‹ ClémentinaChapitre 11 sur 21 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Quand on se sépara, les* deux conjurés, on peut presque leur donner ce nom, tinrent conseil sur la manière dont ils conduiraient leurs attaques. Agatha dit à Sisto Negretti :

« Nous ne pouvons mettre trop d'adresse et de circonspection dans le début. Rêvez-y de votre côté , je réfléchirai du mien, et nous verrons quelles idées seront les meilleures. »

« Permettez-moi donc, réponditil, d'aller ce soir chez vous. » Agatha y consentit.

Il alla, en effet, la voir à l'heure

(95) de Y Angélus, Elle avait eu soin d'être seule. Sisto Negretti la trouva sur un canapé près d'une fenêtre, d'où l'on découvrait la plus grande partie de la ville et la demeure de Sant-Elmo.

Negretti commença par lui adres.

ser de grands complimens sur ses charmes, et lui jura que, dès que l'époux de Clémentina se trouverait tête à tête avec elle dans un semblable moment , il serait à demi subjugué, m Une tendre expression dans vos regards, ajouta-t-il , quelques mots également tendres, ne tarderont pas à compléter votre triomphe. »

Il y a, répondit Agatha en sou-

C96) riant , bien du zèle et du désintéressement dans ce conseil....

— « Malicieuse amie, vous savez bien que je ne mérite pas de reproches : ne sommes-nous pas convenus de ce que nous voulons ?

N'est-il pas certain que notre intimité ne doit souffrir aucune atteinte des projets que nous avons conçus, qu'elle doit même servir à leur accomplissement ?...

« Il suffit : revenons, Je me garderai bien d'agir comme vous le dites. Ce serait le moyen de me rendre suspecte à Sant-Elmo. Songez donc qu'il est tout de feu pour sa belle Clémentina. Quant à des regards tendres , passe ; mais j'aurai.

(97 ) grand soin de ne lui parler que d'elle. Je veux, devenir pour lui une confidente nécessaire, indispensable.

— Et vos charmes, l'habitude d'être ensemble , les occasions feront le reste, reprit Sisto. Je vous comprends et vous admire. Puisque vous avez des idées si saines , si profondes , daignez être mon guide. J'ai toujours pensé qu'en amour , l'homme qui se croit le plus de talens et d'expérience , est bien inférieur à une femme d'esprit.

— Vous devez multiplier les attentions , les galanteries même , mais sans affectation. Après y avoir bien réfléchi , je crois que, pour vous, ce

(9») qu'il y a de plus sûr, c'est de suivre ce que l'on est convenu d'appeler la grande route du cœur humain. »

— Que voulez-vous dire ? »

— Qu'il vous faudra paraître atteint d'une profonde mélancolie. Glémentina ne doit pas entendre de vous d'abord un seul mot d'amour ; mais il est essentiel qu'elle vous devine, qu'elle vous plaigne ; prenez , dans les circonstances les plus indifférentes, ce jargon sentimental auquel elle est accoutumée.... »

— Je vous comprends parfaitement. Vous êtes une amie incomparable. »

L'entrevue se prolongea. Ils se quittèrent enfin , mais non sans avoir

( 99 ) encore resserré leurs coupables liens, et plus déterminés que jamais à tout tenter pour faire réussir leurs complots.

Sant-Elmo et Clémeutina éprouvèrent le besoin d'être seuls pour se livrer au sentiment de leur bonheur, et aussi dans le dessein de se communiquer leurs pensées surlesarranijemens qu'on venait de leur faire prendre avec tant de rapidité.

Le tuteur de la jeune mariée se trouva légèrement indisposé dans l'après-midi; et ils eurent la facilité de s'égarer dans le jardin, sans aucune société, qui, alors, leur eût été très-incommode. Peu à peu ils s'approchèrent duColysée, et Sant-Elmo

( ioo ) proposa à sa chère Clémentina de diriger leur promenade vers cet admirable monument de la grandeur Romaine.

Elle y consentit avec un plaisir réel. Ils avancèrent sous ces longues voûtes que le temps et la main des hommes, plus dévastatrice encore que lui, * n'ont pu entièrement dé-

* On enleva une partie des pierres du Colysée, du côté de la loge des Vestales, pour construire le palais Farnèse. Les dégradations se multiplièrent ensuite à un tel point, que, pour conserver ces ruines majestueuses, Benoit XIV ne trouva qu'un seul expédient, ce fut de les consacrer par la religion, en y élevaut des autels dédie* aux martyrs,

truire. Ils montèrent avec précaution dans l'un des longs corridors par lesquels on parvenait aux loges des empereurs ou des principaux fonctionnaires de l'Etat. Comme Sant-Elmo recommandait àson épouse de prendre garde où elle poserait ses pieds , elle lui répondit avec une grâce enchantere sse : » O mon bien aimé !

nous n'avons pas ici autant à craindre qu'à Tivoli, et tu ne seras pas obligé de risquer tes jours pour conserver ceux de ton imprudente amie. » Ce souvenir , la solitude profonde où ils se trouvaient , et le spectacle imposant qu'ils avaient devant les yeux leur donnèrent une foule d'émotions indéfinissables. Leurs âmes s'cxal-

tèrent , et Sant-Elmo , avec un enthousiasme toujours croissant, parla ainsi :

« Vois, maClémentina, combien nous sommes parfois petits en comparaison de nos immortels ancêtres.

Là se rassemblaient les maîtres du monde; dans cette immense arène, des monstres, envoyés à grands frais par l'Afrique et l'Asie tributaires , se livraient des combats sanglans sous les yeux de 5o,ooo spectateurs, commodément placés sur ces sièges ou dans ces loges dont tu aperçois de toutes parts les ruines. Mais gardons-nous bien , en admirant ce qui eut un aspect extraordinaire , de nous faire illusion , sur tout ce que

( io5 ) cette grandeur tant vantée du peupleroi eut de blâmable , d'odieux, d'exécrable. C'eût été peut-être déjà trop que les beautés dont Rome antique était fière se fussent rassemblées ici pour voir des lions , des tigres , des éléphans se livrer des combats sanglans et mortels. Que dirons- noi; s donc de la féroce habitude qui conduisait aux combats des gladiateurs jusqu'aux vierges consacrées à Vesta ? Dans cet espace, aujourd'hui vide et désert, combien d'hommes armés se sont donné la mort , uniquement pour offrir un spectacle agréable aux Romains , et , ce qui est plus horrible à penser, aux Romaines ! Pris dans les combats , ils

( io4 ) n'étaient conservés qn'afin qu'ils expirassent ici avec pompe. Le choix de leurs armes était toujours fait de manière à varier leurs sanglantes luttes , et à donner ainsi aux spectateurs avides de voir couler leur sang, de nouveaux plaisirs.

Il fallait que le gladiateur expirant prît une attitude gracieuse. S'il demandait humblement la vie, presque toujours sa prière était rejetée : le voir lutter contre les angoisses de la mort était pour les Romains, pour leurs épouses, la plus agréable partie du spectacle.))

Clémentina frémit d'horreur, et pressa tendrement son époux contre son sein palpitant. Il continua ainsi.

( io5 )l

« O comble de 1' 'infamie ! le croirais-tu ? Tous ces malheureux dévoués à une mort presque certaine , n'étaient pas desprisonniersdeguerre.

Il s'est trouvé des hommes qui , pour un vil salaire , ont volontairement couru les chances de donner ou recevoir le trépas : c'était pour eux un métier. »

Sant-Elmo s'aperçut que le soleil venait de disparaître. Il ne voulut pas que sa chère Clémentina restât plus long -temps dans le Colysée, qui. à l'approche de la nuit, devient l'asile d'un grand nombre de vagabonds.

« Partons, aiouta-t-il, je ne désire pas que tes émotions soient trop

( io6) vives ou trop multipliées. J'ajouterai doue seulement qu'un spectacle plus déplorable encore que les autres fut celui de ces premiers chrétiens qui, dans cette même enceinte scélèrent leur foi de leur sang. On en a peutêtre exagéré le nombre , mais il ne fut encore que trop grand. Parmi eux, tu le sais, Clémentina, se trouvèrent souvent des épouses fidèles , des vierges vertueuses ; car , pour le courage contre les persécutions, pour la piété qui estime espèce d'amour , jamais ton sexe ne cessa de se montrer égal et même supérieur au nôtre.

« O mon ami ! reprit Clémentina, elles ont dans le Ciel leur récom-

( io7 ) pense ; mais te dirai-je l'idée qui me tourmente en ce moment ? Je songe que des promenades telles que celleci , vont , dès demain , nous être à peu près défendues ; et cependant , qu'elles auraient d'attrait pour moi!

qu'elles pourraient contribuer à élever mon âme, à éclairer mon esprit!

Des leçons ainsi données par celui que l'on aime , se gravent à jamais dans la mémoire , ou plutôt dans le cœur. Combien j'aurais d'occasions d'en recevoir de semblables! Faudrat-il donc y renoncer , faudra-t-il nous interdire de si doux entretiens ?

— Non certainement, mon unique amie, nous donnerons à l'usage, au

( io8) rang que nous tenons dans la société tout ce qu'il faudra leur donner ; mais aucun pouvoir sur la terre ne pourra nous empêcher de penser , de sentir , d'exister ensemble.

Ils approchaient de la porte du jardin ; Clémentina , les yeux remplis de larmes , embrassa tendrement son cher Sant-Elmo : si de telles assurances ne dissipèrent pas entièrement ses inquiétudes , du moins elles les affaiblirent ; et le présent , comme l'avenir ne lui offrit plus que des idées de félicité.

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