CHAPITRE IV
Portrait de GaDganelU. — Son éloge des Jésuites. — Laurent Ricci) Général de la Compagnie, le fait nnromer cardinal. — Les Philosophes et les Jansénistes espèrent ea Inl.
— L^enthousiasme des Romains. --> Il court après la popularité. — D*Alenibert et Pré* déric II jugent son avènement. — La correspondance des ministres espagnols arec M. Azpuru et le chevalier d'Azara, tous deux plénipotentiaires d'Espagne â Rome. — Le dernier mot de la diplomatie du xviii« siècle. — Le cardinal de Bernis, ambassadeur de France près le Saint-Siège. — Pour complaire au Pape, il atermoie avec la question des Jésuites. — Le comte de Kaunitz et le Pape. — Défense foite au Général de la Société de Jésus de se présenter devant lui. — Ciéroeut XIV et les puissances. — Sa lettre .à Louis XV. — Ses motifs d'équité en faveur des Jésuites. — Dépêche de Choiseul au cardinal de Bernis. — Bernis, ponssé à bout, engage le Pape à promettre par écrit au roi d'Espagne qu'il abolira, dnns un temps donné, la Compagnie de Jésus. — Ganganelli cherche â éluder ce second engagement. — Roda presse Azara d'agir. — Politique des cabinets vis-à-vis du Saint-Si^e. — Clément perd à Rome toute popularité. — Lee Franciscains Buontempi et Francesco. — La chute de Choiseul rend qnelqne espoir aux Jésuites. — Le duc d'Aiguillon et madame du Barry se tournent contre eux. — Mort d'Azpuru. — Ifonino, comte de Fiorida Blanca, envoyé ambassadeur à Rome. — Il intimide, il domine Clément XIV. — Leurs entrevues. — Marie-Thérèse s'oppose à la destruction de la Compagnie avec tous les électeurs catholiques d'Allemagne. — Joseph H la décide à condition qu'on lui laissera la propriété des biens de l'Institut. — Marie-Thérèse se joint à la maison de Bourbon. — Procès intentés aux Jé>uites de Rome.
— Monsignor Alfani, leur juge. — La succession desPizani. — Le Jésniteet le chevalier de Malte. — Le Collège romain condamné. — Le séminaire romain rois en suspicion.
— Trois cardinaux visiteurs. — Les Jésuites cha^^sés de leurs Collèges. — Le cardinal d'York demande au Pape leur Maison de Frascati. — Le P. Lecchi et la commission des eaux. — Le pamphlet espagnol et la réponse. — Benvenuti exilé de Rome. — Le cardinal Malvezzi à Bologne. — La corresp<»ndance secrète avec le Pape de ce visiteur apostolique des maisons de la Compagnie. — Précautions prises pour tromper le peuple. — Aveux de l'archevêque de Bologne. — Le ne fiât tumultuê in populo.
Laurent Ganganelli, né à San-Arcangelo le 31 octobre 1705, était (ils d'un médecin de campagne, et fut reçu jeune dans l'Ordre des Conventuels de saint François, connu sous le nom de Gordeliers. Il y passa de longues années dans l'étude et dans l'exercice des vertus sacerdotales. Sa figure n'avait rien de remarquable; elle portait seulement l'empreinte d'une rusticité étrangère aux belles formes italiennes. Néanmoins il était ingénieux et aimable, littérateur et artiste; il cachait sous son froc une de ces &mes candides dont on pouvait facilement abuser en lui faisant entrevoir au bout de se^ ç«iv^:«9i^\^^v^^^^'
vantage «le l'Eglise cl te Lonheitr du monde. Maïs un dé ces pressenlimenls (|ul .s'emparent avec tant de vivacité des imaginations romaines l'avuit plus d'une fois , dans la solitude du couvent des Douze-Apôtres, bercé de l'idée qu'il serait appelé à recommencer l'histoire de Sixte-Quint. Pauvre comme loi, Cordelier comme lui, il s'élail imuginé que la tiare devait reposer sur son front. Cette pensée secrète l'avait dirigé dans les principaux actes de sa vie : il essayait de se la dérober à luimême, et chaque démarche qu'il tentait le ramenait presque à soa insu vers ce dernier mobile de ses aspirations. Au temps de la puissance des Jésuites il s'était l'ait leur ami. En 174S, lorsqu'il professait au collège de Saint-Bon aventure des Fraïf ciscains de Rome, on l'entendit, dans une solennité théologtque qu'il présiduit, et qui était dédiée à saint Ignace de Loyola, s'écrier en s' adressant aux Jésuites ; i Si j'avais pu croire ou même soupçonner qu'il me iùt possible de prendre pour sujet de cette dissertation une branche de la science sucrée qui vous Tût inconnue, aussitôt se seraient levés devant moi les hommes illustres de votre Compiignie, dont le nombre et le mérite auraient dissipe tous mes doutes. S'agirait-il en efTel de l'inierprétation de l'Ecriture, ici apparai traient les travaux préparatoires de Salmeron, là les commentaires de Cornélius .-de 'i'irinus et des autres. S'agirait-il de l'histoire, je trouverais Bini (1), Labbe, Uurdouin, Cossart et le célèbre Sirmond avec leurs doctes enseignements. S'occuperait-on de controverse, ce serait Grégoire de Valcntia avec la maturité de ses jugements, Suarez avec l'étendue de son génie, Vasi]uez avec l'âpre pénétration de son esprit, et cent autres. Entin, qu'il s'agiiise de lutter corps k corps avec les ennemis de la Foi et de vei^^ les droits de l'Eglise, pourrais-je négliger lu vigoureuse argumentation de Bellurniiu? Si Je veux aller au combat muni d'armes de toute espèce el me promettre une victoire assurée, oubliei'ai-je les livres d'or de Denis Pctau , glorieux rempart élevé pour la défense des dogmes catholiques'/ De quelque cûté q je tourne les yeux, quelque genre de connaissance que je il
jamais a|>|jar(e»UL à 1ï SoïiêU de H%vs. Il iiaW cbaoolaê'
coure, je vois des Pères de votre Compagnie qui s'y sont rendus célèbres. »
Tel était le jugement que Ganganelli portait des Jésuites. En i759, Clément XIII, à la recommandation de Laurent Ricci, Général de la Compagnie, songea à le décorer de la pourpre romaine. Ce fut le P. Andréucci qu'on chargea des informations d'usage. Ce Jésuite les fit si favorables que le Pape n'hésita plus , et que le Cordelier se vit cardinal par le crédit de l'Institut. A Lisbonne, les enfants de Loyola avaient fait nommer Pombal ministre; à Madrid, ils furent les protecteurs de don Manuel de Roda et du cardinal de Solis; à Rome, ils mettaient Ganganelli sur le chemin de la papauté.
En un autre temps et avec des esprits moins ardents pour les nouveautés sociales dont personne ne prévoyait les douloureuses conséquences, Ganganelli eût fait bénir son nom; il aurait passé sur le trône pontifical en honorant l'humanité et en faisant aimer l'autorité apostolique. Mais ce caractère, dont la franchise expansive savait avec tant d'art se servir de la dissimulation comme d'un bouclier impénétrable, n'était pas de trempe à défier les passions. Arrivé au faîte des grandeurs, Ganganelli prétendait régner pour la satisfaction de ses songes intimes. Si l'orage qu'il avait cru calmer en temporisant ne l'eût pas poussé au delà de ses vœux et de ses prévisions, il n'aurait laissé dans les annales de TEglise qu'une mémoire dont les partis opposés ne se seraient jamais disputé la glorification ou le blâme. Il n'en fut pas ainsi. Clément XIV avait consenti à faire tout ce que l'opinion dominante et les colères des princes de la maison de Bourbon exigeaient pour rendre à l'Eglise une paix alors impossible. Il entra dans cette voie, que son élection ouvrait; il la parcourut jusqu'au bout plutôt en victime qu'en sacrificateur.
Les premiers jours de son exaltation furent consacrés aux fêtes et aux embrassements. Le peuple , qui se passionne toujours pour un nouveau Pape, se prit à célébrer celui que le Conclave venait d'élire. Les conditions débattues et acceptées restaient un mystère. Quelques esprits prévoyants pressentaient bien que tout n'avait pas dû se passer selon les règles % mais contenus par la déférence ou par Vacviv^v^ ^ A^^tï^fc^ '^iî^^
vanlage de l'Eglise et te bonheur du monde. Mais un de ces pressenliments qui s'emparent avec lant de vivacilé des imaginations romaines l'avait plus d'une fois, dans ta solitude du couvent des Douze- Apôtres, bercé de l'idtie qu'il serait appelé à recoQiraencer l'iiistoire de Sixte-Quint. Pauvre comme lui, Cordelier comme lui, il s'était imaginé que la tiare devait reposer sur son front. Cette pensée secrète l'avait dirigé dans les principaux actes de sa vie : il essayait de se la dérober à liùmëme, et chaque démarche qu'il LenLiit le riimenail presque à sou, insu vers ce dernier mobile de ses aspirations. Au temps de la puissance des Jésuites il s'était l'ail leur ami. En 174o, lorsqu'il professait au collège de Saint-Bon aventure des Franciscains de Rome, on l'entendit, dans une solennité ihéulogîque qu'il présidait, et qui était dédiée à saint Ignace de Loyou, s'écrier en s' adressant aux Jésuites : « Si j'avais pu croire ou tuéme soupçonner qu'il me l'ût possible de preadie pour sujet de cette dissertation une brancbe de la science sacrée qui vous fût inconnue, aussitôt se seraient levés devant moi les liouimes illustres de votre Compagnie, dont le nombre et le mérite auraient dissipé tous mes doutes. S'agit"ait-il en eU'el de t'interprétalion de l'Ecriture, ici apparaîtraient les travaux préparatoires de Salmei ou , là les commentaires de Cornélius » da 'l'irinus et des autres. S'agirail-il de l'histoire, je trouverais Bini (i), Labbe, llardouin, Cossart et le célèbre Sîrmond avec leurs doctes euseignemenis. S'occuperait- on de conti-overse, ce serait Grégoire de Valcntia avec la mriturilé de ses jugements, Suarez avec l'étendue de son génie, Vasquez avec l'âpre jiénétration de son esprit, et cent autres. Enfin, qu'il s'agisse de lutter corps à corps avec les ennemis de la Foi et de vengO tes droits de l'Eglise, pourrais-je négliger la vigoureuse argih mentaliondc Bcllarniin?Si jeveiix aller au combat munîd'ar* mes de toute espèce et me promettre une victoire assurée, oublierai-je les livres d'or de Denis Pctau , glorieux rempart élevé pour la défense des dogmes catholiques? De quelque côté que je tourne les yeux, quelque genre de connaissance que je par-
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coure, je vois des Pères de votre Compagnie qui s'y sont rendus célèbres. »
Tel était le jugement que Ganganellî portait des Jésuites. En i759, Clément XIII, à la recommandation de Laurent Ricci, Général de la Compagnie, songea à le décorer de la pourpre romaine. Ce fut le P. Andréucci qu'on chargea des informations d'usage. Ce Jésuite les fit si favorables que le Pape n'hésita plus , et que le Cordelier se vit cardinal par le crédit de r Institut. A Lisbonne, les enfants de Loyola avaient fait nommer Pombal ministre; à Madrid, ils furent les protecteurs de don Manuel de Roda et du cardinal de Solis; à Rome, ils mettaient Ganganelli sur le chemin de la papauté.
En un autre temps et avec des esprits moins ardents pour les nouveautés sociales dont personne ne prévoyait les douloureuses conséquences, Ganganelli eût fait bénir son nom; il aurait passé sur le trône pontifical en honorant l'humanité et en faisant aimer l'autorité apostolique. Mais ce caractère, dont la franchise expansive savait avec tant d'art se servir de la dissimulation comme d'un bouclier impénétrable, n'était pas de trempe a défier les passions. Arrivé au faîte des grandeurs, Ganganelli prétendait régner pour la satisfaction de ses songes intimes. Si l'orage qu'il avait cru calmer en temporisant ne l'eût pas poussé au delà de ses vœux et de ses prévisions, il n'aurait laissé dans les annales de TEglise qu'une mémoire dont les partis opposés ne se seraient jamais disputé la glorification ou le blâme. Il n'en fut pas ainsi. Clément XIV avait consenti à faire tout ce que l'opinion dominante et les colères des princes de la maison de Bourbon exigeaient pour rendre à l'Eglise une paix alors impossible. Il entra dans cette voie, que son élection ouvrait; il la parcourut jusqu'au bout plutôt en victime qu'en sacrificateur.
Les premiers jours de son exaltation furent consacrés aux fêtes et aux embrassements. Le peuple , qui se passionne toujours pour un nouveau Pape , se prit à célébrer celui que le Conclave venait d'élire. Les conditions débattues et acceptées restaient un mystère. Quelques esprits prévoyants pressentaient bien que tout n'avait pas dû se passer selon les règles ; mais contenus par la déférence ou par lacvaÂvW^ d; A^^twsx '«^^^^
ae* CLÉMENT XIV
preuves irrécusables la conscience publique, ils Dans ce Pontife, enfant du peuple comme eux, les Romains aimutenL à relrouver leur enjouemeoi eL leur finesse (1). Ils le saluaient de leurs cris de bonlieur. l'arloul où il apparaissait dans son caiTOsse d'or et de velours, sa bénédiction ne tombait que sur des têtes pieusement inclinées. L'aQ'ection remplaçait le respect. On le croyait clément de Tait comme de nom; chacun se fatigua à le présenter comme l'idéal de ses rêves. On lui lit subir la tyrannie de la popularité. Les ambassadeurs se plaisaient à organiser, à soudoyer les applaudissements de la Toule pour lui persuader que les habitants du patrimoine de saint Pierre avaient autant de confiance en lui que le resie de l'Europe. Ganganelli ne voulut pas se rappeler que dans les acclamations dont il enivre un Souverain le peuple trouve une garantie de liberté pour les malédictions qu'il lient en réserve. L'enthousiasme el les tendresses des Romains sont aussi variables que leur climat , et dans ces moments de délire paternel ou filial, Pontire et Chrélieos. lou» oublièrent de mettre à profit cet axiome éternellement vrai que le général Colletta, l'un des écrivains révolutionnaires d'Italie, allait rajeunir : t La popularité et la clémence, dit-Il dans son Biafoire du royaume de Naples (2), sont un luxe de rois, tandis que la justice et la fermeté sont les seuls mobiles do gouvernement. >
Au milieu des transports de joie dont les citoyens de Rome poursuivent toujours le nouveau Poniife(3), Ganganelli était
(1) On l'ile encore de lui un jeu île mots qui lit rire tous les KomiIiUi bon» niiyréciulcurn île cv gtnre il'csprit. En nllaiii en grande ponape iirenilre possession àe la liasilique de Sainl-Jenn de Latran. CliJmepi XlV lombn de la maie qu'il monlail. el il tomba en descendant une rue. *(risine du Capllole. C'était de nclieut augure pour l'avenir du ponlîlinti Les cardinaux et les princes qui renlouralenl s'approchent pDur le Tanller et pour savoir s'il ne e'ef\ poinl blessé. Le pape répondit en sourlani : Non abbiamo contvsione, ma confusione. »
(2) Storia del reamedi Napoli, dei générale Pietro Colletla, libra seslo, p. 63.
(3) Dans une leltre au prélat Cernii, sur la mort de Benoît XJV, leltK datée du 6 mai 1758, Laurent Ganganeili, encore simple cordeller, s'elpiime ainsi sur les Roinsitis : u 1^ peuple romain, qui s'élève el s'ibaitM tonmii; les Ilots di; l;i Mi'dilerianét' el qui voudrait changer de l'ape loii*
ET LES JÉSUITES. j^5
radieux. On lui apprenait combien il est doux d*ètre Pape; sous le mensonge de cet enthousiasme , il tâcha de ne plus savoir à quelles conditions il Tétait devenu. Il s'imaginait que ses promesses dilatoires, que ses flatteries aux Souverains, que surtout sa bonne volonté en paroles lui permettraient de gagner du temps, et qu ainsi il pourrait, à l'aide d'une sage tolérance, arriver à cicatriser les plaies de la Catholicité, sans avoir besoin de frapper la Compagnie de Jésus. Cette politique oxpectante, qui entrait si bien dans les vues de Louis XV, ne convenait pas plus au roi d'Espagne qu'à Choiseul, à Pombal et à d'Aranda. Les Philosophes espéraient en Clément XIV. Le roi de Prusse, Frédéric II, était leur maître et leur adepte; mais Frédéric les connaissait de longue date. 11 disait souvent que, s'il avait une de ses provinces à punir, il la donnerait à gouverner aux Philosophes. Il voulait récompenser la Silésie; malgré les prières et les menaçants sarcasmes des Encyclopédistes, il y maintint les Jésuites. La délermination du roi de Prusse était irrévocable; d'Alembert cependant l'associait à la joie que l'élection de Clément XIV faisait éprouver aux incrédules, et le 16 juin 1769 il lui mandait (I) : c On dit que le cordelier Ganganelli ne promet pas poires molles à la Société de Jésus, et que saint François d'Assise pourrait bien tuer saint Ignace. Il me semble que le Saint-Père, tout Cordelier qu'il est, fera une grande sottise de casser ainsi son régiment des gardes, par complaisance pour les princes catholiques. Il me semble que ce traité ressemble à celui des loups avec les brebis, dont la première condition fut que celles-ci livrassent leurs chiens; on sait comment celles-ci s'en trouvèrent. Quoi qu'il en soit, il sera singulier. Sire, que, tandis que Leurs Majestés très-chrétienne, très-catholique, très-apostolique et très-fidèle détruisent les grenadiers du Saint-Siège, votre très-hérétique Majesté soil la seule qui les conserve. » Sous une forme léejère, d'Alembert révèle le dernier mot
's ans, s'applaudit de ce que celui-ci, qui en a régné dix-neuf, vient enfin de mourir; mais laissons-le se livrera sa joie insensée. Avant six mois, il sentira son malheur et il s'unira au monde entier pour pleurer Benoît XIV. »
(i) Œuvres philosophiques de d^Alembert, Correspondauce^ l. -<wn\\\.
SGi CLÏ:MENT X!V
preuves irrécusables la conscience publique, ils se t
Dans ce Ponlire, enfant du peuple comme eux, les Ronmîns iiimuienL ii retrouver leur enjouemeni et leur Unesse (i). ils le saluaicnl de leurs cris de bonheur. Partout où il apparaissait dans son carrosse d'or el de velours, sa bénëdiction ne tombait que sur des léles pieusement inclinées. L'afïection rem> plaçait le respect. On le croyait clément de Tait comme de nom; chacun se laiigua à le présenter comme l'idéal de ses rêves. On lui fit subir la tyrannie de la popularité. Les ambassadeurs se plaisaient à organiser, îi soudoyer les applaudissements de la foule pour lui persuader que les habitants du patrimoine de saint Pierre avaient autant de confiance en lui que le reste de l'Europe. Ganganelli ne voulut [las se rappeler que dans les acclamations dont il enivre un Souverain le peuple trouve une garantie de liberté pour les nialédiciions qu'il lient en réserve. L'enthousiasme cl les tendresses lies Romains sont aussi variables que leur climat , et dans ces moments de délire paternel ou filial. Pontife et Chrétiens, tous oublièrent de mettre à profit cet axiome éternellemeni vrai que le génériil Collelta, l'ua des écrivains révolutionnaires d'Italie, allait rajeimir : < La popularité et la clémence, dit-il dans son Histoire du royaume de Naples (2), sont un luse de rois, tandis que la justice et la lermelc sont les seuls mobiles du gouvernement. >
Au milieu des transports de joie dont les citoyens de Rome poursuivent toujours le nouveau Pontife (3), Ganganelli était
(1) On rite encore de lui un jeu de mois qui fit rire tous les KomalPh bons oiiprdE in leurs de ee genre d'esprit. En allant en grande pompe prendre possession lie I» lissilique de Saint-Jean de Lalran. Clément XtT tomtia de la mule qu'il :noniati, et 11 Inmba en descendant une rat, rotsine du Cspiiolo. Celait de rUdicui augure pour l'avenir du ponlinctl. Les cardinaux etiesprinees qui l'entouraient s'approchent pour le riMrer el pour savoir s'il ne s'est point l)lessé. Le pape répondit en Bourispl: Non abbiamo conltaione. ma confusione. »
(2) SloTia det reame di Napoli, del générale Ptetro CoHetta, libre seslD, p. 63.
(3) Dans une lettre au prélat CcratI, sur la mort de Benoit XIV, leUM datée du S mat 1753, Uurvnt Ganganelli, encore simple cordclier, l'nprime ainsi sur lesRomains : a I.e peuple romain, qui s'éléïe el ï'abaiHt l'onime les Hols Je In Miîdiletraniîii cl qui voudrait clinniier de Pape tuU'
radieux. On lui apprenait combien il est doux d*élre Pape; sous ic mensonge de cet enthousiasme^ il lâcha de ne plus savoir à quelles conditions il Tétait devenu. II s'imaginait quo ses promesses dilatoires, que ses flatteries aux Souverains, que surtout sa bonne volonté en paroles lui permettraient de gagner du temps, et qu ainsi il pourrait, à Taide d'une sage tolérance, arriver à cicatriser les plaies de la Catholicité, sans avoir besoin de frapper la Compagnie de Jésus. Cette politique pxppcianie, qui entrait si bien dans les vues de Louis XV, ne (Convenait pas plus au roi d'Espagne qu'à Choiseul, à Pombal et à d'Aranda. Les Philosophes espéraient en Clémenl XIV. Le roi de Prusse, Frédéric II, était leur maître et leur adepte; mais Frédéric les connaissait de longue date. Il disait souvent que, s'il avait une de ses provinces à punir, il la donnerait à gouverner aux Philosophes. 11 voulait récompenser la Silésie; malgré les prières et les menaçants sarcasmes des Encyclopédistes, il y maintint les Jésuites. La détermination du roi de Prusse était irrévocable; d'Alembert cependant l'associait à la joie que l'élection de Clément XIV faisait éprouver aux incrédules, et le 16 juin 1769 il lui mandait (I) : c On dit que le cordelier GaDganelli ne promet pas poires molle.s à la S^>ciété de Jésus, et que saint François d*Assi$e p<iurrait bien tuer saint Ignace. Il me semble que le Saiot-Pèie, tout Cor* délier qu*il est, fem ooe gminJe vc4tl<« de cais«^ aioti vhi régiment des gardes, pat <yjaipttj*at§i^ prwr \^ |cioce^ catlK^liques. 11 me semUe qve v/t inù^ !r>>^iMtt!Lii^ ^ o^^si 4^ Umps avec les brebis, dwt la fB^miwr*: v,nicii-rn ut tiu* v^Ii*^^ livrassent leurs cfakst^; "lai «ac *ninmi*nc vHl»*?>tti ^ *si v<,n->*^ rent. Quoi qnll €« wit. ii «n ^Nnç.uii»r. "^r». tiu»^. tinrfH que Leurs llajestés trèv-^hréiienne, cres-»^iiih«Miiyu%. v*V':;^f</»^ tolique et irès-fldéle détruisent les grenadiers da 5»wuvS«*^, votre très-hérétique Maje»li^ fKiil la seule qui les coitsert^r. # Sons une forme léjç^re, d'Alembert révèle le dernier vjt^A
» s ans, s'applaudit de ce que mUi^-H, tjm <<« « régné dix-neof, n«a( ♦n^ fin de mourir; mais Wmonn'W, nt^ Uinr l^ ^a Joie insensée. jàtjMi «r mois, il sentira son malheur itt i\ fHnttt4 m monde entier f«ir}i«^ui«r Benoît XIV. »
(1) Œuvres philosophiquen dtt d'Alm/ihert, Corres
288 CLÉMENT XlV
qu'il écrive qu'il faut du temps pour les exécuter avec succès.
f Bien n'est si déraisonnable que les Espagnols à cet égard ; ils surpassent M. d'Oeras (Pombal) et ils finissant par y mettre du personnel contre vous et contre moi ; contre vous cela est fort simple, à cause de votre cardinalat; mais contre moi, vous conviendrez qu'à l'égard des Jésuites je perds le procès de tous les côtés, ce qui prouve qu'en affaires je ne vois que l'affaire, . et que les individus me sont indifférents. Rien n'est si vrai relativement aux Jésuites, mais enfin il faut finir, et le Pape nous rendra un grand service, s'il peut presser cette besogne ; celle d'Avignon me tient bien plus à cœur et je vous la recommande instamment; je vous enverrai nos raisons par le premier courrier, j'espère que vous les trouverez bonnes.
€ Je m'en vais à Chantilly, et de là à Compiègne ; je passe ma vie à courir et à m'ennuyer, je ne me porte pas très-bien et ne déjoue pas les intrigues de Cour qui m'affeclent, car elles ne m'approchent pas, mais je deviens vieux, moins actif et plus désireux de ma liberté; je vous suis attaché pour la vie et bien tendrement. )
Le 28 juillet 1769, Bernis répond à la lettre de Choiseul : « Le rétablissement de ma pension de Ministre, Monsieur le duc, la compagnie de dragons donnée au vicomte de Bernis, sont des preuves si évidentes de votre amitié pour moi, que vous me deve^ regarder à la vie et à la mort comme votre ami et votre serviteur. Ajoutez à toutes ces grâces, celle de bien traiter le comte de Narbonne, qui revient de Corse. 11 n'a pas un sol; il est honorable , il a véritablement l'esprit et les talents militaires. Employez-le et avancez-le. N'oubliez pas aussi de m'envoyer une lettre écrite au nom du Roi (et ostensible), pour l'exercice de la Protectorerie. Tout sera complet et je n'aurai plus que des actions de grâces à vous rendre.
€ 11 y a longtemps que vos coliques m'inquiètent. Vous êtes dans la maxime qu'il faut que la vie soit bonne, sans s'embarrasser si elle sera courte. Ayez la bonté de réfléchir que, quand on a un si bon fond que le vôtre, on ne se tue pas, mais qu'on gagne des infirmités qui rendent la vie triste et presque insupportable.
^ Uya longtemps que je sais qu'on se défie de moi en Es-
pagne. Les cardinaux de Solis et de La Cerda, avant d'entrer au Conclave, avaient dit assez imprudemment qu'ils ne seraient pas lu dupe des Français. Ils ont voulu que nous fussions la leur. Le contraire est arrivé. L'écrit qu'ils ont fait signer au Pape n'est nullement obligatoire. Le Pape lui-même m'en a dit la teneur. Sa Sainteté craint le poison; elle se défie de tout ce qui l'entoure et ne se fie à personne. Vous verrez le reste dans ma dépêche et dans la lettre que j'ai cru devoir écrire à Sa Majesté. Au sujet du rétablissement de la pension, j'ai pensé que vous trouveriez bon que je m'expliquasse en général avec Sa Majesté sur la situation des affaires et sur la mienne , ainsi que sur les principes de conduite que je pense qui doivent être adoptés et suivis.
i Sur l'affaire d'Avignon, je suis sûr que le Pape me répondra comme au Conclave. Je laisse ce point-là sur la conscience du Roi. Il y a trop peu de temps que le Pape a juré de ne point aliéner, de quelque manière que ce soit, aucun de ses Etats, pour qu'il ose, dans ce moment, échanger le comtat d'Avignon contre de l'argent. Mais, dès que le Roi est résolu de garder cette province , et que Sa Majesté y est fondée en droit et en raison, il faut, ce me semble, attendre que le Pape la réclame. Alors on établira les droits du Roi et sa volonté décidée. Un million de plus ou de moins terminera cette affaire. Celle de Bénévent sera plus difficile, parce que le marquis Tanucci ne voudra rien donner, et formera sans cesse de nouvelles demandes.
c Plaignez-moi. Les ministres d'Espagne qui sont ici n'ont d'autre mérite que celui de montrer, quand je leur parle, d'être de mon avis et de ne pas croire à un mot de ce que je leur dis. Tâchez d'obtenir que l'affaire des Jésuites soit traitée par les Espagnols, et avec notre seul consentement. M. Azpuru me demande une copie de la relation que je dois faire sur ma dernière conférence avec le Pape. Je crois devoir la lui envoyer, en retranchant ce que la prudence exige. On ne peut pas pousser plus loin la confiance avec des gens qui n'en montrent aucune. Le confesseur du roi d'Espagne est moine, et ennemi des Jésuites. Il souffle la haine monastique, et croit que tout doit céder à son impulsion. Mais VeÇ^^^ tl^^\\î&*
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qu'il écrive qu'il faut du temps pour les exécuter avec succès.
f Bien n'est si déraisonnable que les Espagnols à cet égard ; ils surpassent M. d'Oeras (Pombal) et ils finissant par y mettre du personnel contre vous et contre moi ; contre vous cela est fort simple, à cause de votre cardinalat; mais contre moi, vous conviendrez qu'à l'égard des Jésuites je perds le procès de tous les côtés, ce qui prouve qu'en affaires je ne vois que l'affaire, et que les individus me sont indifférents. Rien n'est si vrai relativement aux Jésuites, mais enfin il faut finir, et le Pape nous rendra un grand service, s'il peut presser cette besogne; celle d'Avignon me tient bien plus à cœur et je vous la recommande instamment; je vous enverrai nos raisons par le premier courrier, j'espère que vous les trouverez bonnes.
€ Je m'en vais à Chantilly, et de là à Compiègne ; je passe ma vie à courir et à m' ennuyer, je ne me porte pas très-bien et ne déjoue pas les intrigues de Cour qui m'afl^ectent, car elles ne m'approchent pas, mais je deviens vieux, moins actif et plus désireux de ma liberté; je vous suis attaché pour la vie et bien tendrement. )
Le 28 juillet 1769, Bernis répond à la lettre de Choiseul : « Le rétablissement de ma pension de Ministre, Monsieur le duc, la compagnie de dragons donnée au vicomte de Bernis, sont des preuves si évidentes de votre amitié pour moi, que vous me deve^ regarder à la vie et à la mort comme votre ami et votre serviteur. Ajoutez à toutes ces grâces, celle de bien traiter le comte de Narbonne, qui revient de Corse. 11 n'a pas un sol; il est honorable, il a véritablement l'esprit et les talents militaires. Employez-le et avancez-le. N'oubliez pas aussi de m'envoyer une lettre écrite au nom du Roi (et ostensible), pour l'exercice de la Protectorerie. Tout sera complet et je n'aurai plus que des actions de grâces à vous rendre.
€ 11 y a longtemps que vos coliques m'inquiètent. Vous êtes dans la maxime qu'il faut que la vie soit bonne, sans s'embarrasser si elle sera courte. Ayez la bonté de réfléchir que, quand on a un si bon fond que le vôtre, on ne se tue pas, mais qu'on gagne des infirmités qui rendent la vie triste et presque insupportable.
tt Uya longtemps que je sais qu'on se déBe de moi en Es-
pagne. Les cardinaux de Solis et de Là Cerda , avant d'entrer au Conclave, avaient dit assez imprudemment qu'ils ne seraient pas lu dupe des Français. Ils ont voulu que nous fussions la leur. Le contraire est arrivé. L'écrit qu'ils ont fait signer au Pape n'est nullement obligatoire. Le Pape lui-même m'en a dit la teneur. Sa Sainteté craint le poison; elle se défie de tout ce qui l'entoure et ne se fie à personne. Vous verrez le reste dans ma dépêche et dans la lettre que j'ai cru devoir écrire à Sa Majesté. Au sujet du rétablissement de la pension, j'ai pensé que vous trouveriez bon que je m'expliquasse en général avec Sa Majesté sur la situation des affaires et sur la mienne, ainsi que sur les principes de conduite que je pense qui doivent être adoptés et suivis.
i Sur l'aflaire d'Avignon, je suis sûr que le Pape me répondra comme au Conclave. Je laisse ce point-là sur la conscience du Roi. Il y a trop peu de temps que le Pape a juré de ne point aliéner, de quelque manière que ce soit, aucun de ses Etats, pour qu'il ose, dans ce moment, échanger le comtat d'Avignon contre de l'argent. Mais, dès que le Roi est résolu de garder cette province , et que Sa Majesté y est fondée en droit et en raison, il faut, ce me semble, attendre que le Pape la réclame. Alors on établira les droits du Roi et sa volonté décidée. Un million de plus ou de moins terminera cette affaire. Celle de Bénévent sera plus difficile, parce que le marquis Tanucci ne voudra rien donner, et formera sans cesse de nouvelles demandes.
f Plaignez-moi. Les ministres d'Espagne qui sont ici n'ont d'autre mérite que celui de montrer, quand je leur parle, d'être de mon avis et de ne pas croire à un mot de ce que je leur dis. Tâchez d'obtenir que l'aflaire des Jésuites soit traitée par les Espagnols, et avec notre seul consentement. M. Azpuru me demande une copie de la relation que je dois faire sur ma dernière conférence avec le Pape. Je crois devoir la lui envoyer, en retranchant ce que la prudence exige. On ne peut pas pousser plus loin la confiance avec des gens qui n'en montrent aucune. Le confesseur du roi d'Espagne est moine, et ennemi des Jésuites. Il souffle la haine monastique, et croit que tout doit céder à son impulsion. Maxa VeÇ^^^ tl^^<S\\î&*
^ fait de marché, et il veut procéder en homme sage et attaché
^ à Ja vie. »
Son pontificat s'inaugurait sous de déplorables auspices. Les Cardinaux des Couronnes faisant cause commune avec la diplomatie avaient marchandé ou conquis par la crainte quelques suffrages. Ganganelli s'en était attiré un plus grand nombre en trompant leur bonne foi. La terreur et l'intrigue vc-
^ raient de concourir à créer un Pape ; une solennelle injustice devait sortir de cet ensemble de hontes. Nous avons raconté l'origine delà conspiration, suivous-la maintenant dans ses développements, car à l'exemple de Didier, abbé du mont Cassin , puis successeur immédiat de Grégoire Yll sous le nom de Victor lll, nous devons indiquer la source du mal afin d'en prévenir le retour, t Lorsque la foule des ecclésiastiques inférieurs, dit ce Pape honoré comme un saint (1), marchait dans les voies de la licence la plus effrénée, sans que personne songeât à y mettre obstacle, bientôt les prêtres et les diacres qui étaient obligés d'expliquer les mystères du Seigneur purs et chastes de corps et d'âme, commencèrent eux aussi à s'unir à des femmes comme s'ils eussent été séculiers et à faire leur testament en faveur des enfants nés de ce commerce sacrilège. 11 y eut même quelques évêques tellement éhontés qu'ils gardèrent leurs femmes dans leur propre maison. Ce fut surtout à Rome que cet exécrable et scandaleux usage s'enracina. Ainsi , après que quelques-uns eurent seulement de nom occupé le siège pontiGcal, Benoît lui aussi , tel par son nom et non point par ses œuvres (2), Benoît donc, fils d'un certain Alberic , sénateur, marchant sur les traces de Simon le magicien plutôt que de Simon Pierre , parvint au sacerdoce suprême au moyen de sommes considérables que son père fit distribuer parmi le peuple. L'horreur qu'elle m'inspire ne me permet pas de raconter quelle fut sa conduite déshonorante lorsqu'il se lut ainsi emparé de la papauté. »
Ce n'est point une allusion que nous faisons aux Cardinaux
(1) Dialog.in biblioih. patrum, t. xvm, lib. 5.
(2) C'est de BenoU IX qu'il s'agit dans ce texte de Victor III.
électeurs et à Télu de 1769» c'est un témoignage que nous invoquons pour soutenir nos forces et pour prouver que l'Eglise n'a jamais reculé devant la vérité.