CHAPITRE IV
Portrait de GaDganelli. — Son éloge des Jésuites. — Laurent Ricci, Général de la Compaipotie,' le feit nommer cardinal. — Les Philosophes et les Jansénistes espèrent en lui.
— L^enthonsiasme des Romains. — 11 court après la popularité. — D*Alembert et Pré> déric 11 jugent son avènement. — La correspondance des ministres espagnols ayec M. Asparu et le chevalier d*Azara, tous deux plénipotentiaires d'Espagne à Rome. — Le dernier mot de la diplomatie du xviii« siècle. — Le cardinal de Remis, ambassadeur de FraiMSe près le Saint-Siège. — Pour complaire au Pape, il atermoie avec la question des Jéraites. — Le comte de Kannitz et le Pape. — Défense faite au Général de la Société de Jésus de se présenter devant lui. — Clément XIV et les puissances. — Sa lettre, à Lonis XV. — Ses motifs d'équité en faveur des Jésuites. — > Dépêche de Choiseul an cardinal de Remis. — Remis, poussé à bout, engage le Pape à promettre par écrit au roi d*Espi^fne qu'il abolira, dans un temps donné, la Compagnie de Jésus. — Ganganelli cherche â éluder ce second engagement. — Roda presse Azara d'agir. — Politique des cabinets vis-à-vis du Saint-Siége. — Clément perd â Rome toute popularité. — Les Frandscains Ruontempi et Francesco. — La chute de Choiseul rend quelqne espoir aux Jésuites. T— Le duc d'Aiguillon et madame du Rarry se tournent contre eux. — Mort d'Azpum. — Monino, comte de Florida RIanca, envoyé ambassadeur à Rome. — Il intisidde, il domine Clément XIV. — Leurs entrevues. — Marie~Thérèse s'oppose à la 4ertrQcti(»n de la Compagnie avec tous les électeurs catholiques d'Allemagne. — Joseph II la décide â condition qu'on lui laissera la propriété des biens de l'Institut. — Hvie-Thérèse se joint à la maison deRourbon. — Procès intentés anx Jésuites de Rome. ^Honsigfnor Alfani, leur juge. — La succession des Pizani. — Le Jésuite et le chevalier de Malte. — Le Collège romain condamné. — Le séminaire romain mis en suspicion.
— Trois cardinaux visiteurs. — Les Jésuites chassés de leurs Collèges. — Le cardinal d^Tork demande au Pape leur Maison de Frascati. — Le P. Lecchi et la commission des eaux. — Le pamphlet espagnol et la réponse. — Renveniiti exilé de Rome. — Le cardinal Halvezzi à Rologne. — La correspondance secrète avec le Pape de ce visiteur apostolique des maisons de la Compagnie. — Précautions prises pour tromper le peuple. — Aveux de l'archevêque de Rologne. — Le ne fiât twnultus in populo.
Laurent Ganganelli, né à San-Ârcangelo le 31 octobre i705, était (ils d'un médecin de campagne, et fut reçu jeune dans l'Ordre des Conventuels de saint François, connu sous le nom de Gordeliers. Il y passa de longues années dans l'étude et dans l'exercice des vertus sacerdotales. Sa figure n'avait rien de remarquable; elle portait seulement l'empreinte d'une rusticité étrangère aux belles formes italiennes. Néanmoins il était ingénieux et aimable, littérateur et artiste; il cachait sous son froc une de ces âmes candides dont on pouvait facilement abuser en lui faisant entrevoir au bout de ses c,(ysvç«s>'^\wfe\*^^-
preuves irrécusables la conscience publique, ils se taisaient. Dans ce Pontife , enfant du peuple comme eux , les Romains aimaient à retrouver leur enjouement et leur finesse (1). lis le saluaient de leurs cris de bonheur. Partout où il apparaissait dans son carrosse d'or et de velours, sa bénédiction ne tombait que sur des têtes pieusement inclinées. L'afifection remplaçait le respect. On le croyait clément de fait comme de nom; chacun se fatigua a le présenter comme Fidéal de ses rêves. On lui fit subir la tyrannie de la popularité. Les ambassadeurs se plaisaient à organiser, à soudoyer les applaudissements de la foule pour lui persuader que les habitants du patrimoine de saint Pierre avaient autant de confiance en lui que le reste de TEurope. Ganganelli ne voulut pas se rappeler que dans les acclamations dont il enivre un Souverain le peuple trouve une garantie de liberté pour les malédictions qu'il tient en réserve. L'enthousiasme et les tendresses des Romains sont aussi variables que leur climat , et dans ces moments de délire paternel ou filial, Pontife et Chrétiens, tous oublièrent de mettre à profit cet axiome éternellement vrai que le général Colletta, l'un des écrivains révolutionnaires d'Italie, allait rajeunir : c La popularité et la clémence, dit-il dans son Histoire du royaume de Naples (2), sont un luxe de rois, tandis que la justice et la fermeté sont les seuls mobiles du gouvernement. »
Au milieu des transports de joie dont les citoyens de Rome poursuivent toujours le nouveau Pontife (3), Ganganelli était
(1) On cite encore de lui un jeu de mots qui fît rire tous les Romains, bons appréciateurs de ce genre d'esprit. En allant en grande pompe prendre possession de la basilique de Saint- Jean de Latran, Clément XIV tomba de la mule qu'il montait, et il tomba en descendant une rue, voisine du Capitole. C'était de fâcheux augure pour l'avenir du ponUficat. Les cardinaux et les princes qui l'entouraient s'approchent pour le rassurer et pour savoir s'il ne s'est point blessé. Le pape répondit en souriant : Non abbiamo contusione, ma confusione, »
(2) Storia del reame di Napoli^ del générale Pietro Colletta, libre sesto, p. 62.
(5) Dans une lettre au prélat CeraU, sur la mort de Benoit XTV, lettre datée du 6 mai 1758, Laurent Ganganelli, encore simple cordelier, s'exprime ainsi sur les Romains : «Le peuple romain, qui s'élève et s'abaisse comme les flots de la Méditerranée et qui voudrait changer de Pape tous
radieux. On lui apprenait combien il est doux d*êire Pape; sous le mensonge de cet enthousiasme^ il tâcha de ne plus savoir à quelles conditions il Tétait devenu. Il s'imaginait que ses promesses dilatoires, que ses flatteries aux Souverains, que surtout sa bonne volonté en paroles lui permettraient de gagner du temps, et qu'ainsi il pourrait, à Taide d'une sage tolérance , arriver à cicatriser les plaies de la Catholicité , sans avoir besoin de frapper la Compagnie de Jésus. Cette politique pypeciante, qui entrait si bien dans les vues de Louis XV, ne «convenait pas plus au roi d'Espagne qu'à Choiseul, à Pombal etàd'Àranda. Les Philosophes espéraient en Clémenl XIV. Le roi de Prusse, Frédéric U, était leur maître et leur adepte; mais Frédéric les connaissait de longue date. Il disait souvent que, s'il avait une de ses provinces à punir, il la donnerait à gouverner aux Philosophes. Il voulait récompenser la Silésie ; malgré les prières et les menaçants sarcasmes des Encyclopédistes, il y maintint les Jésuites. La détermination du roi de Prusse était irrévocable; d'Alembert cependant l'associait à la joie €[ue l'élection de Clément XIV faisait éprouver aux incrédules, et le 16 juin 1769 il lui mandait(l) : c On dit que le cordelier Ganganelli ne promet pas poires molles à la Société de Jésus, et que saint François d'Assise pourrait bien tuer saint Ignace. Il me semble que le Saint-Pèie, tout Cordelier qu'il est, fera une grande sottise de casser ainsi son régiment des gardes, par complaisance pour les princes catholiques. Il me semble que ce traité ressemble à celui des loups avec les brebis, dont la première condition fut que celles-ci livrassent leurs chiens; on sait comment celles-ci s'en trouvèrent. Quoi qu'il en soit, il sera singulier. Sire, que, tandis que Leurs Majestés très-chrétienne, très-catholique, très-apostolique et très-fidèle détruisent les grenadiers du Saint-Siège, votre très-hérétique Majesté soit la seule qui les conserve. » Sous une forme légère, d'Alembert révèle le dernier mot
If^'dDS, s'applaudit de ce que celui-ci, qui en a régné dix-neuf, vient en- - .iD de mourir; mais laissons-le se livrera sa joie insensée. Avant six mois, il sentira son malheur et il s'unira au monde entier pour pleurer BenoU XIV. »
(1) Œuvres philosophiques de d'Alembert, Correspondance, t. xviu.
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des Philosophes. Ce dernier mot, c'esl la condamnation de Clément XIV, prononcée dans l'intimité par ceux qui , à force d'adulatious, essaient de Tentraîner à sa ruine. Le Pontife hésitait : le 7 août de la même année, d*Alembert écrit encore à Frédéric 11 : t On assure que le Pape Cordelier se fait beaucoup tirer la manche pour abolir les Jésuites (1). Je n'en suis pas étonné. Proposer à un Pape de détruire celte brave milice, c'est comme si on proposait à Votre Majesté de licencier son régiment des gardes. »
Ces aveux si remplis de prévisions révolutionnaires et anticatholiques ne se faisaient qu'à voix basse, on les gardait pour les rêves d'avenir. En face de l'opinion et du Saint-Siège on prenait d'autres allures : on faisait retentir les imputations les plus étranges contre l'Ordre de Jésus; on l'accusait de saper les trônes et de perdre l'Eglise. Le Roi protestant n'était pas la dupe de ce concert d'animadversions, et le 5 avril 1770, il répondait à d'Alembert (2) : t La Philosophie, encouragée dans ce siècle , s'est énoncée avec plus de force et de courage que jamais. Quels sont les progrès qu'elle a faits? On a cha^ les Jésuites, direz-vous. J'en conviens, mais je vous prouverai, si vous le voulez, que la vanité, des vengeances secrètes» des cabales , enfin l'intérêt ont tout fait. » L'Encyclopédiste ne demanda pas la preuve , elle était surabondante pour lui ; mais il n'en 'continua pas moins, avec ses adhérents de la cour, du ministère, des parlements et de la littérature, à jouer le double jeu qui leur réussit si bien.
Les Philosophes restaient dans l'attente; le Roi d'Espagne se livrait à la joie, car il avait le secret de Ganganelli. Le cardinal de Solis, d'Aranda et Azpuru y étaient initiés ; mais on en fit un mystère aux autres secrétaires d'Etat. C'est ce qui explique la gradation d'intérêt qui se trouve à chaque page de leur correspondance avec Rome. Rome est devenue le centre où aboutissent les projets, les espérances, les rêves les plus décevants. Chacun bâtit sur le nouveau Pape tout un système de révolution déguisé sous le nom de changements indispen^
(1) Œudres philosophiques de d'Alembert, Correspondance, t. xvm. Ci) Ibid.
sables ou de progrès moral. On recueille ses moindres paroles» on épie son geste le plus indifférent, on commente son sourire le moins expressif pour en tirer un argument en faveur des idées ou des ambitions que l'on met en avant. Quelquesuns même lui prêtent un langage en dehors des convenances pontificales; d'autres lui fabriquent des vertus philanthropiques et jettent sur son nom mille anecdotes controuvées qui, après avoir charmé l'oisiveté des cafés de Rome, tombent dans le ruisseau de la publicité. Ce n*est pas le Pape que Ton peint y chacun essaie de se peindre en lui. Roda, qui n'a point été appelé aux confidences de son maître et qui ne connaît pas encore l'acte signé par Ganganelli, n'ose se livrer à un espoir chimérique.
f Que voulez-vous que je vous dise, écrii-il d'Aranjuez au chevalier d'Azara le 6 juin, sur les nouvelles que j'ai reçues du grand théâtre du Conclave, puis(|ue déjà acta est fabula. On a donc dérogé au proverbe : Plus de Sixte-Quint, plus de Franciscains. Tout le monde maintenant sera dans l'attente des premières démarches du nouveau Pape. Nous verrons. Combien de prélats tomberont à terre, et combien d'autres relèveront la tête pour se montrer tout étonnés d'un coup si inattendu. Monsignor Alfani et Guarantello retourneront à leurs bénéfices» Monsignor Macedonio espérera le chapeau, et combien d'autres avec lui. »
Le 13 juin. Roda s'exprime ainsi : t Vous devinez sans doute la joie qui règne ici pour l'élection du Pape. 11 n'en a pas été de même en France. Au moins Fuentcs nous écrit-il des lettres empreintes de tristesse et de mauvaise humeur sur Ganganelli. Nous verrons ce qu'il fera, car c'est là ma règle. Je ne doute point qu'Azpuru ne soit l'auteur de tout cela. Dans votre avant-dernière lettre vous donniez déjà quelque aperçu. Pour moi je n'ai pas eu plus de part dans son exaltation (|ue dans celle du grand-visir. Mon amitié et ma correspondance avec lui pendant que j'étais à Rome, et qu'il a voulu continuer
Ear lettres, est certaine et notoire, et c'aura été la source des ruits qui courent et dont vous me parlez. Vous savez tout ce que j*ai écrit sur ce point. Quoi qu'il en soit, je me réjouis qu'il ait été fait Pape plutôt que beaucoup d'autres à <\ai Uoil ^^vc*
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des Philosophes. Ce dernier mot, c'est la condamnation de Clément XIV, prononcée dans Finlimilé par ceux qui , à force d'adulatious, essaient de Tenlraîner à sa ruine. Le Pontife hésitait : le 7 août de la même année, d*Alembert écrit encore a Frédéric II : t On assure que le Pape Cordelier se fait beaucoup tirer la manche pour abolir les Jésuites (1). Je n'en suis pas étonné. Proposer à un Pape de détruire celte brave milice, c'est comme si on proposait à Votre Majesté de licencier son régiment des gardes. »
Ces aveux si remplis de prévisions révolutionnaires et anticatholiques ne se faisaient qu'à voix basse, on les gardait pour les rêves d'avenir. En face de Topinion et du Saint-Siège on prenait d'autres allures : on faisait retentir les imputations les plus étranges contre l'Ordre de Jésus; on l'accusait de saper les trônes et de perdre l'Eglise. Le Roi protestant n'était pas la dupe de ce concert d'animadversions, et le 5 avril 1770, il répondait à d'Alembert (2) : c La Philosophie, encouragée dans ce siècle , s'est énoncée avec plus de force et de courage que jamais. Quels sont les progrès qu'elle a faits? On a chaâé les Jésuites, direz-vous. J'en conviens, mais je vous prouverai, si vous le voulez, que la vanité, des vengeances secrètes, des cabales , enfin l'intérêt ont tout fait. » L'Encyclopédiste ne demanda pas la preuve , elle était surabondante pour lui ; mais il n'en 'continua pas moins, avec ses adhérents de la cour, du ministère, des parlements et de la littérature, à jouer le double jeu qui leur réussit si bien.
Les Philosophes restaient dans l'attente; le Roi d'Espagne se livrait a la joie, car il avait le secret de Ganganelli. Le cardinal de Solis, d'Aranda et Azpuru y étaient initiés ; mais on en fit un mystère aux autres secrétaires d'Etat. C'est ce qui explique la gradation d'intérêt qui se trouve à chaque page de leur correspondance avec Rome. Rome est devenue le centre où aboutissent les projets, les espérances, les rêves les plus décevants. Chacun bâtit sur le nouveau Pape tout un système de révolution déguisé sous le nom de changements indispen-*
(1) Œuvres philosophiques de d'Alembert, Correspondance, t. xvm.
(2) Ibid.
sables ou de progrès moral. On recueille ses moindres paroles, on épie son geste le plus indifférent, on commente son sourire le moins expressif pour en tirer un argument en faveur des idées ou des ambitions que Ton met en avant, Quelques- " uns même lui prêtent un langage en dehors des convenances pontificales; d'autres lui fabriquent des vertus philanthropiques et jettent sur son nom mille anecdotes controuvées qui, après avoir charmé l'oisiveté des cafés de Rome, tombent dans le ruisseau de la publicité. Ce n'est pas le Pape que l'on peint y chacun essaie de se peindre en lui. Roda, qui n'a point été appelé aux conGdences de son maître et qui ne connaît pas encore l'acte signé par Ganganelii, n'ose se livrer à un espoir chimérique.
f Que voulez-vous que je vous dise, écrii-il d'Aranjuez au chevalier d'Azara le 6 juin, sur les nouvelles que j'ai reçues du grand théâtre du Conclave, puis(|ue déjà acta est fabula. On a donc dérogé au proverbe : Plus de Sixte-Quint, plus de Franciscains. Tout le monde maintenant sera dans l'attente des premières démarches du nouveau Pape. Nous verrons. Combien de prélats tomberont à terre, et combien d'autres relèveront la tête pour se montrer tout étonnés d'un coup si inattendu. Monsignor Alfani et Guarantello retourneront à leurs bénéfices, Monsignor Macedonio espérera le chapeau, et combien d'autres avec lui. i»
Le 13 juin. Roda s'exprime ainsi : « Vous devinez sans doute la joie qui règne ici pour l'élection du Pape. Il n'en a pas été de même en France. Au moins Fuentcs nous écrit-il des lettres empreintes de tristesse et de mauvaise humeur sur Ganganelii. Nous verrons ce qu'il fera, car c'est là ma règle. Je ne doute point qu'Azpuru ne soit l'auteur de tout cela. Dans votre avant-dernière lettre vous donniez déjà quelque aperçu. Pour moi je n'ai pas eu plus de part dans son exaltation que dans celle du grand-visîr. Mon amitié et ma correspondance avec lui pendant que j'étais à Rome, et qu'il a voulu continuer par lettres, est certahie et notoire, et c'aura été la source des bruits qui courent et dont vous me parlez. Vous savez tout ce que j*ai écrit sur ce point. Quoi qu'il en soit, je me réjouis qu'il ait été fait Pape plutôt que beaucoup d'autres à <\ai Uoil ^^vc-
sait. Qu'on le laisse en paix pour ce qui regarde son Ordre et son école, j'espère que pour le reste il sera condescendant» à moins qu'on ne vienne à lui tourner la tête. >
Ceux qui ont le secret de ce qui s'est conclu le 16 mai entre Solis et Ganganelli ne cachent pas leur joie; les autres s'inquiètent de cette confiance qui leur paraît reposer sur de vagues assertions. Don Ruys de Gampomanès s'adresse à son tour à Nicolas d'Âzara, et le 18 juillet le célèbre fiscal lai mande c pour ce qui concerne le Pape, je m'en tiens comme vous à l'expérience. Rome et sa cour ont des intérêts Irèsopposés aux nôtres. Par conséquent c'est une erreur de prétendre qu'ils agissent contre ce qui leur est favorable. La plupart de leurs affaires sont comme soutenues et attachées par des épingles; c'est pour cela qu'ils se prévalent de finesse. Notre art devrait consister à ne pas demander chose qui ne fât absolument juste et nécessaire à laquelle le Pape ne pût résister et puis agir avec fermeté. »
Dom Joachim d'Osma, le franciscain confesseur, se charge de solliciter, de presser la cause de Palafox; c'est un moyen que la cour d'Espagne a cru trouver pour frapper au coeur la Compagnie de Jésus. Ses autres adversaires de Madrid lai font une guerre plus ouverte, mais moins acharnée. Le 12 septembre Roda, qui n'a pas l'enthousiasme de la foi en Clément XIV, écrit à Azara : t Ce que j'attends de bon de Rome est si peu de chose que je préfère penser qu'on ne fera rien. Tous écrivent des merveilles du Pape, racontent des conversations intimes qu'ils ont eues avec Sa Sainteté, des témoignages de respect qu'ils en ont reçus; vous seul semblez ne pas voir ces belles choses, puisque vous ne m'écrivez rien de semblable, il parait que les projets dont le Pape s'occupe Boni en grand nombre. Ce que je voudrais, c'est que les nôtres avançassent un peu. >
A peu de semaines d'intervalle Roda gronde; il s'irrite , et le 31 octobre il s'exprime en ces termes à son confident diplomatique de Rome : « Vous êtes heureux en vérité de rester simple spectateur, de n'avoir pas de rôle dans cette comédie qui, par la force même des choses, devra se terminer en tragédie. La France, qui jusqu'à ce jour a consenti à toutes nos
résolutions et a approuvé nos condescendances, commence à s'éloigner de nous, bien persuadée que nous sommes joués, que Rome ne veut autre chose que mener à bon terme ses propres affaires, et le Pape celles de son école, de son Ordre, en négligeant, en sacrifiant même nos intérêts communs.
« Les Jésuites profilent de l'occasion, et travaillent sur tous les terrains par eux-mêmes, ou par leurs émissaires. Ils connaissent mieux le Pape et ses ministres que nous; ils feront en sorte que le Pape n'ait pas la liberté d'agir, ou du moins feigne de ne pas l'avoir, sans s'exposer à un schisme.
€ Si mon sentiment prévalait, on aurait déjà coupé court à toute négociation avec Rome, on aurait mis la main à l'œuvre qui nods importe tant, sans faire aucun cas du Pape. Avant de demander, faisons-nous prier plutôt, et qu'ils viennent nous chercher eux-mêmes. >
Le schisme était en germe dans ces paroles ministérielles. A Rome, ainsi que le dit dom Manuel, les ambassadeurs et les Cardinaux du parti des Couronnes avaient établi une Babel : c'était un prodige de confusion, et le 5 décembre, il traduit ainsi sa pensée à Nicolas d'Azara : c Vous voilà spectateur en face de ce théâtre où sont représentées les farces les plus ridicules. Regardez et riez, prenez pitié des acteurs qui finiront par se faire sif&er. >
Etudiée au point de vue de la diplomatie prenant ses ébats dans ses correspondances intimes, c'est une déplorable chose que l'histoire. Mais afin que les enseignements ne soient perdus ni pour Rome ni pour le monde catholique, nous ne devons rien omettre de ce langage qui s'est peut-être plus d'une fois renouvelé.
Clément XIV avait voulu, à son avènement au trône, renouer des relations diplomatiques avec la Cour de Portugal. Carvalho, marquis de Pombal, fut aussi dur, aussi insultant que les ministres de France et d'Espagne. Le 26 décembre 1769, Roda raconte comment Pombal accueillit la demande du Pontife, et quelles furent les conditions faites : < Sur ce qui regarde la nomination de Monseigneur Conti comme Nonce en Portugal, l'Ambassadeur m'a dit qu'il ne croit pas que ce soit une conséquence que les différends se soient arrangés entre cette
Alors comme aujourd'hui c'était le dernier mot de la diplo* matie. On voulait bien ramasser au pied de la Chaire de Pierre les verges qui devaient battre les Catholiques; on essayait de transformer l'autorité du successeur des Apôtres en instrument d'oppression ; mais à la première résistance du Pape on déclarait déjà qu'on était prêt à agir soi-même. Le concours exigé n'était qu'une humiliation pour le Saint-Siège. Clément XIV n'osa pas s'en apercevoir.
La France et l'Espagne le laissèrent respirer pendant quelques mois; néanmoins comme si la persécution devait toujours s'acharner sur ce vieillard couronné, Pombal et Tanucci reprirent en sous-œuvre les intrigues de Choiseul et d'Aranda. ils n'avaient pas l'insolente élégance de leurs maîtres ; Ils furent grossiers dans leurs procédés. Ces derniers outrages irritèrent le peuple romain. Le Pape détestait le prestige des cérémonies religieuses, il ne gouvernait qu'à contre-cœur. Le dégoût des hommes lui faisait prendre les affaires en mépris. Il n'avait pour confidents que deux Religieux de son couvent des Saints- Apôtres, Buontempi et Francesco, qui l'isolaient sur le trône, afin de pouvoir mieux le dominer au profit de leur haine monastique et des passions de tous les ministres de la maison de Bourbon. Clément XIV écartait du Vatican les Cardinaux et les Princes dont les Ambassadeurs redoutaient la fermeté et, par une intimidation savamment graduée, le Sacré Collège était tenu en charte privée. On persuadait à Ganganelli qu'il n'avait pas besoin de conseils , et on lui interdisait par des flatteries la possibilité d'en réclamer. Tanucci était l'ennemi personnel du Saint-Siège; pour humilier le Pape et le peuple romain dans cet orgueil d'artiste qui fait une des gloires de la ville éternelle , le ministre napolitain ordonne tout d'un coup de dépouiller le palais Farnèse des marbres qui enrichissent ses galeries. On transporte à Naples l'Hercule , le Taureau Farnèse et d'autres monuments. Léopold de Toscane suit l'exemple de Tanucci. U enlève la Niobé à la villa Médicis, et , sans tenir compte des douleurs de Ganganelli, Princes et Ministres se coalisent pour jeter à sa vieillesse tous les affronts.
A ces sujets de mécontentement intérieur se joignit la disette, suite inévitable d'une mauvaise adogiinistration. Le Pape
vil s'évanouir cette popularité dont les premiers transports avaient été si doux à son âme. Les Pères de l'Institut pensèrent que cette situation ramènerait le Pontife à des idées plus justes, et que tous ensemble ils pourraient encore travailler à la gloire de l'Eglise. Ils étaient si complètement en dehors du mouvement des affaires que le P. Garnier, ancien Provincial de Lyon et alors Assistant de France par intérim, écrivait à Rome, le 6 mars 1770 : c Les Jésuites savent qu'on sollicite leur abolition ; mais le Pape garde un secret impénétrable sur cette affaire. Il ne voit que leurs ennemis. Ni Cardinaux ni Prélats ne sont appelés au Palais, et n'en approchent que pour les fonctions publiques. » Et le 20 juin de la même année le P. Garnier mandait encore à ses frères : c Les Jésuites ne s'aident point; ils ne savent, ils ne peuvent même s'aider, et les mesures sont bien prises contre eux. On répand ici, comme à Paris, le bruit que l'affaire est finie, que le coup est porté. »
Ce iiit dans ce moment que la chute du duc de Choiseul vint ranimer les espérances des amis de la Compagnie. Après avoir été, jusqu'à la mort de madame de Pompadour, le plus obséquieux courtisan de celte femme, il ne voulait plus saluer en madame du Barry les déplorables caprices de Louis XV. Il flétrissait la favorite de carrefour qui le dédaignait, parce qu'elle venait de l'emporter dans le cœur vicieux du Roi sur la duchesse de Grammont, sœur de Choiseul. Dom Manuel de Roda, qui voit des Jésuites partout, en pressentit dans cette impure intrigue, et, le 9 mai, il fait ainsi part de ses appréhensions à d'Azara : c Nous savons l'affaire de la nouvelle maîtresse de France et quels en ont été les fameux introducteurs, et toul^ les autres intrigues. Le pauvre Choiseul Se trouve abandonné de la cour. Tout le reste est Jésuite du quatrième vœu. Ils sont plu§ puissants à Paris maintenant que jamais. >
C^élait ainsi que, dans ce temps-là, déjà on accusait les enfants de saint Ignace proscrits de tenir entre leurs mains les rênes dû gouvernement. Le duc de Choiseul fut précipité par son orgueil du faîte des honneurs. Le 25 décembre 1770, il prit la route de l'exil, et le duc d'Aiguillon fut appelé à lui SQOûéder. Le nouveau ministre avait loujours «ivûé , vsv3\q>>3x^
défendu les Jésuites. Il arrivait dans un moment opportun; car le peuple^ las des prodigalités de Choiseul, applaudissait à sa disgrâce, tandis que les courtisans, les traitants, les parlementaires et les Philosophes regrettaient avec fracas leur protecteur et le suivaient à sa terre de Chanteloup , afin de braver le Monarque dans Texercice de sa prërogaiive royale. Choiseul au pouvoir avait énervé et corrompu la France; la France, représentée par ses gentilshommes et par ses écrivains, s'attacha à donner à cette grandeur déchue un prestige encore inouï de popularité. La disgrâce eut ses courtisans, et, pour la première et la dernière fois peut-être, un ministre exilé trouva dans les adulateurs de la fortune des hommes qui osèrent la braver.
Ce spectacle anormal n'effraya point Loui^ XV". Alors on riait de tout en France et Ton ne prenait au sérieux que le plaisir. D'Aiguillon chercha à s'en procurer un plus raffiné. Il avait des vengeances à exercer contre la cour judiciaire : il la punit en la dissolvant, comme elle-même avait dissous la Société de Jésus. Il fut sans pitié pour les magistrats qui s'étaient montrés inexorables pour les Jésuites : il proscrivit les prescripteurs. Mais, dans cette rapide révolution, la main des Pères, depuis longtemps bannis du royaume, ne se fit pas plus sentir de près que de loin. D'Aiguillon et le chancelier Maupeou avaient d'autres vues. Madame du Barry, et c'est un hommage indirect qu'elle rendit à la vertu des Jésuites, madame du Barry ne songeait nullement à reconstruire l'œuvre que sa devancière avait brisée.
Cependant à la nouvelle des changements qui s'opèrent dans le ministère et à la cour, le Pape juge que quelques mois dç répit lui seront accordés. Louis XV ne voyait plus l'impérieux Choiseul lui dicter des ordres; d'Aiguillon ne devait lui faire aucune violence sur ce point. Le Roi et le ministre ne demandaient pas mieux que de laisser au Pape sa liberté d'action; mais il fallait ménager Charles d'Espagne. Afin de le consoler de la disgrâce de Choiseul, d'Aiguillon consent à faire cause commune avec les ennemis des Jésuites. Lé pouvoir l'avait tenté. Pour désarmer les méfiances du cabinet de Madrid, il veut lui donner des gages. Charles III soupçonnait depuis
longtemps le cardinal de Bernis de tiédeur dans ses poursuites. D'Aiguillon lui en fournit la preuve, en livrant à Pignatelli, comte de Fuentès, ambassadeur d'Espagne à Paris, les dépêches de l'ambassadeur de France à Rome. Quand celte lâcheté fut consommée, Charles III et le duc d'Aiguillon concertèrent un nouveau plan de campagne.
Le Pape avait obtenu un sursis; il crut avoir partie gagnée. Se persuadant que son système d'injustice calculée et de mauvais vouloir officiel envers la Compagnie trompait les ennemis de l'Institut, il affecta de lui faire de légères blessures dans l'intention de le préserver de la mort, comme Pilale qui faisait battre de verges le Sauveur afin de lui éviter le supplice de la croix. Cette pensée était si bien enracinée dans son esprit, qu'en 1772 il la révélait à Jean-Charles Vipera, l'une des lumières de l'Ordre des Franciscains conventuels, l'ancien confrère et l'ami de Ganganelli. Vipera, d'un air consterné, disait au Pape : c Doîs-je croire, très Saint-Père, ce que la rumeur publique répand partout; c'est que, dans peu de temps, la Sociéié de Jésus sera détruite et détruite, par un Pontife sorti de la famille de saint François? — Rassurez-vous, lui répondit Clément XIY avec assurance, non, elle ne sera pas sacrifiée; mais il faut que les Jésuites soient abreuvés de douleurs, s'ils veulent être sauvés. >
Ces détails, que nous empruntons aux Commentaires inédits sur la suppression de la Compagnie, par le Père de Cordara, indiquent bien que Ganganelli reculait devant l'accomplisse- Mient de l'œuvre dont il s'était chargé. Sa vie entière se consumait à éluder la fatale promesse que le Cardinal de Solis lui avait arrachée avant son exaltation. D'un seul trait de plume îl pouvait recouvrer le comtat Venaissin et la principauté de Béoévent; néanmoins il aimait mieux rester dans la ligne du devoir que de rendre à l'Eglise ses domaines envahis. On eut dit qu'en s' efforçant d'avoir du courage. Clément XIV espérait se remettre à lui-même l'erreur qu'un moment de vertige avait inspirée au cardinal Ganganelli. Le Pape savait que Clé* ment XIU faisait payer chaque année aux Jésuites, chassés du Portugal, douze mille écus romains destinés a pourvoir à leur existence. Le trésor public était obéré , Ganganelli cherchait
tous les moyens de le soulager; il|Voulut cependant qu'Atige Braschi, administrateur des finances pontificales, continuât le subside. Le Pape ne témoignait qu'une crainte, c'était que sa charité envers les proscrits de Porabal fut connue des ambassadeurs portugais ou espagnol.
Ange Braschi, qui, quatre années plus tard, succédera au pape Clément sous le nom de Pie VI , garda religieusement le secret de cette bienfaisance pontificale. Mais en face des hésitations de Ganganelli et de la disgrâce de Choiseul , le roi d'Espagne ne peut plus contenir son impatience. Roda 8e charge d'en transmettre Texpression aux plénipotentiaires d'Espagne près le Saint-Siège ; le 29 janvier 1 771 il mande du Pardo à Azpuru :
« Je ne doute pas de ce que vous dites , avec tant d'assurance, de la fermeté du Pape dans ses promesses. Je crains pourtant qu'à Paris, à l'occasion de la chute du ministère, on ne change de manière de voir au sujet de la destruction de la Compagnie, puisqu'il est certain que le parti de la favorite, très-dévoué aux Jésuites , est triomphant de la chute de Choiseul et de son cousin Praslin. Le cardinal de Bernis n'était pas même, lui , ami de Choiseul , et dans le cœur il était tout à fait partisan des Jésuites. Aussi désormais devons-nous peu compter sur ses services; tous ceux qu'on a obtenus de lui jusqu'à ce jour ont été arrachés à force d'ordres pressants, et grâce à de vives réprimandes. Si la cour de Paris vient à se refroidir, et si par hasard elle s'emploie en faveur des Jésuites , le Pape se trouvera bien embarrasse ; et je ne serais pas étonné de voir encore de nouveau les Jésuites à Paris, et dans le palais même du Roi très-chrétien. »
Le 26 mars , Roda qui ne cesse d'écrire pour presser Azpuru et Azara, redoute de voir M"* du Barry prendre parti en faveur des Jésuites. Cette femme n'osa pas leur faire cette injure, et le Ministre espagnol put encore espérer.
c Je ne doute pas, dit-il à Azpuru, que le.Pape ne maintienne et ne remplisse sa parole ; je n'en ai même jamais douté; mais vous savez ce que sont les Cours. Celle de France se plaignait des retards, et à présent, quoiqu'elle ne montre pas avoir changé d'opinion , on peut craikidre. Notre
Roi a négligé de fortîGer son cousin dans son ancien projet. Il agit dans ce sens ; j'espère que cela arrêtera les cabales qui se multiplient à la Gourde France, parce qu'elles craindront de déplaire au Roi d'Espagne. Au reste, il est avéré que les Jésuites ont joué un grand rôle dans le palais. Comme notre souverain est assez formel, constant, sobre de promesses et très-exact à les accomplir, il n'a pas un seul instant doute du Pape, Les motifs qu'on lui alléguait lui plaisaient, comme vous avez pu le voir par les reconvenlions faites. Depuis que Sa Majesté comprit que la cause des retards avait pour mobile de préparer Sa Sainteté à l'extinction des Jésuites simultanément avec la cause de notre Palafox, le Roi a senti que l'idée était bonne, et il s'est tranquillisé beaucoup, i
Palafox et les Jésuites , la béatification de l'un , la destruction des autres, tel est le double but que poursuit Charles UI avec un acharnement dont il serait difficile de trouver un autre exemple dans l'histoire. D'Âranda laisse aux Ministres sous ses ordres le soin de traduire la pensée du maître; lui, se contente de l'inspirer. Le 12 mars, la du Barry et le»duc d'Aiguillon font leur paix avec Charles IIL Ce jour-là Roda rassuré s'explique ainsi avec Azpuru : « Il est certain que jusqu'à cette heure il n'y a point eu à Paris de nouvelle manière de voir contraire à nos ardents projets de détruire la Compagnie ; le Roi de France vient d'affirmer à notre souverain qu'il s'en tenait fermement à sa dernière résolution ; qu'il demeurera uni à Sa Majesté dans les instances adressées au Pape. »
Le 9 avril , la haine contre les Jésuites l'emporte dans le cœur de Charles UI sur le respect qu'il affecte de vouer à la mémoire de Palafox. Palafox, c'est l'épigramme et l'intermède jetés dans celte affaire si déplorablement conduite. Roda no- (ilie d'Aranjuez les dispositions royales, c Sa Majesté a aussi éprouvé de la joie des assurances que vous lui donnez , au sujet du prompt avancement de la cause de notre vénérable Palafox et aussi de celles qui regardent l'exlinction des Jésuites, affaire que Sa Majesté désire par-dessus toutes les autres. L'empressement avec lequel le Roi soupire après le jour de cette suppression promise par Sa Sainteté est tel que chaque mois de retard lui parait un siècle; et j'éprouverais moi-môiQe
an grand déplaisir si les peines que se donne le Roi resuûent sans effet. »
Chaque courrier apportait tantôt à Thomas Âzpuru, tantôt à Nicolas d'Âzara des supplications ou des menaces. La ténacité espagnole était aux prises avec la lenteur romaine qui, chez Ganganelli, se compliquait d*un remords. Le 4 juin 1771, Charles lU lui fait plus explicitement que jamais rappeler celte promesse qu'on l'accuse d'oublier. Azpu ru, devenu évoque, convoite la pourpre. 11 a des ménagements pour le Pape , des circonlocutions et des échappatoires afin de forcer Charles d'Espagne à une inaction impossible avec son caractère. Le prince ordonne à Roda d'écrire à Âzpuru et de gourmander d'un seul coup les irrésolutions du Vatican et Tapathie de l'ambassadeur espagnol. Roda obéit :
c Je crois, dit-il , qu'entre souverains il ne s'est jamais vu de négociation telle que celle relative à l'extinction des Jésuites. Tous les princes de la maison de Rourbon l'avaient demandée au Pape. Sa Sainteté l'offrit rondement, sans aucune condition, et elle promit de le faire bientôt. Puis après elle a mis des conditions; mais toutes se sont aplanies. Le Pape a renouvelé ses promesses , assurant toujours qu'il les réaliserail bientôt; mais ce cas n'arrive jamais, et on n'en voit même aucun signe. Je suis vraiment étonné de ce que le ministre de notre cour ne manque jamais de phrases et de circonlocutions pour nous répéter toujours la même chose dans chacune de ses lettres, et cela sans honte, sans rien conclure, exagérant la sécurité et la certitude des paroles du Pape. •
Le grave Charles III a fait alliance avec M"® du Rarry. Louis Xy est rentré sous un joug humiliant; ses ambassadeurs et ceux de INaples ont été mis aux ordres de l'Espagne; Roda, écrivant de l'Escurial à Azpuru, le 8 octobre 1771, constate le fait en chargeant ce dernier de féliciter les Cardinaux de Remis et Orsini :
« Le roi, ainsi parle Roda , est très-conlent de la promptitude que vous avez mise à exécuter l'ordre (|u'il vous avait intimé de renouveler ses instances sur la si ardemment désirée suppression des Jésuites. Il a témoigné aussi sa satisfaction pour l'avis que vous avez donné aux deux Cardinaux de poQs-
ser l'affaire de leur côté avec la même diligence , au nom de leurs Cours respectives. Sa Majesté attend avec une profonde inquiétude la réponse que fera Sa Sainteté à votre Mémoire et aux instances des deux Cardinaux. >
Ce Mémoire, dont nous avons l'original entre les mains, ne produisit et ne devait produire aucun effet. Il parle de justice et de salut pour l'Eglise, tout en exigeant la destruction de la Compagnie de Jésus. Ganganelli était plus avancé que l'évéque Azpuru. Le voile dont le Pontile , que Tanucci appelle un fraie furbo , s'était couvert les yeux, se déchirait de toute part. La lumière se faisait, et Clément XIY, repentant du passé et du présent , ne voulait pas souiller son avenir. Il n'ignorait pas que ce n'était point dans l'espérance d'arriver à être plus équitables et plus dévoués à la Chaire de Pierre que les Cours le soumettaient à la torture ; il garda donc le silence, c Peu importe, disait le Ministre espagnol à l'Anibassadeur dans sa dépêche du 19 octobre, peu importe que le Pape ne réponde pas au Mémoire que vous lui avez présenté pour la suppression ; il suffit qu'il y pense, et qu'il l'exécute aussitôt expiré le terme par lui fixé. Cependant, pour la satisfaction du Roi , il serait bon que le Saint-Père répondit. Je ne saurais vous exprimer le désir que montre Sa Majesté de voir cette affaire arriver à son terme; elle la considère comme d'une extrême importance. En attendant elle se contente des espérances et des assurances que le Pape lui donne du prochain accomplissement de ses promesses. >
Ce Roda, dont chaque trait de plume trahit une colère intérieure, va sans cesse d'Àzpuru à Âzara, comme pour stimuler leur zèle, que semble attiédir l'atmosphère romaine. Azara reçoit de lui, à la date du 24 décembre, une lettre ainsi conçue : < Je ne vois pas qu'e nos affaires avancent ; et cependant nous devons croire qu'elles vont bien. L'affaire de Palafox commence à s'embrouiller. On nous demande un million de documents. On attribue tout cela à un certain Perez, Trinitaire, qui parait avoir donné un vote malicieux. Il s'agit maintenant de le lui faire payer. Mais en attendant c'est la cause qui en souffre, et le Pape aussi qui a fixé ce terme à la suppression de la Compagnie. Ce sera un nouveau prétexte pour lui de.
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retarder l'accomplissement de ses promesses tant dé fois renouvelées. »
C'était le succès de la force qui se préparait contre la conscience publique. La conscience publique fit comme font toujours les honnêtes gens; elle se laissa garrotter dans de timides bienséances. Les Bourbons se hâtaient de mener à bonne fin sur la Compagnie de Jésus cette opération césarienne qu'ils n'avaient encore tentée qu'en partie. Les adversaires de l'Institut possèdent la puissance et l'audace, ils en usent ; et ce qui surprendra éternellement les esprits qui réfléchissent, ce ne sera pas cette audace, mats le silence gardé par les Jésuites au milieu de cette crise. On les a faits riches au delà de toute mesure ; on a prétendu qu'ils entassaient des trésors incalculables sur chaque point dtt goble. Dans leurs Missions, en Espagne, en France, à Rome, partout, ils exercent, dit-on, une magique influencé sur les hommes qui les approchent ; ils disposent de moyeds inconnus pour arriver à leurs fins ; le Sacré Collège, la prélature, les princes romains sont des séides qui marchent ou s'arrêtent au signal donné. La Société de Jésus a entre les mains mille leviers pour battre en brèche ses ennemis, et dans cette complication d'événements, à travers ces correspondances secrètes où tout se dit, dans le pêle-mêle de ces pamphlets et de ces dépêches officielles où la calomnie se met si partaitement à l'aise, on ne rencontre aucun acte de résistance de la part des Pères. Ils sont assaillis de tous côtés comme une place qui commence à être démantelée, et ils restent dans Tinaction. On répand le bruit qu*ils agissent à Rome afin de conjurer la tempête. On signale cette activité ; on bâtit sur elle des lettres romanesques ; au Fond de ces lettres, il n'y a rien. L'activité n'apparaît point du côté des Jésuites, et il devient impossible d'en saisir la plus légère trace. Ils meurent frappés d'ostracisme; mais ils meurent sans combat, sans vengeance, sans même oser ou pouvoir se défendre.
Et cependant si jamais occasion s'est présentée de faire usage de leur influence et de leurs richesses, c'est à coup sir la plus favorable, la seule qui ferait excuser l'intrigue. Eux qui savent tout, il doivent connaître le faible de leurs (^èrséott*
ET LES jÉsinna. •
rs, et it n'y a pas une trace dfi séduction ou de corruptiOfi mise à nu. On les accuse d'éire de moitié dans le secret des familles, d'avoir une oreille et un œil ouverts sur tous les mystères de la vie privée ou de la vie publique, et ils n'ont pas l'art de pénétrer les trames qu'on ourdit contre l'Institutt Les ministres et les ambassadeurs de la maison de Bourbûa J sont en guerre permanente entre eux, La jalousie a semé lï baine dans le camp ennemi. Cholseul méprise Pombal ; d'A.<> randa est accusé par Orimaldi ; Azpuru dénonce Roda ; Mo* nino incrimine Azaru ; Bernis ne cesse de se plaindre de Ta' nucci; et les Jésuites ne chercheni pas à proliter de ces mé* einteiligences. Le Sacré Collège est en défiance de Clément Wfj et ils ne prennent même pas parti pour leurs dérenseurs contr4< ' le Souverain Pontife. On ne les voit point essayer de forcer W portes du Vatican ou du Quirinal. ils n'agissent auprès ^'au* cun de ces diplomates dont le luxe a si souvent besoin d'an* mânes; ils ne soudoient personne, et la cause en est bien sinb> pie. Elle se trouve dans une lettre du Général de l'Institut. Le P. Ricci s'adresse à tousses frères, il leur parle à cœur ouvert. Tandis qu'on accuse les Maisons des Jésuites de legorger d'or, voyons à quelle pénurie ils étaient réduits, treize années avant leur suppression à Rome, lorsque les mille voix des Philosô' j plies, des Gouvernants et des Jansénistes les proclamaient le* tnaitresdu monde, les dispensateurs de toute grâce. Alors laa Compagnie de Jésus subsistait encore dans le Royaume irès^ *" cbrétien, en Espagne, en Allemagne, en Italie et au delà des , mers. Elle n'avait à nourrir que les exilés dont le man]uis dSjj Pombal ne put pas faire des prisonniers ou des martyrs; sarcroU de dépenses était pour elle un cas de ruine imml^l nente. Le SO décembre t760, Ricci peint en ces termei^ aux Provinciaux lu détresse dans laquelle la Compagnie e
I L'arrivée de nos Pérès et Frères du Poiiugal dans leSl villes des Eiais du l'ape m'oblige de prendre conseil de Votrt Révérence, ainsi que de tous les autres Provinciaux. Leur n ' nière de vivre, il e«l vrai, est si conforme à celle qui convlM à des Religieux que je me sens très-soulagé dans ce qui dot ëire. avant tout, Tobjet de ma sollicitude, je veux dire la fid^
observance des règles. Mais ce qnî m'afflige profondément, c'est que je ne vois aucun moyen de leur procurer l'argent nécessaire à leurs besoins les plus indispensables. Déjà neuf cents ont été déportés ici ; nous pensons qu'ils seront suivis de beaucoup d'autres, de ceux qui se trouvaient dans le Marava, à Goa et dans les autres contrées de l'Asie. Je les entretiens économiquement sans doute, comme le comporte notre manière de vivre, mais toutefois, sans qu'ils manquent du nécessaire, quant à ce qui touche la nourriture, le vêtement, l'habitation. C'était un devoir que nous dictait la justice, la charité, la commisération, la tendre piété envers des enfants, des frères abandonnés et manquant de tout; et c'est ainsi qu'il convient que nous les sustentions, jusqu'à ce que la divine Providence en dispose autrement. Cependant l'entretien de tant d'ham* mes, adapté aux règles de notre vie commune, quoique éçx)nomique, entraîne de grandes dépenses, qui dureront tant qu'il plaira à Dieu, et nous n'avons pas de fonds qui nous procurent des ressources suffisantes. Plut au ciel qu'il eût été permis départager nos chers Portugais entre toutes lies Provinces! sans doute qu'on aurait pu facilement alors les entretenir; mais il a plu au Seigneur de les concentrer dans un seul pays, assez peu vaste du reste, et qui, évidemment pour cette raison, nécessite des dépenses bien plus grandes encore.
c Ainsi, puisque l'obligation est faite à la Compagnie tout entière d'alimenter nos frères du Portugal exilés et privés (le toute ressource, il reste à chercher les moyens les plus opportuns d'accomplir ce devoir. Je n'ignore pas l'état de pénurie dans lequel se trouvent presque toutes les Provinces, les dettes considérables dont sont grevés la plupart de^ Collèges, en un mot tout ce que les malheurs des temps viennent ajouter à la pauvreté générale. Cependant, après y avoir longtemps et beaucoup réfléchi avec une incroyable douleur , je me disais : Que ferai-je, puisque c'est là l'unique moyen? Que deviendront en effet nos règles de vie commune, si, parce que nous sommes très-pauvres, nous ne pouvons plus subvenir aux besoins de la vie, telle que nos usages l'ont établie parmi nous? Et si jamais parmi nous la vie commune vient à recevoir quelque atteinte (ce dont nous préserve le ciel !), c'en est fait
de notre Institut, qui en lire sa principale action ; c'en est fait de nos ministères désormais consacrés, non plus au salut des âmes, non plus à la gloire de Dieu , mais au lucre de ce monde. Et voilà le mol if qui me fait hésiter de charger la Compagnie de dettes nouvelles pour les années qui viendront, ce que j'ai été obligé de faire cette preihière année ; peu à peu ces dettes s'accumuleraient d'une manière effrayante, et elles amèneraient pour tous cette détresse imminente dont j'ai parlé tout à l'heure. Il en est qui conseillent de demander la faculté de recevoir des aumônes pour les messes, tant que subsistera le cas de nécessité ; mais ce moyen suggéré ferait aussi une profonde blessure à notre Institut; la pensée de lui porter ce rude coup m'effraie. Du reste, songeons aux accusations sans nombre qui en résulteraient daus ces temps où toute l'Europe, comme inondée de livres dictés par le mensonge, retentit de disGoars inspirés par la calomnie.
< Enfin autre chose est la faculté de recevoir des aumônes, autre chose est de les trouver. Je passe sous silence d'autres difficultés réelles à ce projet, et qui se présenteront peutêtre à la pensée de qui considérera sérieusement la chose. Ainsi donc, en butte à ces angoisses dont je ressens le poids accablant bien plus que tous les autres, je demande un conseil ù chacun de vous. À cause de la nature importante de cette affaire, que Votre Révérence veuille d'abord y penser devant Dieu et la recommander aux prières des autres ; qu'elle l'examine sérieusement elle-même; ensuite qu'elle la discute avec des hommes d'ime haute prudence, avec les Pères les plus attachés à notre Institut et à la vie religieuse ; enfm qu'elle m'envoie par écrit son sentiment et celui des autres. Que tous se mettent à prier avec ardeur ; qu'ils conjurent ce Dieu dont la bonté nourrit les animaux, de venir au secours de notre indigence et de celle de nos frères; qu'il nous accorde, non des richesses, mais les choses nécessaires à notre existence; oui, qu'il nous apprenne à chérir la pauvreté de Jésus-Christ; mais qu'il écarte de nous cette disette qui uous porterait à dévier de nos très-saintes règles. »
Deux ans plus tard, la misère se fait plus durement sentir encore; le I^pe intervient, et voici de cpvçWfc \nacwfec^% Vfc^
tn CLÉMENT XIV
septembre 1762, le Général de la Comptigniâ notifie les dmpQsilions suivantes aux I^roviaciaux d'Italie :
I Ayant humblement représenié au Saint-Père Clément Xlll les grandes misères dans lesquelles se trouvent presque toutes les provinces de la Compagnie, et d'une autre part la néceesité de concodi'ir au maintien de nos Pères et Frères du Portugal, Sa Sainteté a daigné nous accorder pour cinq ans, par rescric du 27 juillet 17U2, la faculté d'employer au susdit maioiien les ventes et produits des seuls legs pipux qui sont laissés i nos Maisons et Collèges, pour l'érection d'églises, chapelles et autels, pour le bûtlment des maisons, pour l'ornement des églises, pour pourvoir aux objets sacrés tels qu'argenterie ou autres, qui appartiennent plutôt à la magnificence et à l'embellissemeat qu'à la nécessité. Sa Sainteté veut en même temps que l'on accomplisse entièrement toutes les obligatioos de messes, suffrages et autres œuvres enjointes par les bienfaiteurs. J'en donne avis à Voire Kévérence alin qu'elle puisse en laire usuge. Je lui recommande cependant avec le plus grand soin de tenir très-secrète une telle faculté et d'en user avec toutes les pi-écauiiona ; et cela [>our le seul motif de l'abus que lu méchanceté ferait aujourd'hui contre nous de ces concessions les plus jusiiUées et les plus légitimes. •
En présence de pareils documents, on comprend que les n^ociutinns entamées contre les fils de saint Ignace doiv«it aboutir ù un terme prochain. Ils ne se dérendaient que par la prière, par l'obéissance et la pauvreté volontaire, on les a^ tnquait à outrance, avec toutes sortes d'armes; la victoire ne pouvait rester longtemps indécise. Le trépas d'Azpam. qui mourait de désespoir en voyant chaque Consistoire ajourner sa promotion au cardinalat, hâta la destruction des Jésuites. Ainsi que le duc de Cboiseul, le comte d'Araoda allait bienlM succomber à Madrid sons une intrigue de cour. Un des der> niers actes de ce ministre encore tout-puissant fut d'envoyer i BomeFiançois Monino avec le titre d'ambassadeur d'Espagne. Cet homme d'Etat, ancien avocat des Jésuites, et qui a rendu célèbre dans l'histoire de la Péninside le nom du comte de Florida-Blanca, ne savait pas par expérience les funestes ré< sultats des ■'évolutions. Il les secondait sans prévoir qu'un
jour il deviendrait i*un de leurs plus constants adversaires.
Le 26 mai 1772, Roda, qui se plaint de la méfiance dont il est lobjet à la cour de Charles Ili, annonce le départ du nouveau diplomate à son confident ordinaire : u Monino est en route pour sa destination, et, malgré le regret que vous en éprouvezje crois que vous vous trouverez mieux qu'auparavant. Monino a de belles manières, un caractère doux et du talent. C'est bien dommage qu'il se laisse gouverner par des meneurs et par des intrigants. J'ignore quelles instructions il a reçues. Vous savez que je n'ai aucune part à sa nomination. Depuis quelque temps je ne m'occupe que de ce qui se rattache à mes fonctions, parce que je vois qu'on ne veut pas autre chose, ce qui tourne à mon profit. Plût à Dieu que dans ma secrétairerie d'Etal il n'y eût rien à démêler avec Rome ! >
Monino n'en disait pas autant. Dans toute la force de l'âge et des passions ambitieuses, il se dévouait au prince qui l'avait tiré de l'obscurité pour mettre ses talents en lumière, il épou* sait sa querelle comme un moyen de fortune. Il arriva à Rome bien décidé à faire fléchir devant sa téméraire opiniâtreté les dernières résistances du Ponrife. Clément XIV le savait intraitable ; il n'ignorait pas que le duc d'Aiguillon avait enjoint au cardinal de Bernis de seconder en tout et partout les mesures que Florida-Blanca croirait utile de prescrire. La venue de ce négociateur entreprenant paralysait les temporisations du Cardinal, elle frappait de stupeur le Souverain Pontife. L'audace pleine de jactance espagnole de Florida-Blanca le consternait : sous son influence il ne sut que trembler et se plaindre de la torture qu'on lui faisait subir.
L'ambassadeur de Charles III avait intimidé ou séduit à prix d'or les serviteurs du Pape : il le dominait par la crainte; et, quand Clément XiV suppliant sollicitait un nouveau délai : • Non, Saint-Père (1), s'écriait-il. C'est en arrachant la racine d'une dent qu'on fait cesser la douleur. Par les entrailles de Jésus-Christ, je conjure Votre Sainteté de voir en moi un homme plein d'amour pour la paix; mais craignez que le
(1) Dépêche de Florida-Blanca au marquis de Grimaldi, 16 jaiUet 1772. Histoire de la chute des Jésuites, par le comte de Stint-Prieft, p. 155.
Roi mon maître n'approuve le projet adopté par plus d'une cour, celui de supprimer tous les Ordres religieux. Si vous voulez les sauver, ne confondez pas leur cause avec celle des Jésuites. — Ah! reprenait Ganganelli, je le sais depuis longtemps, c'est là qu'on en veut venir! On prétend plus encore: la ruine de la Religion catholique, le schisme, l'hérésie peutêtre, voilà la secrète pensée des princes. »
Après avoir laissé échapper ces plaintes douloureuses, il essayait sur Florida-Blanca la séduction d'une confidence amicale et d'une douce naïveté. L'objet de tant de soins y résistait avec une inflexibilité stoiqué. Forcé de renoncer à celte ressource, Clément cherchait à éveiller la pitié de son Juge : il pai lait de sa santé, et l'Espagnol laissait percer une incrédulité si désespérante que le malheureux Ganganelli, rejetant en arrière une partie de ses vêlements, lui montra un jour ses bras nus couverts d'une éruption dartreuse. Tels étaient les moyens employés par le Pape pour fléchir l'agent de Charles 111. C'est ainsi qu'il lui demandait la vie.
Le Vatican étonné voyait chaque jour se renouveler de pareilles scènes sous ses voûtes, où tant de Pontifes, fiers de leur dignité et de leur bon droit, avaient tenu tèteaux monarques les plus absolus. Le temps où Innocent III écrivait (1 ) : « Nous avons dés sentiments invariables, une résolution que rien ne peut ébranler. Ni les dons, ni les prières, ni l'amour, ni la haine ne pous détourneront du droit chemin; » ce temps était passé. Gangagelli ne disait pas comme ce grand Pape (2) : t Ce qui n'est pas valable en vertu de la loi, nous ne pouvons pas l'approuver l)our complaire à des sollicitations royales. Afin de nous montrer complaisant, il ne nous est pas permis d'employer deux poids et deux mesures et d'offenser, pour un roi de la terre, le Roi descieux. >
Clément XIV s'annihilait sous l'insulte. Florida-Blanca s'était imposé la mission de dompter les scrupules du v)c;iirc de Jésus-Christ et de le condamner à une iniquité raisonnée. Remisse taisait; mais devant ce vieillard à la frêle stature se
(i) Epist., I, 171.
(2) Epist., X, 59.
dressait à chaque heure l'Espagnol au porl majestueux. Fiorida semblait Técraser de toute sa force physique. Implacable comme la fatalité , il poursuivait sa victime de détour en détour, et ne lui accordait aucun repos. En lisant cette persécution inouïe, en l'étudiant dans ses plus minutieux détails, on n'a plus besoin de chercher quel fut le meurtrier de Clément XIY, s'il en eut un. Ganganelli n'est pas mort sous le poison des Jésuites; il a été tué sous les violences de Florida- Blanca.
Une seule fois cependant le Pontife recouvra, dans l'indignation de son âme^ un reste d'énergie. Le plénipotentiaire espagnol lui faisait ce jour-là entrevoir qu'en échange de lu bulle de suppression les couronnes de France et de Naples s'empresseraient de rendre au Siège apostolique les villes d'Avignon et de Bénévent, séquestrées par elles. Ganganelli se rappela enfin qu'il était le prêtre du Dieu qui chassait du temple les vendeurs, et il s'écria : c Apprenez qu'un Pape gouverne les âmes, et n'en trafique pas. > Ce fut son dernier édair de courage. Le souverain PontiFe tomba affaissé sous cet élan de dignité. Depuis ce moment il ne se releva que pour mourir.
De tous les princes catholiques ayant alors une prépondérance réelle en Europe, Marie-Thérèse d'Autriche était la seule qui s'opposait avec efficacité aux désirs de Charles III et au vœu le plus cher des Encyclopédistes. Le roi de Pologne, les électeurs de Bavière, de Trêves, de Cologne, de Mayence, l'électeur palatin, les cantons suisses, Venise et la république de Gènes s'unissaient à la cour de Vienne pour s'opposer ù la destruction de la Compagnie. Charles-Emmanuel, roi de Sai*daigne et de Piémont, ne s'était pas, durant son règne, montré trop bienveillant à l'égard de la Compagnie; mais il avait une rare pénétration d'esprit et un vif amour de la justice. Il n'était pas de ces princes hésitant toujours entre le bien et le mal. En présence des intrigues ourdies contre les Jésuites, le Boi pressent que c'est plus loin et plus haut que doivent porter les coups dont on cherche à accabler l'Ordre de saint Ignace. A partir de ce jour, il devient son protecteur. La mort ne lui laissa pas le temps de protester jusqu'au bout. Son fils Victor-Amédée
était marié à la sœur du roi d'Espagne. Des alliances de famille l'unissaient à la cour de France. 11 aimait sincèrement les Jésuites; mais enfin on obtint sa neutr*alité. Restait l'Impératrice. Charles lll se fit lui-même auprès de Marie-Thérèse l'interprète de ses tourments : il la supplia de lui accorder cette satisfaction. L'empereur Joseph 11, fils de cette princesse, n'avait pour les Jésuites ni haine ni afiTection; mais il convoitait leurs richesses. 11 promit de décider sa mère si on lui garantissait la propriété des biens de l'Ordre. Les Bourbons ratifièrent ce marché, et l'Impératrice céda en pleurant aux avides importunités de son fils (1).
Le Pape avait espéré peut-êlre que Marie-Thérèse résisterait plus longtemps, et que, femme pleine de oourage et de vertus, elle compatirait à ses douleurs comme homme, h ses anxiétés comme Souverain Pontife. Cette dernière chance lui
(1) Le convenUonnel abbé Grégoire, à la page t70 de son Histoire des confesseurs des rois, Ht raeoqle pas ainsi ceUe transaction; il dit: «Lors du premier partage de la Pologne, en 1773, l'impératrice Marie-Thérèse consulta son confesseur, le père Jésuite Parbamer, sur la justice d*une opération où elle était co-parlageante. Il crut devoir à ce sujet consulter ses supérieurs, et il écrivit à Rome. Wiiseck, ministre d'Autriche prés la cour romaine, qui soupçonna cette correspondance, parvint à se precurer une copie de la lettre de Parhamer et renvoya sur-le-charap à Marie- Thérèse. Dés ce moment, eUe n'hésita plus à faire cause commune avec les gouvernements qui sollicitaient auprès de Clément XIV rabolition de la Société jésuitique. »
Grégoire n'a pas inventé ce récit, il Ta copié à la page 193 du Catê' chismo dei Gesuiti; mais il a pourtant assez de conscience pour réprouver celle que le comte de Gorani publia en 1795, dans le deuxième velume, page 59, de ses Mémoires secrets des gouvernements. Dans cet ouvrage, dont la date seule de la publication est presque une honte, Gorani prétend que ce n'était point une simple lettre qui fut saisie à Rome, mais la confession générale de Marie-Thérèse, que son eonfesseur faisait passer au Général de l'Ordre. Charles III, ajoute-t-il, se l'étant procurée, la transmit à l'Impératrice , pour la décider à faire supprimer les Jésuites.
L'abbé Grégoire a lui-même flétri cette fable. Nous dédaignons donc de BOUS y arrêter, mais la version adoptée par le Conventionnel n'a pas un fondement plus solide. Elle pèche par la hase, car jamais le P. PtriMmer ne fut le confesseur de Marie-Thérèse. Il avait été celui de s<)n époux, l'empereur François 1®*^, et, avant comme après la suppression, il resta toujours à Vienne dans la faveur de cette princesse et de Joseph H, son fils.
était enlevée. Clément XIV n'avait plus qu'à courber la tête : il se résigna à subir la loi qu'il avait faite. Quand l'infortuné vieillard en eut pris son parti, il laissa les Jésuites devenir la proie de leurs ennemis. Tout était d'avance combiné pour ce jour si impatiemment attendu. Afin de motiver la destruction d'un Ordre dont l'Eglise avait si souvent exalté les services, on essaya de le déconsidérer en lui intentant des procès que les juges étaient disposés à lui faire perdre, sous quelque prétexte que ce fût. Le Napolitain Alfani, un de ces monsignori laïques qui n'ont rien de commun que l'habit avec le sacerdoce, était le magistrat délégué pour condamner les Jésuites. On leur suscita tant de chicanes, on essaya si bien de leur persuader qu'il n'y avait plus à Rome de justice pour eux, qu'ils ne crurent pas devoir prendre la peine de se défendre. Le 19 janvier 1773 le P. Garnier constatait ce découragement, né de l'impuissance de leurs efforts. 11 écrivait: c Vous demandez pourquoi les Jésuites ne se justifient pas : ils ne peuvent rien icip Tontes les avenues, soit médiates, soit immédiates, sont absolument fermées, murées et contre-murées. 11 ne leur est pas possible de faire parvenir le moindre mémoire. Personne ici ne pourrait se charger de le présenter. >
Quelques exemples de celte iniquité réfléchie, arrachés aux dossiers de tant d'incompréhensibles procès, feront juger des moyens mis en jeu. Un Prélat, frère du Jésuite Pizani, était mor^ vers cette époque. Le Jésuite ne pouvait pas hériter. Un autre de ses frèras, chevalier de Malte, lui écrit pour le prier de veiller à ses intérêts. A peine est-il de retour à Rome que la cupidité et les ennemis de l'Institut lui font naître l'idée que le Père a détourné à son profit une partie de la succession. Elle aurait dû être commune si les vœux du Jésuite n'y eussent mis obstacle. Le Maltais dépose un mémorial aux pieds du Pape. Clément XIV donne Onuphre Alfani pour unique juge aux deux frères. Il procédera par voie économique, c'està-dire il ne rendra compte qu'au Pape de ses opérations. Le Jésuite n'avait pas fait établir un inventaire juridique, mais il possédait assez de titres légaux pour démontrer son innocence. Alfani en demande communication. 11 les anéantit, et condamne le Collège Romain à payer vingt-cinq mille écus.
Alfani avait prononcé sa sentence; à RomeTappel elle droit de récuser un magistrat sont le privilège de tout accusé, un privilège dont jouissent les Juifs eux-mêmes. On le dénie aux Pères de la Société, et le comie d'Aranda, qui, en Espagne, a fait publier ce jugement, ne craint pas d'écrire le 1®' octobre 1771 au chevalier d'Azara : t L'héritage desPizani fait horreur. C'est un document qui seul suffirait à autoriser le Pape à la suppression de la Compagnie. Si maintenant il ne remplit pas ses promesses, il ne les remplira jamais. >
£n même temps on dépossède les Jésuites du Collège des Irlandais, on attaque leur Noviciat et le Collège Germanique. Alfani par hasard ne siégeait point dans cette dernière affaire. Le Collège Germanique gagna sa cause ; néanmoins la sentence ne reçut jamais d'exécution , car il fallait apprendre aux disciples de saint Ignace qu'ils étaient perdus.
Depuis Pie lY les Jésuites dirigeaient le Séminaire Romain. Cinq Papes et plus de cent Cardinaux étaient sortis de cette maison des fortes études. On blâme les Pères de n'avoir pas administré avec plus d'épargne. Clément XIY nomme pour visiteurs les cardinaux d'York, Marefoschi et Colonna. Les tleux premiers étaient ouvertement hostiles à la Compagnie (1). Les Jésuites font observer que les denrées augmentent chaque année, et que les revenus du Séminaire n'ont jamais suivi cette progression. Ils établissent la vérité de leurs dires par des chiffres irréfutables. Le 29 septembre 1772, on les expulse préventivement. Les visiteurs avaient constaté que les revenus suffisaient pour l'entretien. A peine les Pères sont-ils dépouillés que le Pape lui-même, en assignant une nouvelle provision de vingt mille scudi au Séminaire , se charge de justifier leurs comptes.
Le cardinal d'York venait de fermer une des plus célèbres écoles de la Société; il veut bénéficier de son arrêt. Le dernier Stuart s'unissait aux derniers Bourbons, afin de
(I) Marcroschi était un ancien ami de Don Manuel de Roda, et d'après le marquis d'Aubeterre dans ses notices diplomatiques « il se faisait gloire d'avoir dans son cabinet les portraits en estampe des plus célèbres auteurs de Port-Royal, qu'il avait achetés de la succession du feu cardinal Passionei. »
proscrire les Jésuites. II n'a pour tout royaume que son diocèse de Frascali : il convoite la maison que les Pères possèdent en cette ville. Clément XIV la lui accorde de son propre mouvement et par la plénitude de son pouvoir apostolique.
Antoine Lecclii, un de ces Jésuites que l'immensité de leur savoir recommandait à Testime des monarques et à Tàdmiration des peuples, faisait faire de rapides progrès à la science hydraulique. 11 est désigné et appelé de Milan par le Souverain Pontife, afin de présider aux travaux qui doivent assainir les marais de Bologne. De grandes difficultés s'opposent au succès de l'entreprise ; Lecchi les surmonte. Son œuvre avançait aux applaudissements des hommes de l'art, lorsque tout à coup une discussion s'élève entre le Père et Boncompagni, prolégat de Bologne. La cause est portée devant la Congrégation des Cardinaux chargés de l'administration des eaux. La Congrégation, à l'unanimité, se prononce en faveur de Lecchi, Cette décision était une victoire pour le Jésuite. Sans vouloir admettre aucune observation, le Pape exile celui que ses juges avaient absous.
Dans ce temps-là , les Ambassadeurs s'arrogeaient le droit de commander au milieu de la ville pontificale. Rien ne se laisait qu'avec leur concours, et souvent ils entravaient les affaires les plus étrangères à la diplomatie. Florida-Blanca avait même établi dans une villa, aux portes de Rome, une imprimerie d'où sortaient chaque semaine des pamphlets qui pouvaient favoriser ses plans, il en parut un en italien, sous le titre de : Réflexions des Cours de la maison de Bourbon sur le Jésuitisme. La première page contient les trois propositions suivantes :
* 1® Si tout le monde croit naturellement à la probité et à la délicatesse d'un honnête homme, fût-il de la condition la plus ordinaire, à combien plus forte raison doit-il en être de même à l'égard du Vicaire de Jésus-Christ , source de toute vérité. Or, depuis plus de trois ans le Pape a promis aux Souverains catholiques les plus illustres, de vive voix, à plusieurs reprises et même par écrit, l'abolition d'une Société infectée de maximes perverses dans son régime actuel , abolition généralement désirée par tous les bons, (cependant le Sainl-Père
en diffère toujours l'exécution » apportant des prétextes meu" diés et frivoles.
a 2^ Que le Cher visible de TEglise ail fait maintes fois cette promesse de vive voix et par écrit, cela peut être attesté facilement par les Cours des Bourbons, ainsi que par les personnes qui ont traité avec Sa Sainteté.
c Z^ Que Ton ne se permette pas de supposer que celte promesse ait été faite avec des paroles équivoques et susceptibles d'être prises dans un sens général, puisque, vu les circonstances et le contexte des lettres et de Técrit , elles sont toutes uoivoques, absolues et individuelles, comme toute personne douée de bon sens peut s'en convaincre. >
Tel est le triple argument développé dans le pamphlet diplomatique. A ces outrages venant assaillir Clément XIV sur la Chaire de Pierre , et inondant la ville sans rencontrer ni contradicteurs pour y répondre ni magistrats pour les fléM*ii'f un Jésuite, le P. Benvenuti , ne crut pas devoir garder le silence. Sous le titre de : Irréflexions de l'auteur d'une ïrochure intitulée Réflexions des Cours de la maison de Bourbon sur le Jésuitisme, il prit parti pour Clément XiV, et nia avec force l'existence de cette promesse. Ganganelli était resté impassible sous les reproches de l'ambassade espagnole ; il sévit contre l'écrivain qui embrassait la défense de son honneur. Benvenuti est découvert ; le Pape le condamne à l'exil. Le Jésuite se retire à Florence ; on l'y poursuivit encore ; enfin il trouva un asile à la cour de Stanislas Poniatowski, roi de Pologne.
Trop confiant en sa perspicacité, le Souverain Pontife pe communiquait sa pensée à aucun membre du Sacré Gollége« Il n'osait affronter le regard des bons, il se défiait des méc)iants. Dans cette situation exceptionnelle, abandonné par les ans, importuné par les autres, il sentait qu'il ne lui était plus possible d'ajourner ; mais il s'effrayait à l'idée de supprimer par une bulle l'Institut de Loyola , dont son prédécesseur ^yait glorifié et confirmé l'existence. Son esprit, fertile ea ressources, s'arrêta à un moyen terme. 11 imagina de conférer aux évêques le titre de visiteurs apostoliques; puis, sous ce titre y de leur accorder la faculté de fermer les Noviciats des
Jésuites, de renvoyer les scolastiques et d'interdire aux prêtres tout ministère sacré. Si, pensait Ganganelii, ces mesures sont adoptées dans le monde chrétien, la Compagnie de Jésus cesse d'exister par le fait même, sans qu'il soit besoin d'un décret Pontifical pour la tuer. Si, d'un autre côté, on apporte d'habiles lenteurs à ce plan, nul doute qu'il ne surgisse [quelque événement qui suspendra ces mêmes mesures.
Leur première exécution fut confiée au cardinal Vincent Malvezzi » archevêque de Bologne. C'était ce même Maivezzi dont Bernis et Âzpuru , Orsini et d'Âubeterre avaient essayé de faire un Pape au Conclave de 1 769. 11 était criblé de dettes, dévoré d'ambition , et, pour récompense de son acharnement contre la Société de Jésus, il attendait le riche emploi de dataire, dont la survivance lui était assurée par marché conclu la ▼eîlle de l'élection de Ganganelii à la Papauté.
Un bref secret est rédigé. Ce bref lui confère la faculté de priver tous les Jésuites de l'exercice du ministère sacerdotal. U pent de même sans enquête, sans examen, licencier les Novices et les Scolastiques, séculariser les Profès ou les incorporer dans d'autres Ordres , et fermer toutes les maisons de rinsiitut que contient son diocèse. Remettre à un homme tel cfue Malvezzi l'application d'un décret dont il était dispensé de faire connaître la teneur, c'était autoriser l'arbitraire. Malvezzi ne se contente pas de donner carrière à ses inimitiés; il écrit, el jamais lettres adressées à un Souverain Pontife ne poussèrent anssi loin le cynisme de l'injustice. Dans cette correspondance aatographe qui est sous nos yeux, et qui, commencée le 6 mars, se continue de trois jours en trois jours jusqu'au 27 juillet 1773, il y a des aveux que l'histoire est condamnée à recueillir.
Clément XIV eut pendant cinq mois le triste courage de receveur et de lire ces dépêches de Malvezzi, qui arrivaient au Vatican sous le couvert de Monsignor Macedonio, confident du Pape. Le Pape adhérait à toutes les fraudes que Malvezzi lui conseillait. Le Cardinal, aveuglé par ses passions, proclamait sans s'en doater l'innocence des Jésuites, et le Pontife l'aidait, de guerre lasse, à consacrer son système d'iniquité. Le 10 marSy Tarchevéque de Bologne mande à Clément XIV :
f Votre Sainteté daigne me concéder dans le Bref la faculté
de dissoudre le Noviciat des Jésuites, si mihi videbilur. Mais je la prie de me déclarer si elle juge à propos que je le fasse, car alors j'exécuterais cette mesure au début de ma visite au Noviciat , et je croirais convenable de licencier la maison de Sainte-Lucie, en fermant les cours des philosophes et des théologiens jésuites qui pourraient retourner dans leurs familles avant de se lier plus étroitement à la Religion.
c II semble que de cette manière Votre Sainteté n'aura plus besoin d'attendre que de graves motifs ultérieurs viennent provoquer une solennelle détermination à la suite de ces visites qui, ne produisant la découverte d'aucun fait notable ou digue d'être mis au jour, serviraient plutôt à affaiblir la cause qu'à lui donner du poids. Je n'en regarde cependant pas comme moins louable ce projet de visite, car les défauts qu'elles Mgoa< leront dans la morale , dans l'enseignement, dans l'administration ou dans la politique, quelque grands ou quelque petits qu'ils se rencontrent, seront toujours pour Votre Sainteté uo motif d'arriver plus promptement au terme qu'elle aura fixé pour cette affaire. »
Malgré l'audace de son caractère, l'archevêque de Bologne cherche à établir une espèce de solidarité entre le Pape et lui. II se sent placé sur un mauvais terrain, et, le 24 mars, il s'efforce d'engager Clément XIV plus avant, t J'ai cru opportun, lui écrit-il, de convoquer les Recteurs des Collèges de Sainte- Lucie, de Saint-Ignace, de Saint-François-Xavier et de Saint- Louis, afin de les prévenir de la visite apostolique ; et si Votre Sainteté ne me l'enjoint pas je me garderai bien de montrera Rref, quoique pour procéder régulièrement il devrait être montré dès le principe. Mais comme je ne vois pas que cette démarche entre dans les vues que Votre Sainteté a daigné me manifester, et que d'ailleurs elle nuirait plutôt qu'elle ne servirait au but déterminé par Votre Sainteté, j'ose espérer quelle m'approuvera de ne pas le produire, et qu'elle donnera nn autre Bref où seront positivement exprimées ses intentions. Je le sollicite pour m'éclairer entièrement au sujet de la suppression déjà arrêtée. Cette suppression peut s'exécuter de deux manières, qui exigent une direction différente dans la conduite a tenir. >
Le cardinal Malvezzî était un ennemi dangereux. Il poussait les hostilités avec une vigueur qui déconcertait les Jésuites et qui avait Fart de faire entrer les incertitudes pcntiPicales dans son plan d'agression. Le 3 avril, il rend compte au Pape de ses premiers succès.
f Les ordres de Votre Sainteté sont exécutés; j'ai dissous le Noviciat des Jésuites et brisé de cette manière le prenïier nœud fondamental de cette Société suspecte. On ne cesse de me blâmer de n'avoir pas montré le Bref; mais si je Teusse fait et que les intentions de Votre Sainteté ne ra'eUvSsent point été sigoiCées, il n'aurait pas été possible d'arriver au but. Si ce nœud était le seul que nous eussions à rompre , l'affaire serait terminée ; mais les liens qui unissent les Jésuites aux nations sont de telle nature que l'entreprise serait impraticable si l'arrêt suprême ne partait du Vatican. Lorsque l'Edit sera émané de Votre Sainteté , il sera encore difficile de Texécater sans fomenter le mécontentement des peuples, qui cependant se résigneront avec le temps aux dispositions voulues. Si Votre Sainteté ne remarque pas dans ma conduite cette célérité que peut-être il y aurait lieu d'attendre, elle doit l'attribuer aux difficultés qui se rencontrent de toutes parts. »
Ainsi, de l'aveu même de Malvezzî, la destruction des Jésuites était un deuil pour les peuples, et au risque d'exposeï* le Saint-Siège à l'indignation publique, Clément XIV se laisse forcer la main. La première épreuve a réussi sur les Noyices n'ayant aucun engagement de religion ; mais quand Malvezzi s'adressa aux Scolastiques, il trouva la résistance passive qu'il avait pressentie. Les Scolastiques répondaient : « Dieu nous appelle à Tlnstitut de saint Ignace; nous lui sommes attachés par des vœux. Nous ne nous laisserons arracher de nos Maisons que par la violence ou par un ordre formel du Pape, seul dépositaire ici-bas de l'autorité de Jésus-Christ. » Ils demandaient que le Cardinal produisit le Bref dont il arguait. Le Père Recteur Belgrado fait la même prière. Malvezzî lui répond en ordonnant de le jeter dans un cachot. Les jeunes Religieux persistaient dans leur résolution ; Malvezzî les prive des Sacrements. Il s'obstine à vouloir qu'ils se dépouillent de l'habit de la Compagnie. Les Scolastiques restent
inébranlables. Des soldats aux ordres dit Cardinal déchireni cet habit sur leurs épaules. Après les avoir revêtus d'un costume laïque , les sbires les contraignent à prendre la roule de leur patrie. Ce système de persécution > dont Malvezzi a l'initiative, se développe à Ravenne , à Ferrare , à Modène et à Macerata. Le peuple s'irritait d'une pareille tyrannie; le Cardinal de Bologne a prévu ce mécontentement ; il n'en poursuit pas moins son œuvre, et, le 7 avril, il écrit au Pape :
c II semble qu'il est de mon devoir de préparer la voie au Seigneur, parare viam Domino. Ce n'est pas que Votre Sainteté ait besoin qu'on lui aplanisse le chemin, mais elle m'en a chargé elle-même. J'ai donc jugé expédient, pour détacher le peuple du Jésuitisme et pour l'accoutumer à se passer d'eux, de suspendre pendant ces saints jours les réunions de leurs Congrégations et des classes , la pratique des exercices spirituels et du Catéchisme sur les places publiques, les laissant exercer les autres fonctions dans leurs églises, parce que si je les avais toutes interdites on aurait pu découvrir ce que Votre Sainteté veut encore tenir caché. »
Le Seigneur voulait avoir besoin qu'on lui préparât les voies ; Malvezzi dispense Clément XIV de cette nécessité à laquelle le Christ s'est soumis. Pour accoutumer le peuple à se passer des Jésuites, il leur interdit une partie des ibncUoiis sacerdotales , dans la Semaine-Sainte , c'est-à-dire à l'époque où lé Chrétien se presse plus religieusement autour des autels et doit être amené par la prédication et par la prière à ressusciter avec l'Homme-Dieu.lIn mois auparavant, le 6 mars, le Cardinal, écrivant à Macédonio, faisait déjà Taveu que les persécutions qu'il exerçait contre les Pères de la CompagQie avaient pour résultat d*aiïaiblir l'amour qu'une grande por* tion de son diocèse lui témoignait autrefois : c Et je n'ai pas manqué, ajoute Malvezzi, d'être blâmé pour avoir défendu aux Jésuites de donner au Clergé et aux ordinaods les exercices spirituels qui se faisaient alors avec un très-grand profit spirituel. >
Macédonio était le complice salarié des ambassadeurs et de M^ilvezzi. Ce dernier, dans une lettre du 10 avril 1773, se montre plus explicite , s'il est possible , avec lui qu'avec Clé-
ment XIY« Il s'exprime ainsi: c Je déclarai, dans une autre occasion, à Sa Sainteté, et je lui répète dans la lettre ci-incluse, qu'on ne peut procéder avec ces Religieux par la voie d'examen 4aiis la discipline, dans la morale, que sais-je encore? Les re- <4ierches non-seulement seraient vaines, mais elles prouveraient que BOUS n'avons pas dans nos mains d'armes suffisantes et révéianl quelque chose d'essentiel. Elles seraient un triomphe pour les amis de l'Ordre. Soyez persuadé que la route dans laquelle je me suis engagé est la meilleure ; il faut poursuivre Te^écution de telle manière que l'on ne soupçonne pas le grand dessein. >
La lettre ci'^incluse à laquelle Malvezzi fait allusion, la voici. C'est la plus éclatante justification que jamais magistrat furévaricateur ait prononcée sur des accusés qu'il va conijanmer, (In présence de pareils documents émanés d'un prince (te l'Eglise et reçus par un Souverain Pontife dont le cœur n'a pas bondi d'une sainte colère en les lisant, il n'y a plus qu'à baisser la tête et à humilier sa raison. Le 10 avril, Malvezzi s'exprime en ces termes : t (1 semble, comme me le témoigne monsignor Macedonio, que Votre Sainteté désirerait avoir quelque détail de désordres intérieurs dans le gouvernement, la discipline, les études et la morale des Jésuites. Mais comme U sera plus facile d'obtenir cette connaissance lorsqu'on aura disiéas une Société d'hommes qui se lient entre eux par le secret le plus impénétrable, je me rendrais ridicule en recherchant ces faits actuellement, et d'ailleurs, ne découvrant rien d'ioDportant, je fournirais l'occasion d'un trionophe aux amis des Jésnites, qui proclameraient conome une injustice toute sentence contraire à ces derniers... Je sais que Votre Sainteté a décidé qu'au moment de publier la nouvelle il Tallait informer les Présidents et les Légats, ne fiât tumuUus in populo. Sans qu'il soit nécessaire que Votre Sainteté s'exprime sur le point de la suppression, il suffit qu'elle dise qu'elle veut donner une règle nouvelle à la Société. Votre Sainteté sait que nous avons ici le vice-légat Boncompagni, et Caroni, auditeur del Torrone (4). Je crois le premier trop dévoué au Saint-Siège et
(i) yanfUteur del Torrone était le président du tribunal criminel du
le second trop honnête homme pour que leur attachement aux Jésuites puisse leur faire oublier leur devoir. Toutefois se servir d'eux serait sujet à critique. »
Il est avéré par le cardinal Malvezzi lui-même, épanchant ses déceptions dans le sein de Clément XIV, qu'il faut tuer la Compagnie de Jésus, et qu'après on instruira le procès de ses membres s'il y a lieu. Boncompagni est trop attaché au Siège Apostolique, Caroni est trop honnête pour assister de sangfroid à une pareille prostitution de la conscience. Il faut que la force armée intervienne, car le juste va être frappé, et, comme dans la Passion de Jésus-Christ, on ne veut pas que la voix du peuple proleste en faveur de l'innocence. Le Calphe de Bologne avait tout prévu; tout, excepté qu'un jour viendrait où un prêtre. Italien réfugié, aurait l'audace que lui, Cardinal, ne s'est pas sentie, et que ce prêtre oserait dire que les Jésuites furent justement mis à mort, meritamente morti (1).
cardinal légat à Bologne. Ce tribunal tirait son nom d'une tour attenante au palais apostolique, tour bâtie au temps de Sixte-Quint et que le cardinal Bernetti fit détruire, parce qu'elle menaçait ruine.
(1) Proleg. del Primato, p. 125. Dans son Gésuiia moderno et spécialement au chapitre 17 (tome n), Tabbé Gioberti affirme que saint Ignace de Loyola est un grand homme et un grand saint, que son œuvre est belle et sublime, mais qu'immédiatement après sa mort les Jésuites perdirent son esprit et ne purent continuer l'œuvre de leur fondateur ; dés lors, ajoule-t-il. ils ont été en tout temps des enfants dégénérés d'an pcro trés-saint et trcs-iiluslrc. C'est pour cela sans doute quMls furent justement mis à mort. Les Jésuites n'ont jamais été, selon lui, dignes de saint Ignace; mais les Papes, aussi bons juges peut-être que Tabbé Gioberti, ont-ils manifesté celle opinion ? Mon dieu non ! et jusqu'à Clément XIY comme après lui, ils en professèrent une tout opposée. Benoît XIY lui-même, plus de deux cents ans après la fondation de Tlnstitut, s'exprimait ainsi dans la bulle Prœclaris : « Marchant sur les traces des pontifes de Rome, nos prédécesseurs, qui ont comblé de bienfaits Tillustre Compagnie de Jésus, nous ne balançons pas à donner de nouvei^ux témoignages de notre bienveillance pontiiicale à celle même Société, dont les religieux sont regardés partout comme la bonne odeur de Jésus-Ciirist, et le sont en effet. »
Dans la bulle Constantem, le même pape semble vouloir réfuter d'avance les honteux préjugés de l'abbé Gioberti. « Les religieux de la Compagnie de Jésus, dit-il, marchant sur les traces glorieuses de leur père (Ignace de Loyola), prouvent d'une manière éclatante la vérité de cette
Vincent Gioberli efface Vincent Malvezzi, qui le 15 mai écrit à Clément XIV :
€ Sa Sainteté pourrait dès maintenant interdire l'enseignement aux Jésuites; mais il me semble mieux de le fane quand Votre Sainteté aura pris une mesure déûniiive et universelle. Car si elle voulait le faire maintenant, il convient qu'elle sache que les étudiants, en totalité, ou en très-grand nombre, passeraient le Panaro, et Ton affirme qu'ils seraient bien reçus. Quoi de plus encore? On va jusqu'à dire que pourvu qu'il y ait un lieu au monde où les Jésuites puissent exister, on les y suivrait. Mais quand Votre Sainteté aura parlé, ils ne trouveront pas si facilement un asile, surtout quand ils seront ainsi discrédités. En somme la dissolution du noviciat a été une mesure opportune... Et si quelques novices malavisés ont repris l'habit de la Compagnie au noviciat de Novarella , ce n'est qu'un bien petit mal. Mais si les étudiants, que nous avons licenciés, venaient à être accueillis ailleurs, ce serait là une affaire d'un trop fâcheux éclat. On le préviendrait en prononçant un arrêt déûnitif contre le corps entier. »
Le complot dans lequel l'archevêque de Bologne cherche à donner au Pape le premier rôle, ce complot, où chaque parole tombée de la plume du Cardinal Malvezzi est un aveu que le peuple et les étudiants sont attachés aux Jésuites jusqu'au point de les suivre dans l'exil, ce complot se développe sans s'occuper de la justice qu* il froisse et des affections populaires qu'il blesse.
opinion par les exemples des vertus religieuses qu'ils donnent continuellement. »
Ainsi, au temps de Benoit XIY, peu d'années avant leur destruction, les Jésuites sont en effet et partout la bonne odeur de Jésus-Christ, ils marchent sur les traces glorieuses de leur fondateur et, d'après M. Gioberli, ils ont dégénéré dés Torigine. Ils ont changé, selon l'expression de cet homme, à la page 180 du deuxième volume , « l'œuvre admirable de saint Ignace en un avorton did'orme et dégoûtant, un apostolat d'amour et de paix en une secle haïssable et turbulente, un instrument bienfaisant de cîvilisaUon en un foyer pestilentiel de barbarie, une inspiration de la charité et de la générosité chrétienne en un trafic d'égoYsmc. »
Entre Benoît XIY, dont le nom est immortel dans l'Eglise, cl ce malheureux abbé Gioberli, il y a désaccord complet. Auquel des deux le monde catholique devra-t-il ajouter foi ?
L'autorité de Malvezzi a échoué pour perdre les Jésuites dans ropinîon publique^ Malvezzi veut que le Saint-Siège parle. La sentence pontificale qu'il appelle et que Clément XIV, après avoir relu les lettres qui lui viennent de Bologne, sei^a encore plus embarrassé de motiver, frappera les Jésuites de discrédit. Mais c'est le Pape qui doit porter le coup et le Pape le portera. Avec lui, Malvezzi garde encore quelques formes de respect, il n'ose point exprimer toute sa pensée. Pltis libre avec Macedonio, il ne craint pas de découvrir ses batteries. Les brefs qui lui sont adresses pour procéder à la destruction partielle des Jésuites sont facultatifs. Le Pape dit : Concédi' mus facultatem. Malvezzi, qui veut se mettre à l'abri sodii h tiare, désire qu'on substitue à ces mots les termes dû CommalH dément, Vingunjimus apostolique. Voici la raison qu'il étl donne à Macedonio. c Si cette mauvaise race, dit-il, en patladt des Jésuites, venait à voir les brefs, donc, diraient-ils, Malvei^ était libre d'agir ou de ne pas agir. Si Ton devait éxpédtek* d'autres brefs à des évêques, il serait bon, pour ne pas laisser tout l'odieux sur moi, d'user du terme ingunjmus, Noos ordonnons. »
La situation des Pères de la Compagnie, traqués à Bologne par le Cardinal-Archevêque et soutenus par la population tout entière, est si bien avérée, grâce à cette correspondance, que Malvezzi, le 22 mai, croit devoir entretenir le Souverain Pontife d'une de ses douleurs de famille. Malvezzi a une nièce malade, et cette nièce s'obstine à n'avoir confiance que dans le P. Borselti, un des Jésuites persécutés. Quoi qu'il en coûte à son cœur d'oncle et à sa haine de prêtre, Malvezzi a dû fermer les yeux ; c'est en ces termes qu'il explique sa faiblesse à Clément XIV: « Une défense expresse, dit-il, aurait paru déraisonnable dans la ville, d'autant qu'il s'agissait d'un religieux de grande réputation qui ferait honneur même au clergé séculier. »
Chaque lettre adressée au maître en contient une autre pour le valet. Ce que Malvezzi n'ose qu'insinuer au souverain, il le dit tout crûment au confident et, le 29 mai, il s'applaudit avec ce dernier de son astuce, t Heureusement, lui mande-t-il, je n'ai pas même montré le premier bref dans lequel se reflCôn-
traient talià et talia, que j'ai omises, et, n'ayant pas agi selon les règles de l'Institut des Jésuites en faisant ces omissions, ils auraient prétendu que j'avais reconnu leur innocence, et peu s'en eût fallu qu'on ne les eût tous canonisés; puis si j'en étais venu à l'exécution, on m'aurait chargé d'un anathème éternel. •
La ville et le Sénat de Bologne, ce peuple, dont Malvezzi avait tâché d'étouffer la voix, portait enHn sa plainte aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ. Deux mémoires lui furent adressés ; ils réclamaient contre les actes du Cardinal; le Pape les lut, et il fit mander par Macedonio c qu'il lui renvoyait ces papiers intttiles. > Malgré la puissance dont Ganganelli disposait, il ne lui était plus possible de se cacher que le vœu des peuples refusai! de s'associer aiix hostilités contre la Société de Jésus. L'arehevÀque de Bologtie confesse que les recherches les plud inqaisiloriales n'amènent aucun fait à la charge des Pfres. On ne peut les dissoudre avec une apparence d'équité ; Mahezei conseille au Pape, dans cette même correspondance inédite, de ikire répandre des libelles contre eux, c afin, ajoutet-iU de disposer le peuple et la noblesse, tout dévoués à la Compagnie, à recevoir la grande sentence préparée depuis si longtemps, t
Supprimer les Jésuites était impopulaire. Cet acte blessait le sens catholique; Clément XIY en était convaincu, Malvezzi ne craignait pas de le proclamer, et cependant tous deux marchaient d'un pas inégal dans cette voie d'iniquité. Le P. Belgrade (4), recteur du Collège de Bologne, a voulu connaître en vertu de quel pouvoir agissait le Cardinal; le 5 juin 1773, le Cardinal raconte à Macedonio de quelle manière il a répondu :
(1) Ce Jésuite, si maltraité par le cardinal de Bologne, était né à Udine, et lenatt un rang distingué parmi les physiciens el les géomètres. Ttiéologien du duc de Parme, son matliématicien aulique, son confesseur et celai de la duchesse, il raccompagna à Paris en 1752. Après la morl du due, les intrigues philosophiques de Fclino le firent chasser de Parme. Alors il subit les persécutions du cardinal Malvezzi, et à la suppression de la Compagnie il fut recueilli par le duc de Modéne et nommé aune chaire de physique qu*U refusa. En 1777, le duc de Parme Ferdinand de Bourbon le combla de bienfaits eu reconnaissance des services que Belgrado avait rèndni à son père. Ce Jésuite avait été élu en 1762, membre libre de ra> cadteie des adehces de Paris.
f La conduite brutale de ce recteur Belgrado, ainsi s'exprime Malvezzi, et les doctrines erronées qu'il avançait pour excuser sa désobéissance à mon égard, m'ont contraint de le faire arrêter et de le faire conduire en exil, bien escorté, jusqu'aux frontières de TEtal ecclésiastique, t
Quel crime a donc commis ce Jésuite? Le même jour, 5 juin, Malvezzi le révèle au Pape dans sa correspondance. Le Cardinal-Archevêque a ordonné au P. Belgrado de se démettre de sa charge de recteur. Ce dernier a déclaré qu'il ne pouvait obéir sur ce point , parce qu'il ne reconnaissait pas au prélat le pouvoir nécessaire. Ses supérieurs de l'Institut, affirmait-il, en suivant à la lettre les premiers principes du droit canonique, — ce qui devenait sans doute une brutalité aux yeux de Malvezzi, — pouvaient seuls le destituer légitimement, puisque seuls ils avaient eu le droit de le pourvoir. Et le CSardinal ajoute : c La dernière fois que nous lui avons parlé, nous avons cru devoir lui rappeler qu'il avait été chassé de Parme; il me répondit à la porte de mon antichambre, que cela était pour lui un triomphe. — Comme je lui répliquai qu'il pourrait bien lui arriver de même une seconde fois, il me (lit : c £h bien! ce sera un second triomphe. > Je ne m'étonnai pas de telles sottises, en le voyant persuadé que tout ce qu'il souffrait était un véritable martyre ; et, en eflet, il me dit qu'il était prêt à endurer la prison, la mort, et tout ce qu'on voudrait.. Je suis fortement convaincu qu'il a le cerveau dérangé, et pour cela j'ai cru convenable de le faire sortir des Etats de Votre Sainteté. »
Harcelé de tous côtés et n'ayant pas dans son cœur assez d'énergie pour se soustraire à l'ingratitude sans compensation a laquelle on contraignait le Saint-Siège, Clément XIV fermait les yeux sur ces actes précurseurs de la suppression. Il ne voulait pas comprendre que de tels hommes pouvaient bien, à force de mesures oppressives, tuer l'Ordre de Jésus, mais que leur victoire serait la glorification des disciples de saint Ignace, si un jour il était donné à la probité d'un historien de descendre dans ces ténèbres sacerdotales ou diplomatiques. Sûr de la discrétion de la Cour Romaine, le Souverain Pontife ne paraît pas avoir eu le pressentiment que cette correspondance de Mal-
vezzi viendrait, soixante-quatorze années après, déposer contre lui, et déposer sans qu il y ait moyen de trouver une excuse à son inexplicable abaissement.
Tout lui faisait une loi d'anéantir ces papiers accusateurs; les voilà qui secouent la poussière des archives pour proclamer l'innocence des condamnés et pour flétrir la mémoire des juges. L'iniquité s'est trahie elle-même, et ces lettres du cardinal-archevêque de Bologne ne permettent plus au doute ou au respect de chercher un palliatif. 11 faut les accepter dans leur crudité, telles que Malvezzi les a écrites , telles que Clément XIY osa les recevoir. .