ne mérita mieux que Pombal ce titre sanglant, le bourreau tenait sous sa main une partie de ses adversaires; mais, pour la satisfaction de ses haines, ce n’était pas assez. L'attentat du 3 septembre lui fournissait une occasion toute naturelle de mêler le nom des Jésuites à un régicide présumé. « Les reproches qu’il leur avait adressés dans ses manifestes, raconte l'historien peu véridique de la Chute des Jésuites (2), ne reposaient point sur des idées générales, mais sur des faits particuliers, contestables et mal exposés. » Pombal tenait beaucoup plus à sa vengeance qu’à l'opinion publique. Sa vengeance se trouvait d’accord avec des projets anticatholiques; il fit de tout cela un
(1) Histoire de La chute des Jésuites, p.24.
(9) Histoire de la chute des Jésuites, p. 26.
horrible mélange , et en confondant les notions de justice et d'humanité, il enveloppa dans cette catastrophe tous les Jésuites résidant en Portugal. Aveiro , les Tavora , Atouguia et la plupart des accusés auraient dû être jugés par leurs pairs; le ministre créa un tribunal d’inconfidence. Par un oubli des règles les plus sacrées, il présida lui-même cette commission exceptionnelle, dans laquelle siégèrent d’Acunha et Corte-Réal, ses deux collègues. La torture fut appliquée à chaque inculpé ; ils la subirent avec fermeté. Le duc d’Aveiro seul, vaincu par les tourments, avoua tout ce qu’on exigeait de sa douleur. Il se déclara coupable; il accusa ses amis et les Jésuites ; mais à peine fut-il délivré de la question qu’il se hâta de nier ce que la violence lui avait arraché. Les juges relusèrent d'entendre sa rétractation. Il n’y avait eu ni témoins, ni interrogatoires, ni débats; on ignore même si les prisonniers furent défendus. Tout ce que l’on sait, c’est que le fiscal Costa Freire , le premier jurisconsulte du royaume, proclama l'innocence des accusés, et que sa probité le fit charger de chaines ; c’est que le sénateur Juan Bucallao se plaignit de la violation des formes judiciaires et de l'iniquité de la procédure ; c’est que Pombal lui-même rédigea la sentence de mort, et qu’elle est écrite de sa main. Elle fut rendue le 42 janvier 1759 ; on l’exécuta le lendemain.
Le peuple et l’armée murmuraient; les grands s’agitaient; Pombal ordonna de dresser l’échafaud dans le village de Belem, à une demi-lieue de Lisbonne. Portant la barbarie jusque dans les moindres détails, il avait voulu que la marquise de Tavora et que toutes les victimes parussent sur l’échafaud la corde au cou et presque nues. C'était une dernière humiliation qu ‘il réservait à ceux qui l’avaient accablé de leurs dédains. Dona Eléonor, encore plus fière en ce moment qu'aux jours de ses prospérités, arriva la première sur cette immense estrade où le billot, la roue, le bûcher et le poteau s’élevaient comme pour réunir les différents supplices sous les yeux des condamnés. Elle s’avança, le crucifix à la main, pleine de calme et de di-
ET LES JÉSUITES. 51 gnité. L'exécuteur veut lui lier les pieds : « Arrête! s’écriet-elle, et ne me touche que pour me tuer. » Le bourreau intimidé s’agenouille devant cette martyre de la justice humaine, il demande pardon. « Tiens, continue-t-elle plus doucement en tirant une bague de son doigt (1), il né me reste que cela; prends, et fais ton devoir, » La tête de dona Eléonor tomba sous la hache. De demi-heure en demi-heura, son mari, ses fils, ses gendres, ses domestiques et le duc d’Aveiro vinrent successivement, en face de ce cadavre palpitant, mourir dans les horreurs de la strangulation, sur la roue ou dans les flammes. Quand le massacre fut consommé, on mit le feu à l’échafaud, et le Tage roula dans ses eaux les cendres des immolés, confondues avec les sanglants débris de la torture (2).
(1) Mémoires du marquis de Pombal.
(2) Pombal fut jugé à son tour ; mais il rencontra dans la reine dona Maria, héritière de Joseph I, plus de pitié qu’il n’en devait inspirer. Le 7 avril 1781, cet homme, âgé de quatre-vingt-deux ans, fut à son tour frappé d’une condamnation que l’histoire trouvera peu sévére, Le conseil d'Etat et les magistrats déclarérent, à la majorité de quinze voix contre trois, « que les personnes tant vivantes que mortes qui furent justiciées, ou exilées, ou emprisonnées en vertu de la sentence de 1759, étaient toutes innocentes du crime dont on Îles avait accusées. » Ce jugement de réhabilitation est longuement et sagement motivé. 11 tire une grande force de la première sentence, qui abonde en contradictions et en faits se détruisant les uns par les autres. Ainsi on lit, dans l’arrêt rendu par Pombal, que «le coup glissa et ne fit que percer le derrière du carrosse; puis, que six coups pénétrérent à la poitrine du roi; puis encore, que le coup, tiré par derrière, passa entre les bras et les côtes et ne fit qu’effleurer légérement l'épaule droite par devant ; » un peu plus bas la sentence ajoute que « le roi eut des blessures considérables et mortelles, »
Il est à peu prés avéré maintenant que deux ou trois pistolets furent déchargés sur la voiture de Joseph I. La version la plus accréditée est que deux serviteurs attachés à la maison de Tavora se portérent à ce crime ; mais Pombal à mis tant de confusion et d’acharnement dans la procédure qu’il est parvenu même à faire douter de la réalité de l’attentat, et que plusieurs historiens n ont pas craint de le lui attribuer. Ce qui lui appartient d’une manière incontestable, c’est l’iniquité, et on doit dire avec l’Anglais Shirley, dans son Magasin de Londres, mars 1759 : « L'arrêt du tribunal d’inconfidence ne peut étre régardé ni comme concluant pour le public, ni
Le 27 mars 1759 La Condamine écrivait à Maupertuis : « On ne me persuadera jamais que les Jésuites aient en eflet commis l’horrible attentat dont on les accuse, » et le sceptique Maupertuis lui répondait : « Je pense comme vous sur les Jésuites ; il faut qu’ils soient bien innocents pour qu’on ne les ait pas encore punis; je ne les croirais pas même coupables quand j'apprendrais qu’ils ont été brûlés vifs. » Le P. Malagrida fut réservé à ce supplice, et un cri de réprobation universelle répondit à cette dernière lcheté de la force. Pombal s'était attribué ou il avait partagé entre ses créatures les biens de ses victimes. [l les tuait dans le présent, il les déshonorait dans l'avenir de leurs familles ; mais 1l convoitait encore une autre proie. Il venait de terrasser la noblesse, il voulut écraser les Pères de l'Ordre de Jésus. La fermeté de Clément XII lui était connue, ses intrigues allaient être déjouées à Rome; par un de ces coups d’audace qui, au premier moment, font douter même de l'innocence de toute une vie, le ministre ne recula pas devant la plus absurde des accusations. Il en avait tant fait que personne n'osait plus prendre au sérieux un homme que la fureur poussait jusqu'aux limites de la déraison. La veille de l'exécution des Tavora, les Jésuites du Portugal, soumis depuis quatre mois à la plus ombrageuse des inquisitions, sont déclarés en masse les instigateurs et les complices du régicide présumé. On emprisonne le Provincial Henriquez, les PP. Malagrida, Perdigano, Suarez, Juan de Mattos, Oliveira, François- Edouard et Costa. Ce dernier est l'ami de l’infant don Pedro, frère du roi. On l’applique à la question pour lui arracher dans les tortures un aveu ou une réticence qu’on essaiera de tourner contre le prince. Costa, tenaillé et déchiré, reste inébranlable.
Pomhal avait tout disposé pour consommer son mystère d'iniquité. Les PP. Malagrida, Mattos et Jean-Alexandre, vieux
comme juste à l’égard des accusés... De quel poids peut être un jugement qui n’est d’un bout à l’autre qu'une vague déelamation, où l’on cache au public les dépositions et les témoins, où toutes les formes légales ne son pas moins violées que l'équité naturelle ? » 4
ET LES JÉSUITES. 53 missionnaires blanchis dans les travaux de l’apostolat et de la charité, avaient passé leur jeunesse et leur âge mür au milieu des sauvages du Maranon et du Brésil, La marquise de Tavora suivait les exercices spirituels de Malagrida; le P. de Mattos était lié avec la famille Ribeira; Jean-Alexandre, revenant des Indes, avait fait la traversée sur le même vaisseau que les Tavora, Tels furent les seuls griefs que Pombal allégua ; ils suffirent pour faire condamner à mort les trois Jésuites. On ignore par quel motif le ministre leur épargna l’échafaud du 13 janvier.
La consternation régnait dans les maisons de la Compagnie ; les traitements les plus acerbes, les insinuations les plus perfides, tout était mis en jeu pour désoler leur patience on pour les compromettre; les Jésuites, qui n'avaient pas sa dissiper cette tempête d’injustices, eurent le courage du martyre. Ils étaient séparés les uns des autres, sans communication avec leurs frères ou avec leurs supérieurs, livrés à un ennemi qui ne cessait d’accuser sans jamais prouver la moindre de ses allégations ; ils attendirent dans la dignité de leur silence le sort qu'on leur réservait. Le ministre s’avoua que ses paroles perdaient de leur autorité; le 49 janvier 14759, il réduisit le souverain au rôle de pamphlétaire à sa suite. Chaque marche du trône se couvrait de sang; la captivité, l'exil ou Ia ruine était le partage de ses plus fidèles sujets ; on lui apprenait à se délier de ses amis et de sa famille. Pombal, afin de l'engager encore plus avant, plaça sous la sauvegarde de son nom les mensonges dont il sentait que tant de crimes auraient besoin pour être justifiés. Il prit à bail le contre-seing de ce monarque esclave, et il força la royauté à calomnier sciemment les hécatombes de son arbitraire ministériel. A avait, au nom de Joseph Er, rédigé une lettre adressée à tous les évêques portugais; elle fut répandue à profusion. Ce manifeste était la glorifieation de Pombal et une honte jelée aux rois prédécesseurs de Joseph.
Quelques évêques s’en emparèrent pour créer un piédestal à leur fortune ecclésiastique ; d’autres s’épouvantèrent à l’idée seule d'affronter les colères du ministre omnipotent, et l'é-
vêque qui recule en face d’un devoir est bien près d’immoler sa conscience pastorale à de fausses nécessités de position. Ils se prêtèrent aux exigences de Pombal ; il y en eut même qui les outrèrent. Les Jésuites, frappés de stupeur, environnés des adversaires inattendus que le malheur agglomérait autour de ses victimes, n'élevaient pas la voix même pour protester contre tant de fureurs calculées. Ils n’agissaient pas; Pombal imagina de les faire écrire. De virulentes satires contre le roi parurent sous le nom de plusieurs Pères. La mesure était comblée. Deux cents évêques de toutes les parties du monde chrétien, des cardinaux, les trois électeurs ecclésiastiques n'osèrent pas rester spectateurs muets de cet opprobre, qui constituait un prince en flagrant délit d’imposture. Ils supplièrent Clément XIII de venger la Compagnie de Jésus. La voix de la catholicité fut entendue, et le Père commun remplit le vœu de l'Eglise.
Pombal ne se laissait pas arrêter par des prières ou par des menaces ecclésiastiques. Son despotisme ne trouvait aucune résistance en Portugal; il pensa qu’il serait toujours temps de l'expliquer lorsqu'il aurait consommé l’œuvre de destruction. il tuait la Société de Jésus, mais c'était dans un but catholique, afin de la réformer et de la rendre plus parfaite. Le ministre portugais ne sortait pas de ce thème convenu. Il accusait les Jésuites de tous les crimes que l'imagination de ses pamphlétaires à gages pouvait inventer; en même temps il déclarait que sa pensée ne tendait qu'à ramener les disciples de saint Ignace à la pureté primitive de leurs règles. En présence des contradictions qu'offre ce grand procès, l'un des événements les moins connus et les plus curieux du xvin® siècle, Voltaire a donc raison de dire (1) : « Ce qu’il y eut d’assez étrange dans leur désastre presque universel, c’est qu'ils furent proscrits dans le Portugal pour avoir dégénéré de leur Institut, et en France pour s’y être trop conformés. »
(1) Œuvres de Voltaire, Siècle de Louis XV, t. x, p. 354.
Les biens et les colléges de l'Ordre étaient sous le séquestre ; il fallait se les approprier, afin de payer les complaisances épiscopales, de distraire le peuple par des fêtes et d'acheter l’armée. Le ministre tenait captifs plus de quinze cents Jésuites, qu’il avait dépouillés de tout, même du droit de pleurer sur les ruines de leurs maisons. La pitié en leur faveur était un crime, il la punissait de mort ou de bannissement. Au Brésil et au Maranon, ses agents les poursuivaient avec un acharnement inouï; ils les enlevaient à leurs sauvages; ils les entassaient, sans provisions, sans secours, sur le premier vaisseau faisant voile vers la métropole. Tous ces Jésuites, qui ne savaient de quelle accusation il allait plaire au gouvernement de les charger, arrivaient à Lisbonne; on les agglomérait dans les prisons ou dans les lieux publics; puis on les oubliait entre deux haies de soldats, qui, souvent moins cruels que l'autorité, partageaient leur pain avec eux.
Cette étrange situation ne pouvait durer. Le 20 avril 1759, Pombal fit remettre au Pape une lettre de Joseph [°', qui annonçait l'intention d’expulser de ses Etats les membres de la Société de Jésus. Clément XIIT ne répondant pas assez vite aux désirs du ministre, le ministre le prévint. Clément XIIL ne prêtait pas les mains aux iniquités de Pombal ; Pombal, afin de tromper le Roi, fait fabriquer à Rome, par Almada, son ambassadeur, un bref qui approuve ses projets, qui détermine à quel usage seront employés les biens de la Société de Jésus et qui autorise à punir de mort les coupables. Ce bref, si audacieusement supposé, entretenait l’Europe dans des dispositions malveillantes contre les Pères portugais ; il plaçait les Jésuites des autres contrées dans l'impossibilité de les défendre. Pombal se,hâta de mettre à profit. ces impressions. IL savait que le souverain pontile s’effrayait de ses menaces de schisme, et que, pour maintenir la paix de l'Eglise, il ferait toutes les concessions compatibles avec la dignité du Saint-Siége. Le véritable bref n’était pas aussi explicite que celui dont Pombal s'était forgé une arme; le Pape descendait jusqu’à la prière pour
vaincre l’injuste obstination du Roi et de son ministre. Pombal s’indigna de voir le vicaire de Jésus-Christ disputer à ses convoitises la proie qu’il leur promettait. Un conflit diplomatique entre les deux cours lui parut nécessaire à susciter. Acciajuoli, nonce en Portugal, croyant d’abord que les choses ne seraient pas poussées si loin, avait favorisé les plans officiels ; mais, lorsqu'il en eut saisi la portée, il refusa de s’y associer. Il devint obstacle ; Pombal mit tout en œuvre pour lui rendre impossible le séjour de Lisbonne. Clément XIIF et le cardinal Torregiani, son secrétaire d'Etat, ne voulaient point proscrire les Jésuites, par l’éternel principe d'équité qui ne permet pas de confondre les innocents avec les coupables. Pombal s’imagine que ces refus équivalent à une déclaration de guerre ; illa faità sa manière. LesJésuites Malagrida, Henriquez, Mattos, Moreira et Alexandre sont condamnés à être rompus vifs, comme instigateurs du duc d’Aveiro et des marquis de Tavora. Le 31 juillet est le jour de Ia fête de saint Ignace de Loyola ; Pombal choisit cet anniversaire, si cher au cœur des disciples de l’Ins- Litut, pour rendre une sentence qui ne reçut ni publicité ni exécution, mais qui devait les exaspérer ou les consterner.
il y a ici une appréciation que l’histoire ne doit pas oublier. Les Jésuites ont, pour se défaire de leurs ennemis, des moyens secrets ; 1ls ne reculent devant aucun crime. ils conseillent le régicide, ils l’absolvent, et, quand ils ne savent plus de quelle manière amener le triomphe de leurs ambitieux projets, le fer et le poison leur viennent en aide. Jusqu'au jour où Pombal s’acharna contre leur Institut, les Jésuites, si souvent accusés de légitimer les moyens par la fin, n’ont jamais eu recours à l'assassinat. Cette espèce de tribunal véhémique, dont des imposteurs révélèrent l'existence, n’a été qu'une fable jetée en pâture à quelques crédulités imbéciles. Les Jésuites n’avaient jamais trouvé de séides dans leurs partisans où dans leurs novices: mais si, comme l’affirmait le ministre portugais, la vie des hommes était si peu de chose à leurs yeux quand l'intérêt de l'Ordre périclitait, il faut bien convenir qu’en 1759
DC
les Jésuites laissèrent échapper l’occasion la plus urgente d’appliquer leur principe meurtrier. Un homme seul brisait le passé et l’avenir de la Société. Dans la situation des esprits, son exemple menaçait de devenir contagieux. Pombal ne se laissait arrêter par aucun scrupule : il avait à Rome, à Paris et à Lisbonne d’habiles faussaires, des imprimeries clandestines, soudoyés par lui pour dénaturer les pièces originales et répandre dans le monde les pamphlets qu'il dirigeait contre les Jésuites ou les réponses qu'il fabriquait et portait à leur compte. Il torturait les faits les plus simples pour en extraire une accusation ; avec Por du Portugal il semait la haine du nom de Jésuite : il abusait de la faiblesse de son Roi; il défiait le Saint-Siége ; il portait une main sacrilége sur l'arche de l'Institut. Il dépouillait les Pères ; il savait même trouver des magistrats pour les flétrir sans discussion, pour les condamner sans examen. On les arrachait à leur patrie ; on leur annonçait qu'ils périraient tous dans un auto-da-fé ou qu’on les parquerait comme des pestiférés sur quelque côte déserte. Ils étaient réunis, dans l'attente prochaine de la mort ou de la proscription. Ils n'avaient pas tout perdu, il leur restait des amis; ils auraient évoqué des vengeurs. En désespoir de cause, ces religieux si habilement vindicatifs, si bien préparés aux excès du fanatisme, pouvaient frapper Pombal dans l'ombre. Rien ne leur était plus facile. Des quinze cents prêtres qu’on disait liés les uns aux autres par de terribles serments, pas un seul ne conçut l'idée de cette expiation. Le ministre leur imputait de porter en germe la pensée de tous les forfaits, et le ministre vivait comme là démonstration la plus évidente de ses impostures (4). Si ja-
(4) L’emphase de Pombal, sa cruauté, ses injustices, que plus tard le duc de Choiseul devait renouveler en partie, inspiraient à ce dernier un sentiment.de froide moquerie. On entendait souvent le ministre français dire au prince de Kaunitz, en parlant du ministre portugais : «Ce monsieur a donc toujours un Jésuite à cheval sur le nez? Cette plaisanterie, qui peut s'adresser à tous les Pombal du monde, ne le corrigea pas de sa manie de voir, de mettre partout des Jésuites. Il les avait chassés des possessions du
mais trépas a été nécessaire pour préserver l'Ordre de Jésus de quelques désastres, ce fut à coup sûr celui de Pombal; et cet homme, dans les combinaisons de son audace, ne songea pas que ses jours couraient quelque danger. Il connaissait beaucoup mieux les Pères qu'il ne le donnait à entendre. Il les calomniait tout haut, mais tout bas il ne daignait même point prendre les précautions dont la tyrannie s’enveloppe plutôt pour le vulgaire que pour sa propre sécurité. Pombal survécut vingt-trois ans à la destruction de l'Ordre, et il ne rencontra jamais ni de Châtel ni de Barrière pour prévenir ses desseins, ou pour lui faire expier le succès de son complot. Cet argument en action doit peser davantage dans la balance de l’histoire que toutes les théories de régicide qu'aucun fait n’a justifiées. Les
roi trés-fidèle ; ils étaient proscrits de France et d’Espagne ; tout le monde parlementaire janséniste et philosophique se liguait contre eux. Du fond de son palais de Notre-Dame-d’Ajuda, Pombal rêve qu’ils sont plus puissants que jamais, et le 20 janvier 1767 il adresse au comte d’Acunha, ministre des affaires étrangères à Lisbonne, la lettre officielle dont nous extrairons ce passage : «Plusieurs faits aussi certains que notoires ont prouvé à Sa Majesté que les Jésuites sont tout à fait d'intelligence avec les Anglais, auxquels on sait qu’ils ont promis de les introduire dans tous les domaines que le ‘Portugal et l'Espagne possédent en deçà du sud de la ligne, et de contribuer à ce projet de toutes leurs. forces, en employant toutes leurs trames, qui consistent toujours à semer le fanatisme pour tromper les peuples par les dehors de leur hypocrisie, et les soulever contre leurs souverains légitimes sous de faux prétextes de religion, et en affectant des motifs purement spirituels. Ce que les Anglais peuvent entreprendre de commun accord avec les Jésuites se réduit aux trois cas suivants ; en premier lieu, les Anglais fourniraient aux Jésuites des troupes, des armes et des munitions, cacheraient les bras qui porteraient ces coups en couvrant les militaires de frocs jésuitiques, comme on l’a déjà fait plusieurs fois, et la cour de Londres dirait que tout cela n’est que l'effet de l’immense pouvoir des Jésuites. »
C’est au ridicule seul qu’il appartient de faire justice de pareilles inepties. Nous ne citons cette lettre de Pombal, qui se conserve précieusement à Lisbonne dans le quinzième registre des ordres, de 1766 à 1768, que pour montrer jusqu’à quel point la passion contre le Jésuite peut troubler quelques intelligences qui veulent avoir le mal de la peur.
ET LES JÉSUITES. 59 Jésuites ne tuèrent pas le personnage qui leur fit le plus de mal, et dont l'existence était à leur merci. Faut-il les supposer assez inconséquents pour créer, contre les Rois qui les protégeaient en les aimant, un système de meurtre qu'ils n'auraient pas osé appliquer à des ennemis plus déterminés, et dont la mort n’entrainait ni périls ni désordres ?
Pombal, qui régnait sur don Joseph en lui faisant peur des disciples de saint Ignace, ne concevait pour sa vie aucune crainte personnelle. Il se jouait de ses victimes avec une froide cruauté, qui provoquait la vengeance; la vengeance ne vint pas. Le Souverain Pontife ne cessait de supplier le Roi de savoir être juste envers les innocents comme envers les coupables; Pombal répondit à ces prières par des proscriptions en masse. Le Pape, dévoué aux Jésuites, faisait toutes les concessions; le ministre se raidissait de son opiniâtreté. Le Saint-Siége traitait avec lui de puissance à puissance. Le Pape aurait eu le courage de mourir ; mais, croyant que la condescendanceatténuerait des colères mal fondées, il s’efforçait de calmer l'irritation. Pombal affecta d'autant plus de violence qu’il semblait même à ses propres yeux être devenu un objet de terreur. Les craintes des autres firent que le ministre commença à se prendre au sérieux. 11 menaçait et on humiliait devant lui; il frappa, bien sûr d'avance que le pardon était au bout de la plus insignifiante concession ou duremords le moins compromettant.
Le Pape aimait les Jésuites; le ministre, qui, jusqu'au 4°° septembre 1759, est resté irrésolu sur les mesures définitives qu'il adoptera contre eux, se décide à les faire jeter au rivage romain. À travers toutes les douleurs qu’un caractère comme celui de Pombal peut susciter, le premier convoi arrive à l’embouchure du Tage, où l’attendait un navire de commerce, sans provisions et nullement destiné à recévoir un si grand nombre de passagers. Le pain et l’eau manquaient à dessein ; mais les flots ne secondèrent pas le projet du ministre. Le bätiment fut obligé de relâcher dans les ports d'Espagne ; les vents contraires le poussèrent encore sur les côtes d'Italie. De
60 CLÉMENT XIV partout il ne s’éleva qu’un cri de généreuse pitié en faveur de ces proscrits, bénissant là main qui les frappait. La charité fit renaître l'abondance sur le vaisseau ; elle rendit aux exilés l'énergie dont ils avaient besoin. Le 24 octobre 1759, ils débarquèrent à Civita-Vecchia au nombre de cent trente-trois. Ils avaient été reçus avec respect dans toutes les villes où le navire fut contraint de faire relâche; à Civita-Vecchia on les salua avec admiration. Les magistrats se firent honneur d’entourer de bons soins ces prêtres qui priaient encore pour leurs persécuteurs. Les corps religieux leur offrirent une hospitalité toute fraternelle; mais la réception des Dominicains eut quelque chose de plus cordial encore. On les proclamait les émules de la Compagnie de Jésus. Leur rivalité s’était montrée dans les tournois théologiques et dans les Missions, rivalité que la conscience et le talent inspiraient plutôt que la jalousie. Il y eut tant d’unanimité dans l’accueil fait à ces premiers exilés annonçant de nouvelles tempêtes, que les habitants de Civita-Vecchia consacrèrent sur le marbre (1), (1) L'inscription des Frères-Prêcheurs était ainsi conçue : k D. O. M.
Lusitanis Patribus Societatis Jesu, ob gravissimas apud Regem calumnias, post probrosas notas, multiplices cruciatus, bonorum publicationem, ad Italiæ oram amandatis ; terra marique integritate, patientia, constantia, ë probatissimis , in hac Sancti Dominici æde exceptis , anno M. DCC. TIX, Patres Prædicatores christianæ fidei incremento et tutelæ ex instiluto intenti, … ipsique Socielali Jesu … ex majorum suorum decretis exemplisque devinclissimi, poneñdum curarunt.
ET LES JÉSUITES. 64 dans l’église des Frères-Prêcheurs, le passage des Jésuites, Les Dominicains eux-mêmes érigèrent un monument pour rappeler cette alliance contractée à la veille des désastres. D’autres navires, Chargés de Pères de la Compagnie, partirent à différentes époques pour les Etats ecclésiastiques. Le Pape était leur défenseur ; Pombal, en encombrant la ville de Rome de cette multitude de bannis, espérait le faire repentir de sa justice et de sa pitié. |
Tandis que l'exil ou la captivité s’appesantissait sur les Profès de l'Ordre, le cardinal Saldanba s’arrogeait le pouvoir de dispenser de leurs vœux les jeunes Jésuites. L'éducation publique était compromise dans ses œuvres vives; le ministre et le patriarche cherchèrent à provoquer des défections pour ne pas se trouver pris au dépourvu. Ils en appelrent aux caresses des familles, aux menaces de l'autorité, aux séductions de la patrie et de la fortune. Quelques-uns de ces novices se laissèrent gagner ; mais alors ces apostasies devinrent l’objet de l’animadversion universelle. Le peuple et les soldats de garde autour des maisons et des colléges accueillirent avec des huées ces hommes que l’imminence du danger effrayait, et qui ouvraient leur carrière par une lâcheté. Le plus grand nombre résista aux flatteries et à l’intimidation. Il y eut à Evora, à Bragance, à Coïimbre surtout, des luttes où la franchise de la jeunesse l’emporta sur la prudence de l'âge mûr. Un parent de Pombal, le P. Joseph de Carvalho, se mit à la tête du mouvement généreux qui entrainait les Jésuites non encore Profès à suivre le sort de leurs aînés dans Fnstitut. Ils soutinrent le choc avec tant de courage, que les agents de Saldanha, vaincus, les reléguèrent dans les cachots. Ce qui s’accomplissait au sein de la métropole se faisait simultanément sur tous les points de mission. Chez les Cafres et au Brésil, au Malabar, sur la côte de Salsette, partout enfin où les Jésuites avaient fertilisé le désert, on les enleva à leurs travaux civilisateurs. On les réunit à Goa, où les cupidités de Pombal commençaient la spoliation du tombeau de saint François Xavier; puis, après
62 CLÉMENT XIV les avoir entassés sur quelques galiotes, on les laissa errer sur les mers.
L'Ordre de Jésus n'existait plus en Portugal; le ministre poursuivait son œuvre : il cherchait par d’incessantes attaques contre le Saint-Siége à réaliser sa chimère d’Eglise nationale. Le schisme était dans ses espérances; en étudiant les doctrines de Fra Paolo et de Giannone, il essaya de le faire passer dans les mœurs du peuple. Là, il rencontra des obstacles devant lesquels son invincible ténacité se vit contrainte de reculer. Pombal avait des magistrats complaisants, des évêques dévoués jusqu’à la bassesse, qui lui arrangeaient un culte, qui traçaient au gré de ses désirs les limites du spirituel et du temporel; mais ce n’est pas avec des légistes ou quelques prêtres courtisans que l’on change une religion. Le peuple était catholique, il répudiait avec tant d’énergie ce qui portait atteinte à sa vieille foi, que le ministre s’aperçut enfin de l’inutilité de ses tentatives. Elles lui servaient de contrepoids à Rome, il persévéra dans ses menaces. Rome, qui, en sa faveur, poussait la condescendance jusqu’à la faiblesse, recevait dans les Etats pontificaux les Jésuites expulsés de Portugal. Sur le littoral de la Méditerranée comme dans les cités maritimes de l'Espagne, les bannis avaient été salués en martyrs.
Cet hommage inquiétait ses orgueilleuses susceptibilités ; les princes et les catholiques avaient alors de Pombal l'opimion qu'un écrivain protestant devait exprimer plus tard. « Les conséquences de cette destruction, soit en bien, soit en mal, dit Schæœll (1), nous restent ici étrangères. Simple historien, nous allons rapporter les faits en tant qu’ils concernent le Portugal. [Il est vrai que ces faits ont été enveloppés dans les ténèbres, et que plus d’une fois il est impossible de pénétrer jusqu’à la vérité. Néanmoins, malgré les ombres qu’on a épaissies autour d'elle, une chose est claire : c’est que les reproches fondés que Carvalho a pu faire à ces Pères se réduisent à bien
(1) Cours d'histoire des Etats Européens, t. xxxix, p. 50.
ET LES JÉSUITES. 63 peu de chose. Le ministre s’est plus souvent servi des armes de la mauvaise foi, de la calomnie et de l’exagération que de celles de la loyauté. »
Pombal semait l’or et les promesses pour multiplier ses complices. Ilen rencontra dans le royaume très-fidèle et même dans les Etats pontificaux. Le commandeur d’Almada Mendozza, ministre de Lisbonne à la cour pontificale, était devenu comme tous les diplomates ambitieux un ardent ennemi des Jésuites. Ce fut lui qui se chargea d'imprimer contre eux les pamphlets que produisait l’officine de Pombal. Un libraire, du nom de Nicolas Pagliarini, vivait alors à Rome. Semblable à ces aventuriers d’affaires qui vendent le vice, l'erreur ou le mensonge comme une marchandise , et qui débiteraient au public leur condamnation à mort pour achalander leur boutique, Pagliarini était besogneux, avide et intrigant. Almada le choisit pour son agent de publicité. Nous avons entre les mains la correspondance ainsi que les manuscrits de ce libraire, et c’est dans un mémoire autographe que, le 12 mars 1788, il adresse à la reine dona Maria, que l’on trouve le nœud des manœuvres tentées en Portugal. Voici ce document, que nous traduisons sur l'original :
« Son Excellence don François d’Almada, ayant, en 1757, reçu ordre de la cour de faire imprimer la Relation abrégée des faits des Jésuites en Amérique, pour la présenter au Pape Benoit XIV et aux cardinaux, et n’ayant pas pu obtenir la permission de le faire à Rome, le cardinal Alberico Archinto, secrétaire d'Etat, lui suggéra l’idée non-seulement de la faire imprimer hors des Etats du Pape, mais de plus lui insinua de se servir de Nicolas Pagliarini, qui, ayant des correspondances en Toscane, pourrait avec toute l'exactitude et la sollicitude désirables s’'employer pour la cour de Sa Majesté très-fidèle. Pagliarini fut en conséquence envoyé par le secrétaire d'Etat à M. d’Almada, qui, par le moyen du frère Antoine Rodriguez, son secrétaire, lui livra le manuscrit qui, en quinze jours, vint de Lucques tout imprimé. Les copies en furent distribuées au
Pape et aux cardinaux ; et bientôt après parut le célèbre bref de réforme adressé au cardinal Saldanha. Benoit XIV mourut le 5 mai 1758; et pendant le conclave vint de Lisbonne la notice de ce bref, que Pagliarini imprima par ordre de l’ambassadeur Almada. — Clément XIIL fut créé pape, et aussitôt le Père général des Jésuites lui remit un mémorial dans lequel il demandait que le bref fût retiré. Almada, ayant eu une copie de ce mémorial, pensa à le réfuter. Mais se rappelant les diflicultés qu’il avait rencontrées sous Benoît XIV pour imprimer la Relation abrégée, le secrétaire frère Antoine s’arrangea avec Nicolas Pagliarini pour trouver les moyens d'imprimer tout ce qui pourrait seconder les vues de Sa Majesté fidèle, On convint d'établir une petite imprimerie dans le palais de l'ambassadeur, comme l'avaient établie les ambassadeurs d'Espagne et de France dans ieurs résidences. Ce fut cet exemple qu donna à Pagliarini la pensée de créer ladite imprimerie; et 1l exécuta son dessein avec tant de secret et de circonspection, qu'il n'en transpira absolument rien. Lorsque, pour réponse au Mémorial, durent paraître les célèbres Réflexions faites par monseigneur Jean Bottari , sur une minute du secrétaire don Antoine, elles furent imprimées et distribuées dans Rome par le moyen de la poste de Gênes avec tant de circonspection, que les Jésuites et le cardinal Torregiani crurent que ce livre avait été imprimé à Gênes; et ils s’en plaignirent au sénat de la République. Voyant l'applaudissement universel avec lequel étaient reçues les Réflexions, le P. Urbain Tosetti (des écoles-pies) voulut composer l'Appendice, et le même monseigneur Bottari fit la Crotique.
« De la même imprimerie sortit tout ce que la cour voulut qui se publiàt à Rome; la matière fut abondante et intéressante. Tout fut exécuté par les soins et sous la direction de Pagliarini et sans qu'il ait reçu aucune récompense. Bien loin d’avoir . touché de l'ambassadeur Ia plus petite somme d'argent pour avoir assisté continuellement à l'impression desdits ouvrages, il n’a pas même obtenu le simple remboursement de ses dépen-
ET LES JÉSUITES. À 65 ses. — Îl n’était pas possible de cacher plus longtemps à la vigilance des Jésuites et de Torregiani le secret de notre imprimerie, et il suffisait pour tout découvrir de voir Pagliarini aller chaque jour au palais de l'ambassadeur, et y rester beaucoup de temps. Il devint donc leur point de mire, et fut destiné à être la victime de leur fureur. Pagliarint demanda au ministre une patente pour sa défense, mais au lieu d'une patente on lui donna un billet d'office par lequel 1l était chargé de mettre en ordre les Archives royales; les juges n’en tinrent aucun compte dans le procès. En 1760, étant survenue la rupture entre la cour très-fidèle et le ministère romain, lambassadeur Almada partit de Rome, et Pagliarini, qui restait abandonné à la vengeance des Jésuites et du secrétaire d'Etat Torregiani, fut recommandé par l'ambassadeur au cardinal Neri Corsini, protecteur de Ia couronne de Portugal. Mais cette recommandation n’empêcha pas que le pauvre Pagliarini ne fût arrêté le soir du 41 décembre 1760, et mis au secret aux Prisons-Neuves pour y rester jusqu'au 44 novembre
» Il est impossible de redirela rigueur employée dans le Perquiratur que la justice fit dans sa maison. Les exécuteurs cherchèrent pendant très-longtemps sans pouvoir trouver dans son magasin, rempli de livres de tant d’espèces, une seule feuille qui pût servir de fondement à une accusation. Après cent cinq jours d’un pénible secret, 1l fut élargi et put ainsi, avec ses amis, s'occuper de sa défense. Il suffit de lire les deux Allégations imprimées qui portent la signature,.de l’avocat. Gaetan Centomani, mais faites par son ami l’abbé Nicolas Rossi, secrétaire de la maison Corsini, pour voir avec quelle. noblesse et
quel courage, dans tous les interrogatoires qu'il eut à subir,
Paghatini soutint la. dignité. de la cour de Portugal, el conserva
le secret à lui tant recommandé de ne jamais manifester.les au-
teurs desdits écrits, ce qui était F unique objet. des recherches
des Jésuites et de Tor regiani, pour exercer contre eux la plus
atroce vengeance. Ce fut en vain que. les. s magistrats le tentèvent
66 CLÉMENT XIV dans le procès en lui promettant, s’il manifestait les auteurs, de le renvoyer aussitôt dans sa maison.
» Après une année d'emprisonnement, le procès de Pagliarini fut décidé, et au scandale universel des honnêtes gens, sur le vote de monseigneur Braschi, aujourd’hui Pie VE, fut portée la sentence qui le condamnait à sept ans de galères, bien que quatre voix l’eussent déclaré innocent. Cependant Clément XHE, malgré ses préventions, resta si peu persuadé de la justice de la sentence, que le samedi suivant il accorda la grâce à Pagliarini, èt le renvoya libre sans aucune condition ni restriction.
» Du 15 novembre 1761 Pagliarin: resta à Rome fêté par tous, et principalement par le ministre d'Espagne, don Emmanuel de Roda, jusqu'au 7 février 1762, que Sa Majesté très-fidèle Joseph I**, par décret envoyé par un exprès à don Ayres de Sà, son ambassadeur à Naples, le fit appeler à cette cour par le marquis Tanucci , au nom de Sa Majesté sicilienne. Etant arrivé là, il lui fut fait communication des grâces que le Roi très-fidèle. lui avait accordées en récompense des services qu’il avait rendus à sa couronne. Il était déclaré chevalier Fidalgo de sa maison, secrétaire d’ambassade, avec la pension viagère de 100,000 reis par mois, et avec un présent de 12,000 crociati pour se mettre en état convenable, et avec ordré à l'ambassadeur de le tenir dans sa maison et de letraiter comme fidalgo portugais. Pagliarini resta à Naples depuis le mois de février de 1762 jusqu'au mois de novembre - 1765, où, la paix ayant été faite, M. Ayres fut envoyé ambassadeur à Madrid. Le marquis Tanucci fit instance auprès de don Ayres afin que Pagliarini restât à Naples chargé d’affaires; mais le ministre ayant écrit sur ce point au comte d’Oyeras, celui-ci lui répondit que le roi désirait connaître Pagliarini, et qu’il devait le conduire avec lui à Lisbonne. Pagliarini partit avec M. Ayres, et alla à Turin;où il fut reçu avec une bonté toute spéciale par le roi de Sardäigne et par le duc de Savoie, dont il était bien connu, parce qu'il avait été à cette cour en 1755, et qu’il avait été comblé
ET LES JÉSUITES. 67 de bienfaits par ce souverain même pendant le temps de sa détention. Il arriva à Lisbonne le 15 mars 1764, et fut reçu avec beaucoup de bonté par le comte d’Oyeras, et habita dans la maison de M. Ayres de Sà plus d’une année, fréquentant toujours l’hôtel du ministre et la cour. Après le départ de M. Ayres pour Madrid, Pagliarini passa dans la maison de don François d’Almada, et quand cet ambassadeur fut renvoyé à Rome, par ordre du Roi une habitation commode fut donnée à Pagliarini dans le collége des nobles, dont il dut soigner la bibliothèque, et où il resta jusqu’à ce que l'administration en passa à la Mera censoria, Pagliarini alors eut son logement dans l'imprimerie royale. Outre les services rendus à Rome par Pagliarini à la couronne de Portugal, comme en font foi les pièces et les dépositions faites à l’occasion de son procès, et qui lui apportèrent de si grands dommages dans sa personne et dans ses intérêts, aussitôt arrivé à Lisbonne, il fat employé par le comte d’Oyeras à mettre en ordre sa bibliothèque et son cabinet, et resta dans sa maison quelques mois.
» Il fut chargé d’imprimer la Déduction chronologique en trois tomes in-4°; il dut choisir l’imprimeur, et même par ordre du ministre, il traduisit en italien le même ouvrage, qui fut également imprimé en cinq tomes in-8°.
» IL fit par ordre de Sa Majesté deux fois le plan d’un établissement pour l'imprimerie royale. Le projet fut exécuté ; l’imprimeur et le substitut furent choisis selon son désir, et l'établissement fut formé tel qu'il existe aujourd’hui. Il en fut
déclaré directeur général, avec deux mille crociati de paie ‘annuelle, maison, et deux copies de chaque livre qui était imprimé.
» Lorsque la paix fut ciel avec Rome, en 1770, Pagliarini continua à être employé par le ministre pour traiter avec les nonces du pape, comme en font foi les faits arrivés à cette époques.
» Mais sous le pontificat de ÉmEnt XIV, lorsqu'il s’agit de la suppression des Jésuites, le Pape lui-même suggéra au
marquis de Pombal de se servir de Pagliarini pour lui faire arriver les pièces traduites en italien , vu que M. Almada , employant à Rome pour cette traduction des personnes vénales, il ne pouvait pas trop compter sur leur travail. Le roi voyant cela, dit que Pagliarini, son secrétaire de légation, avait tous les titres pour être admis dans le cabinet, après tant de preuves données de sa probité et de son attachement à la cour. Depuis ce moment le marquis de Pombal commença à s’en servir pour les pièces les plus délicates concernant Rome. Il écrivait la pièce en portugais, puis la mettait au propre; ensuite [a traduisait en italien ; et après qu’elle avait été revue par le marquis, il Ia copiait dans la forme sous laquelle elle devait être présentée au Pape. Ce travail l’occupait depuis le matin jusqu'à minuit pendant quinze jours, car il devait encore les expédier par le courrier, et écrire d’autres lettres selon les occurrences. Dans la secrétairerie d'Etat 1l doit se trouver des papiers écrits de la main de Pagliarini, et MAT. Jean Gomer, d’Aranjo et Jose Leitzeb en peuvent être d'excellents témoins, sans parler des autres.
» Nicolas Pagliarini, qui se trouve âgé de soixante-douze ans, dont trente ont été employés au service de la cour de Portugal , sachant que l’auguste souveraine daigne: bénignement considérer les services des personnes qui ont bien mérité de la couronne; et ayant un neveu appelé Thomas qui s’applique avec succès aux études ecclésiastiques, jeune homme recommandable par sa bonne conduite et son excellent caractère, et capable de bien servir Sa Majesté très-fidèle , prend Ja li-berté de le présenter au trône de Sa Majesté, et de supplier de vouloir le substituer à lui-même à sa mort dans l'emploi d’agent royal, qu'il remplira même sans aucun émolument, se contentant des bonnes mains qui sont attachéés à sonroffice. »
Quand le libraire Pagliarini adressait à la fille de Joseph I°* de Por tugal cette singulière supplique, il était bien éloigné de penser qu’un‘jour ce document serait produit par l’histoire comme une preuve à la charge de ses protecteurs dans le Sa-
ET LES JÉSUITES. Ù 69 cré Collége et dans les chancelleries. Après avoir été corrompu par Almada , Pagliarini s’occupait à corrompre les autres. Îl avait mission d’infester l'Europe de livres obscènes ou irréligieux ; il était l'ennemi déclaré du Saint-Siége et de la Compagnie de Jésus; on en fit une espèce de personnage. En feuilletant les papiers qu'il a laissés, on s'étonne de le voir en correspondance active avec des cardinaux, des ministres et plusieurs moines de divers ordres. C’était-sous leur couvert qu'il propageait les œuvres enfantées par les scribes de Pombal. Une lettre de ce Pagliarini au cardinal André Corsini va nous initier aux moyens que le libraire diplomate employait pour répandre ses pamphlets dans la ville de Rome.
« L’impression de la Déduction chronologique et analytique est enfin terminée, lui mande-til. Par ordre de lexcellentissime seigneur comte d'Oyeras, je vous ai fait expédier par Gênes un nombre d’exemplaires correspondant à celui de la première partie qui vous à été transmise. Comme ces pre-
miers exemplaires ont été adressés à Votre Eminence par notre consul Piaggio pour être distribués dans cette cour, et en supposant que la même chose puisse s’exécuter relativement à ceux-ci, j'ai voulu enlever tout motif de scandale au Quirinal. J'ai donc formé différentes enveloppes qu’on pourra faire parvenir à leur adresse sans qu'on sache ce qu’ellés contiennent. Il suffit que Votre Eminence veille au mioyen de les faire arriver sûrement de Civita-Vecchia à Rome. Votre Eminence est pleinement informée de tout cé que ces paquets contiennent. Elle comprend donc quels peuvent en être les conséquences et les préjudices pour la Cour romaine, qui, en persévérant dans son système, marche à grands pas à une ruine totale. »
La haine vouée aux Jésuites, par avidité ou par ambiton, réduit-un prince de l'Eglise À mettre un des plus beaux noms de l'Itulie au service des pamphiétaires qui attaquent le Siége romain. Le cardinal André Corsini s’ést fait le colporteur de Nicolas Pagliarini. Ce ne sera pas assez de cette honte : même
70 CLÉMENT XIV après sa mort Pagliarini a voulu être fatal à l'Eminence devenue son commissionnaire, et il n’a pas détruit sa correspondance. Le cardinal André était le complice de Pombal; voici en quels termes il mendiait à la porte du ministre : « Je ne saurais, écrit-il de Rome le 12 novembre 1766, exprimer à Votre Excellence l’infinie consolation que j'éprouve des bonnes nouvelles de sa santé, qui me sont parvenues par l’entremise de M. Nicolas Pagliarini. Je voudrais vous exprimer comme je le désirerais ma constante affection envers Votre Excellence et toute sa très-honorée famille, ainsi que mon sincère et intime dévouement à cette royale cour, pour laquelle j'ai toujours eu et aurai toujours le respect et la reconnaissance que je lui dois à tant detitres. Que ce soient là les véritables sentiments de mon âme, j'espère que vous en aurez été assuré par M. le commandeur d’Almada, qui sait fort bien avec quelle sollicitude nous nous sommes employés, le cardinal Neri mon oncle et moi au service de votre cour. C’est sans contredit de cette attitude de notre part que provient l'éloignement non équivoque de Sa Sainteté et du ministère pontifical pour nous et notre famille, qui en à souffert de notables préjudices. Nous n’en tenons aucun compte pourvu que nos soins se trouvent agréés par cetie cour, et que nous puissions être sûrs de sa protection. Nousy avons sacrifié tous nos intérêts; nous sommes encore disposés à le faire dans quelque occasion que ce soit. Je vous écris avec autant de liberté, parce que cette lettre doit vous arriver par M. Pagliarini. Je sais qu’elle est en main sûre. » ; Le ministre portugais avait besoin d'encourager à Rome de pareilles vénalités. André Corsini fut pensionné par la cour de Lisbonne, et ses lettres autographes à Pagliarini font foi de cette transaction.
Cependant Pombal ne trouvait pas partout des improbités semblables. Les Pagliarini, les Corsini et les Norbert étaient rares à Rome et dans la Catholicité. Il s’irritait du silence qui se faisait autour de lui et des ovations de la charité accueillant partout les victimes de son arbitraire ; il crut qu'il modifierait
le sentiment universel en livrant un Jésuite au bûcher de l'inquisition. Le P. Malagrida lui était depuis longtemps odieux ; ce fut à lui qu’il demanda compte de la réprobation dont les peuples le frappaient. Gabriel Malagrida était un vieillard presque octogénaire. Né en Italie le 48 septembre 1689, il avait passé dans les Missions la moitié de son existence. Rappelé en Portugal, il était, surtout depuis le tremblement de terre de Lisbonne, un objet de vénération pour les pauvres et pour les riches. Il vivait dans l'intimité de la famille des Tavora ; mais celte liaison ne le constituait pas complice évident de l'attentat du 5 septembre 1758. Pour l'y mêler, il fallait d’abord établig la préméditation, connaître les coupables, et procéder preuves à la main. Pombal ne s'arrêta point à ces indispensables préliminaires de la justice : il souhaitait que Malagrida et d’autres prêtres de l’Institut fussent les fauteurs du régicide; la sentence qu’il rendit le déclara. Le Jésuite devait périr avec ses coaccusés ; un caprice ministériel le réserva pour de plus longues souffrances. Malagrida languit trois ans dans les fers ; il y paraissait oublié, lorsque tout à coup Pombal se ravise. Le Père est sous le coup d’un arrêt de mort; en vertu “du jugement, il peut être exécuté d’un jour à l’autre comme instigateur d’un attentat contre la vie du Roi; Pombal dédaigne cette première sentence. Il à lui-même condamné Malagrida, il veut que l'inquisition prononce à son tour sur ce vieillard. Il ne s’agit plus de régicide, mais de fausse prophétie et de dévote immoralité. On lui impute d’avoir, dans la solitude de son cachot, composé deux libelles sur le Règne de l'Antechrist et la Vie de la glorieuse sainte Anne, dictée par Jésus à sa sainte Mère. %
Malagrida, infirme et captif, sans force, privé d’air, de lumière, d'encre, de plumes et de papier, était supposé se repaître d'hallucinations qui, relatées dans son jugement, attestent bien plutôt un cerveau malade qu'un hérésiarque. Le manuscrit n’est pas représenté; on cite quelques fragments de ces deux ouvrages, que le capucin Norbert arrangea pour la cir-
constance, et on appelle le Saint-Office à flétrir le Jésuite. Un des frères du Roï était grand-inquisiteur, il refuse de juger le délire ou l'innocence; ses assesseurs limitent. Pombal saisit ce prétexte pour conférer la dignité de grand-inquisiteur à Paul Carvalho Mendozza , son frère, qui fut au Maranon l’ennemi le plus implacable de la Compagnie de Jésus. Un nouveau tribunal est formé. Il n’a pas l'institution pontificale, il ne peut exercer aucun pouvoir juridique; mais Pombal lui a dicté ses ordres, le tribunal s’y conforme. Le P. Malagrida est déclaré auteur d’hérésies, impudique, blasphémateur et déchu du sacerdoce. On le livre au bras séculier, et il périt, le 24 septembre 1761, dans un auto-da-fé solennel. « L’excès du ridicule et de l'absurdité, dit Voltaire (1), fut joint à l'excès de l'horreur. Le coupable ne fut mis en jugement que comme un prophète, et ne fut brûlé que pour avoir été fou, et non pas pour avoir été parricide. » |
Malgré Voltaire et cette inquisition de contrebande, le J ésuite n'était pas plus insensé que parricide. Ses réponses devant le tribunal , le bâillon dont on couvrit sa bouche pendant le trajet funèbre , les paroles qu’il prononça sur le bûcher, tout atteste qu'il mourut comme il avait vécu, dans la plénitude de sa raison et de sa piété.
Afin de braver le Pape jusque sur la chaire apostolique et de lui prouver que ses prières étaient aussi inefficaces que ses injonctions, Pombal avait jugé à propos de lui renvoyer dans un dénuement complet la plupart des Jésuites dont il confsquait les biens. Il en avait assez réuni dans ses proscriptions générales pour essayer de fatiguer l’inépuisable charité du Pontife: Clément XII se montra toujours plein de dévouement; Pombal, en face des prisonniers qu'il s'était réservés, ne transigea jamais avec ses cruautés. Le Pape et le ministre portugais restèrent dans le rôle qu'ils s'étaient tracé : l’un adoucissait des souffrances imméritées, l’autre cherchait à les aggraver.
(4) Œuvres de Voltaire, Siècle de Louis XV, t. xn, p. 351.
Il avait fait abandonner sur les côtes d’ftalie le trop plein de ses prisons; mais ses Captifs assumèrent sur eux seuls les tortures dont il aurait voulu accabler la Compagnie. Il avait fait saisir dans les Missions plusieurs Pères français ou allemands ; il conserva de préférence les Jésuites étrangers, car il espérait qu'aucune famille n’élèverait la voix pour les réclamer. I les soumit aux misères de détail que la tyrannie la plus tracassière peut inventer. Îl en avait retenu deux cent vingt et un dans ses chaînes : quatre-vingt-huit y périrent; d’autres furent arrachés à sa barbarie par dona Maria, l'héritière du trône de Portu-
gal; par Marie-Thérèse d'Autriche et par la reine de France (1).
ILreste encore un certain nombre de lettres écrites par les Jésuites prisonniers de Pombal; toutes retracent les mêmes douleurs et la même patience. Le protestant Christophe de Murr en à recueilli quelques-unes sur l’autographe latin pour les reproduire dans son journal (2). Nous lui empruntons celle que le P. Laurent Kaulen adressait de la tour de San-Juliano an Provincial du Bas-Rhin.
« Mon Révérend Père,
» La huitième année de ma captivité est prête à finir, et je trouve pour la première fois l'occasion de faire passer cette lettre. Celui qui m’en à donné le moyen est un de nos Pères français, compagnon de ma captivité, et à présent libre par les soins de la reine de France.
» Je suis prisonnier depuis 4759. Enlevé par des soldats qui, l’épée à la main, me conduisirent à un fort appelé Olo-
(4) La reine Marie Lecsinska, épouse de Louis XV, avait chargé le marquis de Saint-Priest, ambassadeur de France en Portugal, de réclamer les Jésuites Mançais que Pombal retenait captifs. Ce fut ainsi que les Péres du Gad, de Ranceau et le Frère Delsart se virent délivrés. Le comte de Lebzeltern, ambassadeur de l'Impératrice, reçut les mêmes ordres; il Les remplit avec le même empressement. Les traditrons du pays et de la Compagnie font encore foi de cette humanité.
(2) Journal de la Littérature et des Arts, &. 1v, p. 506.
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reida, sur la frontière du Portugal, j'y fus jeté dans un cachot affreux, rempli de rats si importuns qu'ils infectaient mon lit et partageaient ma nourriture, sans que je pusse les écarter, à cause de l’obscurité du lieu. Nous étions vingt Jésuites renfermés chacun séparément. Les quatre premiers mois , on nous traita avec quelques égards ; après cela, on commença à ne nous donner d'aliments que ce qu'il fallait pour nous empêcher de mourir de faim. On nous enleva avec violence nos bréviaires et ce que nous avions de médailles, d'images de saints et d’autres meubles de dévotion : on voulut même arracher à l’un de nous son crucifix ; il fit une si forte résistance qu'on le lui laissa, et on ne chercha pas à exercer sur les autres une si indigne violence. Un mois après, on nous rendit nos bréviaires . nous souffrimes dans ces cachots obscurs la faim et beaucoup d’autres incommodités : on n’y donnait aucun secours aux malades. Nous y étions depuis trois ans, lorsque, à Faccasion de la guerre qui Survint, on nousen retira au nombre de dix-neuf: un de nous était mort. Nous traversämes le Portugal escortés par des escadrons de cavalerie, qui nous conduisirent aux prisons de Lisbonne. Il nous prit en route, à trois Allemands que nous étions, une grande défaillance ; on nous fit passer la première nuit avec les prisonniers renfermés pour crimes. Le lendemain, nous fûmes amenés dans ce fort, qu’on appelle de Saint- Julien, sur le bord de la mer, où je suis avec les autres Jésuites. Au moment où je vous écris, notre prison estdes plus horribles : c’est un cachot souterrain, obscur et infect, où il n’entre de jour que par une ouverture de trois palmes de haut sur trois doigts de large. On nous y donne un peu d’huile pour la lampe, une modique et mauvaise nourriture, de mauvaise eau , Souvent corrompue et remplie de vers; nous avons une demi-livre de pain par jour; on donne aux malades la cinquième partie d’une poule ; on ne nous accorde les sacrements qu’à la mort, et il faut que le danger soit attesté par le chirurgien qui fait l'office de médecin dans notre prison. Comme il demeure hors du fort et qu'il n’est permis à ancun autre de nous voir, il n’y
a aucun secours spirituel ni corporel à espérer pendant la nuit. Les cachots sont remplis de quantité de vers et d’autres insectes, et de petits animaux qui m'étaient inconnus. L'eau suinte sans cesse le long des murs, ce qui fait que les vêtements et autres choses y pourrissent en peu de temps; aussi le gouverneur du fort disait-il dernièrement à quelqu'un quime l’arépété : « Choseadmirable ! tout se pourrit promptement: il n’y a ici que les Pères qui s’y conservent. » A la vérité, nous paraissons conservés par miracle, afin de souffrir pour Jésus-Christ. Le chirurgien s'étonne souvent comment plusieurs malades d’entre nous se guérissent et se rétablissent ; il avoue que leurs guérisons ne sont pas Feffet des remèdes, mais d’une vertu divine. Quelques-uns recouvrent la santé après les vœux qu'ils ont faits ; un de nous, prêt à mourir, fut subitement guéri après avoir pris de la farine miraculeuse de saint Louis de Gonzague; un autre tombé en délire, dans lequel il jetait les plus horribles cris, se rétablit tout d’un coup après quelques prières dites auprès de lui par un de ses compagnons; un autre, après avoir reçu la sainte Eucharistie, se trouva sur-le-champ soulagé et fortifié dans une maladie qui l’a réduit plusieurs fois à l’extrémité.. Le chirurgien, qui à vu cela, dit ordinairement : « Je sais le remède de celui-ci : donnez-lui le corps de Notre-Seigneur pour l'empêcher de mourir. » Il en est mort un dont le visage a pris un éclat qu’il n'avait pas pendant sa vie, en sorte que les soldats et les autres qui le contemplaient ne pouvaient s'empêcher de dire : « Voilà le visage d’un bienheureux. » Témoins de ces choses, et fortifiés par le ciel en d’autres manières, nous nous réjouissons avec ceux d’entre nous qui meurent, et nous envions en quelque sorte leur destin, non parce qu'ils sont au bout de leurs travaux, mais parce qu’ils ont remporté la palme: Les vœux de la plupart sont de mourir sur le champ de bataille, Les trois Français qui ont été mis en liberté en ont été tristes, regardant notre position plas heureuse que la leur. Nous sommes.dans l’affliction, et cependant presque toujours dans la joie, quoique n'ayant pas un moment sans quelque souf-
france et presque nus; il y en a peu d’entre nous qui conservent quelqnes lambeaux de leurs soutanes, À peine pouvonsnous obtenir de quoi nous couvrir autant que la modestie l'exige. Un tissu de je ne sais quel poil à pointes aiguës nous sert de couverture, un peu de paille est tout notre lit : elle pourriten peu de temps, ainsi que la couverture, et nous avons bien de Ja peine à en obtenir d'autre; ce n’est souvent qu'après en avoir manqué longtemps.
» Îl ne nous est permis de parler à personne, et personne
ne peut parler et demander pour nous. Le geûlier est d’une :
dureté extrême, et s’étudie à nous faire souffrir; il nous dit rarement un mot de douceur, et paraît ne nous fournir qu’avec répugnance les choses dont nous avons besoin. On offre la liberté et toutes sortes de bons traitements à ceux qui voudront abjurer l’Institut. Nos Pères qui étaient à Macao, et dont quelques-uns ont déjà enduré avec courage, parmi les Enfidèles, les prisons, les fers et les tourments souvent réitérés, ont été aussi amenés ici; et il a été, ce semble, plus agréable à Dieu de les voir souffrir en ce pays, sans l’avoir mérité, que de mourir pour la foi chez les idolâtres. Nous avons été dans ces cachots vingt-sept de la province de Goa, un de la province de Malabar, dix de celle du Portugal, neuf de celle du Brésil, vingt-trois de celle du Maranon, dix de celle du Japon, douze de la province de Chine. Dans ce nombre, il y avait un ftalien, treize Allemands, trois Chinois, cinquante-quatre Portugais, trois Français et deux Espagnols. De ce nombre trois sont morts et trois ont été mis en liberté. |
» Nous restons encore soixante-seizes il y en a d’autres enfermés dans les tours ; mais je n’ai pu savoir qui ils sont, ni en quel nombre, ni de quel pays. Nous demandons aux Pères de votre province des prières pour nous, non pas comme des hommes à plaindre, puisque nous-nous estimons heureux. Pour moi, quoique je souhaite la délivrance de mes compagnons de souffrances, je ne changerais pas mon état avec le vôtre. Nous souhaitons à nos Pères une bonne santé et le bon-
heur de travailler courageusement pour Dieu dans votre pays, afin que sa gloire reçoive autant d’accroissement qu’elle reçoit ici de diminution. ;
» De la prison de Saint-Julien, sur le bord du Tage, le 12 octobre 1766. |
» De votre Révérence le très-humble et trèsobéissant serviteur,
» LaurenT KAuLEN, captif de Jésus-Christ. »
D'autres lettres sont aussi éloquentes de douleur, aussi magniliques de courage chrétien. Ces Jésuites, dont le nombre décroissait chaque année, étaient pour Pombal une satisfaction de tous les instants. Il se délectait à les voir souffrir, comme il aimait à réaliser des projets auxquels le sang versé paraissait être un insurmontable obstacle. Il avait rêvé, dans les premiers Jours de sa puissance, le mariage de son fils avec une Tavora. Un refus entraîna peut-être les malheurs que nous venons de raconter. Pombal avait brisé cette illustre famille, il voulut que son fils réalisât le plan formé dans sa tête. L'enfant du bourreau épousa la fille des victimes. Pombal avait tout fait pour rendre impossible aux Jésuites leur réintégration dans le roÿaume. En 1829, lorsqu'on les y rappela, le marquis de Pombal et la comtesse d’Oliveira, les deux héritiers du ministre portugais, les reçurent à leur arrivée. Ils Les comblèrent de témoignages d’affectueux regrets, et Les trois premiers pensionnaires que le collége restauré de Coïmbre- vit entrer dans ses murs avec les Pères furent les arrières-petit-fils de l'homme qui travailla le plus activement à la destruction des Jésuites (1).
(1) Quelque chose. manquerait à ee récit si nous ne donnions pas un fragment d’une lettre écrite de la ville de Pombal par le P. Delvaux, qui, en 1829, fut chargé de réinstaller les Jésuites en Portugal. Les restes mortels du grand marquis n'avaient pas encore été déposés dans le tombeau que, suivant ses derniéres volontés, sa famille lui fit ériger à Ocyras. Le cercueil, couvert d’un drap funèbre, était confié à la garde des Fran-
La facilité avec laquelle il avait pu tromper son Roi, éluder les prières ou les décrets du Saint-Siége, et arriver presque sans opposition au renversement de la Société de Jésus, fut un encouragément pour les adversaires qu’elle comptait en Europe. Pombal avait réussi par des moyens coupables : les Philosophes, les Jansénistes et les Parlementaires blâmaient sa froide cruauté, son despotisme inintelligent ; mais, forts de l'expérience tentée, ils commençaient à espérer qu'avec des mesures moins acerbes ils pourraient parvenir au même but. La chute des Jésuites dans le royaume très-fidèle réveiila les haïines. On ne songea pas à les tuer ; on crut que la calomnie suffirait pour s’en débarrasser. On attisa contre eux cette guerre de sarcasmes ou d’invraisemblances qui avait eu ses intermuittences, mais qui alors se développa dans toute son extension. Depuis l’origine de la Société, il y avait tradition, chaîne non
ciscains. Le P. Delvaux raconte les tristes vicissitudes qu’éprouva ce cercueil pendant les guerres de la Péninsule, puis il ajoute :
Q Il faut remarquer que Pombal est la premiére population du diocèse de Coïmbre, du côté de Lisbonne. Or, l’évêque de Coïmbre avait envoyé l’ordre à toutes les-paroisses que nous devions traverser de nous recevoir en triomphe. C’est donc à la lettre qu’il avait fallu me dérober au:triomphe pour courir à Saint-François ; mais c'était un besoin du. cœur, Je ne
saurais rendre ce que j'éprouvai en offrant la victime de: propitiation, l'agneau qui pria sur la croix pour ses bourreaux, en l’offrant pour le re-
pos de l’âme de don Sébastien Carvalho, marquis de Pombal, corpore præsente ! 11 y avait donc cinquante ans qu'il attendait là, au passage, celle Compagnie revenant de l'exil auquel il l'avait si durement condamnée, et dont, au reste, lui-même avait prédit le retour.
» Pendant que je satisfaisais à ce devoir religieux, le binphe | ‘qu’ on nous forçait d'accepter, je voulais dire endurer, ébranlait toute Ja ville et ses environs; toutes les cloches sonnaient ; le prieur, archiprêtre, venait processionnellement chercher nos Péres pour les conduire à KepUee où tout était illuminé. C'était comme un songe. »
La vengeance des Jésuites ne pouvait pas, en effet, être plus complète. Us se dérobaient à l’enthousiasme dontils devenaient l’objet à Pombal,
pour se recueillir et prier en silence sur le tombeau non encore fermé du ministre, leur ennemi.
ET LES JÉSUITES. 79 mterrompue de libelles et de mensonges. On exhuma ce vieux passé d'impostures. Les Protestants avaient commencé, les Jansénistes enchérirent encore. Il est impossible de ramasser toutes ces hontes de la pensée, d'analyser toutes ces audaces de la turpitude intellectuelle qui avait déjà ses Michelet, ses Sue et ses Gioberti ; mais l’histoire se voit condamnée à enregistrer celles qui sont pour ainsi dire légales. Avant d’entrer dans le récit des événements relatifs à la’ France, à l'Espagne et à l'Italie, il faut donc s'arrêter à quelques faits qui portent leur enseignement avec eux.
Les Jésuites étaient les infatigables tenants contre le Protestantisme. En 1602, au moment où Henri IV se disposait à les rétablir, le Synode calviniste assemblé à Grenoble prend la résolution d'employer tous les moyens de s'opposer à leur retour. L'Histoire du P. Henry, Jésuite brûle à Anvers le 12 août 1601, sort des presses hérétiques. Elle est bientôt répandue en France. Le P. Henry avait commis tous les crimes, et le titre du livre annonçait que « cette histoire était tournée de flamand en français. » Le Roi et les Jésuites établissent une enquête dans toutes les Flandres. Il n’a jamais été question ni de cet auto-da-fé ni du Jésuite. Guillaume de Berghes, évêque d'Anvers, constate le mensonge. Il en fait retomber la confusion sur les Sectaires, « gens accoutumés, selon lui, à promouvoir leur Evangile par telles feintes. » Les magistrats de la ville où le P. Henry était né, où il avait prêché, où il
venait d'être brûlé, déclarent que ces événements ne sont qu'un tissu de: tables. Ce Père était un être de raison. Les Hérétiques proclamaient qu’il se nommait Henry Mangot, fils de Jean Mangot, four bisseur ; les magistrats attestent que, « de mémoire d'homme, il ne s’est fait à Anvers punition du érime ahominable dont on accusait le prétendu P. Henry, qu'il n’y a jamais eu à Anvers de Jésuite du nom de Henry Mangot, et qu'entre les bourgeois d'Anvers il n’y a jamais éu de nommé Jean Mangot, même du métier des fourbisseurs. »
L’imposture était confondue : elle fit la morte pour se ré-
80 CLÉMENT XIV fe veiller quand les animosités seraient plus vivaces. Elle reparut en 1758, comme si un siècle et demi auparavant elle n’avait pas été écrasée $ous le poids des preuves juridiques. Le fait du P. Henry était notoire. Au moment de la suppression, on l'évoqua contre les Jésuites. Il en fut de même pour la mort et pour l'héritage d’Ambroise Guis.
En 1716, un artisan de Marseille, nommé Esprit Bérengier, et Honoré Guérin, prêtre interdit par son évêque, arrivent à Brest. Îls annoncent qu'ils viennent réclamer une fortune de plus de deux millions qu'a dû laisser un de leurs parents, Ambroise Guis, mort, selon eux, à Brest en 1701. Leurs démarches n’aboutissent à aucun résultat. Personne n’a vu, n'a connu cet homme si riche. L'autorité locale n’en a jamais entendu parler. Deux années s’écoulent, et en 1748 les Jésuites du Collége de la marine sont tout à coup accusés d'avoir. attiré dans leur maison Guis, qui débarquait malade, et de l'avoir dépouillé de son trésor. Guis, disait-on, avait été tué chez les Jésuites, et l'abbé Rognant, recteur de la paroisse de Saint-Louis, avait fait transporter le cadavre à l'hôpital, où il fut inhumé. |
L'imputation était grave. Les Jésuites réunissent les éléments qui peuvent la détruire. Le gouvernement, de son côté, charge Le Bret, premier président du Parlement d’ Aix, d'informer. Ce magistrat, qui était en même temps intendant de la province, fait interroger à Marseille les parents d’Ambr oise. Ils racontent que Guis, tombé dans la misère et déjà vieux, S ’embarqua pour Alicante en 1661, et que, par divers apports, il était venu à leur connaissance qu’il n'avait pas été plus heureux en Espagne qu'en France. Le premier président écrit à Alicante : M, en reçoit cêt extrait nortuaire (1) :.<Ambroise Guis, EF rançais de nation. Le vendredi 6 noyembre 1665 on enterra le susdit dans cette église pour l amour de Dieu, et tout le clergé y: assista en exécution de l' ordonnance et décret
(1) Archives dela paroisse Sainte-Marie, p. 258.
ET LES JÉSUITES. 81 du Grand-Vicaire forain de cette ville d’Alicante et de son territoire. » Cet acte, dont copie authentique et légale était certiliée par trois notaires et par le consul français, renversait l’échafaudage de succession si péniblement dressé contre les Jésuites. On avait ajouté foi aux insinuations de la malveillance, on se tut devant cette preuve irrécusable. Les héritiers d’Ambroise Guis avaient évoqué l'affaire au Parlement de Bretagne. Le 19 février 1724, « la cour, faisant droit sur les charges, informations et requêtes des Pères Jésuites de Brest, les à renvoyés hors l’accusation, sauf à eux à se pourvoir pour leurs réparations, dépens, dommages et intérêts. »
Cette fable avait eu le sort de tant d’autres : elle était depuis longtemps oubliée ainsi que la succession d’Ambroise Guis ; mais contre les Jésuites la calomnie ne subit jamais de prescription éternelle. On à toujours une heure où elle peut abuser d’autres générations. Pombal était dans le feu de ses violences. Il parut en France un écrit destiné à réveiller cette affaire. Il avait pour titre : Arrét du conseil d'Etat du Roi, qui condamne tous les Jésuites du royaume solidairement à rendre aux héritiers d’'Ambroise Guis les effets en nature de sa succession, ou à leur payer, par forme de restitution, la somme de huit millions de livres. Le 3 mars 1759, cet arrêt fut signifié aux Jésuites de Paris, L’audace de ceux qui l’avaient fabriqué était grande; mais à cette époque le pouvoir s'enfonçait dans des voies qui le conduisaient à l’opprobre et au suicide. Circonvenu par tant de corruptions avouées ou secrêtes, il ne se trouvait encouragé que pour faire le mal. Une trame habilement ourdie avait essayé de séduire la probité du secrétaire de la chancellerie; cette trame fut déjouée. Le 30 mars le conseil d'Etat annula l’édit supposé, et on lit dans ses registres : « Sa Majesté a estimé ne devoir pas laisser subsister la signification d’un arrêt qui n’a jamais été rendu, et il est de sa justice de faire punir sévèrement ceux qui seront convaincus d’avoir eu part à la fabrication du prétendu arrêt et de l’avoir imprimé, vendu, débité ou autrement distribué en public.
À Brest, à Paris, on accusait les Jésuites de vol et d’homicide. Vers la même époque la Provence retentissait d’inculpations non moins délicates contre l'honneur d’un Père de la Compagnie. Jean-Baptiste Girard, recteur du Séminaire royal de la Marine, à Toulon, était un prêtre pieux, mais crédule, Il fut trompé par les enthousiasmes d’une jeune fille portant au plus haut degré la passion d’une célébrité de dévote. Catherine La Cadière feignait des extases. Elle avait recu les stigmates comme sainte Catherine de Sienne. Elle écrivait des lettres brûülantes de la plus haute spiritualité, comme une nouvelle sainte Thérèse, et le P. Girard prêtait une oreille docile à ces récits de visionnaire. Sa foi fut si entière qu’il ne soupçonna que deux ans après l'erreur dans laquelle cette jeune fille le faisait tomber. Par une candeur inexcusable le Jésuite s'était fourvoyé dans un labyrinthe de mysticisme non sans péril pour le directeur et pour la pénitente. Il fit retraite, et dans une lettre aussi convenable que sage (1) il engagea La Cadière à choisir un autre confesseur. Cette abandon froissa l’irritable vanité de la jeune illuminée. Il dérangeait les calculs de ses deux frères qui rédigeaient sa correspondance, et qui, quoique prôtres, cherchaient à abuser de la crédulité d’un autre prêtre. Catherine était repoussée par un désuite : elle dut nécessairement chercher sa vengeance chez les Jansénistes. Elle s’'adressa à un Carme nommé le P. Nicolas, fervent disciple de Quesnel. C'était le temps des convulsions et des miracles du cimetière de Saint-Médard. Les Philosophes commençaient à ne plus croire en Dieu ; Les sectateurs du diacre Pâris acceptaient plus facilement que l'Evangile toutes les. merveilleuses absurdités s’improvisant à son tombeau. La mode était aux possessions : La Cadière feint d’être possédée du démon. Le P. Girard a exercé contre elle tant de sortiléges et d’enchantements qu’elle s’avoue infanticide. Le crime se mélait à l’im-
(1) Cette lettre a été produite au proces de La Cadière, dont on à eu d'art de former six volumes in-12.
ET LES JÉSUITES. 83 posture religieuse. Le Janséniste comprit que sa secte tirerait bon parti de cette femme, entrainée par la vengeance jusqu’au sacrifice de son honneur. La cause est portée devant la grand” chambre du Parlement d'Aix. Catherine, soumise à une minutieuse instruction, se trouve en face de magistrats que ses visions n’éblouissent guère. Aujourd’hui elle accuse le Jésuite, le lendemain elle rétracte ses dires. Girard pour elle est tantôt un homme de mœurs exemplaires et de solide piété, tantôt un ange déchu. Dans cette confusion de récits, le Parlement hésitait. La correspondance de Girard avec La Cadière fit cesser ses doutes. La conviction de ce Jésuite s’y révélait à chaque mot : on l'y trouvait toujours simple et crédule, mais aussi toujours chaste et pieux.
Cet étrange procès était un coup de partie pour les ennemis de la Société de Jésus; on l’exploita de toutes les manières. Le pamphlet et la chanson, le raisonnement et l'injure, la défiance janséniste et le sarcasme philosophique, tout fut mis en jeu. On annonça même que le P. Girard avait été brülé vif à Aix, comme sorcier et quiétiste. On s’efforça de tenir en haleine toutes les passions. Enfin ce drame, qui a fait couler tant de flots d'encre, se termina le 10 octobre 1731 par un arrêt ainsi conçu : « Dit a esté que la cour, faisant droit sur toutes les fins et conclusions des parties, a déchargé et décharge ledit J. B. Girard des accusations et crimes à lui imputés, l’a mis et met sur iceux hors de cour et de procès. »
Les Jansénistes n'étaient plus dangereux, ils avaient perdu leurs hommes de génie : personne ne remplaçait cette génération des Arnauld, de Pascal, de Sacy et de Nicole. L’intrigue succédait au talent, l'hypocrisie à la foi. L’autel élevé par des mains puissantes s’affaissait sous le ridicule. Les Jansénistes ne pouvaient plus rien par eux-mêmes, ils crurent qu’ils seraient plus heureux en se donnant un Jésuite pour complice de leurs miracles. En 1732, au moment où le procès de La Cadière finissait, comme tout finit en France , par la lassitude, les Jansénistes inventèrent que le P. Chamillard était mort à
34 CLÉMENT XIV Paris en appelant de la bulle Unigenitus. L'appel était la parole sacramentelle de l’époque, le mot d'ordre soufflé aux factions. Au dire des Sectaires, dont les gazettes étaient les portevoix, un combat s'était livré sur le cercueil de Chamillard, que se disputaient les deux opinions, et la cause du Jansénisme avait enfin triomphé. Le P. Chamillard, mort en odeur de sainteté hérélique, avait été déposé dans une cave; de là, il exhalait un tel parfum, que son intercession avait la vertu de guérir toutes les maladies du corps et de l'esprit. Il y a des gens qui ont pour principe de croire à l'impossible. Un enfant de Loyola, devenu disciple de Jansénius, était quelque chose de si étrange, que tous les adeptes s’empressèrent d’y ajouter foi; mais le P. Chamillard, qui n’était ni mort ni partisan de l'Augustinus, ressuscita tout à coup, et le 45 février 1732, 1l écrivit une lettre se terminant ainsi: « Il est évident, par ce qui vient d'arriver à mon égard, que si les Jésuites voulaient se rendre appelants de la constitution, dès lors ils deviendraient ous de grands hommes et des hommes à miracles, au jugement de ceux qui sont aujourd’hui si acharnés à les décrier, comme je Le suis devenu un moment sur le bruit de mon prétendu appel. Mais nous n’achetons pas à ce prix les éloges des novateurs. Nous nous croyons honorés par leurs outrages , quand nous faisons réflexion que ceux qui nous déchirent si cruellement dans leurs discours et dans leurs libelles sont les mêmes qui blasphèment avec tant d’impiété contre ce qu'il y a de plus respectable et de plus sacré dans l'Eglise “et ans l'Etat. » “4
Ce que le Jésuite disait en 1752 sera vrai tant qu'il y aura des partis dans le monde. 11 mettait le doigt sur la plaie vive de toutes les oppositions; cela n’arrêta point les Jansénistes dans leurs attaques. L’ Ordre de Jésus était en butte à tous les coups. Mille accusations du genre de celles. que nous avons retracées se renouvelaient dans les roy: unes catho- | arLout re-
liques. La paix et le bonheur semblaient devoir naître, si enfin la proscription atteignait l'Institut de saint
Ignace, seul obstacle à la conciliation des esprits. Protestants, Encyclopédistes, Universitaires, membres du Parlement ou sectateurs du Jansénisme, tous sortis de camps si divers, se réunissaient dans une pensée commune, chacun s'apprêtait à écraser les Jésuites pour préparer le triomphe de sa cause. Un événement inattendu donna prise à toutes les espérances, et offrit une réalité à toutes les accusations ; cet événement fut la banqueroute du P. Favalette,