CHAPITRE IT
Cause de la destruction des Jésuites en France, — Opinion des écrivains protestants. — Louis XV et Voltaire roi. — Coalition des Parlements, des Jansénistes et des Philosophes contre la Société. — Les docteurs de l’économie politique. — Les Juifs et les sociétés secrêtes. — Imputations dont on charge les Jésuites. — Les confesseurs de la famille royale, — Portrait de Louis XV. — Attentat de Damiens. — Madame de Pompadour veuf faire amnistier sa vie passée par un Jésuite. — Le P. de Sacy et la Marquise. — Elle négocie à Rome. — Sa lettre confidentielle. — Le P. de Lavalette à la Martinique. — Il est dénoncé pour fait de négoce. — L’intendant de la Martinique prend sa défense. — Encouragement que lui donne le ministre de la marine. — De retour aux Antilles, Lavalette achète des terres à la Dominique. — Ses travaux et ses emprunts. — Son commerce dans les ports de Hollande. — Les corsaires anglais capturent ses vaisseaux. — Les traites du P. Lavalette sont protestées. — Les Jésuites ne s'accordent pas sur les moyens d’apaiser ce scandale. — Ils sont condamnés à payer solidairement, — Question de solidarité. — Ils en appellent des tribunaux consulaires au Parlement. — Les visi—
teurs nommés pour la Martinique. — Accidents qui les retiennent. — Le P. de la Marche parvient enfin aux Antilles. — Il juge et condamne Lavalette. — Sa déclaration. — Les créanciers au Parlement. — Le maréchal de Belle-lsle et le duc de Choiseul. — Caractère de ce dernier. — Sa lettre à Louis XVI sur les Jésuites. — De la
question de faillite, le Parlement remonte aux Constitutions de l'Ordre. — Les Congrégations supprimées. — Action des Juifs et des Francs-Maçons. — Arrêt du 8 mai 1761. — Le Conseil du roïet le Parlement nomment, chacun de son côté, une commission pour l'examen de l’Institut. — Chauvelin et Lepelletier Saint-Fargeau. — Rapport de Chauvelin. — Le roi ordonne de surseoir. — Le Parlement élude l’ordre. — Le Parlement reçoit le procureur général appelant de toutes les bulles, brefs, en faveur des Jésuites. — Arrêts sur arrêts. — Les Jésuites ne se défendent pas. — Louis XV consulte les évêques de France sur l’Institut. — Leur réponse. — Cinq voix de minorité demandent quelques modifications. — Les Jésuites font une déclaration ; ils adhèrent à l’enseignement des quatre articles de 1682. — Concession inutile. — Le roi annule toutes les procédures entamées. — Pamphlets contre la Société de Jésus. — Extrait des Assertions. — Les Jésuites expulsés de leurs colléges. — Assemblées extraordipaires du clergé de France. — L'assemblée se prononce en faveur des Jésuites. — Sa lettre au roi. — Voltaire et d’Alembert. — Les Parlements de province. — La Chalotais, Dudon et Monclar, procureurs généraux de Rennes, de Bordeaux et d’Aix. — Leurs comptes-rendus. — Situation des parlements de province. — La majorité et la minorité. — Le président d’Eguilles et ses mémoires inédits. — Le Parlement de Paris prouonce son arrêt de destruction de la Compagnie. — Les cours souveraines de Franche-Comté, d'Alsace, de Flandre et d’Artois ainsi que la Lorraine s'opposent à l’expulsion des Jésuites. — Confiscation des biens de la Société. — Pension faite aux Jésuites. — Jugement que portent les Protestants sur cet arrêt. — Proscription des Jésuites. — Causes de la proscription. — Schæll et La Mennais. — Christophe de Beaumont archevéque de Paris, et sa pastorale sur les Jésuites. — Colère du Parlement. — Christophe de Beaumont cité à la barre. — Sa pastorale brûlée par la main du bourreau. — Les Jésuites forcés d'opter entre l’apostasie et l'exil. — Cinq sur quatre mille. — Lettre des confesseurs de la famille royale à Louis XV. — Sa réponse. — Le dauphin au Conseil, — Edit du roi qui restreint les arrêts du Parlement. — Clément XIIL et la bulle
Apostolicum. — Les Jésuites en Espagne. — Charles III les défend contre Pombal. —
L'émeute des Chapeaux apaisée par les Jésuites. — Ressentiment du roi d'Espagne. — Le comte d’Aranda devient ministre. — Le duc d’Albe inventeur de l'empereur Nicolas Ier, — Les historiens protestants racontent de quelle manière on indisposa Charles III contre l’Institut. — Les lettres apocryphes. — Choiseul et d'Aranda, — La sentence du conseil extraordinaire. — Mystérieuse trame contre les Jésuites. — Ordre du roi donné à tous ses officiers civils ét militaires pour enlever les Jésuites à la même heure. — Don Manuel de Roda et le confesseur du roi: — L'opération césaréenne faite à la Société de Jésus. — La Correspondance de Roda. — Les Jésuites arrêtés en Espagne, en Amérique et aux Indes, — Menaces diplomatiques de Roda. — Provocation du ministère au Saint-Siége. — Les Jésuites obéissent, — Le P. Joseph Pignatelli. — Clément XIII supplie Charles III de lui faire connaître les causes de cette grande mesure, — Réticence du Roi, son obstination. — Bref du Pape. —- Attitude du cardinal Torregiani. — Il force au silence le gouvernement espagnol, — Les Jésuites jetés sur le territoire romain. — Causes qui les en font repousser. — Protestant contre Catholique. — Roda témoigne en faveur des Jésuites. — Les Jésuites à Naples. — Tanucei imite d'Aranda. — Les Jésuites proscrits. — On les expulse de Parme et de Malte. — Clément XIIT proclame la déchéance du duc de Parme. — La France s'empare d’Avignon, Naples de Bénévent et de Ponte-Corvo. — Menaces du marquis d’Aubeterre au nom de Choïseul. — Courage du Pape. — Sa mort.
Afin d'apprécier avec équité les événements qui vont pré- cipiter en France la chute de l'Ordre de saint Ignace, il faut se placer au point de vue protestant. Dans ce fait de la destruction des Jésuites il y eut, sans aucun doute, des causes accessoires , des mobiles subalternes, des intérêts accidentels : mais celui qui prédomine fut incontestablement le besoin qu’avaient toutes les sectes combinées d'isoler le Catholicisme , et de le trouver sans défenseurs au moment où elles l’attaqueraient à fond. Les écrivains calvinistes ou luthériens ont parfaitement saisi cette situation. Schlosser écrit (4) : « On avait juré une haine irréconciliable à la Religion catholique, depuis des siècles incorporée à l'Etat... Pour achever cette révolution intérieure et pour ôter à l'antique système religieux et catholique son soutien principal, les diverses cours de la maison de Bourbon, ignorant qu’elles allaient mettre par là l'instruction de la jeunesse en des mains bien différentes, se réunirent contre les Jésuites, auxquels les Jansénistes avaient fait perdre dès long-
(1) Histoire des révolutions politiques et littéraires de l’Europe au xvau* siècle, t. r, par Schlosser, professeur d'histoire à l’université de Heidelberg.
88 CLÉMENT XIV temps, et par des moyens souvent équivoques, l'estime acquise depuis des siècles. »
Ce n’est pas le seul témoignage que rende à la vérité l’école protestante. Schæll s'exprime ainsi (1) : « Une conspiration s’était formée entre les anciens Jansénistes et le parti des Philosophes; ou plutôt, comme ces deux factions tendaient au même but, elles y travaillaient dans une telle harmonie qu'on aurait pu croire qu’elles concertaient leurs moyens. Les Jansénistes, sous l’apparence d’un zèle religieux, et les Philosophes, en affichant des sentiments de philanthropie, travaillaient tous les deux au renversement de l'autorité pontificale. Tel fut l’aveuglement de beaucoup d'hommes bien pensants qu'ils firent cause commune avec une secte qu'ils auraient abhorrée s'ils en avaient connu les intentions. Ces sortes d'erreurs ne sont pas rares; chaque siècle a la sienne... Mais, pour renverser la puissance ecclésiastique , 11 fallait l'isoler en lui enlevant l'appui de cette phalange sacrée qui s'était dévouée à la défense du trône pontifical, c’est-à-dire les Jésuites. Telle fut la vraie cause de la haine qu’on. voua à cette Société. Les imprudences que commirent quelquesuns de ses membres fournirent des armes pour combattre l’Ordre, et la guerre contre les Jésuites devint populaire, ou plutôt, haïr et persécuter un Ordre dont l'existence tenait à celle de la Religion catholique et du trône devint un titre qui donnait le droit de se dire philosophe. »
. Les écrivains protestants tranchent la question. D'après eux, les Jésuites ne furent calomniés et sacrifiés que parce qu'ils étaient l’avant-garde et le corps de réserve de l'Eglise. L’animosité et la passion ne s’attachèrent à les détruire qu’au moment où il fut démontré que rien ne pourrait les séparer du centre d'unité; on ne les accabla que‘lorsqu'il fut avéré qu'ils ne transigeraient jamais avec leur devoir de prêtres catholiques. Ils tenaient en main les générations futures, ils
(4) Cours d'histoire des Etats européens, t. xrxv, p. 74.
ET LES JÉSUITES. 89 entravaient le mouvement imprimé. Rien d’hostile au Saint- Siége, et, par conséquent, à la Religion, ne pouvait réussir tant que les Jésuites seraient là pour déjouer les complots de la pensée ou pour rompre le faisceau de haines que l’on s’efforçait de grossir en les agglomérant. Les Jésuites étaient inébranlables dans leur foi. Ils repoussaient toute idée de conjuration menaçant l'autorité spirituelle. Ils vivaient sans demander à des utopies politiques le dernier mot de la royauté. On conspira contre eux; on les déclara coupables puisqu'ils refusaient de s'associer aux trames enveloppant le Saint-Siége et les monarchies. « Dans toutes les cours, au xvin® siècle, dit Léopold Ranke (1), se formèrent deux partis, dont l’un faisait la guerre à la Papauté, à l'Eglise, à l'Etat, et dont l’autre cherchait à maintenir les choses telles qu’elles étaient et à conserver la prérogative de l'Eglise universelle. Ce dernier parti était surtout représenté par les Jésuites. Cet Ordre apparut comme le plus formidable boulevart des principes catholiques : c’est contre lui que se dirigea immédiatement l'orage. »
L’orage s'était amoncelé de plusieurs côtés à la fois. Vieilles inimitiés, jeunes espérances, illusions philanthropiques, songes décevants, ambitieuses pensées, tout se coalisait pour précipiter la ruine des Jésuites. Les Encyclopédistes suspendirent leurs feux croisés contre les disciples de Jansénius; il y eut trêve entre eux parce qu'ils avaient un même ennemi.à étouffer. Les uns oublièrent leur foi parlementaire, les autres leur rancune philosophique ; tous ensemble ils s’acharnèrent sur la Compagnie. Elle avait en face d'elle de redoutables athlètes, il n’était cependant pas impossible de leur résister; mais, au moment du combat , les Jésuites se virent trahis par le gouvernement. Alors, saisis de ce vertige qui s'emparait de toutes les têtes, 1ls s’abandonnèrent eux-mêmes. Le pouvoir et l'autorité morale ne résidaient plus dans la royauté ; ils ne se concentraient pas dans les grands corps de l'Etat.
(1) Histoire de la Papauté, t.1v, pe AsG.
Au milieu de ses insouciants plaisirs et du profond ennui qui l’accablait, Louis XV prenait à tâche d’avilir la majesté du trône: Il la déconsidérait par ses faiblesses, il la déshonorait par ses mœurs. Comme à Louis XEV, son aïeul, il lui avait été donné de voir surgir autour de lui d’illustres capitaines, de savants et vertueux prélats, des hommes de génie qui, en étendant le cercle des idées, pouvaient produire dans les intelligences un mouvement pacifique vers le bien. L’incurie du prince fit tourner ces avantages contre la Religion et contre la monarchie. Louis XV n’osa pas être le roi de son siècle ; Voltaire usurpa ce glorieux titre ; il fut en réalité le maître de ses contemporains. C'était l'esprit français élevé à sa dernière puissance, et, dans son étérnelle mobilité, ébranlant, plutôt par saillie que par conviction, tout ce qui jusqu’à ce jour avait été saint et honoré. Voltaire s'était imposé une mission qu’il remplissait en faisant servir à ses fins le théâtre et l’histoire , la poésie et le roman, le pamphlet et la plus active de toutes les correspondances. Réformateur sans cruauté, bienfaisant par nature, sophiste par entrainement, adulateur du pouvoir par caractère et par calcul, hypocrite sans nécessité, mais par Cynisme, Cœur ardent qui se laissait aussi vite emporter par un sentiment d’humanité que par un blasphème, intelligence sceptique qui aurait pu avoir l'orgueil du génie, et qui se contenta de la vanité de l’esprit, Voltaire réunissait tous les contrastes. Avec un art mervéilleux il savait les approprier à toutes les classes. Il corrompait, parce qu’il devinait que la corruption était l'élément de cetle société du xvine siècle, encore si élégante à la surface, et néanmoins si gangrenée à l’intérieur. Al la résume dans ses ouvrages, il la réfiète dans sa vie, il plane sur elle dans les annales du monde. Les rois et les ministres, les généraux d'armée et les magistrats, tout se rapetisse à son contact. Depuis la régence de Philippe d'Orléans jusqu'aux premiers jours de la révolution française, tout se donne la main pour former cortége à cet homme, qui entassa tant de ruines autour de lui, et qui règne encore par sa moqueuse incréduhté, Voltaire avait fait les hom-
mes de son temps à l’image de ses passions : il se créa le distributeur de la célébrité. La science, le talent, les services rendus au pays furent peu de chose tant qu'il ne vint pas les consacrer par son suffrage. La France et l’Europe se prirent d’un fol enthousiasme pour un homme qui immolait sous une raillerie la vieille foi et les gloires nationales. Puis, quand le rire ou l'indifférence eurent légitimé cette souveraineté, Voltaire laissa à ses adeptes le soin d’achever l’œuvre de destruction. L’ascendant que le patriarche de Ferney exerçait sur son siècle eut quelque chose de si prodigieux, qu'il fit accepter comme intelligences d’élite cette cohue de médiocrités vivant de l'esprit des autres et exagérant leurs haines. Voltairé, élève des Jésuites, se plaisait à honorer ses anciens maîtres. Il les savait tolérants et amis des lettres : il n'aurait jamais songé à les sacrifier aux Parlements et aux Jansénistes, dont la morgue revêche et le rigorisme d’apparat r’allaient point à son caractère. Cependant, pour arriver au cœur de l’unité catholique, il fallait passer sur le corps des grenadiers de l'Eglise. Voltaire immola son affection pour les Jésuites au vaste plan que lui et les siens avaient conçu. Ils voulaient écraser l'infâme, mot d'ordre épouvantable qui retentit si souvent au dix-huitième siècle. Les Jésuites seuls s’opposaient à la réalisation de leur pensée : les Jésuites se virent en butte à toutes les attaques. D’Alembert les poursuivit avec le raisonnement, Voltaire avec l'artillerie de ses sarcasmes, les Jansénistes avec leur infatigable inimitié. On mina le terrain sous leurs pieds, on les représenta sous les traits les plus disparates : ici on leur accorda une fabuleuse omnipotence, [à on les fit plus faibles qu'ils n'étaient en réalité. Les ennemis de l'Eglise se portèrent les avocats des priviléges épiscopaux. On enrégimenta dans cette croisade contre la Société toutes les passions et tous les intérêts. Buffon dédaignait de s’y associer. Montesquieu, en 1755, mourait chrétien entre les bras du P. Bernard Routh; mais ces deux écrivains, isolés dans leur gloire, ne se mêlaient que de loin au tumulte des idées. On respecta leur neutralité. Il n’en fut pas
de même pol Jean-Jacques Rousseau. Le philosophe de Genève était à l'apogée de son génie. Du fond de sa solitude, cet homme, pour qui la pauvreté fut un luxe et un besoin, s'était créé une immense réputation. Les adversaires de la Société cherchèrent à l’attirer sous leur bannière. Jean-Jacques, comme beaucoup d’esprits éclairés, se prononçait toujours en faveur des opprimés. « On a sévi contre moi, dit-il dans sa lettre à Christophe de Beaumont, pour avoir refusé d’embrasser le parti des Jansénistes et pour n'avoir pas voulu prendre la plume contre les Jésuites, que je n'aime pas, mais dont je n'ai PR à me plaindre, et que je vois persécutés. »
Ces exceptions ne modifiaient pas le plan tracé, elles n’empêchaient point d’Alembert de mander à Voltaire (1) : « Je ne sais ce que deviendra la Religion de Jésus; mais, en attendant, sa Compagnie est dans de mauvais draps. » Et, lorsque la coalivion a triomphé, d’Alembert laisse échapper le cri de la philosophie, le dernier vœu qu'il a contenu jusqu’au jour de la chute de l'Ordre de saint Ignace. Les Encyclopédistes ont terrassé le plus ferme appui de l'Eglise, voilà le plan qui se dé- “roule sous leur plume. D’Alembert écrit au patriarche :* Pour moi, qui vois tout en ce moment couleur de rose, je vois d'ici les Jansénistes mourant l’année prochaine de leur belle mort, après avoir fait périr cette année-ci les Jésuites de mort violente, la tolérance s'établir, les Protestants rappelés, les prètres mariés, la confession abolie et le fanatisme écrasé sans qu’on s’en aperçoive. »
S'il eût été donné à l’homme de prévaloir ainsi contre la Religion catholique, jamais il n'aurait pu trouver de circonstances plus favorables à ses desseins, et cependant l'Eglise a survécu à cette longue tourmente qui, née au souffle de Voltaire, tombera d’épuisement sur l’échafaud de la Révolution.
En 1757 l'on n'apercevait que le beau côté du rêve antichré-
(41) Œuvres complètes de Voltaire, t. xrvnr, p. 200; Lettre du 4 mai 1762,
ET LES JÉSUITES. 93 tien. Les Encyclopédistes le poursuivaient en tuant l'Ordre de Jésus; les cours judiciaires, en sapant l'autorité royale. Sur un autre point, mais faisant cause commune avec ces passions nouvelles, il s'élevait une secte qui prétendait se vouer au bonheur de Phumanité. Cette secte marchait sous l’étendard de l'économie politique, indéfinissable science qui ne part d’aucun principe certain et qui arrive forcément à toutes les conséquences les plus disparates. Derrière le manteau de l'économie politique, on réunissait les utopistes, les amants du progrès, les visionnaires toujours en quête d’un mieux impossible. On s'attendrissait sur les misères du peuple, misères auxquelles on ne trouvait jamais de remède efficace ; on créait des théories inapplicables, on cherchait la base naturelle de l'impôt, on glorifiait le commerce sans l’enrichir ; on plaignait l'humanité de se trouver sous le joug de l’inégalité des fortunes et des conditions; on discutait des lois qui régissent le pays; on les attaquait dans leur essence, on apprenait aux masses à les mépriser; puis, lorsque ces premiers jalons furent placés, les professeurs d'économie politique, les Quesnay ou les Turgot de tous les temps s’effacèrent pour laisser à de plus audacieux le soin de recueillir la moisson de tempêtes qu'ils avaient fait germer. C’est en eflet par les vagues enseignements de l'économie politique que commencent toutes les révolutions. Au xvni siècle il en fut ainsi, et cette science élastique, qui.ne dira jamais son dernier mot, propageait ses doctrines décevantes sous le couvert des ministres et de madame de Pompadour. Tout ce qui était hostile à la foi catholique ou contraire aux principes d'un sage gouvernement, rencontrait dans les sommités du pouvoir une tolérance allant jusqu’à l’encouragement. Le royaume de saint Louis était égaré par des sophistes avant d’être gouverné par des bourreaux.
Au milieu de ce dévergondage des esprits, les Juifs, Muels le monde chrétien fit si cruellement expier leur déicide, comprirent qu'il leur restait autre chose à faire que de ruiner par l'usure les familles et les Etats, Avec la ténacité, apanage dis-
tinctif de son caractère, le peuple maudit s'était sub comme un ver rongeur aux nations de l’Europe. Torturé par les unes, méprisé par les autres, dépouillé par toutes, il avait, à l’aide de honteux négoces, reconstitué sa fortune en attendant qu'il pût établir son pouvoir. On le proscrivait ; il chercha dans l’association une force que le ciel semblait lui dénier. Il la trouva en créant partout, et sous diverses dénominations, des sectes, des sociétés qui tramaient dans l’ombre la perte du Christianisme et des monarchies. L’irréligion proclamait l'égalité des droits, elle appelait les hommes à jouir de la liberté. Les Juifs se présentèrent comme les victimes de l'Eglise. À force d’or, ils rencontrèrent parmi leurs contemporains des avocats qui transformèrent en martyrs les usuriers de la fortune publique ou privée. Epars sur le globe, correspondant entre eux par des moyens inconnus, favorisant ou soudoyant toutes les révoltes intellectuelles (1 ), ils furent les premiers à se rendre compte de ce mouvement qui entrainait l'esprit humain vers l’abime. Leur rôle était d'y pousser ; ils y précipitèrent l’Europe. Leur action fut aussi secrète que leurs espérances; mais en étudiant à fond les divers mobiles qui agirent sur le xviu® siècle, il est impossible de nier l'influence que les Juifs exercèrent sur cette société voluptueuse et avide de nouvelles sensations. Dans les ténèbres de leurs affiliations, ils parlaient à voix basse des rêves formés pour lextincuon du Christianisme, et ces rêves sédui-
(4) L'action des Juifs dans les événements qui marquérent la fin du xvur® siècle est manifeste pour tous ceux qui ont pu fouiller dans le secret de cette sanglante et célébre époque historique. Les intéressés ont cherché par tous les moyens possibles à étouffer cette compromettante complicité et, en utilisant le concours de la juiverie, on s’est efforcé d’en faire perdre la trace. Le succès n’a pas répondu partout aux tentatives faites. Lorsque, dans les premières années de l’empire, Napoléon réunit à Paris. le grand Sanhédrin, des pièces irrécusables furent fournies à | l’empereur par son oncle, le cardinal Fesch. Les investigations de M. Desmarets, directeur de la police secrète, vinrent corroborer ces documents qui furent communiqués au pape Pie VII, et qui sont aujourd'hui entre mes mains,
saient les intelligences malades. En public, ils ne demandaient qu’à marcher à la conquête pacifique de leurs droits de citoyens. Le pouvoir les laissait dire, le pouvoir les laissait faire. Ils venaient donc en aide à toutes les passions, sentant bien que c'était par le seul débordement de ces passions qu'il leur était permis d’espérer la ruine du monde que l'Eglise avait constitué.
Les questions religieuses se confondaient avec les questions politiques. Le Parlement de Paris s'était vu exilé en 1755 ; et, pour offrir à sa vengeance une victime que personne ne lui disputerait, il accusa les Jésuites de ce coup de vigueur. Les Jésuites inspiraient à la Reine et au Dauphin des sentiments de répulsion contre la magistrature; ils gouvernaient l’Archevêque de Paris, ce Christophe de Beaumont qui poussa la vertu jusqu’à l'audace ; ils disposaient de Boyer, ancien évêque de Mirepoix, chargé de la feuille des bénéfices (4). Ils nourrissaient
(1) Le P. Pérusseau, confesseur du roi, étant mort en 1753, on forma une ligue pour enlever ces fonctions aux Jésuites. L'ancien évêque de Mirepoix s’y opposa ; et, dans les archives du Gésu, à Rome, il existe une lettre de ce prélat au général de l’Institut, dans laquelle on lit : « Je m’ai pas grand mérite dans ce que je viens de faire pour votre Compagnie, écrit Boyer le 16 juillet 1755. Il fallait ou abandonner la religion, déjà trop ébranlée dans ces temps fâcheux, ou placer un Jésuite dans le poste en question. J’ai suivi mes inclinations, je l’ayoue ; mais ici le devoir parlait bien aussi haut que l’inclination. C’est votre gloire et en méme temps votre consolation qu’au moins, dans les circonstances présentes, l’apparence seule d’une disgrâce pour la Compagnie en eût été pour ainsi une véritable pour la religion. Les Jésuites exclus de la place, le Jansénisme triomphait, et avec le Jansénisme une troupe de mécréants, qui n’est aujourd' hui que trop nombreuse. »
* Le P. Onuphre Desmarest succéda au P. Pérusseau. D’aprés ces dates, relevées sur les archives de la Compagnie de Jésus, d’après cette lettré de l’évêque de Mirepoix, qui les confirmerait au besoin, il devient bien difficile d'expliquer le mot qu’au tome :v, p. 52 de son Histoire de France pendant le xvi° siècle, M. Lacretelle attribue à Louis XV. En parlant de la sécularisation des Jésuites, ordonnée par le parlement, il raconte : « On croyait le roi fort agité; il affecta de montrer l'indifférence la plus apathique. «Il sera plaisant, disait-il, de voir en abbé le P. Pérusseäu.» Or,
96 CLÉMENT XIV chez le comte d’Argenson des préventions que les Parlements ne songeaient pas à justifier; ils régentaient le maréchal de Belle-fsle, vaillant capitaine, habile diplomate et ministre qui ne transigea jamais avec son devoir ; ils dominaient Machault et Paulmy; ils inquiétaient la conscience du Roi ; ils tenaient la marquise de Pompadour en échec au pied de leur confessionnal. Tout-puissants à la cour et dans les provinces, ils enrayaient le mouvement que, par des motifs divers, les tribunaux, les Jansénistes et les Philosophes cherchaient à imprimer. Quelques-unes de ces allégations n'étaient pas sans fondement. Louis XV, vieux avant l’âge, dégoûté de tout, aspirant au repos, et, afin de se le procurer, fermant l'oreille à tout brut sinistre; Louis XV n'avait plus même assez d'énergie pour imposer sa volonté. Esprit lucide au milieu de la voluptueuse apathie à laquelle il s'était laissé condamner, il voyait le mal, il indiquait le remède ; mais il ne se sentait pas la force de l'appliquer. La monarchie devait durer autant que lui, son égoïisme royal n'allait pas au delà. 11 vivait entre la débauche et le°remords, quand, autour de lui, sa famille et tous les cœurs généreux ne cessaient d'exposer le tableau des misères matérielles et morales qui accablatent la France. Ca Le Parlement était disgracié lorsque, le 5 janvier 1757, un homme frappe le: Roi d'un coup de poignard. Cet homme a servi comme domestique chez les Jésuites d’abord, chez plusieurs parlementaires ensuite. [l est Janséniste ardent : les Jansénistes s'empressent de porter l'attentat au compte des diseiples de saint Ignace. L'occasion de remettre en lumière les doctrines de régicide attribuées à la Société de Jésus se présentait tout naturellement : personne ne s’en fit faute. Voltaire seulrecula devant cette calomnie, et, en écrivant à Damilaville, un de ses proxénètes d’impiété, il disait (1): « Mes frères, vous
l'arrêt du parlement est de 1762 , neuf ans après la mort de ce Jésuite. Le comte de Saint-Priest, qui, à la page 52 de sa Chute des Jésuites, reproduit le même mot, tombe dans la même erreur. A
(1) Œuvres de Voltaire, lettre du 3 mars 1763,
ET LES JÉSUITES. 97 devez vous apercevoir que je n’ai point ménagé les Jésuites ; mais je soulèverais la postérité en leur faveur si je les accusais d'un crime dont l'Europe et Damiens les ont justifiés. Je ne serais qu'un vil écho des Jansénistes si je parlais autrement. » Les Jansénistes n’eurent pas cette loyauté. La blessure de Louis XV l'avait disposé au repentir; à peine guéri, il rentra sous le joug de la marquise de Pompadour.
Cette femme n'avait jamais eu qu’une seule passion : elle aspirait à gouverner la France comme elle régentait le Roi. Les Philosophes et les Jansénistes s'étaient fait d’elle un bouclier. A l'abri des adulations dont ils l’enivraient, on les voyait obtenir partout droit d’impunité et propager leurs principes dans toutes les classes. Le vice s’étalant au pied du trône, ruinant la France par des prodigalités insensées et la déshonorant par de coupables négociations, le vice n’effrayait point ces grands prédicateurs de vertu. Ils se faisaient patroner par lui, et lui rendaient en adorations la petite monnaie des services qu’ils en tiraient. Cette impure alliance était une honte. La courtisane et les Philosophes unis aux Jansénistes et aux docteurs d'économie politique la subirent sans rougir. Îls parlaient de donner au peuple de salutaires exemples, d’émanciper l'esprit humain, de l’honorer par une noble rénovation, et fléchissant le genou devant ces royales turpitudes, ils n’avaient à offrir, en guise de leçons, que des poésies corruptrices ou d’impudentes flatteries. Ils avaient eu à se prononcer entre le vice triomphant et la vertu humiliée. Leur choix ne fut pas douteux.
Madame de Pompadour, fatiguée des hommages de la philosophie, aspirait à quelque chose de plus réel. Elle dédaignait ces Encyclopédistes qui, à leur tour, la méprisaient tout en abusant de son crédit, elle essaya de se rapprocher des enfants de saint Ignace. Elle aurait depuis longtemps marché de concert avec les Jésuites si ces inventeurs de la morale relâchée eussent eu pour le prince ainsi que pour elle les accommodements de conscience dont Pascal leur avait fait un crime. Elle
n’ignorait pas les sentiments de la famille royale à son égard : elle voulut la réduire au silence. Afin de reconquérir l'estime dont son âge mûr commençait à éprouver le besoin, elle es- : saya d’implorer au tribunal de la pénitence une sauvegarde contre le mépris public. Tout à coup elle affiche des dehors de piété, elle a un oratoire. Sur sa toilette on voit suecéder aux romans licencieux de Crébillon, aux poésies érotiques de Gentil Bernard, les livres des ascètes les plus consommés. Elle feint même un rapprochement épistolaire entre elle et Lenormand-d’Etioles, son mari, Cette hypocrisie ne trompant personne, Madame de Pompadour croit nécessaire de jouer son rôle jusqu’au bout. Les Jésuites ont la confiance de la famille royale : Louis XV les estime, la marquise résolut de s'adresser à eux.
Le P. de Sacy avait été le guide spirituel de son adolescence. Elle espéra que ce souvenir l'amènerait à une transaction avec sa conscience. Après avoir combiné ses artifices, elle sollicite des entrevues particulières, elle les obtient, et pendant deux années elle lutte avec Sacy, tandis que le Roi, de son côté, livre les mêmes assauts à la fermeté de son directeur. L’absolution que Sacy déniait à Madame de Pompadour, les PP. Pérusseau et Desmarets la refusaient à Louis XV. Le scandale était public; mais le Roi, mais la marquise, mais la plupart des courtisans savaient alors le voiler de spécieux pré- ‘textes. Les Jésuites n’ignoraient pas à quel péril leur Compagnie s’exposait. Madame de Pompadour pouvait apaiser l’orage, ou tout au moins en amortir les coups. Rien ne détourna Sacy, Pérusseau et Desmarets de la ligne de leurs devoirs. La marquise n'avait pu enlacer les Jésuites dans ses filets, elle imagina que le Saint-Siége serait plus facile que ces intraitables casuistes. Par l'intermédiaire d’un agent secret, elle fit mettre sous les yeux du Pape une note ainsi conçue (4) :
« Au commencement de 1752, déterminée (par des motifs
(1) Manuscrits du duc de Choiseul.
| ET LES JÉSUITES. 99 dont il est inutile de rendre compte) à ne conserver pour le Roi que les sentiments de la reconnaissance et de l’attachement le plus pur, je le déclarai à Sa Majesté en la suppliant de faire consulter les docteurs de Sorbonne, et d’écrire à son confesseur pour qu’il en consultât d’autres, afin de trouver les moyens de me laisser auprès de sa personne (puisqu'il le désirait) sans être exposée au soupçon d’une faiblesse que je n’avais plus. Le Roi connaissant mon caractère, sentit qu’il n’y avait pas de retour à espérer de ma part, et se prêta à ce que je désirais. {l fit consulter des docteurs, et écrivit au P. Pérusseau, lequel lui demanda une séparation totale. Le Roi lui répondit qu'il n’était nullement dans le cas d’y consentir, que ce n’était pas pour lui qu’il désirait-un arrangement qui ne laissât point de soupçon au publie, mais pour ma propre satisfaction; que j'étais nécessaire au bonheur de sa vie, au bien de ses affaires; que j'étais la seule qui lui osût dire la vérité, si utile aux Rois, etc. Le bon Père espéra dans ce moment qu'il se rendrait maître de l'esprit du Roi, et répéta toujours la même chose. Les docteurs firent des réponses sur lesquelles il aurait été possible de s'arranger si les Jésuites y avaient consenti. Je parlai dans ce temps à des personnes qui désiraient le bien du Roï et de la Religion; je les assurai que, si le P. Pérusseau n’enchainait pas le Roi par les sacrements, il se livrerait à une façon de vivre dont tout le monde serait fâché. Je ne persuadai pas, et l'on vit en peu de temps que je ne m'étais pas trompée. Les choses en restèrent donc (en apparence) comme par le passé jusqu’en 1755. Puis, de longues réflexions sur les malheurs qui m’avaient poursuivie, même dans la plus grande fortune, là certitude de n’être jamais heureuse par les biens du monde, puisque aucuns ne m'avaient manqué et que je n’avais pu parvenir au bonheur, le détachement des choses qui m’amusaient le plus, tout me porta à croire que le seul bonheur était en Dieu. Je m’adressai au P. de Sacy, comme à l’homme le plus pénétré de cette vérité; je lui montrai mon âme toute nue : il m’éprouva en secret depuis le mois de septembre jusqu’à la fin
de janvier 1756. Il me proposa dans ce temps d'écrire une lettre à mon mari, dont j'ai le brouillon qu’il écrivit lui-même. Mon mari refusa de me jamais voir. Le Père me fit demander une place chez la Reine pour plus de décence ; il fit changer les escaliers qui donnaient dans mon appartement, et le Roï ny entra plus que par la pièce de compagnie. Il me prescrivit une règle de conduite que j’observai exactement ; ce changement fit grand bruit à la cour et à la ville : les intrigants de toutes les espèces s’en mêlèrent ; le P. de Sacy en fut entouré, et me dit qu'il me refuserait les sacrements tant que je serais à la cour. Je lui présentai tous les engagements qu’il m'avait fait prendre, la différence que l'intrigue avait mise dans sa façon de penser. IL finit par me dire : « Que l’on s'était trop moqué du confes- « seur du feu Roi quand M. le comte de Toulouse était arrivé « au monde, et qu'il ne voulait pas qu'il lui en arrivât autant. » Je n’eus rien à répondre à un semblable motif, et, après avoir épuisé tout ce que le désir que j'avais de remplir mes devoirs put me faire trouver de plus propre à le persuader de n’écouter que la Religion et non l'intrigue, je ne le vis plus. L’abominable 5 janvier 1757 arriva, et fut suivi des mêmes intrigues de l'année d'avant. Le Roi fit tout son possible pour amener le P. Desmarets à la vérité de la Religion : les mêmes motifs le faisant agir, la réponse ne fut pas différente, et le Roi, qui désirait vivement de remplir ses devoirs de chrétien, en fut privé, et retomba peu après dans les mêmes erreurs, dont on l'aurait certainement tiré si l’on avait agi de bonne foi.
« Malgré la patience extrême dont j'avais fait usage pendant dix-huit mois avec le P. de Sacy, mon cœur n’en était pas moins déchiré de ma situation ; j'en parlai à un honnête homme en qui j'avais confiance : il en fut touché, et il chercha les moyens de la faire cesser. Un abbé de ses amis, aussi savant qu'intelligent, uxposa ma position à un homme fait ainsi que lui pour la juger ; ils pensèrent l’un et l’autre que ma conduite ne méritait pas la peine que l’on me faisait éprouver. En conséquence, mon confesseur, après un nouveau temps d’épreuve
assez long, à fait cesser cette injustice en me permettant d'approcher des sacrements ; et, quoique je sente quelque peine du secret qu’il faut garder (pour éviter des noirceurs à mon confesseur), c'est cependant une grande consolation pour mon âme.
« La négociation dont il s’agit n’est donc pas relative à moi, mais elle m'intéresse vivement pour le Roï, à qui je suis aussi attachée que je dois l'être ; ce n’est pas de mon côté qu'il faut craindre de mettre des conditions désagréables ; celle de retourner avec mon mari n’est plus proposable, puisqu'il a refusé pour jamais, et que par conséquent ma conscience est fort tranquille à ce sujet; toutes les autres ne me feront aucune peine ; il s’agit de voir celles qui seront proposées au Roi; c’est aux personnes habiles et désirant le bien de sa Majesté a en rechercher les moyens.
« Le Roi, pénétré des vérités et des devoirs de la Religion, désire employer tous les moyens qui sont en lui pour marquer son obéissance aux actes de religion prescrits par l'Eglise, et principalement sa Majesté voudrait lever toutes les oppositions qu'elle rencontre à l'approche des sacrements; le Roi est peiné des difficultés que son confesseur lui a marquées sur cet article, et il est persuadé que le Pape et ceux que sa Majesté veut bien consulter à Rome, étant instruits des faits, lèveront par leur conseil et leur autorité les obstacles qui éloignent le Roi de remplir un devoir saint pour lui et édiliant pour les peuples.
« Il est nécessaire de présenter au Pape et au cardinal Spinelli la suite véritable des faits, pour qu’ils connaissent et puissent apporter remède aux difficultés qui sont suscitées, tant pour le fond de la chose que par les intrigues qui les suscitent. » |
Le Pape n'avait rien à voir dans ces scrupules des Jésuites, révélés avec une si perfide candeur par madame de Pompadour elle-même ; il devait les consacrer comme les approuveront tous les cœurs honnêtes, à quelque calte qu'ils appartiennent. C’é-
tait renverser les projets d'avenir de la marquise, ne lui laisser que la honte d’un échec ou la perspective de triompher des répugnances de la famille royale, en se vengeant de l’affront qu’elle subissait. Madame de Pompadour ne recula pas. Les événements de Portugal faisaient déborder en France les inimitiés que la Société de Jésus s'était attirées. Il y avait recrudescence de haines, parce que chacun comprenait que l’irritation de la marquise était un levier dont il importait de profiter. Le Parlement voyait les Jésuites se défendre à Lisbonne avec tant de mollesse, qu’il jugea que ceux de France n'auraient pas plus de courage humain. Ils tombaient à la voix de Pombal dans un pays où tout leur était dévoué ; qu’allaient-ils devenir dans le Royaume très-chrétien, où une coalition d’intérêts réunissait le ministère, les corps de magistrature, les Jansénistes et les Philosophes, c ’est-à-dire la force légale et les accapareurs de l’opinion publique ? Un prétexte seul manquait pour mettre en mouvement tant de mauvais vouloirs ; le fait le plus inattendu le provoqua.
Antoine de Lavalette résidait à la Martinique en qualité de Supérieur Général. Issu de la famille du Grand-Maître de Malte, qui illustra ce nom, le Jésuite, témoin de l'état de pénurie auquel étaient réduits les Missionnaires, conçut le projet d’y remédier. Né le 21 octobre 1707 près de Sainte-Affrique, il partit pour les Antilles en 1741. La carrière des Missions allait à son caractère entreprenant; il la remplit pendant de longues années; puis, en 1753, il fut tout à coup dénoncé au gouvernement comme se livrant à des actes de négoce (1).
(1) Le P. Lavalette, comme tous les procureurs des missions, comme tous les colons, vendait ou échangeait en France le sucre, l’indigo, le café et les autres denrées que produisaient les terres appartenant aux maisons qu’il dirigeait. Comme eux encore, il avait en France des correspondants qui achetaient leurs produits ou leur faisaient passer en échange les denrées ou marchandises d’un autre genre, telles que farines, vins, toiles, étoffes. Ce besoin d’échange établissait des opérations commerciales, des comptes courants et un roulement de fonds plus ou moins important;
Rouillé, ministre de la marine, et le P. Visconti, Général dé la Compagnie, lui intiment l’ordre de revenir en France pour se justifier ; mais Hurson, intendant des îles du Vent, se consutue le défenseur officiel du Jésuite. En date de la Martinique, il écrit au chef de l’Institut le 47 septembre 1753 :
« Mon très-révérend Père,
« Je vous avoue que j'ai été extrêmement surpris, ainsi que tous les honnêtes gens de ce pays, d’un ordre que nous avons reçu de renvoyer en France le Révérend P. de Lavalette, et cela sous prétexte de commerce étranger. Îl y à trois ans que M. Bompar et moi nous gouvérnons cette colonie, et, loin d’avoir eu là moindre suspicion contre le P. de Lavalette à ce Sujet, nous lui avons toujours rendu la justice la plus complète sur cet objet, ainsi que sur les autres qui regardent son ministère. [1 à eu ici des ennemis qui ont tant crié auprès du ministre, qu'ils ont surpris l’ordre en question :
« 4° Je commence par vous assurer et vous jurer que jamais le P. de Lavalette n’a, de près ni de loin, fait le commerce étranger. Ce témoignage lui sera rendu par M. de Bompar, par moi et par tous les gens en place, Vous y pouvez compter, et vous pouvez parler haut dans cette occasion, sans craindre d’avoir du dessous et du désagrément , parce que, plus les choses seront éclaircies, plus son innocence et la méchanceté horrible de ses accusateurs seront éclatantes.
« 2° Il n’y à point d'exemple que dans ce pays on se soit conduit ainsi vis-à-vis d’un homme en place et d’un supérieur. On examine auparavant; on se fait rendre compte des faits. Je conclus de là que le ministre, qui est rempli de justice et d'équité, à été surpris. Si les soupçons ou les imputations étaient suscités par les chefs du pays, cela mériterait attention ,
mais ces transactions se réduisaient à vendre le produit des terres pour acheter d’autres obiets de première nécessité, Jusque là il n’y avait dance rien d’illicite.
mais, lorsque les accusateurs n'osent pas se nommer, il me semble qu’on doit aller doucement, et vérifier auparavant.
« J'ajouterai à tous ces motifs la considération que mérite une Société comme la vôtre, et le bien infini que je lui vois faire ici, par l’usage que vos supérieurs, et surtout le P. Guillin et ensuite le P. de Lavalette ont fait du bien de la Mission, pour rendre service à quantité d’honnêtes gens qui, sans eux, auraient été bien embarrassés. Si je n'étais sûr de l’innocence entière du P. de Lavalette et de sa conduite, je puis vous assurer que je ne parlerais pas si affirmativement. »
Le P. Leforestier, Provincial de France, recevait dans le même temps des lettres semblables. Toutes attestaient que Lavalette n’exerçait aucun négoce prohibé, Il était aimé à la Martinique ; il s’y rendait utile; on jugea convenable de l'y renvoyer. Ce fut peut-être une faute, car dans ces matières , le soupçon seul vaut preuve contre un Jésuite. La faute commise, le P. Lavalette devait renoncer à tout commerce illicite, s’il en avait entrepris déjà, ce qui paraît improbable, ou ne pas se laisser tenter par son caractère. Il ne sut point se tenir dans la réserve qu’une pareille leçon lui imposait. Chargé tout à la fois du spirituel et du temporel, il ne chancelait pas sous cette double tâche. L’insouciance dans les affaires chez les Jésuites était si universellement reconnue (1), que la plupart de leurs maisons se trouvaient obérées. Celle de Saint-Pierre de la Martinique avait une dette de 135,000 livres tournois. Afin
(1) Le premier président Guillaume de Lamoïignon disait souvent : «Il faudrait traiter les Jésuites comme des enfants, et leur nommer un curateur. »
Un Jésuite, à propos même de Lavalette, confirme les paroles du premier président. Le P. Balbani, à la page 52 du Premier appel à la raison, juge ainsi les procureurs de l'Ordre : « Pour un procureur des Jésuites industrieux, actif et intelligent, il y en a cent qui n’ont pas les premières notions des affaires. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir leur vie. Ils passent dans un confessionnal le temps que d’autres religieux passeraient dans le cellier ou derrière les valets de charrue, Ceci soit dit sans déplaire à personne, ce n’est point notre intention. »
d'améliorer les terres et de les mettre en valeur, il songea à donner une plus large exiension à l’agriculture. Il acheta des nègres ; il multiplia ses engagements; il devint en peu de temps le plus intelligent et le plus téméraire des colons. Sa prospérité égala son audace. IL avait fait appel au crédit; d’abondantes récoltes couronnèrent ses espérances; elles lui permirent d’éteindre une partie des dettes, ou de faire face aux emprunts par lui contractés. |
A son retour à la Martinique au mois de mai 14755, Lavalette s’aperçut que l'administration du temporel avait souffert de son absence. Il répara ses pertes, et, comme si son voyage à Paris, ses entrevues avec le ministre et les encouragements qu'il lui avait accordés donnaient à son esprit quelque chose de plus vivace encore, Lavalette réalisa les grands desseins que son imagination avait si longtemps caressés. Ce ne fut plus seulement sur les provenances des biens de la maison qu’il voulut opérer ; ses instincts de spéculateur s'étaient développés ; il réalisa l’achat de terres immenses à la Dominique. Pour les défricher et les exploiter, il rassembla deux mille Nègres. Lavalette avait eu besoin d’un million; son crédit était si bien établi à Marseille et dans les autres cités maritimes, que des négociants lui en firent l’avance. Il entrait dans une voie périlleuse; il y entrait sans l’appui de ses supérieurs, sachant d’une manière certaine que cet appui lui serait toujours dénié; mais, fort de son activité, Lavalette s’étourdissait sur l'avenir. Concentrant dans ses mains tous les pouvoirs, séparé de la métropole par l'Océan, il n'avait à redouter aucune surveillance importune. C’est dans cet abandon que l’Institut a péché; car, si le supérieur eût eu à ses côtés un Jésuite ferme et prévoyant, qui aurait répondu de ses actes ainsi que de sa vie, à coup sûr il ne se füt pas lancé , tête baissée, dans de semblables opérations, ou le Général de l'Ordre, mis en demeure, les aurait entravées à l'instant même.
Au milieu des travaux de défrichement que Lavalerte faisait exécuter à la Dominique, une épidémie survint; elle enleva une
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partie de ses Nègres: Un premier désastre n’altère point la confiance de ce génie aventureux. Les termes de remboursement approchent, il faut satisfaire ses créanciers. Pour affermir sa réputation, Lavalette contracte un second emprunt à des charges onéreuses. Il veut couvrir son déficit en réalisant de plus larges bénéfices : il s’improvise marchand et banquier. Il ne se borne plus à échanger ses denrées coloniales contre les productions de l’Europe, il en achète pour les revendre. En France, sur les marchés des villes de commerce, ces spéculations n’auraient pu manquer d’attirer les regards des Jésuites : Lavalette dirige vers la Hollande les navires qu’il a frétés. Il s’est procuré des comptoirs et des courtiers sur toutes ces côtes; ils ont ordre de vendre ses cargaisons et de lui renvoyer les bâtiments chargés de marchandises que d’autres. agents secrets placeront à son profit dans les ports d’Amérique. Lavalette avait tout prévu, tout, excepté la guerre. Elle éclate subitement entre la France et la Grande-Bretagne. Les corsaires anglais infestent les mers. Dès 1755, ils capturent, sans déclaration d’hostilités, les bâtiments de commerce portant pavillon français. Ceux du Jésuite se trouvent dans le nombre : plus de cinq cent mille livres tournois sont englouties. Lavalette veut tenir tête à l'orage. La rapacité britannique a dérangé ses calculs, il en fait d’autres qu’il croit plus infaillibles. L’interruption des relations avec le continent européen rendait incertain, impossible peut-être, le payement de ses lettres de change : pour parer à ces obstacles, Lavalette tente des opérations commerciales encore plus hasardées. Sur ces entrefaites, les frères Lioncy , porteurs d’une partie des titres de créances, s'inquiètent de cet état de choses; l'alarme se répand parmi les autres correspondants du Père; mais rien ne transpire éncore. Les Jésuites de Marseille sont enfin prévenus: ils font part à Lelorestier, Provincial de France, alors à Rome , et au chef de l'Ordre, des malversations de Lavalette. Il fut décidé que l’on chercherait tous les moyens d’étoufler cette affaire. Le meilleur était de rembourser, on ne s’y arrêta
[#u'imparfaitement (1). On fit deux catégories de créanciers : les pauvres, dont les besoins étaient urgents ; les riches, auxquels on garantissait les sommes dues. La maison de la Martinique et l'habitation de la Dominique devenaient leur gage; elles pouvaient et au delà couvrir le passif. Le P. de Sacy, procureur de la Mission des îles du Vent, est autorisé à emprunter deux cent mille francs : Sacy avait déjà opéré quelques remboursements. Cette nouvelle somme répartie entre les créanciers les plus nécessiteux, lui laissait la faculté de s’entendre avec les autres; mais, à Paris , les Pères investis des pouvoirs du Provincial s’opposent à cet emprunt : ils veulent, et c'est une version inédite que nous indiquons sans la discuter, ils veulent que Lavalette dépose son bilan, qu'il fasse banqueroute, afin que l'odieux de ces pirateries retombe sur le gouvernement anglais. La pensée avait quelque chose de national, et ceux qui l'avaient conçue espéraient que la cour appuierait cette démarche. Mais cé parti, pris dans les circonstances où la Compagnie se trouvait, fournissait contre elle des armes terribles; il soulevait l'opinion publique, 1l appelait les tribunaux séculiers à connaître d’une cause qui ne pouvait qu'être préjudiciable aux Jésuites. On consulta des banquiers : tous furent d’avis qu’il fallait renoncer à ce projet déshonorant Sans aucun avantage. Le temps s’écoulait ainsi en pourparlers et en correspondance. La veuve Grou et son fils, négociants de Nantes, intentent un procès au tribunal consulaire de Paris; les frères Lioncy, de Marseille, suivent la même marche. Le 30 janvier 1760, les Jésuites sont condamnés payer solidairement les trente mille francs dus par Lavalette :
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(t) Il est de tradition dans la famille Séguier que lorsqu’en 1760 l’avocat général de ce nom vit le danger que courait la Compagnie de Jésus, il alla trouver le P. de la Tour, son ancien maître : «Mon Père, lui dit l'avocat général, il vous faut faire tous les sacrifices, autrement vous êtes perdus. » Et le vieux Jésuite, en secouant la tête avec résignation, reprit : «L'argent ne nous sauvera pas; notre ruine est assurée. Venit summa « dies et ineluctabile tempus. »
108 CLÉMENT XIV la veuve Grou. La sentence était injuste (1); mais son iniquité devait dessiller les yeux des Pères qui s’opposaient à une
(1) La jurisprudence sur ces matières a disparu en France avec les ordres religieux ; nous croyons opportun de la rappeler dans une affaire qui a excité un si long retentissement. A part les constitutions des diverses sociétés religieuses, constitutions supposant ou établissant la non-solidarité entre les maisons du même Ordre, cet état de choses se trouvait appuyé sur d’autres fondements incontestés. 11 avait pour lui les Lettres-Patentes, qui, en autorisant chaque établissement religieux, collége, monastère, communauté, lui donnaient une existence civile propre et distincte. Ces Lettres-Patentes lui assuraient la propriété séparée et inattaquable de son patrimoine et de ses domaines. En vertu de pareils actes royaux, chaque maison religieuse jouissait de la faculté particulière de contracter par son administrateur ; celle d’ester en justice, d'acquérir, de recevoir des dons ou des legs d’une maniére indéfinie ou avec restrictions lui était aussi concédée. Ainsi il existait autant d’étres civils qu’il y avait de maisons réguliérement autorisées, et les biens de l’une ne se confondaient jamais avec les biens de l’autre.
Ces Lettres-Patentes formaient la base du droit de non solidarité; l’intention des fondateurs n’était pas moins spéciale. Ces fondateurs, qu'ils fussent corps municipaux, villes ou particuliers, en bâtissant, en dotant une maison religieuse, se proposaient pour but le culte de Dieu, les divers ministères ecclésiastiques, l'éducation de la jeunesse, le soulagement des pauvres ou d’autres fins utiles. La loi laïque, venant confirmer le contrat d'établissement, assurait à chaque maison la propriété de sa dotation ou de ses biens, selon le désir du fondateur et pour l'acquit de Ja fondation. Les maisons religieuses du même ordre étaient sœurs; néanmoins, dans les intérêts pécuniaires, dans les pertes ou dans les acquêts, il n°y avait rien de commun entre elles. L’amitié et la charité pouvaient, en certaines circonstances, faire naître des devoirs de famille; il n’existait aucune obligation de justice rigoureuse, aucun lien de solidarité.
Saint Ignace de Loyola trouva ce droit commun en vigueur ; il l’adopta pour son Institut. Les maisons profcsses, qui ne peuvent avoir de revenus, ne possèdent que le domicile des profés. Les colléges, noviciats, résidences transatlantiques jouissent de biens-fonds et de revenus, mais ces biens n’appartiennent qu'à chaque collége, mission ou noviciat déterminé. Le Général, qui à la charge d’administrer par lui ou par d'autres les propriétés, ne peut passer de contrats que pour l’utilité et l'avantage de ces maisons, in eorumdem utilitatem et bonum. (Constitut., part. rx, €. iv; Exam. gener., ©. 1, n°4; Bulla Gregorii XTIT, 1582.) Si les revenus annuels des Colléges destinés, par l'intention du fondateur et par le dispositif de
transaction, il n’en fut rien. Les légistes leur disaient que le droit commun et la loi étaient pour eux ; les Jésuites eurent le
l’Institut, à l'entretien et à la nourriture des Jésuites qui y habitent excedent ces dépenses, l’excédant doit être tout entier consacré dans chaque maison, non pas à augmenter les bâtiments, mais à éteindre ses dettes ou à-accroître ses revenus (Inst. pro admin. lit. pro rect., n° 6), L'Eglise et l'Etat avaient reconnu ce droit de non-solidarité chez les Jésuites par l'union de bénéfices en faveur des maisons non suflisamment dotées. Quand un collége, un séminaire, un noviciat était trop pauvre, on ne s’enquérait pas si les autres établissements du royaume ou de la province avaient une fortune surabondante ; on vérifiait uniquement le chiffre des revenus et des charges de la maison à laquelle l’union était projetée. Les revenus étant jugés insuffisants, les deux puissances décrétaient et opéraient l’union du bénéfice à l’établissement. La loi ecclésiastique ou civile admettait donc que les maisons d’un même Ordre, attachées entre elles par le lien moral d’une règle commune et de l’obéissance au même supérieur, fussent parfaitement distinctes et séparées en tout ce qui regardait les intérêts purement temporels.
Jusqu’en 1760, personne n’avait contesté aux Jésuites ce droit de nonsolidarité, qui leur était commun avec tous fes Ordres religieux. On ne le contesta jamais aux autres Instituts, on ne l’attaqua que dans celui de saint Ignace. Voici sous quels prétextes, On allégua que le Général de la Compagnie régnait en despote, qu’il était maître absolu des personnes et des choses, par conséquent propriétaire universel des biens de l'Ordre. Aux termes des constitutions, cette assertion- était sans force, mais, sous l'influence de certaines inimitiés passionnées, elle fut érigée en principe.
La législation de l’Institut est cependant bien claire sur ce point. Le Général se place dans la même catégorie que ses confrères ; il fait vœu de pauvreté, et ne peut disposer d'aucun bien. Dans les Sociétés religieuses, ce ne sont pas les personnes ou les supérieurs qui possèdent, mais les établissements, espèces d’êtres fictifs reconnus légalement par le droit ecclésiastique et civil, Le texte des constitutions de saint Ignace montre partout le Général administrateur et non propriétaire des biens de la Société. Dans son administration, que les Constitutions (part. :v, chap. x) appellent surintendance, parce que c’est lui qui nomme les autres supérieurs ou administrateurs tenus de lui rendre compte de leur gestion, le Général est soumis, pour tous les points essentiels, au contrôle des congrégations générales. Sans leur assentiment il ne peut aliéner, dissoudre un collége ou un autre établissement, et la violation de cette loi serait pour lui un cas de déposition ou même d’exclusion de la Compagnie, prévu par les Conslitutions (part. 1x, Chap. 1v). Il peut recevoir les propriétés ou les dons
tort impardonnable de croire à de pareilles assertions (1). Individus, ils auraient peut-être trouvé de l'équité devant les
offerts à la Compagnie ; il peut quand l’intention du fondateur n’a pas été formulée, les appliquer à telle maison ou collége; mais l'application une fois faite, il ne lui est pas permis d’en détourner le fruit, de prélever sur les revenus, soit pour son usage, soit pour donner à des étrangers, notamment à sa famille. Par lui ou par d’autres, le Général a le droit dé passer toute sorte de contrats de vente, d’achat de biens temporels mobiliers, de quelque espèce que ce soit, tant des colléges que des maisons de la Société ; il peut constituer ou racheter des rentes sur les biens fixes (stabilia) des colléges, mais seulement pour l'utilité et dans l’intérêt des Maisons.
Le Général n’est donc que l’administrateur, le tuteur de la Compagnie ; partout et toujours domine le même système de séparation et de nonsolidarité. « Mais, objectaient les parlements de 1760, il n’en est pas de la Compagnie de Jésus comme des autres Ordres où les religieux vivent et meurent dans la même maison, où le supérieur est élu par les membres de la maison, et où les affaires principales sont traitées et décidées par la communauté réunie en chapitre. Avec cette législation, il est évident, ajoutaient les cours judiciaires, que chaque couvent est séparé pour le temporel des autres couvents du même Ordre. »
Ces variétés de jurisprudence parmi les Instituts ne sont que des dispositions accidentelles : elles ne peuvent influer essentiellement sur les questions de solidarité et de non-solidarité des établissements du même Ordre. Il existait d’autres Sociétés, la congrégation de Saint-Maur, par exemple, où les religieux changeaient de maison à la volonté de leur supérieur, ainsi que cela se pratique chez les Jésuites, où les chefs de chaque monastère n'étaient point élus par la communauté, maïs par le chapitre général de l'Ordre. Enfin dans celui de Fontevrault, qui avait une femme pour supérieur général des couvents d'hommes et de femmes de la congrégation, | cette abbesse exerçait, comme le Général de la Société de Jésus, la surintendance ou l’administration universelle des biens, et l’on n’a jamais prétendu que, dans l'Ordre de Fontevrault ou dans la Congrégation de Saint- Maur, les diverses maisons fussent exclues du droit de non-solidarité.
Le principe était en faveur des Jésuites ; mais, dans la position où le P. Lavalette plaçait la Compagnie, il fallait faire fléchir ce principe et désintéresser les créanciers. Ce n’était pas d'équité stricte, mais à coup sûr c'était de bonne politique. La Société de Jésus aurait été attaquée sur d’autres points ; elle n’eût pas offert un côté vulnérable, et ses ennemis n’en eussent pas profité pour confondre à plaisir toutes les notions de justice.
(1) Huit des plus célèbres avocats de Paris délibérèrent la consultation suivante :
ET LES JÉSUITES. (LL tribunaux ; Ordre religieux et membres surtout d’un Institut qui portait ombrage à tant d’espérances, ils ne devaient s’attendre qu’à des injustices réfléchies. On les entraîna à faire appel au Parlement : c'était une faute irréparable ; le P. Claude Frey de Neuville (1) pouvait l’éviter en se prévalant du droit de commaittimus(2), accordé par lettres-patentes de Louis XIV. L'évocation au Parlement blessait le Grand-Conseil dans ses attributions ; il jetait la Société de Jésus entre les mains de ses adversaires les plus déterminés. On avait manœuvré de toutes façons pour lui faire adopter ce parti, et, par aveuglement, elle s’offrait elle-même en holocauste. Le 29 mai 1760, le consulat de Marseille suivait la même jurisprudence que celui de Paris : il permettait aux Lioncy et à Gouffre de porter leurs exécutions sur tous les biens de la Compagnie.
Pendant ce temps, Louis Centurioni, Général de l'Ordre, avait pris des mesures pour arrêter le mal à sa source. Au mois de septembre, puis au mois de novembre 1756, les PP. de Montigny et d'Huberlant sont nommés visiteurs à la Martinique. Ils doivent rendre compte du véritable état de la situation, et suspendre le négoce de Lavalette. Des causes indépendantes de la volonté humaine empêchèrent ce voyage. Le temps s’é-
« Le conseil estime, d’aprés les faits et les moyens détaillés dans le mémoire, que la maison de la Martinique est seule obligée ; que non-seulement il n’y a point lieu à la solidarité, qui ne peut naître que d’une loi ou d’une convention expresse, mais qu’il n’y a aucune sorte d’action contre les maisons de France ou autres maisons de l'Ordre, et que les Jésuites ne doivent point s'attacher à l’incompétence, leur défense au fond ne souffrant point de difficulté.
« Délibéré à Paris, le 6 mars 1761. Signé : r'Herminter, Gazcer, Marcrarp, Jasoué, de La Monxnoxe, Bamice, THévENoT, D'ÉPauLE.»
(1) Le Jésuite Claude Frey de Neuyille était frère de Charles de Neuville, le prédicateur.
(2) Louis XIV, voyant l’acharnement que la cour judiciaire ne cessait de déployer contre les Jésuites toutes les fois qu’ils avaient besoin de ses arrêts, leur avait accordé la faculté de porter leurs affaires au grand conseil. C’est celte faculté que l’on appelait le droit de committimus.
coula dans des correspondances qui de la Martinique devaient traverser la France pour aller à Rome. En 1759, après avoir passé trois ans à lutter contre les obstacles, un autre visiteur, le P. Fronteau, meurt en route. Le P. de Launay, procureur des Missions du Canada, lui succède; il se casse la jambe à Versailles au moment de son départ. Un troisième Jésuite reçoit ordre de s’embarquer : il prend passage sur un bâtiment neutre. Nonobstant cette précaution, il est capturé par les corsaires. Le mal était sans remède, lorsque le P. François de La Marche, muni d’un sauf-conduit du gouvernement britannique, aborde aux Antilles en 1762. Il instruit le procès de Lavalette, dont les Anglais, maîtres de l’île, se faisaient les protecteurs, et il rend ce jugement :
« Après avoir procédé, et même par écrit, aux informations convenables, tant auprès de nos Pères qu'auprès des étrangers, sur l'administration du P. Antoine de Lavalette, depuis qu'il a obtenu la gestion des affaires de la Mission de la Compagnie de Jésus à la Martinique ; après avoir interrogé ledit P. de Lavalette devant les principaux Pères de la Mission; après l'avoir entendu sur les griefs contre lui : attendu qu’il conste de ces informations : 1° qu’il s’est livré à des affaires de commerce, au moins quant au for extérieur, au mépris des lois canoniques et des lois particulières de l'Institut de la Société; 2° que le même a dérobé la connaissance de ce négoce à nos Pères dans
‘île de la Martinique , et particulièrement aux supérieurs majeurs de la Société ; 3° qu’il a été fait des réclamations ouvertes et vives contre ces affaires de négoce du susdit, tant par les Pères de la Mission, quand ils connurent ces affaires, que par les Supérieurs de la Société, aussitôt que le bruit, quoique encore incertain, de ce genre de négoce parvint à leurs oreilles, de manière que, sans aucun retard, ils pensèrent à y pourvoir et à envoyer, pour établir une autre et bien différente administration, un visiteur extraordinaire, ce qui fut tenté par eux en vain pendant six ans, et ne put avoir son effet que dans les derniers temps, par suite d'obstacles qu'aucune faculté humaine
ne pouvait prévoir ; nous, après avoir délibéré.dans un examen juste, et souvent et mürement avecdes Pères les plus expérimentés de la Mission de la Martinique; après avoir adressé à Dieu les plus vives prières ; en vertu de l'autorité à nous commise, et de l’avis unanime de nos Pères : 1° nous voulons que le P. Antoine de Lavalette soit privé absolument de toute adminisiration, tant spirituelle que temporelle; 2° nous ordonnons que ledit P. Antoine de Lavalette soit le plus tôt possible envoyé en Europe; 5° nous interdisons ledit P. Antoine de Lavalette; nous le déclarons interdit à sacris, jusqu’à ce qu'il soit absous de cette interdiction par l'autorité du très-révérend Père Général de la Compagnie de Jésus, auquel nous reconnaissons, Comme il Convient, tout droit sur notre jugement. Donné dans la principale résidence de la Compagnie.de. Jésus de la Martinique, le 25 avril 1762.
« Signé Jean-François p£ La MARCHE, de la Compagnie de Jésus. »
Le jour même, la sentence fut adressée au P. Lavalette, qui donna la déclaration suivante : ;
«Je, soussigné, atteste reconnaître sincèrement dans tous ses points l’équité de la sentence portée contre moi, bien que ce soit faute de connaissance ou de réflexion, ou par une sorte de hasard , qu’il m'est arrivé de faire un commerce profane , auquel même j'ai renoncé à l’instant où j'ai appris combien de trouble ce commerce avait causé dans la Compagnie et dans toute l'Europe. Jatteste encore avec serment que parmi les premiers supérieurs de Ja Compagnie il n'y en à pas un seul qui m’ait autorisé, ou conseillé, où approuvé dans le commerce que j'avais entrepris, pas un seul qui y ait eu aucunesorte de participation, qui y soit de connivence. C’est pourquoi, plein de repentir et de confusion, je supplie les premiers supérieurs de la Compagnie d’ordonner que la sentence rendue contre moi soit publiée et promulguée, ainsi que ce témoignage de ma faute et de mes regrets. Enfin, je prends Dieu à témoin
que je ne suis. amené : à une telle confession ni par force, ni par des (menaces, ni par les caresses et autres artifices; mais que je m'y prête de moi-même, avec une pleine liberté, afin de rendre hommage à la vérité et de repousser, de démentir, anéantir, autant qu'il est en moi, les calomnies dont, à mon occasion , on à chargé toute la Compagnie. Donné dans la résidence principale de la Mission de la Martinique, les jour, mois et an que dessus (25 avril 1762).
« Signé ANTOINE DE LAVALETTE, de la Compagnie de Jésus, »
Ces pièces, que tant d'événements avaient fait oublier dans les archives du Gesu, ont sans aucun doute leur importance; elles peuvent modifier l'erreur des uns et le crime de l’autre; mais, à nos yeux, elles ne les atténueront que jusqu’à un certain point. Lavalette, expulsé de la Compagnie, vivant en Angleterre, et libre de ses actes, n’a jamais démenti les aveux qu'il avait faits. Ils sont acquis à l'histoire; car, à cette époque et avec son caractère, il a dù souvent être sollicité pour imputer aux Jésuites une partie de ses spéculations. Lavalette en a toujours seul assumé la responsabilité ; il ne reste au Général et aux Provinciaux que le tort d’avoir oublié une seule fois la surveillance qu’ils devaient exercer. Elle entraîna pour l’Institut de désastreuses conséquences ; mais, à la faute déjà commise, de perfides conseils, des amitiés plus cruelles que la haine en durent ajouter une autre plus déplorable.
De concert avec les Jésuites, les principaux er éanciers de Lavalette cherchaient à réparer le mal. Plus de sept cent mille francs avaient été soldés; il était possible, en prenant des termes, d'arriver à une conclusion qui ne léserait aucun des intérêts mis en jeu, et qui seulement appauvr irait MOnientanément la Société. Elle avait souscrit à ce projet : elle s'arrangeait pour le faire accepter, lorsque de funestes dissidences éclatent dans son sein. Les uns refusent de se rendre solidaires pour le P. Lavalette, les autres croient qu'il faut évoul-
JT LES JÉSUITES. 115 fer à tout prix une occasion de scandale. Les imprudents l’em- PORC encore une fois sur les sages, et, lorsque le Parlement se saisit de l'affaire, il ne fut plus temps de Signaler le péril. Les Jésuites s'étaient placés sous le coup de leurs ennemis. : 11 y avait à exercer contre eux des récriminations et des véngeances. Madame de Pompadour poussait à leur ruine; les Jansénistes et les Philosophes y applaudissaient ; le Parlement allaït la consommer. Le duc de Choiseul ne voulut pas seulement leur perte, il aspira à les détruire, mais par des moyens moins odieux que ceux dont Pombal s'était servi. |
Tant que le maréchal de Belle-Isle avait vécu, les adversaires de la Compagnie s'étaient vus réduits à formuler des vœux contre elle. Principal ministre, 1l étudiait avec effroi les tendances de son siècle, et sa main essayait de les comprimer. Le 26 janvier 4761, son trépas leur laissait toute latitude. Le duc de Choiseul, qui lui succéda, avait d’autres desseins et un caractère qui offrait plus de prise à la flatterie. Choiseul était l'idéal des gentilshommes du dix-huitième Siècle; il en avait l’incrédulité (4), les grâces, la vanité, la noblesse, le luxe, l'insolence, le courage et cette légèreté qui aurait sacrifié le repos de l’Europe à une épigramme ou à une louange. Homme tout en dehors, il effleurait les questions et les tranchait; il aimait à respirer l’encens que les Encyclopédistes lui prodiguaient, mais son orgueil se révoltait à l’idée qu’ils pouvaient devenir ses pédagogues : il ne voulait de maître ni sur le trône ni au-dessous. Il se montrait indifférent aux Jésuites comme à tout ce qui n’était pas sa personnalité. Dans son ambassade de Rome, sous le nom de comte de Stainville, il avait vécu presque familièrement avec quelques enfants de Saint-Ignace. Il ne connaissait ceux de France que par le père de Neuville et
(1} «Dans sa jeunesse, Choiseul avait cédé au travers commun d’insulter à la religion. Puissant, il parut la respecter. Lorsqu'il eut à conduire la lente abolition des Jésuites, il s’observa, pour ne pas laisser croire qu’on immolait ces religieux à l’impiété dominante. » (Lacretelle, Histoire de France pendant le xvim® siècle, &. 1v, p. 52.)
16 CLÉMENT XIV il le soupçonnait d’avoir indisposé contre lui le maréchal de Belle-fsle. C'était un grief, mais Choiseul avait trop de caprices ambitieux-pour s’y arrêter. La pensée de toute sa vie était de gouverner la France, d'appliquer à ce pays malade les théories.qu'il avait rêvées. Il ne pouvait y parvenir qu’en se créant des prôneurs parmi les écrivains qui alors disposaient de l'opinion publique. Il séduisit les Philosophes, il gagna lé Parlement, il se fit l’admirateur des Jansénistes, le conseil bénévole de certaines jalousies monacales; il flasta madame de Pompadour, il amusa le Roi, le plus difficile de S:s succès; puis, lorsqu'il eut entrainé tout le monde dans sa sphère, il se mit, afin de ménager chaque parti, à Ia poursuite de IX Compagnie de Jésus.
Plus tard, sous le règne suivant, le duc de Choiseula, dans un mémoire à Louis XVI, essayé d'expliquer la position néutre qu'il croyait avoir prise, et il s'exprime ainsi : | « Je suis persuadé que l’on à dit au Roi que j'étais l'auteur de l’expulsion des Jésuites. Le hasard seul a commencé cette affaire, l'événement arrivé en Espagne l'a terminée. J'étais fort éloigné d’être contre eux au commencement; je ne m’en suis pas mêlé à la fin: voilà la vérité. Mais comme mes amis étaient anis des Jésuites, et que feu M. le Dauphin les protégeait, il leur a paru utile de publier que j'étais l'instigateur de la perte de cette Société; tandis que, à la fin d’une guerre malheureuse, accablé d’affaires, je ne voyais qu'avec indifférence subsister où détruire une communauté de moines. Actuellement je ne suis plus indifférent sur les Jésuites : j'ai acquis des preuves combien cet Ordre et tous ceux qui y tenaient ou qui y tiennent sont dangereux à la cour et à l'Etat, soit par fana- Lisme, Soit par ambition, soit pour favoriser leurs intrigues et leurs vices; et si j'étais dans le ministère, je conseillerais au Roi avec instance de ne jamais se laisser entamer sur le rétablissement d’une Société aussi pernicieuse. » Les faits parlent plus haut que cette déclaration dénuée de preuves; et si le duc de Choiseul était ainsi qu’il le dit, « fort
ET LES JÉSUITES. A17 éloigné d’être contre eux au commencement, s’il ne s’en est pas mêlé à la fin, » il faut convenir que ses actes ,se trouvent peu d’accord avec ses paroles. Les uns et les autres s’expliqueront par le récit des événements; mais Simonde de Sismondi, dans son Histoire des Français, à déjà répondu à ces allégations. « Madame de Pompadour, dit l'historien protestant (4), aspirait surtout à.se donner une réputation d'énergie danse caractère, et elle croyait en avoir trouvé l'occasion en montrant qu’elle savait frapper un coup d'Etat. La même petitesse d'esprit avait aussi de l'influence sur le due de Choiseul. De plus tous deux étaient bien aises de détourner l'attention publique des événements de la guerre. [ls espéraient acquérir de là popularité en flattant à la fois les Philosophes et les-Jansénistes et couvrir les dépenses de la guerre par:la. confiscation des biens d’un Ordre fort riche, au et d’être réduits à des réformes qui attristeraient le Roi et aliéneraient la cour. » Tel est le- récit de l'écrivain gènevois. Il diffère des appréciations de Choiseul; mais le témoignage de Sismondi est au moins désintéressé dans Ja question: il doit done avoir plus de poids que celui d’un ministre essayant de justifier l'arbitraire par la calomnie.
Le parlement de Paris avait à prononcer sur une simple faillite, il Féleva à a hauteur d'une question religieuse. Sous prétexte de vérifier les motifs allégués dans la sentence consulaire, il enjoignit aux Jésuites, le 17 avril 1761, d'avoir à déposer au greffe de la cour un exemplaire des Constitutions de leur Ordre. Une année auparavant, le 48 avril 1760, un arrêt était intervenu pour supprimer leur Congrégation (2). Il importait d'isoler les Jésuites, de leur retirer toute leur influence sur la jeunesse et de les présenter comme des hommes dont la justice suspectait les manœuvres clandestines. Au nom de la
(4) Histoire des Français, t. xxix, p. 253.
(2) L'utilité des Congrégalions était si bien démontrée que les Oratoriens en élablirent dans tous leurs colléges.
religion le Parlement fit fermer ces asiles de la piété, il rompit cette Jongue chaîne de prières et de devoirs réunissant dans une même pensée les chrétiens des deux hémisphères. Comme pour mettre le cachet de la moquerie voltairienne à cet acte sans précédent, le ministère et la cour judiciaire laissèrent se multiplier en France les loges maçonniques. Elles y étaient presque inconnues; ce fut à partir de cette époque qu'elles acquireñt partout droit de cité. Alors les sociétés secrètes, les affiliations philanthropiques, nées du Judaïsme, commencèrent à se répandre dans le monde. Ces sectes antichrétiennes, dont les Juifs étaient les promoteurs en France, en Allemagne, en Angleterre, dans la péninsule espagnole et en Italie, parvinrent en peu de temps à recruter quelques hommes influents ; elles comptaient même dans leur sein un certain nombre d’ecclésiastiques cupides, ignorants ou corrompus; leur mot d'ordre était la destruction des Jésuites; on la poursuivait par toute espèce de moyens, car les sociétés secrètes comprenaient sans peine que tant que l'institut de saint Ignace existerait, elle ne pouvait rien entreprendre de sérieux contre l'Eglise et contre les Monarchies.
On n’était pas encore arrivé à l’indifférence pratique ; on ne calomniait pas pour le plaisir de calomnier. On tendait à un but que l'incurie des monarques, que le luxe et la dépravation de quelques prélats semblaient rendre de jour en jour plus réalisable, et, sous les mots sonores de fraternité universelle, d’émancipation de la pénsée ou de devoirs sociaux, on aspirait à ressusciter le système des Manichéens quibus, selon l’énergique expression de saint Léon, omnis lex mendacium, religio diabolus, sacrificium turpitudo. On égarait, on pervertissait, on gangrenait les cœurs avant de séduire les esprits. On tuait la vertu sous le ridicule; on mettait en doute la morale pour préparer le règne du vice. A l'abri de la haine vouée aux Jésuites, les loges maçonniques, les illuminés de toutes les sortes, les sectaires de toutes les formes enrégimentèrent des complices dans les cours judiciaires, dans les gouvernements et parmi
les Jansénistes. L’or des Juifs était prodigué à cette fin : : ils se faisaient les. banquiers de la propagande antichrétienne; ils soudoyaient le mal et l'erreur dans l'espérance de voir sur les débris du catholicisme couronner leur chimère de. reconstitution comme peuple. En Portugal, ils avaient conspiré. avec Pombal; en France, ils mettaient à profit l'incident du P. Lavalette pour saper les fondements de la Compagnie de Jésus. Ce nom leur était odieux à double titre, et par le souvenir de leur déicide et par les services que les Jésuites ne cessaient de rendre à la Chrétienté. Les Juifs embrassèrent donc avec ardeur la cause des créanciers de Lavalette. On les vit même acheter quelques titres de créance à des chiffres extraordinaires afin d’empécher toute espèce de concordat. C'était la plusmauvaise spéculation pécuniairé qu’ils pouvaient faire au point de vue de l'intérêt mercantile ; ils pensèrent qu'ils en seraient dédommagés par un triomphe moral, et l'usure journalière se fit généreuse dans le but de contribuer à la chute des Pères.
Le dépôt d’un exemplaire des Constitutions de l’Institut était un piége tendu aux disciples de saint Ignace. Ils avaient trois jours afin d’obtempérer. Le P. de Montigny s’empressa de se conformer à l’injonction. Le Parlement avait agi dans l'intérêt des créanciers; il les effaça du débat aussitôt qu'il put remonter plus haut. Le scandale de la banqueroute servait d’échelon à des passions qui avaient été trop comprimées pour ne pas éclater. Le Parlement oublia les créanciers de Lavalette, qui ne furent jamais payés, pas même après la confiscation des biens de la Société (1), et il s’attribua la mission de juger le fond de l’Institut. Trois conseillers, Chauvelin, Terray et Laverdy, sont désignés pour examiner ces formidables et mystérieuses Constitutions, que personne n’a jamais vues, assure-t-0on, et dont chaque membre du Parlement, les Philosophes et les fau-
(1) La Maison de la Martinique et les terres de la Dominique furent achetées, par les Anglais vainqueurs, au prix de quatre millions. Ces propriétés pouvaient donc et au delà répondre d’une dette de deux millions quatre cent mille livres.
teurs du Jansénisme possèdent tous un exemplaire. Le 8 mai 1761 le Parlement rendit pourtant, sur les conclusions de Lepelletier de Soint-Far geau, avocat général, un arrêt qui « condamne le général et en sa personne le Corps et Société des Jésuites à acquitter, tant en principal qu’intérêts et frais, dans unanà compter du jour de la signification du présent arrêt, les lettres dé change qui ne seront point acquittées; ordonne que, faute d’acquitter lesdites lettres de change dans ledit délai, ledit Supérieur-Général et Société demeureront tenus, garantis et responsables des intérêts tels que de droit et des frais de toutes poursuites; sinon, en vertu du présent arrêt, et sans qu'il en soit besoin d’autre, permet aux parties de se pourvoir, pour le paiement des condamnations ci-dessus, sur les biens appartenant à la Société des Jésuites dans le Royaume. »
Cet arrêt ne fut jamais exécuté en faveur des créaneiérs-de Lavalette; on ne s’en servit que pour renverser la Compagnie de Jésus. Le passif du P. Lavalette s'élevait à deux-millions quatre cent mille livres tournois. On acquittait les dettes exigibles, on se disposait à prendre des arrangements pour les autres, lorsque, par un arrêt de saisie, le Parlement rendit la Compagnie insolvable. Alors le chiffre des créances s’enfla jusqu’à cinq millions. On renouvela avec plus de succès l’histoire d’Ambroise Guis. Il y eut de fausses lettres de change en émission, et le Parlement se garda bien de le constater. Louis XV sentit le coup que l’on portait au pouvoir royal; il tenta de l’'amortir. Le Parlement avait nommé trois magistrats examinateurs de l’Institut; le Prince voulut qu’une commission du Conseil füt chargée du même soin. Il espérait annihiler l’une par l'autre; maisle contraire arriva. Gilbert des Voisins, Feydeau de Brou, d’Aguesseau de Fresne, Pontcarré de Viarme, de La Bourdonnaye et Flesselles furent délégués par le Conseil. Leur travail a plus de maturité que celui du Parlement, mais auprès du Roi il nuisit davantage aux Jésuites que l’œuvre de l'abbé de Chauvelin. La Commission du Conseil demandait de modifier quelques articles substantiels des règles de
ET LES JÉSUITES. 191 saint Ignace, et les Jésuites s’opposaient à toute espèce d’innovation. Louis XV ne comprenait pas que, pour vivre de quelque vie que ce fût, on ne se résignât point aux derniers sacrifices. Il n’avait de sentiments religieux ou patriotiques que par accès, et son indolence habituelle lui faisait une loi des concessions. Afin de mettre son voluptueux repos à l'abri des prières de sa famille et des représentations du Pape, il désirait que les Jésuites acceptassent les conditions du rapport dé Flesselles, et il s’engageait à les faire agréer par le Parlement. Les Pères, qui faiblissaient en face du danger, eurent le courage de ne pas transiger avec leurs Constitutions. Ils abandonnaient leur fortune à la merci des ennemis de la Société. Ils ne voulurent jamais les laisser arbitres de leur honneur et de leur conscience. Le Roi était irrésolu, eux demeurèrent inébranlables dans leur foi de Jésuite, et, devant cette prostration morale, ils eurent néanmoins la force de résister à la tentation.
Dans son réquisitoire, Lepelletier de Saint-Fargeau les accusait de révolte permanente contre le Souverain; il ressuscitait même les vieilles théories de régicide qu'à trente-deux ans d'intervalle son fils, le Conventionnel, devait appliquer sur Louis XVI. « Le duc de Choiseul et la marquise de Pompadour, selon Lacretelle ({), fomentaient la haine contre les Jésuites. La marquise, qui, en combattant le Roi de Prusse, n'avait pu justifier ses prétentions à l'énergie du caractère, était impatiente de montrer, en détruisant les Jésuites, qu’elle savait frapper un coup d'Etat. Le due de Choiïseul n’était pas moins jaloux du même honneur. Les biens des moines pouvaient couvrir les dépenses de la guerre et dispenser de recourir à des réformes qui attristeraient le Roï et révolteraient la cour. Flatter à la fois deux partis puissants, celui des Philosophes et celui des Jansénistes, était un grand moyen de popularité. »
L'abbé de Chauvelin, esprit hardi, nature judiciaire et pour
(1) Histoire de France pendant le xvim° siècle, t. 1v, p. 50.
ainsi dire. malfaisante dans sa difformité, servait les projets de tout le monde. Un pied dans chaque camp, Janséniste par conviclion, Courtisan par calcul, ami des Encyclopédistes par besoin de célébrité, il s'était chargé de concilier les intérêts divers qui se groupaient pour assaillir la Compagnie de Jésus. Chauvelin, Terray et Laverdy remplissaient une mission hosile. Simples. commissaires, ils arrivaient sans transition au rôle d’ accusateurs; mais ils savaient que Choiseul et la marquise, que Berryer, le ministre de la marine, et toutes les sectes préparaient l'opinion publique à une réaction contre les Jésuites. On persuadait aux masses qu’ils étaient les seuls auteurs des désastres pesant alors sur le royaume. La gloire et la paix, l'abondance et lx fraternité, tout devait sourire à la nation lorsqu'elle n’aurait plus dans son sein ces agitateurs, qui réveillaient le remords au cœur de Louis XV, et qui s'obstinaient à ne pas amnistier les scandales dont madame de Pompadour ne se repentait que par ambition. Chauvelin avait entendu les cris de joie qui accueillirent le réquisitoire de Saint-Fargeau , il avait été témoin de l'enthousiasme avec lequel les adversaires des Jésuites reçurent l'arrêt du & mai 761 : il désira de mêler son nom à ces ovations de parti. Le 8 juillet de la même année, il lut au Parlement son rapport sur l’Institut. Ce fut une dénonciation en règle. Au milieu des corruptions de ce siècle où le Parlement lui-même avait abdiqué sa gravité traditionnelle pour courir après le bruit de la rue et pour livrer satoge à chaque vent de débauche, Chauvelin incriminait les opinions pernicieuses, tant dans le dogme que dans la morale, de plusieurs Jésuites anciens et modernes, Il ajoutait que tel était l’enseignement constant et non interrompu de la Société (4). IL fallait tenir en haleine la curiosité publi-
(1) Un oubli singulier eut lieu à cette époque. Le parlement, qui avait mémoire de tous les arrêts, passa sous silence un acte consigné dans ses registres de 4580. Par cet acte, les Jésuites, de leur propre mouvement, renonçaient aux legs ou aumônes qu'on pourrait leur offrir en reconnaissance des soins qu'ils allaient donner aux pestiférés, et ils protestaient
que, la passionner à un débat dontelle ne pouvait apprécier la portée. Le Parlement grandissait sur les. ruines de la Compagnie de Jésus, il devenait populaire, il battait en brèche le pouvoir royal: il saisit avidement le prétexte d’ immoralité si audacieusement invoqué par Chauvelin. Il ordonna de nouvelles enquêtes. |
Ces démarches A var ces arrêts se succédant les uns aux autres sans interruption, tirèrent Louis XV de sa voluptueuse apathie. 11 avait l'instinct du vrai, le dauphin en possédait l'intelligence, La reine Marie Leczinska fermait les yeux sur les outrages de l'époux pour rendre au Roi la force d'être juste. En face de tant d’agressions , Louis XV pensa qu'i il ne devait pas laisser ainsi empiéter sur les prérogatives de la Couronne. Il se défait de l’esprit remuant de la magistrature ; il craignait de la voir se décerner un triomphe. Le prince ne déguisait guère ses répugnances pour les idées philosophiques. Le 2 août 1761 il enjoignit au Parlement de surseoir pendant un an, et aux Jésuites de remettre au Conseil les titres d'établissement de leurs maisons. Quatre jours après, selon le témoignage de Sismondi (4), « le Parlement, secrètement encouragé par le duc de Choiseul, refusa d'enregistrer cet édit. » La cour judiciaire feignit shout d’obéir ; mais elle connaissait Louis XV; elle savait qu’à Versailles, au ministère ainsi que dans le monde, elle trouverait des appuis contre la volonté royale. On éluda l'ordre du monarque par un subterfuge, et on déclara : « 11 sera sursis pendant un an à statuer sur ledit Institut par arrêts définitifs ou provisoires autres que ceux à l'égard desquels le serment de la cour, sa fidélité, son amour
- pour là personne sacrée du seigneur Roi et son attention au
repos public ne lui permettraient pas d'user de demeure et de dilation suivant l'exigence des cas. »
ne vouloir servir les moribonds qu’à cette condition. En 1720, au moment où d’autres Péres de l’Institut se préparaient à mourir en se dévouant pour les pestiférés de Marseille, ils renouvelèrent la même déclaration.
(1) Histoire des Français, t. xxx, p. 251.
124 CHÉMENT XIV
Le même jour 6-août, l'exigence se faisait sentir. Sur le rapport de l'abbé Terray , le Parlement, chambrestassemblées, reçut le procureur général appelant comme d'abus de touLes bulles, brefs, lettres apostoliques concernant les prêtres etécoliers de la Société se disant de Jésus. Le roi demandait à la magistrature d’ajourner ses attaques contre l'autorité souveraine. La magistrature condescendit à cette injonction en forme de prière ; mais le Parlement se rabatuit sur le Saint- Siége. Le parlement ne pouvait plus s'abriter derrière la question politique ei protéger les monarchies ébranlées par la Société de Jésus. Il se prit à défendre l'Eglise contre l'Eglisé elle-même.
Il y a deux cent quarante ans que les Jésuites existent au centre de la catholicité. [ls ont couvert le monde entier de leurs travaux évangéliques et vu dix-neuf Souverains Pontifes applaüdir hautement à leurs efforts ainsi qu’à leurs doctrines. Le parlement ne tient aucun compte de cette longue suite de combats, de revers et de wiomphes en faveur du principe chrétien. Il veut condamner la Société de Jésus; il la proclame, malgré l'Eglise, ennemie de l’Eglise, ennemie des Conciles généraux et particuliers, ennemie du Saint-Siége , des libertés gallicanes et de tous les supérieurs. Ce jugement se minutait au moment même où la Cour donnait àcte au procureur général de son appel comme d'abus de tous les décrets apostoliques en faveur de la Compagnie.
IL importair de ne pas laisser reposer l'impatience des adversaires de l'Institut. On avait mis l'existence des Jésuites en cause, on se passionna pour les anéantir. Une année de sursis était accordée afin de juger en dernier ressort, le Parlement la consacra tout entière à ses hostilités. Il dédaigna les intérêts privés des justiciables pour ne s'occuper que de fa Société de Jésus. ILexhuma, il condamna des in-folios que personne n'avait lus, il les fit lacérer et brûler en la cour du Palais, au pied du grand escalier. Par provision, il imhiba et défendit très-expressément à tous sujets du Roi : 1° d'entrer
dans ladite Société; 2° à tout Jésuite de continuer aucunes leçons publiques ou particulières de théologie. Louis XV avait suspendu le coup que la magistrature aurait désiré frapper ; elle l’infligeait en détail. Elle ordonnait-le dépôt au greffe de l'Etat des biens appartenant à la Compagnie, elle la mutilait, elle la démembrait, afin qu’au jque promis à ses vengeances légales elle n’eût plus à briser qu'un cadavre. Attentif à ce spectacle, le calviniste Sismondi ne peut s’empêcher de faire cet aveu (4) : « Le concert d’accusations et le plus souvent de calomnies que nous trouvons contre les Jésuites dans les écrits du temps a quelque chose d’effrayant. » :
Jusqu'à ce moment les Pères avaient adopté la même marche qu'en Portugal. On eût dit que, surpris à l’improviste par une tempête si habilement dirigée, ils n’avaient ni la conscience de leur force ni l'énergie de leur innocence. En face de tant d'inimitiés qui, par la chanson ou par le pamphlet, par la calomnie ou par le raisonnement, se ruaient sur leur vie, sur leur liberté, sur leur honneur, ils restèrent aussi calmes que si cet orage ne devait pas les atteindre, Cette incompréhensible longanimité aurait dû prouver qu'ils n'étaient ni dangereux ni coupables ; ils n’agissaient pas, ils ne parlaient pas; ils se contentaient d'écouter (2). On tourna contre eux une semblable inertie, On les accusa de travailler dans l'ombre et
(t) Histoire des Français, t. xxix, p. 251.
(2) Le P. Balbani, aux pages 1 et 2 de l’avant-propos du Premier appel à la raison, déduit les motifs qui ont empéché les disciples de Loyola de soutenir leur cause. «Tandis que les Jésuites, écrit-il, étaient accablés de libelles et poursuivis par des arrêts, les supérieurs des trois maisons de Paris, trop confiants dans leur innocence, peut-être aussi dans les paroles qu'on leur donnait, s’occupaient «moins du soin d’écrire pour leur justification que d’empécher qu'on n'’écrivit. Le Révérend Pêre Provincial porta méme son attention, trop scrupuleuse, jusqu’à défendre, en vertu dc Ja sainte obéissance, de rien publier là-dessus ; et sa loi fut une sorte de charme qui suspendit plus d’une plume bien taillée. Nous n’examinerons pas laquelle des deux fut plus aveugle, de la défense ou de l’obéissance, »
d’ourdir de mystérieuses intrigues. La réserve qu'ils avaient cru devoir à leur dignité sacerdotale et au bon sens public fut attribuée à des espérances secrètes, dont les partis coalisés s'imaginèrent de fournir une chimérique explication. Les Jésuites Se résignaient au silence; la commission du Conseil, que le Roi avait chargé d'examiner leur Institut, juge à propos de faire intervenir l’ Eglise dans une affaire religieuse que le Parlement tranchait sans le concours des Evêques. Une réunion du Clergé est convoquée; le Roi lui soumet quatre questions à résoudre :
« 4° L’utilité dont les Jésuites peuvent être en France, et les avantages ou les inconvénients qui peuvent résulter des différentes fonctions qui leur sont confiées;
« 2° La manière dont les Jésuites se comportent, dans l’enseignement et dans leur conduite, sur les opinions contraires à la sûreté de la personne des souverains, et sur la doctrine du Clergé de France, contenue dans sa Déclaration de 4682, et en général sur les opinions ultramontaines;
« 3° La conduite des Jésuites sur la subordination qui est due aux évêques et aux supérieurs ecclésiastiques, et s'ils n’entreprennent point sur les droits et les fonctions des pasteurs ; |
« 4° Quel tempérament on pourrait apporter, en France, à l'étendue de l'autorité du Général des Jésuites, telle qu’elle s'y exerce. »
La situation était enfin normale; l’Institut de Jésus avait des juges compétents. On le disait opposé par ses Constitutions aux droits de l’Ordinaire, toujours en hostilités sourdes ou patentes contre le Clergé séculier. Ce fut l’Episcopat que l’on chargea de venger les outrages pour lesquels le Parlement, les Jansénistes et les Philosophes se faisaient solidaires. Le 50 novembre 1761, cinquante et un cardinaux, archevêques et évêques s’assemblèrent sous la présidence du cardinal de Luynes. Douze prélats furent nommés commissaires ; représentants de l'Eglise gallicane, ils étudièrent pendant un mois avec maturité les
ET LES JÉSUITES. 197 Constitutions ét les statuts de l'Ordre. Ils S’entourérent de toutes les lumières ecclésiastiques; ils approfondirent toutes les difficultés, et à l’unanimité, moins six voix (4), ils prononcèrént en faveur des Jésuites sur les quatre questions. Cette fäible minorité que dirigeait le cardinal de Choiseul ne différait des opinions de l’Assemblée que sur certaines modifications qu'elle aurait désiré mtroduire dans l’Institut. Un seul Prélat, François de Fitzjames, évêque de Soissons, dont les Vértus sérvaient de drapeau à la secte janséniste, demanda l'entière suppression des Jésuites. Tout en la sollicitant du Roi, il leur accordait ce témoignage d’un loyal adversaire (2) : « Quant à leurs mœurs , elles sont pures. On leur rend volontiers la justice de reconnaître qu’il n’y a peut-être point d'ordre dans l'Eglise dont les religieux soient plus réguliers et plus austères dans leurs mœurs. »
L'Eglise de France parlait par ses interprètes naturels; le
(4) Dans son Histoire de la chute des Jésuites, le comte de Saint- Priest à commis une erreur que la probité fait un devoir de regarder comme: involontaire. On lit à la page 51 de son œuvre : «Là, dit-il en parlant de cette assemblée, à l'unanimité moins six voix, et, après un examen approfondi des constitutions de l'Ordre, il avait été résolu que l’autorité illimitée du Général résidant à Rome était INOBAnIe avec les lois du royaume. »
Au tome vx, n° partie, pages 317 et 318 des Procès-verbaux des Assemblées générales du Clergé de France, il est dit : «Par ces raisons, nous pensons, Sire, qu'il n’y a aucur changement à faire dans les Constitutions de la Compagnie de Jésus, par rapport à ce qui regarde l’autorité du Général. »
Le texte officiel de la déclaration est en complet désaccord avec la version de M. de Saint-Priest; le récit de d’Alembert lui est aussi opposé. D’Alembert, à la page 165 de la Destruction des Jésuites, s'exprime ainsi : «Le roi avait consulté, sur l'Institut des Jésuites, les évêques qui étaient à Paris ; enyiron quarante d’entre eux, soit persuasion, soit politique, avaient fait les plus grands éloges de l’Institut de la Société; six avaient été d'avis de modifier les constitutions à certains égards. »
(2) Procès-verbaux des Assemblées générales du Clergé de France, t. vin, u° part,, p, 891 et 532.
Jansénisme-lui-même, représenté par ses chefs, avait émis son vœu. Ce vœu, quoique hostile, est encore un éloge pour la Compagnie de Jésus; mais, tandis que les cinquante et un évêques, délibéraient, quelques-uns d’entre eux souha itèrent de.connaître la pensée des Pères français sur les quatre arcles de 4682. Louis XIV n'avait pas voulu qu'aux jours de leur puissance. ils signassent un acte dont il pressentait d'avancé.les résultats. Quatre-vingts ans après, on appelait leurs successeurs dans l’Institut à formuler leur doctrine gallicanie. Ce qui eût été chose rationnelle sous Louis XIV devenait, dans la position faite à la Société, un cas de révolte théologique ou une complaisance en désespoir de cause. Traqués sur tous les points, ayant la certitude que le Parlement et lé ministère vainqueurs ne lâcheraient jamais leur proie, les Jésuites crurent devoir plutôt à leurs amis qu’à leur propre salut une concession qui ne les sauvait pas, mais qui tendait à les déshono rer. Le 19 décembre 1761, ils présentèrent aux évêques assemblés extraordinairement à Paris une déclaration ainsi conçue (4), et signée par cent seize Pères :
« Nous soussignés, Provincial des Jésuites de la province de Paris, Supérieur de la Maison Professe, Recteur du collége Louis-le-Grand, Supérieur du Noviciat, et autres Jésuites profès, même des premiers vœux, résidant dans lesdites maisons, renouvelant en tant que de besoin les déclarations déjà données par les Jésuites de France en 1626, 1715 et 1757, déclarons devant Nosseigneurs les Cardinaux, Archevêques et Evêques qui se trouvent actuellement à Paris, assemblés par ordre du Roï, pour donner à Sa Majesté leur avis sur plusieurs points de notre Institut :
« 1° Qu'on ne peut être plus soumis que nous le sommes, ni plus inviolablement attachés aux lois, aux maximes et aux usages de ce royaume sur les droits de la puissance royale,
(4) Procès verbaux des Assemblées générales du Clergé de France, LL vor, um patt,, pièces justificatives, n° 4, p. 549, 551.
ET LES JÉSUITES. 129 qui, pour le temporel, ne dépend ni directement ni indirectement d'aucune puissance qui soit sur la terre, ct n’a que Dieu seul au-dessus d’elle : reconnaissant que les liens par lesquels les sujets sont attachés à leur souverain sont indissolubles ; que nous condamnons, comme pernicieuse et digne de F exécration de tous les siècles, la doctrine contraire à la sûreté de la personne du Roi, non-seulement dans les ouvrages de quelques théologiens de notre Compagnie qui ont adopté cette doctrine, mais encore dans quelque autre auteur ou théologien que €e SOIL ;
« 2 Que nous enseignerons, dans nos lecons de théologie publiques ou particulières, la doctrine établie par le Clergé de France dans les quatre propositions de l'Assemblée de 1682 et que nous n’enseignerons jamais rien qui y soit contraire;
« 5° Que nous reconnaissons que les Evêques de France ont droit d'exercer sur nous toute l'autorité qui, selon les canons ét la discipline de l'Eglise gallicane, leur appartient sur les réguliers ; renonçant expressément à tous priviléges à ce contraires qui auraient été accordés à notre Société, et même qui pourraient lui être accordés à l'avenir ; s
« 4° Que si, à Dieu ne plaise, il pouvait arriver qu’il nous fut ordonné par notre Général quelque chose de contraire à cette présente déclaration , persuadés que nous ne pourrions y déférer sans péché, nous regarderions ces ordres comme illégitimes , nuls de plein droit, et auxquels même nous ne pourrions ni ne devrions obéir en vertu des règles de l’obéissance au Général telle qu’elle est prescrite par nos Constitutions; supplions qu'il nous soit permis de faire enregistrer la présente déclaration au greffe de POffcialité de Paris, et de l’adresser aux autres provinces du royaume, pour que cette même déclaration, ainsi signée, étant déposée au greffe des Officialités de chaque diocèse, y serve d’un témoignage toujours subsistant de notre fidélité.
« Etienne px LA Croix, Provincial. »
La
Pour les Evêques de France, cet acte était de surérogation ; ils voyaient les Jésuites à l’œuvre, et ils connaissaient leur sagesse dans l’enseignement. Pour les adversaires de la Société, la déclaration du 19 décembre avait une autre portée. Elle constatait une faiblesse morale que rien ne rachèterait ; elle donna le signal d’attaques plus vives. Les Jésuites cédaient sur un point; on en conclut qu'ils étaient disposés à céder sur tout. Cette idée multiplia le nombre de leurs adversaires, elle décour'agea leurs partisans. Louis XV avait interrogé les Evéques ; ils venaient de répondre; soixante-dix autres écrivirent au Roi pour se joindre à cette manifestation. Le Roï, dans un but de conciliation impossible à atteindre, se rangea à l'avis de la minorité. Par un édit du mois de mars 1762, il annula les procédures entamées depuis le 4°* août 1761 ; il déclara les Pères de la Société assujettis à la juridiction de l’Ordinaire, aux lois de l'Etat, et il régla la manière dont le Général exercerait son autorité en France. Ce tempérament ne pouvait plaire à des hommes forts de la faiblesse du monarque; le Parlement refuse d’enregistrer l’édit, et, dominé par Choiseul et par madame. de Pompadour, Louis le retire honteusement. C'était abandonner la victoire aux coalisés; ils n’épargnèrent rien pour la fixer sous leur drapeau. |
La voix du chancelier Lamoignon de Blaneménil , celle des plus graves magistrats étaient étouffées par l'exaltation philosophique et par le désir de complaire à la favorite. Les jeunes conseillers, que le président Rolland d’Erceville conduisait à l’assaut de la Société de Jésus, ne reculaient devant aucun moyen. Les Jésuites étaient leurs justiciables ; se faisant hommes de parti au lieu de rester impassibles sur leurs siéges, ces magistrats sacriliaient leur fortune, afin d'encourager les ennemis de la Compagnie. ils lui devaient de la modération et de l’équité; quelques-uns se ruinèrent pour l’écraser. Le président Rolland osa même se créer un titre de gloire d’une semblable forfaiture (1). Le pays subissait les désastres d’une guerre sans
(1) Le président Rolland d'Ecerville avait été déshérité par son oncle,
ET LES JÉSUITES. 131 2gloire; l'autorité publique s’avilissait à l’intérieur, le courage des Français sur les mers sentit s’évanouir son prestige en face de tant de hontes que la spirituelle légèreté de Choiseul et l'afféterie économiste de madame de Pompadour ne parvenaient ‘plus à couvrir, Choiseul allait bientôt céder le Canada à l’Angleterre ; d’autres événements aussi funestes menaçaient de soulever l’indignation patriotique; on essaya d’amuser la douleur nationale, Il y eut une recrudescence d'attaques dirigées sur l’Institut, et ce ne sera pas la dernière qui servira à cacher quelque attentat contre l’honneur ou la liberté du pays. On allait sacrifier les conquêtes transatlantiques de la France; on mit en jeu les Jésuites, et d’Alembert; l’un des initiés à cette tactique, la révèle lui-même en ces termes (1) :
« La Martinique, qui avait été déjà si funeste à ces Pères en occasionnant le procès qu’ils avaient perdu, précipita, diton, leur ruine par une circonstance singulière. On reçut, à la fin de mars 1769, la triste nouvelle de la prise de cette colonie; cette prise, si importante pour les Anglais, faisait tort de plusieurs millions à notre commerce. La prudence du gouvernement voulut prévenir les plaintes qu'une si grande perte devait causer dans le public. On imagina, pour faire diversion, de fournir aux Français un autre objet d'entretien, comme autrefois Alcibiade avait imaginé de couper la queue à son chien pour empêcher les Athéniens de parler d’affaires plus sérieuses. On déclara donc au principal du Collége des Jésuites qu’il ne leur restait plus qu’à obéir au Parlement. »
Rouillé des Filletiéres, qui légua sa fortune à la boîte à Perrette, c'està-dire aux Jansénistes. Rolland ne s'attendait point à ce coup-là ; il s’en plaignit, et attaqua le testament devant les tribunaux. Il publia un mémoire, et, dans une lettre du 8 octobre 1778, jointe au dossier du procés, on lit: « L'affaire seule des Jésuites et des Colléges me coûte, de mon argent, plus de soixante mille livres, et en vérité, les travaux que j'ai faits, surtout relativement aux Jésuites, qui n'auraient pas été atteints si je n’eusse consacré à cette œuvre mon temps, ma santé et mon argent, ne devaient pas m'’attirer une exhédération de mon oncle. » (4) Destruction des Jésuites, par d’Alembert, p. 168.
132 CLÉMENT XIV Le 1° avril, le Parlement fit fermer les quatre-vingt-quatre
Colléges des Jésuites ; dans le même jour, les provinces et la
Capitale furent inondées des ouvrages sér ieux, des pamphlets, des réquisitoires dirigés contre l'Institut. Ces œuvres, que les circonstances rajeunissent de temps à autre, n'ont rien de saillant dans 1 forme ou dans le fond. C'est toujours le même cercle vicieux toujours les mêmes préjugés mis au service des mêmes passions ; mais, au milieu d’un pareil déluge d'écrits, il en est un qui fut réservé à une célébrité plus retentissante. Il avait pour titre : Extraits des assertions dangereuses et pernicieuses en loul genre que les soi-disant Jésuiles ont dans tout lemps et persévéramment soutenues, enseignées et publiées. Ce recueil de textes tronqués, de passages falsifiés, de doctrines étranges, où le mensonge se substitue à la vérité, avait pour auteurs l'abbé Goujet, Minard et Roussel de Latour, conseiller au Parlement. Les Jésuites légitimaient tous les crimes, ils absolvaient tous les penchants coupables, on les voyait prêter la main à toutes les monstruosités. La mesure débordait ; on les déshonorait dans leur passé pour les avilir dans le présent : ils répondirent par des faits à des accusations qui enfin se produisaient d’une manière palpable. Ils démontrèrent (1), et leur démonstration n’a Jamais été rélutée, que les Assertions ne contenaient pas moins de sept cent cinquante-huit textes falsiliés. Les Evêques de France, le Souverain Pontife lui-même s’élevèrent contre un outrage fait à la Religion, à la morale et à l'honneur des lettres. Le Parlement, qui cautionnait les 4ssertions, déclara que ses commissaires les avaient toutes véri-
(4) On lit dans la Correspondance de Grimm, 1e part., t. rv, année 1764: «S'il eût été permis aux Jésuites d’opposer assertion sur assertion, ils en auraient pu ramasser de fort étranges dans le Code des remontrances. » Ce fut, en effet, le Parlement qui déclara, sous Charies VIT, Ie roi d'Angleterre légitime souverain de la France; le Parlement qui flétrit Henri IT; le Parlement qui défendit de reconnaître Henri IV, sous peine d’être pendu et étranglé; le Parlement encore qui alluma la guerre de la
Fronde.
ET LES JÉSUITES. 133 fiées et collationnées. Il condamna les Mandements des Evêques à être brûlés, puis il supprima les brefs du Pape. La mauvaise foi ouvrait cette discussion ; l'Eglise et les Jésuites l’acceptaient; la force brutale la ferma.
Il avait fallu de longs travaux pour établir la preuve de tant d’imputations. Les haines avaient pris le devant; elles propageaient la calomnie avec une inconcevable rapidité. La rectification n’arrivait que d'un pied boiteux; elle était, comme toujours, étouflée sous les clameurs de la crédulitéindignée ou de la passion qui, n'avait pas besoin d'être convaincue. « En attendant que la vérité s'éclaircisse, écrivait alors d’Alembert, ce recueil aura produit le bien que la nation en désirait, l'anéantissement des Jésuites. » |
Cependant, le 4° mai 1762, le Clergé de France se réunit en assemblée extraordinaire à Paris. Sous prétexte de défendre la puissance spirituelle contre les empiétements des Jésuites, la magistrature annihilait cette même puissance, On aflirmait que c'était pour sauver l'Eglise que l'on voulait perdre la Société de Jésus; et l'Eglise tout entière, à la voix du successeur des Apôtres, repoussait ces avocats cruellement officieux, dont elle avait appris à se méfier. La France était engagée dans une guerre malheureuse ; elle comptait plus de revers que de succès. L'Etat faisait un appel pécuniaire au Clergé: le Clergé ne faillit pas à son vieux patriotisme; il vota des subsides. Mais, le 25 mai, en se présentant devant le Roi à Versailles, il déposa au pied du trône le vœu de l’Assemblée et celui de la Catholicité: ce vœu était la conservation des Jésuites. La: Roche- Aymon, archevêque de Narbonne, lut à Louis XV Ja lettre délibérée et signée qui le développait avec une courageuse éloquence. Elle se termme par ces paroles (1) :
« Ainsi, tout vous parle, Sire, en faveur des Jésuites. La Religion vous recommande ses défenseurs ; l'Eglise, ses minis-
(1) Procès-verbaux des Assemblées générales du Clergé de France, t. vor, n° part., piéces justificatives, n° 4, p. 379,
tres; les âmes chrétiennes, les dépositaires du secret de leur conscience ; un grand nombre de vos Sujets, les maîtres res: pectablés qui les ont élevés ; toute la jeunesse de votre royaume, ceux qui doivent former leur esprit et leur cœur. Ne vous refusez pas, Sire, à tant de vœux réunis ; ne souffrez donc pas que dans votre royaume, contre les règles de la justice, contre celles de l'Eglise, contre le droit civil, une Société entière soit détruite sans l'avoir mérité. L'intérêt de votre autorité même l'exige, et nous faisons profession d’être aussi jaloux de ses droits que des nôtres. »
Voilà le langage que tenait le Clergé de France dans cette double crise, où la Religion et la patrie étaient menacées en même temps. Le #4 mai 1762, dix-neuf jours auparavant, d’Alembert, écrivant à Voltaire, s’occupait, lui aussi, de ces désastres, et il poussait un cri de joie : « Quant à nous, disaitil (4), malheureuse et drôle de nation, les Anglais nous font jouer la tragédie au dehors, et les Jésuites la comédie au dedans. L’évacuation du collége de Clermont nous occupe beaucoup plus que celle de la Martinique. Par ma foi, ceci est très-sérieux , et les classes du Parlement n’y vont pas de main morte. Ils croient servir la Religion, mais ils servent la raison sans s’en douter; ce sont des exécuteurs de la haute justice pour la philosophie, dont ils prennent les ordres sans le savoir; et les Jésuites pourraient dire à saint Ignace : Mon Père, pardonnezleur, car ils ne savent ce qu'ils font. Ce qui me paraît singulier, c’est que la destruction de ces fantômes, qu’on croyait si redoutables, se fasse avec aussi peu de bruit. La prise du château d’Arensberg n’a pas plus coûté aux Hanovriens que la prise des biens des Jésuites à nos seigneurs du Parlement. On se contente, à l'ordinaire, d’en plaisanter. On dit que Jésus-Christ est un pauvre capitaine réformé qui a perdu sa Compagnie. » |
Les Parlements étaient « les exécuteurs de la haute justice
(1) Œuvres de Voltaire, t. rxvur, p. 200.
ET LES JÉSUITES. | n135 pour la philosophie, dont ils prenaient les ordres sans le : savoir ; » on ne voulut pas laisser refroidir ce zèle. Les Parlements se trouvaient à l'apogée de leur puissance; on avait besoin d’eux : on les enivra de louanges. La gloire leur vint avec lahaine du nom de Jésuite:; un réquisitoire et un arrêt contre l’Institut furent des titres à l’immortalité, dont les Encyclopédistes s'étaient constitués les distributeurs. Dans cette vieille Société française, s’affaissant sur sa base, il était bien facile de diriger un mouvement vers le mal en flattant de généreux instincts. On avait entrainé le Parlement de Paris à faire de l’injustice par esprit de religion ou de nationalité; on espéra que les magistratures de province dépasseraient le but indiqué. On les força toutes à vider chacune dans son ressort la question des Jésuites. L’ambition, la vanité, le désir d'attirer sur soi les regards de la France, et, pour d’autres, l’accomplissement d’un devoir, imprimèrent à ces cours judiciaires une fiévreuse activité. Le gouvernement les mettait en mesure de se prononcer ; elles évoquèrent les Constitutions de l'Ordre de Jésus à leur barre. |
Loin du foyer de l'intrigue et n’en démélant pas bien tous les fils, les Parlements n'avaient pas un intérêt direct à la destruction de la Société. Ils comptaient dans leurs rangs des magistrats pleins de science et d'équité, et qui, pour complaire à la maîtresse ou au ministre du Roi, n’étaient pas disposés à immoler leurs convictions. Il y avait de l’opiniâtreté , des préjugés chez quelques-uns ; dans le cœur de la plupart dominait un sentiment d’impartialité ou de reconnaissance nationale qu'il était difficile d’affaiblir. Le Parlement de Paris s'était engagé , il faisait appel à l'esprit de corps, toujours si puissant dans les tribunaux inamovibles. On rehaussait leur importance aux yeux du pouvoir royal : ils chargèrent les procureurs généraux de leur rendre compte de l'Institut de saint Ignace. C'était la cause la plus retentissante qui eût jamais été soumise à leur appréciation; les procureurs généraux s’imaginèrent d'abord que cette belle proie ne leur serait pas abandonnée :
mais lorsqu'ils eurent acquis la preuve que le Roi laisserait parler, ils s ‘élancèrent dans l'arène. Tous cherchèrent à à y briller par le talent ou par l’animosité.
Trois de ces comptes-rendus ont survécu : Caradeuc de La Chalotais Ripert de Monclar et Pierre-Jules Dudon, procureurs généraux aux Parlements de Bretagne, de Provence et de Bordeaux, en étaient les auteurs. Chauvelin, Saint-Fargeau et Joly de F leury avaient pris l'initiative dans la capitale du Royaume : des magistrats plus éloquents, plus incisifs, les faisaient oublier au fond des provinces. Avec des caractères et des esprits différents, mais avec un sentiment de probité religieuse que les éloges et les excitations des Encyclopédistes ne parvinrent point à étouffer, La Chalotais, Dudon et Monclar s’eflorcèrent d’incriminer les statuts de Loyola. Il y a, sans aucun doute, de la passion, de l’iniquité involontaire dans leurs réquisitoires ; néanmoins en faisant la part des entrainements de l'époque et des séductions que tant d’utopies exerçaient sur des natures ardentes, il faut avouer que ces grands magistrats trouvèrent souvent dans les amis des Jésuites la partialité dont ils avaient donné l'exemple (4). On a jugé l’ouvrage, sans vou-
(4) On a souvent dit et souvent publié que le compte-rendu de la Chalotais était l'œuvre de d’Alembert et des Jansénistes, qui en préparérent les matériaux. Ce bruit nous semble dénué de fondement. On a dit encore que les Jésuites s'étaient vengés du fameux procureur général breton en le persécutant et en le faisant jeter en prison. Les Jésuites, proscrits alors, n'avaient ni l'influence ni le temps de proscrire les autres, et la Chalotais fut arrêté le 41 novembre 1765. C’est Laverdy, l’un de ces membres du Parlement de Paris si hostiles à la Compagnie, qui, devenu contrôleur général sous le ministère du duc de Choiseul, ne voulut plus tolérer les empiétements des cours judiciaires, auxquels il s'était associé. On a ajouté que la Chalotais avait fait une œuvre de calcul et de haine. Dans les papiers de sa famille, il existe des mémoires inédits du comte de la Fruglaie, gendre du procureur général, et, sous la date de l’année 1761, nous y lisons ces curieux détails :
«A sa clôture, le Parlement chargea M. de la Chalotais de l’examen des Constitutions des Jésuites, pour lui en rendre compte à sa rentrée. Tous les Parlements de France en firent autant. C’était une affaire ma-
loir descendre dans la. vie dé l'auteur. : Cette vie sévère et retirée fut cependant aussi digne que pieuse, La Chalotais et Monclar se laissèrent emporter par des violences dont ils ne
jeure, exigeant un travail énorme, qui devint une espèce de concours de talent entre les procureurs généraux du royaume. M. de la Chalotais ne put se persuader d’abord que le Roi permît cet examen; il avait une trop haute idée du crédit des Jésuites à la Cour pour ne pas leur croire les moyens de conjurer cet orage. Il ne se pressa donc point d’entreprendre ce long et fastidieux travail, qui lui était demandé. Nous partimes, ensemble pour quelques visites de famille. Chemin faisant, illisait les Constitutions des Jésuites, et plus il avançait dans cette lecture, plus il s’effrayait de lPimportance et de la longueur du travail nécessaire pour en rendre compile à la rentrée du Parlement. Il me pria de retourner à Rennes, d’y voir de sa part les membres du Parlement qui s’y trouvaient, ainsi que les personnes de la Société ayant des relations, soit à Paris, soit à la Cour, et de lui mander, d'aprés ces conférences, si on pouvait croire que le Roi laisserait parler les procureurs généraux sur les Constitutions des Jésuites. Je m’empressai bientôt de lui mander que, de tous les renseignements que j'avais pu me procurer, on pouvait conclure qu’un parti, trés-puissant à la Cour, semblait prévaloir sur le crédit des Jésuites à Versailles, et le persuader que l'affaire entamée contre cet Ordre serait suivie avec rigueur.
« M. de la Chalotais se hâta de revenir à Rennes, s’enferma dans son cabinet, et, en six semaines d’un travail forcé qui prit même sur sa santé, il atteignit le but. Son compte-rendu, dans cette affaire, eut le succés le plus complet, non-seulement au Parlement, auquel il le rendit, mais dans la société. Il fut bientôt imprimé, répandu à la cour et à la ville, où il mérita à son auteur la réputation la plus distinguée comme magistrat, publiciste et littérateur.
« J'entends dire et je lis aujourd’hui, dans plusieurs ouvrages de littérature récents, que M. de la Chalotais était connu pour ennemi de cet Ordre célébre ; que ses comptes-rendus avaient été dictés par la haine et la partialité. Personne mieux que moi ne peut démentlir cette calomnie. J'ai vu chacune des pages de cet ouvrage, à mesure qu’il a été fait, et je dois dire, avec toute vérité, que non-seulement M. de la Chalotais n'avait aucune prévention antérieure contre cette Société, mais même qu'il faisait grand cas de plusieurs de ses membres, lorsque le devoir de sa place le mit dans la nécessité de donner son avis sur ces Constitulions; qu’incapable de le faire par haine et partialité (sentiments qui n’entrérent jamais dans sa belle âme), il rejeta, au contraire, toute impulsion étrangère à son opinion personnelle. J'ai vu et lu une foule de lettres anonymes qui lui
138 CES XIV calculèrent que plus tard les tristes effets, et ils S'en repentirent. Dudon, plus maître de sa pensée. et de sa parole, se contenta de discuter les Constitutions que le Roi livrait à son examen. Îl fut prudent là où les autres substituaient la véhémerce du sophisme à l’idée catholique. Son compte-rendu était serré et lumineux : il concluait contre les Jésuites; mais, dans ses développements, il faisait ressortir les services dont le monde chrétien est redevable à l'Ordre. Son réquisitoire n’avait pas le brillant reflet des passions du jour, aussi ne fut-il pas accueilli avec l'enthousiasme qui salua ceux de La Chalotais et de Monclar. à
En France, où habituellement on ne réfléchit qu'après coup, il sera toujours aisé de faire une opinion publique. Elle à été travaillée en chaque sens, et les masses se sont toujours conformées à l'impulsion de ceux qui aspiraient à les diriger en les trompant. La popularité ne vient habituellement qu'aux hommes dont l’art consiste à faire naître des préjugés qu'ils exploitent. Le jour de l'abandon arrivait pour les Jésuites. Ils ne résistaient pas, ils ne pouvaient pas résister à ce choc multiple, qui les serrait de toutes parts; mais à l'encontre de tant de précipitations judiciaires, 1l surgit au sein des Parlements de courageuses minorités, qui ne consentirent point à flétrir la Religion et la Justice. A Rennes, à Bordeaux, à Rouen, à Toulouse, à Metz, à Dijon, à Pau, à Grenoble, à Perpignan, à Aix surtout (4), où la voix de Monclar avait éclaté, de longs conflits s’élevèrent. Les passions s’agitèrent au sein des cours ; plus d'une sinistre prédiction, qu'un prochain avenir devait réaliser, se fit entendre. Ces orageuses délibérations mettaient en question le principe chrétien et le pouvoir monarchique, la liberté de la conscience et l'intolérance philosophique, le droit de la famille et le droit des accusés.
furent adressées (par quelques Jansénistes sans doute) ; elles étaient pleines de fiel et d’amertume, mais aussi de faits et de recherches profondes : il dédaigna d'en faire usage, et plus tard même, de les lire. »
(1) Mém. inédits de M. le président d'Eguilles, n° part., art. 6, p.304.
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Les Parlements étaient les sentinelles préposées à la garde des intérêts sociaux. Dans toute autre circonstance, ils les auraient protégés; mais on les conviait à détruire un Institut religieux dont plus d’une fois ils avaient jalousé l'influence sur les populations. Il y avait solidarité de corps, esprit de vengeance, désir immodéré d'étendre ses attributions : de pareilles causes l’'emportèrent. On vit les magistrats se constituer tout à la fois arbitres, accusateurs et témoins. Ils n’écoutèrent point les Jésuites en leur défense; ils ne surent que punir, et leur parti était si bien pris d'avance qu’à Aïx une majorité primitive de vingt-neuf voix opprima une minorité de vingt-sept. Cette minorité comptait quatre présidents à mortier : Coriolis d'Espinouse, de Gueydan, Boyer d’Eguilles et d'Entrecasteaux. Elle avait dans ses rangs Montvallon, Mirabeau, Beaurecueil, Charleval, Thorame, Despraux, La Canorgue, de Rousset, Mons, Coriolis, de Jonques, Fortis et Camelin. Ils n’osaient pas juger la plus grande et la plus difficile des affaires, sans instruction, sans pièces, sans rapport. On avait calculé les suffrages : les ennemis des Jésuites savaient qu’une majorité de deux voix leur était acquise, ils passèrent outre. Cette contrainte morale, qui à quelque chose de révolutionnaire, pouvait être mal interprétée. Dans les Mémoires inédits du président d’Eguilles nous trouvons ce que pensèrent ces hommes de profonde conviction. Le président se plaint au Roi de la violence qu’on a cherché à leur faire subir, et équitable même en racontant les abus dont des résistances consciencieuses furent les victimes, il ajoute :
« Voilà, Sire, bien des choses que j'aurais bien voulu me cacher à moi-même. Elles m'ont surpris d'autant plus que je ne devais pas les attendre d’un corps de magistrats, tout rempli d'honneur et de probité, parmi lesquels, certainement, il n’y en à pas un seul qui füt capable de la moindre fausseté, de la moindre injustice pour un intérêt personnel. Il semble que les excès où l’on se porte en corps ne sont ceux de personne : l'iniquité disparaît en se partageant, et l’on ose tout, parce
qu'on ne se croit responsable de rien personnellement. Ce n’est pas qu'il n’en coûte d'abord, mais le mauvais exemple fait faire un premier pas, la vanité un second, l'ambition quelquefois un troisième; ensuite, le faux honneur, la honte qu’on trouverait à reculer, les préjugés d’une compagnie, sa prétendue gloire, son prétendu intérêt, la colère contre ceux qui attiquent, toutes les passions soulevées se réunissent, corrompent insensiblement la plus belle âme, et finissent par mettre l’esprit et le cœur dans une espèce de convulsion habituelle où il n'y a plus d’yeux pour la vérité, plus d'amour pour la justice, presque plus. de liberté pour le bien; de manière que, sans le vouloir et presque toujours sans le croire, les plus honnêtes gens, les plus belles âmes, les cœurs les plus humains vont vers le mal aussi bien que les plus méchants hommes, en se déterminant comme eux par la nécessité du moment : l'affaire des Jésuites en fournit au monde un terrible exemple. »
De temps à autre, Louis XV comprenait les devoirs de la royauté. L’obsession dont le président d’Eguilles se plaignait avec-une pudeur si parlementairement contenue réveilla dans le cœur du monarque un sentiment de dignité. Le 12 septembre 1762, le Dauphin écrivit la lettre suivante à d’Eguilles, venu à Versailles afin de réclamer justice : « Avant votre départ, Monsieur, pour retourner à vos fonclions, je ne puis m'empêcher de vous témoigner toute ma satisfaction du zèle que le président d’Espinouse et vous, à la tête de dix-neuf magistrats, ont marqué dans l'affaire des Jésuites, pour les intérêts de la Religion et ceux de l'autorité du Roi. Ces deux grands objets, étroitement liés, et que je ne perds pas de vue, m’engagent à vous prier d’assurer les magistrats qui les ont si bien remplis de toute ma bienveillance et de mon estime, et de compter sur les mêmes sentiments pour vous. »
Dans la plupart des cours judiciaires, une imperceptible majorité (4) consacra ces sentences, dont les considérants sont
(1) On à conservé le nombre des suffrages qui, dans plusieurs cours, se
ET LES JÉSUITES. A4 à peu près basés sur les mêmes motifs, Mais l'arrêt du Parlement de Bretagne renchérit sur l'exagération des autres. Il déclara privés de toutes fonctions civiles et municipales les parents qui enverraient leurs enfants étudier chez les Jésuites à l'étranger ; ces enfants, à leur retour, se trouvaient dans la même exception. Les Cours souveraines de Franche-Comté, d'Alsace (1), de Flandre et d’Artois refusèrent de s'associer au mouvement de l'opinion. Les tribunaux du royaume se coalisaient pour déclarer les Jésuites ennemis du bien public; les magistrats de ces quatre provinces et ceux de Lorraine, où ré-
prononcérent sur les Jésuites. 11 est ainsi établi : à Rennes, 32 contre 29; à Rouen, 20 contre 15; à Toulouse, 41 contre 39 ; à Perpignan, 5 contre 4; à Bordeaux, 23 contre 18 ; à Aix, 24 contre 22. La répartition des votes de toutes les autres cours est la même, et jamais une majorité si disputée n'a produit un si grand événement.
(1) Le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, avait demandé au Roi la conservation des Jésuites d'Alsace, dont le peuple et les magistrats répugnaient à se séparer. Le duc de Choiseul lui adressa de Versailles, le 8 août 1762, la réponse suivante :
«Le Roi m’a remis Îa lettre que Votre Eminence lui a écrite pour lui faire part de ses inquiétudes par rapport aux Jésuites d'Alsace, et pour lui rendre compte de lPutilité dont ces religieux sont dans cette province, tant pour l’éducation de la jeunesse en particulier que pour l'avantage de Ja Religion en général. Sa Majesté me charge de répondre là-dessus à Votre Eminence, en lui faisant observer qu’elle doit être d'autant plus rassurée sur le sort des Jésuites d'Alsace, que, jusqu’à présent, il ne s’est rien passé dans cette province qui lui donne lieu de craindre les mêmes événements qu’ils ont éprouvés dans une partie du royaume. En effet, quand Votre Eminence ne connaîtrait pas comme elle sait les dispositions du Roi par rapport à tout ce qui peut intéresser la Religion, elle n'aurait pas moins la satisfaction de voir que son diocèse a joui jusqu’à présent de toute la tranquillité que les circonstances actuelles n'ont point interrompue, ce qui devient pour elle et pour Votre Eminence un nouveau garant de l’exécution des intentions du Roi, qui ne veut pas que les Jésuites y éprouvent aucun changement dans leur état. Votre Eminence connaît l’inviolable altachement avec lequel je fais profession de l’honorer plus que personne.»
Le duc de Choiseul se garda bien de tenir sa promesse. Le Conseil souverain d'Alsace avait maintenu les Péres. Le ministre, à force d’intrigues et de manœuvres, sut enfin obtenir de cette cour la suppression des Jésuites.
442 CLÉMENT XIV gnait Stanislas de Pologne, proclamèrent lés: disciples de saint Ignace « les plus fidèles sujets du Roï de France, et les plus sûrs garants de la moralité des peuples. » |
La voie était déblayée ; le Parlement de Paris, soutenu par tous ces décrets de proscription, allait proscrire à son tour et frapper à à mort la Compagnie de Jésus. Il l'avait assignée au 6 août 1762; ce jour-là même il rendit un jugement par lequel : « Dit qu'il y a abus dans ledit Institut de ladite Société, se disant de Jésus, bulles, brefs, lettres apostoliques, constitutions, déclarations sur lesdites constitutions , formules de vœux, décrets des Généraux et congrégations générales de ladite Société, etc. Ce faisant, déclare ledit Institut inadmissible, par sa nature, dans tout Etat policé, comme contraire au droit naturel, attentatoire à toute autorité spirituelle et temporelle, et tendant à introduire dans l'Eglise et dans les Etats, sous le voile spécieux d’un Institut religieux, non un Ordre qui aspire véritablement et uniquement à la perfection évangélique, mais plutôt un corps politique, dont l’essence consiste dans une activité continuelle pour parvenir par toutes sortes de voies, directes et indirectes, sourdes et publiques, d’abord à une indépendance absolue, et successivement à l’usurpation de toute autorité. » |
Tel est le résumé des griefs et des imputations accumulés contre l’Institut. Ce ne sont point des délits dont les Jésuites se seraient rendus coupables, mais des accusations de doctrines erronées, de faux principes que le Parlement emprunte aux Extraits des assertions. Et ce n’est pas un individu isolé qui a pu rêver et concilier tant de turpitudes morales ; au dire de la cour judiciaire, tous les Jésuites sont coupables d’avoir enseigné en tout temps et persévéramment avec l'approbation de leurs Supérieurs et Généraux « la simonie , le blasphème, le sacrilége, la magie et le maléfice, l'astrologie, l’irréligion de tous les genres, l’idolâtrie et la superstition, l’impudicité, le parjuré, le faux témoignage, les prévarications des juges, le vol, le parricide, l'homicide, le suicide, le régicide.
« Leurs, doctrines de tous les temps ont été favorables au schisme des Grecs ; attentatoires au dogme de la procession du Saint-Esprit; favorisant l’Arianisme, le Socinianisme le Sabellianisme, le Nestorianisme; ébranlant la certitude d’aucuns dogmes sur la hiérarchie, sur les rites du sacrifice et du sacrement ; renversant l'autorité de l'Eglise et du siége apostolique ; favorisant les Luthériens, les Calvinistes et autres novateurs du xvi° siècle ; reproduisant l'hérésie de Wiclef ; renouvelant les erreurs de Tichonius, de Pélage, des Semipélagiens, de Cassien, de Fauste, des Marseillais ; ajoutant le blasphème à l’hérésie ; injurieuses aux saints. Pères, aux Apôtres, à Abraham, aux Prophètes, à saint Jean-Baptiste, aux Anges ; outrageuses et blasphématoires contre la bienheureuse Vierge Marie; ébranlant les fondements de la Foi chrétienne; destructives de la divinité de Jésus-Christ, attaquant le mystère de la Rédemption; favorisant l’impiété des déistes; ressentant l’Epicuréisme; apprenant aux hommes à vivre en bêtes et aux chrétiens à vivre en païens; offensant des oreilles chastes; nourrissant la concupiscence et induisant à la tentation et aux plus grands péchés ; éludant la loi divine par de fausses vertus, des sociétés simulées et autres artifices et fraudes de ce genre; palliant l'usure; induisant les juges à la prévarication; propres à fomenter des artifices diaboliques; troublant la paix des familles ; ajoutant l’art de tromper à l’iniquité du vol; ouvrant le chemin au vol; ébranlant la fidélité des domestiques ; ouvrant la voie au violement de toutesles lois, soit civiles, ecclésiastiques ou apostoliques ; injurieuses aux souverains et aux gouvernements, et faisant dépendre de vaïins raisonnements et systèmes la vie des hommes et la règle des mœurs; excusant la vengeance et l’homicide; approuvant la cruauté et les vengeances personnelles ; contraires au second commandement de la charité, et étouffant même dans les pères et les enfants tous les sentiments d'humanité; exécrables, contraires à l’amour filial ; ouvrant le chemin à l’avarice et à la cruauté; propres à procurer des homicides et des parricides inouis ; ouvertement opposées au Dé-
calogue ; | protégei nt les massacres; menaçant les magistrats et la société Mine d’une perte certaine; contraires aux maximes de l'Evangile, aux exemples de Jésus-Christ, à la doctrine des pa pôtres, aux opinions des saints Pères, aux décisions de l’Eglise, à la sûreté de la vie et de l'honneur des princes, de leurs ministres et des magistrats, au repos des familles, au bon ordre de la société civile ; séditieuses, contraires au droit naturel,
au droit divin, au droit positif et au droit des gens; aplanissant la voie au fanatisme et à des carnages horribles; perturbatives de la société des hommes; créant contre la vie des rois un péril toujours présent ; doctrine dont le venin est si dangereux,
et qui ne s’est que trop accréditée par de sacriléges eñets, qu'on n'a pu voir sans horreur.
Cet arrêt, où le ridicule s’unit à l’atroce, où la contradiction dans les termes exclut forcément cette unité de doctrines tant reprochée à la Compagnie, enjoint à tous les Pères de renoncer aux règles de l’Institut. If leur est défendu d'en garder l'habit, de vivre en commun, de correspondre avec les membres de l'Ordre, et de remplir aucune fonction sans avoir prêté le serment annexé à l'arrêt. On confisqua leurs biens, on les expulsa de leurs maisons, on dilapida leur fortune (1), on spo-
(4) La fortune des Jésuites en France, sans compter leurs biens des colonies, s’élevait de 56 à 60 millions, ainsi répartis en 4760 : De biens-fonds improductifs, tels que vastes bâtiments, meubles, bibliothèques et sacristies. . . . 20 millions. De capitaux productifs, dont le revenu servait à acquitter 550,000 livres d’impositions ecclésiastiques QUÉCIVIIGS. 6 5e T8 ON 6 nn di he va tea TU ee PEAR D'autres propriétés dont le revenu payait les intérêts de 4 millions de dettes etl’entretien des bâtiments. 7 De 20 millions, dont le revenu servait à l'entretien, à la nourriture, aux voyages de 4,000 religieux; ce qui élevait la dépense de chaque Jésuite à 300 fr. A peu prés ns cie x ei De EAU Total. . . . . . 58 millions.
Dans ce chiffre ne sont pas compris les dons ou Free surtout pour les Maisons professes.
ET LES JÉSUITES. 445 lia leurs riches églises, on dispersa leurs précieuses bibliothèques, on ne leur accorda qu’une pension insuflisante, et qu'il fallait acheter par toute sorte de sacrifices (1). Ces quatre mille prêtres qui, dans leurs colléges, dans leurs missions, dans leurs travaux apostoliques ou littéraires, avaient glorifié le nom de la France, se trouvèrent, de par la sentence, convaincus de tous les crimes possibles, de toutes les hérésies imaginables, depuis l’Arianisme jusqu’au Luthérianisme, et réduits à la misère ou à la honte de blasphémer l’Institut qu'ils avaient
fait vœu de suivre jusqu'à la mort. Ce vœu fut le serment im-
pie d’une règle impie.
Des tribunaux catholiques venaient de donner au monde un fatal exemple; les écrivains protestants ne craignirent pas de le leur reprocher. « Cet arrêt du Parlement, dit Schæll (2), porte trop visiblement le caractère de la passion et de l’injus-
(1) Les Parlements de France assignérent vingt sous par jour à chaque Jésuite. Celui de Grenoble alla jusqu’à trente ; mais la cour de Languedoc n’en accorda que douze. Une anecdote assez singulière fit modifier cette parcimonie. Toutes les fois qu’une chaîne de galéricns passait à Toulouse, les Jésuites avaient la’ Charge d’en prendre soin; ils leur donnaient un repas, et, afin d’habituer de bonne heure leurs élèves à la vertu ainsi qu’à la piété, ils faisaient servir les forçats par les enfants des familles les plus distinguées. Quelques temps aprés l'arrêt provisoire qui anéantissait la Compagnie, une chaîne de galériens traversa la ville. Conformément à l’usage, le Parlement décida qu'ils dineraient aux frais des Jésuites. On en fit prévenir le séquestre, et la dépense fut fixée à dix-sept sous par tête. Ainsi on prenait sur le bien des Jésuites dix-sept sous pour un diner de forçat, et on n’en attribuait que douze par jour à chaque Pére. Cecontraste frappa si vivement l'esprit du peuple, qu’afin d'échapper au ridicule, qui ne lui était guère épargné, le Parlement, toutes les chambres assemblées, arréta que sa générosité s’éléverait au chiffre des autres Cours du royaume.
Le parlement de Paris n’accordait cette pension alimentaire qu’aux Profés : les Scolastiques en étaient privés. On ne voulait plus qu’ils fussent Jésuites, et on enlevait à ces jeunes gens le droit de rentrer dans leur patrimoine et la faculté de pouvoir hériter. On les déclarait morts civilement en même temps qu’on les rappelait à la vie civile.
(2) Cours d'histoire des Elats européens, t. x1, p. 51 et 52.
446 CLÉMENT XIV tice pour ne pas être désapprouvé par tous les hommes de bien non prévenus. Exiger des Jésuites l'engagement de soutenir les principes qu'on appelle les libertés de l'Eglise gallicane, était un acte de tyrannie; car, quelque respectables que ces principes paraissent, ils n'étaient pourtant, selon l'opinion des docteurs les plus savants, que problématiques, quoique probables, et nullement articles de foi. Vouloir forcer les Jésuites à repousser les principes de morale de l'Ordre, c'était décider arbitrairement un fait historique manifestement faux et controuvé. Mais dans lesmaladies de l'esprit humain, comme celle qui affectait la génération d'alors, la raison se tait, le jugement est obscure par les préventions. Les Jésuites opposèrent la résignation aux persécutions dirigées contre eux. Ces hommes qu’on disait si disposés à se jouer de la Religion refusèrent de prêter le serment qu’on exigeait d'eux. De quatre mille Pères qu’ils étaient en France, à peine cinq s’y soumirent. » La Compagnie n’existe plus dans le Royaume Très-Chrétien. Ses membres sont dispersés ; on les force à rompre des vœux que la loi ne reconnaît plus, qu’elle poursuivra avec l'acharnement des passions de parti. On excite à l’apostasie, on offre d'immenses avantages aux enfants qui consentiront à renier leur mère outragée, et, au dire d’un écrivain protestant qui est dans le vrai, à peine cinq Jésuites, sur quatre mille, trahissentils les serments dont ils sont juridiquement déliés. C’est le plus bel éloge qui ait jamais été fait d’une association religieuse. La tyrannie en simarre ne devait pas s'arrêter sur la pente procédurière où elle s'était engagée. Les Jésuites disséminés se voyaient appelés par les Evêques et par les peuples. Ils ne pouvaient plus former l'enfance à la vertu et aux belles-lettres ; l’âge mûr se pressait autour des chaires évangéliques, afin de recueillir leur enseignement. Ils étaient pauvres, mais leur cœur contenait une surabondance de richesse, et leur zèle ne restait pas oisif. Ils furent tout à la fois Missionnaires et directeurs des âmes. Les Jésuites ne s'étaient pas défendus, leur apologie éclatait après coup; le Parlement n'osa même pas tolérer ce
ET LES JÉSUITES. 147 tardif appel à l'opinion publique, Deux prêtres, accusés d’avoir censuré les arrêts du Parlement, se virent condamnés à être pendus : l arrêt fut exécuté. Les cours de justice et leurs alliés s’inquiétaient de ce mouvement de l’opinion, qui tournait contre eux. Les Jésuites, répandus dans les villes et dans les campagnes, effrayaient la philosophie et la magistrature. D’Alembert fit part de ses craintes à Voltaire; le patriarche de Ferney, qui n’aimait pas les proscripteurs, lui répondit (4), le 18 janvier 1763 : « Les Jésuites ne sont pas encore détruits : ils sont conservés en Alsace ; ils prêchent à Dijon, à Grenoble, à Besançon. Il y en a onze à Versailles, et un autre qui me dit la messe (2). »
La blessure faite à l’Institut de saint Ignace avait retenti dans tous les cœurscatholiques. Lespèresde famille cherchaient: à quels maîtres ils confieraient désormais l'éducation de leurs enfants ; les hommes sensés déploraient la perte de cette Compagnie (3),
(1) Œuvres de Voltaire, t. rxvin, p. 239.
(2) Ce Jésuite, recueilli par Voltaire, se nommait le P. Adam. Au dire de son hôte, il n’était pas le premier homme du monde.
(8) Le duc de Choiseul et le parlement firent composer alors l’Arbre géographique que nous avons reproduit dans l'Histoire de la Compagnie, tel qu’il fut adressé aux princes et aux magistrats. Cet arbre géographique est conforme au dernier catalogue général imprimé à Rome en 1749; mais il ne représente pas l’état de l'Ordre en 1762. À cette époque, l’Institut de saint Ignace comprenait une assistance de plus, celle de Pologne, érigée en 1756 par la xvm° congrégation générale, et formée des deux provinces de Pologne et de Lithuanie, qui furent divisées et constituérent les quatre provinces de grande Pologne, de petite Pologne, de Lithuanie et de Mazovie. |
Les deux médaillons ne sont pas aussi exacts que l’arbre géographique. Leur titre et leurs indications peuvent induire en erreur.
Les-établissements des Jésuites dans les Provinces-Unies n’étaient pas plus secrets que ceux des autres religieux et des prêtres séculiers euxmêmes. Pour les uns, ainsi que pour les autres, tout le mystère consistait en ce que les Eglises catholiques ne pouvaient avoir ni portes ni fenêtres donnant sur la rue, et qu’il était défendu aux catholiques, sous peine d’une amende de trois florins, de s’y rendre un livre de prières à la main.
Les Missions de Ruylembourg et de Wuch-te-Duerstede, désignées dans
118 CLÉMENT XIV qui entretenait daus les peuples les sentiments de religion ; qui
eve.
se présentait partout où il y avait quelque bien à opérer, des lumières à répandre, des ignorants à instruire, de grands sacrifices à faire. Tous, dans l’amertume de leurs pressentiments, s’écriaient avec l’abbé de Lamennais (1): « J'ai parlé de dévouement, et à ce mot la pensée se reporte avec douleur sur cet Ordre, naguère florissant, dont l'existence tout entière ne fut qu'un grand dévouement à l'humanité et à la Religion. ls le savaient, ceux qui l'ont détruit, et c'était pour eux une raison de le détruire, comme c’en est une pour nous de lui payer du moins le tribut de regrets et de reconnaissance qu'il mérite pour tant de bienfaits. Eb ! qui pourrait les compter tous ? Longtemps encore on s'apercevra du vide immense qu'ont laissé dans la Chrétienté ces hommes avides de sacrifices comme les autres le sont de jouissances, et l’on travaillera longtemps à le combler, Qui les à remplacés dans nos chaires? qui les remplacera dans nos colléges? qui, à leur place, s’offrira pour porter la Foi et la civilisation, avec l'amour du nom français, dans les forêts de l'Amérique ou dans les vastes contrées ded’Asie, tant de fois arrosées de leur sang? On les accuse d’ambition : sans doute ils en avaient, et quel corps n’en a pas ? Leur ambition était de faire le bien, tout le bien qui était en eux; et qui ne sait que c'est souvent ce que les hommes pardonnent le moins ? Ils voulaient dominer partout : et où donc dominaientils, si ce n’est dans ces régions du Nouveau-Monde, où, pour la première et la dernière fois, l'on vit se réaliser sous leur influence ces chimères de bonheur que l'on pardonnait à peine à l’inagination des poëtes? Ils étaient dangereux aux souverains : est-ce bien à la philosophie à leur faire ce reproche? Quoi qu’il
le médaillon de droite, n'existaient pas. Ces deux médaillons n’indiquent que quinze stations établies dans douze villes; elles ne supposent que quinze Missionnaires. A l’époque où parut l'arbre géographique, on comptait vingt-cinq slations dans vingt-trois villes et quarante Missionnaires.
(1) Réflexions sur l’état de l'Eglise de France pendant le xviu° siècle, p. 16 (Paris, 1820).
en soit, j'ouvre l’histoire, J'y “vois des accusations, j'en cherche les preuves, et ne trouve qu'une justification éclatante. »
Cette justification des Jésuites , manifestée en termes si éloquents, ne leur fut pas alors refusée par la Catholicité, Il y avait sur le siége de Paris un Prélat éprouvé par l'exil, un Archevêque dont le courage et l’inépuisable charité seront toujours un des plus beaux souvenirs de la vieille basilique. C'était Christophe de Beaumont, dont les Anglais et Frédéric IL admiraient la vertu, dont le peuple bénissait le nom, et dont le Parlement, les Jansénistes et les Philosophes blâmaient l'apostolique virilité , tout en respectant la pureté de ses vues. Christophe de Beaumont avait compris que la guerre faite aux Jésuites devenait le signal de la ruine des mœurs et de l'Eglise. Il tenait tête à toutes les attaques : le 28 octobre 1763, il jeta dans la mêlée sa célèbre {nstruction pastorale. L’Athanase français traduisit au tribunal de sa conscience de magistrat ecclésiastique ces juges séculiers qui, du haut de leurs siéges, espéraient forcer le pouvoir spirituel à n'être plus que le commissaire de police morale du pouvoir temporel. Il les confondit sur pièces, démentant leur œuvre par des faits, opposant la vérité écrite au mensonge parlé, et prouvant que les Jésuites condamnés n’avaient été ni accusés ni jugés de bonne foi. A cette savante intrépidité, le Parlement ne connut plus de bornes. La modération de la forme n'affaiblissait point, dans la Pastorale , l'énergie du fond; le Parlement était vaincu par la raison, il répondit par larbitraire. Le 21 janvier 1764, le même bourreau qui lacérait et brülait l'Emile de Jean-Jacques et l'Encyclopédie, lacéra et brûla l'œuvre du Pontife. Christophe de Beaumont fut cité à comparaître : il aurait comparu, il aurait été flétri par arrêt et glorifié par la justice, si le Roi n’eût trouvé un honteux palliatif : il exila de nouveau le premier pasteur du diocèse. L’archevêque échappait aux vengeances du Parlement , elles retombèrent sur la Compagnie de Jésus.
I fut enjoint à tous les Pères d’abjurer leur Institut et de
150 OLÉMENT XIV |
ratifier par serment les qualifications dont les arrêts précédemmient rendus l'avaient chargé. Il ne restait plus aux disciples de saint Ignace qu’à opter entre le déshonneur et le bannissement, que, la douleur dans l’âme, le premier président Molé, plein de respect pour ses anciens maîtres, venait de prononcer. Le bannissement fut accepté. Les Parlements de Toulouse, de Rouen et de Pau se joignirent seuls à cette mesure, et les Jésuites des quatre ressorts subirent, sans se plaindre, l'exil et l’indigence auxquels on les condamnait loin de leur patrie (1). Le Parlement et Choiseul se montrèrent inexorables : ils n’exceptèrent ni l’âge, ni les talents, ni les services, ni les infirmités; mais du moins ils ne furent pas cruels comme Pombal., La famille royale avait jusqu'alors maintenu au château de Versailles les Pères qui possédaient sa confiance et le savant Berthier, qui préparait l'éducation des enfants de France. L’anathème les atteignit : Louis XV n’osa pas les disputer au Parlement. Le jour qu'ils prirent la route de l'exil, ils adressèrent au Roi la lettre suivante :
« Sire,
« Votre Parlement de Paris vient de rendre un arrêt qui ordonne que tous ceux qui composaient la Société des Jésuites, et qui se trouvent actuellement dans le ressort u de cette Cour, prêteront le serment exigé.
« Quant au dernier article, Sire, lequel concerne la sûreté de votre personne sacrée, tous les Jésuites dispersés en votre royaume sont prêts à le signer, même de leur sang. Le seul soupçon qu’on semble former sur leur sentiment à cet égard les remplit d’affliction, et il n'est point de témoignages, point
(4) D’après les registres du Parlement de Paris, à la date du 9 mars 17624, il n’y eut que huit Frères coadjuteurs, douze jeunes régents déjà sortis de la Compagnie et cinq Profès qui se soumirent au serment exigé. Cérutti était de ce nombre. Auteur de l’Apologie des Jésuites, il se laissa enivrer par les éloges qu’on prodiguait à son talent et à sa jeunesse. C’est le seul Jésuite qui ait favorisé les idées révolutionnaires.
ET LES JÉSUITES. 151 d'assurances qu’ils ne voulussent donner au monde entier pour le convaincre qu'en matière d’obéissance, de fidélité, de soumission, de dévouement à votre personne sacrée ; de ont toujours tenu, ils tiennent ét tiendront toujours les meilleurs principes; qu’ils se croiraient heureux de donner leur vie pour la conservation de Votre Majesté, pour la défense de son autorité et pour le maintien des droits de la couronne: 4 Sur les autres articles contenus dans la formule du serment qu’exige votre Parlement de Paris, les Jésuites prennent la liberté de représenter très-humblement et très-respectueusement à Votre Majesté que leur conscience ne leur permet pas de s’y soumettre; que, si les vœux par lesquels ils s'étaient liés à Dieu, suivant la forme de l'Institut qu’ils avaient embrassé, se trouvent cassés et annulés par des arrêts rendus dans des tribunaux séculiers, ces mêmes vœux subsis- «tent dans le for intérieur; qu’ainsi les Jésuites sont obligés devant Dieu de les remplir autant qu’il leur est possible ; qu’en cet état ils ne peuvent, sans contrevenir au premier serment qu'ils ont prêté à la face des autels, en prêter un second, tel que celui qui est énoncé dans cette formule : « De ne point « vivre désormais en commun ou séparément sous l'empire de « l’Institut et des Constitutions de la Société se disant de Jé- « sus, de n’entretenir aucune correspondance avec le Général « et les Supérieurs de ladite ci-devant Société ou autres per- « sonnes par eux préposées, ni avec aucun membre d’icelle « résidant en pays étrangers. »
« Un écrit plus long et plus détaillé que ne le peut être celui-ci mettrait sous les yeux de Votre Majesté tous les rapports et toutes les conséquences de ce serment; rapports et conséquences que l’honneur et la conscience ne permettent pas aux Jésuites d'admettre. S'ils étaient assez malheureux pour se lier par des obligations si contraires à leur état, ils encourraient la colère du Ciel, l’indignation des gens de bien, et Votre Majesté ne pourrait plus les regar ler comme des sujets dignes de sa protection.
« Ce considéré, Sire, Votre Majesté est très-humblement et très-respectueusement suppliée de mettre les Jésuites de son royaume, ces. hommes si fidèles et si infortunés, à couvert de toutes plus g grandes poursuites de la part de votre Parlement de Paris et de tous les autres: ils ne cesseront d'adresser au Cielles plus ferventes prières pour la conservation de Votre Majesté et pour la prospérité de son règne. »
A cette déclaration, que nous transcrivons sur l'original conservé à Rome, le Roi répondit : « Je sais que ce sont là leurs sentiments. » Cette phrase peignait la fablesse et la justice innées au cœur du monarque; mais elle ne l’empêcha point de se prêter à la consommation de l'iniquité. Il fallait la faire sanctionner par le Roi ; Choiseul le décida à signer l'édit statuant (4) « que la Société des Jésuites n'aura plus lieu dans son royaume, terres et seigneuries de son obéissance. » Le Dauphin avait protesté énergiquement contre cette mesure (2):» Sa protestation amena Louis XV à avoir un moment la conscience de son devoir. Le Dauphin censurait les incriminations dont regorgeaient les arrêts du Parlement; il critiquait surtout
(1) Procédure contre l’Institut et les Constitutions des Jésuites , p. 526.
(2) Le Dauphin ne survécut pas longtemps à la destruction des Jésuites. Choiseul et la secte philosophique redoutaient ses talents et sa fermeté ; une mort prématurée les en délivra. On les a accusés d’avoir hâté cette mort par le poison. Ce bruit n’a jamais été prouvé, et nous paraît invraisemblable. Le temps des crimes n’était pas encore venu. Les Encyclopédistes ne tuèrent pas ce jeune prince ; ils se réjouirent de son trépas, et Horace Walpole écrivait de Paris, au mois d'octobre 1765 : « Le Dauphin n’a plus infailliblement que peu de jours à vivre. La perspective de sa mort remplit les philosophes de la plus grande joie, parce qu’ils redoutaient ses efforts pour le rétablissement des Jésuites. » Il expira le 20 décembre 1765. «La mort du Dauphin, dit Lacretelle, Histoire de France pendant le xvine siècle, t. 1v, p. 64, fut pour le peuple un coup aussi accablant que si elle eût été imprévue. Pendant sa maladie on avait vu le même concours dans les églises. Au premier bruit de sa mort, on s’assembla, pour le pleurer, autour de la statue de Henri IV. »
ET LES JEÉSUITES. 153
la sentence d’exil qui frappaitsles Jésuites. Dans l'édit royal, enregistré le 4% décembre 1764, il ne fut fait aucune mention des considérants et du bannissement(1). Louis permettait même aux Jésuites de vivre en simples particuliers dans le royaume. Cette clause restrictive alarma le Parlement, qui stipula qu'ils résideraient chacun dans le diocèse où il était né, sans pouvoir approcher de Paris, et que tous les six mois ils seraient obligés de se présenter aux magistrats chargés de leur surveillance. Jusqu'à ce moment Clément XIII avait, par des brefs réitérés et par de tendres prières, cherché à relever le courage abattu de Louis XV : il avait parlé plutôt en père qu’en Pontife. Mais quand l’édit souverain qui sanctionnait la destruction des Jésuites en France lui fut connu, Clément XIIL pensa qu'il restait au successeur de Pierre un devoir solennel à remplir. Les Evêques de toutes les parties du monde le suppliaient de prendre en main la cause de l'Eglise et celle de la Compagnie de Jésus : le Pape se rendit au vœu de la Catholicité; et, le 7 janvier 1765 , il donna la bulle Apostolicum. Juge suprème en matière de foi, en morale ainsi qu’en discipline, le
(1) Il existe une lettre de Louis XV au duc de Choiseul, contenant les observations du Roi sur le préambule de l’édit. Louis XV fait de judicieuses remarques sur plusieurs points, et, tout en modifiant ce préambule, il termine ainsi :
« L’expulsion y est marquée trop gravement, toujours et irrévocable ; mais ne sait-on pas que les plus forts édits ont été révoqués, quoique avec toutes les clauses possibles ?
« Je n'aime point cordialement les Jésuites, maïs toutes les hérésies les ont toujours détestés ; ce qui est leur triomphe. Je n’en dis pas plus. Pour la paix de mon royaume, si je les renvoie contre mon gré, du moins ne veux-je pas qu’on croie que j'ai adhéré à tout ce que les Parlements ont fait et dit contre eux.
« Je persiste dans mon sentiment, qu’en les chassant il faudrait casser tout ce que le Parlement a fait contre eux.
«En me rendant à l'avis des autres pour la tranquillité de mon royaume, il faut changer ce que je propose, sans quoi je ne ferai rien. Je me tais, . Car je parlerais trop. »
Pape instruisait àsôm tour le” procès qui, en Portugal et en France , aboutit au même résultat par des motifs si différents. Du haut de la Chaire infaillible , il élevait la voix , et, s’adressant à l'univers catholique : « Nous répoussons, disait-il , l’injure grave faite en même temps à l'Eglise et au Saint-Siège. . Nous déclarons , de notre propre mouvement et science certaine, que l’Institut de la Compagnie de Jésus respire au plus haut degré la piété et la sainteté, bien qu'il se rencontré des hommes qui, après l'avoir défiguré par de méchantes interprétations , n'aient pas craint de la qualifier d'irreligieuse et d’impie , insultant ainsi de la manière la plus outrageante l'Eglise de Dieu , qu'ils accusent équivalemment de s'être trompée jusqu’à juger et déclarer solennellement pieux et agréable au Ciel ce qui en soi était irreligieux et impie (4). »
(4) Par tout ce que nous avons établi sur pièces irréfragables, il est démontré que le Souverain Pontife, que la Reine, le Dauphin, Stanislas de Poiogne, beau-pére de Louis XV, et Louis XV lui-même désiraient conserver en France la Compagnie de Jésus, Elle avait pour appuis et pour avocats les évêques de l'Eglise gallicane, une minorité qui, dans chaque Parlement, balançait la majorité. Les Cours souveraines de Franche-Comté, d'Alsace, de Flandre et d'Artois, ainsi que la Lorraine, refusaient de se soumettre au vœu d'expulsion devenu un mot d'ordre; la plupart des Etats de province se montraient hostiles à la destruction ; néanmoins un ministre de Pinstruction publique n’a pas craint de regarder comme nulles ces protestations. Dans son Exposé des motifs du projet de loi sur l’Instruction secondaire (séance de la Chambre des pairs du 2 février 1844), M. Villemain s’est exprimé ainsi : « Lorsqu’en 1762, sous l'influence du ministre le plus courageux et le plus éclairé qui ait relevé la langueur de Louis XV, la Société de Jésus fut enfin dissoute, elle avait, dans les diverses provinces du royaume, cent vingt-quatre Colléges, la plupart impottants et riches. Aucune voix accrédilée ne s'éleva pour la défendre, »
Nous ne prétendens pas faire de l’histoire avec des préjugés ou avec des convenances parlementaires ; mais nous pensons que les déclarations du Pape, du Dauphin, de la minorité des Cours judiciaires, de l’unanimité de l'Episcopat français et des évêques catholiques suffisent pour former une voix accréditée, surtout quand cette voix sera mise en parallèle avec celle de madame de Pompadour, de Choiseul, et même de M. Villemain. :
ET LES JÉSUITES. LL Les ci-devant soi-disant Jésuites, ainsi que le Parlement les nommait, trouvaient un vengeur dans le Souverain Pontife, un appui dans tous les Evêques, des que dans tous les Catholiques. L’édit du Roi les autorisait à vivre dans leur patrie. En 1767, les événements qui éclatèrent dans la Péninsule rejaillirent sur eux. Les Parlements prirent texte de Ia colère de Charles [IL d'Espagne et du coup d'Etat de son ministre don Pedro d’Aranda, pour annuler l’édit de Louis XV et pour proscrire du sol français les Pères, qui commençaient à se créer une nouvelle existence. « Cependant, raconte Sismondi (1), la persécution contre les Jésuites s'étendait de pays en pays avec une rapidité qu'on à peine à s'expliquer. Choiseul en faisait pour lui-même une affaire personnelle. Il s’attachait surtout à les faire chasser de tous les Etats de la maison de Bourbon, et il profita, dans ce but, de l'influence qu'il avait acquise sur Charles IL. | Charles IIT régnait sur l'Espagne. Prince religieux et habile, intègre et éclairé, mais impétueux et tenace, il avait la plupart dés qualités qui font le bonheur des peuples. Son caractère s’accordait parfaitement avec celui de ses sujets; comme eux, il poussait au plus haut degré l'esprit de famille et lhonneur du nom. À Naples, ainsi qu'à Madrid, Charles LL s'était toujours. montré dévoué à la Compagnie de Jésus. Lorsque le maïquis de Pombal essaya de l'étouffer sous ses pamphlets et dans ses tortures, ce fut le roi d'Espagne qui, le premier, flétrit les calomnies officielles de la cour de Lisbonne. Cependant plus d’une atteinte avait été déjà portée à l’Institut. Au moment où, sous lé règne de Ferdinand Vi, le duc d’Albe et le général Walh renversèrent le ministère du marquis d'Ensenada , et firent triompher l'influence britannique sur la politique française , on accusa le P. Ravago , confesseur du monarque , d’avoir cherché à faire soulever les Réductions du Paraguay et de l'Uruguay. S'il faut en croire la correspondance
(4) Histoire des Français, t. xxix, p. 369.
de sir Benjamin Keene, ambassadeur à Madrid (1), le duc d’Albe et Walh, dévoués à l'Angleterre, auraient, pour perdre
Ravago, produit des lettres du Jésuite adressées à ses frères du Tucuman. Ces lettres venaient par l’intermédiaire de Pombal ; le Roi n’en tint aucun compte; mais c “était un précédent.
A l'occasion l'on pouvait s’en servir pour exciter des méfiances. bé es
Don Manuel de Roda avait exercé les fonctions d’ambassadeur d'Espagne près le Saint-Siége; il devait sa fortune aux Jésuites. Ce diplomate, qui affectait un certain puritanisme et qui, quoique Espagnol , dédaignait les titres de noblesse, était expert. dans l’art de tromper. Il se disait dévoué à la Compagnie, et'en secret il tramait, avec le prélat Marefoschi, secrétaire de la Propagande, et le franciscain Joachim d’Eleta, confesseur du Roi, la ruine de l’Institut en Espagne. Quand Roda fut appelé à remplacer le cardinal Portocarrero dans le ministère de grâce et de justice, on crüt à Rome qu’un nouvel ennemi allait naître à la Société de Jésus, et on ne s’abusait pas sur les intentions de Roda, car il répétait sans cesse aux impatients : « Le moment n'est pas venu; attendez que la vieille meure. » La vieille, c'était la reine-mère, Elisabeth de Farnèse, alors octogénaire.
Le duc de Choiseul avait conçu l’heureuse pensée de réunir, dans une communauté d’aflections et d'intérêts, les diverses branches de Ia Maison de Bourbon. En 1761 il réalisa cette idée par le Pacte de famille. Afin de s’attirer les bonnes grâces de Charles IT, Choiseul lui avait sacrifié une des prérogatives de la couronne. Les ambassadeurs de France occupaient en Europe le premier rang après ceux de l’empereur d'Allemagne; le ministre de Louis XV sut décider le Roi à renoncer à ce privilége en faveur de l'Espagne. On prenait Charles IIT par son faible; mais, afin de l’amener à détruire l'Ordre de Jésus, il fallait autre chose à ce souverain qu’un droit d'égalité diplo-
(1) L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon, par Coxe, t. rv.
ET LES JÉSUITES. 157 matique. Sa foi était vive; il avait trop d’intelligente fermeté pour se laisser i imposer la loi comme Joseph [° et Louis XV. On renonça donc à agir sur lui par des moyens de coercition ou par des flatteries. |
Un mouvement populaire éclata à Madrid le 26 mars 1766, à propos de certaines réformes dans le costume espagnol, et dans la taxe des comestibles; réformes dont le marquis de Squillaci, Napolitain, devenu ministre, s'était fait le promoteur. Le Roi fut contraint de se retirer sur Aranjuez. L’irritation fermentait; elle pouvait offrir plus d’un danger, lorsque les Jésuites, tout-puissants sur l'esprit du peuple, se jettent dans la mêlée et parviennent à apaiser le tumulte. Les Madrilégènes cédaient aux instances et aux menaces des Pères; ils voulurent, en se séparant, leur témoigner leur affection. De toutes parts le cri de : Vivent les Jésuites! retentit dans la ville pacifiée. Charles I, humilié d’avoir pris la fuite, plus humilié peut-être encore de devoir la tranquillité de sa capitale à quelques prétres, reparut dans la cité. Il y fut reçu avec joie, mais il avait autour de lui des hommes qui, affiliés à Choiseul et au parti philosophique, sentaient le besoin d’envenimer le fait. Le marquis de Squillaci était remplacé au ministère par le comte d’Aranda, et depuis longtemps le diplomate espagnol faisait cause commune avec les Encyclopédistes. D'Aranda, comme tous ceux qui furent appelés aux affaires dans cette période du dix-huitième siècle, possédait des talents. Son caractère, mélange de taciturne raideur et d'originalité, était porté à l'intrigue; mais il avait soif de louanges, et les Encyclopédistes exaltaient son génie. « Enivré, dit Schœll, de l’encens que les philosophes français brûlaient sur son autel, il ne connaissait pas de plus grande gloire que d’être compté parmi les ennemis de la religion et des trônes. » Les autres gouvernants, Grimaldi, Roda, Campomanès et Monino, créatures de Joachim d’Eleta, plus connu sous le nom de Joachim d'Osma, sa patrie, n'avaient rien à refuser au confesseur du Roi. Ils mettaient à son service l'énergie de leur caractère et de leur génie ambitieux. Le duc
158 CLÉMENT XIV d’Albe, ancien ministre de Ferdinand VI, partageait ces idées ; il s'était fait l’apôtre des innovations et l’excitateur de la haine contre les Jésuites (1). Le Portugal et la France venaient de les écraser ; le duc d’Albe et d’Aranda n’osèrent pas rester en arrière. … |
Le prétexte de l’émeute de Madrid pour les capas et le sombrero avait produit l'effet que l'on devait en attendre : il inspirait au Roi des soupçons sur les Jésuites. Le Prince ne pouvait pas s'expliquer que là où la majesté souveraine avait été bravée, l'autorité morale des Jésuites eût su si facilement dompter la fougue populaire. On avait massacré ses gardes wallonnes et accepté l'intervention des Pères de l’Institut. Ce mystère, dont le contact des disciples de saint Ignace avec toutes les classes du peuple donnait si facilement la clef, fut commenté, dénaturé aux oreilles de Charles HI,
Ce prince s'était entouré d'avocats et d'hommes de naissance obscure, mais qui, par l'étendue de leur mérite, rachetaient aux yeux du Bourbon ce vice originel. Il les avait tirés du néant pour les façonner comme Tanucci à toutes ses volontés. Le ministère espagnol, dont le comte d’Aranda et le marquis de Grimaldi étaient l’âme, ne se trouvait en communauté de pensées et de vœux que sur un seul point. A tout prix ils voulaient, à l'exemple de la France et du Portugal, se débarrasser des Jésuites. Le confesseur du monarque entrait dans leur complot avec toutes les ardeurs d’une haine que son couvent ne
(4) Au moment de mourir, le duc d’Albe déposä entre les mains du Grand-Inquisiteur, Philippe Bertram, évêque de Salamanque, une déclaration portant qu’il était un des auteurs de l’émeute des Chapeaux ; qu’en 1766 il l'avait fomentée en haine des Jésuites, et pour la leur faire imputer. Il avouait aussi avoir composé en grande partie la lettre supposée du Général de l’Institut contre le roi d'Espagne. Il reconnaissait encore avoir inventé la fablé de Pempereur Nicolas If”, et être l’un des fabricateurs de la monnaie à l’efligie de ce faux monarque. Dans le Journal du protestant Christophe de Murr (Lt. 1x, p. 222), on lit que le duc d’Albe donna, en 1776, par écrit, la même déclaration à Charles HT.
lui avait pas inspirée. Pour saper la Compagnie de J | Madrid, on essaya de la troubler dans sa mission, et dès l’année 14716 ce plan s'exécuta. | “HS
Don Nicolas de Azara, que les annales du dix-huitième siècle ont rendu si célèbre sous le nom de chevalier d’Azara, et que l’'amabilité de son esprit mit en contact avec tous les hommes “illustres de son temps, depuis Voltaire jusqu'à Napoléon, fut envoyé à Rome en qualité de chargé d’affaires du ministère et du confesseur. On l’accrédita auprès des ennemis de la Compagnie; il devint leur agent ostensible, et ce fut à lui qu’on adressa les instructions les plus délicates. Le comte d’Aranda se croyait trop grand seigneur pour écrire. Roda se mit en relation avec Azara et Azpuru, ministre d'Espagne près le Saint-Siége. C’est dans cette correspondance inédite, si féconde en révélations de toute nature, que nous allons puiser à pleines mains.
Dès le 27 janvier 1767, on sent que l'orage s’amoncelle sur les Jésuites. « La situation du Gouvernement actuel, aïnst parle Roda dans une dépêche à Azara , est bien différente de celle de l’année dernière. Seulement les Jésuites et le tiers Ordre sont peu satisfaits. Ils murmurent beaucoup au sujet des mascarades. Je suis bien sûr que les révérends Pères de Rome, y compris le P. Ricci, ne sont pas du même avis, pas plus que pour les théâtres. Ce qui ailleurs est péché, se trouve vertu à Rome. La négociation du bref que vous m’avez adressé par rapport aux Jésuites des Indes se poursuit et se fortifie dans le Conseil. Les fiscaux regrettent de faire comparaître devant eux les Pères procureurs du Collége impérial, à qui l’on demande des explications dont il résultera mille nouveautés que nous ignorons. Donnez-en copie au Père Général des Augustins, afin qu’il ne tarde pas autant à faire une autre encyclique; autrement arriverait celle du P. Ricci que les Pères attendent pour la publier ici, ce dont je suis sûr.
Le 24 février, Roda me encore : « Au Conseil des Indes, on poursuit la chasse que vous avez entreprise au sujet du bref
des Jésuites Grimaldi ne m'a rien fait connaître là-dessus; mais j’énvai beaucoup parlé au contraire avec le Père confesseur, et ce que vous m'avez écrit sera fort utile. J'aime à croire qu'un jour on viendra à bout de démasquer cette espèce de gens. » | :
Roda n’est ni un juge ni un ministre, mais un ennemi pour les Jésuites. Cette espèce de gens a protégé ses débuts dans le monde ; il ne s’en souvient que pour s’écrier, le 1° mars 1768: « On dit que je hais les Jésuites; laissez dire. Oui, je les hais, el tous tant que nous sommes dans les divers ministères, nous devons les haïr. Ce sera un jour la gloire de l'Espagne d’avoir eu des secrétaires d'Etat assez courageux pour en opérer l’expulsion. »
En 1768, il était permis à Roda de s’enivrer de sa victoire sans combat, du triomphe de sa haine sur la justice, et de se hisser au Capitole. En 1847, si cet homme, qui a laissé l’Espagne riche et honorée, sortait du tombeau, s’il la voyait indigente, effacée de la carte des nations, dévenue le jouet de toutes les forfanteries constitutionnelles et ne comptant plus parmi les peuples que par la discorde entre les citoyens et par les ignominies de sa famille régnante, nous ne savons trop si Roda se glorifierait d’avoir préparé ce premier crime qui en a fait naître tant d’autres.
Mais quand le cabinet de Madrid méditait la perte des Jésuites, on était loin de s’avouer que les fautes des aïeux sont toujours expiées par les descendants. Les espérances de d’Aranda souriaient aux méchants, aux crédules, aux utopistes et aux aventureux ; elles ne tardèrent point à se réaliser. Le Roi était favorable à a Compagnie de Jésus : on parvint à le rendre indifférent; puis, un jour, une trame ourdie de longue main l’enveloppa dans ses réseaux. Les amis de Choiseul et des Philosophes n'avaient pas voulu être accusés d’abrutissement intellectuel ; on leur avait dit de secouer le joug sacerdotal en commençant par ancantir les Jésuites. Pour se montrer dignes de leurs maîtres, d’Aranda et le duc d’Albe trompèrent la con-
fiance de Charles IE, Ils lui laissèrent oublier que la chute des croyances précède de bien près la chute des empires. On les vit abuser de son respect pour la mémoire de sa mère, et ils calomnièrent la naissance du Roi pour le rendre implacable.
Ici l'histoire ne peut s'appuyer que sur des probabilités. Les fauteurs de la destruction de l'Ordre de Jésus et les partisans de ce même Ordre, tous d'accord sur le résultat, diffèrent essentiellement sur les causes. Les uns prétendent quel’émeute des Chapeaux dessilla les yeux du Roi, et lui fit soupçonner ce qu'était cette Société de prêtres, aspirant à détrôner son protecteur, ou tout au moins à s'emparer des colonies espagnoles. Les autres affirment que d’Aranda ne fut que le metteur en œuvre d’un complot organisé à Paris. Ce complot, disent-ils, eut pour base l’orgueil d’un fils qui ne veut pas avoir à rougir de sa mère. Dans l’incertitude où, en l'absence de tout document positif, l'écrivain consciencieux est placé, nous avons fait appel aux adversaires nés de l’Institut. Puisque les historiens catholiques, sans preuves décisives des deux côtés, se trouvent en désaccord complet, nous invoquons le témoignage des Protestants. Or voici la version de l’Anglican Coxe (1) :
Dès lors (en 1764) le ministère français se proposa d’achever la chute des Jésuites dans les autres pays, il s’occupa surtout d'obtenir leur bannissement complet du territoire espagnol. Choiseul n'épargna à cet effet aucun moyen ni aucune intrigue pour répandre l'alarme sur leurs principes et leur caractère. Il leur attribuait toutes les fautes qui paraissaient devoir entrainer la disgrâce de leur Ordre. Il ne se fit pas le moindre scrupule de faire circuler des lettres apocryphes sous le nom de leur Général (2) et autres supérieurs, et de répandre
(1) L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon, t. v, p. 4.
(2) Les apologistes du duc de Choïseul, le comte de Saint-Priest entre autres, ont senti la nécessité de démentir les assertions de l'écrivain anglais, au moins désintéressé dans la question. Leur seul motif pour croire que Choiseul est resté étranger à toute cette intrigue, C’est qu’on n’en dé-
d’odieuses calomnies contre quelques individus de la Société. s Coxe va plus loin, et il ajoute (1): « Des rumeurs circulaient partout relativement à leurs complots supposés et à leurs conispirations contre le gouvernement espagnol. Pour rendre l'accusation vraisemblable, on fabriqua une lettre, qu’on supposait avoir été écrite par le général de l'Ordre à Rome, et adressée au Provincial en Espagne. Cette lettre lui ordonnait d’exciter des insurrections; elle avait été envoyée de manière à être interceptée. On parlait des richesses immenses et des propriétés de l'Ordre : c'était une amorce pour obtenir son abolition. Les
couyre aucune trace dans la correspondance officielle ou privée du ministre avec le marquis d’Ossun, son parent, ambassadeur de France à Madrid. Cette raison nous semble peu concluante, car, au tome v, p. 430, de l’Histoire de la diplomatie, par Flassan, nous lisons, à propos des négociations relatives aux Jésuites : à
« Le temps n’a pas encore suffisamment dévoilé ces négociations, et ne les dévoilera peut-être jamais, parce que beaucoup de démarches qui les accompagnérent furent confiées à des sous-ordres, ou opérées par des voies détournées. Ainsi, le duc de Choiseul ne correspondait pas pour cet objet avec l'ambassadeur du Roi à Madrid, mais avec l'abbé Beliardy, chargé d’affaires de la marine et du commerce à Madrid. »
Ce que Flassan dit pour l'Espagne dans l'Histoire de la diplomatie, nous pouvons le redire pour tous les pays. Le xvin siècle fut incontestablement l’ère des agents secrets, les princes et leurs ministres se défiaient les uns dés autres et sentaient le besoin de se tromper mutuellement. C’est ce qui explique la pénurie de vues et de faits que l’on remarque dans les correspondances diplomatiques; tout se traitait en dehors des ambassadeurs, et chacun sait le rôle que Dumouriez et l’abbé de Broglie jouaient au profit de Louis XV. Beliardy était l’homme de Choiseul; le chevalier d’Azaràa Commença 5a carrière par être l'agent secret du comte d’Aranda. Il y avait encore dans les cours des hommes de trop grandes familles ou de trop d’élévation dans les idées pour les ravaler à cet espionnage des scandales intimes, à ces tentatives de corruption subalterne qui ont perdu l'Europe monarchique. Les d’Aubeterre, les Bernis, les Roda et les Azpuru étaient rares : on y suppléait en se servant d'hommes actifs, dont à chaque heure on pouvait nier le caractère tout en récompensant leurs services à prix d’or. |
(1) L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon, t. v, p. 9.
ET LES JÉSUITES. 163 Jésuites eux-mêmes perdaient beaucoup de leur influence sur l'esprit de Charles, en s’opposant à la canonisation qu’il désirait si ardemment de don Juan de Palafox. Mais la cause principale qui occasionna leur expulsion fut le succès des moyens employés pour faire croire au Roï que c’était par leurs intrigues que l’émeute qui venait d’avoir lieu à Madrid avait été excitée, et qu'ils formaient encore de nouvelles machinations contre sa propre famille et contre sa personne. [nfluencé par cette opinion, Charles, de protecteur zélé, devint leur implacable ennemi; il s'empressa de suivre l'exemple du gouvernement français, en chassant de ses Etats une Société qui lui semblait si dangereuse. » | Léopold Ranke adopte, lui aussi, l’idée de Coxe. « On persuada, dit-il (4), à Charles [IT d’Espagne que les Jésuites avaient conçu le plan de mettre sur le trône, à sa place, son frère don Louis. » Christophe de Murr suivit la mêmé version ; Sismondi la développe. « Charles LE, dit-il (2), conservait un profond ressentiment de l'insurrection de Madrid ; il la croyait l'ouvrage de quelque intrigue étrangère; on réussit à lui persuader qu’elle était l’œuvre des Jésuites, et ce fut le commencement de leur ruine en Espagne. Des bruits de complots, des accusations calomnieuses, des lettres apocryphes destinées à être interceptées, et qui le furent en effet, achevèrent de décider le Roi. » à Un autre Protestant, Schœll, corrobore cette unanimite , qui sera, aux yeux des lecteurs même partiaux, un singulier témoignage en faveur des Pères : « Depuis 1764, raconte le diplomate prussien (3), le duc de Choiseul avait expulsé les Jésuites de France ; il persécutait cet Ordre jusqu’en Espagne. On employa tous les moyens d’en faire un objet de terreur pour le Roi, et l’on y réussit enfin par une calomnie atroce.
(1) Histoire de la Papauté, t. 1v, p. 494.
(2) Histoire des Français, t. xxix, p. 370.
(3) Cours d'histoire des Etats européens, t. xxxix, p. 163.
On assure qu'on mit sous ses yeux une prétendue lettre du P. Ricci, Général des Jésuites, que le duc de Choiseul est accusé d'avoir fait fabriquer ; lettre par laquelle le Général aurait annoncé à son correspondant qu'il avait réussi à rassembler des documents qui prouvaient incontestablement que Charles LIL était un enfant de l’ adultère. Cette absurde invention fit une telle impression sur le Roi qu'il se laissa arracher l'ordre d'expulser les Jésuites. »
L’historien anglican Adam ajoute (1) : « On peut, sans blesser les convenances, révoquer en doute les crimes et les mauvaises intentions attribuées aux Jésuites, et il est plus naturel de croire qu’un parti ennemi non-seulement de leur établissement comme corps, mais même de la Religion chrétienne en général, suscita une ruine à laquelle les gouvernements se prêtèrent.d’autant mieux qu'ils y trouvaient leurs intérêts. »
Le texte des écrivains protestants est identique; nous ne l'acceptons pas, nous ne le rejetons pas, nous le donnons dans son intégrité. Il explique naturellement ce qui, sans lui, serait inexplicable (2), car un homme de la trempe de Charles HI
(1) Histoire d'Espagne, t. iv, p. 271.
(2) On trouve dans un ouvrage qui parut en 4800 sous ce titre : Du rétablissement des Jésuites et de l'éducation publique (Emmerick, Lambert Romen), un fait curieux à l’appui de ces dires protestants. Le fait est connu de tous ceux qui ont séjourné à Rome, c’est une tradition de Catholique; mais elle confirme pleinement les récits de Schæll, de Ranke, de Coxe, d'Adam et de Sismondi.
«JL est bon d'ajouter ici une particularité intéressante à d'histtre des moyens employés pour perdre la Compagnie de Jésus tout entière dans l'esprit de Charles IT. Outre la prétendue lettre du P. Ricci, il y eut d’autres pièces supposées, et, parmi ces pièces mensongéres, une lettre où l’on avait parfaitement imité l'écriture d’un Jésuite italien, qui contenait des invectives sanglantes contre le gouvernement espagnol. Sur les instances que faisait Clément XIII pour avoir quelques pièces de conviction qui pussent l’éclairer, cette lettre lui fut envoyée. Parmi ceux qui furent chargés de l’examiner se trouvait Pie VI, alors simple prélat. En y jetant les yeux il remarqua d’abord que le papier était de fabrique espagnole, et il lui parut extraordinaire que, pour écrire de Rome, on eût été chercher
ne modifie pas en un seul jour les opinions de toute sa vie. Restant Chrétien plein de ferveur, il ne va pas briser un [nstitut qui, répandu dans chaque province de son empire, avait conquis plus de peuples à la monarchie espagnole que Christophe Colomb, Cortez et Pizarre. Pour décider Charles HET à cet acte de sévérité inouïe, il a fallu des motifs extraordinaires. Le plus plausible, le seul qui pût allumer son courroux, C'était de jeter sur son royal écusson le stigmate de la bâtardise. On avait étudié à fond son caractère, on le croyait incapable de céder à des suggestions philosophiques, on le saisit par le point vulnérable. Dans l'impossibilité d'évoquer un autre fait révélateur offrant quelque vraisemblance, il faut bien s'attacher à celui que les écrivains protestants racontent. Ce fait est avéré par d’autres témoignages contemporains et par les documents de la Compagnie de Jésus.
Blessé dans son orgueil et dans sa piété filiale, le Roi, entre les mains de qui les ministres avaient fait tomber les prétendues lettres écrites par Ricci, n’avait plus de conseils à demander qu’à sa vengeance. Dévoué au Souverain Pontife, enfant respectueux de l'Eglise, il ne songea même pas à recourir à leur sagesse. Il se croyait outragé, il punissait l’injure tout en l’ensevelissant au plus profond de son cœur.
De ténébreuses enquêtes furent ordonnées pour épier les démarches des Jésuites et pour encourager les délations. On prit des mesures que la discrétion espagnole pouvait seule couvrir des ombres du mystère. On interrogea la vie publique et privée de chaque membre de la Société. De tous ces dires, salariés par d’Aranda, on forma un faisceau d’accusations sans
du papier en Espagne, Regardant de plus près et au grand jour, il aperçut que le papier portait non-seulement le nom d’une manufacture espagnole, mais encore la date de l’année où il avait été fabriqué. Or, cette date était de deux ans postérieure à celle de la lettre, d’où il suivait que la lettre aurait été écrite sur ce papier deux ans avant qu’il existât. L’imposture, la falsification devenait manifeste; mais le coup était porté en Espagne, et Charles 1IE n’était pas homme à reconnaître et à réparer un tort. »
unité, et on présenta l'affaire au Conseil extraordinaire assemblé, Le 29 janvier 4767 le fiscal de Castille, don Ruys de Gampomanès, plaida contre eux, raconte le Protestant Jean de Muller (4). el leur fit un crime de l'humilité de leur extérieur, des aumônes qu'ils répandaient, des soins qu’ils donnaient aux malades et aux prisonniers; il les accusa de se servir de ces moyens pour séduire le peuple et le mettre dans leurs intérêts. » La sentence du tribunal commence ainsi :
« Supposé ce qui a été dit, le Conseil extraordinaire passe à exposer son sentiment sur l’exécution du bannissement des Jésuites et sur les autres mesures qui en sont la conséquence, afin qu'il obtienne, dans l’ordre convenable, son entier et plein accomplissement,. »
Si ce premier considérant a quelque chose d'étrange, les autres ne paraissent pas moins insolites. On ne touche à aucun point de l’Institut, on n'incrimine jamais la discipline ou les mœurs des Jésuites. Il y est dit « qu'il sera également très à propos de faire entendre aux Evêques, aux Municipalités, aux Chapitres êt aux assemblées ou corps politiques du Royaume, que Sa Majesté se réserve, à elle seule, la connaissance des graves motifs qui ont déterminé sa royale volonté à adopter cette juste mesure administrative en usant de l’autorité tutélaire qui lui appartient. » On y lit encore : « Sa Majesté doit imposer de plus à ses sujets le silence sur cette affaire, afin que personne n'’écrive, ne publie ni ne répande d'ouvrages relatifs à l'expulsion des Jésuites, soit pour, soit contre, sans une permission spéciale du gouvernement; que le commissaire chargé de la surveillance de la presse ainsi que ses subdélégués doivent être déclarés incompétents à connaître en cette matière, parce que tout ce qui la regarde doit être entièrement du ressort et sous l'autorité immédiate du président et des ministres du Conseil extraordinaire. »
En faisant la part du prestige de terreur que cette conspi-
(1) Histoire universelle, par Jean de Muller, t. v.
ration du silence exerça sur le caractère espagnol, il faut bien convenir qu’un pareil jugement, dont les dispositifs restent un mystère scellé à l'Eglise, à l'Episcopat, à la Magistrature et au Peuple, est tout au moins entaché de nullité. Depuis deux cent vingt ans les Jésuites vivent et prêchent en Espagne. Ils sont comblés de bienfaits par des monarques dont ils étendent la souveraineté. Le clergé et les masses acceptent-avec bonheur leur intervention. Tout à coup l'Ordre se voit déclaré coupable d'un crime de lèse-majesté, d’un attentat public que personne ne peut spécifier. La sentence prononce la peine sans énoncer le délit. Dans les habitudes de la vie, l’assertion qui cache la preuve affirme au moins le fait; ici, preuve et fait , tout est enseveli dans l'ombre, tout dépasse les dernières limites de la crédibilité humaine. Les suppositions qui décident le Conseil extraordinaire ne sont pas justifiées, elles ne sont même pas énoncées. L’ambassadeur qui doit communiquer cette sentence au Pape « a ordre très-exprès de se refuser à toute explication, et de se borner uniquement à la remise de la lettre royale. » Ainsi le Pontife suprême, qui lie et délie sur la terre, ne connaîtra pas mieux que les Jésuites, que l'Espagne et le monde entier, les causes du bannissement. En Portugal on fait un scandale de la publication de ces causes, en France on les motive dans de longs arrêts, en Espagne
elles sont condamnées au secret de la tombe. Tout ce que le gouvernement de Ferdinand VIL avoua depuis, c’est que « la Société de Jésus (4) fut chassée à perpétuité en vertu d’une mesure arrachée par surprise et par les menées les plus artificieuses et les plus iniques à son magnanime et pieux aïeul le roi Charles HILL. »
(4) Exposicion y dictamen de el fiscal de el consejo y camara D. Francisco Gutteriez de La Huerta, en el expediente consultivo sobre si convendra à no permitir que se restablezca la Compania de Jesus en estos reynos, y en Su caso bajo de que reglas y calidades debera verificarse.
Un crime contre les personnes ou contre la sûreté de l'Etat laisse après lui des traces. Il y a eu des témoins, des enquêtes, des interrogatoires, des soupçons; rien de tont cela ne se pratique ici; et, dans l'impuissance d'expliquer le jugement du Conseil extraordinaire, on est réduit, malgré soi, à revenir à la version des Protestants.
D'Aranda n’admit à ses confidences que Manuel de Roda, Monino, Campomanès et d'Osma. Ils travaillaient, ils conféraient entre eux avec tant de mystère que les plus jeunes pages, que des enfants leur servaient de copistes, incapables qu'ils étaient de comprendre ce qu’on leur faisait transcrire (1). De semblables précautions furent employées afin de se disposer au Coup tragique. On minuta dans le cabinet du Roi les ordres adressés aux autorités espagnoles dans les deux mondes. Ces ordres, signés par Charles ILE, contresignés par d’Aranda, étaient munis des trois sceaux. À la seconde enveloppe on lisait : « Sous peine de mort, vous n’ouvrirez ce paquet que le 2 avril 1707, au déclin du jour. »
La lettre du Roi contenait ces lignes : « Je vous revêts de toute mon autorité et de toute ma puissance royale pour surle-champ vous transporter avec main-forte à la maison des Jésuites. Vous ferez saisir tous les Religieux, et vous les ferez conduire comme prisonniers au port indiqué dans les vingt-quatre heures. Là ils seront embarqués sur des vaisseaux à ce destinés. Au moment même de l'exécution, vous ferez apposer les scellés sur les archives de la maison et sur les papiers des individus, sans permettre à aucun d’emporter avec soi autre chose que ses livres de prières et le linge strictement nécessaire pour la traversée. Si, après l’embarquement, il existait encore un seul Jésuite, même malade ou moribond, dans votre département, vous serez puni de mort.