CHAPITRE II
Cause de la destruction des Jésuites en France. — Opinion des écrivains protestants. — Louis XV et Voltaire roi. — Coalition des Parlements, des Jansénistes et des Philosophes contre la Société. — Les docteurs de l'économie politique. — Les Juifs et les sociétés secrètes. — Imputations dont on charge les Jésuites. — Les confesseurs de lai&inille royale. — Portrait de Louis XV. — Attentat de Daraiens. — Madame de Pompftdoar veut faire amnistier sa vie passée par un Jésuite. — Le P. de Sacy et la Harquise. — Elle négocie à Rome. — Sa lettre confidentielle. — Le P. de Lavalette à la Martinique. — II est dénoncé pour fait de négoce. — L'intendant de la Martinique prend sa défense.
— Encouragement que lui donne le ministre de la marine. — De retour aux Antilles, Lavalette achète des terres à la Dominique. — Ses travaux et ses emprunts. — Son commerce dans les ports de HoIlHude. — Les corsaires anglais capturent ses vaisseaux.
— Les traites du P. Lavalette sont protestées. — Les Jésuites ne s'accordent pftssurltM moyens d'apaiser ce scandale. — Ils sont condamnés à payer solidairement. — Questioi de solidarité. — Ils en appellent des tribunaux consulaires au Parlement. — Les visiteurs nommés pour la Martinique. — Accidents qui les retiennent. — Le P. de Ift Marche parvient enfin aux Antilles. — Il juge et condamne Lavalette. — Sa déclaration. — Les créanciers au Parlement. — Le maréchal de Belle-lsle et le duc de Cholseul. — Caractère de ce dernier. — Sa lettre à Louis XVI sur les Jésuites. — Be la question de faillite, le Parlement remonte aux Constitutions de l'Ordre. — Les Congrégations supprimées. — Action des Juifia et des Francs-Maçons. — Arrêt du 8 mai ITii.
— Le Conseil du roi et le Parlement nomment, chacun de son côté, une commission pour l'examen de l'Institut. — Chauvelin et Lepelletier Saint-Fargeau. — Rapport de Chauvelin. — Le roi ordonne de surseoir. — Le Parlement élude l'ordre. — Le Parieroent reçoit le procureur général appelant de toutes les bulles, brefs, en faveur des Jésuites. — Arrêts sur arrêts. — Les Jésuites ne se défendent pas. — Louis XV consulte les évêques de France sur l'Institut. — Leur réponse. — Cinq voix de minorité demandent quelques modifications. — Les Jéisuites font une déclaration; ils adhèretità l'enseignement des quatre articles de 1682. — Concession iuutile. — Le roi annale toutes les procédures entamées. — Pamphlets contre la Société de Jésus. — Extrait des Assertions. — Les Jésuites expulsés de leurs collèges. — Assemblées extraîvdinaires du clergé de France. — L'as^embIée se prononce en faveur des Jésuites. — Sa lettre au roi. — Voltaire et d'Alembert. — Les Parlements de province. — La Chalotais, Dudon et Monclar, procureurs généraux de Rennes, de Bordeaux et d'Aix. — Léon comptea-reudus. — Sitoatiou des parlements de province. — La majorité ût la mino-
rite. — Le président d'E^illes et ses mémoires inédits. — Le Parlement de Paris pruuonce son arrêt de destruction de la Compa^iie. — Les cours souveraines de Franehe-Comté, d'Alsaw, de Flandre et d'Artois ainsi que la Lorraine s'opposeut à Texpulsion des Jésuites. — Confiscation des biens de la Société. — Pension faite aux Jésuites.
— Jugement que portent les Protestants sur cet arrêt. — Pro-soription des Jésuites. — Causes de la proscription. — Schœil et LaMennais. — Christophe de Beaumont archevêqae de Paris, et sa pastorale sur les Jésuites. — Colère du Parlement. — Christophe de Beaumont cité à la barre. — Sa pastorale brûlée par la main du bourrrau. — Les Jésuites forcés d'opter entre Taposta^^ie etlVxil. — Cinq sur quatre raille. — Lettre des (;oufe:!8eur8 de la famille royale à Louis XV. — Sa réponse. — Le dauphin au Con- Sf IL — Edit du roi qui re->treint les arrêts du Parlement. — Clément Xllî et la bulle Apotiolicum. — Les Jésuites en Espagne. — Charles 111 les défend contre Pombal. — Lamente des Chapeaux apaisée par les Jésuites. — Ressentiment du roi d'Espagne. — Le comte d^Aranda devient ministre. — Le duc d'Albe inventeur de l'empereur Nicolas I*r. — Les historÎMis protestants racontent de quelle manière on indisposa Charles III «entre l'Institut. — Les lettres apocryphes. — Choiseul et d'Artinda. — La sentence^ du conseil extraordinaire. — Mystérieuse trame contre les Jésuites. — Oràlre du roè donné à tous ses officiers civils et militaires pour enlever les Jésuites à la mSme beore. — Don Manuel de Roda et le confesseur <I(i roi. — L'opératicm césaréenne âûte â la Société de Jésus. — La Correspondance de U4)da. — Les Jésuites arrêtés en Bspagne, en Amérique et aux Indes. — Menaces di|>lomatique8 de lloda. — Provocation du ministère au Saint-Siège. — Les Jésuites oI>éissent. — Le P. Joseph Pignatelli.
— Cléniéiit Xllt supplie Charles III de lui faire connaître les causes de cette grande mesure. — Réticence du Roi, son obstination. — Bref du Pape. — Attitude du cardinal Torr^ani. — II forée au silence le gouvernement espagnol. — Les Jésuites jetés sur le territoire romain. — Causes qui les en font repousser. — Protestant contre Catholique. — Boda témoigne en faveur des Jésuites. — Les Jésuites à Naples. — Tanucci imite d'Amnda. — Les Jésuites proscrits. — On les expulse de Parme et de Malte. — Clément Xlll proclame la déchéance du duc de Parme. — La France s'empare d'Avil^on, liëliles de Bénévent et de Ponte-Corvo. — Menaces du marquis d'Aubeterre au ftom de Choiseul. — Courage du Pape. — Sa mort.
Afin d'apprécier avec équité les événements qui vont précipit^sr en France la chute de TOrdre de saint Ignace, il faut se placer au point de vue protestant. Dans ce fait de la destruction des Jésuites il y eut, sans aucun doute, des causes accessoires, des mobiles subalternes, des intérêts accidentels ; mais celui qui prédomine fut incontestablement le besoin qu'avaient toutes les sectes combinées d'isoler le Catholicisme , et de le trouver sans défenseurs au moment où elles ratlaqueraicnt à fond. Les écrivains calvinistes ou luthériens ont parfaitement saisi cette situation. Schlosser écrit (1) : c On avait juré une haine irréconciliable à la Religion catholique, depuis des siècles incorporée à TËtat.... Pour achever cette révolution intérieure et pour ôter à l'antique système religieux et catholique son soutien principal, les diverses cours de la maison de Bourbon,
(1) Histoire des révolutions politiques et littéraires de V Europe au xvm* siècle, t. i, par Schlosser, professeur d'histoire à Tuniversilé de Ueidelberg.
ignorant qu'elles allaient mettre par là l'inslructioa de la jeur nesse en des mains bien dififérentes, se réanirent contre les Jésuites , auxquels les Jansénistes avaient fait perdre dès longtemps, et par des moyens souvent équivoques, Testime acquise depuis des siècles. >
Ce n'est pas le seul témoignage que rende à la vérité Técole protestante . Schœll s'exprime ainsi (1) : « Une conspiration s'était formée entre les anciens Jansénistes et le parti de^ Philosophes; ou plutôt, comme ces deux factions tendaient ao môme but , elles y travaillaient dans une telle harmonie qu'on aurait pu croire qu'elles concertaient leurs moyens. Les Jansénistes, sous l'apparence d'un zèle religieux, et le» Philosophes, en affichant des sentiments de philanthropie, travaillaient tous les deux au renversement de l'autorité pontiGcale. Tel fut l'aveuglement de beaucoup d'hommes bien pensants qu'ils firent cause commune avec une secte qu'ils auraient abhorrée s'ils en avaient connu les intentions. Ces sortes d'erreurs ne sont pas rares; chaque siècle a la sienne.... Mais, pour renverser la puissance ecclésiastique, il fallait l'isoler en lui enlevant l'appui de cette phalange sacrée qai s'était dévouée à la défense du trône pontifical, c'est-à-dire les Jésuites. Telle fut la vraie cause de la haine qu'on voua à cette Société. Les imprudences que commirent quelquesuns de ses membres fournirent des armes pour combattre l'Ordre, et la guerre contre les Jésuites devint populaire, ou plutôt, haïr et persécuter un Ordre dont l'existence tenait à celle de la Religion catholique et du trône devint un titre (]ui donnait le droit de se dire philosophe. >
Les écrivains protestants tranchent la question. D'après eux , les Jésuites ne furent calomniés et sacrifiés que parce qu'ils étaient l'avanÈ'garde et le coi'ps de réserve de l'Eglise. L'animosité et la*passion ne s'attachèient à les détruire qii'an moment où il fut démontré que rien ne pourrait les séparer du centre d'unité; on ne les accabla que lorsqu'il fut avéré qu'ils ne transigeraient jamais avec leur devoir de prêtres catholiques. Us tenaient en main les générations futures, ils
(1) Cours d'histoire des Etats européens, t. xuv, p. 74.
entravaient le mouvement imprimé. Rien d'hostile au Saint- Sicgc, et, par conséquent, à la Religion, ne pouvait réussir tant que les Jésuites seraient là pour déjouer les complots de la pensée ou pour rompre le faisceau de haines que l'on s'efforçait de grossir en les agglomérant. Les Jésuites étaient inébranlables dans leur foi. Ils repoussaient toute idée de con« jaraiion menaçant l'autorité spirituelle. Ils vivaient sans demander à des utopies politiques le dernier mot de la royauté. On conspira contre eux ; on les déclara coupables puisqu'ils refusaient de s'associer aux trames enveloppant le Saint-Siège et les monarchies, c Dans toutes les cours, au xviii^^ siècle, dit Léopold Ranke(i), se formèrent deux partis, dont l'un faisait la guerre à la Papauté, à l'Eglise, à l'Etat, et dont l'autre cherchait à maintenir les choses telles qu'elles étaient et à conserver ia prérogative de l'Eglise universelle. Ce dernier parti était surtout représenté par les Jésuites. Cet Ordre apparut comme le plus formidable boulevart des principes catholiques : c'est contre lui que se dirigea immédiatement l'orage. >
L'orage s'était amoncelé de plusieurs côtés à la fois. Vieilles inimitiés, jeunes espérances, illusions philanthropiques, songes décevants, ambitieuses pensées, tout se coalisait pour précipiter la ruine des Jésuites. Les Encyclopédistes suspendirent leurs feux croisés contre les disciples de Jansénius; il y eut trêve entre eux parce qu'ils avaient un même ennemi à étouffer. Les uns oublièrent leur foi parlementaire, les autres leur rancune philosophique ; tous ensemble ils s'acharnèrent sur la Compagnie. Elle avait en face d'elle de redoutables athlètes, il n'était cependant pas impossible de leur résister; mais, au moment du combat , les Jésuites se virent trahis par le gouvernement. Alors, saisis de ce vertige qui s'emparait de toutes les tètes, ils s'abandonnèrent eux-mêmes. Le pouvoir et l'autorité morale ne résidaient plus dans la royauté ; ils ne se concentraient pas dans les grands corps de l'Etat.
Au milieu de ses insouciants plaisirs et du profond ennui qui l'accablait, Louis XV prenait à tâche d'avilir la majesté du trône. Il la déconsidérait par ses faiblesses, il la déshonorait par
fl) ÎHnioire, de la Papauté, t. iv, p, 480.
SCS mœurs. Comme à Louis XLV, son aïeul, il lui avait été donné de voir surgir autour de lui d'illustres capitaines, de savants et vertueux prélats^ des hommes de génie qui , en étendant le cercle des idées, pouvaient produire dans les intelligences un inoûvement pacitique vers le bien. L'incurie du prince fit tourner ces avantages contre la Religion et contre la monarchie. Louis XV n'osa pas être le roi de son siècle ; Voltaire usurpa ce glorieux titre ; il fut en réalité le maître de ses contemporains. C'était l'esprit français élevé à sa dernière puissance, et, dans son éternelle mobilité, ébranlant, plutôt par saillie que par conviction, tout ce qui jusqu'à ce jour avait été saint et honoré. Voltaire s'était imposé une mission qu'il remplissait en faisant servir à ses Bns le théâtre et l'histoire , la poésie et le roman, le pamphlet et la plus active de toutes les correspondances. Réformateur sans cruauté, bienfaisant par nature, sophiste par entraînement, adulateur du pouvoir par caractère et par calcul, hypocrite sans nécessité, mais par cynisme, cœur ardent qui se laissait aussi vite emporter par un sentiment d'humabité que par un blasphème, intelligence sceptique qui aurait pu avoir l'orgueil du génie, et qui se contenta de la vanité de l'esprit, Voltaire réunissait tous les contrastes. Avec un art merveilleux il savait les approprier à toutes les classes. Il corrompait, parce qu'il devinait que la corruption était l'élément de celle société du xviii° siècle, encore si élégante à la surface, et néanmoins si gangrenée à l'intérieur. Il la résume dans ses ouvrages, il la reflète dans sa vie, il plane sur elle dans les annales du monde. Les rois et les ministres, les généraux d'armée et les magistrats, tout se rapetisse à son contact. Depuis la régence de Philippe d'Orléans jusqu'aux premiers jours de la révolution française, tout se donne la main pour former cortège à cet homme, qui entassa tant de ruines autour de lui, et qui règne encore par sa moqueuse incrédulité. Voltaire avait fait les hommes de son temps à l'image de ses passions : il se créa le distributeur de la célébrité. La science, le talent, les services rendus au pays furent peu de chose tant qu'il ne vint pas les consacrer par son suffrage. La France et l'Europe se prirent d'un fol enthousiasme pour un homme qui immolait sous une raillerie la vieille foi et les gloires nationales. Puis, quand le rire
OU riodifférence eurent légitimé cette souveraineté, Voltaire laissa à ses adeptes le soin d'achever Tœuvre de destruction.
L'ascendant que le patriarche de Ferney exerçait sur son siècle eut quelque chose de si prodigieux, qu'il lit accepter comme intelligences d'élite cette cohue de médiocrités vivant de l'esprit des autres et exagérant leurs haines. Voltaire, élève des Jésuites, se plaisait à honorer ses anciens maîtres. 11 les savait tolérants et amis des lettres : il n'aurait jamais songé a lessacrîBer aux Parlements et aux Jansénistes, dont la morgue revècbe et le rigorisme d'apparat n'allaient point à son caracr tère. Cependant, pour arriver au cœur de l'unité catholique, il fallait passer sur le corps des grenadiers de l'Eglise. Voltaire immola son affection pour les Jésuites au vaste plan que lui et les siens avaient conçu. Ils voulaient écraser l'infâme, mot d'ordre épouvantable qui retentit si souvent au dix-huitième siècle. Les Jésuites seuls s'opposaient à la réalisation de leur pensée : les Jésuites se virent en butte à toutes les attaques. D'Alembert les poursuivit avec le raisonnement. Voltaire avec l'artillerie de ses sarcasmes, les Jansénistes avec leur infatigable inimitié. On mina le terrain sous leurs pieds, on les représenta sous les traits les plus disparates : ici on leur accorda une fabuleuse omnipotence, là on les fit plus faibles qu'ils n'étaient en réalité. Les ennemis de l'Eglise se portèrent les avocats des privilèges épiscopaux. On enrégimenta dans cette croisade contre la Société toutes les passions et tous les intérêts. Buffon dédaignait de s'y associer. Montesquieu, en 1755, mourait chrétien entre les bras du P. Bernard Roulh; mais ces deux écrivains, isolés dans leur gloire, ne se mêlaient que de loin au tumulte des idées. On respecta leur neutralité. Il n'en fut pas de même pour Jean-Jacques Rousseau. Le philosophe de Genève était à l'apogée de son génie. Du fond de sa solitude, cet homme, pour qui la pauvreté fut un luxe et un besoin, s'était créé une immense réputation. Les adversaires de la Société cherchèrent à l'attirer sous leur bannière. Jean-Jacques, comme beaucoup d'esprits éclairés, se prononçait toujours eu faveur des opprimés, t On a sévi contre moi, dit-il dans sa lettre ù Christophe de Beaumont, pour avoir refusé d'embrasser le parti des Jansénistes et pour n'avoir pas voulu çieadve Vo. \kVv5.Ns\>^
conlre les Jésuites, que je n'aime pas, mais dont je n'ai pas à ihe plaindre, et que je vois persécutés, »
Ces exceptions ne modifiaient pas le plan tracé, elles n'empêchaient point d'Alembert de mander à Voltaire (1) : c Je ne sais ce que deviendra la Religion de Jésus; mais, en attendant, sa Compagnie est dans de mauvais draps. > Et, lorsque la coalition a triomphé, d'Alembert laisse échapper le cri de la philosophie, le dernier vœu qu'il a contenu jusqu'au jour de la chute de l'Ordre de saint Ignace. Les Encyclopédistes ont terrassé le plus ferme appui de l'Eglise, voilà le plan qui se déroule sous leur plume. D'Alembert écrit au patriarche : c Pour moi, qui vois tout en ce moment couleur de rose, je vois d'ici les Jansénistes mourant l'année prochaine de leur belle mort, après avoir fait périr cette année-ci les Jésuites de mort violente, la tolérance s'établir, les Protestants rappelés, les prêtres mariés, la confession abolie et le fanatisme écrasé sans qu'on s'en aperçoive. »
S'il eût été donné à l'homme de prévaloir ainsi contre la Religion catholique, jamais il n'aurait pu trouver de circonstances plus favorables à ses desseins, et cependant l'Eglise a survécu à cette longue tourmente qui , née au soufQe de Voltaire, tombera d'épuisement sur Téchafaud de la Révolution.
En 1757 l'on n'apercevait que le beau côte durêveanticbrétien. Les Encyclopédistes le poursuivaient en tuant l'Ordre de Jésus; les cours judiciaires, en sapant l'autorité royale. Sur un autre point, mais faisant cause commune avec ces passions nouvelles, il s'élevait une secte qui prétendait se vouer au bonheur de l'humanité. Cette secte marchait sous l'étendard de l'économie poliiique, indéfinissable science qui ne part d'aucun principe certain et qui arrive forcément à toutes les conséquences les plus disparates. Derrière le manteau de Téconomie politique, on réunissait les utopistes, les amants du progrès, les visionnaires toujours en qucie d'un mieux impossible. On s'attendrissait sur les misères du peuple, misères auxquelles on ne trouvait jamais de remède efficace ; on créait des théories
(1; Œuvres complètes de Voltaire, t. xlvui, p. 200; Lettre du 4 mai I70i>.
inapplicables, on cherchait la base naturelle de l'impôt, on glorifiait le commerce sans l'enrichir; on plaignait rhumanilé de se trouver sous le joug de l'inégalité des fortunes et des conditions; on discutait des lois qui régissent le pays; on les attaquait dans leur essence, on apprenait aux masses à les mépriser ; puis , lorsque ces premiers jalons furent placés, les professeurs d'économie politique, lesQuesnay ou lesTurgotde tous les temps s'effacèrent pour laisser à de plus audacieux le soin de recueillir la moisson de tempéies qu'ils avaient fait germer. C'est en effet par les vagues enseignements de l'économie politique que commencent toutes les révolutions. Au xviii® siècle il en fut ainsi, et cette science élastique, qui ne dira jamais son dernier mot, propageait ses doctrines décevantes sous le couvert des ministres et de madame de Pompadour. Tout ce qui était hostile à la foi catholique ou contraire aux principes d'un sage gouvernement, rencontrait dans les sommités du pouvoir une tolérance allant jusqu'à l'encouragement. Le royaume de saint Louis était égaré par des sophistes avant d'être gouverné par des bourreaux.
Au milieu de ce dévergondage des esprits, les Juifs, auxquels le monde chrétien fil si cruellement expier leur déicide, comprirent qu'il leur restait autre chose à faire que de ruiner par l'usure les familles et les Etats. Avec la ténacité, apanage distinctifde son caractère, le peuple maudit s'était attaché comme un ver rongeur aux nations de l'Europe. Torturé par les unes, méprisé par les autres, dépouillé par toutes, il avait, à l'aide de honteux négoces, reconstitué sa fortune en attendant qu'il pût établir son pouvoir. On le proscrivait; il chercha dans l'association une force que le ciel semblait lui dénier, il la trouva en créant partout, et sous diverses dénominations, des sectes, des sociétés qui tramaient dans l'ombre la perte du Christianisme et des monarchies. L'irréligion proclamait l'égalité des droits, elle appelait les hommes à jouir de la liberté. Les Juifs se présentèrent comme les victimes de l'Eglise. A force d'or, ils rencontrèrent parmi leurs contemporains des avocats qui transformèrent en martyrs les usuriers de la fortune publique ou privée. Epars sur le globe, correspondant entre eux par Jcs moyens inconnus, favorisant ou soudoyant toutes les, \és^V-
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tes intellectuelles (i), ils furent les premiers à se rendre compte de ce mouvement qui entraînait l'esprit humain vers Tablme. Leur rôle était d'y pousser; ils y précipitèrent l'Europe. Leuf action fut aussi secrète que leurs espérances; mais en étudiant à fond les divers mobiles qui agirent sur le xviii" siècle, il est impossible denier l'influence que les Juifs exercèrent sur cette société voluptueuse et avide de nouvelles sensations. Dans les ténèbres de leurs affiliations, ils parlaient à voix basse des rêves formés pour l'extinction du Christianisme , et ces rêves séduisaient les intelligences malades. En public, ils ne demandaient qu'à marcher à la conquête pacifique de leurs droits de citisyens. Le pouvoir les laissait dire, le pouvoir les laissait faire. Us venaient donc en aide à toutes les passions, sentant bien qne c'était par le seul débordement de ces passions qu'il leur était permis d'espérer la ruine du monde que l'Eglise avait constitué. Les questions religieuses se confondaient avec les questions politiques. Le Parlement de Paris s'était vu exilé en 1733; et, pour offrir à sa vengeance une victime que personne ne lui disputerait, il accusa les Jésuites de ce coup de vigueur. Les Jésuites inspiraient à la Reine et au Dauphin des sentiments de répulsion contre la magistrature; ils gouvernaient l'Archevêque de Paris, ce Christophe de Beaumont qui poussa la vertu jusqu'à l'audace ; ils disposaient de Boyer, ancien évêque de Mirepoix, chargé de la feuille des bénéfices (2). Us nourrissaient
(1) L'action des Juifs dans les événements qui marquèrent la fin do xvm® siècle est manirestc pour tous ceux qui ont pu fouiller dans le secret de cette sanglante et célèbre époque hislorique. Les intéressés OBt cherché par tous les moyens possibles à élouiïer cette compromettante complicité et, en utilisant le concours de la juiverie, on s'est efforcé d'en faire perdre la trace. Le succès n'a pas répondu partout aux tentatives faites. Lorsque, dans les premières années de l'empire, Napoléon réuoft à Paris le grand Sanhédrin, des pièces irrécusables furent fournies i i'empereur par son oncle, le cardinal Fesch. Les investigations de M. Des- Diarets, directeur de la police secrète, vinrent corroborer ces documeDis qui furent communiqués au pape Pie VIT, et qui sont aujourd'hui entre mes mains.
(2) Le P. Pérusseau, confesseur du roi, étant mort en 1753, on fonBi une ligue pour enlever ces fonctions aux Jésuites. L'ancien évéque de Mirepoix s'y opposa ; et, dans les archives du Gésu, à Rome, il existe une lettre de ce prélat au général de l'Institut, dans laquelle on lit : « Je D*ài
chez le cointe d'Argenson des préveniioDS qae les Parlements De songeaient pas à justifier; ils régentaient le maréchal de Belle-Isie, vaillant capitaine, habile diplomate et ministre qui ne transigea jamais avec son devoir; ils dominaient Machault et Patilmy; ils inquiétaient la conscience du Roi ; ils tenaient la marquise de Pompadour en échec au pied de leur confessionnal. Tout-puissants à la cour et dans les provinces, ils enrayaient le mouvement que, par des motifs divers, les tribunaux, les Jansénistes et les Philosophes cherchaient à imprimer. Quelques-nnes de ces allégations n^étaient pas sans fondement. Louis XV , vieux avant Tâge , dégoûté de tout , aspirant au repos, et, afin de se le procurer, fermant Toreille à tout bruit sinistre; Louis XV n'avait plus même assez d'énergie pour imposer sa volonté. Esprit lucide au milieu de la voluptueuse apathie à laquelle il s'était laissé condamner, il voyait le mal, il indiquait le remède ; mais il ne se sentait pas la force de l'appliquer, La monarchie devait durer autant que lui, son égoisme royal n'allait pas au delà. Il vivait entre la débauche et le remords, quand^ autour de lui, sa famille et tous les cœurs gé-
pas grand mérite dans ce que je viens de faire pour votre Compagnie, écrit Boyer le 16 juillet 1755. Il fallait ou abandonner la religion, déjà trop ébranlée dans ces temps fâcheux, ou placer un Jésuile dans le posle en question. J'ai suivi mes inclinations, je Tavoue; mais ici le devoir parlait bien aussi haut que Tinclination. C'est votre gloire et en même temps Totlre consolation qu'au moins, dans les circonstances présentes, Tapparence seule d'une disgrâce pour la Compagnie en eût été pour ainsi une véritable pour la religion. Les Jésuites exclus de la place, le Jansénisme triomphait, et avec le Jansénisme une troupe de mécréants, qui n'est aujourd'hui que trop nombreuse. »
Le P. Onuphre Desmarest succéda au P. Pérusseau. D'après ces dates, relevées sur les archives de la Compagnie de Jésus, d'après cette lettre de révéque deMirepoix, qui les confirmerait au besoin, il devient bien dilTiciie d'expliquer le mot qu'au tome iv, p. 52 de son Histoire de France pendant le xvm* siècle, M. Lacretelle attribue à Louis XV. En parlant de la sécularisation des Jésuites, ordonnée par le parlement, il raconte : « On croyait le roi fort agité; il affecta de montrer l'indifTérence la plus apathique. « 11 sera plaisant, disait-il, de voir en abbé le P. Pérusseau.» Or, l'arrêt du parlement est de 17G2, neuf ans après la mort de ce Jésuite. Le comte de Saint-Priest, qui, à la page 52 de sa Chute des Jésuites, reproduit le même mot, tombe dans la même crrcui.
ncreux ne cessaient d'exposer le tableau des misères matérielles et morales qui accablaient la France.
Le Parlement était disgracié lorsque, le 5 janvier iTST, im homme frappe le Roi d'un coup de poignard. Cet homme a servi comme domestique chez les Jésuites d'abord, chez plusieurs parlementaires ensuite. Il est Janséniste ardent : les Jansénistes s'empressent de porter l'attentat au compte des disdples de saint Ignace. Uoccasion de remettre en lumière les doctrines de régicide attribuées à la Société de Jésus se présentait tout naturellement : personne ne s'en fit faute. Voltaire seul recula devant cette calomnie, et, en écrivant à Damilaville, un de ses proxénètes d'impiété, il disait (1 ) : < Mes frères, vous devez vous apercevoir que je n'ai point ménagé les Jésaites; mais je soulèverais la postérité en leur faveur si je les accusais d*un crime dont l'Europe et Damions les ont justifiés. Je ne serais qu'un vil écho des Jansénistes si je parlais autrement. » Les Jansénistes n'eurent pas cette loyauté. La blessure de Louis XV l'avait disposé au repentir; à peine guéri, il rentra sous le joug de la marquise de Pompadour.
Cette femme n'avait jamais eu qu'une seule passion : elle aspirait à gouverner la Fiance comme elle régentait le Roi. Les Philosophes et les Jansénistes s'étaient fait d'elle un bouclier. A l'abri des adulations dont ils l'enivraient, on les voyait obtenir partout droit d'impunité et propager leurs principes dans toutes les classes. Le vice s'étalant au pied du trAne, minant la France par des prodigalités insensées et la déshonorant par de coupables négociations, le vice n'eff'rayait point ces grands prédicateurs de vertu, ils se faisaient patroner par lui, et lui rendaient en adorations la petite monnaie des services qu'ils en tiraient. Cette impure alliance était une honte. La courtisane et les Philosophes unis aux Jansénistes et aux docteurs d'économie politique la subirent sans rougir. Us {triaient de donner au peuple de salutaires exemples, d'émanciper l'esprit humain, de l'honoier par une noble rénovation, et fléchissant le genou devant ces royales turpitudes, ils n'avaient à offrir, en guise de leçons, que des poésies corruptrices ou
'l) Œuvres de Voltaire, lettre du ?> mars 4705.
d'impudentes flatteries. Ils avaient eu à se prononcer entre le vice triomphant et la vertu humiliée. Leur choix ne fut pas douteux.
Madame de Pompadour, fatiguée des hommages de la philosophie, aspirait à quelque chose de plus réel. Elle dédaignait ces Eocyclopédistes qui, à leur tour, la méprisaient tout en abusant de son crédit, elle essaya de se rapprocher des enfants de saint Ignace. Elle aurait depuis longtemps marché de concert avec les Jésuites si ces inventeurs de la morale relâchée eussent eu pour le prince ainsi que pour elle les accommodements de conscience dont Pascal leur avait fait un crime. Elle n'ignorait pas les sentiments de la famille royale à son égard : elle voulut la réduire au silence. Afin de reconquérir l'estime dont son âge mûr commençait à éprouver le besoin, elle essaya d'implorer au tribunal de la pénitence une sauvegarde contre le mépris public. Tout à coup elle affiche des dehors de piété, elle a un oratoire. Sur sa toilette on voit succéder nux romans licencieux de Crébillon, aux poésies erotiques de Gentil Bernard, les livres des ascètes les plus consommés. Elle feint même un rapprochement épistolaire entre elle et Lenormand-d'Etioles, son mari. Cette hypocrisie ne trompant pei*sonne, Madame de Pompadour croit nécessaire de jouer son rôle jusqu'au bout. Les Jésuites ont la confiance de la famille royale : Louis XY les estime, la marquise résolut de s'adresser à eux.
Le P. de Sacy avait été le guide spirituel de son adolescence. Elle espéra que ce souvenir ramènerait à une transaction avec sa conscience. Âpres avoir combiné ses artifices, elle sollicite des entrevues particulières, elle les obtient, et pendant deux années elle lutte avec Sacy, tandis que le Roi, de son côté, livre les mêmes assauts à la fermeté de son directeur. L'absolution que Sacy déniait à Madame de Pompadour, les PP. Pérusseau et Desmarets la refusaient à Louis XV. Le scandale était public; mais le Roi, mais la marquise, mais la plupart des courtisans savaient alors le voiler de spécieux prétextes. Les Jésuites n*ignoraient pas à quel péril leur Compagnie s'exposait. Madame de Pompadour pouvait apaiser Torage, ou tout au moins en amortir les coups. Rien ne détourna
Sacy , Pérusseau et Desmarets de la ligne de leurs devoirs. La marquise n'avait pu enlacer les Jésuites dans ses filets» die imagina que le Saint-Siège serait plus facile que ces intraitables casuistes. Par l'intermédiaire d'un agent secret, elle fit mettre sous les yeux du Pape une note ainsi conçue (1) :
c Au commencement de i752, déterminée (par des motifs dont il est inutile de rendre compte) à ne conserver pour le Roi que les sentiments de la reconnaissance et de l'attachement le plus pur, je le déclarai à Sa Majesté en la suppliant de faire consulter les docteurs de Sorbonne, et d'écrire à son confesseur pour qu'il en consultât d'autres, afin de trouver les moyens de me laisser auprès de sa personne (puisqu'il le désirait) sans être exposée au soupçon d'une faiblesse que je n'avais plus. Le Roi connaissant mon caractère, sentit qu'il n'y avait' pas de retour à espérer de ma part, et se prêta à ce que je désirais. Il fit consulter des docteurs, et écrivit au P. Pérusseau, lequel lui demanda une séparation totale. Le Roi lui répondit qu'il n'était nullement dans le cas d'y consentir, que ce n'était pas pour lui qu'il désirait un arrangement qui ne laissât point de soupçon au public, mais pour ma propre satisfaction; que j'étais nécessaire au bonheur de sa vie, au bien de ses affaires; que j'étais la seule qui lui osât dire la vérité, si utile aux Rois, etc. Le bon Père espéra dans ce moment qu'il se rendrait maître de l'esprit du Roi, et répéta toujours la même chose. Les docteurs firent des réponses sur lesquelles il aurait été possible de s'arranger si les Jésuites y avaient consenti. Je pai'lai dans ce temps à des personnes qui désiraient le bien du Roi et de la Religion ; je les assurai que, si le P. Pérusseau n'enohatnait pas le Roi par les sacrements, il se livrerait à une façon de vivre dont tout le monde serait fâché. Je ne persuadai pas» et l'on vit en peu de temps que je ne m'étais pas trompée. Les choses en restèrent donc (en apparence) comme par le passé jusqu'en 1735. Puis, de longues réflexions sur les malheurs qui m'avaient poursuivie, même dans la plus grande fortune» la certitude de n'être jamais heureuse parles biens du monde, puisque aucuns ne m'avaient manqué et que je n'avais pu par-
(1) Manuscrits du duc de Choiseul.
venir au bonheur, le détachement des choses qui m'amusaient le plus , tout me porta à croire que le seul bonheur était en Dieu. Je m'adressai au P. de Sacy, comme à Thomme le plus pénétré de cette vérité; je lui montrai mon âme toute nue : il m'éprouva en secret depuis le mois de septembre jusqu'à la fin de janvier 1756. Il me proposa dans ce temps d'écrire une lettre à mon mari, dont j'ai le brouillon qu'il écrivit lui-même. Mon mari refusa de me jamais voir.-Le Père me fit demander une place chez la Reine pour plus de décence ; il fit changer les escaliers qui donnaient dans mon appartement, et le Roi n'y entra plus que par la pièce de compagnie. Il me prescrivit une règle de conduite que j'observai* exactement; ce changement fit grand bruit à la cour et à la ville : les intrigants de toutes les espèces s'en mêlèrent; le P. de Sacy en fut entouré, et me dit qu'il me rrfuserait les sacrements tant que je serais à la cour. Je lui présentai tous les engagements qu'il m'avait fait prendre, la différence que l'intrigue avait mise dans sa façon de penser. II finit par me dire : « Que l'on s'était trop moqué du confes- « seur du feu Roi quand M. le comte de Toulouse était arrivé f au inonde, et qu'il ne voulait pas qu'il lui en arrivât autant. > Je n'eus rien à répondre à un semblable motif, et, après avoir épuisé tout ce que le désir que j'avais de remplir mes devoirs put me faire trouver de plus propre à le persuader de n'écouter que la Religion et non l'intrigue, je ne le vis plus. L'abominable 6 janvier 1757 arriva, et fut suivi des mêmes intrigues de" Tannée d'avant. Le Roi fit tout son possible pour amener le P. Desmarets à la vérité de la Religion : les mêmes motifs le faisant agir, la réponse ne fut pas différente, et le Roi, qui désirait vivement de remplir ses devoirs de chrétien , en fut privé, et retomba peu après dans les mêmes erreurs, dont on l'aurait certainement tiré si l'on avait agi de bonne foi.
c Malgré la patience extrême dont j'avais fait usage pendant dix-huit mois avec le P. de Sacy, mon cœur n'en était pas moins déchiré de ma situation ; j'en parlai à un honnête homme en qui j'avais confiance : il en fut touché , et il chercha les moyens de la faire cesser. Un abbé de ses amis, aussi savant qu'intelligent, exposa ma position à un homme fait ainsi que loi pour la juger ; ils pensèrent l'un et l'autre que macoadwvl.^
ne méritait pas la peine que l'on me faisait éprouver. En conséquence, mon confesseur, après un nouveau temps d'épreuve assez long, a fait cesser cette injustice en me permettant d'approcher des sacrements ; et, quoique je sente quelque peine du secret qu'il faut garder (pour éviter des noirceurs à mon conl'csseur), c'est cependant une grande consolation pour mon âme.
c La négociation dont il s'agit n'est donc pas relative à moi, mais elle m'intéresse vivement pour le Roi, à qui je suis aussi attachée que je dois l'être ; ce n'est pas de mon côté qu'il faut craindre de mettre des conditions désagréables; celle de lelourner avec mon mari n'est plus proposable, puisqu'il a refusé pour jamais, et que par conséquent ma conscience est fort tranquille à ce sujet ; toutes les autres ne me feront aucune peine ; il s'agit de voir celles qui seront proposées au Roi ; c'est aux personnes habiles et désirant le bien de sa Majesté a en rechercher les ' moyens .
€ Le Roi, pénétré des vérités et des devoirs de la Religimi, désire employer tous les moyens qui sont en lui pour marquer son obéissance aux actes de religion prescrits par l'Eglise, et principalement sa Majesté voudrait lever toutes les opposidfws qu'elle rencontre a l'approche des sacrements; le Roi estpriné des didicultés que son confesseur lui a marquées sur cet article, et il est persuadé que le Pape et ceux que sa Majesté veut bien consulter à Rome, étant instruits des faits, lèveront par leur conseil et leur autorité les obstacles qui éloignent le Roi (le remplir un devoir saint pour lui et édifiant pour les peuples.
« Il est nécessaire de présenter au Pape et au cardinal Spinelli la suite véritable des faits, pour qu'ils connaissent et puivSsent apporter remède aux didicultés qui sont suscitées, tant pour le fond de la chose que par les intrigues qui les suscitent. »
Le Pape n'avait rien a voir dans ces scrupules des Jésuites, révélos avec une si perfide candeur par madame de Pompadoor elle-njôme ; il devait les consacrer comme les approuveront tons les cœurs honnêtes, a quelque culte qu'ils appartiennent. C'é* tait renverser les projets d'avenir de la marquise, ne lui laisser
que la honte d'un échec ou la perspective de triompher des répugnances de la famille royale, en se vengeant de l'affront qu'elle subissait. Madame de Pompadour ne recula pas. Les événements de Portugal faisaient déborder en France les inimitiés que la Société de Jésus s'était attirées. 11 y avait recrudescence de haines, parce que chacun comprenait que Tirritation de la marquise était un levier dont il importait de profiter. Le Parlement voyait les Jésuites se défendre à Lisbonne avec tant de mollesse , qu'il jugea que ceux de France n'auraient pas plus de courage humain. Us tombaient à la voix de Pombal dans un pays où tout leur était dévoué ; qu'allaient-ils devenir dans le Royaume très-chrétien, où une coalition d'intérêts réunissait le ministère, les corps de magistrature, les Jansénistes et les Philosophes, c'est-à-dire la force légale et les accapareurs de l'opinion publique ? Un prétexte seul manquait pour mettre en mouvement tant de mauvais vouloirs ; le fait le plus inattendu le provoqua.
Antoine de Lavalette résidait à la Martinique en qualité de Sapériear Général. Issu de la famille du Grand-Maître de Halte, qui illustra ce nom, le Jésuite, témoin de l'éiat de pénurie auquel étaient réduits les Missionnaires, conçut le projet d'y remédier. Né le 21 octobre 1707 près de Sainte-Affiique, il partit pour les Anlilles en 1741. La carrière des Missions allait à son caractère entreprenant; il la remplit pendant de longues années; puis, en 1753, il fut tout ù coup dénoncé au gouvernement comme se livrant à des actes de négoce (1). Rouillé, ministre de la marine, et le P. Visconti, Général de la Compagnie, lui intiment l'ordre de revenir en France pour
(1) Le P. Lavaletle, comme tous les procureurs des missions, comme tous les colons, vendait ou échangeait en France le sucre, Tindigo, le café et les autres denrées que* produisaient les terres appartenant aux maisons qu'il dirigeait. Comme eux encore, il avait en France des correspondants qui achetaient leurs produits ou leur faisaient passer en échange les den^ rées ou marchandises d'un autre genre, telles que farines, vins, toiles, étoffes. Ce besoin d'échange établissait des opérations commerciales, des comptes courants et un roulement de fonds plus ou moins important; mais ces transactions se réduisaient à vendre le produit des terres pour acheter d'autres objets de première nécessité. Jusque là il n'y avait donc rien (TiUicite.
se justifier; mais Hurson, intendant des îles du Vent, se eonstitue le défenseur officiel du Jésuite. En date de la Martinique, il écrit au chef de Tinstilut le i7 septembre 1753 :
f Mon très-révérend Père,
c Je vous avoue que j'ai été extrêmement surpris, ainsi que tous les honnêtes gens de ce pays, d'un ordre que nous avons reçu de renvoyer en France le Révérend P. de Lavalette, et cela sous prétexte de commerce étranger. 11 y a trois ang que M. Bompar et moi nous gouvernons celte colonie, et, loin d'avoir eu la moindre suspicion contre le P. de Lavalette à ce sujet, nous lui avons toujours rendu la justice la plus complète sur cet objet , ainsi que sur les autres qui regardent son ministère, il a eu ici des ennemis qui ont tant crié auprès da ministre, qu'ils ont surpris l'ordre en question :
€ 4° Je commence par vous assurer et vous jurer que jamais le P. de Lavalette n'a , de près ni de loin , fait le commerce étranger. Ce témoignage lui sera rendu par M. de Bompar, par moi et par tous les gens en place. Vous y pouvez compter, et vous pouvez parler haut dans cette occasion, sans craindre d'avoir du dessous et du désagrément, parce que, plus les choses seront éclahcies, plus son innocence et la méchanceté horrible de ses accusateurs seront éclatâmes.
c â*" Il n'y a point d'exemple que dans ce pays on se soit conduit ainsi vis-à-vis d'un homme en place et d'un supériear. On examine auparavant; on se fait rendre compte des fiiits. Je conclus de là que le niinistre, qui est rempli de justice et d'équité, a été surpris. Si les soupçons ou les imputations étaient suscités par les chefs du pays , cela mériterait attention ; mais, lorsque les accusateurs n'osent pas se nommer, il me semble qu'on doit aller doucement, et viirifier auparavant.
< J'ajouterai à tous ces motifs la considération que mérite une Société comme la vôtre, et le bien infini que je lui vois faire ici , pai* l'usage que vos supériein*s , et surtout le P. Guillin et ensuite le P. de Lavalette ont fait du bien de la Mission, pour rendre service à quantité d'honnôtes gens qui, sans eux, auraient été bien embarrassés. Si je n'étais sûr de rinnooeoce
entière du P.àe Lavalette et de sa conduite, Je puis vous assurer que je ne parlerais pas si affirmativement. >
Le P. Leforestier, Provincial de France, recevait dans le môme temps des lettres semblables. Toutes attestaient que Lavalette n'exerçait aucun négoce prohibé. Il était aimé à la Martinique ; il s'y rendait utile ; on jugea convenable de l'y renvoyer. Ce fut peut-être une faute , car dans ces matières , le soupçon seul vaut preuve contre un Jésuite. La faute commise, le P. Lavalette devait renoncer à tout commerce illicite, s'il en avait entrepris déjà, ce qui paraît improbable, ou ne pas se laisser tenter par son caractère. Il ne sut point se tenir dans la réserve qu'une pareille leçon lui imposait. Chargé tout à la fois du spirituel et du temporel, il ne chancelait pas sous cette double tâche. L'insouciance dans les affaires chez les Jésuites était si universellement reconnue (1), que la plupart de leurs maisons se trouvaient obérées. Celle de Saint-Pierre de la MarUnique avait une dette de 155,000 livres tournois. Afin d'améliorer les terres et de les mettre en valeur, il songea à donoer une plus large extension à l'agriculture. Il acheta des nègres; il multiplia ses engagements ; il devint en peu de temps le plus intelligent et le plus téméraire des colons. Sa prospérité égala son audace. Il avait fait appel au crédit; d'abondantes récoltes couronnèrent ses espérances; elles lui permirent d'éteindre une partie des dettes , ou de faire face aux emprunts par lui contractés.
A son retour à la Martinique au mois de mai 17S5, Lavalette s'aperçut que l'administration du temporel avait souff'ert de son absence. Il répara ses pertes, et, comme si son voyage
(1) Le premier présidcnl Guillaume de Lamoignon disait souvent : « Il Taudrail traiter les Jésuites comme des enfants, et leur nommer un curateur. »
Un Jésuite, à propos même de Lavalette, confirme les paroles du premier président. Le P. Balhani, à la page 52 du Premier appel à la raison, juge ainsi les procureurs de l'Ordre : « Pour un procureur des Jésuites industrieux, actif cl intelligent, il y en a cent qui n'onl pas les premières notions des affaires. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à voir leur vie. Ils passent dans un confessionnal le temps que d'autres religieux passeraient dans le cellier ou derrière les valets de charrue. Ceci soit dit sans déplaire à personne, ce n'est point notre intenUon. »
à Paris, ses entrevues avec le ministre et les encouragements qu'il lui avait accordés donnaient à son esprit quelque chose de plus vivace encore , Lavalette réalisa les grands desseins que son imagination avait si longtemps caressés. Ce ne fut plus seulement sur les provenances des biens de la maison qu'il voulut opérer ; ses instincts de spéculateur s'étaient développés; il réalisa Tachât de terres immenses à la Dominique. Pour les défricher et les exploiter, il rassembla deux mille Nègres. Lavalette avait eu besoin d'un million; son crédit était si bien établi à Marseille et dans les autres cités maritimes, que des négociants lui en firent Tavance. 11 entrait dans une voie périlleuse; il y entrait sans Tappui de ses supérieurs, sachant d'une manière certaine que cet appui lui serait toujours dénié; mais, fort de son activité , Lavalette s'étourdissait sur Tavenii'. Concentrant dans ses mains tous les pouvoirs, séparé de la métropole par rOcéan, il n'avait à redouter aucune surveillance importune. C'est dans cet abandon que l'Institut a péché; car, si le supérieur eût eu à ses côtés un Jésuite ferme et prévoyant, qui aurait répondu de ses actes ainsi que de sa vie, à coup sûr il ne se fût pas lancé , tête baissée , dans de semblables opérations, ou le Général de l'Ordre, mis en demeure, les aurait entravées à l'instant même.
Au milieu des travaux de défrichement que Lavalette faisait exécuter à la Dominique, une épidémie survint; elle enleva une partie de ses Nègres. Un premier désastre n'altère point la confiance de ce génie aventureux. Les termes de remboursement approchent, il faut satisfaire ses créanciers. Pour affermir sa réputation, Lavalette contracte un second emprunta des charges onéreuses. 11 veut couvrir son déficit en réalisant de plus larges bénéfices : il s'improvise marchand et banquier. 11 ne se borne plus ù échanger ses denrées coloniales contre les productions de l'Europe, il en achète pour les revendre. En France, sur les marchés des villes de commerce, ces spéculations n'auraient pu manquer d'attirer les regards des Jésuites : Lavalette dirige vers la Hollande les navires qu'il a frétés. 11 s'est procuré des comptoirs et des courtiers sur toutes ces côtes; ils ont ordre de vendre ses cargaisons et de lui renvoyer les bâtiments chargés de marchandises que d'autres
agents secrets placeront à son prolit dans les ports d'Amérique. Lavaiette avait tout prévu, tout, excepté la guerre. Elle éclate subitement entre la France et la Grande-Bretagne. Les corsaires anglais infestent les mers. Dès 1755, ils capturent, sans déclaration d'hostilités, les bâtiments de commerce portant pavillon finnçais. Ceux du Jésuite se trouvent dans le nombre : plus de cinq cent mille livres tournois sont englouties. Lavaiette veut tenir tête à l'orage. La rapacité britannique a dérangé ses calculs, il en fait d'autres qu'il croit plus infaillibles. L'interruption des relations avec le continent européen rendait incertain, impossible peut-être, le payement de ses lettres de change : pour parer à ces obstacles, Lavaiette tente des opérations commerciales encore plus hasardées. Sur ces entrefaites, les frères Lioncy , porteurs d'une partie des titres de créances^ s'inquiètent de cet état de choses; l'alarme se répand parmi les autres correspondants du Père; mais rien ne transpire encore. Les Jésuites de Marseille sont enGn prévenus: ils loûl part à Leforestier, Provincial de France, alors à Rome , et an chef de l'Ordre, des malversations de Lavaiette. Il fut décidé que l'on chercherait tous les moyens d'étouffer celle affaire. Le meilleur était de rembourser, on ne s'y arrêta qu'imparfaitement (i). On fit deux catégories de créanciers: les pauvres, dont les besoins étaient urgents ; les riches, auxquels on garantissait les sommes dues. La maison de la Martinique et riiabiiation de la Dominique devenaient leur gage; elles pouvaient et au delà couvrir le passif. Le P. de Sacy, procureur de la Mission des îles du Vent, est autorisé à emprunter deux cent mille francs : Sacy avait déjà opéré quelques remboursenients. Cette nouvelle somme répartie entre les créanciers les plus nécessiteux, lui laissait la faculté de s'entendre avec les autres; mais, à Paris , les Pères investis dos
(i) 11 est de tradition dans la famille Séguier que Iorsqu*en 1760 l'avocat général de ce nom vit le danger que courait la Compagnie de Jésus, il alla trouver le P. de la Tour, son ancien matlre : « Mon Père, lui dit Tâvocat général, il vous faut faire tous les sacrifices, autrement vous êtes l>erdus. i> Et le vieux Jésuite, en secouant la léle avec résignation, reprit : tt L'argent ne nous sauvera pas ; notre ruine est assurée. Venit summa « dieê et ineluetabile tempus» »
pouvoirs du Provincial s'opposent à cet emprunt : ils veulent, et c'est une version inédite que nous indiquons sans la discuter, ils veulent que Lavalette dépose son bilan, qu'il fesse banqueroute, afin que l'odieux de ces pirateries retombe sur le gouvernement anglais. La pensée avait quelque chose de national , et ceux qui l'avaient conçue espéraient que la cour appuierait cette démarche. Mais ce parti, pris dans les circonstances où la Compagnie se trouvait, fournissait contre elle des armes terribles; il soulevait l'opinion publique, il appelait les tribunaux séculiers à connaître d'une cause qui ne pouvait qu'être préjudiciable aux Jésuites. On consulta des banquiers: tous furent d'avis qu'il fallait renoncer à ce projet déshonorant sans aucun avantage. Le temps s'écoulait ainsi en pourparlers et en correspondance. La veuve Grou et son fils, négociants de Nantes, intentent un procès au tribunal consulaire de Paris; les frères Lioncy, de Marseille, suivent la même marche. Le 30 janvier 1760, les Jésuites sont condamnés à payer solidairement les trente mille francs dus par Lavalette è la veuve Grou. La sentence était injuste (1); mais son iniquité
(1) La jurisprudence sur ces matières a disparu en France avec les ordres religieux ; nous croyons opportun de la rappeler dans une affaire qui a excité un si long retentissement. A part les constitutions des diverses sociétés religieuses, constitutions supposant ou établissant la non-solidarité entre les maisons du même Ordre, cet état de choses se trouvait appv)ré sur d'autres fondements incontestés. Il avait pour lui les Lettres-Patentes, qui, en autorisant chaque établissement religieux, collège, monastère, communauté, lui donnaient une existence civile propre et distincte^ Ces Lettres-Patentes lui assuraient la propriété séparée et inattaquable de son patrimoine et de ses domaines. En vertu de pareils actes royaux, chaque maison religieuse jouissait de la faculté particulière de contracter par son administrateur ; celle d'ester en justice , d'acquérir, de recevoir des dons ou des legs d'une manière indéfinie ou avec restrictions lui était aussi concédée. Ainsi il existait autant d'êtres civils qu'il y avait de maisons régulièrement autorisées, et les biens de l'une ne se confondaient jamais avec les biens de l'autre.
Ces Lettres-Patentes formaient la base du droit de non solidarité; lin- (ention des fondateurs n'était pas moins spéciale. Ces fondateurs, qu'ils fussent corps municipaux, villes ou particuliers, en bâtissant, en dotant une maison religieuse, se proposaient pour but le culte de Dieu, les divers ministères ecclésiastiques, l'éducation de la jeunesse, le soulagement des pauvres ou d'autres fins utUes. La loi laïque, venant confirmer le contrat
devait dessiller les yeux des Pères qui s'opposaient à une transaction , il n'en fut rien. Les légistes leur disaient que
d'établissement, assurait à chaque maison la propriété de sa dotation ou de ses biens, selon le désir du fondateur et pour l'acquit de la fondation. Les maisons religieuses du même ordre étaient sœurs ; néanmoins, dans les intérêts pécuniaires, dans les pertes ou dans tes acquêts, il n'y avait rien de commun entre elles. L'amitié et la charité pouvaient, en certaines circonstances, faire naitre des devoirs de famille; il n'existait aucune obligation de justice rigoureuse, aucun lien de solidarité.
Saint Ignace de Loyola trouva ce droit commun en vigueur ; il l'adopta pour son Institut. Les maisons professes, qui ne peuvent avoir de revenus, ne possèdent que le domicile des profès. Les collèges, noviciats, résidences transatlantiques jouissent de biens-fonds et de revenus, mais ces biens n'appartiennent qu'à chaque collège, mission ou noviciat déterminé. Le Général, qui a la charge d'administrer par lui ou par d'autres les propriétés, ne peut passer de contrats que pour l'utilité et l'avantage de ces maisons, in eorumdem utilitatem et bonum, (Constitut.y part, ix, c. iv; Exam. gêner,, c. i, n** 4; Bulla Gregorii XIII, 1582.) Si les revenus annuels des Collèges destinés, par l'intention du fondateur et par le dispositif de l'Institut, à l'entretien et à la nourriture des Jésuites qui y habitent excédent ces dépenses, l'excédant doit être tout entier consacré dans chaque maison, non pas à augmenter les bâtiments, mais à éteindre ses dettes ou à accroître ses revenus {Inst. pro admin. Ut. pro rect,, n" 6). L'Eglise et l'Etat avaient reconnu ce droit de non-solidarité chez les Jésuites par ruDÎon de bénéfices en faveur des maisons non suffisamment dotées. Quand un collège, un séminaire, un noviciat était trop pauvre, on ne s'enquérait pas si les autres établissements du royaume ou de la province avaient une fortune surabondante ; on vérifiait uniquement le chiffre des revenus et des charges de la maison à laquelle l'union était projetée. Les revenus étant jugés insuffisants, les deux puissances décrétaient et opéraient l'union du bénéfice à l'établissement. La loi ecclésiastique ou civile admettait donc que les maisons d'un même Ordre, attachées entre elles par le lien moral d'une règle commune et de l'obéissance au même supérieur, fussent parfaitement distinctes et séparées en tout ce qui regardait les intérêts purement temporels.
Jusqu'en 1760, personne n'avait contesté aux Jésuites ce droit de nonsolidaritè, qui leur était commun avec tous les Ordres religieux. On ne le contesta jamais aux autres Instituts, on ne l'attaqua que dans celui de saint Ignace. Voici sous quels prétextes. On allégua que le Général de la Compagnie régnait en despote, qu'il était mailrc absolu des personnes et des choses, par conséquent propriétaire universel des biens de l'Ordre. Aux termes des constitutions, celle assertion était sans force, mais, sous Tinfluence de certaines inimitiés passionnées, elle fut érigée en principe.
La législaUon de l'Institut est cependant bien claire sur ce point. Le Général se place dans la même catégorie que ses confrères ; il fait vœu de ptuTreté, et ne peut disposer d'aucun bien. Dans les Sociétés religieuses,
le droit commun cl la loi étaient pour eux ; les Jésuites enrent le tort impardonnable de croire à de pareilles àsser-
cc ne sont, pas les personnes ou les supérieurs qui possèdent, mais les établissements, espèces d'êtres fleUrs reconnus légalement par le droit ecclésiastique el civil. Le texte des constitutions de saint ]gnace montre partout le Général administrateur et non propriétaire des biens de la Société. Dans son administration, que les Conslilutions (part, iv, chap. ii) appellent surintendance, parce que c*est lui qui nomme les autres supérieurs ou administrateurs tenus de lui rendre compte de leur gestion, le Général est soumis, pour tous les points essentiels, au contrôle des congrégations générales. Sans leur assentiment il ne peut aliéner, dissoudre un collège oo un autre établissement, et la violation de cette loi serait pour lui un cas de déposition ou même d'exclusion de la Compagnie, prévu par les Cens- Ululions (part, ix, chap. iv). 11 peut recevoir les propriétés ou les dons olTcrls â la Compagnie ; il peut quand Tintenlion du fondateur n'a pas été formulée, les appliquera telle maison ou collège; mais l'application une fois faite, il ne lui est pas permis d'en détourner le fruit, de prélever sur les revenus, soit pour son usage, soit pour donner à des étrangers, notamment à sa famille. Par lui ou par d'autres, le Général a le droit dé passer toute sorte de contrats de vente, d'achat de biens temporels mobiliers, de quelque espèce que ce soit, tant des collèges que des maisons de la Société ; il peut constituer ou racheter des rentes sur les biens fixes (stabUia) des collèges, mais seulement pour l'utilité et dans l'intérêt des Maisons.
Le Général n'est donc que l'administrateur, le tuteur de la Compagnie; partout el toujours domine le même système de séparation et de nonsolidarité, a Mais, objectaient les parlements de 1760, il n'en est pas delà Compagnie de Jésus comme des autres Ordres où les religieux vivent et meurent dans la même maison, où le supérieur est élu par les membres de la maison, et où les affaires princif^les sont traitées el décidées par la communauté réunie en chapitre. Avec cette législation, il est évident, ajoutaient les cours judiciaires, que chaque couvent est séparé pour le temporel des autres couvents du même Ordre. »
Ces varièlés de jurisprudence parmi les Inslituls ne sont que des dispositions accidentelles : elles ne peuvent influer essenticUemenlsur les questions de solidarité el de non-solidarité des établissements du même Ordre. 11 existait d'autres Sociétés, la congrégation de Sainl-Maur, par exemple, où les religieux changeaient de maison à la volonté de leur supérieur, ainsi que cela se pratique chez les Jésuites, où les chefs de chaque monastère n'étaient point élus par la communauté, mais par le chapitre général de l'Ordre. Enfin dans celui de Fontcvrault, qui avait une femme pour supérieur général des couvents d'hommes el de femmes de la congrégation, celte abbesse exerçait, comme le Général de la Société de Jésus, la surintendance ou l'administration universelle des biens, et l'on n'a jamais prétendu que, dans l'Ordre de Fontevraull ou dans la Congrégation de Saint- Maur, les diverses maisons fussent exclues du droit de non-solidarité.
Le principe était en faveur des Jésuites ; mais, dans la position où le
lions (1). Individus, ils auraient peut-être trouvé de Téquilé devant les tribunaux; Ordre religieux et membres surtout d'un Institut qui portait ombrage à tant d*espérances, ils ne devaient s'attendre qu'à des injustices rëQécliies. On les entraîna à faire appel au Parlement : c était une faute irréparable; le P. Claude Frey de Neuville (2) pouvait l'éviter en se prévalant du <lroit de commillimus(5), accordé par lettres-patentes de Louis XIV. L'évocation au Parlement blessait le Grand-Conseil <lans ses attributions; il jetait la Société de Jésus entre les mains de ses adversaires les plus déterminés. On avait manœuvré de toutes laçons pour lui faire adopter ce parti, et, par aveuglement, elle s'otfrait elle-même en holocauste. Le i29 mai 17G0, le consulat de Marseille suivait la même jurisprudence que celui de Paris : il permettait aux Lioncy et à Gouffre de porter leurs exécutions sur tous les biens de la Compagnie.
Pendant ce temps, Louis Cenlurioni , Général de TOrdre, avait pris des mesures pour arrêter le mal à sa source. Au mois de septembre, puis au mois de novembre IToO, les PP. de Montigny et dlluberlant sont nommés visiteurs à la Martini-
P. Lavalelte plaçait la Compagnie, il fallait faire fléchir ce principe et désintéresser les créanciers. Ce n'élail pas d'équité stricte, mais à coup silr c'était de bonne politique. La Société de Jésus aurait été attaquée sur d'autres points; elle n'ortl pas offert un côlé vulnérable, et ses enueniis n'en eussent pas profilé pour confondre à plaisir toutes les notions de justice.
(i) Huit des plus célèbres avocats de Paris délibérèrent la consultation suivante :
« Le conseil esUnie, d'après les faits et les moyens détaillés dans le mémoire, qufi la maison de la Martinique est seule obligée ; que non-seulement il n'y a point lieu à la solidarité, qui ne peut naître que d'une loi ou dune convention expresse, mais qu'il n'y a aucune sorte d'action contre les maisons de France ou autres maisons de l'Ordre, et que h^s Jésuites ne doivent point s'attacher à l'incompétence, leur défense au fond ne souffrant point de difficulté.
« Délibéré à Paris, le 6 mars 1761. Signé: t/Heuminier, Oii.lkt, Maillard, JabouÉ, de La Mon noie, Babilf., Tiiévenot, d'Epaule.»
(2) Le Jésuite Claude Frey de Neuville était frère de Charles de Neuville, le prédicateur.
(5) Louis XIV, voyant l'acharnement que la cour judiciaire ne cessait de déployer contre les Jésuites toutes les fois qu'ils avaient besoin de ses arrêts, lear avait accordé la faculté de porter leurs affaires au grand conseil. C'est ecllo Jaciillé que l'on appelait li droit de commitiimus.
que. Us doivent rendre compte du véritable état de la situation, et suspendre le négoce de Lavalette. Des causes indépendantes de la volonté humaine empêchèrent ce voyage. Le temps s'ëcoula dans des correspondances qui de la Martinique devaiait traverser la France pour aller à Rome. En 4759, après avoir passé trois ans à lutter contre les obstacles , un autre visiteur, le P. Fronleau, meurt en route. Le P. de Launay, procureur des Missions du Canada , lui succède ; il se casse la jambe à Versailles au moment de son départ. Un troisième Jésuite reçoit ordre de s embarquer : il prend passage sur un bâtiment neutre. Nonobstant cette précaution, il est capturé par les corsaires. Le mal était sans remède , lorsciue le P. François de La Marche, muni d'un sauf-conduit du gouvernement britannique, aborde aux Antilles en 17G2. Il instruit le procès de Lavalette, dont les Anglais, maîtres de Tile, se taisaient les protecteurs, et il rend ce jugement :
« Après avoir procédé, et même par écrit, aux informations convenables, tant auprès de nos Pères qu'auprès des étrangers, sur l'administration du P. Antoine de Lavalette, depuis qu'il a obtenu la gestion des affaires de la Mission de la Compagnie de Jésus à la Martinique; api es avoir interrogé ledit P. de Lavalette devant les principaux Pères de la Mission ; après l'avoir entendu sur les griefs contre lui : attendu qu'il conste <le ces inlorniations : 1" qu'il s'est livré à des affaires de commerce, au moins quant au l'or extérieur, au mépris des lois canoniques et des lois parliculières de l'Institut de la Société; 2° que le même a dérobé la connaissance de ce négoce à nos Pères dans l'île de la Martinique , et particulièrement aux supérieurs majeurs de la Société ; 5® qu*il a été fait des réclamations ouvertes et vives contre ces affaires de n(''goce du susdit, tant parles Pères de la Mission, quand ils connurent ces affaires, que par les Supéi'ieurs de la Société, aussitôt que le bruit, quoique encore inceitain, de ce genre de négoce parvint ù leurs oreilles, de manière que, sans aucun retard, ils pensèrent à y pourvoir et à envoyer, pour établir une autre et bien diflérente administration, un visiteur extraordinaire, ce qui fut tenté par eux en vain pendant six ans^ et ne put avoir son effet que dans les derniers temps, par suite d'obstacles qu'aucime faculté humaine
ne pouvait prévoir; nous, après avoir délibéré dans un examen juste , et souvent et mûrement avec les Pères les plus expérimentés de la Mission de la Martinique; après avoir adressé à Dieu les plus vives prières ; en vertu de l'autorité à nous commise, et de Tavis unanime de nos Pères : 1° nous voulons que le P. Antoine de Lavalette soit privé absolument de toute administration , tant spirituelle que temporelle ; 2® nous ordonnons que ledit P. Antoine de Lavalette soit le plus tôt possible envoyé en Europe; 5** nous interdisons ledit P. Antoine de Lavalette,* nous le déclarons interdit à sacm, jusqu'à ce qu'il soit absous de cette interdiction par l'autorité du très-révérend Père Général de la Compagnie de Jésus , auquel nous reconnaissons, comme il convient^ tout droit sur notre jugement. Donné dans la principale résidence de la Compagnie de Jésus de la Martinique , le 23 avril 1 762.
f Signe Jean-François de La Marche, de la Compagnie de Jésus. »
Le jour même, la sentence fut adressée au P. Lavalette, qui donna la déclaration suivante :
c Je, soussigné, atteste reconnaître sincèrement dans tous ses points l'équité de la sentence portée contre moi , bien que ce soit faute de connaissance ou de réflexion, ou par une sorte de hasard , qu'il m'est arrivé de faire un commerce profane , auquel même j'ai renoncé à l'instant où j'ai appris combien de trouble ce commerce avait causé dans la Compagnie et dans toute l'Europe. J'atteste encore avec serment que parmi les premiers supérieurs de la Compagnie il n'y en a pas un seul qui m'ait autorisé , ou conseillé , ou approuvé dans le commerce que j'avais entrepris, pas un seul qui y ait eu aucunesorte de participation, qui y soit de connivence. C'est pourquoi, plein de repentir et de confusion, je supplie les premiers supérieurs de la Compagnie d'ordonner que la sentence rendue contre moi soit publiée et promulguée, ainsi que ce témoignage de ma faute et de mes regrets. EnGn, je prends Dieu à témoin que je ne suis amené à Une telle confession ni par force, ni par des menaces, ni par les caresses et autres artifices; mais que je m*y prête de moi-même , avec une pleine liberté , afin de
rendre hominage à la vérité et de repousser, de démentir, anéantir, autant qu'il est en moi , les calomnies dont, à mon occasion , on a chargé toute la Compagnie. Donné dans la résidence principale de la Mission de la Martinique , les jour, mois et an que dessus (25 avril 1762).
« Signé Antoine de Lavalette , de la Compagnie de Jésus, t
Ces pièces 9 que tant d'événements avaient fait oublier dans les archives du Gesu, ont sans aucun doute leur importance; elles peuvent modifier Terreur des uns et le crime de l'autre; mais, a nos yeux, elles ne les atténueront que jusqu'à un certain point. Lavalette, expulsé de la Compagnie, vivant en Angleterre, et libre de ses actes, n'a jamais démenti les aveux qu'il avait laits. Ils sont acquis à l'histoire; car, à celte époque et avec son caractère , il a dû souvent être sollicité pour imputer aux Jésuites une partie de ses spéculations. Lavalette en a toujours seul assumé la responsabilité; il ne reste au Général et aux Provinciaux que le tort d'avoir oublié une seule fois la surveillance qu'ils devaient exercer. Elle entraîna pour rinstitut de désastreuses conséquences ; mais , à la faute déjà commise, de perlides conseils, des amitiés plus cruelles que la haine en durent ajouter une autre plus déplorable.
De concert avec les Jésuites , les principaux créanciers de Lavalette cherchaient à réparer le mal. Plus de sept cent mille francs avaient été soldés; il était possible, en prenant des termes, d'arriver à une conclusion qui ne léserait aucun des intérêts mis en jeu , et qui seulement appauvrirait momentanément la Société. Elle avait souscrit à ce projet : elle s'arrangeait pour le faire accepter, lorsque de funestes dissidences éclatent dans son sein. Les uns refusent de se rendre solidaires pour le P. Lavalette, les autres croient qu'il faut étouffer à tout prix une occasion de scandale. Les imprudents remportèrent encore une fois sur les sages , et , lorsque le Parlement se saisit de l'aflaire, il ne fut plus temps de signaler le péril. Les Jésuites s'étaient placés sous le coup de leurs ennemis : il y avait à exercer contre eux des récriminations et des vengeances. Madame de Pompadour poussait à leur ruine; las
Jansénistes et les Philosophes y applaudissaient; le Parlement allait la oonsoramer. Le dnc de Ghoiseul ne voulut pas seulement leur perte, il aspira à les détruire , mais par des moyens moins odieux que ceux dont Pombal s*était servi.
Tant que le maréchal de Belle-Isle avait vécu , les adversaires de la Compagnie s'étaient vus réduits à formuler des vœux contre elle. Principal ministre, il étudiait avec effroi les tendances de son siècle, et sa main essayait de les comprimer. Le 26 janvier 1761, son trépas leur laissait toute latitude. Le duc de Ghoiseul, qui lui succéda, avait d'autres desseins et un caractère qui offrait plus de prise à la flatterie. Ghoiseul était l'idéal des gentilshommes du dix-huitième siècle; il en avait rincréduUté(l), les grâces, la vanité, la noblesse, le luxe, l'insolence, le courage et cette légèreté qui aurait sacrifié le repos de l'Europe à une épigramme ou à une louange. Homme tout en dehors, il effleurait les questions et les tranchait ; il aimait à respirer l'encens que les Encyclopédistes lui prodiguaient, mais son orgueil se révoltait à l'idée qu'ils pouvaient devenir ses pédagogues : il ne voulait de maître ni sur le trône ni au-dessous. 11 se montrait indifférent aux Jésuites comme à tout ce qui n'était pas sa personnalité. Dans son ambassade de Rome, sous le nom de comte de Slainville, il avait vécu presque familièrement avec quelques enfants de Saint>lgnace. Il ne connaissait ceux de France que par le père de Neuville et il le soupçonnait d'avoir indisposé contre lui le maréchal de Belle-Isle. G'était un grief, mais Ghoiseul avait trop de caprices ambitieux pour s'y arrêter. Lu pensée de toute sa vie était de gouverner la France, d'appliquer à ce pays malade les théories qu'il avait rêvées. Il ne pouvait y parvenir qu'en se créant des preneurs parmi les écrivains qui alors disposaient de l'opinion publique. Il séduisit les Philoisophes, il gagna le Parlement , il se fit l'admirateur des Jansénistes , le conseil bénévole de certaines jalousies monacales; il flatta
(1) « Dans sa jeunesse, Ghoiseul avait cédé au travers commun d'insulter à la religion. Puissant, il parut la respecter. Lorsqu'il eut à conduire la lente aboliUon des Jésuites, il s'observa, pour ne pas laisser croire qu'on immolait ces religieux à l'impiété dominante. » (Lacretellc, Histoire de France pendant le xvm^ siècle, t. iv, p. 52.)
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madame de Pompadour, il amusa le Roi, le plus difficile de ses succès; puis, lorsqu'il eut entraîné tout le monde dans sa sphère, il se mit, afin de ménager chaque parti, à la poursuite de la Compagnie de Jésus.
Plus tard, sous le règne suivant, le duc de Choîseul a, dans un mémoire à Louis XVI, essayé d'expliquer la position neutre qu'il croyait avoir prise, et il s'exprinïe ainsi :
c Je suis persuadé que Ton a dit au Roi que j'étais l'auteur de l'expulsion des Jésuites. Le hasard seul a commencé cette aOaire, l'événement arrivé en Espagne l'a terminée. J'étais fort éloigné d'être contre eux au commencement; je ne m'en suis pas mêlé à la fin : voila la vérité. Mais comme mes amis étaient amis des Jésuites, et que feu M. le Dauphin les protégeait, il leur a paru utile de publier que j'étais l'instigateur de la perte de cette Société; tandis que, à la fin d'une guerre malheureuse, accablé d'affaires, je ne voyais qu'avec indifférence subsister ou détruire une communauté de moines. Actuellement je ne suis plus indifférent sur les Jésuites : j'ai acquis des preuves combien cet Ordre et tous ceux qui y tenaient ou qui y tiennent sont dangereux à la cour et à l'Etat, soit par fanatisme, soit par ambition, soit pour favoriser leurs intrigues et leurs vices; et si j'étais dans le ministère, je conseillerais au Roi avec instance de ne jamais se laisser entamer stu* le rétablissement d'une Société aussi pernicieuse. »
Les faits parlent plus haut que celte déclaration déùuée de preuves; et si le duc de Choiseul était ainsi qu'il le dit, c fort éloigné d'être contre eux au commencement, s'il ne s'en est pas mêlé à la fin, > il faut convenir que ses actes se trouvent peu d'accord avec ses paroles. Les uns et les autres s'expliqueront par le récit des événements; mais Simonde de Sismondiy dans son Histoire des Français, a déjà répondu à ces allégations, t Madame de Pompadour, dit l'historien protestant (1), aspirait surtout à se donner une réputation d'énergie dans le caractère, et elle croyait en avoir trouvé l'occasion en montrant qu'elle savait frapper un coup d'Etat. La même petitesse d'esprit avait aussi de l'inQuence sur le duc de Choiseul.
(1) Histoire des Français, t. xxix, p. 235.
ET LES JÉSUFTES. 107
De plus tous deux étaient bieo aises de détourner Tattenlion publique des événements de la guerre. Ils aspéraient acquérir de la popularité en flattant à la t'ois les Philosophes et les Jansénistes et couvrir les dépenses de la guerre par la confiscation des biens d'un Ordre fort riche, au lieu d'être réduits à des réformes qui attristeraient le Roi et aliéneraient la cour. > Tel est le récit de l'écrivain genevois. 11 diffère des appréciations de Cboiseul ; mais le témoignage de Sismondi est au moins désintéressé dans la question : il doit donc avoir plus de poids que celui d'un ministre essayant de justifier l'arbitraire par la calomnie.
Le parlement de Paris avait à prononcer sur une simple faillite» il réleva à la hauteur d'une question religieuse. Sous prétexte de vérifier les motifs allégués dans la sentence consulaire, il enjoignit aux Jésuites, le 17 avril 1761 , d'avoir à déposer au greffe de la cour un exemplaire des Constitutions de leur Ordre. Une année auparavant, le 18 avril 1760, un arrêt était intervenu pour supprimer leur Congrégation (1). Il importait d'isoler les Jésuites, de leur retirer toute leur influence sur la jeunesse et de les présenter comme des hommes dont la justice suspectait les manœuvres clandestines. Au nom de la religion le Parlement fit fermer ces asiles de la piété, il rompit cette longue chaîne de prières et de devoirs réunissant dans une même pensée les chrétiens des deux hémisphères. Comme pour mettre le cachet de la moquerie voltairienne à cet acte sans précédent, le ministère et la cour judiciaire laissèrent se multiplier en France les loges maçonniques. Elles y étaient presque inconnues; ce fut à partir de cette époque qu'elles acquirent partout droit de cité. Alors les sociétés secrètes, les affiliations philanthropiques, nées du Judaïsme, commencèrent à se répandre dans le monde. Ces sectes antichrétiennes, dont les Juifs étaient les promoteurs en France, en Allemagne , eu Angleterre, dans la péninsule espagnole et en Italie, parvinrent en peu de temps à recruter quelques hommes influents; elles comptaient même dans leur sein un certain nombre d'ec-
(1) L'uUlité des Congrégations était si bien démontrée que lesOratoriens en étabUrent dans tous leurs collèges.
clésiastiqnes cupides, ignorants ou corrompus; leur mot d'ordre était la destruction des Jésuites; on la poursuivait par toute espèce de moyens, car les sociétés secrètes comprenaient sans peine que tant que l'institut de saint Ignace existerait, elle ne pouvait rien entreprendre de sérieux contre TEglise et contre les Monarchies.
On n*était pas encore arrivé à rindiflférence pratique; on ne calomniait pas pour le plaisir de calomnier. On tendait à ud but que Tincurie des monarques, que le luxe et la dépravation de (|uelques prélats semblaient rendre de jour en jour plus réalisable, et, sous les mots sonores de fraternité universelle, d'émancipation de la pensée ou de devoirs sociaux, on aspirait à ressusciter le système de&Mnnichéens quitus, selon l'énergique expression de saint Léon, omnis lex mendacium, religio diabolus, sacrificium iurpitudo. On égarait, on pervertissait, on gangrenait les cœurs avant de séduire les esprits. On tuait la vertu sous le ridicule; on mettait en doute la morale pour préparer le règne du vice. A Tabri de la haine vouée aux Jésuites, les loges maçonniques, les illuminés de toutes les sortes, les sectaires de toutes les formes enrégimentèrent des complices dans les cours judiciaires, dans les gouvernements et parmi les Jansénistes. L'or des Juifs était prodigué à cette fin : ils se faisaient les banquieis de la propagande antichrétienne; ils soudoyaient le mal et l'erreur dans l'espérance de voir sur les débris du caiholicisme couronner leur chimère de reconstitution comme peuple. En Portugal, ils avaient conspiré avec Pombal; en France, ils mettaient à profit l'incident du P, Lavaletie pour saper les fondements de la Compagnie de Jésus. Ce nom leur était odieux à double titre, et par le souvenir de leur déicide et par les services que les Jésuites ne cessaient de rendre à la Chrétienté. LesJuifs embrassèrent donc avec ardeur la cause des créanciers de Lavalette. On les vit même acheter quekjues titres de créance à des chiffres extraordinaires aGn d'empêcher toute espèce de concordat. C'était la plus mauvaise spéculation pëcunîairequ'ils pouvaient faire au point de vue de l'inlérét mercantile; ils pensèrent qu'ils en seraient dédommagés par un triomphe moral, et l'usure journalière se fit gé- Uiîreuse daus le but de contribuer à la chute des Pères.
Le dépôt d'un exemplaire des Constitutions de Tlnstitut était un piège tendu aux disciples de saint Ignace. Ils avaient trois jours afin d'obtempérer. Le P. de Montigny s'empressa de se conformer à l'injonction. Le Parlement avait agi dans l'intérêt des créanciers; il les effaça du débat aussitôt qu'il put remonler plus haut. Le scandale de la banqueroute servait d'échelon à des passions qui avaient été trop comprimées pour ne pas éclater. Le Parlement oublia les créanciers de Lavalette , qui ne furent jamais payés, pas même après la confiscation des biens de la Société (1), et il s'attribua la mission de juger le fond de l'Institut. Trois conseillers, Ghauvelin, Terray et Laverdy, sont désignés pour examiner ces formidables et mystérieuses Constitutions, que personne n'a jamais vues, assure-t-on, et dont chaque membre du Parlement, les Philosophes et les fauteurs du Jansénisme possèdent tous un exemplaire. Le 8 mai 1761 le Parlement rendit pourtant, sur les conclusions de LepeUetier de Saint-Fargeau, avocat général, un arrêt qui « condamne le général et en sa personne le Corps et Société des Jésuites à acquitter, tant en principal qu'intérêts et frais, dans un an à compter du jour de la signification du présent arrêt, les lettres de change qui ne seront point acquittées; ordonne que, faute d'acquitter lesdites lettres de change dans ledit délai, le^ dit Supérieur-Général et Société demeureront tenus, garants et responsables des intérêts tels que de droit et des frais de toutes poursuites; sinon, en vertu du présent arrêt, et sans qu'il en soit besoin d'autre, permet aux parties de se pourvoir, pour le paiement des condamnations ci-dessus, sur les biens appartenant à la Société des Jésuites dans le Royaume. »
Cet arrêt ne fot jamais exécuté en faveur des créanciers de Lavalette; on ne s'en servit que pour renverser la Compagnie de Jésus. Le passif du P. Lavalette s'élevait à deux millions quatre cent mille livres tournois. On acquittait les dettes exigibles, on se disposait à prendre des arrangements pour les
(i) La Maison de la Martinique et les terres de la Dominique furent achetées, par les Anglais vainqueurs, au prix de quatre millions. Ces propriétés pouvaient donc et au delà répondre d'une dette de deux millions quatre cent mille livres.
autres, lorsque, par un arrêt de saisie, le Parlement rendit la Compagnie insolvable. Alors le chiffre des créances s'enfla Jusqu'à cinq millions. On renouvela avec plus de succès l'histoire d'Ambroise Guis. Il y eut de fausses lettres de change en émis* sion, et le Parlement se garda bien de le constater. Louis XY sentit le coup que l'on portait au pouvoir royal; il tenta de l'amortir. Le Parlement avait nommé trois magistrats exami<« lateurs de l'Institut; le Prince voulut qu'une commission du Conseil fût chargée du même soin. Il espérait annihiler Tune par l'autre; mais le contraire arriva. Gilbert des Voisins, Fey« deau de Brou, d'Aguesseau de Fresne, Pontcarré de Viarme, de La Bourdonnaye et Flesselles furent délégués par le Conseil. Leur travail a plus de maturité que celui du Parlement, mais auprès du Roi il nuisit davantage aux Jésuites que roenvre de l'abbé deChauvelin. La Commission du Conseil demandait de modifier quelques articles substantiels des règles de saint Ignace, et les Jésuites s'opposaient à toute espèce d'iUino* vation. Louis XY ne comprenait pas que, pour vivre de quelque vie que ce fût, on ne se résignât point aux derniers sacrifices. Il n'avait de sentiments religieux ou patriotiques que par accès, et son indolence habituelle lui faisait une loi des concessions. Afin de mettre son voluptueux repos à l'abri des prières de sa famille et des représentations du Pape, il désirait que les Jésuites acceptassent les conditions du rapport de Flesselles, et il s'engageait à les faire agréer par le Parlement. Les Pères, qui faiblissaient en face du danger, eurent le courage de ne pas transiger avec leurs Constitutions. Ils abandonnaient leur fortune à la merci des ennemis de la Société. Us ne TOiilurent jamais les laisser arbitres de leur honneur et de leur conscience. Le Roi était irrésolu, eux demeurèrent inébranlables dans leur foi de Jésuite, et, devant cette prostration morale^ ils eurent néanmoins la force de résister à la tentation.
Dans son réquisitoire, Lepelletier de Saint-Fargeau les accusait de révolte permanente contre le Souverain; il ressuscitait même les vieilles théories de régicide qu'à trente-deux ans d'intervalle son fils, le Conventionnel, devait appliquer sur Louis XVI. c Le duc de Choiseul et la marquise de Pompa-
dour, selon Lacretelle(l), fomentaient ia haine contre les Jésuites. La marquise, qui, en combattant le Roi de Prusse, n'avait pu justifier ses prétentions à l'énergie du caractère , était impatiente de montrer, en détruisant les Jésuites, qu'elle savait frapper un coup d'Etat. Le duc de Choiseul n'était pas moins jaloux du même honneur. Les biens des moines pouvaient couvrir les dépenses de la guerre et dispenser de recourir à des réformes qui attristeraient le Roi et révolteraient la cour. Flatter à la ibis deux partis puissants , celui des Philosophes et celui des Jansénistes ^ était un grand moyen de popularité. >»
L'abbé de Ghauvelin, esprit hardi, nature judiciaire et pour ainsi dire malfaisante dans sa difformité , servait les projets de tout le monde. Un pied dans chaque camp. Janséniste par conviction, courtisan par calcul, ami des Encyclopédistes par besoin de célébrité, il s'était chargé de concilier les intérêts divers qui se groupaient pour assaillir la Compagnie de Jésus. Ghauvelin , Terray et Laverdy remplissaient une mission hostile. Simples commissaires, ils arrivaient sans transition au rôle d'accusateurs; mais ils savaient que Choiseul et la marquise, que Rerryer, le ministre de la marine, et toutes les sectes préparaient l'opinion publique à une réaction contre les Jésuites, On persuadait aux masses qu'ils étaient les seuls auteurs des désastres pesant alors sur le royaume. La gloire et la paix, l'abondance et la fraternité, tout devait sourire à la nation lorsqu'elle n'aurait plus dans son sein ces agitateurs, qui réveillaient le remords au cœur de Louis XY, et qui s'obstinaient à ne pas amnistier les scandales dont madame de Pompadour ne se repentait que par ambition. Ghauvelin avait entendu les cris de joie qui accueillirent le réquisitoire de Saint-Fargeau , il avait été témoin de l'enthousiasme avec lequel les adversaires des Jésuites reçurent l'arrêt du 8 mai 1761 : il désira de mêler son nom à cesovations de parti. Le 8 juillet de la même année, il lut au Parlement son rapport sur l'institut. Ce fut une dénonciation en règle. Au milieu des corruptions de ce siècle où le Parlement lui-même avait abdiqué
(1) Histoire de France pendant le xvm® siècle^ t. iv, p. 30.
sa gravité traditionnelle pour courir après le bruit de la rue et pour livrer sa toge à chaque vent de débauche, Clmuvelin incriminait les opinions pernicieuses, tant dans le dogme que dans la morale, de plusieurs Jésuites anciens et modernes. U ajoutait que tel était renseignement constant et non interrompu de la Société (i). il fallait tenir en haleine la curiosité publique, la passionner à un débat dont elle ne pouvait apprécier la portée. Le Parlement grandissait sur les ruines de la Compagnie de Jésus, il devenait populaire, il battait en brèche le pouvoir royal: il saisit avidement le prétexte d'immoralité si audacieusement invoqué par Chauvelin. 11 ordonna de nouvelles enquêtes.
Ces démarches précipitées, ces arrêts se succédant les uns aux autres sans interruption, tirèrent Louis XY de sa voluptueuse apathie, il avait l'instinct du vrai , le dauphin en possédait rintelligence. La reine Marie Leczinska fermait les yeux sur les outrages de 1 époux pour rendre au Roi la force d'être juste. En face de tant d'agressions , Louis XV pensa qu'il ne devait pas laisser ainsi empiéter sur les prérogatives de la Couronne, il se défiait de l'esprit remuant de la magistrature ; il craignait de la voir se décerner un triomphe. Le prince ne déguisait guère ses répugnances pour les idées philosophiques. Le 2 août 1761 il enjoignit au Parlement de surseoir pendant un an , et aux Jésuites de remettre au Conseil les titres d'établissement de leurs maisons. Quatre jours après, selon le témoignage de Sismondi(2), c le Parlement, secrètement encouragé par leducde Choiseul, refusa d'enregistrer cet édît, » La cour judiciaire feignit ensuite d'obéir; mais elle connaissait Louis XV; elle savait qu'à Versailles, au ministère ainsi que dans le monde , elle trouverait des appuis contre la volonté
(1) Un oubli singulier eut lieu à cette époque. Le parlement, qui avait mémoire de tous les arrêts, passa sous silence un acte consigné dans ses registres de 1580. Par cet acte, les Jésuites, de leur propre mouveinent, renonçaient aux legs ou aumônes qu*on pourr<ait leur olTrir en reconnaissance des soins qu'ils ailaieiil donner aux pestiférés , et ils protestaient ne vouloir servir les moribonds qu'à cette condition. En 1720, au moment où d'autres Pérès de Tlnstitutse préparaient à mourir en se dévouant pour les pestiférés de Marseille, ils renouvelèrent la même déclaration.
(2) Histoire des Français, t. xxix, p. 251.
royale. On élada l'ordre du monarque par un subterfuge, et on déclara : c 11 sera sursis pendant un an à statuer sur ledit Institut par arrêts définitifs ou provisoires autres que ceux à l'égard desquels le serment de la cour, sa fidélité, son amour pour la personne sacrée du seigneur Roi et son attention au repos public ne lui permettraient pas d'user de demeure et de dilation suivant l'exigence des cas. »
Le même jour 6 août , l'exigence se faisait sentir. Sur le rapport de l'abbé Terray, le Parlement, chambres assemblées, reçut le procureur général appelant comme d'abus de toutes bulles, brefs, lettres apostoliques concernant les prêtres et écoliers de la Société se disant de Jésus. Le roi demandait à la magistrature d'ajourner ses attaques contre l'autorité souveraine. La magistrature condescendit à cette injonction en forme de prière ; mais le Parlement se rabattit sur le Saint- Siège. Le parlement ne pouvait plus s'abriter derrière lu question politique et protéger les monarchies ébranlées par la Société de Jésus. Il se prit à défendre l'Eglise contre l'Eglise elle-même.
Il y a deux cent quarante ans que les Jésuites existent au centre de la catholicité. Ils ont couvert le monde entier de leurs travaux évangéliques et vu dix-neuf Souverains Pontifes applaudir hautement à leurs efforts ainsi qu'à leurs doctrines. Le parlement ne tient aucun compte de cette longue suite de combats, de revers et de triomphes en faveur du principe chrétien. Il veut condamner la Société de Jésus; il la proclame, malgré l'Eglise, ennemie de l'Eglise, ennemie des Conciles généraux et particuliers, ennemie du Saint-Siège , des libertés gallicanes et de tous les supérieurs. Ce jugement se minutait au moment même où la Cour donnait acte au procureur général de son appel comme d'abus de tous les décrets apostoliques en faveur de la Compagnie.
Il importait de ne pas laisser reposer l'impatience des adversaires de l'Institut. On avait mis l'existence des Jésuites en cause, on se passionna pour les anéantir. Une année de sursis était accordée afin déjuger en dernier ressort, le Parlement la consacra tout entière à ses hostilités. Il dédaigna les intérêts privés des justiciables pour ne s'occuper que de la
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Société de Jésus. Il exhuma, il condamna des in-folios qiie personne n'avait lus, il les fit lacérer et brûler en la cour du Palais, au pied du grand escalier. Par provision, il inhiba et défendit très-expressément à tous sujets du Roi : 1* d'entrer dans ladite Société; 2^ à tout Jésuite de continuer aucunes leçons publiques ou particulières de théologie. Louis XV avait suspendu le coup que la magistrature aurait désiré frapper; elle l'infligeait en détail. Elle ordonnait le dépôt au greffe de l'Etat des biens appartenant à la Compagnie, elle la mutilait, elle la démembrait, afin qu'au jour promis à ses vengeances légales elle n'eût plus à briser qu'un cadavre. Attentif à ce spectacle , le calviniste Sismondi ne peut s'empêcher de faire cet aveu (1) : c Le concert d'accusations et le plus souvent de calomnies que nous trouvons contre les Jésuites dans les écrits du temps a quelque chose d'effrayant. >
Jusqu'à ce moment les Pères avaient adopté la même marche qu'en Portugal. On eût dit que, surpris à l'improviste par une tempête si habilement dirigée , ils n'avaient ni la conscience de leur force ni l'énergie de leur innocence. En face de tant d'inimitiés qui, par la chanson ou par le pamphlet, par la calomnie ou par le raisonnement, se ruaient sur leur vie, sur leur liberté, sur leur honneur, ils restèrent aussi calmes que si cet orage ne devait pas les atteindre. Cette incompréhensible longanimité aurait dû prouver qu'ils n'étaient ni dangereux ni coupables; ils n'agissaient pas, ils ne parlaient pas; ils se contentaient d'écouler (2). On tourna contre eux une -sem-
(1) Histoire des Français, t. xxix, p. 25!.
(2) Le P. Balbani, aux pages 1 et 2 de l'avant-propos du Premier ap' pel à la raison, déduit les motifs qui ont empêché les disciples de Loyola de soutenir leur cause. « Tandis que les Jésuites, écrit-il, étaient accablés de libelles et poursuivis par des arrêts, les supérieurs des trois roaisons de Paris, trop confiants dans leur innocence, peut-être aussi dans les paroles qu'on leur donnait, s'occupaient moins du soin d'écrire pour leur JusUfication que d'empêcher qu'on n'écrivit. Le Révérend Père Proyincial porta même son attention, trop scrupuleuse, jusqu'à défendre, en vertu de la sainte obéissance, de rien publier là-dessus; et sa loi fut une sorte de charme qui suspendit plus d'une plume bien taillée. Nous n'examinerons pas laquelle des deux fut plus aveugle, de la défense ou de Tobéissance. »
biable inertie. On les accusa de travailler dans Tombre et d'ourdir de mystérieuses intrigues. La révserve qu'ils avaient cru devoir à leur dignité sacerdotale et au bon sens public fut attribuée à des espérances secrètes, dont les partis coalisés s'imaginèrent de fournir une chimérique explication. Les Jésuites se résignaient au silence ; la commission du Conseil , que le Roi avait chargé d'examiner leur Institut , juge à propos de faire intervenir l'Eglise dans une affaire religieuse que le Parlement tranchait sans le concours des Evèques. Une réunion du Clergé est convoquée; le Roi lui soumet quatre questions à résoudre :
c i^ L'utilité dont les Jésuites peuvent être en France, et les avantages ou les inconvénients qui peuvent résulter des différentes fonctions qui leur sont confiées;
c 2<* La manière dont les Jésuites se comportent, dans l'enseignement et dans leur conduite, sur les opinions contraires à la sûreté de la personne des souverains, et sur la doctrine du Clergé de France, contenue dans sa Déclaration de 1682, et en général sur les opinions ultramontaines;
c 3"* La conduite des Jésuites sur la subordination qui est due aux évèques et aux supérieurs ecclésiastiques, et s'ils n'entreprennent point sur les droits et les fonctions des pasteurs;
€ 4® Quel tempérament on pourrait apporter, en France , à l'étendue de l'autorité du Général des Jésuites, telle qu'elle s'y exerce. •
La situation était enfin normale; l'Institut de Jésus avait des jugas compétents. On le disait opposé par ses Constitutions aux droits de l'Ordinaire, toujours en hostilités sourdes ou patentes contre le Clergé séculier. Ce fut TEpiscopat que l'on chargea de venger les outrages pour lesquels le Parlement, les Jansénistes et les Philosophes se faisaient solidaires. Le 30 novembre 1761, cinquante et un cardinaux, archevêques et évêques s'assemblèrent sous la présidence du cardinal de Luynes. Douze prélats furent nommés commissaires; représentants de l'Eglise gallicane, ils étudièrent pendant un mois avec maturité les Constitutions et les statuts de l'Ordre. Ils s'entourèrent de toutes les lumières ecclésiastiques; ils approfondirent toutes
146 CLÉJVIENT XIV
les difficultés, et à runanîmîté, moins six voix(l), ils prononcèrent en faveur des Jésuites sur les quatre questions. Celle faible minorité que dirigeait le cardinal de Choiseul ne difCérait des opinions de TAssemblée que sur certaines modifications qu elle aurait désiré introduire dans rinstilut. Un seul Prélat, François de Fitzjames, évêque de Soissons, dont les vertus servaient de drapeau a la secte janséniste, demanda Tentière suppression des Jésuites. Tout en la sollicitant du Roi, illeur accordait ce témoignage d'un loyal adversaire (:2) : t Quant à leurs mœurs, elles sont pures. On leur rend volontiers la justice (le reconnaître qu'il n'y a peut être point d'ordre dans l'Eglise dont les religieux soient plus réguliers et plus austères dans leurs mœurs. »
U Eglise de France parlait par ses interprètes naturels; le Jansénisme lui-même, représenté par ses chefs, avait émis son vœu. Ce vœu, quoique hostile, est encore un éloge pour la Compagnie de Jésus; mais^ tandis que les cinquante et un évéques délibéraient , quelques-uns d'entre eux souhaitèrent de connaître la pensée des Pères français sur les quatre articles de 1682. Louis XIV n'avait pas voulu qu'aux jours de
(1) Dans son Histoire de la chute des Jésuites, le comle de Saint- Priest a commis une erreur que la probilé fait un devoir de regarder comme involontaire. On Ht à la page 51 de son œuvre : « Là, dil-il en parlant de cette assemblée, à l'unanimité moins six voix, et, après un examen approfondi des constitutions de TOrdre, il avait été résolu que rautorité illimitée du Général résidant à Rome était incompatible avec les lois du rovaume. »
Au tome viii, 11^ partie, pages 317 et 518 des Procès-verbaux des Assemblées générales du Clergé de France, il est dit: «Par ces rai* sous, nous pensons, Sire, qu'il n'y a aucun changement à faire dans les Constitutions de la Compagnie de Jésus, par rapporta ce qui regarde l'autorité du Général. »
Le texte officiel de la déclaration est en complet désaccord avec la version de M. de Saint-Priesl ; le récit de d'Alembcrt lui est aussi opposé. D'Alemberl, à la page 165 de la Destruction des Jésuites, s'exprima ainsi : «Le roi avait consulté, sur l'Institut des Jésuites, les évéques qui étaient à Paris; environ quarante d'entre eux, soit persuasion, soit politique, avaient fait les plus grands éloges de l'Institut de la Société; six avaient été d'avis de modifier les constitutions à certains égards. »
(2) Procès-verbaux des Assemblées générales du Clergé de France, t. VIII, 11^ part., p. 551 et 532.
leur puissance ils signassent un acte dont il pressentait d'avance les résultats. Quatre-vingts ans après, on appelait leurs successeurs dans l'insiitut à formuler leur doctrine gallicane. Ce qui eût été chose rationnelle sous Louis XIV devenait, dans la position Faite à la Société, un cas de révolte ihéologique ou une complaisance en désespoir de cause. Traqués sur tous les points, ayant la certitude que le Parlement et le ministère vainqueurs ne lâcheraient jamais leur proie , les Jésuites crurent devoir plutôt à leurs amis qu'à leur propre salut une concession qui ne les sauvait pas , mais qui tendait à les déshono rer. Le 19 décembre 4761, ils présentèrent aux évêques assemblés exlraordinairement à Paris une déclaration ainsi conçue (1), et signée par cent seize Pères :
c ^kous soussignés. Provincial des Jésuites de la province de Paris, Supérieur de la Maison Professe, Recteur du collège Louis-le-Grand , Supérieur du Noviciat, et autres Jésuites profès, même des premiers vœux, résidant dans lesdites maisons, renouvelant en tant que de besoin les déclarations déjà données par les Jésuites de France en 1626, 1713 et 1757, déclarons devant Nosseigneurs les Cardinaux , Archevêques et Evêques qui se trouvent actuellement à Paris , assemblés par ordre du Roi, pour donner à Sa Majesté leur avis sur plusieurs points de notre Institut :
« 1® Qu'on ne peut être plus soumis que nous le sommes, ni plus inviolablement attachés aux lois, aux maximes et aux usages de ce royaume sur les droits de la puissance royale , qui, pour le temporel, ne dépend ni directement ni indirectement d'aucune puissance qui soit sur la terre, et n'a que Dieu seul au-dessus d'elle : reconnaissant que les liens par lesquels les sujets sont attachés à leur souverain sont indissolubles; que nous condamnons, comme pernicieuse et digne de l'exécration de tous les siècles, la doctrine contraire à la sûreté de la personne du Roi , non-seulement dans les ouvrages de quelques théologiens de notre Compagnie qui ont adopté cette doctrine, mais encore dans quelque autre auteur ou théologien que ce soit ;
(1) Procès verbaux des Assemblées générales du Clergé de France f t. viif. II" part., pièces justificaUvcs, n** i, p. 310, 351.
448 CLÉMENT XtV
c 2^ Que nous enseignerons, dans nos leçons de théologie publiques ou particulières, la doctrine établie par le Clergé de France dans les quatre propositions de 1* Assemblée de 1682, et que nous n'enseignerons jamais rien qui y soit contraire;
f 5® Que nous reconnaissons que les Evêques de France ont droit d'exercer sur nous toute l'autorité qui , selon les canons et la discipline de l'Eglise gallicane , leur appartient sur les réguliers ; renonçant expressément à tous privilèges à ce contraires qui auraient été accordés à notre Société, et même qui pourraient lui être accordés à Tavenir ;
f 4® Que si , à Dieu ne plaise , il pouvait arriver qu'il nous fût ordonné par notre Général quelque chose de contraire à cette présente déclaration , persuadés que nous ne pourrions y déférer sans péché , nous regarderions ces ordres comme illégitimes , nuls de plein droit , et auxquels même nous ne pourrions ni ne devrions obéir en vertu des règles de l'obéissance au Général telle qu'elle est prescrite par nos Constitutions; supplions qu'il nous soit permis de faire enregistrer la présente déclaration au greffe de l'Officialité de Paris, et de l'adresser aux autres provinces du royaume, pour que cette même déclaration, ainsi signée, étant déposée au greffe des Offîcialités de chaque diocèse , y serve d'un témoignage toujours subsistant de notre fidélité.
f Etienne de La Croix, Provincial, i
Pour les Evêques de France, cet acte était de surérogation ; ils voyaient les Jésuites à l'œuvre, et ils connaissaient leur sagesse dans l'enseignement. Pour les adversaires de la Société, la déclaration du 19 décembre avait une autre portée. Elle constatait une faiblesse morale que rien ne rachèterait ; elle donna le signal d'attaques plus vives. Les Jésuites cédaient sur un point; on en conclut qu ils étaient disposés à céder sur tout. Cette idée multiplia le nombre de leurs adversaires, elle découragea leurs partisans. Louis XV avait interrogé les Evêques; ils venaient de répondre; soixante-dix autres écrivirent au Roi pour se joindre à cette manifestation. Le Roi, dans un but de conciliation impossible à atteindre, se rangea à l'avis de la minorité. Par un édit du mois de mars 1762, il annula les pro-
cédares entamées depuis le l^*" août 1761 ; il déclara les Pères de la Société assujettis à la juridiction de l'Ordinaire, aux lois de l'Etat, et il régla la manière dont le Général exercerait son autorité en France. Ce tempérament ne pouvait plaire à des hommes forts de la faiblesse du monarque.; le Parlement refuse d'enregistrer l'édit, et, dominé par Choiseul et par madame de Pompadour, Louis le retire honteusement. C'était abandonner la victoire aux coalisés; ils n'épargnèrent rien pour la fixer sous leur drapeau.
La voix du chancelier Lamoignon de Blancménil , celle des plus graves magistrats étaient étouffées par l'exaltation philosophique et par le désir de complaire à la favorite. Les jeunes conseillers, que le président Rolland d'Erceville conduisait à l'assaut de la Société de Jésus, ne reculaient devant aucun moyen. Les Jésuites étaient leurs justiciables; se faisant hommes de parti au lieu de rester impassibles sur leurs sièges, ces magistrats sacrifiaient leur fortune, afin d'encourager les ennemis de la Compagnie. Us lui devaient de la modération et de l'équité; quelques-uns se ruinèrent pour Técraser. Le président Rolland osa même se créer un titre de gloire d'une semblable forfaiture (1). Le pays subissait les désastres d'une guerre sans gloire; l'autorité publique s'avilissait à l'intérieur, le courage des Français sur les mers sentit s'évanouir son prestige en face de tant de hontes que la spirituelle légèreté de Choiseul et Tafféterie économiste de madame de Pompadour ne parvenaient plus à couvrir. Choiseul allait bientôt céder le Canada à l'Angleterre ; d'autres événements aussi funestes menaçaient de soulever l'indignation patriotique; on essaya d'amuser la douleur nationale. Il y eut une recrudescence d'attaques diri-
(i) Le président Rolland d'Ecerville avait été déshérité par son oncle, Rouillé des Filletières, qui légua sa fortune à la boîte à Perrette, c'està-dire aux Jansénistes. Rolland ne s'attendait point à ce coup- là ; il s'en plaignit, et attaqua le testament devant les tribunaui. Il publia un mémoire, et, dans une lettre du 8 octobre 1778, jointe au dossier du procès, on lit : « L'affaire seule des Jésuites et des Collèges mè coûte, de mon argent, plus de soixante mille livres, et en vérité, les travaux que j'ai Taits, surtout rclalivemenl aux Jésuites, qui n'auraient pas été atteints si je n'eusse consacré à celle œuvre mon temps, ma santé et mon argent, ne devaient pas m'atlirer une exhédéralion de mon oncle. »
gées sur TlnsUtut, et ce ne sera pas la dernière qui servira à cacher quelque attentat contre Thonneur ou la liberté du pays. On allait sacrifier les conquêtes transatlantiques de la France; on mit enjeu les Jésuites, et d'Alembert, l'un des initiés à cette tactique, la révèle lui-même en ces termes (1) :
€ La Martinique , qui avait été déjà si funeste à ces Pères en occasionnant le procès qu'ils avaient perdu, précipita, diton, leur ruine par une circonstance singulière. On reçut, à la fin de mars 1762, la triste nouvelle de la prise de cette colonie; cette prise, si importante pour les Anglais, faisait tort de plusieurs millions à notre commerce. La prudence du gouvernement voulut prévenir les plaintes qu'une si grande perte devait causer dans le public. On imagina, pour faire diversion, de fournir aux Français un autre objet d'entretien, comme autrefois Alcibiade avait imaginé de couper la queue à son chien pour empêcher les Athéniens de parler d'affaires plus sérieuses. On déclara donc au principal du Collège des Jésuites qu'il ne leur restait plus qu'à obéir au Parlement. >
Le 1*' avril, le Parlement fit fermer les quatre-vingt-quatre Collèges des Jésuites ; dans le même jour, les provinces et la capitale furent inondées des ouvrages sérieux, des pamphlets, des réquisitoires dirigés contre l'Institut. Ces œuvres, que les circonstances rajeunissent de temps à autre, n'ont rien de saillant dans la forme ou dans le fond. C'est toujours le même cerde vicieux , toujours les mêmes préjugés mis au service des mêmes passions; mais, au milieu d'un pareil déluge d'écrits, il en est un qui fut réservé à une célébrité plus retentissante. 11 avait pour titre : Extraits des assertions dangereuses et pernicieuses en tout genre que les soi-disant Jésuites ont dam tout temps et persevéramment soutenues, enseignées et publiées. Ce recueil de textes tronqués, de passages falsifiés, de doctrines étranges, où le mensonge se substitue à la vérité, avait pour auteurs l'abbé Goujet, Minard et Roussel de Latour, conseiller au Parlement. Les Jésuites légitimaient tous les crimes, ils absolvaient tous les penchants coupables, on les voyait prêter la main à toutes les monstruosités. La mesure débordait ; on les
(IJ Destruction des Jésuites, par d'AlenibiMi, p. 168.
ET LES JESUITES. I i\
(lësbonoraît dans leur passé pour les avilir dans le préseul : ils rcpondirenl par des fails à des accusations qui enfin se produisaient d'une manière palpable. Ils démontrèrent (1), et leur démonstration n'a jamais été réfutée, que les Assertions ne contenaient pas moins de sept cent cinquante-huit textes falsifiés. LesEvêquesde France, le Souverain Pontife lui-même s'élevèrent contre un outrage (ait à la Religion , à la morale et à l'honneur des lettres. Le Parlement, qui cautionnait les As» sertionSf déclara que ses commissaires les avaient toutes vérifiées et collationnées. il condamna les Mandements des Evéques à être brûlés, puis il supprima les brefs du Pape. La mauvaise foi ouvrait cette discussion ; l'Eglise et les Jésuites l'acceptaient ; la force brutale la ferma.
Il avait fallu de longs travaux pour établir la preuve de tant d'imputations. Les haines avaient pris le devant; elles propageaient la calomnie avec une inconcevable rapidité. La rectification n'arrivait que d'un pied boiteux; elle était, comme toujours, étouffée sous les clameurs de la crédulité indignée ou de la passion qui n'avait pas besoin d'être convaincue, c En attendant que la vérité s'éclaircisse, écrivait alors d'Alembert, ce recueil aura produit le bien que la nation en désirait, l'anéantissement des Jésuites, i^
Cependant, le i^^ mai 1762, le Clergé de France se réunit en assemblée extraordinaire à Paris. Sous prétexte de défendre la puissance spirituelle contre les empiétements des Jésuites, la magistrature annihilait cette même puissance. On aflirmait que c'était pour sauver l'Eglise que l'on voulait perdre la Société de Jésus; et l'Eglise tout entière, à la voix du successeur des Apôtres, repoussait ces avocats cruellement officieux, dont elle avait appris à se méfier. La France était engagée dans une guerre malheureuse ; elle comptait plus de revers que de succès.
(1) On lit dans la Correspondance de Grimm, i^^ part., l. iv, année 1704: «S'il eût été permis aux Jésuites d'opposer assertion sur assertion, ils en auraient pu ramasser de fort étranges dans le Code des remontrances. » Ce fut, en effet, le Parlement qui déclara, sous Charles VII, le roi d*Ang!eterre légitime souverain de la France; le Parlement qui flétrit Henri III ; le Parlement qui défendit de reconnaître Henri IV, sous peine d'être pendu et étranglé; le Parlement encore qui alluma la guerre de la Fronde.
L'Etat faisait un appel pécuniaire au Clergé ; le Clergé ne faillit pas à son vieux patriotisme; il vota des subsides. Hais, le S3 mai, en se présentant devant le Roi à Versailles, il déposa au pied du trône le vœu de l'Assemblée et celui de la Catholicité: ce vœu était la conservation des Jésuites. La Rocbe- Aymon , archevêque de Narbonne, lut à Louis XV la lettre délibérée et signée qui le développait avec une courageuse éloquence. Elle se termine par ces paroles (1) :
« Ainsi, tout vous parle, Sire, en faveur des Jésuites. La Religion vous recommande ses défenseurs; l'Eglise, ses ministres; les âmes chrétiennes, les dépositaires du secret de leur conscience ; un grand nombre de vos sujets , les maîtres respectables qui les ont élevés; toute la jeunesse de votre royaume, ceux qui doivent former leur esprit et leur cœur. Ne vous refusez pas. Sire, à tant de vœux réunis ; ne souffrez donc pas que dans votre royaume, contre les règles de la justice, contre celles de l'Eglise, contre le droit civil, une Société entière soit détruite sans l'avoir mérité. L'intérêt de votre autorité même l'exige , et nous faisons profession d'être aussi jaloux de ses droits que des nôtres. >
Voilà le langage que tenait le Clergé de France dans cette double crise, où la Religion et la patrie étaient menacées en même temps. Le 4 mai 1762, dix-neuf jours auparavant, d'Alembert, écrivant à Voltaire, s'occupait, lui aussi, de ces désastres, et il poussait un cri de joie : c Quant à nous» disaitil (2), malheureuse et drôle de nation, les Anglais nous font jouer la tragédie au dehors, et les Jésuites la comédie au dedans. L'évacuation du collège de Clermont nous occupe beaucoup plus que celle de la Martinique. Par ma foi, ceci est très-sérieux, et les classes du Parlement n'y vont pas de main morte. Ils croient servir la Religion , mais ils servent la raison sans s'en douter ; ce sont des exécuteurs de la haute justice pour la philosophie, dont ils prennent les ordres sans le savoir; et les Jésuites pourraientdire àsaint Ignace : Mon Père, pardonnez' leur, car ils ne savent ce qu'ils font. Ce qui me parait singu-
(1) Procès-verbaux des Assemblées générales du Clergé de France, t. vm, II*' part., pièces justificatives, n° 4, p. 579.
(2) Œuvres de Voltaire, t. lxvui, p. 200.
ET LES JlésUITES. <83
fier, c'est que la destruction de ces fantômes, qu*on croyait si redoutables, se fasse avec aussi peu de bruit. La prise du château d'Arensberg n'a pas plus coûté aux Hanovriens que la prise des biens des Jésuites à nos seigneurs du Parlement. On se contente, à l'ordinaire, d'en plaisanter. On dit que JëSttS-Christ est un pauvre capitaine réformé qui a perdu sa Ckmipagnie. »
Les Parlements étaient c les exécuteurs de la haute justice pour la philosophie , dont ils prenaient les ordres sans le savoir; > on ne voulut pas laisser refroidir ce zèle. Les Parlements se trouvaient à l'apogée de leur puissance ; on avait besoin d'eux : on les enivra de louanges. La gloire leur vint avec la faaiàe du nom de Jésuite; un réquisitoire et un arrêt contre l'Institut furent des titres à l'immortalité, dont les Encyclopédistes s'étaient constitués les distributeurs. Dans cette vieille Société française, s'affaissant sur sa base, il était bien facile de diriger un mouvement vers le mal en flattant de généreux instincts. On avait entraîné le Parlement de Paris à faire de l'injnstice par esprit de religion ou de nationalité; on espéra que les magistratures de province dépasseraient le but indiqué. On les força toutes à vider chacune dans son ressort la question des Jésuites. L'ambition, la vanité, le désir d'attirer sur soi les regards de la France, et, pour d'autres, l'accomplissement d'un devoir, imprimèrent à ces cours judiciaires une fiévreuse activité. Le gouvernement les mettait en mesure de se prononcer; elles évoquèrent les Constitutions de l'Ordre de Jésus à leur barre.
Loin du foyer de l'intrigue et n'en démêlant pas bien tous les fils, les Parlements n'avaient pas un intérêt direct à la destruction de la Société. Ils comptaient dans leurs rangs des magistrats pleins de science et d'équité, et qui, pour complaire à la maîtresse ou au ministre du Roi , n'étaient pas disposés à immoler leurs convictions. Il y avait de l'opiniâtreté , des préjugés chez quelques-uns ; dans le cœur de la plupart dominait un sentiment d'impartialité ou de reconnaissance nationale qu'il était difficile d'affaiblir. Le Parlement de Paris s'était engagé, il faisait appel à l'esprit de corps, toujours si puissant dans les tribunaux inamovibles. On rehaussait leur importance
laux yeux du pouvoir royal : ils cliargèrent les procureurs généraux de leur rendre compte de l'Institut de saint Ignace. C'était la cause la plus retentissante qui eût jamais été soumise à leur appréciation; les procureurs généraux s'imaginèrent d'abord que cette belle proie ne leur serait pas abandonnée: mais lorsqu'ils eurent acquis la preuve que le Roi laisserait parler, ils s'élancèrent dans l'arène. Tous cherchèrent à y briller par le talent ou par l'animosité.
Trois de ces comptes-rendus ont survécu : Garadeue de La Chalotais, Ripcrt de Monclar et Pierre-Jules Dudon, procureurs généraux aux Parlements de Bretagne, de Provence et de Bordeaux, en étaient les auteurs. Chauvelin, Saint-Fargean et Joly de Fleury avaient pris l'initiative dans la capitale du Royaume : des magistrats plus éloquents, plus incisifs» les faisaient oublier au fond des provinces. Avec. des caractères et des esprits différents, mais avec un sentiment de probité religieuse (lue les éloges et les excitations des Encyclopédistes ne parvinrent point à étouffer, La Chalotais, Dudon et Monclar s'efforcèrent d'incriminer les statuts de Loyola. 11 y a, sans aucun doute, de la passion, de l'iniquité involontaire dans leurs réquisitoires ; néanmoins en faisant la part des entralnemeuts de l'époque et des séductions que tant d'utopies exerçaient sur des natures ardentes, il faut avouer que ces grands magistrats trouvèrent souvent dans les amis des Jésuites la partialité dont ils avaient donné l'exemple (1). On a jugé l'ouvrage, sans vou-
(i) On a souvent dit cl souvent publié que le compte-rendu de la Chalotais élait l'œuvre de d'Alemberl et des Jansénistes, qui en préparèrent les matériaux. Ce bruit nous semble dénué de fondement. On a dit cucore que les Jésuites s'étaient vengés du fameux procureur général breton en le persécutant et en le faisant jeter en prison. Les Jésuites, proscrits alors, n'avaient ni l'influence ni le temps de proscrire les autres, et la Chalotais fut arrêté le 11 novembre 17C5. C'est Laverdy, l'un de ces membres du Parlement de Paris si hostiles à la Compagnie, qui, devenu contrôleur général sous le ministère du duc de Choiseul, ne voulut plus tolérer les empiétements des cours judiciaires, auxquels il s'était associé. "On a ajouté que la Clialotais^ avait fait une œuvre de calcul et de haine. Dans les papiers de sa famille, il existe des mémoires inédits du comte de la Fniglaie, gendre du procureur général, et, sous la date de l'année J76i, nous y lisons ces curieux détails :
« A sa rli^ture, le Parlement chargea M. de la Chalotais de Texamen
Joir descendre dans la vie de l'auteur. Cette vie sévère et retirée fut cependant aussi digne que pieuse. La Chalotais et Monclar se laissèrent emporter par des violences dont ils ne
ries Constitutions des Jésuites, pour lui en rendre compte à sa rentrée. Tous les Parlements de France en firent autant. C*était une affaire majeure, exigeant un travail énorme, qui devint une espèce de concours de talent entre les procureurs généraux du royaume. M. de la Chalotais ne put se persuader'd'abord que le Roi permtl cet examen; il avait une trop haute idée du crédit des Jésuites à la Cour pour ne pas leur croire les moyens de conjurer cet orage. Il ne se pressa donc point d'entreprendre ce long et fastidieux travail, qui lui était demandé. Nous partîmes ensemble pour quelques visites de Tamille. Chemin faisant, il lisait les Constitutions des Jésuites, et plus il avançait dans celte lecture, plus il s'effrayait de l'importance et de la longueur du travail nécessaire pour en rendre compte à la rentrée du Parlement. Il me pria de retourner à Rennes, d'y voir de sa part les membres du Parlement qui s'y trouvaient, ainsi que les personnes de la Société ayant des relations, soit à Paris, soil à la Cour, et de lui mander, d'après ces conférences, si on pouvait croire que le Roi laisserait parler les procureurs généraux sur les Constitutions des Jésuites. Je m'empressai bientôt de lai mander que, de tous les renseignements que j'avais pu me procurer, on pouvait conclure qu'un parti, très-puissant à la Cour, semblait prévaloir sur le crédit des Jésuites à Versailles, et le persuader que TalTaire entamée contre cet Ordre serait suivie avec rigueur.
(c M. de la Chalotais se hâta de revenir à Rennes, s'enferma dans son cabinet, et, en six semaines d'un travail forcé qui prit même sur sa santé; il atteignit le but. Son compte-rendu, dans celte affaire, eut le succès le plus complet, non-seulemenl au Parlement, auquel il le rendit, mais dans la société. Il fut bientôt imprimé, répandu à la cour et à la ville, où il mérita à son auteur la réputation la plus distinguée comme magistrat, publiciste et littérateur.
<f J'entends dire et je lis aujourd'hui, dans plusieurs ouvrages de littérature récents, que M. de la Chalotais était connu pour ennemi de cet Ordre célèbre ; que ses comptes-rendus avaient été dictés par la haine et la partialité. Personne mieux que moi ne peut démentir cette calomnie. J'ai TU chacune des pages de cet ouvrage, à mesure qu'il a été fait, et je dois dire, avec toute vérité, que non-seulement M. de la Chalotais n'avait aucune prévention antérieure contre cette Société, mais même qu'il faisait grand cas de plusieurs de ses membres, lorsque le devoir de sa place le mit dans la nécessité de donner son avis sur ces Constitutions ; qu'incapable de le faire par haine et partialité (sentiments qui n'entrèrent jamais dans sa belle âme), il rejeta, au contraire, toute impulsion étrangère à son opinion personnelle. J'ai vu et lu une foule de Icllres anonymes qui lui furent adressées (par quelques Jansénistes sans doute) ; elles étaient pleines de ûel et d'amertume, mais aussi de faits et de recherches profondes : il dédaigna d'en Oiire usage, et plus tard même, de les lire. »
i|S6 CLÉMENT XIV
calculèrent que plus tard les tristes effets, et ils s'en repentirent. Dudon, plus maître de sa pensée et de sa parole, se contenta de discuter les Constitutions que le Roi livrait à son examen. Il fut prudent là où les autres substituaient la véhémence du sophisme à l'idée catholique. Son compte-rendu était serré et lumineux : il concluait contre les Jésuites; mais, dans ses développements , il faisait ressortir les «ervices dont le monde chrétien est redevable à l'Ordre. Son réquisitoire n'avait pas le brillant reflet des passions du jour, aussi ne fut-il pas accueilli avec l'enthousiasme qui salua ceux de La Chalotais et de Monclar.
En France, où habituellement on ne réfléchit qu'après coup, il sera toujours aisé de faire une opinion publique. Elle a été travaillée en chaque sens, et les masses se sont toujours conformées à l'impulsion de ceux qui aspiraient à les diriger en les trompant. La popularité ne vient habituellement qu'aux hommes dont l'art consiste à faire naître des préjugés qalls exploitent. Le Jour de l'abandon arrivait pour les Jésuites. Us ne résistaient pas, ils ne pouvaient pas résister à ce choc multiple, qui les serrait de toutes parts; mais à l' encontre de tant de précipitations judiciaires, il surgit au sein des Parlements de courageuses minorités, qui ne consentirent point à flétrir la Religion et la Justice. A Rennes, à Bordeaux, à Rouen, à Toulouse, à Metz, à Dijon, à Pau, à Grenoble, à Perpignan, à Âix surtout (1), où la voix de Monclar avait éclaté, de longs conflits s'élevèrent. Les passions s'agitèrent au sein des cours; plus d'une sinistre prédiction, qu'un prochain avenir devait réaliser, se fit entendre. Ces orageuses délibérations mettaient en question le principe chrétien et le pouvoir monarchique, la liberté de la conscience et l'intolérance philosophique, le droit de la famille et le droit des accusés.
Les Parlements étaient les sentinelles préposées à la garde des intérêts sociaux. Dans toute autre circonstance, ils les auraient protégés; mais on les conviait à détruire un Institut religieux dont plus d'une fois ils avaient jalousé l'influence sur les
(1) Mémoires inédits de M. le président d'Eguilles, n* parUe, art. 6, p. 304.
populations. Il y avait solidarité de corps, esprit de vengeance, désir immodéré d'étendre ses attributions : de pareilles causes remportèrent. On vit les magistrats se constituer tout à la fois arbitres, accusateurs et témoins. Ils n'écoutèrent point les Jésuites en leur défense; ils ne surent que punir, et leur parti était si bien pris d*avance qu'à Aix une majorité primitive de vÎBgt-neuf voix opprima une minorité de vingt-sept. Cette minorité comptait quatre présidents à mortier : Coriolis d'Espinouse, de Gueydan, Boyer d'Eguilles et d'Entrecasteaux. Elle avait dans ses rangs Monlvallon, Mirabeau, Beaurecueil, Gharleval, Thorame, Despraux, La Canorgue, de Rousset, Mous, Coriolis, de Jonques, Fortis et Camelin. lis n'osaient pas juger la plus grande et la plus difficile des affaires, sans instruction, sans pièces, sans rapport. On avait calculé les suffrages : les. ennemis des Jésuites savaient qu'une majorité de deux voix leur était acquise, ils passèrent outre. Cette contrainte morale, qui a quelque chose de révolutionnaire , pouvait être mal interprétée. Dans les Mémoires inédits du président d'Eguilles nous trouvons ce que pensèrent ces hommes de profonde conviction. Le président se plaint au Roi de la violence qu'on a cherché à leur faire subir, et équitable même en racontant les abus dont des résistances consciencieuses furent les victimes^ il ajoute :
€ Voilà, Sire, bien des choses que j'aurais bien voulu me cacher à moi-même. Elles m'ont surpris d'autant plus que je ne devais pas les attendre d'un corps de magistrats, tout rempli d'honneur et de probité, parmi lesquels, certainement, il n'y en a pas un seul qui lut capable de la moindre fausseté, de la moindre injustice pour un intérêt personnel. 11 semble que les excès où l'on se porte en corps ne sont ceux de personne : l'iniquité disparaît en se partageant, et Ton ose tout , parce qu'on ne se croit responsable de rien personnellement. Ce n'est pas qu'il n'en coûte d'abord, mais le mauvais exemple fait faire un premier pas, la vanité un second, l'ambition quelquefois un troisième; ensuite, le faux honneur, la honte qu'on trouverait à reculer, les préjugés d'une compagnie, sa prétendue gloire, son prétendu intérêt, la colère contre ceux qui attaquent» toutes les passions soulevées se réunissent, corrompent
lîB CLÉMENT XIV
insensiblement la plus belle âme, el finissent jpar mettra piit el le cœur dans une espèce de convulsion habituelle où il n'y a plus d'yeux pour la vérité, plus d'amour pour la justice, presque plus de liberté pour le bien ; de manière que, sans le vouloir et presque toujours sans le croire , les plus honnêtes gnns, les plus belles âmes, les cœurs les plus humains vont vers le mal aussi bien que les plus mcchanls hommes, en se déterminant comme eux par la nécessité du moment : l'alTaire des Jésuites en l'ournitHu monde un terrible exemple. >
De temps à autre, Louis XV comprenait les devoirs de la royauté. L'olisession dont le président d'Eguîlles se plaignait avec une pudeur si parlemenLiirement contenue réveilla dans te cœur du monarque un sentiment de dignité. Le 13 septembre 17Gâ, le Dauphin écrivit la lettre suivante à d'Eguilles, venu à Versailles afin de réclamer justice : « Avant voire départ. Monsieur, pour retourner à vos ronclions , je ne puis m'empficher de vous témoigner loute ma satisfaction du zèle que le préstclent d' Espinouse et vous, à la lête de dix-neuf magistrats, ont marqué dan.s l'affaire des Jésuites, pour les intérêts de la Religion et ceux de l'autorité du Roi. Ces deux grands objets, étroiiement liés, et que je ne perds pas de vue, m'engagent à vous prier d'assurer les magistrats qui les ont si bien remplis de toute ma bienveillance et de mon eslime, et de compter sur tes mêmes senliments pour vous. «
Dans la plupart des cours judiciaires, une imperceptible majorité (1) consacra ces sentences, dont les considérants soDl à peu près basés sur les mêmes motifs. Mais l'arrêt du Padement de Bretagne renchérit sur l'exagération des autres. U déclara privés de touies fondions civiles et municipales les pM^ renls qui enverraient leurs enfanls étudier chez les Jésuites à l'étranger; ces enfants, à leur retour, se trouvaient dans h même exception. Les Cours souveraines de l''ranche-Comté,
[1 ■ Ou a conserve Ip tiunihrp des siilTragPs (iiii, dans plusieurs coura, se [iniiuiiicÉri'iil sur les JËsuilfs. Il etl Ainsi établi : à Renne», 33 contre SSt; h Itiiudi, -20 contre lô; il Toulouse, 41 U)nlre3!l; àPer^ilpan, ticonlreli; à Burduaiii;, 3S contre 1 8 ; il Ail, 34 rentre 23. La réjhiTUliiin îles ïotee (le loHies les autres cours est la même, cl jamais une majorltÉ li " "^^ n'a proiluit on si grand événement.
d'Alsace (1), de Flandre et d'Artois refusèrent de s'associer au mouvement de l'opinion. Les tribunaux du royaume se coalisaient pour déclarer les Jésuites ennemis du bien public; les magistrats de ces quatre provinces et ceux de Lorraine, ou régnait Stanislas de Pologne, proclamèrent les disciples de saint Ignace c les plus fidèles sujets du Roi de, France » ei les plus sûrs garants de la moralité des peuples. »
La voie était déblayée ; le Parlement de Paris, soutenu par tous ces décrets de proscription, allait proscrire à son tour et frapper à mort la Compagnie de Jésus. 11 l'avait assignée au 6 août 1762; ce jour-là même il rendit un jugement par lequel : c Dit qu'il y a abus dans ledit Institut de ladite Société, se disant de Jésus^ bulles, brefs, lettres apostoliques, constitutions, déclarations sur lesdites constitutions, formules de voeux, décrets des Généraux et congrégations générales de ladite Société, etc. Ce faisant, déclare ledit Institut inadmissible, par sa nature, dans tout Etat policé, comme contraire au droit naturel, attentatoire à toute autorité spirituelle et temporelle,
(1) Le cardinal de Rohan, évéque de Strasbourg, avait demandé au Roi la conservation des Jésuites d'Âlsacc, dont le peuple et les magistrats répugnaient à se séparer. Le duc de Choiseul lui adressa de Yersailies, le 8 août 1762, la réponse suivante :
a Le Roi m*a remis la iellre que Votre Eminencc lui a écrite pour lui faire part de ses inquiétudes par rapport aux Jésuites d*Âlsace, et pour lui rendre compte de rulilité dont ces religieux sont dans cette province, tant pour rédacation de la jeunesse en particulier que pour l'avantage de la Religion en général. Sa Majesté me charge de répondre là-dessus à Votre Eminence, en lui faisant observer qu'elle doit être d'autant plus rassurée sur le sort des Jésuites d'Alsace, que, jusqu'à présent, il ne s'est rien passé dans cette province qui lui donne lieu de craindre les mêmes événements qu'ils ont éprouvés dans une partie du royaume. En efTet, quand Votre Eminence ne connaîtrait pas comme elle sait les dispositions du Roi par rapport à tout ce qui peut intéresser la Religion, elle n'aurait pas moins la satisfaction de voir que son diocèse a joui jusqu'à présent de toute la tranquillité que les circonstances actuelles n'ont point interrompue , ce qui devient pour elle et pour Votre Eminence un nouveau garant de r exécution des intentions du Roi, qui ne veut pas que les Jésuites y éprouvent aucun changement dans leur étal. Votre Eminence connaît l'inviolable attachement avec lequel je fais profession de l'honorer plus que personne.»
Le duc de Choiseul se garda bien de tenir sa promesse. Le Conseil souverain d'Alsace avait maintenu les Pères. Le ministre, à force d'intrigues et de manœuvres, sut enfin obtenir de cette cour la suppression des Jésuites.
et tendant à introduire dans TEglise et dans les Etats, sodsle voile spécieux d'un Institut religieux, non un Ordre qui aspiré véritablement et uniquement à la perfection évangéliqne, mais plutôt un corps politique, dont l'essence consiste dans une activité continuelle pour parvenir par toutes sortes de voied, directes et indirectes, sourdes et publiques, d'abord à une iiH dépendance absolue, et successivement à l'usurpation de toute autorité. »
Tel est le résumé des griefs et des imputations accumules contre l'Institut. Ce ne sont point des délits dont les Jésuites se seraient rendus coupables, mais des accusations de doctrines erronées, de faux principes que le Parlement emprunte aux Extraits des assertions. Et ce n'est pas un individu isolé qui a pu rêver et concilier tant de turpitudes morales ; an dire de la cour judiciaire, tous les Jésuites sont coupables d'avoir ^* seigné en tout temps et persévéramment avec l'approbation dé leurs Supérieurs et Généraux c la simonie , le blasphème* le sacrilège, la magie et le maléfice, l'astrologie, ririîéligion de tous les genres, l'idolâtrie et la superstition, Timpudicité, le parjure, le faux témoignage, les prévarications des juges, lé vol, le parricide, l'homicide, le suicide, le régicide.
c Leurs doctrines de tous les temps ont été favorables au schisme des Grecs; attentatoires au dogme de la procession du Saint-Esprit; favorisant l'Arianisme, le Socinianisme, le Sabellianisme, le Nestorianisme; ébranlant la certitude d'au* cuns dogmes sur la hiérarchie, sur les rites du sacrifice et do sacrement ; renversant l'autorité de l'Eglise et du siège apostolique; favorisant les Luthériens, les Calvinistes et autres novateurs du xvi® siècle; reproduisant Thérésie de Wiclef; reuDiivelant les erreurs de Tichonius, de Pelage, des Semipélagiens, de Cassien, de Fausle, des Marseillais; ajoutant le blasphème à l'hérésie ; injurieuses aux saints Pères, aux Apôtres, à Abraham, aux Prophètes, à saint Jean-Baptiste, aux. Anges; outrageuses et blasphématoires contre la bienheureuse Vierge Marie; ébranlant les fondements de la Foi chrétienne; destructives de la divinité de Jésus-Christ, attaquant le mystère de la Rédemption; favorisant rimpiéié des déistes; ressentant l'Epicuréisme; apprenant aux hommes à vivre en bêtes et aux chrétiens à vi-
vre en paiens; oflknsant des oreilles chastes; nourrissant ia concupiscence et induisant à la tentation et aux plus grands péchés; éludant la loi divine par de fausses vertus, des sociétés simuléeset auti*es artifices et fraudes de ce genre; palliant Tusure; induisant les juges à la prévarication; propices à fomenter des artifices diaboliques; troublant la paix des familles; ajout:int l'art de tromper à l'iniquité du vol; ouvrant le chemin au vol; ébranlant la fidélité des domestiques; ouvrant la voieau violement de toutes les lois, soit civiles, ecclésiastiques ou apostoliques; injurieuses aux souverains et aux gouvernements, et faisant dépendre de vains raisonnements et systèmes la vie des hommes et la règle des mœurs ; excusant la vengeance et rhofflicide ; approuvant la cruauté et les vengeances personnelles; contraires au second commandement de la charité, et étouiïant même dans les pères et les enfants tous les sentiments d'humanité; exécrables, contraires à Tamour filial; ouvrant le chemin à l'avarice et à la cruauté ; propres à procurer des homicides et des parricides inouïs ; ouvertement opposées au Décalogue; protégeant les massacres; menaçant les magistrats et la société humaine d'une perle certaine ; contraires aux maximes de l'Evangile, aux exemples de Jésus-Christ, à la doctrine des Apôtres, aux opinions des saints Pères, aux décisions de l'Ëglise, à la sûreté de la vie et de l'honneur des princes, de leurs ministres et des magistrats, au repos des familles, au bon ordre (le la société civile; séditieuses, contraires au droit naturel, au droit divin, au droit positif et au droit des gens; aplanissant la voieau fanatisme et à des carnages horribles; perturbatives de la société des hommes ; créant contre la vie des rois un péril toujours présent ; doctrine dont le venin est si dangereux, et qui ne s'est que trop accréditée par de sacrilèges effets, qu'on n'a pu voir sans horreur. >
Cet arrêt, où le ridicule s*unit à l'atroce, où la contradiction dans les termes exclut forcément cette unité de doctrines tant reprocliée à la Compagnie, enjoint à tous les Pères de renoncer aux règles de l'Institut, il leur est défendu d'en garder l'habit, de vivre en conunun , de correspondre avec les membres de l'Ordre, et de remplir aucune fonction sans avoir prêté le serment annexé à l'arrêt. On confisqua leiu*s biens, on les
expulsa de leurs maisons, on dilapida leur fortune (1), on spolia leurs riches églises, on dispersa leurs précieuses bibliolbèques, on ne leur accorda qu'une pension insufiisante, et qu'il fallait acheter par toute sorte de sacrifices (2). Ces quatre mille prêtres qui, dans leurs collèges, dans leurs missions, dans leurs travaux apostoliques ou littéraires, avaient glorifié le nom de la France, se trouvèrent, de par la sentence, con-
(1) La fortune des Jésuilcs en France, sans compler leurs biens des colonies, s'élevait de 56 à GO millions, ainsi répartis en 1760 :
De biens-ronds improductirs, tels que vastes bâtiments, meubles, bibliothèques et sacristies. ... 20 mUlioDS.
De capitaux productifs , dont le revenu servait à acquitter 550,000 livres d'impositions ecclésiastiques ou civiles 11
D'autres propriétés dont le revenu payait les intérêts de 4 millions de dettes et l'entretien des bâtiments. 7
De 20 millions, dont le revenu servait à l'entretien, à la nourriture, aux voyages de 4,000 religieux; ce qui élevait la dépense de chaque Jésuite à 300 fr. à peu prés. 20
Total 58 millions.
Dans ce chiffre ne sont pas compris les dons ou aumônes, surtout pour les Maisons professes.
(2) Les Parlements de France assignèrent vingt sous par jour h chaque Jésuite. Celui de Grenoble alla jusqu'à trente; mais la cour de Languedoc n'en accorda que douze. Une anecdote assez singulière ht modiûer cette parcimonie. Toutes les fois qu'une chaîne de galériens passait à Toulouse, les Jésuites avaient la charge d'en prendre soin ; ils leur donnaient un repas, et, afin d'habituer de bonne heure leurs élèves à la vertu ainsi qu'à la piété, ils faisaient servir les forçats parles enfants des familles les plus distinguées. Quelques temps après l'arrél provisoire qui anéantissait la Compagnie, une chaîne de galériens traversa la ville. Conformément à Pusage, le Parlement décida quMls dîneraient aux frais des Jésuites. On en fit prévenir le séquestre, et la dépense fut fixée à dix-sept sous par tête. Ainsi on prenait sur le bien des Jésuites dix-sept sous pour un dtner de forçat, et on n'en attribuait que douze par jour à chaque Père. Ce contraste frappa si vivement l'esprit du peuple, qu'afin d'échapper au ridicule, qui ne lui était guère épargné, le Parlement, toutes les chambres assemblées, arrêta que sa générosité s'élèverait au chiCfre des autres Cours du royaume.
Le parlement de Paris n'accordait cette pension alimentaire qu'aux Profès : les Scolastiques en étaient privés. Ou ne voulait plus qu'ils fussent Jésuites, et on enlevait à ces jeunes gens le droit de rentrer dans leur patrimoine et la faculté de pouvoir hériter. On les déclarait morts civilement en UK^mo temps qu'on les rappelait à la vie civile.
vaincus de tous les crimes possibles^ de toutes les hérésies imaginables, depuis TArianisme jusqu'au Luihérianisme, et réduits à la misère ou à la honte de blasphémer l'Institut qu'ils avaient fait vœu de suivre jusqu'à la mort. Ce vœu fut le serment impie d'une règle impie.
Des tribunaux catholiques venaient de donner au monde un fatal exemple; les écrivains protestants ne craignirent pas de le leur reprocher, t Cet arrêt du Parlement, dit Schœll (i), porte trop visiblement le caractère de la passion et de l'injustice pour ne pas être désapprouvé par tous les hommes de bien non prévenus. Exiger des Jésuites l'engagement de soutenir les principes qu'on appelle les libertés de l'Eglise gallicane, était un acte de tyrannie; car, quelque respectables que ces principes paraissent, ils n'étaient pourtant, selon l'opinion des docteurs les plus savants, que problématiques, quoique probables, et nullement articles de foi. Vouloir forcer les Jésuites a repousser les principes de morale de l'Ordre, c'était décider arbitrairement un fait historique manifestement faux et controuvé. Hais dans les maladies de l'esprit humain, comme celle qui affectait la génération d'alors, la raison se tait, le jugement est obscurci par les préventions. Les Jésuites opposèrent la résignation aux persécutions dirigées contre eux. Ces hom- , mes qu'on disait si disposés à se jouer de la Religion refusèrent de prêter le serment qu'on exigeait d'eux. De quatre mille Pères qu'ils étaient en France, à peine cinq s'y soumirent. »
La Compagnie n'existe plus dans le Royaume Très-Chrétien. Ses membres sont dispersés; on les force à rompre des vœux que la loi ne reconnaît plus, qu'elle poursuivra avecl'acharnemeni des passions de parti. On excite à l'apostasie, on offre d'immenses avantages aux enlants qui consentiront à renier leur mère outragée, et, au dire d'un écrivain protestant qui est dans le vrai, à peine cinq Jésuites, sur quatre mille, trahissentils les serments dont ils sont juridiquement déliés. C'est le plus bel éloge qui ait jamais été fait d'une association religieuse.
La tyrannie en simarre ne devait pas s'arrêter sur la pente procédurière où elle s'était engagée. Les Jésuites disséminés
(1) Cours d'histoire des Etats européenSf t. xi, p. 51 et 52.
se voyaient appelés par les Evéques et par les peuples. Ils ne pouvaient plus former renfance à la vertu et aux belles-lettres; rage mûr se pressait autour des chaires évangéliques, afin de recueillir leur enseignement, ils étaient pauvres, mais leur coeur contenait une surabondance de richesse, et leur zèle ne restait pas oisif, ils furent tout à la fois Missionnaires et directeurs des âmes. Les Jésuites ne s'étaient pas défendus, leur apologie éclatait après coup ; le Parlement n*osa même pas tolérer ce tardif appel à l'opinion publique. Deux prêtres, accusés d'avoir censuré les arrêts du Parlement , se virent condamnés à être pendus : l'arrêt fut exécuté. Les cours de justice et leurs alliés s'inquiétaient de ce mouvement de l'opinion, qui tournait contre eux. Les Jésuites, répandus dans les villes et dans les campagnes, effrayaient la philosophie et la magistrature. D'Alembert fit part de ses craintes à Voltaire ; le patriarche de Ferney, qui n'aimait pas les proscripteurs, lui répondit (1), le 48 janvier 1763 : c Les Jésuites ne sont pas encore détruits : ils sont conservés en Alsace ; ils prêchent à Dijon, à Grend)le, à Besançon, il y en a onze à Versailles, et un autre qui médit la messe (2). >
La blessure faite à l'institut de saint Ignaceavait retenti dans tous les cœurscatholiques. Les pèresdefamillecherchaientàquels maîtres ils confieraient désormais l'éducation de leurs enfants; les hommes sensés déploraient la perte de cette Compagnie(3),
(1) Œuvres de Voltaire, t. Lxvm, p. 239.
(2) Ce Jésuite, recueilli par Voltaire, se nommait le P. Adam. Au dire de son hôte, il n'était pas le premier homme du monde.
(3) Le duc de Choiseul et le parlement firent composer alors TArbre géographique que nous avons reproduit dans V Histoire delà Compagnie, tel quMl fut adressé aui princes et aux magistrats. Cet arbre géographique est conforme au dernier catalogue général imprimé à Rome en 1749; mais il ne représente pas l'état de l'Ordre en 1762. A celte époque, Tlnslitut de saint Ignace comprenait une assistance de plus, celle de Pologne, érigée en 1756 par la xvni® congrégaUon générale, et formée des deux provinces de Pologne et de Lithuanie, qui furent divisées et constituèrent les quatre provinces de grande Pologne, de petite Pologne, de Lithuanie et de Mazovie.
Les deux médaillons ne sont pas aussi exacts que l'arbre géographique. Leur titre et leurs indications peuvent induire en erreur. Les établissements des Jésuites dans les Provinces -Unies n'étaient pas
qui entretenait dans les peuples les sentiments de religion ; qui se présentait partout où il y avait quelque bien à opérer, des lumières à répandre, des ignorants à instruire, de grands sacriBces à faire. Tous, dans l'amertume de leurs pressentiments, s'écriaient avec Tabbé de Lamennais (1) : < J'ai parlé de dévouement, et à ce mot la pensée se reporte avec douleur 8or cet Ordre, naguère florissant, dont l'existence tout entière ne fut qu'un grand dévouement à l'humanité et à la Religion. Ils le savaient, ceux qui l'ont détruit, et c'était pour eux une raison de le détruire, comme c'en est une pour nous de lui payer du moins le tribut de regrets et de reconnaissance qu'il mérite pour tant de bienfaits. Ëh! qui pourrait les compter tous? Longtempsencoreon s'a percevra du vide immense qu'ont laissé dans la Chrétienté ces hommes avides de sacrifices comme les autres le sont de jouissances, et l'on travaillera longtemps à le combler. Qui les a remplacés dans nos chaires? qui les remplacera dans nos collèges? qui, à leur place, s'oiïrira pour porter la Foi et la civilisation) avec l'amour du nom français, dans les forêts de l'Amérique ou dans les vastes contrées de l'Asie, tant de fois arrosées de leur sang? On les accuse d'ambition : sans doute ils en avaient, et quel corps n'en a pas? Leur ambition était de faire le bien, tout le bien qui était en eux ; et qui lie sait que c'est souvent ce que les hommes pardonnent le moins? Us voulaient dominer partout : et où donc dominaientils, si ce n'est dans ces régions du Nouveau-Monde, où, pour la première et la dernière fois, l'on vit se réaliser sous leur influence ces chimères de bonheur que l'on pardonnait à peine h
plus secrets que ceux des autres religieux et des prêtres séculiers euxmêmes. Pour les uns, ainsi que pour les autres, tout le mystère consistait en ce que les Eglises catholiques ne pouvaient avoir ni portes ni fenêtres donnant sur la rue, et qu'il était défendu aux catholiques, sous peine d'une amende de trois florins, de s'y rendre un livre de prières à la main.
Les Missions de Ruylembourg et de Wuch-le-Ducrstede, désignées dans le médaillon de droite, n'existaient pas. Ces deux médaillons n'indiquent que quinze stations établies dans douze villes ; elles ne supposent que quinze Missionnaires. A l'époque où parut l'arbre géographique, on comptait vingt-cinq stations dans vingt-trois villes et quarante Missionnaires.
(1) Réflexions sur létat de l'Eglise de France pendant le xviii® siècle, p. 16 (Paris, 1820).
rimaginalion des poêles? Ils étaient dangereux aux souverains: est-ce bien à la philosophie à leur faire ce reproche? Quoi cpi'il en soit, j'ouvre Thistoire, j*y vois des accusations. J'en cherche les preuves, et ne trouve qu'une/justification éclatante. »
Celte justification des Jésuites , manifestée en termes si éloquents , ne leur fut pas alors refusée par la Catholicité. 11 y avait sur le siège de Paris un Prélat éprouvé par Texil , un Archevêque dont le courage et Tinépuisable charité seront toujours un des plus beaux souvenirs de la vieille basilique. C'était Christophe de Beaumont, dont les Anglais et Frédéric II admiraient la vertu, dont le peuple bénissait le nom, et dont le Parlement, les Jansénistes et les Philosophes blâmaient Taposiolique virilité , tout en respectant la pureté de ses vues. Christophe de Beaumont avait compris que la guerre faite aux Jésuites devenait le signal de la ruine des mœurs et de l'Eglise. Il tenait tête à toutes les attaques : le 28 octobre i7G3, il jeta dans la mêlée sa célèbre Instruction pastO' raie. L'Alhanase français traduisit au tribunal de sa conscience de magistrat ecclésiastique ces juges séculiers qui, du haut de leurs sièges, espéraient forcer le pouvoir spirituel à n'être plus que le commissaire de police morale du pouvoir temporel. Il les confondit sur pièces, démentant leur œuvre par des faits, opposant la vérité écrite au mensonge parlé , et prouvant que les Jésuites condamnés n'avaient été ni accusés ni jugés de bonne foi. A cette savante intrépidité, le Parlement ne connut plus de bornes. La modération de la forme n'aCTaiblissait point, dans la Pastorale, l'énergie du fond; le Parlement était vaincu par la raison, il répondit par l'arbitraire. Le 24 janvier 17G4, le même bourreau qui lacérait et brûlait V Emile de Jean-Jacques et V Encyclopédie lacéra et biûla l'œuvre du Pontife. Christophe de Beaumont fut cité à comparaître : il aurait comparu , il aurait été flétri par arrêt et glorifié par la justice, si le Roi n'eût trouvé un honteux palliatif : il exila de nouveau le premier pasteur du diocèse. L'archevêque échappait aux vengeances du Parlement , elles retombèrent sur la Compagnie de Jésus.
Il fut enjoint à tous les Pères d'abjurer leur Institut et de ratifier par serment les qualifications dont les arrêts précë-
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déminent rendus Tavâient chargé. Il ne restait plus aux disciples de saint Ignace qu à opter entre le déshonneur et le bupnisscmcnt, que, la douleur dans Tânie, le premier président Mole, plein de rCvSpect pour ses anciens maîtres, venait de prononcer. Le bannissement fut accepté. Les Parlements de Toulouse, de Rouen et de Pau se joignirent seuls à cette mesure, et les Jésuites des quatre ressorts subirent, sans se plaindre, Texil et rindigence auxquels on les condamnait loin de leur pairie (1). Le Parlement et Choiseul se montrèrent inexorables : ils n'exceptèrent ni l'âge, ni les talents, ni les services, ni les infirmités; mais du moins ils ne furent pas cruels comme Pombal. La famille royale avait jusqu'alors maintenu au château de Versailles les Pères qui possédaient sa confiance et le savant Berthier, qui préparait l'éducation des enfants de France. L'anathème les atteignit : Louis XV n'osa pas les disputer au Parlement. Le jour qu'ils prirent la route de l'exil y ils adressèrent au Roi la lettre suivante :
« Sire,
€ Votre Parlement de Paris vient de rendre un arrêt qui ordonne que tous ceux qui composaient la Société des Jésuites, et qui se trouvent actuellement dans le ressort de cette Cour, prêteront le serment exigé.
€ Quant au dernier article. Sire, lequel concerne la sûreté de votre personne sacrée, tous les Jésuites dispersés en votre royaume sont prêts à le signer , même de leur sang. Le seul soupçon qu'on semble former sur leur sentiment à cet égard les remplit d'affliction, et il n'est point de témoignages , point d'assurances qu'ils ne voulussent donner au monde entier pour le convaincre qu'en matière d'obéissance, de fidélité, de soumission, de dévouement à votre personne sacrée, ils ont toujours tenu, ils tiennent et tiendront toujours les meilleurs
(t) D*aprés les registres du Parlement de Paris, à la date du 9 mars 1764, il n*y eut que huit Frères coadjuleurs, douze jeunes régents déjà sortis delà Compagnie et cinq Profês qui se soumirent au sermcnlexigé. CéruUl était de ce nombre. Auteur de V Apologie des Jésuites^ il se laissa enivrer par les éloges qu'on protliguait à son talent cl à sa jcMiiiossc. C'<'sl le seul Jésuite qui ait favorisé les idées révolullonnaires.
principes : qu'ils se croiraient heureux de donner leur vie pour la conservation de Votre Majesté , pour la défense de son au* tdrité et pour le maintien des droits de la couronne.
«r Sur les autres articles contenus dans la formule du serment qu'exige votre Parlement de Paris , les Jésuites prennent la liberté de représenter très-humblement et très-respectueusement à Votre Majesté que leur, conscience ne leur permet pas de s'y soumettre; que, si les vœux par lesquels ils s'étaient liés à Dieu , suivant la forme de l'institut qu'ils avaient embrassé, se trouvent cassés et annulés par des arrêts rendus dans des tribunaux séculiers, ces mêmes vœux subsistent dans le for intérieur ; qu'ainsi les Jésuites sont obligés devant Dieu de les remplir autant qu'il leur est'possible; qu'en cet état ils ne peuvent, sans contrevenir au premier serment qu'ils ont prêté à la face des autels, en prêter un second, tel que celui qui est énoncé dans cette formule : c De ne point € vivre désormais en commun ou séparément sous l'empire de « l'institut et des Constitutions de la Société se disant de Je- € sus, de n'entretenir aucune correspondance avec le Général € et les Supérieurs de ladite ci-devant Société ou autres perf sonnes par eux préposées , ni avec aucun membre d'iceiie € résidant en pays étrangers. >
f Un écrit plus long et plus détaillé que ne le peut être celui-ci mettrait sous les yeux de Votre Majesté tous les rapports et toutes les conséquences de ce serment; rapports et conséquences que l'honneur et la conscience ne permettent pas aux Jésuites d'admettre. S'ils étaient assez malheureux pour se lier par des obligations si contraires à leur état, ils encourraient la colère du Ciel, l'indignation des gens de bien, et Votre Majesté ne pourrait plus les regarder comme des sujets dignes de sa protection.
< Ce considéré, Sire, Votre Majesté est très-humblement et très-respectueusement suppliée de mettre les Jésuites de son royaume, ces hommes si fidèles et si infortunés, à couvert de toutes plus grandes poursuites de la part de votre Parlement de Paris et de tous les autres; ils ne cesseront d'adresser au Ciel les plus ferventes prières pour la conservation de Votre Majesté et pour la prospérité de son règne, »
A celle déclaration, que nous transcrivons sur l'original conservé à Rome, le Roi répondit : < Je sais que ce sont là leurs sentiments. > Cette phrase peignait la faiblesse et la justice innées au cœur du monarque; mais elle ne Tempêcha j)oint de se prêter à la consommation de Tiniquité. Il fallait la laire sanctionner par le Roi ; Ghoiseul le décida à signer Tédit statuant (1) f que la Société des Jésuites n'aura plus lieu dans son royaume, terres et seigneuries de son obéissance. » Le Dauphin avait protesté énergiquement contre cette mesure (2). Sa protestation amena Louis XY à avoir un moment la conscience de son devoir. Le Dauphin censurait les incriminations dont regorgeaient les arrêts du Parlement; il critiquait surtout la sentence d'exil qui frappait les Jésuites. Dans l'édit royal» enregistré le 1" décembre 1764, il ne fut fait aucune mention des considérants et du bannissement (3). Louis permettait même
(1) Procédure contre V Institut et les Constitutions de^ Jésuites , p. 5^.
(3) Le Dauphin ne survécut pas longtemps à la destruction des Jésuites. Choiseul et la secle philosophique redoutaient ses talents et sa fermeté; une mort prématurée les en délivra. On les a accusés d'avoir hâté cette mort par le poison. Ce bruit n'a jamais été prouvé, et nous paraît invraisemblable. Le temps des crimes n'était pas encore venu. Les Encyclopédtotes ne tuèrent pas ce jeune prince ; ils se réjouirent de son trépas, et Horace Walpole écrivait de Paris, au mois d'octobre 1765 : « Le Dauphin n'a plus infailliblement que peu de jours à vivre. La perspective de sa mort remplit les philosophes de la plus grande joie, parce qu'ils redoutaient ses efforts pour le rétablissement des Jésuites. » Il expira le 20 décembre 1765. « La mort du Dauphin, dit Lacretelle, Histoire de France pendant le xvin' siècle, t. iv, p. 64, fut pour le peuple un coup aussi accablant que si elle eût été imprévue. Pendant sa maladie on avait vn le même concours dans les églises. Au premier bruit de sa mort, on s'assembla, pour le pleurer, autour de la statue de Henri IV. »
(3) Il existe une lettre de Louis XY au duc de Choiseul, contenant les oNervalioDS du Roi sur le préambule de l'édit. Louis XY fait de judicieuses remarques sur plusieurs points, et, tout en modifiant ce préambule, il termine ainsi :
« L'expulsion y est marquée trop gravement, toujours et irrévocable; mais ne sait-on pas que les plus forts édits ont été révoqués, quoique avec toutes les clauses possibles ?
« Je n'aime point cordialement les Jésuites, mais toutes les hérésies les ont toujours détestés ; ce qui est leur triomphe. Je n'en dis pas plus. Pour la paix de mon royaume , si je les renvoie contre mon gré, du moins ne
aux Jësuiles de vivre en simples particuliers dans le royaume. Celte clause restrictive alarma le Parlement, qui stipula qu'ils résideraient chacun dans le diocèse où il était né , sans pouvoir approcher de Paris, et que tous les six mois ils seraient obligés de se présenter aux magistrats chargés de leur surveillance. Jusqu'à ce moment Clément XIII avait, par des brefs réitérés et par de tendres prières, cherché à relever le courage abattu de Louis XV : il avait parlé plutôt en père qu'en Pontife. Mais quand Tédit souverain qui sanctionnait la destruction des Jésuites en France lui fut connu, Clément XIII pensa qu'il restait au successeur de Pierre un devoir solennel à remplir. Les Evéques de toutes les parties du monde le suppliaient de prendre en main la cause de l'Eglise et celle de la Compagnie de Jésus : le Pape se rendit au vœu de la Catholicité ; et, le 7 janvier 1765, il donna la bulle Apostolicum. Juge suprême en matière de foi , en morale ainsi qu'en discipline, le Pape instruisait à son tourte procès qui, en Portugal et en France , aboutit au même résultat par des motifs si différents. Du haut de la Chaire infaillible , il élevait la voix, et, s'adressant à l'univers catholique : « Nous repoussons, disait-il, l'injure grave faite en même temps à l'Eglise et au Saint-Siège. Nous déclarons , de noire propre mouvement et science certaine, que l'Institut de la Compagnie de Jésus respire au plus haut degré la piété et la sainteté, bien qu'il se rencontre des hommes qui , après l'avoir défiguré par de méchantes interpi'étations , n'aient pas craint de la qualifier d'irréligieuse et d'impie , insultant ainsi de la manière la plus outrageante l'Eglise de Dieu , qu'ils accusent équivalemment de s'être trompée jusqu'à juger et déclaier solennellement pieux et agréable au Ciel ce qui en soi était irreligieux et impie (1). »
veux-je pas qu'on croie que j'ai adhéré à tout ce que les Parleriieuls oi|t fait et (iil coulrc eux.
(( Je persiste dans mon sentiment, qu'en les chassant il faudrait casser tout ce que le Parlement a fait contre eux.
(( En me rendant à l'avis des autres pour la tranquillité de mon royaume, il faut changer ce que je propose, sans quoi je ne ferai rien. Je me tais, car je parlerais trop. »
(1) Par tout ce que nous avons établi sur pièces irréfragables, il est démonln* (pio lo Souverain Pontife, que la Heine, le Dauphin, Stanislas de
ET LES JESUITES. Ul
Les ci-devant soi-disant Jésuites, ainsi que le Parlement les nommait, trouvaient un vengeur dans le Souverain Pontife, un appui dans tous les Evoques, des amis dans tous les Catholiques. L'ériit du Roi les autorisait à vivre dans leur patrie. En 4767, les événements qui éclatèrent dans la Péninsule rejaillirent sur eux. Les Parlements prirent texte de la colère de Charles 111 d'Espagne et du coup d'Etat de son ministre don Pedro d'Aranda , pour annuler Tédil de Louis XV et pour proscrire du sol français les Pères, qui commençaient à se créer une nouvelle existence. <t Cependant, raconte Sismondi (4), la persécution contre les Jésuites s'étendait de pays en pays avec une rapidité qu'on a peine à s'expliquer. Choiseul en faisait pour lui-même une affaire personnelle. Il s'attachait surtout à les faire chasser de tous les Etats de la maison de Bourbon , et il profita , dans ce but , de l'influence qu'il avait acquise sur Charles Ul. »
Charles III régnait sur TEspagne. Prince religieux et habile, intègre et éclairé, mais impétueux et tenace, il avait la plupart des qualités qui font le bonheur des peuples. Son carac-
Pologne, beau-pérc de Louis XV, et Louis XV lui-même désiraient conserver en France la Compagnie de Jésus. Elle avait pour appuis et pour avocats les évéques de TEglise gallicane, une minorité qui, dans chaque Parlement, balançait la majorité. Les Cours souveraines deFranche-Comté, d'Âls<ice, de Flandre et d'Artois , ainsi que la Lorraine, refusaient de se soumettre au vœu d'expulsion devenu un mot d'ordre; la plupart des Etats de province se montraient hostiles à la destruction ; néanmoins un ministre de l'instruction publique n'a pas craint de regarder comme nulles ces protestations. Dans son Exposé des motifs du projet de loi sur V Instruction secondaire (séance de la Chambre des pairs du 2 février 1844), M. Villemain s'est exprimé ainsi : « Lorsqu'en 176'2, sous l'influence du ministre le plus courageux et le plus éclairé qui ait relevé la langueur de Louis XV, la Société de Jésus fut enfin dissoute, elle avait, dans les diverses provinces du royaume, cent vingt-quatre Collèges, la plupart importants et riches. Aucune voix accréditée ne s'éleva pour la défendre. »
Nous ne prétendons pas faire de l'histoire avec des préjugés ou avec des convenances parlementaires ; mais nous pensons que les déclarations du Pape, du Dauphin, de la minorité des Cours judiciaires, de l'unanimité de i'Episcopat français et des évéques catholiques suffisent pour former une voix accréditée, surtout quand cette voix sera mise en parallèle avec celle de madame de Pompadour, de Choiseul, et même de M. Villemain.
(4) Histoire des Français, t. xxix, p. 369.
tère s'accordait parfaitement avec celui de ses sujets; comme eux, il poussait au plus haut degré l'esprit de famille et l'honneur du nom. A Kaples, ainsi qu à Madrid, Charles 111 s'était toujours montré dévoué à la Compagnie de Jésus. Lorsque le marquis de Pombai essaya de rétouffer sous ses pamphlets et dans ses tortures, ce fut le roi d'Espagne qui, le premier, flétrit les calomnies officielles de la cour de Lisbonne. Cependant plus d'une atteinte avait été déjà portée à Tlnstitat, Au moment où, sous le règne de Ferdinand VI, le duc d'Albe et le général Walh renversèrent le ministère du marquis d'Ensenada , et tirent triompher l'influence britannique sur la politique française , on accusa le P. Kavago , confesseur du monarque , d'avoir cherché à faire soulever les Réductions du Paraguay et de l'Uruguay. S'il faut en croire la correspondance de sir Benjamin Keene, ambassadeur à Madrid (1), le duc d'Albe et Walh, dévoués à l'Angleterre, auraient, pour perdre Ravago, produit des lettres du Jésuite adressées à ses frères du Tucuman. Ces lettres venaient par l'intermédiaire de Pombai; le Roi n'en tint aucun compte ; mais c'était un précédent. A l'occasion l'on pouvait s'en servir pour exciter des méfiances.
Don Manuel de Roda avait exercé les fonctions d'ambassadeur d'Espagne près le Saint-Siège; il devait sa fortune aux Jésuites. Ce diplomate, qui affectait un certain puritanisme et qui, quoique Espagnol, dédaignait les titres de noblesse, était expert dans l'art de tromper. 11 se disait dévoué à la Compagnie, et en secret il tramait, avec le prélat Marefoschi, secrétaire de la Propagande, et le franciscain Joachim d'Eleta, confesseur du Roi^ la ruine de l'Institut en Espagne. Quand Roda fut ap» pelé à remplacer le cardinal Portocarrero dans le ministère de grâce et de justice, on crut à Rome qu'un nouvel ennemi allait naître à la Société de Jésus, et on ne s'abusait pas sur les intentions de Roda, car il répétait sans cesse aux impatients : € Le moment n'est pas venu ; attendez que la vieille meure. * La vieille, c'était la reine-mère, Elisabeth de Farnèse, alors octogénaire.
(1) L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon, par Goxe, t. iv.
Le duc (le Choiseul avait conçu Theureuse pensée de réunir, dans une communauté d'affections et d'intérêts, les diverses branches de la Maison de Bourbon. En 4761 il réalisa cette idée par le Pacte de famille. Afin de s'attirer les bonnes grâces de Charles III, Choiseul lui avait sacrifié une des prérogatives de la couronne. Les ambassadeurs de France occupaient en Europe le premier rang après ceux de l'empereur d'Allemagne; le ministre de Louis XV sut décider le Roi à renoncer à ce privilège en faveur de l'Espagne. On prenait Charles III par son faible; mais, afin de l'amener à détruire l'Ordre de Jésus, il fallait autre chose à ce souverain qu'un droit d'égalité diplomatique. Sa foi était vive; il avait trop d'intelligente fermeté pour se laisser imposer la loi comme Joseph I®*" et Louis XV. On renonça donc à agir sur lui par des moyens de coercition ou par des flatteries.
Un mouvement populaire éclata à Madrid le 26 mars 1766 , à propos de certaines réformes dans le costume espagnol , et dans la taxe des comestibles; réformes dont le marquis de Squillaci, Napolitain, devenu ministre, s'était fait le promoteur. Le Roi fut contraint de se retirer sur Aranjuez. L'irritation fermentait; elle pouvait offrir plus d'un danger, lorsque les- Jésuites, tout-puissants sur l'esprit du peuple, se jettent dans la mêlée et parviennent à apaiser le tumulte. Les Madrilégènes cédaient aux instances et aux menaces des Pères; ils vouluvent, en se séparant, leur témoigner leur affection. De toutes parts le cri de : Vivent Jes Jésuites! retentit dans la ville pacifiée. Charles III, humilié d'avoir pris la fuite, plus humilié peut-être encore de devoir la tranquillité de sa capitale à quelques prêtres, reparut dans la cité. Il y fut reçu avec joie, mais il avait autour de lui des hommes qui , affiliés à Choiseul et au parti philosophique, sentaient le besoin d'envenimer le fait. Le marquis de Squillaci était remplacé au ministère par le comte d'Aranda, et depuis longtemps le diplomate espagnol faisait cause commune avec les Encyclopédistes. D'Aranda, comme tous ceux qui furent appelés aux affaires dans cette période du dix-huitième siècle, possédait des talents. Son caractère, mélange de taciturne raideur et d'originalité, était porté à l'intrigue; mais il avait soif de louanges, et les Encyclopédistes
exaltaient son génie, t Enivré, ditSchœll, de Fencens que les philosophes français brûlaient sur son autel , il ne connaissait pas de plus grande gloire que d*être compté parmi les ennemis de la religion et des trônes. » Les autres gouvernants, Grimaldi, Roda, Campomanès et Monino, créatures de Joachim d'Eleta, plus connu sous le nom de Joachim d'Osma, sa patrie, n'avaient rien à refuser au confesseur du Roi. Us mettaient à son service rénergie de leur caractère et de leur génie ambitieux. Le duc d'Albe, ancien ministre de Ferdinand YI, partageait ces idées; il s'était fait Tapôlre des innovations et Texciiateur de la haino contre les Jésuites (i). Le Portugal oa la France venaient do les écraser ; le duc d'Albe et d'Arunda n'osèrent pas l'ester en arrière.
Le prétexte de l'émeute de Madrid pour les capa$ Hlesonr brero avait produit Teffet que Ton devait en attendre : il inspirait au Roi des soupçons sur les Jésuites. Le Prince ne pouvait pas s'expliquer que là où la majesté souveraine avait été bravée, Taulorité morale des Jésuites eût su si facilement dompter la fougue populaire. On avait massacré ses gardes wallonnes et accepté Tintervention des Pères de l'Institut. Ce mystère, dont le contact des disciples de saint Ignace avec toutes les classes du peuple donnait si facilement la clef, fut commenté, dénaturé aux oreilles de Charles III.
Ce prince s'était entouré d'avocats et d'hommes de naissance obscure, mais qui, par l'étendue de leur mérite, rachetaient aux yeux du Bourbon ce vice originel. Il les avait tirés du néant pour les façonner comme Tanucci à toutes ses volontés. Le ministère espagnol, dont le comte d'Aranda et le marquis de Grimaldi étaient l'âme, ne se trouvait en communauté de
(1) Au moment de mourir, le duc d'Àlbe déposa entre tes mains du Grand-Inquisiteur, Philippe Berlram, évéque de Salamauque, une déclaration portant qu'il était un des auteurs de V émeute des Chapeaux; qu'en 1766 il l'avait fomentée en haine des Jésuites, et pour la leur faire imputer. Il avouait aussi avoir composé en grande partie la lettre supposée du Général de l'Institut contre le roi d'Espagne. Il reconnaissait encore avoir inventé la fable de Tempereur Nicolas P% et être l'un des fabricateurs de la monnaie à l'effigie de ce faux monarque. Dans le Journal du protestant Christophe de Murr (i. ix, p. 222), on lit que le duc d*Albe donna, en 1776, par écrit, la même déclaraUou à Charles III.
pensées et de vœux que sur un seul point. A tout prix ils voulaient, à l'exemple de la France et du Portugal, se débarrasser des Jésuites. Le confesseur du monarque entrait dans leur complot avec toutes les ardeurs d'une haine que son couvent ne lui avait pas inspirée. Pour saper la Compagnie de Jésus à Madrid, on essaya de la troubler dans sa mission, et dès Tannée 1716 ce plan s'exécuta.
Don r^icolas de Azara, que les annales du dix-huitième siècle ont rendu si célèbre sous le nom de chevalier d' Azara, et que l'amabilité de son esprit mit en contact avec tous les hommes illustres de son temps, depuis Voltaire jusqu'à Napoléon , fut envoyé à Rome en qualité de chargé d'affaires du ministère et du confesseur. On l'accrédita auprès des ennemis de la Compagnie; il devint leur agent ostensible, et ce fut à lui qu'on adressa les instructions les plus délicates. Le comte d'Aranda se croyait trop grand seigneur pour écrire. Roda se mit en relation avec Azara et Azpuru, ministre d'Espagne près le Saint-Siège. C'est dans cette correspondance inédite, si féconde en révélations de toute nature, que nous allons puiser à pleines mains.
Dès le 27 janvier 1767, on sent que l'orage s'amoncelle sur les Jésuites, c La situation du Gouvernement actuel, ainsi parle Roda dans une dépêche à Azara , est bien différente de celle de l'année dernière. Seulement les Jésuites et le tiers Ordre sont peu satisfaits. Us murmurent beaucoup au sujet des mascarades. Je suis bien sûr que les révérends Pères de Rome, y compris le P. Ricci, ne sont pas du même avis, pas plus que pour les théâtres. Ce qui ailleurs est péché , se trouve vertu à Rome. La négociation du bref que vous m'avez adressé par rapport aux Jésuites des Indes se poursuit et se fortifie dans le Conseil. Les fiscaux regrettent de faire comparaître devant eux les Pères procureurs du Collège impérial, à qui l'on demande des explications dont il résultera mille nouveautés que nous ignorons. Donnez-en copie au Père Général des Augustins, afin qu'il ne tarde pas autant à faire une autre encyclique; autrement arriverait celle du P. Ricci que les Pères attendent pour la publier ici, ce dont je suis sûr. >
Le 24 février, Roda mande encore : c Au Conseil des Indes,
on poursuit la chasse que vous avez entreprise au sujet du bref des Jésuites. Grimaldi ne m'a rien fait connaître là^dessus; mais j'en ai beaucoup parlé au contraire avec le Père confesseur, et ce que vous m'avez écrit sera fort utile. J'aime à^roire qu'un jour on viendra à bout de démasquer cette espm de gens. >
Roda n'est ni un juge ni un ministre, mais un ennemifioui les Jésuites. Cette espèce de gens a protégé ses débuts daps le monde ; il ne s'en souvient que pour s'écrier, le i ®*' mars 1768 : c On dit que je hais les Jésuites; laissez dire. Oui, je lei^hais, et tous tant que nous sommes dans les divers ministères* DCiiii! devons les haïr. Ce sera un jour la gloire de l'Espagne d'avûiieu des secrétaires d'Etat assez courageux pour en opérer Tespulsion. »
En 1768, il était permis à Roda de s'enivrer de sa vicloirc sans combat, du triomphe de sa haine sur la justice, et de se hisser au Capitole. En 1847, si cet homme, qui a laissé l'Espagne riche et honorée, sortait du tombeau, s'il la voyait indigente, eOacée de la carte des nations, devenue le jouet de toutes les forfanteries constitutionnelles et ne comptant plus parmi les peuples que par la discorde entre les citoyens et par les Ignominies de sa famille régnante, nous ne savons trop si Roda se glorifierait d'avoir préparé ce premier crime qui en a fait naître tant d'autres.
Mais quand le cabinet de Madrid méditait la perte des Jésuites, on était loin de s'avouer que les fautes des aïeux sont toujours expiées par les descendants. Les espérances de d'Aranda souriaient aux méchants, aux crédules, aux utopistes et aux aventureux; elles ne tardèrent point à se réaliser. Le Roi était favorable à la Compagnie de Jésus : on parvint à le rendre indifférent; puis, un jour, une trame ourdie de longue main l'enveloppa dans ses réseaux. Les amis de Ghoiseul et des Philosophes n'avaient pas voulu être accusés d'abrutissement \intellectuel ; on leur avait dit de secouer le joug sacerdotal \en commençant par anéantir les Jésuites. Pour se montrer digm de leurs maîtres, d'Aranda et le duc d' Albe trompèrent la con^ fiance de Charles IIL Us lui laissèrent oublier que la chute des^ croyances précède de bien près la chute des empires. On les^
vit abuser de son respect pour la mémoire de sa mère , et ils calomnièi-ent la naissance du Roi pour le rendre implacable.
Ici l'histoire ne peut s'appuyer que sur des probabilités. Les fauteurs de la destruction de l'Ordre de Jésus et les partisans de ce même Ordre, tous d'accord sur le résultat, différent essentiellement sur les causes. Les uns prétendent que X émeute dû$ Chapeaux dessilla les yeux du Roi, et lui fit soupçonner ce qu'était cette Société de prêtres, aspirant à détrôner son protecteur, ou tout au moins à s'emparer des colonies espagnoles. Les autres afiSrment que d'Aranda ne fut que le metteur en œuvre d'un complot organisé à Paris. Ce complot, disent-ils, eul pour base l'orgueil d'un fils qui ne veut pas avoir à rougir de sa mère. Dans l'incertitude où, en l'absence de tout document positif, l'écrivain consciencieux est placé, nous avons fait appel aux adversaires nés de l'Institut. Puisque les historiens catholiques, sans preuves décisives des deux côtés, se trouvent en désaccord complet, nous invoquons le témoignage des Protestants. Or voici la version de l'Anglican Coxe (i) :
Dès lors (en 1764) le ministère Irançaisse proposa d'achever la chute des Jésuites dans les autres pays, il s'occupa surtout d'obtenir leur bannissement complet du territoire espagnol. Choiseul n épargna à cet effet aucun moyen ni aucune intrigue pour répandre l'alarme sur leurs principes et leur caractère. Il leur attribuait toutes les fautes qui paraissaient devoir entraîner la disgrâce de leur Ordre. Il ne se fit pas le moindre scrupule de faire circuler des lettres apocryphes sous le nom de leur Général Ç2,) et autres supérieurs, et de répandre
(1) L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon, t. v, p. 4.
(2) Les apologistes du duc de ChoiseuU le comte de Saint-Priest entre autres, ont senU la nécessité de démentir les assertions de Técrivain anglais, au moins désintéressé dans la question. Leur seul motif pour croire que Choiseul est resté étranger à toute cette intrigue, c'est qu'on n'en découvre aucune trace dans la correspondance officielle ou privée du ministre avec le marquis d'Ossun, son parent, ambassadeur de France à Madrid. Celle raison nous semble peu concluante, car, au tome v, p. 430, de V Histoire de la diplomatie, par Flassan, nous lisons, à propos des négocia- UoDS relatives aux Jésuites :
« Le temps n'a pas encore suffisamment dévoilé ces négociations, et ne les dévoilera peut-être jamais, parce que beaucoup de démarches qui les ac-
us CLÉtJENT XrV
d'odienses calomnies contre quelques individas delaSod^l&t Coxe va plus loin, ei il ajoiile (i) : « Des rumeurs circulaient partout rebtivemeut à leurs complots supposés et à leurs conspirations contre le gouvernement espagnol. Pour rendre l'accusation vraisemblable, on fabriqua une lettre, qu'on supposait avoir été écrite par le général de l'Ordre à Rome, et adressée au Provincial en Espagne. Cette lettre lui ordonnait d'exiûtw des insurrections; elle avait été envoyée de manière à être interceptée. On parlait des richesses immenses et des propriétés de l'Ordre : c'était une amorce pour obtenir son abolition. Les Jésuites eux-mêmes perdaient beaucoup de leur iniluence sur l'esprit de Charles, en s' opposant à la canonisation qu'il désirait si ardemment de don Jua n de Palalos . Mais la cause principale qui occasionna leur expulsion fut le succès des moyens employés pour faire croire au Roi que c'était par leurs intrigues que l'émeute qui venait d'avoir lieu à Madrid avait été excitée, et qu'ils formaient encore de nouvelles machinations contre sa propre famille et contre sa personne. Influencé par celle opinion, Charles, de protecteur zélé, devînt leur implacable ennemi ; il s'empressa de suivre l'exemple du gouverne-
compagnérent turent confiées à des sous-ordres, ou opérées par des Tolei délournées. Ainsi, le due de Choiseul dc eorrcspondail pas pour cet objet avec l'ambassadeur du Roi è Madrid, mais avec l'abbé BeDurdy, chargé d'alTairesdo la marine el du commerce à Madrid, n
Ce que Flassan dit pour l'Esps^ne dans l'Bistoire de la diplomati», nous pDuTons le redire pour tous tes pays. Le xvui' siècle tut inconteslablcmenl l'ère des agents secrets, les princes et leurs ministres se déBaient les uns des autres et sentaient le besoin de se tromper muluellement. Cul ce qui eiplique la pénurie de vues et de talls que l'un remarque dans )ei corresjiuiidnnces diplomatiques; loul se traitait en dehors des ambaandeurs, et chacun suit le râle que Diimouriex et l'ablié de Broglie Jouaient au profit de Louis XV. Beliardy était l'Iiomme de Cliolseul; le chevalier d'Azara commenta sa carrière par être l'agent secret du comte d'Aroudi. Il y avait encore dans les cours des hommes de trop grandes familles ou de trop d'élévation dans les Idées pour les ravaler k cet espionnage dea scandales intimes, à ces lenlatives de corrupliun suballerne qui ont perdu l'Europe monarchique. Les d'Aubelerre, les Bernis, les Roda el les Aipuru etaienl rares : on j eupplénit en se servant d'hommes acLIfs, donl ï chaque heure on pouvait nier le caractère tout en récompensani leurs ati- Vlees k prii d'or.
(1) L'Espagne sous (es rois de la maison de Bourbon, l
ment français, en cliassant de ses Etats une Société qui lit| J semblait si dangereuse. •
Léopold Ranke adopte, lui aussi, l'idée de Coxe. « On per- ! suada, dit-il (1), à Charles ill d'Espagne que les Jésuites J avaient conçu le plan de mettre sur le trône, à sa place, so4 J frère don Louis. » Christophe de Murr suivit la même version] | Sismondi la développe. ■ Chartes lU, dit-il (3), conservait attim profond ressenûmeotde l'insurrection de Madrid ; il la croyait T l'ouvrage de quelque intrigue étrangère; on réussit à lui per^ suader qu'elle était l'œuvre des Jésuites, et ce fut le commeD-< cément de leur ruine en Espagne. Des bruits de complots, de» J accusations calomnieuses, des lettres apocryphes destinées A, J être interceptées, et qui le furent en effet, achevèrent de déci* J der le Roi. •
Un autre Piiot&stant, Schœll, corrobore celte unanimité jj qui sera, aux yeux des lecteurs même partiaux, un singutiei' témoignage en faveur des Pères ; i Depuis 1764, raconte Ifrl diplomate prussien (3), le duc de Choiseul avait expulsé les-l Jésuites de France ; il persécutait cet Ordre jusqu'en Espagne^. | On employa tous les moyens d'en faire un objet de terreor j pour le Roi, et l'on y réussit enfin par une calomnie atroce^ Or assure qu'on mit sous ses yeux une prétendue lettre dibl P. Ricci, Général des Jésuites , que le duc de Choiseul est ac^S cusé d'avoir fait fabriquer ; lettre par laquelle le Général auraîi annoncé à son correspondant qu'il avait réussi à rassembla des documents qui prouvaient incontestablement que Charles IQ était un enfant de l'adultère. Cette absurde invention fil una telle impression sur le Roi qu'il se laissa arracher l'ordre à'eiu puiser les Jésuites. >
L'historien anglican Adam ajoute (A) : i On peut, sans blefl aftr les convenances, révoquer en doute les crimes et les maoJ vaises intentions attribuées aux Jésuites , et il est plus nalur^'l de croire qu'un parti ennemi non-seulement de leur établisse-'- J ment comme corps, mais même de la Religion chrétienne ei^'M
(1) Bistoire de. la Papauté, t. iv, p. 41)4.
(2) flïïfoire rfes Français, 1. jixix. p- SIO. (51 Cours d'histoire des Etats européens, U xuu, p. 163.
I (4) Histoire d'Espagne, l. iv, p. 271.
générai, suscita une ruine à laquelle les gouvernenKtits se prêtèrent d'autant mieux qu'ils y trouvaient leurs intérêt». » Le texte des écrivains protestants est identique ; nous ne l'acceptons pas, nous ne le rejetons pas, nous le donnons dans son intégrité. 11 explique naturellement ce qui, sans lui, serait inexplicable (1), car un homme de la trempe de ChariesIU ne moditie pas en un seul jour les opinions de toute sa vie* Restant Chrétien plein de ferveur, il ne va pas briser un Institut qui, répandu dans chaque province de son empire, avait conquis plus de peuples à la monarchie espagnole que Christophe Cokmib, Cortez et Pizarre. Pour décider Charles ill à cet acte de sévérité inouïe, il a fallu des motife exta*aord>nair«es. Le plus plausible , le seul qui oût allumer son oo«rroux , c'était de jeter sur son royal écusson le stigmate de ia bâtardise. On avait étudié à fond son caract^'e, on le croyait incapable de céder à des suggestions philosophiques, on le saisit par le point vulnérable. Dans Timpossibilité d'évoquer an auti« fait révélateur offi^ant quelque vraisembianoe, il Caut
(1) On trouve dans un ouvrage qui parut en 1800 sous ce Utre : Du rétablissement des Jésuites et de l'éducation publique (Emnierick, Lambert Ronien), un fait curieux à l'appui de ces dires protestants. Le fait est conno. de tous ceui qui ont séjourné à Rome, c'est use tradiUen ée Ca« tholique ; mais elle confirma pleinement les récits de SchœU, de Ranke, de Coxe, d'Adam et de Sismondi.
(( Il est "bon d'ajouter Id une particularité intéressante à Thistoire des moyens employés pour perdre la Compagnie de Jésus tout entière dans l'esprit de Charles III. ^Gutre la prétendue lettre du P. Ricci, il y «ut d'ca» tres pièces supposées, et, parmi ces pièces mensongères, une lettne oh Ton avait parfaitement imité l'écriture d'un Jésuite italien, qui conteiait des invectives sanglantes contre le gouvernement espagnol. Sur les Instances que faisait Clément XIII pour avoir quelques pièces de confkMon qui pussent l'éclairer, cette lettre lui fut envoyée. Parmi cenx qui fooent chargés de l'examinejr se trouvait Pie VI, alors simple prélaL En y jetant les yeux il remarqua d'abord que le papier était de fabrique espagnole, et il lui parut extraordinaire que, pour écrire de Rome, on eût été cherdï^ du papier en Espagne. Regardant de plus près et au grand jo«r, il aperçut que le papier portait non-seulement le nom d'une manufacture espagaole, mais encore la date de l'année où il avait été fabriqué. Or, cette date était de deux ans postérieure à celle de la lettre, d'où il suivait que la lettre aurait été écrite sur ce papier deux ans avant qu'il existât. L'impostore, la falsiûcation devenait manifeste; mais le coup était porié en E^agne, et Charles III n'était pas homme à reconnaître et à répuonuiéati,'»
bien s*attacher à celui que les écrivains protestants racontent. Ce fait est avéré par d'autres témoignages contemporains et par ies documents de la Compagnie de Jésus.
Blessé dans son orgueil et dans sa piété filiale, le Roi, entre lens mains de qui les ministres avaient fait tomber les prétendues lettres écrites par Ricci , n'avait plus de conseils à demander qu'à sa vengeance. Dévoué au Souverain Pontife , enfant respectueux de l'Eglise, il ne songea même pas à recourir à leur sagesse. Il se croyait outragé , il punissait l'injure tout en fensevelissant au plus profond de son cœur.
De ténébreuses enquêtes furent ordonnées pour épier les démarches des Jésuites et pour encourager les délations. On prît des mesures que la discrétion espagnole pouvait seule couvrir des ombres du mystère. On interrogea la vie publique et privée de dhaque membre de la Société. De tous ces dires, salariés par d'Aranda, on forma un faisceau d'accusations sans unité, et on présenta l'affaire au Conseil extraordinaire assemblé. Le 29 janvier 1767 le fiscal de Castille, don Ruys de Campomanès, plaida contre eux, raconte le Protestant Jean de Mu!ler(l). t II leur fit un crime de l'humilité de leur extérieur, des aumônes qu'ils répandaient , des soins qu'ils donnaient aux malades et aux prisonniers; il les accusa de se servir de ces moyens pour séduire le peuple et le mettre dans leurs intérêts. » La sentence du tribunal commence ainsi :
c Supposé ce qui a été dit, le Conseil extraordinaire passe à exposer son sentiment sur l'exécution du bannissement des Jésuites et sur les autres mesures qui en sont la conséquence, a6n qu*il obtienne, dans l'ordre convenable, son entier et pleim accomplissement. >
Si ce premier considérant a quelque chose d'étrange, les autres ne paraissent pas moins insolites. On ne touche à aucun point de l'Institut, on n'incrimine jamais la discipline ou les oKBurs des Jésuites. Il y est dit c qu'il sera également très à propos de faire entendre aux Evoques , aux Municipalités , aux Chapitres et aux assemblées ou corps politiques du Royaume, que Sa Majesté se réserve, à elle seule, la connais-
(1) Hitftoire aniverseile, par Jean de MuUer, t. it.
sance des graves motifs qui ont déterminé sa royale volonté à adopter cette juste mesure administrative en usant de l'autorité tuiélaire qui lui appartient. » On y lit encore : t Sa Majesté doit imposer de plus à ses sujets le silence sur cette affaire , afin que personne n'écrive , ne publie ni ne répande d'ouvrages relatifs à Texpulsion des Jésuites, soit pour, soit contre, sans une permission spéciale du gouvernement; que le commissaire chargé de la surveillance de la presse ainsi que ses subdélégués doivent être déclarés incompétents à connaître en cette matière, parce que tout ce qui la regarde doit être entièrement du ressort et sous l'autorité immédiate du président et des ministres du Conseil extraordinaire. >
En disant la part du prestige de terreur que cette conspiration du silence exerça sur le caractère espagnol, il faut bien convenir qu'un pareil jugement, dont les dispositifs restent un mystère scellé à TEglise, à TEpiscopat, à la Magistrature et au Peuple, est tout au moins entaché de nullité. Depuis deux cent vingt ans les Jésuites vivent et prêchent en Espagne. Ils sont comblés de bienfaits par des monarques dont ils étendent la souveraineté. Le clergé et les masses acceptent avec bonheur leur intervention. Tout à coup l'Ordre se voit déclaré coupable d'un crime de lèse-majesté, d'un attentat public que personne ne peut spécifier. La sentence prononce la peine sans énoncer le délit. Dans les habitudes de la vie, l'assertion qui cache la preuve aflRrme au moins le fait ; ici, preuve et fait , tout est enseveli dans l'ombre, tout dépasse les dernières limites de la crédibilité humaine. Les suppositions qui décident le Conseil extraordinaire ne sont pas justifiées, elles ne sont même pas énoncées. L'ambassadeur qui doit communiquer cette sentence au Pape t a ordre très-exprès de se refuser à toute explication , et de se borner uniquement à la remise de la lettre royale. » Ainsi le Pontife suprême , qui lie et délie sur la terre, ne connaîtra pas mieux que les Jésuites, que l'Espagne et le monde entier, les causes du bannissement. En Portugal on fait un scandale de la publication de ces causes ^ en France on les motive dans de longs arrêts , en Espagne elles sont condamnées au secret de la tombe. Tout ce que le gouvernement de Ferdinand VU avoua depuis, c'est que t la
Société de Jésus (1) fut chassée à perpétuité en vertu d'une mesure arrachée par surprise et par les menées les plus artificieuses et les plus iniques à son magnanime et pieux aïeul le roi Charles III. >
Un crime contre les personnes ou contre la sûreté de TEtat laisse après lui des traces. Il y a eu des témoins, des enquêtes, des interrogatoires, des soupçons; rien de tout cela ne se pratique ici; et, dans rimpuissance d'expliquer le jugement du Conseil extraordinaire, on est réduit, malgré soi, à revenir à la version dés Protestants.
D'Aranda n'admit à ses confidences que Manuel de Roda, Monino, Campomanès et d'Osma. Ils travaillaient, ils conféraient entre eux avec tant de mystère que les plus jeunes pages, que des enfants leur servaient de copistes, incapables qu'ils étaient de comprendre ce qu'on leur faisait transcrire (2). De semblables précautions furent employées afin de se disposer au coup tragique. On minuta dans le cabinet du Roi les ordres adressés aux autorités espagnoles dans les deux mondes. Ces ordres, signés par Charles III, contresignés par d'Aranda, étaient munis des trois sceaux. A la seconde enveloppe on lisait : c Sous peine de mort, vous n'ouvrirez ce paquet que le 2 avril 1767, au déclin du jour. »
La lettre du Roi contenait ces lignes : « Je vous revêts de toute mon autorité et de toute ma puissance royale pour surle-champ vous transporter avec main-forte à la maison des Jésuites. Vous ferez saisir tous les Religieux, et vous les ferez conduire comme prisonniers au port indiqué dans les vingt-quatre heures. Là ils seront embarqués sur des vaisseaux à ce destinés. Au moment même de l'exécution , vous ferez apposer les scellés sur les archives de la maison et sur les papiers des individus, sans permettre à aucun d'emporter avec soi autre chose que ses livres de prières et le linge stric-
(1) Exposicion y dictamen de el fiscal de el consejo y camara D. Francisco Guttenez de La Huerta, en el expediente consultivo sobre si convendra à no permitir que se restablezca la Compania de Jésus en estos reynos, y en su caso bajo de que reglas y calidades debera verificarse.
(2) Souvenirs et Portraits du duc de Lévis, p. 163,
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tement nécessaire pour la traversée. Si, après rembarquement, il existait encore un seul Jésuite, même malade ou morïbond, dans votre département, vous serez puni de mort.