CHAPITRE PREMIER
Origine de ce livre. — Les documents inédits qu'il renferme. — Situation des esprits en Europe. — La Compagnie de Jésus en face des adversaires de Tordre social. — Tous ont puur premier but la destruction des Jésuites. — Le marquis de Pombal à Lisbonne.
— Son caractère. — Il est protégé par les Jésuites. — 11 domine le faible Joseph 1er. — Ses mesures et son arbitraire. — Il règne sur le roi en lui flûsant peur de complots chimériques. — Pombal comprend que , p<iur rester seul maître de la position , il faut éloigner les Jésuites. — Il cherche à détacher le roi des Pères de Tlnstitut. — Exil des PP. BaHîster et Fonseca. — Causes de cet exil. — Monopole administratif. — Tremblement de terre de Lisbonne. — Courage de Pombal et des Jésuites. — Charité du P. Blalagrida. — Le roi revient de ses préventions contre la Société. — Pombal sans intelligence avec la secte encyclopédique. — Différence de leurs plans. — Pombal rêve d'établir une espèce de religion anglicane en Portugal. — U attaque la Compagnie de Jésus dans ses missions. — Traité d'échange entre TEspagne et le Portugal. — Les sept Réductions de l'Uruguay et la colonie del Santo-Sacramento. — Motifs de cet échange.
— Lea mines d'or des Jésuites. — Les deux cours chargent les Pères éè préparer les Kéophytes à l'émigration. — Les PP. Barreda et Neydorffert. — Les Jésuites, au risque de penlre le Christianisme et leur popularité, obéissent à l'injonction. — On les accuse de soulever les Indiens. — Concessions qui deviennent funestes. — Leur obéissance les compromet dans les deux camps. —. Les Néophytes se révoltent. — Proscription des Jésuites au Maranon. — Les Indiens sont vaincus parce qu'il n'y a pas eu accord entre eux. — Expulsion des Jésuites. — On se met à la recherche des mines d'or. — Il est démontré qft'il n'y en a jamais eu. — Pombal pamphlétaire contre les Jésuites. — Les rois d'Espagne Ferdinand VI et Charles III font brûler son ouvrage. — Dom Zevalos et Guttierez de La Iluerta. — Les Jésuites disculpés par les autorité espagnoles. — Leur éloge des Réductions du Paraguay. — La timidité des Jésuites enhardit Pombal. — Il demande à Benoît XIV un bref de réforme. — Benoît XIV et le cardinal Passionei. — Le capucin Norbert protégé par Passionei. — Le commerce des Jésuites au Paraguay et dans les Missions. — Ce que c'était que ce négoce. — Edit de Philippe V qui l'approuve.
— Pombal s'imagine que les Jésaites ont dévié de leur Institut. — Il prétend les y ramener. — Benoît XIV mourant se laisse forcer la main, et signe le bref de visite et de réforme. — Le cardinal Saldsnha et Pombal. — Les Jésuites, confesseurs du roi et des infants, enlevés de la cour. — Le provincial Henriquez et le général de l'ordre enjoignent de garder le silence et d'obéir. — Mort de Benoît XIV. — Saldanha exerce des pouvoirs périmés. — II condamne les Jésuites comme convaincus de commerce illicite.
— Election de Clément Xlil. — Son caractère. — Le général des Jésuites , Laurent Ricci, se plaint du cardinal Saldanha et des mesures prises sans contradicteurs. — Exil des PP. Fonseea, Ferreira, Halagrida et Torrez. — Le P. Jacques Caméra. — Attentat à la vie de Joseph I«. — Le marquis de Tavora accusé. — Après trois mois de silence, on l'arrête avec sa famille. — Motifs secrets de la colère de Pombal contre les Tavora.
— Lr tribunal de V Inconfidence présidé par Pombal. — Les Tavora à la question. — Le duc d'Aveiro dans les tortures s'accuse lai-même. — 11 accuse ses parents et les Jésuites. — Il se rétracte. — Supplices de ces familles. — Arrestation de huit Jésuites.
— Malagrida, Mattos et Jean- Alexandre condamnés à mort. — Les autres Jésuites en suspicion. — Manifeste de Joseph l«r aux évoques portugais. — Doux cents prélats callii»lique8 prot(>slent cuulre cet écrit. — On enlève les Missionnaires de tontes les Ui'ilnctlons. — Faux bref pour l'expnlsion des Jésuites du Portugal. — Pombal en fait
partir un premier convoi pour les Etats pontificaux. — Les Dominicains de Civif Yecchia les accueillent. — Le cardinal Saldunha cherche â gagner les jeunes Jésuit
— Pomhal, débarrassé des Jésuites, s^occupe de son schisme national. — Le libra Pagliarini et l'ambassadeur portugais â Romn. — Pagliarini et ses pamphlets. — 1 imprimeries clandestines de la diplomatie. — Récit de Pagliarini. — Moyens quMl e ploie pour répandre ses œuvres contre le Saint-Siège. — Le cardinal André Corsii colporteur de mauvais livres. — Il est pensionné par la cour de Lisbonne. — Le P. R lagrida, condamné comme lîégicide, est brûlé comme sorcier. — Son jugement ] riuquisition , dont Pombal est le créateur. — Proscription de la Compagnie de Je en Portugal. — Les Jésuites prisonniers. — Lettre du P. Kaulen. — L'exemple Pombal encourage les adversaires de la Société. — On ressuscite toutes les vieilles < lomnies. — On invente un P. Henry brûlé à Anvers. — Àmbroisc Guis et son hérita
— Faux arrêt du conseil. — Les Jésuites condamnés â restituer huit millions. — P. Girard et Catherine La Cadière. — La jeune fille illuminée et le Jésuite crédule. Intrigue des Janséniste». — Le parlement d'Aix acquitte le P. Girard. — Le P. Cl miilard mort appelant de la bulle. — Les miracles faits à son tombeau. — Le P. Cl millard ressuscite. — Sa lettre.
Depuis le jour où les rois et leurs ministres se ligu rent avec les sophistes du dix-huitième siècle pour détruire Compagnie de Jésus, il n'est peut-être pas un écrivain Europe qui, de près ou de loin, ne se soit occupé de grand fait historique. Quand, par son bref Dominus redemptor, le souverain Pontife Clément XIV eut san tionné les décrets d'expulsion que venaienr ^*rei?dfl£ ^ cours de Portugal, de France, d'Espagne et de Naples^ ostracisme se trouva consacré au nom du Saint-Siège; m; la preuve que la cause avait été perdue sans que le procès 1 jugé , c'est qu'elle est toujours pendante au tribunal l'opinion publique. Les historiens et les diplomates, les phil sophes et les utopistes, les catholiques et les protestani tous, avec des pensées de louange ou de blâme , avec d déceptions ou des espérances que l'on dissimulait ou q l'on proclamait, tous ont cherché à expliquer ce qui jusqt cette heure était resté inexplicable.
A des époques diverses , d'Alembert et l'abbé Proyart , comte de Villegas et Tosetti, de la Congrégation des Ecol Pies, Stark çt le capucin Norbert, Christophe de Murr et Cox Lacretelle et Saint-Victor, Sismondi et Schœll, Rankeet Ci berti, le comte de Saint-Priest et M. Collombet sont venus I uns à la suite des autres, et avant ou après de non)breux éci vains pour ou contre, apporter leurs inductions soit pour a cuser soit pour justifier les Rois et le Pape. Les Jésuites eu mêmes, qui avaient un si puisssant intérêt à chercher, à iro ver, a proclamer la vérité, si elle devait leur eue favorabi
n*ont pas mieux réussi que les autres dans la manifestation de cet étrange mystère. Leurs ennemis s'efforçaient par tous les moyens possibles de faire un glorieux piédestal à Ganganelli. Us lui prêtaient des vertus philosophiques, comme Carracioli ou M. de la Touche lui ont fabriqué une correspon- : { dance.
I Les jansénistes et les avocats, les incrédules et les indife férents, les révolutionnaires et les mauvais prêtres ont cou- Ij vert son nom d'une auréole d'immortalité. On les a vus lui -i frapper des médailles et payer Tenlhousiasme que son image leur inspirait. 11 s'en est même rencontré qui , après l'avoir >. fait tuer par le poison des Jésuites , voulurent lui ériger des lii' autels. Le bonheur de voir briller un pape au nombre de leurs ii\ complices aveugla leur intelligence; ils imposèrent silence à cf; des rêves antichrétiens pour bénir la mémoire de Clément IV. ic\ Il fut le pape de leur choix , et pendant cette ovation sans aucune intermittence, les catholiques n'osèrent qu'à peine produire leurs doutes, qu'ils enveloppaient de toutes les formules du respect. Us ne savaient que ce que les autres surent savant eux } ils le disaient pour l'acquit de leur conscience ; mais ils le disaient en tremblant, comme d'honnêtes écrivains qui craignent de calomnier en mettant leurs soupçons à la place de la vérité.
La vérité sur la destruction des Jésuites était hier encore ; un problème insoluble. Les adversaires de la Compagnie pressaient à tache de faire l'apothéose du bref Dominus ac re- .demptor, tout en noyant leur récit dans des éloges imposteurs. Les amis de cette même Compagnie , retenus par la vénération due au Siège apostolique , reculaient d'effroi ou se HSichaient derrière d'inoffensives réticences, lorsqu'il fallait . juger celui qui sur la terre fut le successeur des Apôtres. Cette Isingulière position amena dans les esprits un désordre qui n'a les Opnîiîs été favorable à l'équité. Les enfants de saint Ignace de i.j * Loyola avaient de justes sujets de plainte contre Ganganelli ; ^.. j mais leurs devoirs de religieux , leur charité de prêtre s'op- ^. ^ posaient à des pensées, à des recherches, à des manifestations uJ fl"'> ^^ satisfaisant leur conscience de Jésuite, allaient porter 1^, ^ atteinte à la dignité du suprême sacerdoce ; ils se résignèrent
le
les i\ o-
an silence. Gens qui , pousses par le désir de rappeler les ve^^ lus et les malheurs de leurs frères, racontèrent les événements de la suppression , ne sonirenl jiimais du cadre iracé ; ils ne jetèrent point de nouvelles lumières sur la discussion.
11 nous est même démontré qne, si des documents irréfragables constatant leur innocence fussent par hasard tombés entre leurs mains, les Jésuites les auraient anéantis ou tout au moins voués à l'oubli.
Par un sentiment de pieuse délicatesse, dont les hommes n'auront jamais le secret, les disciples de saint Ignace se si raient crus dans l'obligation de faire ce que de moins louabli motifs auraient inspiré à leurs adversaires- Pour ne pas susciti de tristes scandales, les uns, la main pleine de leur justil cation, auraient dérobé à la postérité ces documents vengeurs; les autres, redoutant de se trouver dans la nécessité d'êtr enfin équitables, les enfouiraient au plus profond de l'abîme car ce n'est pas un pape qu'ils aiment, qu'ils honorent dao! Clément XIV, c'est l'ennemi de la Société de Jésus.
Par mes principes, par ma position, et surtout par moi caractère, je n'appartiens à aucune de ces deux catégories. ]< suis un écrivain qui aime la justice; et la justice, c'est ta seule charité permise à l'histoire.
Pendant nn voyage que je viens de faire au nord et au mid de l'Europe, — voyage dont bientôt j'expliquerai les causeï dans un livre entièrement politique , — la Providence m'a à même déjuger sur pièces inédiles les trames occultes qu amenèrent la suppression des Jésuites. Au milieu d'une fouis de documents appartenant ù tous les âges et ù tous les pays, documents que j'évoquais, que je trouvais ou que l'on s'eD* pressait de m'oll'rir d'ici et de lu pour d'autres travaux ébaH^ chés, il s'en rencontrait quelques-uns ayant traita la destruclion de l'Ordre de Jésus. Comme historien de la Compagnie^ j'étais intéressé à approfondir ce qu'il y avait de réel ou ^XS\ faux dans les accusations et dans la défense. Ajournant les études que je faisais sur des points presque aassi brûlanls de l'iiisioire passée et contemporaine, je voidus aller au fond du mystère qui concernait les Jésuites.
D'investigation '.'n investigation, je glanai presque à lasueu
^ ET LES JÉSUmiS. 5
de mon front les premières dépêches. Le reste me vint à souhait et de tous les côtés à la fois. Des correspondances cardinalices ou diplomatiques, des instructions royales ou ministérielles, des témoignages écrits, des lettres qui feraient ouvrir les yeux aux aveugles de naissance s'échappèrent des chancelleries, des archives et des portefeuilles où tout cela était enfoui depuis un demi-siècle. Le conclave de 1769 , d'où le cordelier Laurent Ganganelli sortit pape , s'est déroulé devant moi avec toutes ses péripéties. J'ai pu en compter les gloires, je dois en dire les hontes.
Le cardinal de Bernis, le marquis d'Aubeterre, ambassadeur de France à Rome , le duc de Choiseul , premier ministre de Louis XV, don Manuel de Roda, ministre de grâce et de justice en Espagne , le cardinal Orsini , ambassadeur de Naples près le Saint-Siège , tous ces hommes s'écrivaient chaque jour, afin de se tenir au courant de l'intrigue qu'en dehors ou qu'en dedans du conclave ils menaient en partie double. Pas une de ces pièces n'a fait fausse route , elles sont en ma possession depuis la première jusqu'à la dernière. Là se lisent, racontées heure par heure, les tentations, les promesses, les scènes d'embauchage , et enfin la transaction occulte qui donna un chef à l'Eglise.
J'avais la clef de l'élection de Ganganelli ; j'eus bientôt le secret de son pontificat. Le cardinal Vincent Malvezzi , archevêque de Bologne , était l'agent le plus actif de la destruction des Jésuites. 11 dictait à Clément XIV ce qu'il fallait faire pour arriver à ce résultat. Ses lettres, autographes comme toutes les autres, ne laissent pas même à Tesprit le plus prévenu le droit d'incertitude. Autour de ces grands coupables viennent se grouper ceux qui ne purent que les seconder dans leur œuvre. Ici , c'est le cardinal André Corsini ; là , Campomanès, le confident du comte d'Aranda ; plus loin apparaissent Azpuru, Almada , le chevalier d'Azara, Monino, comte de Florida Blanca, Joachim d'Osma, confesseur de Charles III d'Espagne, Dufour , un intrigant français aux gages du Jansénisme ^ et ISicolas Pagliarini , ce libraire qui, après avoir été condamné aux galères à Rome , est admis en Portugal au rang des diplomates.
En étudiant avec l'attention la plus scrupuleuse tous les documents que ces hommes s'adressèrent, je suis arrivé à la connaissance des faits. J'avais, j'ai encore sous les yeux leurs lettres originales, Elles ont servi de base à ce récit; elles le constituent. 11 n'en est à proprement parler que l'expression affaiblie; car plus d'une fois j'ai du , en rougissant, renoncer à les suivre dans les épanchements bouffons ou haineux , impies ou immoraux de leur intrigue.
Et cependant lorsque mon travail fut achevé, je m'effrayai moi-même de mon œuvre, car au-dessus de tant de noms qui se heurtent pour se déshonorer les uns par les autres, il en dominait un que la Chaire apostolique semblait couvrir de son inviolabilité. Des princes de l'Eglise, à qui depuis longtemps j'ai voué une respectueuse affection, me priaient de ne pas déchirer le voile qui cachait aux yeux du monde un pareil pontificat. Le général de la Compagnie de Jésus, qui devait, pour tant et de si puissants motifs, s'intéresser aux découvertes que je venais de faire, joignait ses instances à celles de quelques cardinaux. Au nom de son Ordre et de l'honneur du Saint- Siège, il me suppliait presque les larmes aux yeux de renoncer à la publication de cette histoire. On faisait même intervenir le vœu et l'autorité du souverain Pontife Pie IX, dans les conseils, dans les représentations dont mon œuvre était l'objet.
D'autres éminenis personnages au contraire, envisageant la question sous un aspect peut-être plus hardi, m'excitaient à divulguer le mystère d'iniquité. Ils affirmaient qu'au milieu des tempêtes qui ont battu et qui peuvent encore battre le Siège romain, il fallait nettement trancher les positions; car, disaient-ils, c'est l'inertie des bons qui fait la force des méchants. Ils prétendaient que la Providence n'avait pas inutilement sauvé cas manuscrits précieux de tant de mains ayant intérêt à les détruire, et que puisqu'elle m'en constituait le dépositaire, ce n'était pas pour tenir plus longtemps la lumière sous le boisseau. Afin de m'encourager à ne rien taire, ils s'appuyaient sur de vénérables autorités. Us disaient avec Bossuet : t L'action contre les injustices et les violences est éternelle. » Us invoquaient la liberté avec laquelle saint Pierre Damien parlait au pape Nicolas II :
c De nos jours, lui écrivait ce docteur , dans des circonstances bien plus difQciles, l'Eglise romaine, selon son ancienne coutume , ne manque pas de soumettre à une sérieuse discussion toute espèce de question de discipline ecclésiastique qui se présente ; mais lorsqu'il s'agit de la dissolution du clergé, la crainte de provoquer les insultes des séculiers lui ferme la bouche. Cette réserve de la part des docteurs de l'Eglise, surtout dans une matière qui excite les plaintes de tout le peuple, est très-répréhensible. Si du moins il s'agissait d'un mal occulte, le silence serait peut-être tolérable ; mais, ô scandale affreux! cette peste audacieuse ne connaît plus de bornes
Qu'on omette donc, par je ne sais quelle honte, de traiter en synode ce dont tout le monde s'entretient publiquement, afin que non-seulement les coupables ne soient pas flétris, selon leurs mérites, mais pour que ceux encore qui devraient être les vengeurs de l'honneur de l'Eglise soient regardés comme les complices du désordre. »
La situation par bonheur n'était pas la même qu'au temps de saint Pierre Damien. Je n'avais ni ses vertus ni ses talents; on me conseillait d'y suppléer par une franchise, qui, dans ce cas exceptionnel, devenait une nécessité.
Ces deux sentiments, exprimés pap des hommes d'une rare sagesse et d'une probité plus rare encore, firent naître dans mon esprit des doutes et des incertitudes. Le pour et le* contre se balançaient; je restai longtemps combattu entre le désir et la crainte; enfin la pensée d'accomplir un grand acte de justice l'emporta sur toutes les considérations.
Un pape, des cardinaux , des évoques, des prélats, des religieux, des ministres et des ambassadeurs se trouvaient malheureusement engagés dans la question. Us y avaient compromis leurs noms et la dignité de leur caractère. Je ne crus pas possible de me résigner à une injustice raisonnée envers les innocents pour amnistier plus longtemps des coupables que leurs complices proposent encore comme des modèles de probité et de vertu.
Nous vivons dans un temps où le génie, la pensée et l'esprit trahissent leur mission civilisatrice pour réhabiliter le crime. Du sem de tous les partis il s'élève des hommes qui , afin de
conquérir à leurs noms une popularité éphémère, s'improvisent les adorateurs des intelligences perverses et les panégyristes des sanglantes journées. On entreprend comme à forfait la déification du vice et Tapothéose des passions mauvaises. On a des larmes de fantaisie pour l'assassin, pour le spoliateur qui se drape dans un manteau patriotique. On l'admire, on le poéiîse, et c'est la victime qu'on accuse. On chante des harmonies en l'honneur de la guillotine. Le bourreau sera magnifique de dévouement et de nationalité; le martyr, en échange de sa résignation, ne doit recueillir que l'ana thème de l'histoire. Brennus, en prononçant son terrible vœ victis! ne s'adressait qu'à des ennemis toujours armés et encore redoutables. Aujourd'hui le : malheur aux vaincus! tombe sur tous les sentiments honnêtes, sur toutes les probités qui ne consentent pas à se laisser corrompre pour flatter les masses.
Les artisans de désordres sociaux, les coupables que l'ambition précipita dans le meurtre , les sophistes qui le professèrent à la tribune, les orateurs qui le firent passer dans la loi et qui transformèrent cette même loi en une prostituée gorgée de sang et de débauches civiques, tout cela, par une fatale aberration d'esprit, ou par une mystérieuse disposition de la Providence, se trouve adulé au moment même où l'on ébranle les bases de la société. C'est au nom de l'intelligence et de la liberté^ principes éternellement bénis par les hommes, que, dans la préméditation d'un style romanesque, on descend à l'apologie delà démoralisation révolutionnaire et de l'idée spoliatrice. On bafoue les notions du juste. La destruction devient une doctrine après avoir été une orgie , et on immortalise la méchanceté en sanctionnant ses fureurs. On prétend que c'est au progrès moral, à la perfection, à la fraternité que l'on veut arriver, et l'on fait des livres pour légitimer l'extermination. On exhume des chants de gloire pour ceux qui se plongèrent dans ces longues ivresses du mal; on invente des paroles de mépris ou de honte pour ceux qui moururent enveloppés dans leur vertu.
En courtisant ainsi les mauvais instincts des multitudes, en forçant l'esprit humain à saluer l'avènement de l'athéisme dans Thistoirc, on peut, il est vrai, acquérir à son nom une triste,
une dangereuse célébrité ; mais ce n'est pas ainsi que nos devanciers procédaient. Ce ne sera point à cette école que j'irai chercher mes modèles. Je ne fabrique pas de l'histoire avec des rêves d'imagination ; je la médite sur les autographes de ceux qui l'ont faite; je Técris sans crainte et sans haine, parce qu'elle est l'expression d'une vérité aussi exacte, aussi démontrééqu'une solution de géométrie.
11 ne m'appartient pas de prévoir quel sera le sort de ce livre. 11 froissera sans doute beaucoup de préjugés qui se complaisaient dans une admiration convenue et qui ne voyant les choses qu'à distance acceptaient ssuis réflexion l'apothéose imposée. Ce livre soulèvera peut-être des passions qui ne voudront pas se condamner à l'aveu de leurs erreurs; il blessera des susceptibilités que je respecte; il amènera dans le cœur ou sur les lèvres de quelques hommes dévoués comme moi au Siège Apostolique des paroles de blâme ou de reproche. Ce n'est point la réhabilitation des Jésuites que je proclame; les Jésuites ici ne sont que l'accessoire. 11 y a eu une déplorable iniquité commise; c'est cette iniquité qu'il faut dévoiler sans se préoccuper des résultats. Le monde regorge d'écrivains qui ont le génie du mal, il ne nous reste à nous que l'audace dans la vérité. Le moment est venu de la dire à tous.
Elle sera triste et pour la chaire de saint Pierre, et pour le Sacré Collège, et pour l'univers catholique; mais au fond de ces amertumes que je partage, il y aura des enseignements qui ne seront pas perdus. Ces enseignements , sortis du Conclave et des chancelleries, doivent amener une nouvelle ère. il n'est plus possible, en effet, que Rome soit faible ou timide, lorsqu'elle entendra la voix des diplomates signalant ses complaisances comme un symptôme de décomposition et se réjouissant entre eux de leur victoire, parce que cette victoire est l'aurore du triomphe sur notre mère la sainte Eglise romaine.
Ces aveux, que Don Manuel de Roda laisse échapper dans l'enivrement du succès, se renouvelleraient encore si un pape marchait sur les traces de Clément XIV. 11 n'est pas besoin de dicter leur devoir aux vicaires de Jésus-Christ. Ils le comprennent, ils savent le remplir dans une mesure pleine de dignité et de sagesse. Venir le leur rapçeVev &e\i\\.ôiftw^\wsfc v^^-
tative au moins inutile. Je me renferme dans le cercle que je me suis tracé. Je n'ai pas à m'occuper (Ju dogme, de la morale et de la doctrine, toutes choses sur lesquelles l'Eglise a la mission, a le droit de veiller. Je reste dans Tappréciation d'un fait historique. Je discute, je laconte sur pièces originales des événements qui ont eu une portée immense et qui tendaient à détourner de ses voies la justice humaine. C*est la tâche de tout écrivain, disons mieux, c'est une obligation de conscience imposée à tout honnête homme que je remplis'
Sans doute il est cruel pour un catholique de prendre des princes de TEglise en flagrant délit de mensonge et de vénalité, plus cruel encore de voir un souverain Pontife résister timidement à l'iniquité qu'il encouragea par son ambition et s'annihiler sur le trône, quand il fit tout pour y monter. Mais un pareil spectacle, qui ne sera plus donné, n'inspire-t-îl pas un sentiment de douleur que l'histoire ne peut s'empêcher de recueillir? Le crime du prêtre suprême n'est-il pas égal à ceux de tout le peuple? Ne les dépasse-t-il point aux yeux du juge éternel? Et s'il en est ain^^i, ne faut-il pas, après avoir fait une large part aux misères de l'humanité, aux bonnes intentions trahies par la force des événements, aux calculs mômes d'une prudence trop mondaine , rentrer dans le positif des choses, puis sans sortir des bornes du respect que l'on doit toujours et partout à la dignité du Père commun des fidèles, ne devrat-on jamais blâmer les atteintes portées aux droits imprescriptibles de la justice?
Tant que la Société de Jésus n'eut qu'à lutter contre l'instinctive cruauté des Sauvages, contre les haines périodiques des Huguenots, des Universités et des Jansénistes, on la vit s'opposer aux attaques et souvent même jeter dans le camp ennemi la division ou la honte. Forte du principe d'autorité qu'elle proclamait sous tous les modes de gouvernement, elle avait Jusqu'alors, à quelques rares exceptions près, trouvé dans les chefs des peuples un constant appui, une intelligente protection qui tournait à l'avantage des nations et des princes. De Rome, le centre de la catholicité, elle régnait par le martyre ou par l'humilité, par les services rendus à l'éducation ou par la gloire littéraire. Le Saint-Siège la présentait dans
ses batailles théologiques comn)e Tavant-garde et la phalange sacrée de l'Eglise; mais, au contact d'une nouvelle école qui sapait les trônes en flattant les rois, qui détruisait la morale en calomniant la vertu et en glorifiant le vice, les Monarques avaient vu se glisser dans leurs âmes un sentiment de crainte et d'égolsme. Endormis sur le trône, ils voulaient vivre heureux, sans songer que ce bonheur viager serait la mort de leur empire. Pour ne pas être agités dans leur royale fainéantise, ils laissaient un à un briser entre leurs mains les ressorts de la puivSsance publique. Ils s'annihilaient pour le bien, ils n'évoquaient une somnolente énergie que pour consacrer le mal.
Dans cet affaissement de la force sociale, dans cette décomposition du pouvoir que les Philosophes du dix-huitième siècle, nés d'une orgie de la Régence , tirent accepter comme un progrès, les Jésuites furent désignés à toutes les colères. Il fallait leur passer sur le corps afin d'arriver au cœur de la vieille unité ; on remua le ciel et la terre. Les incrédules eurent foi dans l'Eglise , les Gallicans condescendirent à proclamer l'infaillibilité du Pape , les extrêmes se rapprochèrent. 11 y eut une ligue de toutes les vanités, de tous les rêves , de toutes les erreurs et de tous les préjugés. On y enrôla les ministres des rois ainsi que les ennemis des monarchies , les propagateurs de l'impiété et quelques prélats dont la capacité n'était pas au niveau des turbulentes vertus. Le Saint-Siège était entré dans la voie des concessions. Par amour de la paix , il se laissait dépouiller de ses droits , il sacrifiait son initiative à des besoins factices, il atermoyait avec les passions pour essayer de les calmer ou tout au moins de les diriger.
La Compagnie de Jésus avait signalé en Europe ces sources de désordres intellectuels ; elle s'y était opposée , tantôt avec audace , tantôt avec modération ; elle avait lutté contre les sectes séparées de la Communion catholique , elle luttait coatre le Jansénisme fomentant la guerre civile au sein de l'Eglise. Un nouvel allie était né à ces éternels adversaires. Cet allié c'était le philosophisme , qui , marchant plus franchement à son but , s'attaquait à toutes les religions établies et se faisait une arme de leurs dissensions intérieures pour les traduire
au tribunal de ses poètes erotiques ou de ses rhéteurs ampoulés. Les nouveaux maîtres proclamaient Tindifférence et la vertu spéculative pour tout principe ; ils s'arrangeaient un Dieu et un monde à leur guise , sans foi et sans culte ; ils se plaçaient sur un terrain encore inexploré. Leur esprit frondeur prodiguait le sarcasme aux choses saintes. Us envenimaient les querelles entre Tépiscopat français et les parlements, ils tournaient en ridicule les billets de confession et les refus de sacrements (1), grave question que Voltaire tua sous le feu de
(i) Les difficultés qui surgissent dans les matières de foi ou de discipline ecclésiastique sont toujours sérieuses et compliquées; elles entraînent à leur suite des dangers, elles provoquent souvent des révolutions. L'afTaire des billets de confession et des refus de sacrements avait une double ori« gine ; elle tenait au for intérieur et à la loi civile. La Bulle Unigenitus, sollicitée par l'Eglise de France, surtout par Fénelon, comme Tunique moyen de mettre un terme au Jansénisme, n'atteignit pas le but qu'elle se proposait. Louis XIV, le régent et Louis XV, avec les parlements et la presque unanimité du clergé, eurent beau l'accepter, il se trouva quelques évéques et un certain nombre de réguliers et de séculiers qui se firent appelants. Nous avons dit à quel point les choses en étaient sous la" régence de Philippe d'Orléans, on a vu la part que les Jésuites y prirent; il faut raconter en peu de mots l'origine des refus de sacrements. On Tattrîbua aux Jésuites ; en étudiant les écrivains du Jansénisme, on est tout étonné d'apprendre que ce ne sont pas les Pères de la Compagnie qui inventèrent ces précautions et qui les poussèrent à l'abus.
En 1720, Baudry, lieutenant de police, fit comparaître devant lui environ trois cents Jansénistes, prêtres pour la plupart; un certain nombre furent exilés ; Dorsannc, à la page 64 du tome n de son Journal, nomme Tauleur d'un pareil acte. « Cette procédure, dit-il, avait été imaginée par le P. de la Tour, général de l'Oratoire. » L'abbé Couct, le confesseur du cardinal de Noailles, et l'un des agents les plus actifs de la secte, « voulant, raconte Dorsanne, faire entrer l'abbé Dubois dans ce genre de procédure, en avait dressé le projet et le lui avait envoyé. » Ainsi ce ne sont pas les Jésuites qui persécutent les Jansénistes, mais les Jansénistes mitigés qui les premiers poursuivent les Jansénistes exaltés. Le premier refus de sacrements, toujours au témoignage de Dorsanne, eut lieu en 1721. Le curé de Saint-Louis-en-TUe ne consentit point à administrer l'Oratorlen Lelong, qui ne voulait pas rétracter son appel. Le second exemple de ce refus est signalé dans la ville d'Arles en 1722. L'abbé Boche, appelant, est sur le point de mourir; le P. Savornin, de l'ordre de Saint-Dominique, refuse de l'absoudre; le prêtre qui l'administra fut interdit par l'archevêque. Ces faits se multiplièrent; bientôt on demanda aux malades leurs billets de confession, pour savoir s'ils avaient été secourus par un prêtre orthodoxe. Même avec nos idées de tolérance, cetle mesure sera légitime
ses moqueries. Les Philosophes du dix-huiiième siècle tendaient à ranéantissemeni des idées pieuses par toutes les roules poissibles ; ils en ouvraient de nouvelles à leur besoin de destruction. Le Catholicisme était la religion la plus immuable et la plus populaire ; ce fut sur elle qu'ils concentrèrent leurs efforts. Dans cette levée de boucliers les Jésuites ne se déguisèrent pas que tant d'assauts habilement combinés devaient porter un coup funeste à leur Ordre ; mais ils avaient à sauvegarder la foi des peuples. On les vit se jeter dans l'arène et, saos mesurer la force de leurs ennemis , combattre avec la parole et avec la plume. Ces savantes discussions y auxquelles le P. Berthier et les autres disciples de saint Ignace conviaient les novateurs , pouvaient entraver leur marche; elles les forçaient à démasquer avant le temps leurs secrètes batteries ;
in yeux de tout homme qui comprend assez largement la liberté pour lais- 1er aux autres le droit qu'il s'accorde lui-même. Si on veut vivre et mourir catholique, il faut bien se soumettre aux prescriptions de l'Eglise calholi- (lue, qui ne nous contraint pas à accepter sa loi, mais qui nous repousse de son lein si nous n'avons pas voulu y entrer. Cependant cette mesure des billets de confession eut des conséquences si funestes qu'on ne sait si on doit rapprouver ou la blâmer. Les Jansénistes se plaçaient dans une silaation particulière et qu'aucun sectaire n'avait encore adoptée. Les Hérétiques, en se séparant du corps de l'Eglise, se glorifiaient de rompre sa communion et son unité, ils auraient rougi de participer à ses sacrements. ^ Janséniste fut plus perfide : il osa être enfant de TEglisc malgré elle, Cl il maintint son dire jusque dans les bras de la mort.
L'usage des billets de confession pour les malades est expressément établi dans les avis de saint Charles Borromée et dans l'un des conciles de Milan. L'assemblée du clergé de I05i Tavait consacré; le cardinal de Noailles en recommanda lui-même l'observation. Les Jansénistes, dans I cette circonstance, exécutèrent ce que l'épiscopat enjoignit. On a prétenda 1 qu'ils avalent inspiré et poussé la mesure aussi loin que possible. Les 'A preuves de cette accusation manquent partout. L'immixtion du Parlement j dans ces affaires de conscience, qui ne sont pas du domaine de la police j publique, rendit le mal incurable. Le Parlement prêta aux Jansénistes I une imprudente protection, qui alla jusqu'au sacrilège. Il fit profaner les sacrements, il condamna les curés à administrer des hommes qui déclaraieut persévérer dans l'erreur. Souvent il força les prêtres à porter le viatique entre des soldats que la force judiciaire requérait pour sanctionner %e^ coupables arrêts. De 1738 à 1750, ce scandale envahit la France; il fournit aux adversaires de la religion le droit d'outrage et de moquerie ; la faiblesse du gouvernement fil le reste.
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elles éclairaient le gouvernement sur des projets dont î eût été opportun de nier encore l'existence. Le parlen hostile aux Philosophes , proscrivait d'une main les ouv qu'il encourageait de l'autre. Il sévissait en corps cont doctrines impies ou révolutionnaires, il y applaudissait vidueliemeni ; il laissait se détendre le frein modérateu peuples. Pour peu qu'on fît une guerre sourde ou patent Jésuites, il accordait droit de passe à toutes les idées su sives Engagés dans des luttes sans dignité et forts de V que la magistrature leur offrait, les Jansénistes évoqi chaque conflit sacerdotal à la barre de la Grand'-Chambi vivaient en opposition avec la loi catholique, ils vou mourir impénitents et absous par elle. Ils niaient son au souveraine , et par une dérision de la conscience ils 1'; laient à leurs derniers moments pour la braver et la cor mettre.
Cette situation intolérable prétait des armes à tout passions. La malignité publique fut tenue en éveil par le que l'on sut faire des refus de sacrements. Les évêqu clergé et les ordres religieux remplissaient un devoir, son accomplissement il y eut peut-être des abus , des ( Quelques prêtres poussèrent les précautions jusqu'à l'ii rance; les Jansénistes et les Philosophes s'attachèrent à trer partout la main des Jésuites. Les Jésuites furent d( aux inimitiés; ils avaient, disait-on , provoqué la bulle genilus, et c'était à cette constitution apostolique qu'il faire remonter les désordres. On avait trouvé un levier battre incessamment en brèche les Pères de l'Institui l'employait à toute fin. Les Jansénistes et les Parlemen se coalisaient avec les Encyclopédistes pour miner la So' les plus ardents concevaient même déjà la pensée de lî soudre. L'orage s'amoncelait à l'abri de tant d'intellig et de tant de vœux opposés qui néanmoins se réunis dans une espérance commune ; il éclata sur le point ot sonne n'aurait osé le signaler. Le Portugal fut le premic royaumes catholiques qui entra en campagne.
Il y avait à la cour de Lisbonne un ministre qui , pour niser son ascendant sur Joseph I®% ne craignait pas de le
Q tutelle et de remplir son imagination de fantastiques comlols contre ses jours. Ce ministre se nommait Sébastien Carïlho, comte d'Oyeras , marquis de Pomhal. Né en 1699, à oore, d'une famille sans fortune, Pombal, car c'est sous ce trc qu'il est connu dans l'histoire , ne manquait ni d'énergie i de talents administratifs. Souvent son énergie dégénérait a violence (1); plus souvent encore la vigueur de son esprit lait obscurcie par des manœuvres hypocrites , par une avidité ins frein et par des colères jalouses qui , avec son caractère , evaient l'emporter dans des voies sanglantes. Orgueilleux , espoie , vindicatif, tout à la fois sournois et vantard , cet omme , qui n'entreprenait le bien qu'à coups de hache, s'était ris en Allemagne et en Angleterre d'une haine profonde pour « religieux et pour la hiérarchie ecclésiastique. La noblesse ortugaise l'avait repoussé , il se déclara son ennemi , et lorsue le 5i juillet 1750 Jean V mourut laissant la couronne à on Joseph , son fils , Pombal comprit qu'un grand rôle lui tait destiné. Ce prince, comme la plupart des monarques de m siècle, était soupçonneux, timide, faible, voluptueux, louturs prêt à accorder sa confiance au moins digne et au plus îurtisan. Pour arriver au ministère, il fallait avoir l'approbaon du P. Joseph Moreira, confesseur de l'infant devenu roi. ombal avait préparé ses plans de longue main ; à force d'ar- Gces il s'était insinué dans l'amitié des Jésuites (^2); il avait
(1) La violence et la cruauté étaient si bien enracinées dans la famille arvaliio (|u'à Oycras même il existait un legs pour la constater. Chaque maiiclie, le curé devait, à la messe paroissiale, réciter trois fois le Pater osier avec les lidèles pour que le ciel les délivrât tous de la fureur des urvalho.
(2) On lit à la page 25 de V Histoire de la chute des Jésuites, parle comte le\is de Sjiinl-Pricst, les lij^nes suivantes : « Eu poursuivant la Société , il Nmibal; n'accusait pas les Jésuites d'appartenir à un institut coupable ni î professer des maximes immorales et mauvaises; il leur reprochait seuleent d'(Mre restés moins fidèles que leurs devanciers aux principes de int Ignace, et même il se faisait gloire d'être attaché au tiers-ordre de îsus et d'en observer les pratiques. » L'historien de la Chute des Jelites est complètement dans le vrai pour la première partie de sa propo- Lion, il n'en sera pas de même pour la seconde ; car si par tiers-ordre ? Jésus il entend une congrégation, une affiliation quelconque dépeniDl de rinslitut de saint Ignace, M. de Saint-Priest est, comme tous ses
CLÉMENT XIV gagné leur estime par des deliois pieux, et le second da fils, encore enfant, était pui' lui révolu de l'habit de la Co» pugnie. Ainsi que beaucoup de ses collègues, le P. Moreira i croyait pas à l'Iiypocrisie. Le zèle dont Pombal faisait para*" réhiouit; il ne vil que ses brillantes qualités. Sans' vouloir SOI der les vices de ce caractèie et les duplicités de cette ambj tion.il tomba dans le piège querintrigue lui lendail. L'honr que Jean V avait toujours écarté du pouvoir se tiouva toft coup secrétaire d'Etat des affaires étrangères. Bientôt aprè devint principal ministre, et, comme il aimait fi se l'entem dire, le Richelieu du Louis XIU portugais.
Il connaissaÎL les ombrageuses susceptibilités de son souf rain ; il s'imagina qu'en se présentant lui-même en viciiml capterait encore mieux ses bonnes grâces. Dans le mois d'm 17S4, illit signer au Roi un décret par lequel il était dit < m ministre d'Elat pourrait bien être assassiné par le man#g^ ""quelqu'un. ■ Un semblable attentat était assimilé au crim« lèse-majeslé, et le sénateur Pedro Gonzalès Cordeïro, l'i damnée de Pombal, fut chargé de l'aire des informations on nuelles et illimitées. Séjan, dans les plus beaux jours de sk' rannie, n'avait jamais poussé si loin le mépris des hommes, parmi les alTraDcliisqui, de Rome ou de Conslanlinople, g( vernèrent le monde, sous le nom de ces princes inBmes ou i bécilles qu'on appelait Césars et Augustes, il serait peut-^ impossible de trouver une paieille audace. Suétone n'en la' aucun vestige ; Gibbon, dans sa Décadence de l'empire \ main, n'en signale aucune trace.
L'efîronlerie de l'arbitraire ne prenait plus la peine de /déguiser ; Pombal avait couveit de prisons les bords du Taj
:rs, ilnns une vrreur comiilëlc. Il eiisUiit à LisLonnr un ti( une i^glise de Jésus ; mais IdglUc el le licrs-orilrc apporlenni II FrancluuabiE, apiielés \m Pères du liers-ordrc iIk la pénilenL'e. Un lil Ire de sécuiiera élait élabli dans cette église ; Pombal ei ' ' nlaiitrc: mnis ceUe eongrA^aLiaQ n'avait rien de eonin les; ils u'iiiii .hiiiiiii.q eu de tiers-ordre, de terliairrs. [ :i\. i-n f '.]i.i':iii' i|ii\uileitrs. C'est pour cela ijue tuiis if ^ rt lil riirii|i.i;,ii(- en voient [lailoul, el que les iiiiiiîi s inrir-)M.iiii^iin:cs swrétps ou oFlicIrileii, elierrlii
^ux qui lui étaient odieux ou suspects, prêtres ou gentilsbomnes, moines ou citadins, les remplirent. La délation était en* M>uragée, il la tenait à sa solde ; elle soupçonna, elle dénonça. I^ph P' n'eut pas de peine à se persuader que, si la vie de Pombal était ainsi exposée, la sienne devait nécessairement courir des dangers encore plus certains; il trembla, et laissa lasser sans contrôle les iniquités de son ministre. Ce dernier
rioutait les contradicteurs; il craignait que d'autres bouches révélassent au roi le mystère d'épouvante qui l'enveloppait. Quelques hommes dont la franchise lui paraissait trop expan- «ve sont plongés dans les cachots ; c'était un avis pour les autres, ils en profitèrent. Mais il sentait qu'il ne serait plus possible d'abuser les Jésuites : leur sage attitude^ le crédit 4ont ils jouissaient à la cour, chez les grands et dans le peuple, ^devaient le perdre tôt ou tard. Pombal se détermina à prendre Einitiative : il était audacieux, et il n'avait en face de lui que ^ hommes timorés ; il agissait avant de réfléchir, son succès mtériel était donc assuré. Cinq Pères de l'Institut se partageaient la conGance de la famille royale : Moreira dirigeait le Roi et la Reine, Oliveira instruisait les Infantes, Costa était le ifonfesseur de don Pedro, frère de Joseph ; Campo et Aran- JBes, ceux de don Antoine et de don Emmanuel, oncles du Roi.
I L'éloignement des Jésuites ne pouvait pas s'obtenir de haute latte; Pombal appela l'intrigue à son aide. H fit entrer le soupçon dans l'âme du monarque ; il lui persuada que son frère voulait jouer en Portugal le rôle de tous les Pedro, qu'il se rendait populaire dans cette intention, et que les Jésuites le fécondaient. 11 n'en fallait pas tant pour éveiller les inquiétudes de Joseph. Pombal avait mêlé le nom des Jésuites à celui de son frère, dont le Roi enviait la grâce chevaleresque: les Jésuites devinrent peu à peu un objet de défiance pour lui. Le ministre s'aperçut des progrès que cette idée faisait dans un esprit sur lequel il avait pleinement assuré son empire ; il songea à tirer parti d'une première calomnie. Il nourrit le cœur de ce prince de tous les ouvrages contre la Société de Jésus, en lui recommandant le plus inviolable secret sur ses lectures : elles eurent l'attrait du fruit défendu. 11 venait de risquer sur
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le Roi une expérience qui avait réussi ; il la tenta sur le peu» pie. Il inonda le Portugal des œuvres qui» à diverses époques» avaient cherché à flétrir les Jésuites. Quand il jugea que ScÂar* tifices n'avaient plus rien à redouter, il fit rejaillir sur leç Père| de rinstitut la persécution dont leurs amis étaient déjà vio-times.
Deux Jésuites furent exilés : le P. Ballister, comme soi çonné d'avoir fait en chaire des allusions contre une idée Pombal ; le P. Fonseca, parce qu'il avait donné un sage a à des négociants portugais le consultant sur cette même id Le ministre avait besoin d*or, les confiscations ne renrichii|r' saient pas assez vite; il créa une compagnie du Maranon, qà ruinait le commerce, et, sous peine de bannissement, il fall4 admirer le monopole qu'il inventait. Fonseca fit comprendra: aux marchands que cette mesure était déplorable. Les tamA chands adressent une requête au Roi ; Pombal les proscriUMI les jette dans des cachots. Il parlait même déjà de frapp«| l'Ordre de Jésus, lorsque, le l^"" novembre 4755, un tremUit ment de terre, auquel l'incendie joignit ses ravages, vint pofr ter le deuil et la misère dans Lisbonne.
A cette ville si cruellement éprouvée , et où la mort avec la dévastation, des hommes de courage et de dévoue sont nécessaires. Pombal fut beau de calme, d'intrépidité et prévoyance sur ce théâtre d'horreur. Les Jésuites, à ses côMl, ou devant lui, se précipitèrent dans les ruines et au milieu dtf flammes pour disputer quelques victimes au trépas. Leurs sefi maisons étaient renversées ou brûlées (i), le malheur des a»* très fut la seule calamité qui put émouvoir leurs cœurs. Lcaç charité trouva des ressources pour ofl'rir un asile à ces muh|r tudes consternées, à cette foule de blessés que la faim tourméite
(1) L*hôlel de Pombal avait été préservé dans le désastre général, et II roi fut teilcmenl frappé de ce fait, qu'il ne cessait de Tatlribucr à une pro^ vidence particulière. Le comte d'Obidos, célèbre par les saillies de son eii prit, lui répondit un jour : « Oui , Sire, il est vrai que la maison de do| Carvalbo a été conservée, mais celles de la rue Suja ont eu le même boM heur.» Or la rue Suja, ou rue de Boue, à Lisbonne, était le réceptacle m toutes les prostituées. Au dire de Link, dans son Voyage en Portugal^ le comte d'Obidos expia cette plaisanterie par plusieurs années de prison.
ET LES JÉSUITES. 1 d
tait, que la douleur etTeffroi rendaient stupides. Us les rassurèrent en priant avec elles, ils leur apprirent à avoir foi dans fénergie religieuse; le P. Gabriel de Malagrida et le Frère Biaise furent pour tant d'infortunés une providence dont, sur les débris de Lisbonne, chacun bénissait le nom avec celui de Pombal.
Ces bénédictions du peuple remontèrent jusqu'au trône ; don Joseph eut un mouvement de gratitude ou de repentir. Afin de ^compenser les Jésuites, il rappela de Texil Ballister et Fonleca; il voulut même qu'on rebâtit la maison professe aux frais de la couronne, et Malagrida prit assez d'ascendant sur cette oature léthargique pour le ramènera des sentiments pieux. Ce retour dérangeant les plans de Pombal , il faisait échouer ses rêves de grandeur. Un péril commun avait confondu dans une ©ême pensée de zèle patriotique les Jésuites et le ministre; le péril n'existait plus, le ministre fit peur au Roi, et Malagrida tut banni. On ne pouvait encore frapper l'Ordre tout entier, Pombal se résigna à l'attaquer en détail. Pour le vaincre, il a besoin de lui chercher des crimes dans les deux hémisphères* Les Protestants et les Jansénistes fouinissaient à l'Europe un f^ntingent de forfaits, il leur offrit en échange ceux qu'il improviserait en Amérique. Pombal n'avait aucune liaison avec te Philosophes du xviu® siècle. Leurs idées d'affranchissement et de liberté inquiétaient son despotisme; et, en les jugeant mr leurs écrits, il accusait souvent ces hommes de vouloir bri- «er les fers des peuples par le raisonnement. C'était une erreur; mais, comme toutes celles qui se font jour dans les caractères de cette trempe, elle devait être aussi tenace qu'irréfiéchie. Pombal servait les Encyclopédistes français sans les estimer; eux devinrent ses auxiliaires tout en blâmant ce qu'il y avait de trop odieux dans son arbitraire réformateur. Le ministre portugais doutait de tout , excepté de la force brutale. Les Philosophes espéraient bien en arriver à ce point, la dernière raison du sophisme révolutionnaire; mais ils jugeaient que l'heure n'avait pas encore sonné. Ces dissidences d'opinions n'empêchaient pas Pombal et les écrivains du xvm® siècle de le prêter un mutuel appui pour renverser l'éJifice social. Le Portugais s'arrêtait dans ses innovations religieuses au culte
anglican; il espérait ressusciter sur les bords du Tage les sanglantes péripéties du règne de Henri YIIl d'Angleteire ; le|, Philosophes le dépassaient dans ses rêves : ils allaient jusqax^ la consécration légale de Tathéisme. Néanmoins, pour ei ainsi que pour le Portugais, il existait un ennemi dont il fallai se défaire à tout prix ; cet ennemi, c'était la Compagnie de J( sus. Pombal avait isolé les Jésuites; il avait frappé de stupeur^ d*exil ou de confiscation leurs protecteurs et leurs clients; t restaient à peu près seuls sur la brèche en face de lui, concentrait, qui résumait tous les pouvoirs. Avant de marcl résolument à la destruction de l'Ordre, il voulut procéder la calomnie. Afin que la preuve ne pût pas renverser trop vîtf son échafaudage d'imposture, il transporta en Amérique la piql mière scène de son drame. -*
On a vu qu'à diverses reprises le bruit de mines d'or exî^»' tant dans les Réductions du Paraguay s'était répandu enEuropif et que ce bruit avait été démenti, d'abord par les faits, ensuHlii par les commissaires royaux envoyés sur les lieux. L'EspagÉf* savait à quoi s'en tenir sur de pareilles rumeurs, lorsque Gif mez d'Andrada, gouverneur de Rio-Janeiro en 1740, penpiiy que les Jésuites ne faisaient si bonne garde autour des Rédnëv tions du Parana que pour dérober aux regards indiscrets l|j trace de celte chimérique fortune. Andrada conçut le profil^ d'un échange entre les deux couronnes, et, pour obtenir k| sept Réductions de l'Uruguay, il imagina de céder à TEspagll la belle colonie del San-Sacramento. 11 avait découvert un noéf veau Pactole, il en fit part à la cour de Lisbonne, qui s'em» pressa de négocier avec le cabinet de Madrid. L'échange étak trop avantageux à ce dernier pour ne pas être accepté. Le Port tugal abatidonnait un pays fertile qui, par sa situation sur il Plata, ouvrait ou fermait la navigation du fleuve, et, pour coflîi pensation, il ne demandait qu'une terre condamnée à la stéi:i| Uté. L'Espagne adhéra au traité ; mais, comme si les diplomaifll des deux Etats eussent eu le pouvoir de dire à ces sauvagdl devenus hommes d'emporter leur patrie à la semelle de Ieuf| souliers, il fut stipulé que les habitants des sept réductions oé4 dées iraient défricher loin de la un sol aussi désert qu'incultai Désirant exploiter tout à son aise les mines d'or dont il a?ail
leurré le conseil de Lisbonne , Gomez d'Ândrada avait posé pour condition que trente mille âmes se trouveraient subitement sans patrie, sans famille, et qu elles pourraient aller à la grâce de Dieu recommencer leur vie errante.
Les Jésuites étaient les pères, les maîtres, les amis de ces Néophytes; ils avaient une influence déterminante sur eux. Le 18 février 1750, ils furent chargés par les deux cours signataires du traité et par le chef de Tlnsiitut de disposer le peuple à cette transmigration. François Retz, général de la Compagnie, expédiait, pour plus de sûreté, quatre copies de son ordre. Après avoir pris toutes les précautions, il ajoutait qu'il se ferait lui-même un devoir de vaincre les obstacles qui le retenaient à Rome , et d'accourir dans ces vastes contrées pour fiivoriser, par sa présence, la prompte exécution des volontés royales, tant il avait à cœur de satisfaire les deux puissances, le P. Barreda, provincial du Paraguay, se met en route; il était vieux et cassé par l'âge : il nomme pour le remplacer Bernard Neydorffert, qui, depuis trente-cinq ans, résidait parmi les Néophytes et leur était cher à plus d'un titre. Le Jésuite communique cet étrange projet aux Caciques ; de tous il reçut la même réponse : tous déclarèrent qu'ils aimaient mieux la mort sur le sol de la patrie qu'un exil sans terme, immérité, ei qui les arrachait au tombeau de leurs aïeux, au berceau de leurs enltints pour consommer leur ruine. Les Jésuites s'attendaient à ces na'tves douleurs : ils s'y associèrent, mais la civilisation et l'humanité doivent regretter qu'ils n'aient pas eu le courage de s'opposer à de pareilles violences. Ils connaissaient les sourdes manœuvres auxquelles la Compagnie était en butte ; ils n'ignoraient pas que des coalitions de préjugés ou de haines te formaient contre elle ; ils crurent les conjurer en^se faisant les auxiliaires des cabinets de Madrid et de Lisbonne, qui trafii]uaient des Néophytes comme d'un bétail. Cette condescendance fut un tort qui, au lieu de les préserver, hâta leur chute. La soumission qu'on calomniait fut regardée par leurs ennenis comme un acte de faiblesse; elle rendit Pombal plus »igeant. Le ministre les voyait tenter d'inutiles efforts pour calner l'irritation des Indiens, il «iccusa les Missionnaires d'entrej&ak sous main le mécontentement. 11 opprimait les Néophytes
afin de faire l'essai de ses forces; les Pères, bien loin de sister, se prêtaient avec un douloureux abandon aux mesures que la cupidité et l'ambition lui suggéraient ; Pombal sentit que de pareils adversaires étaient vaincus d'avance. 11 se se^ vit d'eux pour désorganiser les Réductions et pour les écraser, tout en peignant les Missionnaires comme des fauteurs de révolte.
Us avaient la clef de rechange immoral proposé par la con de Lisbonne; ils savaient que la dispersion des Néophyte^ n'était réclamée qu'afin de laisser aux agents portugais la 6culté de tai ir les fubuleuses mines d'or auxquelles les Jésuites i*" puisaient d'une manière si discrète. La vérité et l'honneur de ^ rinstitut étaient engagés dans la (|uestion , ils aimèrent mieux seconder leurs ennemis (|ue de s'appuyer sur leurs amis. Ib entraient dans celle l'uneste voie des concessions qui n'a jamais sauvé personne, et qui a perdu plus d'une juste cause, en je^ tant un vernis de déshonneur sur ses derniers moments. ÙÀ Jésuites s'elïrayèrenl des clameurs soulevées autour d'eux; ib crurent en amortir le coup en pactisant avec ceux qui le dirigeaient. Pour ne pas soulever une tempête peut-être utih alors, ils se résignèrent an rôle d'hécaionjbes involontaires^ de martyrs par concesssiou , le seul chemin qui conduit àll mort sans profit et sans gloire. Les Indiens eu appelaient à b force afin de paralyser l'arbitraire; l'arbitraire incrimina les Jésuites, et Pombal les dénonça à TEurope comme excitant ouvertement les peuples a rinsurreclion. Lt^s Jésuites n'eurent pas l'heureuse pensée d'èire aussi nobleuuint coupables. Deà intrigues de catholitiues se coalisaient pour tourner à mal leurs acfions, un écrivain protestant se montra plus équitable, et Schœll put dire (1) : « Lorscjue les Indiens de la colonie do Sainl-Sacrement, attroupés au nombre de dix ou quatorze mille, exercés dans les armes et poiu'vus de (lanons, refusèrent de se soumettre à Tordre d'expatriation, on ajouta diflScilement foi aux asstMiions des Pères d'avoir employé tout leur pouvoir pour les engager a l'obéissance. Il est cependant prouvé que les Pèrcîs lirent, extérieurement du moins, toutes
(I) Cours irhistoire des Etats européens, t. x^lxix, p. 51.
les démarches nécessaires pour cela ; mais on peut supposer que leurs exhortations , dictées par le devoir, mais répugnant à leur sentiment, n'avaient pas toute la chaleur qu'ils leur auraient donnée dans une autre occasion. Une pareille supposition ne suffit pas pour construire une accusation de révolte. Que deviendrait Thistoire, que deviendrait la justice, si, sur les aSvSurances d'un ministre, destituées de preuve, il était loisible de flétrir la- réputation d'un homme ou d'une corporation? »
Par amour de la paix , les Jésuites se plaçaient entre deux écueils : d'un côté, ils s'exposaient aux justes reproches des Indiens; de l'autre, ils se mettaient à la discrétion des adversaires de l'Institut. On allait calomnier jusqu'à leur incompréhensible abnégation , et ils se dépouillaient de leurs armes au moment même où on leur imputait de s'armer. Les Néophytes avaient en eux la confiance la plus illimitée; les Missionnaires pouvaient d'un mot soulever toutes les Réductions, et, par une guerre entre la métropole et les colonies, faire vibrer au cœur des Indiens ce sentiment d'indépendance qu'ils avaient eu tant de peine à refouler. Us n'osèrent pas évoquer une pensée généreuse ; ils prêchèrent l'obéissance à la loi , et ils se virent ea butte aux traits des deux partis.
Les familles bannies attribuèrent à leur faiblesse les maux dont elles se voyaient les victimes; elles menacèrent, elles poursuivirent même quelques Jésuites, qui, comme le P. Altamirano, se croyaient forcés dans l'intérêt général d'accepter les fonctions de commissaires chargés de l'exécution du traité d'échange. A la respectueuse affection jusqu'alors témoignée aux Missionnaires succédaient des soupçons que d'habiles agents avaient soin de fomenter dans l'ame des Néophytes. 11 fallait les entraiin r à une guerre partielle, afin de briser à tout jamais, pî>!' \o sanp; versé, l'union existant entre les Indiens et les disci- ^.îi^s de l'institut. Ce résultat fut obtenu. On avait arraché les iribus chrétiennes du Maranon à la garde spirituelle des Jésuites, on voulait leur enlever leurs pieuses conquêtes de l'Uruguay. Dans ce tiraillement intérieur, les Catéchumènes ne purent agir avec ensemble : ils n'étaient habitués qu'à l'obéissance volontaire; tout à coup ils se trouvaient, sans chefs et
sans Jésuites, obligés de lutter pour conserver leiir patrie. L'action pacifique des Pères se faisait encore sentir sur quelques Réductions; ils les amenaient à subir en silence l'exil auquel on les vouait. Cet éparpillementde la force commune produisit de tristes effets; quelques tribus coururent aux armes; plusieurs, inspirées par les Missionnaires, se contentèrent de murmurer. Les unes furent vaincues; les autres, au contact de la corruption marchande, s'imprégnèrent peu à peu des vices de l'Europe. Ce fut ainsi que Ton commença à ébranler ce vaste édifice des Missions qui avait coûté tant de sacrifices.
Gomez d'Ândrada demeurait maître des Réductions de l'Uruguay. Les Jésuites et leurs Indiens en étaient expulsés, ici par la violence, là par la ruse; il ne lui restait plus qu'à découvrir les mines d'or et d'argent qu'il avait promises à Pombal. Il fit battre les plaines, arpenter les forêts, étudier les montagnes, sonder les lacs et interroger partout les entrailles de la terre. Des ingénieurs furent appelés ; ils mirent la science au service de sa crédulité. La science, dans ses explorations, ne fut pas plus heureuse que Gomcz dans ses rêves. Cet homme s'avoua enfin la faute qui l'avait poussé à tant d'irréparables désordres; il la confessa aux Jésuites et à Ponibal; il les supplia de travailler, chacun dans la sphère de ses pouvoirs, à rompre le traité de limites provoqué par son insatiable avidiU. La Compagnie n'était plus en mesure de couvrir ses erreurs; Pombal les jugeait favorables à ses desseins ultérieurs; Gomei fut condamné à la honte, et le ministre dont il avait flatté les cupides instincts usa de ses menteuses révélations pour dénaturer les faits.
C'était l'époque où les esprits , travaillés par un mal inconnu, se jetaient dans la corruption pour arriver plus vite à une perfection idéale, que la philosophie leur faisait entrevoir sans Dieu, sans culte, sans moeurs et sans lois. On marchait résolument à l'assaut des principes et des vertus, on cherchait à briser tout ce qui pouvait devenir barrière à l'idée destructive. Sous le titre de : Relation abrégée de la république que Ui Jésuites des provinces du Portugal ont établie dans les />ofsessions d* outre-mer, et de la guerre qu*ils ont excitée et soutenue contre les armées des deux couronnes, Pombal répandit
à profusion , dans la Péninsule et en Europe , des récits dont la preuve, toujours annoncée, ne se fournissait jamais. Les Jésuites, selon cette relation, faisaient au Paraguay monopole des corps et des âmes; ils étaient le Bénit-Père ou roi de chaque Réduction. Ils avaient même tenté de réunir ces provinces sous le sceptre d'un de leurs frères coadjuteurs, à qui les inventeurs de cette fable accordèrent le titre de l'empereur Nicolas 1". A celte distance des lieux et des hommes, Pombal avait le droit de calomnie; il calomnia pour le compte des deux royaumes. En Portugal , son autorité et ses menaces empêchaient de briser ce faisceau de mensonges; mais TEspagne, qu'il associait à ces crimes de la pensée, refusa d'en accepter la solidarité. Pombal avait cherché dans le gouvernement de Ferdinand VI des complices aussi intéressés que lui à populariser l'erreur; à l'exception du duc d'Albe, il ne trouva que des hommes indignés de son audace. Le roi d'Espagne et son conseil, éclairés par don Zevalos, gouverneur du Paraguay, prirent en pitié l'œuvre du ministre portugais. Afm de manifester le sentiment que cet écrit leur faisait éprouver, la cour suprême de Madrid le condamna à être brûlé publiquement par la main du bourreau. A trois reprises, le 43 mai 17S5, le 27 septembre 1759 et le 19 février 1761 , Ferdinand VI et Charles III flétrirent par des décrets royaux le libelle de Pombal. Sa cupidité avait semé la désorganisation dans ses provinces; Charles III, qui bientôt va s'allier à lui contre les Jésuites , commence son règne par leur rendre complète justice. Le 10 août 1759, Ferdinand VI mourait. A peine assis sur le trône d'Espagne, Charles LU, son frère, rompit le fatal traité d'échange, auquel il s'était toujours montré hostile.
Don Zevalos était venu, au nom de la métropole, pour renverser le trône et combattre les armées de cet empereur Nicolas, que l'imagination de Pombal et du duc d'Albe avait créé, et qui, disaient- ils, faisait frapper à son coin l'or et l'argent tiré des mines dont l'existence fut un appât tendu à d'oisives crédulités, t Qu'est-ce qu'il trouva de tout cela dans ces peuples innocents? se demande don Francisco Guttierez de La Hiu'ria, <Ians son rapport au conseil de Castille du 12 avril
26 CLÉMENT XIV i
1815 (1). » Et ce magistrat ajoute : « Que Ton examine s^ * relations, et elles répondront à cette question en disant qoe ; ce que Ton trouva ce fut le désenchantement et l'évidence aea faussetés inventées en Europe : des peuples soumis au lieu de , peuples soulevés; des vassaux sujets pacifiques au lieu de i»ëvoltés; des religieux exemplaires au lieu de séducteurs; des missionnaires zélés au lieu de chefs de bandits. En un mot, on trouva des conquêtes faites à la Religion et à l'Etat par les seules armes de la douceur, du bon exemple et de la charké, et un empire composé de sauvages civilisés, venus d'euxmêmes à demander la connaissance de la loi, assujettis volontairement à elle, et mis en société par les liens de l'Evangile, la pratique de la vertu et les mœurs simples des premiers siècles du christianisme. »
Au dire du gouvernement espagnol , voilà ce que Zevalos avait remarqué dans les Réductions du Paraguay. 11 leur restituait la paix, mais il n'était plus possible de leur rendre cette innocence primitive, cette piété docile que les Pères leur avaient inspirée. Les Néophytes avaient sucé le vice au contact dé la mauvaise foi européenne ; on leur avait appris à se défier de leurs pasteurs, on avait essaye de les corrompre pour les amener à déclarer devant les magistrats que chaque enfant de saint Ignace était un fauteur d'insurrection. Les Néophytes ne transigent pas avec leur conscience, ils s'accusent seuls; leurs Caciques racontent même les soupçons que les efforts pacifiques des Jésuites firent geimer dans leurs âmes. Ils avaient regardé les Missionnaires comme les complices des Portugais et des Espagnols ; à l'appui de leur injuste méfiance ils apportent tant de témoignages, que Zevalos crut de son devoir de renverser Téchafaudage d'iniquités dont Pombal se faisait un bélier contre la Société de Jésus.
Ces événements se passaient en 4757; ils auraient dû éclairer l'Europe et le Saint-Siège sur les projets de Pombal. Ce minisire venait de détruire en quelques années une oeuvre de civilisation qui avait coûté des siècles de patience et de
(]) Exposicion y dictamen de el fiscal dj el consejo y oamara
D. Francisco Guttierez de la Huerta.
martyre. Son arbitraire frappait en même temps sur les rives de l'Uruguay et sur les bords du Maranon ; sous sa main la vérité ne transformait en calomnie. Il réveillait les anciennes querelles des marchands portugais et des Jésuites; il excitait la soif du lucre chez les uns, et la défiance contre les autres. U s'emparait des vices ainsi que des vertus pour créer de tout cela une tempête d'accusation au milieu de laquelle la probité et l'intelligence auraient peine à discerner le mensonge de Terreur involontaire. Son but était atteint; ses libelles, répudiés par le clergé,. par la noblesse, par le peuple portugais, trouvaient des échos con)plaisants dans les pamphlets des Philosophes, dans les œuvres des Jansénistes, dans les vieilles animosités des Protestants. Pombal fut un ministre selon leur cœur. Us célébrèrent son courage, ils exaltèrent ses talents, ils le dotèrent de toutes les perfections. Les fables qu'il avait inventées furent proclamées comme vérités absolues par des hommes qui doutaient de tout; et, dans ce siècle singulier, où tout était matière à sophisme, on crut aveuglément à une imposture qui ne prenait même pas le soin de se déguiser.
Pombal sortait de tenter un grand coup, et il n'avait rencontré chez les Jésuites qu'obéissance et timidité; cette découverte, à laquelle il ne s*était peut-être pas attendu^ Tenhardit. De l'Amérique méridionale, il résolut d'acclimater en Europe la guerre qu'il déclarait à la Compagnie. Mais cet homme, si téméraire dans ses plans, sentit qu'en présence d*un peuple religieux il fallait procéder par des voies souterraines, et miner la place avant de l'attaquer à force ouverte. Ce fut à Rome qu'il alla chercher les armes dont il avait besoin.
On voyait sur la chaire de saint Pierre un pontife dont le monde chrétien salua les tolérantes vertus, et que le monde savant honora comme une de ses gloires. Benoît XIV, de la Ëimille Lambertini, régnait depuis 1740. Ami des lettres, protecteur des arts, profond canoniste, politique plein d'habileté, il avait rendu à l'Eglise d'éminents services; et son nom était si révéré, que lesÂnglicans, que les Philosophes eux-mêmes l'entouraient de leurs hommages. Benoit XIV, élève des Jésuites, s'était trouvé sur certains points en désaccord avec eux, notamment dans la qiiestion des cérémonies chinoises. Mais ces
différences d*avis, ces improbations même, tombées du Siège apostolique sur quelquesPèresde Tlnstitut, n'altérèrent en rien rcslime qu il avait vouée à la Compagnie. En 1742, il condamnait au silence les missionnaires du Malabar et du Céleste Empire ; en 1 746, i 748 etl 7S3, par ses bulles Devotam, Gloriosm Dominœ et Quantum recessu, il comblait des marques les plus éclatantes de son affection t les religieux de cette Société, marchant, ainsi qu'il le dit lui-même , sur les traces glorieuses de leur père. » Benoît XIV n'était donc pas hostile aux Jésuites; le cardinal Valenti, son célèbre secrétaire d'Etat, les estimait ; mais lePapeavait pour conseiller intime un cardinal qui ne lesaimait pas : c'était Dominique Passionei, esprit supérieur , quoique toujours disposé ù la lutte et ne cédant jamais. Ce prince de l'Eglise s'était fait contre les Ordres religieux, et en particulier contre celui de saint Ignace (1), une théorie dont il ne Sff' départit que le plus rarement possible. Janséniste sous la pouï'pre, tenace dans ses convictions et les défendant avec un acharnement dont sa vive intelligence n'aurait pas eu besoin, Passionei jouissait auprès du souverain Pontife d'un ascendant incontesté. Il n'avait pas vu sans une joie secrète les manœuvres de Pombal, dont probablement il ignorait les desseins anticatholiques; il l'avait plus d'une fois encouragé de ses vœux ; il allait, au moment où le Pape se débattait avec Tagonie, lui offrir un gage de cette alliance.
Dans le cours de ce beau pontificat, où Benoît XIV déploya tant d'aimables vertus, Passionei se posa toujours en contraste de son aménité. Comme pour mieux en faire ressortir l'éclat, il s'efforça de se montrer savamment opiniâtre, lorsque Lam? bertini apparaissait conciliant et modéré. Le Pape, dans ses rapports avec les princes et avec les grands écrivains, poussait quelquefois la condescendance jusqu'à la faiblesse ; Passionei
(1) D'Alembert, à la page S8 de son ouvrage sur la Destruction des Jésuites, s'exprime ainsi : « On assure que le feu cardinal Passionei pou§sait la haine contre les Jésuites jusqu'au point de n'admettre dans sa beUe et nombreuse bibliothèque aucun écrivain de la Société. J'en suis fâché " pour la bibliothèque et pour le maître : l'une y perdait beaucoup de bons livres, et l'autre, si philosophe d'ailleurs, à ce qu'on assure, ne Tétait guère à cet égard.
ET l^ES JÉSUITES. 29
se révélait toujours acerbe, toujours guerroyant contre les Instituts religieux. Depuis longtemps les Jésuites avaient éprouvé ses mauvais vouloirs; Pombal, qui connaissait la situation , Texploita au profit de ses calculs. En d744, Passionei avait donné une preuve significative de sa répulsion pour la Compagnie de Jésus ; le ministre portugais, en évoquant ce souvenir, était sûr que le cardinal s'empresserait d'accueillir ses projets. A cette époque, un capucin, connu sous le nom de Norbert, puis d'abbé ÎMatel, avait publié en Italie un livre intitulé : Mémoires historiques sur les affaires des Jésuites, Norbert avait visité les Indes et l'Amérique; il s'était affilié à toutes les sectes protestantes, il apportait sa gerbe à la moisson de haines qu'elles amassaient contre l'Institut. On déféra son œuvre au Saint-Office, et une commission fut nommée pour l'examiner. Dans cette congrégation figuraient Passionei et le cordelier Ganganelli, qui sera le pape Clément XIV. Passionei se prononça en faveur de Norbert, et il remit au souverain pontife un mémoire contre la censure infligée au livre du capucin. L'autorité que les fonctions et le tdlent du cardinal donnaient à ses avis était grande. Passionei essayait de justifier Norbert, qui accusait les Missionnaires de la Société de se livrer à un commerce profane. Ce grief était sérieux. En démontrer la véracité , ce devait être tout à la fois la perte des Jésuites et le salut du capucin. Passionei pouvait le soutenir en avocat ou en prêtre. Ministre tout-puissant, il avait sous la main les éléments de l'accusation si elle existait; il aima mieux recourir à des subterfuges. Pour défendre son protégé, il s'efforça de prouver que Norbert ne reprochait pas aux Jésuites des faits de commerce. < Le capucin, ainsi s'exprime Passionei, cite sur ce point une lettre de M. Martin, gouverneur de Pondichéry, et il cite cette lettre imprimée dans les Voyages de M. Duquesne. » 11 parle donc sur le témoignage d'autrui , et non sur le sien ; et, pour plus ample correctif de ce qu'il doit dire, il ajoute (tome i" de ses Mémoires, p. 152) : t Nous ne voulons pas que le lecteur croie à ce gouverneur ni à tant d'autres qui attestent que ces Pères vendent et achètent les plus belles marchandises des Indes. Ils savent bien leurs devoirs; ils savent que les Papes et les Conciles défendent le commerce aux ecclé-
siastiques sous peine d'excommuDication. Et tout cela , ainsi conclut Passionei, ne s'appelle pas, en bonne loi de discours^ reprocher le délit de commerce. >
Cet artifice de langage ne trompa personne. Aux yeux du cardinal, Norbert ne mérite pas d'être censuré, non point parce que les Jésuites sont réellement coupables du connnerce dont il les accuse, mais parce qu'il ne les en a pas accusés. C'est sur cet unique argument que Passionei basait la défense de Norbert. Si les Missionnaires étaient soupçonnés de cette infraction aux lois ecclésiastiques, le cardinal, dans l'intérêt de l'Eglise et de la morale publique , devait poursuivre à outrance et ne s'arrêter que lorsque justice aurait été faite. Avec son caractère et son animosité contre les Jésuites, il n'était pas homme à reculer, si ses espérances eussent répondu à son désir. 11 avoue donc tacitement que, jusqu'en 1745, les Missionnaires de la Compagnie apparaissent purs de ce crime; nous verrons s'ils le furent toujours (1).
(1) Un grand nombre d*assertions générales, vagues par conséquent, ont été portées contre les Jésuites, relativement au commerce. Ces assertions ne s'élayaient sur aucune base, on ne pouvait que les démentir; mais aussitôt qu'elles se sont traduites en faits et qu'elles ont été particularisées, des témoignages authentiques et irrécusables les confondirent. Ainsi on a souvent imputé aux Missionnaires du Canada de trafiquer sur les pelleteries. En 1643, la Ferté, Bordier et les autres directeurs ou associés de la compagnie de la!Nouvclle-France,dont les Jésuites se seraient établis les concurrents, attestèrent juridiquement que cette incrimination était sans aucun fondement. Ainsi on accusa à différentes reprises les Jésuites du Paraguay d'exploiter des mines d'or et d'argent au préjudice de la couronne d'Espagne. En septembre et octobre 1G52, don Juan de Yalverde et, le 28 décembre 1745, Philippe V déclarèrent qu'il n'y avait aucune trace de mines dans ces contrées. Si les monarques de la Péninsule avaient été trompés pendant deux siècles sur leurs intérêts, ces mines auraient été retrouvées depuis l'expulsion des Jésuites, à moins que l'on ne suppose qu'ils les aient emportées avec eux au moment ou ils abandonnèrent les Réductions. Ainsi encore, l'auteur anonyme des Anecdotes sur la Chine imputa au P. de Goville d'exercer à Canton un négoce qui consistait à changer les pièces d'or chinoises contre l'argent européen. Goville évoqua des témoins et des autorités compétentes. Le procureur général de la Propagande, à Canton, Joseph Céru, homme peu favorable aux Jésuites ; la Bretesche, directeur de la Compagnie des Indes à Canton, et du Velaï, son successeur ; du Brossay et de TAge, lieutenant et capitaine de vais«
Néanmoins Schœll, qui, du haut de sa probité historique, démasque ces calomnies , adresse à la Société de Jésus un reproche qui a quelque fondement. Benoît XIY avait , en 1740, ' publié une bulle contre les clercs se livrant à des négoces interdits par les canons. Les Jésuites n'y sont ni nommés ni désignés» aucune allusion directe ou indirecte n'est faite à leur Société; Schœll cependant, armé du décret pontifical, dit (i) : c Les deux bulles de Benoît XIV ne pouvaient être exécutées dans les Missions des Jésuites, où les Indiens, dans leur heureuse simplicité , ne connaissaient de chefs, de maîtres, nous aurions presque dit de providence , que les Pères , et où tout commerce était entre les mains de ces derniers. > Pour porter un jugement dans cette question, il faut connaître et les lois de l'Eglise sur le commerce des clercs, et la position des Jésuites au Paraguay, ainsi que dans les autres chrétientés, où ils furent en même temps Missionnaires et administrateurs du temporel.
Le négoce que les canons interdisent aux clercs et aux religieux, celui que l'Institut de Loyola défend à ses disciples, consiste à acheter pour vendre ; mais les lois ecclésiastiques ne se sont jamais étendues jusqu'au débit des denrées ou des fruits provenant de ses domaines. Les Jésuites étaient les tuteurs des chrétiens qu'ils avaient réunis en société au Paraguay. Vu l'incapacité de ces sauvages, que la religion civilisait, plusieurs rois d'Espagne, et Philippe V par son décret du 28 décembre 1743, renouvelant et confirmant des édits antérieurs, accordèrent aux Missionnaires le droit d'aliéner les denrées des terres cultivées par les Néophytes, ainsi que le produit de leur industrie. Ce commerce s'était toujours fait publiquement. Les Papes, les Rois, tout l'univers en furent témoins pendant cent cinquante années, et il ne s'éleva aucune réclamation. Les pontifes et les monarques encouragèrent les Jésuites, tantôt par des brefs, tantôt par des lettres approbatives. Les évoques
leau; Ârson, négociant, certifièrent par acte authentique que jamais le P. de GoviUe ni aucun autre Jésuite n'avaient exercé ni pu exercer le change.
(1) Cours iiPhistaire des Etats européens, t. zzxix, p. 51.
du Paraguay célébrèrent même à diverses époques le désintéressement des Pères; les autorités civiles, qui apuraient lei comptes annuels, louèrent leur économie et leur fidèle administration (i). Un tel négoce patent et nécessaire n'avait ries'
(1) Nous croyons devoir mettre sous les yeux du lecteur les deuxième et quatrième articles du décret de Philippe V, daté du 28 décembn 1743. Leur teneur fera mieuxi comprendre que toutes les explications la manière de gérer adoptée par les Jésuites au Paraguay.
Le second article indique quels fruits on recueille dans ces bourgades; où on les négocie; leur prix respectif; la quantité de Therbe qu'on retire chaque année; où on la porte; Tusage qu'on en fait, et combien elle le vend.
11 résulte des informations qu'on a reçues de don Juan Yasquez, sur des recherches qu'il a faites, que le produit de l'herbe, du tabac et des autres fruits, est de cent mille écus par an ; que ce sont les procureurs de ces Pères qui, à raison de l'incapacité des Indiens, ci-dessus remarquée, sont chtr^ gés de les vendre et d'en tirer l'argent.
Enfin, ayant devant les yeux la preuve que le produit de Therbe, des autres fruits de la terre et de l'industrie de ces Indiens est de cent mille écus, ce qui s'accorde avec ce que disent les Pères, lesquels cerUGent qoMl ne reste rien de cette somme pour l'entretien des trente bourgades de mille habitants chacune, ce qui, à raison de cinq personnes pour chaque halntant, fait le nombre de cent cinquante mille personnes qui, sur la somiie' de cent mille écus, n'ont chacune que sept réaies pour acheter leurs oatils et pour entretenir leurs églises dans la décence où elles sont ; ce qlri, étant prouvé, fait voir que ces Indiens n'ont pas même de fonds pour le léger tribut qu'ils payent. Cela posé : « J'ai jugé à propos qu'on ne changeât rien dans la manière dont les fruits qui se recueillent dans ces bourgades se négocient par les mains des Pères-Procureurs, comme 11 s'est pratiqué jusqu'à présent, et que les officiers de mon trésor royal deSaott- Fé et de Buenos-Ayres envoient tous les ans un compte exact de la qoû* tilé et de la qualité de ces fruits, suivant l'ordre qui en sera expédié pir une cédule de ce jour, auquel ordre ils se conformeront avec la plusponc^ tuelie obéissance. »
Le quatrième article se réduit à savoir si ces Indiens ont un domaine particulier, ou si ce domaine ou son administration est entre les mains des Pères.
Il constc, par les informations faites sur cet article, par les actes de conTérences et les autres pièces, que, vu l'incapacité et l'indolente paresse de ces Indiens dans le maniement de leur bien, on assigne à chacun oie portion de terre pour la cultiver et pour, de ce qu'il en retire, entretenir sa famille; que le restant des terres est en commun ; que ce qu'on en recueille de grains, de racines, comestibles et coton, est administré par les Indiens, sous la direction des curés ; aussi bien que l'herbe et les troapeaux; que du tout on fasse trois lots, le premier pour payer le tribut i
d'illicite; c'était le propriétaire ou son ayant-cause qui vendait le produit de ses biens et de son travail. Mais ce négoce, objectera-t-on, lésait les intérêts du gouvernement ainsi que ceux
mon trésor royal, sar quoi sont prises les pensions [des curés; le second pour l'ornement et Tentreticn des églises ; le troisième pour la nourriture el le yétement des veuves, des orphelins et des infirmes, de ceux qui sont employés ailleurs, et pour les autres nécessités qui surviennent, n'y ayant presque pas un de ceux à qui on a donné un terrain en propre pour le eoUiver qui en retire de quoi s'entretenir pendant toute l'année ; que, dans chaque bourgade, des Indiens majordomes, computistes, fiscaux et gardemagasins tiennent un compte exact de cette administration, et marquent sur leurs livres tout ce qui entre et tout ce qui sort du produit de la bourgade, et que tout cela s'observe avec d'autanl plus de ponctualité qu'il est défendu aux curés, par leur général, sous des peines trés-gricves, de faire tournera leur profit rien de ce qui appartient aux Indiens, même à titre d'aumône ou d'emprunt, ou sous quelque prétexte que ce soit; qu'ils sont obligés, par le même précepte, de rendre compte de tout au Provincial. C'est ce qu'assure le Révérend frère Pierre Faxardo, ci-devant évêque de Buenos-Ayres, qui, au retour de la visite qu'il avait faite de ces bourgades, proteste qu'il n'avait jamais rien vu de mieux réglé , ni un désintéressement pareil à celui des Pères Jésuites, puisqu'ils ne tirent absolument rien de leurs Indiens, ni pour leur nourriture ni pour leur vêtement. Ce témoignage s'accorde parfaitement avec plusieurs autres qui ne sont pas moins sûrs, et surtout avec les informations qui m'ont été envoyées en dernier lieu par le Révérend évéque de Buenos-Ayres , dont Joseph de Peralta, de l'Ordre de Saint-Dominique, dans la lettre du 8 de janvier de la présente année 1743, rendant compte de la visite qu'il venait d'achever des susdites bourgades, tant de celles de son diocèse que de plusieurs de révéché du Paraguay, avec la permission du chapitre de la cathédrale, le siège étant vacant, appuyant surtout sur la bonne éducation que ces Pérès donnent à leurs Indiens, qu'il a trouvés si bien instruits de la religion et en tout ce qui regarde mon service, et si bien gouvernés pour le temporel, qu'il n'a quitté ces bourgades qu'à regret. Tous ces motifs m'engagent à déclarer : a Que ma volonté royale est qu'il ne soit rien innové dans l'administration des biens de ces bourgades, et que Ton continue comme on a fait jusqu'à présent dès le commencement des réductions de ces Indiens, de leur consentement et à leur grand avantage, les Missionnaires-curés n'en étant proprement que les directeurs, qui, par leur sage économie, les ont préservés de la mauvaise distribution et des malversations qui se remarquent dans presque toutes les autres bourgades indiennes de l'un et de l'autre royaume. »
Et quoique, par une cédulc royale de l'année ICGl, il ait été ordonné que les Pères n'exerceraient point l'office de protecteurs des Indiens; comme cette défense leur avait été faite sur ce qu'on leur imputait de s'élre ingérés dans la juridiction ecclésiastique et temporelle, et d'empêcher
de certains marchands. Le gouvernement avait lui-même fixé la législation de ces colonies du Paraguay; cette législatioa établissait le commerce des Jésuites dans ce sens. Us devaient veiller au bien-être et à la fortune des peuples conquis par m au Christianisme. Leur vigilance a pu, elle a même du frustrer des calculs tendant à spéculer sur la simplicité des Gatéchamènes; mais nous pensons qu'il est difficile de bâtir une accusation sur de semblables données, etSchœll, qui a discuté tous ces points, est le premier à en détruire Teffet en avouant qne c dans cette discussion les Pères ont été condamnés par l'esprit de parti (1), sans avoir été entendus dans leur défense. *
Il n'allait pas au génie de Pombal d'attaquer un ennemi avec la raison pour unique bouclier. Il aimait à surprendre au moment où l'on s'y attendait le moins. Quand cet homioe d'Etat avait dressé ses batteries, il poursuivait son adversaire avec tant d'impétuosité qu'il ne lui laissait même pas le temps de se reconnaître. Les écrits commandés ou inspirés par le ministre, ceuis qu'il composait avaient eu plus de retentissement en Europe qu'à Lisbonne. En Portugal, il épouvantait, mais ne convainquait pas. En France et en Allemagne, il servait des inimitiés qui ne se déguisaient plus ; ses lourds pamphlets passaient pour des oracles dictés par le bon goût et par la ?érilé. Les Juifs de Toscane et de Francfort les colportaient i travers le monde ; le cardinal André Corsini et quelques prélats, avides ou affiliés aux sociétés secrètes, leur servaient d'introducteurs dans le patrimoine de saint Pierre. Des abbés dissolus, des religieux de divers Ordres^ mus par un sentiiiient irréfléchi de rivalité et ne calculant pas que la mort des Jésuites était pour eux un signe non équivoque d'agonie, favorisaient œ commerce de délations et de mensonges anonymes.
Pombal, entouré de tout ce qui était hostile aux Jésuites, te-
qu*oii ne levât les tributs, et comme cette imputation était alors incertaine, que le contraire môme a été vérifié depuis, et que la protecUoa qu'ils donnaient aux Indiens se bornait à les bien gouverner, soit dans le spirituel, soit dans le temporel, «j'ai jugé qu'il convenait de déclarer la vérité de ce fait, et de commander, comme je Tais, qu'on n'altère en rien la forme du gouvernement établi présentement dans ces bourgades. » (1) Cours d'histoire, t. xxxix, p. 66.
nant à ses gages le capucin Norbert, et aspirant l'encens que ses flatteurs ou ses parasites avaient intérêt à faire fumer au pied de lautel qui s'érigeait^ Pombal sollicitait du Saint- Siëge un bref de réforme pour la Compagnie. A ses yeux, elle déviait de l'Institut, et il prétendait l'y ramener en la supprimant. Dans les conseils du Pontife, les cardinaux Passionei et Archinto secondaient ses démarches ; par obsession ou par subterfuge, ils devaient à la longue les faire réussir. Benoit XIY était au lit de mort; le 1^' avril 1758, Passionei, en sa qualité de secrétaire des brefs, présente à la signature le décret si ardemment désiré. Le pape l'accepte. Les négociations relatives à cette mesure furent tenues si secrètes que les Jésuites de Rome n'en soupçonnèrent l'existence qu'au moment où Pombal annonça ses premières victoires à l'Europe. En bouleversant les Réductions, en expulsant par ruse ou par force les Missionnaires des pays que leur sang avait fertilisés, il venait de dépouiller l'arbre de ses rameaux les plus productifs. Il ne restait plus qu'à en saper la racine; le ministre, armé du décret pontifical, se mit à l'œuvre.
Cependant au milieu des affaissements de Tagonie, Benoit XIY pressentit que des esprits jaloux ou passionnés pouvaient mésuser du bref de réforme. Il était adressé au cardinal Saldanha, chargé de le faire exécuter ; le Pontife voulut l'initier à ses dernières pensées, et il dicta à Archinto des instructÎMis pleines de justice (i). Le cardinal portugais était ndmmé visiteur des maisons de la Compagnie dans le Royaume très-fi-* dèle, et Benoît XIV lui recommandait d'agir avec discrétion et douceur, de garder sur tous les chefs d'accusation le silence le plus absolu, de l'imposer à ses subordonnés, de tout peser avec maturité, de repousser les suggestions des adversaires de rinstîtut, de ne rien communiquer aux ministres d'Etat ou au public, enfin de ne rien décider, et seulement de faire un rapport consciencieux au Saint-Siège, qui se réservait le droit de prononcer. Ces prescriptions étaient sages, mais elles contrariaient les plans de Pombal ; elles furent mises de côté, conmie
(1) Benedicti XIV Ponti/icis Maximi secretiora mandata circa tnsitationem cardinali Saldanha observanda.
les rêves d'un moribond, l^e 2 mai 1758 le bref fut signifié aux Jésuites, et le 5 Benoit XIY expira avec la crainte d'outrepasser son devoir.
Les Jésuites étaient frappés au cœur. Confier la réforme d'une Société religieuse qui n'en avait pas besoin, au ministre qui jurait la perte de cette Société, c'était l'étouffer sou$ une calomnie légale. Ils avaient défendu l'Eglise, et l'Eglise les abandonnait. Il dut y avoir, dans ces âmes éprouvées par de longs travaux, une heure de fatal découragement, car le complot ne faisait plus doute, et Saldanha, le protégé de Pombal, s'était entouré des plus violents ennemis de l'institut. Le jour d'un suprême combat commençait à poindre, et les Jésuites, se fiant à la sagesse du Siège apostolique comme à la reconnaissance des Monarques, n'avait rien prévu. Sans autres armes que la croix, sans autre appui que la probité de leur vie, ils marchaient à l'ennemi qui s'élançait sur eux et qui déjà faisait retentir le cri du triomphe, ils s'étaient laissé imposer la loi au Maranon et au Paraguay, ils allaient accepter la défaite en Portugal, sans même essayer une résistance que l'état du pays aurait rendue si facile. Il y eut de leur part une funeste prostration de la force morale ou un sentiment d'obéissance poussé jusqu'au sublime de l'abnégation chrétienne. Les saints doivent admirer une pareille abnégation ; les hommes déploreront toujours cette torpeur qui cherche à pactiser avec le danger, et qui perd les sociétés et les trônes en les déshonorant aux yeux de leurs adversaires.
Pombal avait deux buts, qu'il atteignait l'un par l'autre. Il aspirait à détruire la religion catholique dans la Péninsule; il poursuivait donc les Jésuites, comme les défenseurs les pluspersévérants du Saint-Siège. 11 prétendait changer l'ordre de succession dans la monarchie, et mettre, par un mariage, la couronne sur la tête du duc de Cumberland (1); il importait
(1) On sait que le duc de Cumberland s'était flatté de devenir roi de Portugal. Je ne doute pas qu'il n'y eût réussi, si les Jésuites, confesseurs de la famille royale, ne s'y fussent opposés. Voilà le crime qu'on n'a jamais pu leur pardonner. » {Testament politique du maréchal de Belle- IsU, p. .108.)
L'idée de protestantiser le Portugal, en mariant Icduc dcCumberlaud
donc d'avilir la ramiile royale et d'humilier les grands qui ne se faisaient pas les esclaves de ses caprices. Pour mener à bonne fin celte double entreprise, sa politique ne recula devant aucun moyen. Les plus extrêmes étaient ceux qui entraient le mieux dans les ardeurs de son caractère : il n'épargna ni la corruption ni rintimidation. Il tourmenta les gentilshommes, qui étaient hostiles à sa personne ou à ses idées. 11 ne pouvait pas s'élever à leur rang; dans son orgueil de parvenu, il voulut les faire descendre plus bas que le point d'où il était parti. Afin de se faire accueillir par la haute noblesse, il la dégrada ou la proscrivit. A ce ministre, ne sachant même pas être modéré dans le bien au'il concevait , des hommes dont toute Fintelligence put se résumer en une obéissance passive étaient de première nécessité. Il plaça ses créatures ou ses parents à la tête de la hiérarchie administrative; il réduisit le Roi à n'être qu'une machine à contre-seing, il l'isola de toute influence catholique ou monarchique, il lui gangrena le cœur, il étouflîi ses principes religieux, il ouvrit l'entrée des Universités aux Jansénistes et aux protestants; puis, lorsqu'il eut établi son omnipotence, on le vit marcher à grands pas à la réalisation de ses projets. Le 19 septembre 1757, il avait fait enlever du palais les PP. Moreira, Costa et Oliveira. Il écrivait le même jour aux Infants don Antoine et don Emmanuel, oncles du monarque, qu'ils eussent à se choisir d'autres confesseurs que les PP. Gampo et Aranjuès. Il interdisait aux Jésuites de venir à la cour, et, par des mesures arbitraires, il s'efforçait de les constituer en rébellion, ou tout au moins en mécontentement. Les Jésuites baissèrent la tête et se turent. A la vue de ces hostilités, le P. Henriquez, Provincial de Lisbonne, se contente
avec la princesse de Beîra, germait depuis longtemps dans la tête de Pombal, et le comte Alexis de Saint-Priest, dans son Histoire de la chute des Jésuites, p. 54, en apporte d'autres preuves. Il s'exprime ainsi :
« Opposé à TAngleterre en paroles, Pombal lui fut toujours soumis de (ait. Tandis qu'il proclamait hautement la liberté du Portugal, il soulevait la ville de Porto pour rétablissement de la Compagnie qui livrait aux Anglais le monopole des vins. Il est même de tradition dans le monde diplomatique, à Lisbonne, que ces rodomontades du marquis étaient parfois concertées avec le cabinet de Londres pour servir de voile à des complaisinces. n
d'enjoindre à ses frères de l'Institut de garder le silence; le Général leur ordonne de ne pas relever le gant qu'on leur jette; les Jésuites obéissent. La malveillance et loutrage acquéraieut ainsi droit d'impunité ; l'attitude des Pères enhardit Pombal (1). Tout se dressait en Portugal contre la Société, et, au lieu de se délendre, elle ne songeait qu'à faire respecter la verge qui allait la frapper.
Sur ces entrefaites, le bref de Benoît XIV fut notifié par le cardinal Saldanha au Provincial de la Compagnie. Le Pape' était mourant; son trépas prévu remettait en question ce qui avait été arraché à sa faiblesse ; Pombal crut qu'en brusquant les événements il leur donnerait la sanction de la chose accomplie. Saldanha mit Taulorité dont il était investi à la merci du ministre. Au terme des lois ecclésiastiques, les commissions des nonces ou des visiteurs apostoliques expirent par la mort du Pape, pour tous les lieux où le bref n'a point été signifié de son vivant. La province du Brésil se trouvait dans ce cas. Saldanha entretient Pombal de ses scrupules; Pombal les lève par un arrêt du conseil. L'irrégularité canonique était flagrante; Saldanha passe outre, et le i 5 mai, treize jours après avoir reçu le bref, il déclare dans un mandement que les Jésuites s'occupent d'un commerce prohibé par les lois de l'Eglise. En l'espace de treize jours, le réformateur avait embrassé les faits et gestes de l'Institut dans les quatre parties du monde ; il les condamnait à son tribunal sans avoir entendu leur défense. Le ministre, dans sa polémique ou dans ses édits, accusait les Jésuites d'enfreindre les canons; le cardinal, dans son mandement, les déclarait convaincus de transactions coupables. Ce mandement n'avait pas seulement le tort de la précipitation, il
(1) SchœU raconte, à la page 52 du trente-troisième volume de son Cours d'histoire des Etals européens : « Le 3 février 1757, Pombal publia, sous la forme d'un manifeslo, la diatribe intitulée : Précis de la conduite et des dernières actions des Jésuites en Portugal et à la cour de Lisbonne. C'était un récit entièrement passionné de tout ce qui était arrivé en Amérique depuis les premiers établissements que leg Jésuites avaient lormés dans Tinlérieur de ce vaste pays. La calomnie était sijmanifeste que le Provincial et ensuite le général de l'Ordre jugèrent convenable d'abandonner cette fable à son sort, sans daigner la réfuter. »
devenait injuste parce que le négoce auquel se livraient les procureurs des Missions était autorisé par le bon sens, par les souverains pontifes et par les monarques.
Mais alors il ne s'agissait ni d'équité ni de droit. La force Bt l'astuce se coalisaient pour détruire; Tambition et Timpéritie se donnaient la main pour seconder la violence. Les registres des Pères, leurs livres de comptes et de corresponiance, leurs magasins, tout fut ouvert, tout fut saisi. On fit le dénombrement de leurs biens et de leurs revenus ; on constata l'état des dettes et des obligations dont chaque maison était p;revée; on remonta jusqu'à Tori^îne de la Société; on ne découvrit aucune trace d'un négoce illicite. La vérité apparaissait sur un point, le ministre l'ensevelit dans la poussière de ses archives, et il chercha une autre voie. Le 7 juin 1758, le cardinal-patriarche de Lisbonne, Joseph -Emmanuel, dont Saldanha convoitait le siège, interdit les Jésuites dans toute rétendue de son diocèse. On avait intimidé ce vieillard moribond en faisant intervenir la volonté du Roi. Il expira peu de jours après, et Saldanha fut appelé à lui succéder.
Dans le même moment le Conclave faisait asseoir sur la [chaire de saint Pierre le cardinal Rezzonico, qui prit le nom le Clément Xlll. Elu le 6 juillet 1758, le nouveau Pape sentait vivement le besoin de relever aux yeux des puissances séculières la dignité de la tiare. C'était un de ces prêtres de liante vertu et de grand pœur, tels que l'Eglise en a tant vus à sa tête. En face de la philosophie tour à tour sceptique et railleuse du dix-huitième siècle , au spectacle plein de tristesse [jue l'incurie des Rois offrait à l'Europe , Clément Xlll ne pensa pas que le seul moyen de sauver la Catholicité fut d'attiédir le zèle et de protester timidement contre les excès de l'intelligence qui devaient enfanter des révolutions. Modéré, parce qu'il se jugeait fort de l'autorité de sa foi, et ne reculant amais devant l'accomplissement d'un devoir, ce Ponlife allait loulever contre lui toutes les passions, il était équitable et )ienfaisant, le père de son peuple (1) et le chef courageux de
(1) L'astronome François deLalande, dans son Voyagé en Italie, t. vi, }, 45:2, parle de Clément XIII en ces termes : «Le Pape, dit-il en traitant
l'Eglise militante. On ne lui épargna ni la calomnie ni Tinjure. Il arrivait à une époque où la vieille société européenne se dissolvait plutôt par rimpéritie des princes et par la corruption des grands que par les agressions auxquelles elle se trouvait en butte.
On n'attaquait plus le Catholicisme par l'hérésie , on le minait par le doute ou par la licence des mœurs. On ne cherchait plus à renverser les trônes en soufflant au cœur des nations des désirs d'affranchissement ou de pillage; on avilissait la royauté en la berçant de cruelles flatteries, on l'endormait dans les bras de la volupté en apprenant aux peuples à lai piéparer un sanglant réveil. La fièvre des innovations n'avait pas encore gagné les peuples. Ils respectaient le principe d'autorité; ils étaient pieux et fidèles. Les leçons et les exemples des grands se coalisèrent pour les pervertir. Clément XIll ne consentit pas à être le muet témoin ou le complice de ces hontes. L'Ordre de Jésus était le point de mire des ennemis de l'Eglise, le Pape se déclara le protecteur des Jésuites. La situation était difficile, car de tous côtés il surgissait un écueil. Tout se faisait hostile au pouvoir, le pouvoir luimême; et, dans ce chaos, la voix de la raison ne s'élevaijt que pour retomber étouffée sous le rire moqueur des uns ou sous la phraséologie des autres.
Rome avait un nouveau Pontife; le 21 mai 17S8 la Compagnie s'était donné un nouveau chef. A peine installé sur le siège apostolique, Clément XIll voit, le 31 juillet 17S8, Laurent Ricci, Général des Jésuites, s'agenouiller au pied de son trône et remettre entre ses mains le mémoire suivant :
la question du dessèchement des marais Pon tins, le désirait personnellement. Lorsque je rendis compte h Sa Sainteté de celte parUe de mon voyage, elle y prit lin intérêt marqué et me demanda avec empressement ce que je pensais de la possibilité et des avantages de ce projet. Je les lui exposai en détail; mais ayant pris la liberté d'ajouter que ce serait une époque de gloire pour son règne, le religieux pontife interrompit ce discours profane, el joignant les mains vers le ciel, il me dit, presque les larmes aux yeux : u Ce n'est pas la gloire qui nous louche, c'est le bien de nos peuples que nous cherchons. »
ET LES JÉSUITES. ii
f Très-saint Père ,
> Le Général de la Compagnie de Jésus , prosterné devant Votre Sainteté, vous représente humblement l'extrême accablement et les malheurs qu'éprouve son Ordre par les révolutions connues du Portugal. Car, en attribuant les crimes les plus gpaves à ceux de ses religieux qui sont fixés dans les possessions de Sa Majesté très-fîdèle , on a obtenu de Benoît XIV, d'heureuse mémoire, un bref qui crée Son Eminence le cardinal Saldanha visiteur et réformateur, et lui attribue les pouvoirs les plus étendus. Ce bref a non-seulement été publié en Portugal, mais encore réimprimé dans toute 11talie.En conséquence, Téminentissime Visiteur a publié un décret où on déclare tous ces religieux coupables de faire le commerce. De plus, son Eminence le cardinal-patriarche, n'ayant aucun égard à la constitution Superna de Clément X , qui défend aux évêques d'ôter à toute une communauté religieuse à la fois les pouvoirs de confesser sans en avoir consulté le Saint-Siège , inconsulta Sede Àposiolica , a interdit de la confession et de la prédication tous les religieux de la Compagnie qui sont non-seulement dans son diocèse de Lisbonne, mais encore dans toute l'étendue du patriarcat. Sans leur avoir intimé personnellement un pareil interdit, il en a fait subitement afficher le déciet à toutes les églises de Lisbonne : faits dont le Général a en main des preuves authentiques.
» Les religieux de Portugal ont supporté ces exécutions si accablantes pour eux avec l'humble soumission qu'ils devaient. Ils sont très-intimement persuadés de la droiture des intentions de Sa Majesté très-fidèle , de ses ministres et des deux éminentissimes cardinaux. Cependant ils craignent qu'ils ne soient prévenus par les artifices de personnes malintentionnées. Ils ne peuvent se persuader que leurs frères soient coupables de délits si atroces, d'autant que, aucun d'eux n'ayant été appelé personnellement en justice , ils n'ont point eu lieu de produire leurs défenses et leurs décharges.
> Au reste , quand il y aurait des particuliers coupables des crimes atroces qu'on leur suppose , ils se flattent que ce délit n'est pas celui de tous ni même de la ]^lus %v^\iÀ^\»!cvv^>
quoiqu'ils se voient tous enveloppés dans la même peine. Enfin , quand même tous les religieux qui se trouvent dans les Etats de Sa Majesté très-fidèle seraient coupables, depuis le premier jusqu'au dernier, ce qui ne parait pas pouvoir se supposer, les autres, qui dans les diverses parties du monde «mploient leurs fatigues et leurs travaux à procurer riionnear de Dieu et le salut des âmes, selon leurs faibles efforts, demandent instamment d'être au moins traités avec bonté. Le discrédit et le mal s'étendent à toute la Communauté , quoiqu'elle ait en horreur les crimes qu'on attribue aux Pères du Portugal, et spécialement tout ce qui peut tendre le moins du monde à offenser les supérieurs , tant ecclésiastiques que séculière. Elle désire, au contraire, et fait en sorte, autant qu'il est possible, d'être exemple de ces manquements auxquels la condition humaine est sujette et surtout la multitude.
> Assurément les supérieurs de la Société, comme il parait sur les registres et par les lettres écrites ou reçues , ont toujours insisté sur l'observance des règles la plus exacte , dans les provinces du Portugal ainsi que dans toutes les autres. En certaines occasions on les a informés des manquements d'un autre genre ; mais pour les délits qu'on impute aujourd'hui à ces religieux , ils n'en ont jamais été instruits; on ne les a point préalablement avertis ni requis d'y apporter remède.
» Informés enfin , quoique indirectement , que ces Pères avaient encouru la disgrâce de Sa Majesté , ils ont témoigné la plus extrême douleur. Us ont supplié qu'on leur donnât une connaissance particulière des délits et des coupables. Ils ont ofl'ert d'envoyer des pays étrangers les plus capables et les plus accrédités de la Compagnie pour visiter et réformer les abus qui pouvaient s'être introduits; mais leurs humbles prières et leurs offres n'ont pu mériter d'être écoutées.
> De plus, on craint fort que cette visite et cette réforme, au lieu d'être profitables, n'occasionnent des troubles sans aucune utilité. C'est ce que l'on redoute surtout pour les pays d'outre-mer, pour lesquels l'éminenlissime cardinal Saldanha est obligé et a pouvoir de déléguer. On a toute confiance dans ce cardinal pour ce qu'il fera par lui-même ; mais il semble
qa'on peut craindre avec raison que dans les délégations il ne se trouve des personnes ou peu au fait des constitutions des routiers ou malintentionnées, qui par conséquent pourront causer de grands maux. Pour toutes ces raisons le General de la Compagnie de Jésus, au nom même de la Société, implore avec les plus humbles et les plus sincères prières Tautorité de Votre Sainteté. Il la supplie de pourvoir, par les moyens que lui suggérera sa haute prudence, à la sûreté et garantie de ceux qui ne sont pas coupables, et particulière» ment à l'honneur de toute la Société : qu'ainsi on ne la rende donc point inutile à la gloire de Dieu et au salut des âmes » qu'on ne Tempêche pas de servir le Saint-Siège et de seconder le pieux zèle de Votre Sainteté, pour qui le général luimême et sa Compagnie offriront à Dieu les vœux les plus sincères pour lui obtenir toutes les bénédictions célestes , une longue suite d'années , à l'avantage et à la postérité de l'Eglise universelle. »
Le Souverain Pontife reçut ce mémoire d'un accusé demandant des juges, la seule chose que les hommes ne peuvent pas refuser à un autre homme. Une Congrégation est nommée. Sa réponse fut favorable aux Jésuites (1). Pombal n'allait plus agir sans contrôle; il avait à lutter contre un Pontife qui ne se laisserait pas tromper par d'hypocrites démonstrations. Les ressorts de sa politique étaient mis à découvert. Il avait exilé de Lisbonne les Jésuites qu'il redoutiût : Fonseca , FeiTeira, Malagrida et Torrez. Le P. Jacques de Caméra, fiisdu comte de Ribeira et d'une Rolian, avait énergiquement repoussé toute espèce d'intimidation. Pombal essaya de provoquer dans l'Ordre de Jésus quelcjucs défections (ju'il aurait su rendre éclatantes. Il existait parmi les Jésuites portugais deux Pères que leurs antécédents désignaient aux intrigues du ministre : l'un était le P. Cajetano , esprit chagrin , mais in-
(1) Le commandeur d'Almada Mcndozza, parent de Pombal et son ambassadeur à Rome, fit imprimer et répandre partout une fausse décision de cette congrégation. C'était peut-être l'avis jiarlieulier d'un des cardinaux, auquel Almada prêtait de son chef toute autorité. Cet arrêt supposé fut brtUé à Rome et à Madrid par la main du bourreau, comme pièce apocryn^ et calomnieuse.
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telligence aussi vive que profonde; l'autre, Ignace Suarez. ' '^ En les flattant, Pombal espérait qu'il serait facile de les amener ù trahir une Compagnie dont la tendance de leurs cai'actères portail à croire qu'ils ne devaient pas avoir toujours êa ù se louer. Le cardinal Saldanha fut chargé de les enrôler sous la bannière ministérielle. Cajetano et Suarez, que le patriarche caressait d'un côté, qu'il menaçait de l'autre, dédaignèrent de s'associer à de pareils projets. Ils avaient chancelé dans leur foi de Jésuites lorsque l'Institut était puissant; ils s'y rattachèrent au moment où la persécution lui arrivait. Celte opposition et les mesures prises à Rome compromettaient les espérances de Pombal; un événement imprévu changea tout à coup la face des affaires.
Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1758, moins de deux ans après l'ailentat de Damiens sur Louis XV, le roi don Joseph, revenant en carrosse de l'hôtel de ïavora au palais, fut frappé d'une balle dans le bras. Ce crime, que le lendemain toute la ville attribuait au marquis de Tavora vengeant son honneur sur le royal séducteur de donaTeresa, son épouse, ce crime offrait à Pombal une chance inespérée. Les Tavora étaient ses ennemis , car ils avaient repoussé l'alliance de son (ils. Ils appartenaient à la plus haute noblesse; tout semblait conspirer en faveur du ministre. A défaut d'autres preuves la clameur publique suffisait pour faire arrêter les meurtriers ou les fauteurs présumés du meurtre. Dans un autre pays la justice aurait ainsi procédé ; Pombal n'adopta point celle marche régulière. 11 frappa de terreur le Souverain, il le tint caché à tous les regards, à ceux même de la famille royale; il fit planer le soupçon sur les gentilshommes dont il redoutait le crédit ou dont il convoitait les richesses ; il représenta toujours et partout les Jésuites comme les instigateurs du régicide. Il laissa ainsi s'amonceler la tempête, dont à son gré il dirigeait les nuages. Les Tavora continuèrent à venir à la cour, et le 12 décembre, plus de trois mois après l'attentat que l'inexplicable inaction de Pombal faisait alors rejeter au nombre des fables ou des paradoxes, le duc d'Aveiro, le marquis de Tavora, dona Eléonor, sa mère, leurs parents et leurs amis furent saisis à l'improviste et plongés dans les cachots.
Les femmes oblinrent des couvents pour prison , mais la pitié envers tous ces personnages devint aux yeux de Pombal un titre de proscription. On fut suspect parce qu'on les plaignit; on se trouva criminel pour douter des mystérieuses trames qui avaient coûté trois mois de réflexion au ministre. La haute noblesse refusait de Tacceptcr comme un des siens , elle lui avait jE[iit expier son orgueil par des sarcasmes ou par le mépris ; Pombal se vengeait de ces affronts en se baignant dans le sang des races les plus illustres. L'opinion publique ne vit en tout cela qu'une machination de Pombal pour absorber ses ennemis dans un complot impossible. Les lenteurs calculées, les mensonges diplomatiques ou judiciaires du ministre furent si pleinement percés à jour que ses panégyristes les plus exaltés rq[>rouvèrent tant de cruautés, et n'eurent pas le courage de s'associer à sa fureur, c Les Encyclopédistes, dit le comte de Saint-Priest (1), auraient dû lui servir d'auxiliaires zélés et Bdèles. Pourtant il n'en fut pas ainsi. Les pièces émanées de la cour de Lisbonne parurent ridicules dans la forme et maladroites au fond. Cet holocauste des chefs de la noblesse choqua les classes supérieures, jusqu'alors soigneusement ménagées par les philosophes. Tant de cruauté contrastait trop avec les mœurs d'une société déjà frondeuse, mais encore très-élégante. On eut -pitié des victimes, on se moqua du bourreau. »
Le bourreau , car jamais homme ne mérita mieux que Pombal ce titre sanglant, le bourreau tenait sous sa main une partie de ses adversaires; mais, pour la satisfaction de ses haines, ce n'était pas assez. L'attentat du 3 septembre lui fournissait une occasion toute naturelle de mêler le nom des Jésuites à un régicide présumé, t Les reproches qu'il leur avait adressés dans ses manifestes, raconte l'historien peu véridique de la Chute des Jésuites (î2), ne reposaient point sur des idées générales, mais sur des faits particuliers, contestables et mal exposés. > Pombal tenait beaucoup plus à sa vengeance qu'à l'opinion publique. Sa vengeance se trouvait d'accord avec des projets anticatholiques; il fit de tout cela un
(1) Histoire de la chute des Jésuites, p. 24.
(2) Histoire de la chute des Jésuites, p. 26.
horrible mélange , el en confondant les notions de justice et d'humanité, il enveloppa dans cette catastrophe tous les Jésuites résidant en Portugal. Aveiro , les Tavora , Âtouguia et la plupart des accusés auraient dû être jugés par leurs pairs ; le ministre créa un tribunal d'inconfidence. Par un oubli des règles les plus sacrées, il présida lui-même cette commission exceptionnelle, dans laquelle siégèrent d'Acunha et Corte-Réal, ses deux collègues. La torture fut appliquée à chaque inculpé ; ils la subirent avec fermeté. Le duc d' Aveiro seul, vaincu par les tourments, avoua tout ce qu'on exigeait de sa douleur. 11 se déclara coupable; il accusa ses amis et les Jésuites; mais à peine fut-il délivré de la question qu'il se hâta de nier ce que la violence lui avait arraché. Les juges refusèrent d'entendre sa rétractation. 11 n'y avait eu ni témoins, ni interrogatoires, ni débats; on ignore même si les prisonniers furent défendus. Tout ce (]ue l'on sait , c'est que le fiscal Costa Freïre , le premier jurisconsulte du royaume , proclama l'innocence des accusés, et que sa probité le lit charger de chaînes ; c'est que le sénateur Juan Bucallao se plaignit de la violation des formes judiciaires et de Tiniciuiié de la procédure ; c'est que Pombal lui-même rédigea la sentence de mort, et qu'elle est écrite de sa main. Elle fut rendue le 12 janvier 1759; on l'exécuta le lendemain.
Le peuple et l'armée murmuraient; les grands s'agitaient; Pombal ordonna de dresser l'échafaud dans le village de Belem, à une demi'lieue de Lisbonne. Portant la barbarie jusque dans les moindres détails, il avait voulu que la marquise de Tavora et que toutes les victimes parussent sur l'échafaud la corde au cou et presque nues. C'était une dernière humiliation qu'il réservait à ceux qui l'avaient accablé de leurs dédains. Dona Eléonor, encore plus fière en ce moment qu'aux jours de ses prospérités, arriva la première sur cette immense estrade où le billot, la roue, le bûcher et le poteau s'élevaient comme pour réunir les différents supplices sous les yeux des condamnés. Elle s'avança, le cruciiix à la main, pleine de calme et de dignité. L'exécuteur veut lui lier les pieds: t Arrête! s'écriet-elle, et ne me touche que pour me tuer. > Le bourreau intimidé s*ageQ0uille devant cette martyre de la justice humaine»
il demande pardon, c Tiens, continue-t-elleplns doucement en tirant une bague de son doigt (1), il ne me reste que cela; prends, et fais ton devoir. > La tête de dona Eléonor tomba sous la hache. De demi-heure en demi-heura, son mari, ses fils, ses gendres, ses domesliques et le duc d'Aveiro vinrent successivement, en face de ce cadavre palpitant, mourir dans les horreurs de la strangulation, sur la roue ou dans les flammes. Quand le massacre fut consommé, on mit le feu à Féchafaud, et le Tage roula dans ses eaux les cendres des immolés, confondues avec les sanglants débris de la torture (2).
Le 27 mars 1759 La Condamine écrivait à Maupertuis: « On ne me persuadera jamais que les Jésuites aient en effet commis l'horrible attentat dont on les accuse, » et le sceptique
(1) Mémoires du marquis de PombaL
(2) Pombal fut jugé à son tour ; mais il rencontra dans la reine dona Maria, héritière de Joseph V^, plus de pitié qu'il n'en devait inspirer. Le 7 avril 1781, cet homme, âgé de quatre-vingt-deux ans, fut à son tour frappé d'une condamnation que l'histoire trouvera peu sévère. Le conseil d'Etat et les magistrats déclarèrent, à la majorité de quinze voix contre trois, « que les personnes tant vivantes que mortes qui furent jusiiciécs, ou exilées, ou emprisonnées en vertu de la sentence de 1759, étaient toutes innocentes du crime dont on les avait accusées, n Ce jugement de réhabilitation est longuement et sagement motivé. 11 tire une grande force de la première sentence, qui abonde en contradictions et en faits se détruisant les uns par les autres. Ainsi on lit, dans l'arrêt rendu par Pombal, que « le coup glissa et ne fit que percer le derrière du carrosse; puis, que six coups pénétrèrent à la poitrine du roi ; puis encore, que le coup, tiré ÏMir derrière, passa entre les bras et les côtes et ne lit qu'ofllcurer légèrement répaule droite par devant ; » un peu plus bas la sentence ajoute que « le roi eut des blessures considérables et mortelles. »
Il est à peu prés avéré maintenant que deux ou trois pistolets furent déchargés sur la voiture de Joseph P^. La version la plus accréditée est que deux serviteurs attachés à la maison de Tavora se portèrent à ce crime ; mais Pombal a mis tant de confusion et d'acharnement dans la procédure qu'il est parvenu même à faire douter de la réalité de l'atlcntat, et que plusieurs historiens n'ont pas craint de le lui attribuer. Ce qui lui appartient d'une manière incontestable, c'est Tiniquilé, et on doit dire avec l'Anglais Shirley, dans son Magasin de Londres, mars 1750 : « L'arrêt du tribunal d'inconûdence ne peut être regardé ni comme concluant pour le public, ni comme juste à regard des accusés... De quel poids peut être un jugement qui n'est d'un bouta l'autre qu'une vague déclamation, où l'on cache au public les dépositions et les témoins, où toutes les formes légales ne sont pas moins violées que l'équité naturelle ? »
Manpertuis lui répondait : c Je pense comnie vous sur les Jésuites; il Gaut qu'ils soient bien innocents pour qu'on ne les aitpas encore punis ; je ne les croirais pas même coupables quand j'apprendrais qu'ils ont été brûlés vifs. » Le P. Malagrida fut réservé à ce supplice, et un cri de réprobation universelle répondit à cette dernière lâcheté de la force. Pombal s'était attribué ou il avait partagé entre ses créatures les biens de ses victimes. Il les tuait dans le présent, il les déshonorait dans l'avenir de leurs familles; mais il convoitait encore une autre proie. Il venait de terrasser la noblesse, il voulut écraser les Pères de l'Ordre de Jésus. La fermeté de Clément XIll lui était connue, ses intrigues allaient être déjouées à Rome; par un de ces coups d'audace qui, au premier moment, font douter même de l'innocence de toute une vie, le ministre ne recula pas devant la plus absurde des accusations. Il en avait tant fait que personne n'osait plus prendre au sérieux un homme que la fureur poussait jusqu'aux limites de la déraison. La veille de l'exécution des Tavora, les Jésuites du Portugal, soumis depuis quatre mois à la plus ombrageuse des inquisitions, sont déclarés eu masse les instigateurs et les complices du régicide présumé. On emprisonne le Provincial llenriquez, les PP. Malagrida, Perdigano, Suarez, Juan de Mattos, Olivcira, François- Edouard et Costa. Ce dernier est l'ami de l'infant don Pedro, frère du roi. On l'applique à la question pour lui arracher dans les tortures un aveu ou une réticence qu'on essaiera de tourner contre le prince. Costa, tenaillé et déchiré, reste inébranlable.
Pombal avait tout disposé pour consommer son mystère d'iniquité. Les PP. Malagrida, Mattos et Jean- Alexandre, vieux missionnaires blanchis dans les travaux de l'apostolat et de la charité, avaient passé leur jeunesse et leur âge mur au milieu des sauvages du Maranon et du Brésil. La marquise de Tavora suivait les exercices spirituels de Malagrida; le P. de Mattos était lié avec la famille Kibeira; Jean-Alexandre, revenant des Indes, avait fait la traversée sur le même vaisseau que les Tavora. Tels furent les seuls griefs que Pombal allégua; ils suffirent pour faire condamner à mort les trois Jésuites. On ignore par quel motif le ministre leur épargna l'écliafaud du 13 janvier.
La consternation régnait dans les maisons de la Compagnie;
les traitements les plus acerbes, les insinuations les plus perlides, tout était mis en jeu pour désoler leur patience ou pour les compromettre; les Jésuites, qui n'avaient pas su dissiper celte tempête d'injustices, eurent le courage du martyre, ils étaient séparés les uns des autres, sans communiciUion avec leurs frères ou avec leurs supérieurs, livrés à un ennemi qui ne cessait d'accuser sans jamais prouver la moindre de ses allé* gâtions ; ils attendirent dans la dignité de leur silence le sort qu'on leur réservait. Le ministre s'avoua que ses paroles perdaient de leur autorité; le 19 janvier 4759, il réduisit le souverain au rôle de pamphlétaire à sa suite. Chaque marche du trône se couvrait de sang; la captivité, l'exil ou la ruine était le partage de ses plus fidèles sujets ; on lui apprenait à se défier de ses amis et de sa famille. Pombal, afin de l'engager encore plus avant, plaça sous la sauvegarde de son nom les mensonges dont il seolait que tant de crimes auraient besoin pour être justifiés. Il prit à bail le contre-seing de ce monarque esclave, et il força la royauté à calomnier sciemment les hécatombes de son arbitraire ministériel. 11 avait, au nom de Joseph P% rédigé une lettre adressée à tous les évêques portugais; elle fut répandue à profusion. Ce manifeste était la glorification de Tombai et une honte jeiée aux rois prédécesseurs de Joseph.
Quelques évêques s'en emparèrent pour créer un piédestal à leur fortune ecclésiastique; d'autres s'épouvantèrent à l'idée seule d'affronter les colères du ministre omnipotent , et l'évoque qui recule en face d'un devoir est bien près d'immoler sa conscience pastorale à de fausses nécessités de position. Ils se prêtèrent aux exigences de Ponibal ; il y en eut même qui les outrèrent. Les Jésuites, frappes de stupeur, environnés des adversaires inattendus que le malheur agglomérait autour de ses victimes, n'élevaient pas la voix même pour protester contre tant de fureurs calculées. Ils n'agissaient pas; Pombal imagina de les faire écrire. De virulentes satires contre le roi parurent sous le nom de plusieurs Pères. La mesure était comblée. Deux cents évêques de toutes les parties du monde chrétien, des cardinaux, les trois électeurs ecclésiastiques n'osèrent pas rester spectateurs muets de cet opprobre, qui constituait un prince en llagrant délit d'impostiue. Us supplièrent Clément XllI de venger
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la Compagnie de Jésus. La voix de la catholicité fut entendue, et le Père commun remplit le vœu de l'Eglise.
Pombal ne se laissait pas arrêter par des prières ou par des menaces ecclésiastiques. Son despotisme ne trouvait aucune résistance en Portugal ; il pensa qu'il serait toujours temps de l'expliquer lorscju'il aurait consommé l'œuvre de destruction. 11 tuait la Société de Jésus , mais c'était dans un but catholique, afin de la reformer et de la rendre plus parfaite. Le ministre portugais ne sortait pas de ce thème convenu, il accusait les Jésuites de tous les crimes que l'imagination de ses pamphlétaires à gages pouvait inventer; en même temps il déclarait que sa pensée ne tendait qu'à ramener les disciples de saint Ignace à la pureté primitive de leurs règles. En présence des contradictions qu'offre ce grand procès, Tun des événements les moins connus et les plus curieux du xviii* siècle, Voltaire a donc raison de dire (1) : c Ce qu'il y eut d'assez étrange dans leur désastre presque universel , c'est qu'ils furent proscrits dans le Portugal pour avoir dégénéré de leur Institut, et en France pour s'y être trop conformés. >
Les biens et les collèges de l'Ordre étaient vsous le séquestre; il fallait se les approprier , afin de payer les complaisances épiscopales, de distraire le peuple par des fêles et d'acheter l'armée. Le ministre lenait captifs plus de quinze cents Jésuites, qu'il avait dépouillés de tout, même du droit de pleurer sur les ruines de leurs maisons. La piiié en leur faveur était un crime, il la punissait de mort ou de bannissement. Au Brésil et au Maranon, ses agents les poursuivaient avec un acharnement inouï; ils les enlevaient à leurs sauvages; ils les entassaient, sans provisions, sans secours, sur le premier vaisseau faisant voile vers la métropole. Tous ces Jésuites, qui ne savaient* de quelle accusation il allait plaire au gouvernement de les charger, arrivaient à Lisbonne; on les agglomérait dans les prisons ou dans les lieux publics; puis on les oubliait entre deux haies de soldats, qui, souvent moins cruels que l'autorité, partageaient leur pain avec eux.
Cette étrange situation ne pouvait durer. Le 20 avril 1759,
(i) Œuvres de Voltairet Siècle de Louis XV, t. xh, p. 554.
Pombal fit remettre au Pape une lettre de Joseph P% qui annonçait rintention d'e^cpulser de ses Etats les membres de la Société de Jésus. Clément XIII ne répondant pas assez vite aux désirs du ministre, le ministre le prévint. Clément Xlll ne prêtait pas les mains aux iniquités de Pombal; Pombal, afin de tromper le Roi, fait fabriquer à Rome, par Almada, son ambassadeur, un bref qui approuve ses projets, qui détermine à quel usage seront employés les biens de la Société de Jésus et qui autorise à punir de mort les coupables. Ce bref, si audacieusement ^supposé, entretenait l'Europe dans des dispositions malveillantes contre les Pères portugais ; il plaçait les Jésuites des autres contrées dans l'impossibilité de les défendre. Pombal se hâta de mettre à profit ces impressions. II savait que le souverain pontife s'effrayait de ses menaces de schisme, et que, pour maintenir la paix de l'Eglise, il ferait toutes les concessions compatibles avec la dignité du Saint-Siège. Le véritable bref n'était pas aussi explicite que celui dont Pombal s'était forgé une arme; le Pape descendait jusqu'à la prière pour vaincre l'injuste obstination du Roi et de son ministre. Pombal s'indigna de voir le vicaire de Jésus-Christ disputer à ses convoitises la proie qu'il leur promettait. Un conflit diplomatique enire les deux cours lui parut nécessaire à susciter. Acciajuoli, nonce en Portugal, croyant d'abord que les choses ne seraient pas poussées si loin, avait favorisé les plans officiels ; mais, lorsqu'il en eut saisi la portée, il refusa de s'y associer. Il devint obstacle ; Pombal mit tout en œuvre pour lui rendre impossible le séjour de Lisbonne. Clément XIII et le cardinal Torregiani, son secrétaire d'Etat, ne voulaient point proscrire les Jésuites, par l'éternel principe d'étjuité qui ne permet pas de confondre les innocents avec les coupables. Pombal s'imagine que ces refus équivalent à une déclaration de guerre ; il la faità sa manière. LesJésuites Malagrida, Henriquez, Mattos, Moreira et Alexandre sont condamnés h êlre rompus vifs, comme instigateurs du duc d'Aveiro et des marcjuis de Tavora. Le 31 juillet est le jour de la fête de saint Ignace de Loyola; Pombal choisit cet anniversaire, si cher au cœur des disciples de l'Institut, pour rendre une sentence qui ne reçut ni publicité ni exécution » mais qui devait les exaspérer ou les consterner.
52 CLIÔMENT XIV
IL y a ici une appréciation que Thistoire ne doit pas oublier. Les Jésuites ont, pour se défaire de leurs ennemis, des moyeDS secrets; ils ne reculent devant aucun crime. Us conseillent le régicide , ils l'absolvent, et, quand ils ne savent plus de quelle manière amener le triomphe de leurs ambitieux projets, le fer et le poison leur viennent en aide. Jusqu'au jour où Pombal s'acharna contre leur Institut, les Jésuites, si souvent accuses de légitimer les moyens par la fin, n'ont jamais eu recours à l'assassinat. Cette espèce de tribunal véhémique, dont des imposteurs révélèrent Texislence, n'a étéqu'unp fable jetée en pâture à quelques crédulités imbéciles. Les Jésuites n'avaient jamais trouvé de séides dans leurs partisans ou dans leurs novices; mais si, comme l'aflirmait le ministre portugais^ la vie des hommes était si peu de chose à leurs yeux quand }'intérét de l'Ordre périclitait, il faut bien convenir qu'en 1759 les Jésuites laissèrent échapper l'occasion la plus urgente d'appliquer leur principe meurtrier. Un homme seul brisait le passé et l'avenir delà Société. Dans la situation des esprits, son exemple menaçait de devenir contagieux. Pombal ne se laissait arrêter par aucun scrupule : il avait à Rome, à Paris et à Lisbonne d'habiles faussaires, des imprimeries clandestines, soudoyés par lui pour dénaturer les pièces originales et répandre dans le monde les pamphlets qu'il dirigeait contre les Jésuites ou les réponses qu'il fabriquait et portait à leur compte. Il torturait les faits les plus simples pour en extraire une accusation; avec l'or du Portugal il semait la haine du nom de Jésuite : il abuvsait de la faiblesse de son Roi; il défiait le Saint-Siège; il portait une main sacrilège sur l'arche de l'Institut, Il dépouillait les Pères; il savait même trouver des magistrats pour îesfléirir sans discussion, pour les condamner sans examen. On les arrachait à leur patrie ; on leur annonçait qu'ils périraient tous dans un aulo-da-fc ou qu'on les parquerait comme (les pestiférés sur quelque côte déserte. Ils étaient réunis, dans l'attente prochaine de la mort ou de la proscription. Us n'avaient pas tout perdu, il leur restait des amis; ils auraient évoqué (les vengeurs. En désespoir de cause, ces religieux si habilement vindicatifs, si bien préparés aux excès du fanatisme, pouvaient frapper Pombal dans l'ombre. Rien ne leur était plus
ET LES JÉSUITES. a3
facile. Des quinze cents prêtres qu'on disait liés les uns aux autres par de terribles serments, pns un seul ne conçut l'idée de cette expiation. Le ministre leur imputait de porter en germe la pensée de tous les forfaits, et le ministre vh^ait comme la démonstration la plus évidente de ses impostures (1). Si jamais trépas a été nécessaire pour préserver l'Ordre de Jésus de quelques désastres, ce fut à coup sûr celui de Pombal ; et cet homme, dans les combinaisons de son audace, ne songea pas que ses joars couraient quelque danger. Il connaissîui beaucoup mieux les Pères qu'il ne le donnait à entendre, il les calomniait tout haut, mais tout bas il ne daignait même point prendre les précautions dont la tyrannie s'enveloppe plutôt
(1) L'emphase de Pombal , sa cruauté, ses injustices, que plus tard le duc de Choiseul devait renouveler en partie, inspiraient à co dernier un senlimenl de froide moquerie. On entendait souvent le ministre français dire au prince de Kaunitz, en parlant du ministre |)orlugais : «Ce monsieur a donc loujounun Jésuite à cheval sur le nez? Celte plaisanterie, qui peut s'adresser à tous les Pombal du monde, ne le corrigea pas de sa manie de yoir^ de mettre partout des Jésuites. l\ les avait chassés des possessions du roi Irês-ûdéle; ils étaient proscrits de France et d'Espagne; tout le monde parlementaire janséniste et philosophique se liguait contre eux. Du fond de son palais de Notre-Dame-d*Ajuda, Pombal révc qu'ils sont plus puissants que jamais, et le 20 janvier 1767 il adresse au comte d Âcunha, ministre des afTaires étrangères à Lisbonne, la lettre otTicielle dont nous eitralrons ce passage : « Plusieurs faits aussi certains que notoires ont prouvé à Sa Majesté que les Jésuites sont tout à fait d'intelligence avec les Anglais, auxquels on sait qu'ils ont promis de les introduire dans tous les domaines que le Portugal et l'Espagne possèdent en deçà du sud de la ligne, et de contribuer à ce projet de toutes leurs forces, en employant toutes leurs trames, qui consistent toujours à semer le fanatisme pour tromper les peuples par les dehors de leur hypocrisie, et les soulever contre leurs souverains légitimes sous de faux prétextes de religion, et en arfeclant des motifs purement spirituels. Ce que les Anglais peuvent entreprendre de commun accord avec les Jésuites se réduit aux trois cas suivants : en premier lieu, les Anglais fourniraient aux Jésuites des troupes, des armes et des munitions, cacheraient les bras qui porteraient ces coups en couvrant les militaires de frocs jésuitiques, comme on Ta déjà fait plusieurs fois, et la cour de Londres dirait que tout cela n'est que l'efrct de l'immense pouvoir des Jésuites. »
C'est au ridicule seul qu'il apparUent de faire justice de piireilles inepties. Nous ne citons cette lettre de Pombal, qui se conserve précieusement à Lisbonne dans le quinzième registre dos ordres, de I7C6 à 17G8, que pour montrer jusqu'à quel point la passion contre le Jésuite peut troubler quelques intelligences qui veulent avoir le mal de la çeut.
pour le vulgaire que pour sa propre sécurité. Pombal survécut vingt-trois ans à la destruction de l'Ordre, et il ne rencontra jamais ni de Cliàtel ni de Barrière pour prévenir ses desseins, ou pour lui faire expier le succès de son complot. Cet argumeat en action doit peser davantage dans la balance de l'histoire que toutes les théories de régicide qu'aucun fait n'a justiGées. Les Jésuites ne tuèrent pas le personnage qui leur fit le plus de mal, et dont l'existence était à leur merci. Faut-il les supposer assez inconséquents pour créer, contre les Rois qui les protégeaient en les aimant, un système de meurtre qu'ils n'auraient pas osé appliquer à des ennemis plus déterminés, et dont la mort n'entraînait ni périls ni désordres?
Pombal, qui régnait sur don Joseph en lui faisant peur des disciples de saint Ignace , ne concevait pour sa vie aucune crainte personnelle. Il se jouait de ses victimes avec une froide cruauté, qui provoquait la vengeance; la vengeance ne vint pas. Le Souverain Pontife ne cessait de supplier le . Rçi de savoir être juste envers les innocents comme envers les coupables; Pombal répondit à ces prières par des proscriptions en masse. Le Pape, dévoué aux Jésuites, faisait toutes les concessions; le ministre se raidissait de son opiniâtreté. Le Saint-Siège traitait avec lui de puissance à puissance. Le Pape aurait eu le courage de mourir ; mais, croyant que la condescendanceatténuerait des colères mal fondées, il s'efforçait de calmer l'irritation. Pombal affecia d'autant plus de violence qu'il semblait même à ses propres yeux être devenu un objet de terreur. Les craintes des autres firent que le ministre commença à se prendre au sérieux, il menaçait et on humiliait devant lui; il frappa, bien sûr d'avance que le pardon était au bout de la plus insignifiante concession ou duremords le moins compromettant.
Le Pape aimait les Jésuites; le ministre, qui, jusqu'au ^^ septembre 1759, est resté irrésolu sur les mesures définitives qu'il adoptera contre eux, se décide à les faire jeter au rivage romain. A travers toutes les douleurs qu'un caractère comme celui de Pombal peut susciter, le premier convoi arrive à l'embouchure du Tage, où l'attendait un navire de commerce, sans provisions et nullement destiné à recevoir un si grand nombre de passagers. Le pain et l'eau manquaient à dessein ;
mais les flots ne secondèrent pas Le projet da ministre. Le bâtiment fut obligé de relâcher dans les ports d'Espagne ; les vents contraires le poussèrent encore sur les côtes d'Italie. De partout il ne s*cleva qu'un cri de généreuse pitié en faveur de ces proscrits, bénissant la main qui les frappait. La charité fit renaître l'abondance sur le vaisseau ; elle rendit aux exilés l'énergie dont ils avaient besoin. Le 24 octobre 1759, ils débarquèrent à Civita-Yecchia au nombre de cent trente-trois. Ils avaient été reçus avec respect dans toutes les villes où le navire fut contraint de faire relâche; à Civita-Vecchia on les salaa avec admiration. Les magistrats se firent honneur d'entourer de bons soins ces prêtres qui priaient encore pour leurs persécuteurs. Les corps religieux leur offrirent une hospitalité toute fraternelle; mais la réception des DominicMns eut quelque chose de plus cordial encore. On les proclamait les émules de la Compagnie de Jésus. Leur rivalité s'était montrée dans les tournois théologiques et dans les Hissions, rivalité que la conscience et le talent inspiraient plutôt que la jalousie, il y eut tant d'unanimité dans l'accueil fait à ces premiers exilés annonçant de nouvelles tempêtes, que les habûsuits de Civita-Vecchia consacrèrent sur le marbre (1),
(1) L'Inscription des Fréres-Précheurs était ainsi conçue :
Lusitanis Patribus Socletatis Jesu ,
ob gravissimas apud Kegem calumnias,
post probrosas notas ,
multipliées crueiatus,
bonorum publicalionem,
ad Italiœ oram amandatis ;
terra marique
iolegritate, patienlia, constantia,
probatissimis ,
in bac Saneti Dominici aede exceptis ,
anno m. dcc. lix.
Patres Praedicatores
chrislianx fidei incremenlo et lutels
ex instituto intenti,
ipsique Societali Jesu
ex majorum suorum decrelis
eiemplisquc devinctissimi ,
ponendum cararont.
56 CLÉMENT XTV
dans l'église des Frères-Prêcheurs, le passage des Jésuites. Les Dominicains eux-mêmes érigèrent un monument pour rappeler cette alliance contractée à la veille des désastres. D'autres navires, chargés de Pères de la Compagnie, partirent à diflerentes époques pour les Etats ecclésiastiques. Le Pape étaîjf leur défenseur; Pombal, en encombrant la ville de Rome de celte multitude de bannis, espérait le faire repentir de sa justice et de sa pitié.
Tandis que Texil ou la captivité s'appesantissait sur les Profès de l'Ordre, le cardinal Salilanha s'arrogeait le pouvoir de dispenser de leurs vœux les jeunes Jésuites. L'éducation publique était compromise dans ses œuvres vives; le ministre et le patriarche cherchèrent à provoquer des défections pour ne pas se trouver pris au dépourvu. Us en appelèrent aux caresses des familles, aux menaces de l'autorité, aux séductions de la patrie et de la fortime. Quehiues-uns de ces novices se laissèrent gagner ; mais alors ces apostasies devinrent l'objet de l'animadversion universelle. Le peuple et les soldats de garde autour des maisons et des collèges accueillirent avec des huées ces hommes que l'imminence du danger effrayait, et qui ouvraient leur carrière par une lâcheté. Le plus grand noni^ bre résista aux flatteries et à l'intimidation, il y eut à Eforai^ à Bragance, ù Coimbre surtout, des luttes où la franchise djp la jeunesse l'emporta sur la prudence de l'âge mur. Un parent de Pombal, le P. Joseph de Carvalho, se mit à la tête du mouvement généreux qui entraînait les Jésuites non encore Profès à suivre le sort de leurs aînés dans l'Institut. Ils soutinrent le choc avec tant de courage, que les agents de Saldanha, vain* eus, les reléguèrent dans les cachots. Ce qui s'accomplissait au sein de la métropole se faisait simultanément sur tous les points de mission. Chez les Cafres et au Brésil, au Malabar, sur la côte de Salselte, partout enfin où les Jésuites avaient fertilisé le désert, on les enleva à leurs travaux civilisateurs. On les réunit à Goa, où les cupidités de Pombal commençaient la spoliation du tombeau de saint François Xavier; puis, après les avoir entassés sur quelques galiotes, on les laissa errer sur les mers.
L'Ordre de Jésus n'existait plus en Portugal; le ministre
poursuivait son œuvre : il cherchait par d'incessantes attaques contre le Saint-Siège à réahser sa chimère d'Eglise nationale. Le schisme était dans ses espérances; en étudiant les doctrines de Fra Paolo et de Giannone, il essaya de le faire passer dans les mœurs du peuple. Là, il rencontra des obstacles devant lesquels son invincible ténacité servit contrainte de reculer. Pombal avait des magistrats complaisants, des évêques dévoués jusqu'à la bassesse, qui lui arrangeaient un culte, qui traçaient au gré de ses désirs les limites du spirituel et du temporel ; mais ce n'est pas avec des légistes ou quelques prêtres courtisans que l'on change une religion. Le peuple était catholique, il répudiait avec tant d'énergie ce qui pOTtait atteinte à sa vieille foi, que le ministre s'aperçut enfin dellnutilité de ses tentatives. Elles lui servaient de contrepoids à Rome, il persévéra dans ses menaces. Rome, qui, en sa faveur, poussait la condescendance jusqu'à la faiblesse, recevait dans les Etats pontificaux les Jésuites expulsés de Portugal. Sur le littoral de la Méditerranée comme dans les cités maritimes de l'Espagne, les bannis avaient été salués en martyrs. Cet hommage inquiétait ses orgueilleuses susceptibilités; les princes et les catholiques avalent alors de Pombal Topinion qu'un écrivain protestant devait exprimer plus tard. • Les conséquences de cette destruction, soit en bien, soit en mal, dit Schœll (1), nous restent ici étrangères. Simple historien, nous allons rapporter les faits en tant qu'ils concernent le Portugal. Il est vrai que ces laits ont été enveloppés dans les ténèbres, et que plus d'une fois il est impossible de pénétrer jusqu'à la vérité. Néanmoins, malgré les ombres qu'on a épaissies autour d'elle, une chose est claire : c'est que les reproches fondés que Carvalho a pu faire à ces Pères se réduisent à bien peu de chose. Le ministre s'est plus sotivent servi des armes de la mauvaise foi, de la calomnie et de Texagération que de celles delà loyauté. >
Pombal semait l'or et les promesses pour multiplier ses complices. Il en rencontra dans le royaimie très-fidèle et môme dans les Etats pontificaux. Le commandeur d'Almada Mendozza, mi-
(1) Cours d histoire des Etats Européens, t. xxxiz., ^« ^.
nistre de Lisbonne à la cour pontificale, était devenu comme tous ICvS diplomates ambitieux un ardent ennemi des Jésuites. Ce fut lui qui se chargea d'imprimer contre eux les pamphlets que produisait roflicine de Pombal. Un libraire, du nom de INicoIasPagliarini, vivait alors à Rome. Semblable à ces aventuriers d'affaires qui vendent le vice, Terreur ou le mensonge comme une marchandise , et qui débiteraient au public leor condamnation à mort pour achalander leur boutique , Pagliarini était besogneux, avide et intrigant. Almada le choisit pour son agent de publicité. Nous avons entre les mains la correspondance ainsi que les manuscrits de ce libraire, et c'est dans un mémoire autographe que, le 12 mars 1788, il adresse à la reine dona Maria, que Ton trouve le nœud des manœuvres tentées en Portugal. Voici ce document, que nous traduison^sur l'original :
f Son Excellence don François d' Almada, ayant, en 1757, reçu ordre de la cour de l'aire imprimer la Relation abrégée des faits des Jésuites en Amérique, pour la présenter au Pape Benoît XIY et aux cardinaux, et n*ayant pas pu obtenir la permission de le faire à Rome, le cardinal Alberico Archinto, secrétaire d'Etat, lui suggéra l'idée non-seulement de la faire imprimer hors des Etats du Pape, mais de plus lui insinua de se servir de Nicolas Pagliarini, qui, ayant des correspondances en Toscane, pourrait avec toute l exactitude et la sollicitude désirables s'employer pour la cour de Sa Majesté très-fidèle. Pagliarini fut en consé(|uence envoyé par le secrétaire d'Etat à M. d' Almada, qui, par le moyen du frère Antoine Uodriguez, son secrétaire, lui livra le manuscrit qui, en quinze jours, vint de Lucques tout imprimé. Les copies en furent distribuées an Pape et aux cardinaux ; et bionlôt après parut le célèbre bref de réforme adressé au cardinal Salrlanlia. Benoît XIV mourut le 3 mai 1738; et pendant le conclave vint de Lisbonne la notice de ce bref, (jue Pagliarini imprima par ordre de l'ambassadeur Almada. — CIrmont Xlll fut créé pape, et aussitôt le Père général des Jésuites lui remit un mémorial dans lequel il demandait que le bref fut retu^é. Almada, ayant eu une copie de ce mémorial, pensa à le réfuter. Mais se rappelant les difficultés qu'il avait rencontrées sous Benoît XIV pour imprimer
la Relation abrégée y le secrétaire frère Antoine s'arrangea avec Nicolas Pagliarini pour trouver les moyens d'imprimer tout ce qui pourrait seconder les vues de Sa Majesté fidèle. On convint d'établir une petite imprimerie dans le palais de Tambassadeur, comme l'avaient établie les ambassadeurs d'Espagne et de France dans leurs résidences. Ce lut cet exemple qui donna à Pagliarini la pensée de créer ladite imprimerie; et il exécuta son dessein avec tant de secret et de circonspection, qu'il nen transpira absolument rien. Lorsque, pour réponse au Mémorial, durent paraître les célèbres Réflexions faites par monseigneur Jean Bottari , sur une minute du secrétaire don Antoine^ elles furent imprimées et distribuées dans Rome par le moyen de la poste de Gènes avec tant de circonspection, que les Jëluites et le cardinal Torregiani crurent que ce livre avait été imprimé à Gênes; et ils s'en plaignirent au sénat de la République. Voyant l'applaudissement universel avec lequel étaient reçues les Réflexions, le P. Urbain Tosetti (des écoles-pies) voulut composer TAppendice, et le même monseigneur Bottari fit la Critique.
« De la même imprimerie sortit tout ce que la cour voulut qui se publiât à Rome ; la matière fut abondante et intéressante. Tout fut exécuté par les- soins et sous la direction de Pagliarini et sans qu'il ait reçu aucune récompense. Bien loin d'avoir touché de l'ambassadeur la plus petite somme d'argent pour avoir assisté continuellement à Timpiession desdits ouvrages, il n'a pas même obtenu le simple remboursement de ses dépenses. — Il n'était pas possible de cacher plus longtemps à la vigilance des Jésuites et de Torregiani le secret de notre imprimerie, et il suffisait pour tout découvrir de voir Pagliarini aller cha(|ue jour au palais de l'ambassadeur, et y rester beaucoup de temps. 11 devint donc leur point de mire, et fut destiné à ^e la victime de leur fureur. Pagliarini demanda au ministre une patente pour sa défense, mais au lieu d'une patente on lui donna un billet d'office par lequel il était chargé de mettre en ordre les Archives royales; les juges n'en tinrent aucun compte dans le procès. En 1760, étant survenue la rupture entre la cour très -fidèle et le ministère romain, l'ambassadeur Almada partit de Rome , et Pagliarini , qui restait aban*-
donné ù la vengeance des Jésuites et du secrétaire d'Etat Torregiani , fut recommandé par l'ambassadeur au cardinal Ncri Corsini, protecteur de la couionne de Portugal. Mais cette recommandation n*empêcha pas que le pauvre Pagliarini ne fiU arrêté le soir du 11 décembre 1760, et mis au secret aux Prisons-INeuves pour y rester jusqu'au d4 novembre
1 II est impossible de redire la rigueur employée dans le Perquiratur que la justice fit dans sa maison. Les exécuteurs cherchèrent pendant très-longtemps sans pouvoir trouver dans son magasin, rempli de livres de tant d'espèces, une seule feuille qui put servir de fondement à une accusation. Après cent cinq jours d'un pénible secret, il fut élargi et put ainsi , av^ ses amis, s'occuper de sa défense, il suffit de lire les deux Allégations imprimées qui portent la signature de l'avocat Gaétan Centomani, mais faites par son ami l'abbé Nicolas Rossi, secré- Uiire de la maison Corsini, pour voir avec quelle noblesse et quel courage, dans tous les interrogatoires qu'il eut à subir, Pagliarini soutint la dignité de la cour de Portugal , et conserva le secret a lui tant recommandé de ne jamais manifester les auteurs desdits écrits, ce qui était Tunique objet des recherches des Jésuites et de Torregiani, pour exercer contre eux la plus atroce vengeance. Ce fut en vain que les magistrats le tent^reni dans le procès en lui promettant, s'il manifestait les auteurs, de le renvoyer aussitôt dans sa maison.
> Après une année d'emprisonnement, le procès de Pagliarini fut décidé, et au scandale universel des honnêtes gens, sur le vote de monseigneur Braschi, aujourd'hui Pie VI, fut portée la sentence qui le condamnait à sept ans de galères, bienquequatre voixl'eussentdéclaré innocent. Cependant Clément Xlll, malgré ses préventions, resta si peu persuadé de la justice de la sentence, que le samedi suivant il accorda la grâce à Pagliarini, et le r^mvova libre sans aucune condition ni restriction.
> Dul5 novembre 1761 Pagliarini resta à Rome fêté par tous, et principalement par le ministre d'Espagne, don Emmanuel ue Roda, jusqu'au 7 février 1762, que Sa Majesté très-fidèle Joseph I®% par décret envoyé par un exprès à don Ayres de Sa , son ambassadeur à Naples, le fit appeler à cette
cour par le marquis Tanuccî , au nom de Sa Majesté sicilienne. Etant arrivé là, il lui fut fait communication des grâces que le Roi très-iidèle lui avait accordées en récompense des services qu'il avait rendus à sa couronne. 11 était déclaré chevalier Fidaigo de sa maison , secrétaire d'ambassade , avec la pension viagère de 100,000 reis par mois, et avec un présent de i 2,000 crociati pour se mettre en état convenable, et avec ordre à l'ambassadeur de le tenir dans sa maison et de le traiter comme iidalgo portugais. Pagliarini resta à Naples depuis le mois de février de 1762 jusqu'au mois de novembre i7G3y où, la paix ayant été faite, M. Âyres fut envoyé ambassadeur à Madrid. Le marquis Tanucci fît instance auprès de don Ayres afin que Pagliarini restât à Naples chargé d'affaires; mais le ministre ayant écrit sur ce point au comte d'Oyeras, celui-ci lui répondit que le roi désirait connaître Pagliarini, et qu'il devait le conduire avec lui à Lisbonne. Pagliarini partit avec M. Ayres, et alla à Turin, où il fut reçu avec une bonté toute spéciale par le roi de Sardaigne et par le duc de Savoie, dont il était bien connu, parce qu'il avait été à cette cour en 1755, et qu'il avait été comblé de bienfaits par ce souverain même pendant le temps de sa détention. 11 arriva à Lisbonne le 15 mars 1764, et fut reçu avec beaucoup de bonté par le comte d'Oyeras, et habita dans la maison de M. Ayres de Sa plus d'une année, fréquentant toujours l'hôtel du ministre et la cour. Après le départ de M. Ayres pour Madrid , Pagliarini passa dans la maison de don François d' Almada , et quand cet ambassadeur fut renvoyé à Rome , par oi*dre du Roi une habitation commode fut donnée à Pagliarini dans le collège des nobles, dont il dut soigner la bibliothèque, etobil resta jusqu'à ce que l'administration en passa à la Mera ceDsoria. Pagliarini alors eut son logement dans l'imprimerie royale. Outre les services rendus à Rome par Pagliarini à la couronne de Portugal, comme en font foi les pièces et les dépositions faites à l'occasion de son procès, et qui lui apportèrent de si gi*ands dommages dans sa personne et clans ses intérêts, lussitôt arrivé à Lisbonne, il fut employé par le comte d Oyeras à mettre en ordi*e sa bibliothèque et son cabinet, et resla dans sa mai&pn quelques mois.
62 CLÉMENT XTV
> Il fut chargé d'imprimer la Déduction chronologique en trois tomes in-4°; il dut choisir Timprimeur, et même ptr ordre du ministre , il traduisit en italien le même ouvrage , qui fut également imprimé en cinq tomes in-8°.
» Il Gt par ordre de Sa Majesté deux fois le plan d'un éta* blissement pour l'imprimerie royale. Le projet fut exécuté; l'imprimeur et le substitut furent choisis selon son désir, et l'établissement fut formé tel qu'il existe aujourd'hui. Il en fut déclaré directeur général, avec deux mille crociati de paie annuelle, maison, et deux copies de chaque livre qui était imprimé.
> Lorsque la paix fut conclue avec Rome, en 1770, Pagliarini continua à être employé par le ministre pour traiter aveo les nonces du pape , comme en font foi les faits arrivés à cette époque.
> Mais sous le pontificat de Clément XIY, lorsqu'il s*agit de la suppression des Jésuites , le Pape lui-même suggéra an marquis de Pombalde se servir de Pagliarini pour lui faire arriver les pièces traduites en italien , vu que M. Àlmada , em* ployant à Rome pour cette traduction des personnes vénales, il ne pouvait pas trop compter sur leur travail. Le roi voyant cela, dit que Pagliarini, son secrétaire de légation, avait tons les titres pour être admis dans le cabinet, après tant de preuves données de sa probité et de son attachement à la cour. Depuis ce moment le marquis de Pombal commença à s'en servir pour les pièces les plus délicates concernant Rome. Il écrivait la pièce en portugais, puis la mettait au propre; ensuite la traduisait en italien ; et après qu'elle avait été revue pur le marquis, il la copiait dans la forme sous laquelle elle devait être présentée au Pape. Ce travail l'occupait depuis le mutin jusqu'à minuit pendant quinze jours, car il devait encore les expédier par le courrier, et écrire d'autres lettres selon les occurrences. Dans la secrétairerie d'Etat il doit se trouver des papiers écrits de la main de Pagliarini, et MM. Jean Gomer, d*Aranjo et José Leitzeb en peuvent être d'excellents témoins, sans parler des autres.
> Nicolas Pagliarini, qui se trouve âgé de soixante-douze ans , dont trente ont été employés au service de la cour de
1er
Portugal , sachant que Fauguste souveraine daigne bénignemeot considérer les services des personnes qui ont bien mérité de la couronne; et ayant un neveu appelé Thomas qui s*ap* plique avec succès aux études ecclésiastiques, jeune homme recommandable par sa bonne conduite et son excellent caractère, et capable de bien servir Sa Majesté très-iidèle , prend la liberté de le présenter au trône de Sa Majesté , et de supplier de vouloir le subsiiiuer à lui-même à sa mort dans l'emploi d'agent royal, qu'il remplira même sans aucun émolument, se contentant des bonnes mains qui sont attachées à son office.
Quand le libraire Pagliarini adressait à la fille de Joseph 1* de Portugal cette singulière supplique , il était bien éloigné de penser qu'un jour ce document serait produit par l'historire «HHDme une preuve à la charge de ses protecteurs dans le Sacré Collège et dans les chancelleries. Après avoir été corrompu par Almada , Pagliarini s'occupait à corrompre les autres. Il avait mission d'infester l'Europe de livres obscènes ou irréligieux ; il était l'ennemi déclaré du Saint-Siège et de la Compagnie de Jésus; on en fit une espèce de personnage. En feuilletant les papiers qu'il a laissés, on s'étonne de le voir en correspondance active avec des cardinaux , des ministres et plusieurs moines de divers ordres. C'était sous leur couvert qu'il propageait les œuvres enfantées par les scribes de Pombal. Une lettre de ce Pagliarini au cardinal André Corsini va nous initier aux moyens que le libraire diplomate employait pour répandre ses pamphlets dans la ville de Rome.
€ L'impression de la Déduction chronologique et analytique est enfin terminée, lui mande-t-il. Par ordre de l'excellentissime seigneur comte d'Oyeras , je vous ai fait expédier par Gênes un nombre d'exemplaires correspondant à celui de la première partie qui vous a été transmise. Comme ces premiers exemplaires ont été adressés à Votre Eminence par notre consul Piaggio pour être distribués dans cette cour, et en supposant que la même chose puisse s'exécuter relativement à ceux-ci, j'ai voulu enlever tout motif de scandale au QuirinaU J'ai donc formé différentes enveloppes qu'on pourra faire parvenir à lem* adresse sans qu'on sache ce qu'elles contiennent. U suffit que Votre Eminence veille au mo^^u vVft\fâ&Vi\\^ ^-
64 CÏJÉMENT XIV
liver sûrement de Givita-Veccbia à Rome. Votre Emineim est pleinement informée de tout ce que ces paquets contiennent. Elle comprend donc quels peuvent en être les conséquences et les préjudices pour la Cour romaine, qui, en persévérant dans son système, marche à grands pas à une raine
totale. »
La haine vouée aux Jésuites, par avidité ou par ambition, réduit un prince de TEglise à mettre un des plus beaux noms de ritalie au service des pamphlétaires qui attaquent le Siège romain. I .e cardinal André Corsini s'est fait le colporteur de Nicolas Pagliarini. Ce ne sera pas assez de cette honte : même après sa mort Pagliarini a voulu être fatal à TEminence devenue son commissionnaire, et il n*a pas détruit sa correspondance. Le cardinal André était le complice de Pombal; voici en quels termes il mendiait à la porte du ministre : c Je ne saurais, écrit-il de Rome le 12 novembre 1766, exprimer à Voire Excellence l'infinie consolation que j'éprouve des bonnes nouvelles de sa santé, qui me sont parvenues par l'entremise de M. Nicolas Pagliarini. Je voudrais vous exprimer comme je le désirerais ma constante affection envers Votre Excellence et toute sa très-honorée famille, ainsi que mon sincère et intime dévouement à celte royale cour, pour laquelle j'ai toujours eu et aurai toujours le respect et la reconnaissance que je lui dois à tant de titres. Que ce soient là les véritables sentiments de mon âme, j'espère que vous en aurez été assuré par M. le commandeur d'Almada, qui sait fort bien avec quelle sollicitude nous nous sommes employés, le cardinal Neri mon oncle et moi au service de votre cour. C'est sans contredit de cette attitude de notre part que provient Féloignement non équivoque de Sa Sainteté et du ministère pontifical pour nous et notre famille, qui en a vSouffert de noiables préjudices. Nous n'en tenons aucun compte pourvu que nos soins se trouvent agréés par celle cour, et que nous puissions être sûrs de sa protection. Nous y avons sacrifié tous nos intérêts; nous sommes encore disposée à le faire dans quelque occasion que ce soit. Je vous écris avec autant de liberté, parce que cette lettre doit vous arriver par M. Pagliarini. Je sais qu'elle est en main sûre. »
Le ministre portugais avait besoin d'encourager à Rome de
pareilles vénalités. André Gorsini fut pensionné par la cour de Lisbonne, et ses lettres autographes à Pagliarini font foi de celle transaction.
Cependant Pouibal ne trouvait pas partout des improbilés semblables. Les Pagliarini, les Gorsini et les Norbert étaient rares à Rome et dans la Gatholicité. 11 s'irritait du silence qui se faisait autour de lui et des ovations de la charité accueillant partout les victimes de sou arbitraire ; il crut qu'il modifierait le sentiment universel en livrant un Jésuite au bûcher de Tinquisition. Le P. Malagrida lui était depuis longtemps odieux ; ce fut à lui qu'il demanda compte de la réprobation dont les peuples le frappaient. Gabriel Malagrida était un vieillard presque octogénaire. Né en Italie le i8 septembre 1689, il avait passé dans les Missions la moitié de son existence. Rappelé en Portugal, il était, surtout depuis le tremblement de terre de Lisbonne, un objet de vénération pour les pauvres et pour les riches. Il vivait dans l'intimité de la famille des Tavora ; mais celle liaison ne le constituait pas complice évident de ratlentat du 3 septembre 1738. Pour l'y mêler, il fallait dabord établir la préméditation, connaître les coupables, et procéder preuves à la main. Pombal ne s'arrêta point à ces indispensables préliminaires de la justice : il souhaitait que Malagrida et d'autres prêtries de l'Institut fussent les fauteurs du régicide; la sentence qu'il rendit le déclara. Le Jésuite devait périr avec ses coaccusés ; un caprice ministériel le réserva pour de plus longues souiïrances. Malagrida languit trois ans dans les fers ; il y paraissait oublié, lorsque tout à coup Pombal se ravise. Le Père est sous le coup d'un arrêt de mort; en vertu du jugement, il peut être exécuté d'un jour à l'autre comme instigateur d'im attentat contre la vie du Roi; Pombal dédaigne cette première sentence. Il a lui-même condamné Malagrida, il veut que l'Inquisition prononce à son tour sur ce vieillard. Il ne s'agit plus de régicide, mais de fausse prophétie et de dévote immoralité. On lui impute d'avoir, dans la solitude de son cachot, composé deux libelles sur le Règne de VAnte' christ et la Vie de la glorieuse sainte Anne y dictée par Jésus à sa sainte Mère.
Malagrida, infirme ot riiplif, sans force, privé d'air, de hi-
mière, d'encre, de plumes et de papier, était supposé se repaître d'hallucinations qui, relatées dans son jugement, attestent bien plutôt un cerveau malade qu'un hérésiarque. Le manuscrit n est pas représenté; on cite quelques fragments de ces deux ouvrages, que le capucin Norbert arrangea pour la circonstance, et on appelle le Saint-Office à flétrir le Jésuite. Un des frères du Roi était grand-inquisiteur, il refuse de juger le délire ou l'innocence; ses assesseurs l'imitent. Pombal saisit ce prétexte pour conférer la dignité de grand-inquisiteur à Paul Carvalho Mendozza , son frère , qui fut au Maranon l'ennemi le plus implacable de la Compagnie de Jésus. Un nonveaa tribunal est formé. Il n'a pas l'institution pontificale, il ne peut exercer aucun pouvoir juridique; mais Pombal lui a dicté ses ordres, le tribunal s'y conforme. Le P. Malagrida est déclaré auteur d'hérésies, impudique, blasphémateur et décha du sacerdoce. On le livre au bras séculier, et il pérît, le 21 septembre 1701, dans un auto-da-fé solennel. « L'excès du ridicule et de l'absurdité, dit Voltaire (1), fut joint à l'excès de l'horreur. Le coupable ne fut mis en jugement que comme un prophète, et ne fut brûlé que pour avoir été fou, et non pas pour avoir été parricide. »
Malgré Voltaire et cette inquisition de contrebande, le Jésuite n'était pas plus insensé que parricide. Ses réponses devant le ti'ibunal , le bâillon dont on couvrit sa bouche pendant le trajet funèbre, les paroles qu'il prononça sur le bûcher, tout atteste qu'il mourut comme il avait vécu, dans la plénitude de sa raison et de sa piété.
Alin do braver le Pape jusque sur la chaire apostolique et de lui prouver que ses i)riores étiûent aussi inefficaces que ses injonctions, Pombal avait ju^é ù propos de lui renvoyer dans un dénuement complet la plupart des Jésuites dont il confisquait les biens. Il tu avaii assez réuni dans ses proscriptions g(»nérales pour essayer de fatiguer l'inépuisable charité du l*ontile. Clément Xlli se montra toujours plein de dévouement; i^ombal, en face des prisonniers qu'il s'était réservés, ne transigea jamais avec ses cruautés. Le Pape et le ministre porlu-
(1) Œuvres Je Voltaire, Siècle de Luuis XV, t. xu, p. 351.
gais restèrent dans le rôle qu'ils s'étaient tracé : l'un adoucissait des souffrances imméritées, l'autre cherchait à les aggraver. Il avait fait abandonner sur les côtes d'Italie le trop plein de ses prisons; mais ses captifs assumèrent sur eux seuls les tortures dont il aurait voulu accabler la Compagnie. Il avait fait saisir dans les Missions plusieurs Pères français ou allemands; il conserva de préférence les Jésuites étrangers, car il espérait qu'aucune famille n'élèverait la voix pour les réclamer. 11 les soumit aux misères de détail que la tyrannie la plus tracassière peut inventer. Il en avait retenu deux cent vingt et un dans ses chaînes : quatre-vingt-huit y périrent ; d'autres furent arrachés à sa barbarie par dona Maria , l'héritière du trône de Portugal; par Marie-Thérèse d'Autriche et parla reine de France (1). Il reste encore un certain nombre de lettres écrites par les Jésuites prisonniers de Pombal; toutes retracent les mêmes douleurs et la même patience. Le prolestant Christophe de Murr en a recueilli quelques-unes sur l'autographe latin pour les reproduire dans son journal (2). INous lui empruntons celle que le P; Laurent Kaulen adressait de la tour de San-Juliano au Provincial du Bas-Rhin.
ff Mon Révérend Père,
> La huitième année de ma captivité est prête à finir, et je trouve pour la première fois l'occasion de faire passer celte lettre. Celui qui m'en a donné le moyen est un de nos Porcs français, compagnon de ma captivité, et à présent libre par les soins de la reine de France.
» Je suis prisonnier depuis 1759. Enlevé plir des soldats qui , répée à la main , me conduisirent à un fort appelé Olorelda, sur la frontière du Portugal, j'y fus jeté dans un cachot affreux, rempli de rats si importuns qu'ils infectaient mon lit
(1) La reine Marie Lecsinslia, épouse de Louis XV, avait chargé le marquis de Saint-Priest, ambassadeur de France en Portugal, de réclamer les Jésuites français que Pombal retenait captifs. Ce fut ainsi que les Pères du Gad, de Ranccau et le Frère Delsart se virent délivrés. Le comte de Lebzeltern, ambassadeur de Tlmpératrice , reçut les mêmes ordres ; il les remplit avec le même empressement. Les traditions du pays et de la Compagnie font encore foi de cette humanité.
(2) Journal de la Littérature et des Arts, U w, p, 'oO^*
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et partageaient ma nourriture, sans que je pusse les écarter, à cause de robscurilé du lieu. Nous étions vingt Jésuites reofermés chacun séparément. Les quatre premiers mois , on nous traita avec quelques égards; après cela, on commença à ne nous donner d'aliments que ce qu'il fallait pour nous empêcher de mourir de faim. On nous enleva avec violence nos bcéviaires et ce que nous avions de médailles, d'images de saints et d'autres meubles de dévotion : on voulut même arracher à l'un de nous son crucifix ; il fit une si forte résistance qu'on le loi laissa, et on ne chercha pas à exercer sur les autres une si indigne violence. Un mois après, on nous rendit nos bréviaires ; nous souffilmes dans ces cachots obscurs la faim et beaucoup d'autres incommodités : on n'y donnait aucun secours aux nôâ^ lades. Nous y étions depuis trois ans, lorsque, à l'occasion de la guerre qui survint, on nousen retira au nombre de dix-neuf: un do nous était mort. Nous traversâmes le Portugal escortés par des escadrons de cavalerie, qui nous conduisirent aux prisons de Lisbonne. Il nous prit en route, à trois Allemands que nous étions, une grande défaillance; on nous fit passer la première nuit avec les prisonniers renfermés pour crimes. Le len-' demain, nous fûmes amenés dans ce fort, qu'on appelle de Saint- Julien, sur le bord de la mer, où je suis avec les autres Jésuites. Au moment où je vous écris, notre prison estdes plus horribles : c'est un cachot souterrain, obscur et infect, où il n'entre de jour que par une ouverture de trois palmes de haut sur trois doigts de large. On nous y donne un peu d'huile pour la lampe, une modique et mauvaise nourriture, de mauvaise eau, sôitvcnt corrompue et remplie de vers; nous avons une demi-livre de pain par jour ; on donne aux malades la cinquième partie d'une poule; on ne nous accorde les sacrements qu'à la mort, et il faut que le danger soit attesté par le chirurgien qui fiiit roflice de médecin dans noire prison. Comme il demeure hots du fort et (|u il n'est permis à aucun autre de nous voir, il n'y a aucun secours spirituel ni corporel ù espérer pendant la nuit. Les cachots sont remplis de quantité de vers et d'autres insectes, et de petits animaux qui m'étaient inconnus. L'eau suinté sans cesse le long des murs, ce qui fait que les vêtements et autres rlioses y pourrissent en pou de temps; aussi lep;onvor-
ET LES JÉSriTES. 69
neur da fortdisaît-ildernièremeDtàqueiqu'unquime rarêpétc : c Chose admirable ! tout se pourrit proœptement : il n\v a ici que les Pères qui s'y conservent. > A la vërilé, nous paraissons conservés par miracle, a6n de souffrir pour Jésus-Christ. Le chirorgien s'étonne souvent comment plusieurs malades d*entre nous se guérissent et se rétablissent ; il avoue que leurs guêrisons ne sont pas l'ellet des remèdes, mais d'une vertu divine. Quelques-uns recouvrent la santé après les vœux qu'ils ont faits ; un de nous, prêt à mourir, fut subitement guéri après avoir pris de la farine miraculeuse de saint Louis de Gonzague; un autre tombé en délire, dans lequel il jetait les plus horribles cris, se rétablit tout d'un coup après quelques prières dites auprès de lui par un de ses compagnons; un autre, après avoir reçu la sainte Eucharistie, se trouva sur-le-champ soulagé et fortiGé dans une maladie qui l'a réduit plusieurs fois à l'extrémité. Le chirurgien, qui a vu cela, dit ordinairement : « Je sais le remède de celui-ci : donnez-lui le corps de Notre-Seigneur pour l'empêcher de mourir, i 11 en est mort un dont le visage a pris un éclat qu'il n'avait pas pendant sa vie, en sorte que les soldats et les autres qui le contemplaient ne pouvaient s'empêcher de dire : c Voilà le visage d'un bienheureux. » Témoins de ces choses, et fortiGés par le ciel en d'autres manières, nous nous réjouissons avec ceux d'entre nous qui meurent, et nous envions en quelque sorte leur destin, non parce qu'ils sont au bout de leurs travaux^ mais parce qu'ils ont remporté la palme. Les vœux de la plupart sont de mourir sur le champ de bataille. Les trois Français qui ont été mis en liberté en ont été tristes, regardant notre position plus heureuse que la leur. Nous sommes dans l'affliction, et cependant presque toujours dans la joie, quoique n'ayant pas un moment sans quelque souffi'ance et presque nus ; il y en a peu d'entre nous qui conservent quelques lambeaux de leurs soutanes. A peine pouvonsnous obtenir de quoi nous couvrir autant que la modestie Texige. Un tissu de je ne sais quel. poil à pointes aiguës nous sert de couverture, un peu de paille est tout notre lit : elle pourrit en peu de temps, ainsi que la couverture, et nous avons bien de la peine à en obtenir d'autre; ce n'est souvent qu'après en avoir manqué longtemps.
70 CÏ4EMENT XIV
» II ne nous est permis de parler à personne, et personne ne peut parler et demander pour nous. Le geôlier est d'une dureté extrême, et s* étudie à nous faire soufl'rir; il nous dit rarement un mot de douceur, et paraît ne nous fournir qu'avec répugnance les choses dont nous avons besoin. On offre h liberté et toutes sortes de bons traitements à ceux qui voudront abjurer l'Institut. Nos Pères qui étaient à Macao, et dont quel(|ues-uus ont déjà enduré avec courage, parmi les Infidèles» les prisons, les l'ers et les tourments souvent réitérés, ont ëlé aussi amenés ici; et il a été, ce semble, plus agréable à Dieu de les voir soulTrir en ce pays, sans l'avoir mérité, que de mourir pour la foi chez les idolâtres. Nous avons été dans ces cachots vingt-sept de la province de Goa, un de la province de Malabar, dix de ccille du Portugal, neuf de celle du Brésil, vingt-trois de celle du Maranon, dix de celle du Japon , dou ze de la province de Chine. Dans ce nombre, il y avait un Italien, treize Allemands, trois Chinois, cinquante-quatre Portugais, trois Français et deux Espagnols. De ce nombre trois sont morts et trois ont été mis en liberté.
> Nous restons encore soixante-seize ; il y en a d'autres enfermés dans les tours ; mais je n'ai pu savoir qui ils sont» ni en quel nombi'c, ni de quel pays. Kous demandons aux Pères de votre province des prières pour nous , non pas comme des hommes à plaindre , puisque nous nous estimons heureux. Pour moi, (|uoique je souhaite la délivrance de mes compagnons de souiïrances, je ne changerais pas mon état avec le vôtre. Kous souhaitons à nos Pères une bonne santé et le bonheur de travailler courageusement pour Dieu dans votre pays, afm que sa gloire reçoive autant d'accroissement qu'elle reçoit ici de diminution.
> De la pi-ison de Saint-Julien, sur le bord du Tage, le 12 octobre 1766.
» De votre Révérence le très-humble et trèsobéissant serviteur,
» Laurent Kaulen , captif de Jésus-Christ. > D'autres lettres sont aussi éloquentes de douleur, aussi ma-
gnifiques de courage chrétien. Ces Jésuitev<s, dont le nombre décroissait chaque année, étaient pour Pombal une satisfaction de tous les instants. Il se délectait a les voir souiïrir, comme il aimait à réaliser des projets auxquels le sang versé paraissait être un insurmontable obstacle. Il avait rêvé, dans les premiers jours de sa puissance, le mariage de son fils avec uneTavora. Un refus entraîna peut-être les malheurs que nous venons de raconter. Pombal avait brisé cette illustre famille, il voulut que son fils réalisât le plan formé dans sa tête. L'enfant du bourreau épousa la fille des victimes. Pombal avait tout fait pour rendre impossible aux Jésuites leur réintégration dans le royaume. En 1829, lorsqu'on les y rappela, le marquis de Pombal et la comtesse d'Oliveira , les deux héritiers du ministre portugais, les reçurent à leur arrivée. Us les comblèrent de témoignages d'affectueux regrets, ei les trois premiers pensionnaires que le collège restauré de Coïmbre vit entrer dans ses murs avec les Pères furent les arrières-pelit-fils de l'homme qui travailla le plus activement à la destruction des Jésuites (i).
(1) Quelque chose manciucrait à ce récit si nous ne donnions pas un fragment d'uoe lettre écrite de la ville de Pombal [)ar le V, Delvaux, qui, en 1829, fut chargé de réinstaller les Jésuites en Portugal. Les restes mortels du grand marquis n'avaient [ms encore été déposés dans le tombeau que, suivant ses dernières volontés, sa famille lui lit ériger à Ocyras. Le cercueil, couvert d'un drap funèbre, était conflé à la garde des Franciscains. Le P. Delvaux raconte les tristes vicissitudes qu'éprouva ce cercueU pendant les guerres de la Péninsule, puis il ajoute :
a 11 faut remarquer que Pombal est la première population du diocèse de Coïmbre, du côté de Lisbonne. Or, l'évéque de Coïmbre avait envoyé l'ordre à toutes les paroisses que nous devions traverser de nous recevoir en triomphe. C'est donc h la lettre qu'il avait fallu me dérober au triomphe pour courir 6 Saint-François; mais c'était un besoin du cœur. Je ne saurais rendre ce que j'éi)rouvai en offrant la victime de propitiation, l'agneau qui pria sur la croix pour ses bourreaux, on l'offrant pour le repos de l'àme de don Sébastien Carvalho , mar(piis de Pombal , corpore prœsente! Il y avait doue cinquante ans qu'il attendait l/i, au passage, cette Compagnie revenant de l'exil auquel il l'avait si durement condamnée, et dont, au reste, lui-même avait prédit le retour.
» Pendant que je satisfaisais à ce devoir religieux, le triomphe qu'on nous forçait d'accepter, je voulais dire endurer, ébranlait toute la ville et ses environs; tontes les cloches sonnaient; le piieur, AtcXûvv^Vc^, \^w»X
La facilité avec laquelle il avait pu tromper soo Roi, éluder les prières ou les décrets du Saint-Siège» et arriver presque sans opposition au renversement de la Société de Jésus, fut un encouragement pour les adversaires qu'elle comptait en Europe. Pombal avait réussi par des moyens coupables : les Philosophes , les Jansénistes et les Parlementaires blâmaient sa froide cruauté, son despotisme inintelligent; mais, forts de l'expérience tentée, ils commençaient à espérer qu'avec des mesures moins acerbes ils pourraient parvenir au même but. La chute des Jésuites dans le royaume très-fidèle réveilla les haines. On ne songea pas à les tuer ; on crut que la calomnie suffirait pour s'en débarrasser. On attisa contre eux cette guerre de sarcasmes ou d'invraisemblances qui avait eu ses intermittences, mais qui alors se développa dans toute son extension. Depuis l'origine de la Société, il y avait tradition, chaine non mterrompue de libelles et de mensonges. On exhuma ce vieux passé d'impostures. Les Protestants avaient commencé, les Jansénistes enchérirent encore. Il est impossible de ramasser toutes ces hontes de la pensée, d'analyser toutes ces audaces de la turpitude intellectuelle qui avait déjà ses Michelet, ses Sue et ses Gioberti ; mais Thistoire se voit condamnée à enregistrer celles qui sont pour ainsi dire légales. Avant d'entrer dans le récit des événements relatifs à la France, à l'Espagne et à l'Italie, il faut donc s arrêter à quelques faits qui portent leur enseignement avec eux.
Les Jésuites étaient les infatigables tenants contre le Protestantisme. En 1602, au moment où Henri IV se disposait à les rétablir, le Synode calviniste assemblé à Grenoble prend la résolution d'employer tous les moyens de s'opposer à leur retour. VHistoire du P. Henry, Jésuite brûlé à Anvers le a août IGOi, sort des presses hérétiques. Elle est bientôt répandue en France. Le P. Henry avait commis tous les crimes,
processionncllemcnt chercher nos Pères pour les conduire à Téglise, où tout élait illuminé. C*était comme un songe. »
La vengeance des Jésuites ne pouvait pas, en effet, être plus complète. Ils se dérobaient à l'enthousiasme dont ils devenaient Tobjet à Pombal, pour se recueillir et prier en silence sur le tombeau non encore fermé du ministre, leur ennemi.
et le titre du livre aonoDçaît que c cette histoire était tournée de flamand en français. » Le Roi et les Jésuites établissent une enquête dans toutes les Flandres. Il n*a jamais été question ni de cet auto-dâ-fé ni du Jésuite. Guillaume de Berghes» évéque d'Anvers, constate le mensonge. Il en fait retomber la confusion sur les Sectaires, c gens accoutumés, selon lui, à promouvoir leur Evangile par telles feintes. > Les magistrats de la ville où le P. Henry était né, où il avait prêché» où il venait d'être brûlé, déclarent que ces événements ne sont qu'un tissu de fables. Ce Père était un être de raison. Les Hérétiques proclamaient qu'il se nommait Henry Mangot, fils de Jean Hangot, fourbisseur ; les magistrats attestent que^ c de mémoire d'homme, il ne s'est fait à Anvers punition du crime aliominable dont on accusait le prétendu P. Henry, qu'il n'y a jamais eu à Anvers de Jésuite du nom de Henry Mangot, et qu'entre les bourgeois d'Anvers il n'y a jamais eu de nommé Jean Hangot, même du métier des fourbisseurs. >
L'impoisture était confondue : elle fit la morte pour se réveiller quand les animosités seraient plus vivaces. Elle reparut en 1758, comme si un siècle et demi auparavant elle n'avait pas été écrasée sous le poids des preuves juridiques. Le fait du P. Henry était notoire. Au moment de la suppression, on l'évoqua contre les Jésuites. Il en fut de même pour lu mort et pour rhéritage d'Ambroise Guis.
En 1716, un artisan de Marseille, nommé Esprit Bérengier, et Honoré Guérin, prêtre interdit par son évêque, arrivent à Brest. Ils annoncent qu'ils viennent réclamer une fortune de plus de deux millions qu'a dû laisser un de leurs parents, Ambroise Guis, mort, selon eux, à Brest en 1701. Leurs démarches n'aboutissent à aucun résultat. Personne n'a vu, n'a connu cet homme si riche. L'autorité locale n'en a jamais entendu parler. Deux années s*écoulent, et en 1718 les Jésuites du Collège de la marine sont tout à coup accusés d'avoir attiré dans leur maison Guis, qui débarquait malade, et de l'avoir dépouillé de son trésor. Guis, disait-on, avait éié tué chez les Jésuites, et l'abbé Bognant, recteur de la paroiss(3 de Saint-Louis, avait fait transporter le cadavre a l'hôpital, où il fut inhumé.
74 CLÉMENT XTV
L'imputation était grave. Les Jésuites réunissent les éléments qui peuvent la détruire. Le gouvernement, de son côté» charge Le Bret, premier président du Parlement d'Aii, d'informer. Ce magistrat, qui était en même temps intendant de la province, fait interroger à Marseille les parents d'Ambroise. Ils racontent que Guis, tombé dans la misère et déjà vieux, s'embarqua pour Alicante en 1661, et que, par divers rapports, il était venu à leur connaissance qu'il n'avait pas été plus heureux en Espagne qu'en France. Le premier président écrit à Alicante : il en reçoit cet extrait mortuaire (1) : * Ambroise Guis, Français de nation. Le vendredi 6 novembre 1665 on enterra le susdit dans cette église pour l'amour de Dieu, et tout le clergé y assista en exécution de l'ordonnance et décrtt du Grand-Vicaire forain de cette ville d' Alicante et de son territoire. > Cet acte, dont copie authentique et légale était certifiée par trois notaires et par le consul français, renversait l'échafaudage de succession si péniblement dressé contre les Jésuites. On avait ajouté foi aux insinuations de la malveillance, on se tut devant cette preuve irrécusable. Les héritiers d' Ambroise Guis avaient évoqué l'affaire au Parlement de Bre» tagne. Le 19 février 1724, c la cour, faisant droit sur les charges, informations et requêtes des Pères Jésuites de Brest, les a renvoyés hors l'accusation, sauf à eux à se pourvoir pour leurs réparations, dépens, dommages et intérêts. •
Cette fable avait eu le sort de tant d'autres : elle était depuis longtemps oubliée ainsi que la succession d' Ambroise Guis ; mais contre les Jésuites la calomnie ne subit jamais de prescription éternelle. On a toujours une heure où elle peut abuser d'autres générations. Ponibal était dans le feu de ses violences. 11 parut en France un écrit destiné à réveiller cette affaire. Il avait pour titre : Arrêt du conseil d'Etat du Roi, qui condamne tous les Jésuites du royaume solidairement à rendre aux héritiers d' Ambroise Guis les effets en nature di sa succession, ou à leur payer ^ par forme de restitution^ la somme de huit millions de livres. Le 3 mars 1759, cet arrêt fut signifié aux Jésuites de Paris. L'audace de ceux qui Ta-
(1) Archives de la paroisse Sainte-Marie, p. 258.
vaient fabriqué était grande; mais à cette époque le pouvoir s'enfonçait dans des voies qui le conduisaient à l'opprobre et au suicide. Circonvenu par tant de corruptions avouées ou secrètes, il ne se trouvait encouragé que pour faire le mal. Une trame habilement ourdie avait essayé de séduire la probité du secrétaire de la chancellerie; celte trame fut déjouée. Le 30 mars le conseil d'Etat annula Tédit supposé, et on lit dans ses registres : c Sa Majesté a estimé ne devoir pas laisser subsister la signification d'un arrêt qui n'a jamais été rendu, et il est de sa justice de faire punir sévèrement ceux qui seront convaincus d'avoir eu part à la fabrication du prétendu arrêt et de l'avoir imprimé, vendu, débité ou autrement distribué en public. A Brest, à Paris, on accusait les Jésuites de vol et d'homicide. Vers la même époque la Provence retentissait d'inculpations non moins délicates contre l'honneur d'un Père de la Compagnie. Jean-Baptiste Girard, recteur du Séminaire royal de la Alarine, à Toulon, était un prêtre pieux, mais crédule. Il fut trompé par les enthousiasmes d'une jeune fille portant au plus haut degré la passion d'une célébrité de dévote. Catherine Lfa Cadière feignait des extases. Elle avait reçu les stigmates comme sainte Catherine de Sienne. Elle écrivait des lettres brûlantes de la plus haute spiritualité, comme une nouvelle sainte Thérèse, et le P. Girard prêtait une oreille docile à ces récits de visionnaire. Sa foi fut si entière qu'il ne soupçonna que deux ans après Terreur dans laquelle cette jeune fille le faisait tomber. Par une candeur inexcusable le Jésuite s'était fourvoyé dans un labyrinthe de mysticisme non sans péril pour le directeur et pour la pénitente, il fit retraite, et dans une lettre aussi convenable que sage (4) il engagea La Cadière à choisir un autre confesseur. Celte abandon froissa l'irritable vanité de la jeune illuminée. Il dérangeait les calculs de ses deux frères qui rédigeaient sa correspondance, et qui, quoique prêtres, cherchaient à abuser de la crédulité d'un autre prêtre. Catherine était repoussée par un Jésuite : elle dut né-p cessairement chercher sa vengeance chez les Jansénistes. Elle
(l) Cette lettre a été produite au procès de La Cadière, dont on a eu Tart de former six volumes in-i2.
76 CLEiMENT XIV
s'adressa à un Carme nommé le P. Nicolas, fervent disciide (le Quesnel. C'était le temps des convulsions et des miracles du cimetière de Saint-Médurd. Les Philosophes commençaîfait à ne plus croire en Dieu ; les sectateurs du diacre Paris a6cse{h taient plus facilement que l'Evangile toutes les merveilleuses absurdités s'improvisant à son tombeau. La mode était aux possessions : La Cadière feint d'être possédée du démon. Le P. Girard a exercé contre elle tant de sortilèges et d'enchantements qu'elle s'avoue infanticide. Le crime se mêlait à l'imposture religieuse. Le Janséniste comprit que sa secte tirerait bon parti de cette femme, entraînée par la vengeance jusqu'au sacrifice de son honneur. La cause est portée devant la grand' chambre du Parlement d'Aix. Catherine, soumise à une minutieuse instruction, se trouve en face de magistrats que. ses visions n'éblouissent guère. Aujourd'hui elle accuse le Jésuite, le lendemain elle rétracte ses dires. Girard pour elle est tantôt un homme de mœurs exemplaires et de solide piété, tantôt un ange déchu. Dans cette confusion de récits, le Parlement hésitait. La correspondance de Girard avec La Cadière fit cesser ses doutes. La conviction de ce Jésuite s'y révélait à diaque mot : on l'y trouvait toujours simple et crédule, mais aussi toujours chaste et pieux.
Cet étrange procès était un coup de partie pour les ennemis de la Société de Jésus; on l'exploita de toutes les manières. Le pamphlet et la chanson, le raisonnement et l'injure, la défiance janséniste et le sarcasme philosophique, tout fut rois en jeu. On annonça même que le P. Girard avait été brûlé vif à Aix, comme sorcier et quiétiste. On s'efforça de tenir en haleine toutes les passions. Enfin ce drame, qui a fait couler tant de flots d'encre, se termina le 10 octobre 1751 par un arrêt ainsi conçu : c Dit a esté que la cour, faisant droit sur toutes les fins et conclusions des parties, a déchargé et décharge ledit J. B. Girard des accusations et crimes a lui imputés, l'a mis et met sur icoux hors de cour et de procès. »
Les Jansénistes n'étaient plus dangereux, ils avaient perdu leurs hommes de gônie : personne ne remplaçait cette génération des Arnauld, de Pascal, de Sacy et de Nicole. L'intrigue succédait au talent, l'hypocrisie à la foi. L'autel élevé par des
mains puissantes s'affaissait sous le ridicule. Les Jansénistes ne pouvaient plus rien par eux-mêmes, ils crurent qu'ils seraient plus heureux en se donnant un Jésuite pour complice de leurs miracles. En 1732, au moment où le procès de La Cadière finissait, comme tout finit en France, par la lassitude, les Jansénistes inventèrent que le P. Chamillard était mort à Paris en appelant de la bulle Vnigenitus. L^appel était la pa* rôle sacramentelle de l'époque, le mot d'ordre soufilé aux l'actions. Au dire des Sectaires, dont les gazettes étaient les porte* voix , un combat s'était livré sur le cercueil de Chamillard , que se disputaient les deux opinions, et la cause du Jansénisme avait enfin triomphé. Le P. Chamillard , mort en odeur de sainteté hérétique, avait été déposé dans une cave; de là, il exhalait un tel parfum , que son intercession avait la vertu de guérir toutes les maladies du corps et de l'esprit. 11 y a des gens qui ont pour principe de croire à l'impossible. Un enfant de Loyola, devenu disciple de Jansénius, était quelque chose de si étrange, que tous les adeptes s'empressèrent d'y ajouter foi; mais le P. Chamillard, qui n'était ni mort ni partisan de VAugustinus, ressuscita tout à coup, et le 15 février 1732, il écrivit une lettre se terminant ainsi : c 11 est évident, par ce qui vient d'arriver à mon égard, que si les Jésuites voulaient se ' rendre appelants de la constitution, dès lors ils deviendraient tous de grands hommes et des hommes à miracles , au jugement de ceux qui sont aujourd'hui si acharnés à les décrier, comme je le suis devenu un moment sur le bruit de mon prétendu appel. Mais nous n'achetons pas à ce prix les éloges des novateurs. Nous nous croyons honorés par leurs outrages , quand nous faisons réflexion que ceux qui nous déchirent si cruellement dans leurs discours et dans leurs libelles sont les mênoes qui blasphèment avec tant d'impiété contre ce qu'il y a de plus respectable et de plus sacré dans l'Eglise et dans l'Etat. »
Ce que le Jésuite disait en 1752 sera vrai tant qu'il y aura des partis dans le monde. 11 mettait le doigt sur la plaie vive de toutes les oppositions; cela n'arrêta point les Jansénistes dans leurs attaques. L'Ordre de Jésus était en butte à tous les coups. Mille accusations du genre de celles que nous
avons retracées se renouvelaient dans les royaumes catholiques. La paix et le bonheur semblaient devoir partout renaître, si enfm la proscription atteignait Tlnstitut de saint Ignace, seul obstacle à la conciliation des esprits. Protestants, Encyclopédistes, Universitaires, membres du Parlement ou sectateurs du Jansénisme, tous sortis de camps si divers, se réunissaient dans une pensée commune, chacun s'apprêtait à écraser les Jésuites pour préparer le triomphe de sa cause. Un événement inattendu donna prise à toutes les espérances, et offrit une réalité à toutes les accusations; cet événement fut la banqueroute du P. Lavalette.