CHAPITRE VI
Quelles étaient cependant les idées de cet amant passionné, de cette vierge timide que Sisto Negretti et Agatha avaient désignés pour leurs victimes ? Sans le plus léger soupçon des pièges qu'on leur tendait , ils ne songeaient qu'à leur bonkeur présent. La douce Clémentina joignait les pensées les plus pieuses à la tendresse qui l'entraînait vers son époux.
Elle considérait le mariage sous son aspect le plus auguste. Elle se représentait les nouveaux devoirs qui lui allaient être imposés 3 et jurait in-
(8o ) térieurement au Ciel , a Sant-Elmo> à elle-même de les remplir. Les sentimens religieux qui l'animaient lui firent supporter avec le calme de l'innocence ces railleries toujours déplacées dont , en tout pays , on cherche à embarrasser la pudeur des jeunes épouses. Malgré le frémissement secret qu'elle ne pouvait surmonter, elle entra dans la chambre nuptiale comme dans une espèce de sanctuaire. Nous l'y laisserons avec le fortuné Sant-Elmo. Il ne doit point être permis de soulever le voile qui couvre de si chastes plaisirs. Le lendemain , Clémentina , que sa pudeur embellissait encore , fut conduite par son époux rayonnant
( Si ) de joie près de leurs amis communs ; de leurs amis ! disons-nous, Ah ! Sisto !tfegretti et Agatha paraissaient les plus affectueux , les plus empressés a leur adresser de perfides félicitations !
Quand on eut pris place à la table du déjeuner, le jeune Negretti se tourna vers Sant-Elmo, et d'un ton qu'il essaya de rendre pathétique , il lui dit :
« Mon excellent ami , j'ose réclamer en cet instant solennel le prix de l'attachement que je vous ai toujours porté. Vous connaissez l'usage auquel aucun Italien de notre rang ne peut pas même songer à se soustraire. Etabli pour rendre les plaisirs
( 32) des époux plus vifs, et pour empêcher ces refroidissemens qui naîtraient dune fréquentation continuelle , cet usage a voulu qu'un ou plusieurs amis se chargeassent d'accompagner les femmes dans les promenades , les parties de plaisir, les spectacles, partout enfin où, sous peine d'un ineffaçable ridicule, elles ne pourraient se montrer tête à tête avec leurs époux. Je vous demande , en un mot, l'honneur insigne d'être le premier cavalier servant de la Signora Sant-Elmo , pupille de mon père.
Un murmure d'approbation prouva combien toutes les personnes présentes trouvaient cette demande raison-
( S5 ) Bible et même flatteuse pour leé
deux époux. Sant-FJmo ne pouvait [».i> IgJlOfer qu'il lui fallail se MMIt mettre comme les autres à la coutume qu'on lui rappelait \ mais jusqu'alors, il avait écarté toute idée «le cette espèce. Il faisait cousistci le plus tjrand charme de sou nou\el état dans la société habituelle de sa Cilérnentina. La prODOÛtioD di SistO Negretti lui causa donc, sans le surpi i-ndre, une vi\ e ém<>li<»n. Il tourna ses yeux vers sa jeune épouse , et aperçut un nua^e de tristesse répandu sur SOU charmant \ i>a-e.Clémentina aussi s'était flattée de confondre habituellement ses pensées avec celles de son cher Saut-tlmo,
(84) de s'instruire avec lui , de se livrer près de lui aux nobles émotions que l'aspect de la nature et les chefd'œuvres des arts font naître dans les âmes généreuses. Elle ne se trouvait pas moins déçue que son époux. Mais l'un ou l'autre pouvait-il en vouloir à Sisto ? Il n'était pas un des cavaliers présens qui n'eût sollicité une telle faveur, s'il ne s'était hâté delà réclamer. On eût dit, cependant, qu'une sorte de 'pressentiment funeste dictait la réponse de Sant-Elmo. Tout en remerciant son ami de sa bienveillance envers son épouse et lui - même , il lui objecta qu'il remplissait près de la signora Baldini les fonctions de cavalier servant»
k Oh !que ce ne soit point un obstacle , dit Agatha vivement. Je rendrai volontiers cet hommage à l'incontestable supériorité de ma chère Clémentina. »
Avant que Sant-Elmo et son épouse pussent répondre , Sisto IVegretti reprit :
« Pensez-vous , mon ami , que je n'aie pas songé à tout. Non - seule" ment , j'ai consulté la signora Baldini, mais j'ai la certitude de la dédommager très - amplement de la faible perte qu'elle va faire, si toutefois il est permis d'employer ce mot.
C'est vous , mon cher Sant-Elmo , oui , vous-même que je désire avoir pour successeur près d'elle.
« Arrangement parfait , s'écria Andreïno , car tous ne pourriez pas être le cigisbé de votre femme. »
Chacun applaudit, et reconnut que ces dispositions réunissaient toutes les convenances ; quoique plusieurs cavaliers déclarassent qu'elles contrariaient leurs prétentions particulières.
Ainsi pressés , et n'ayant réellement aucune objection raisonnable à faire , les deux époux se virent obligés non-seulement de consentir à la double proposition , mais encore d'en témoigner leur reconnaissance.
« Je vous félicite, couple fortuné, reprit Andreïno. Je vois avec le plus vif plaisir que vous ne voulez point
(«7) fronder mal à propos nos usages. Si vous aviez fait la plus légère objection , j'allais, pour vous fermer la bouche , vous raconter une anecdote récente , très - remarquable et dont j'ai moi-même été témoin.»
« Nous ne vous en dispensons pas , dit le signor Nègre tti. N'est-il pas vrai , ma chère pupille ?
Clémentina témoigna le désir d'entendre Andreïno, et il s'exprima ainsi :
Mon récit ne sera pas long ; mais j'ose croire qu'il renferme une assez grande moralité. Le fait est arrivé à Gênes , lors de mon dernier voyage dans cette ville.
(88) « Deux jeunes égoux , épris l'un de l'autre , comme vous l'êtes , mes jeunes et chers amis, mais bkn moins raisonnables , déclarèrent qu'ils ne se soumettraient pas à la coutume de* cavaliers servans. a Nous saurons mutuellement nous suffire , dirent-ils , nous serons l'un pour l'autre la société la plus agréable. Fort bien, mais ils n'avaient pas songé que leur tendresse pastorale était une critique directe et très-forte d'un usage adopté par leurs concitoyens. Qu'en arrivat-il ? Que très - promptement la bonne société, où ils avaient d'ailleurs tous les droits possibles d'être admis, s'éloigna d'eux. Dans les conversations, aux spectacles , partout enfin ,
( »9) ils se virent bientôt complètement isolés an milieu de la foule. Ceci ne pouvait avoir lien sans qu'ils fussent constamment en butte à des railleries qu'ils n'ignoraient pas. Ils affectèrent de braver cette censure universelle ; mais cet état d'abandon ne tarda point à leur devenir insupportable. Enfin, je suis fâché de le dire , la femme contracta une maladie de langueur qui la mit au tombeau , et son époux ne tarda pas à l'y suivre. » a Vous nous avez quelquefois conté des histoires plus gaies , dit Sant- Elmo en souriant ; mais n'importe, cette anecdote a, conime vous le dites, un but moral. Soyons donc, ajouta-t-il, en regardant tendrement
sa jeune épouse , de notre siècle et de notre pays, quoique nous puissions parfois en éprouver de légèrescontrariétés. »
« Puisque vous approuvez mon opinion - reprit Andreïno , je demande la faveur d'être aussi l'humble cavalier servant de la belle Clémentina. »
Une même pensée vint aussitôt aux deux époux. Puisqu'il était impossible d'échapper an Cigisbéisme, ils éprouvèrent l'un et l'autre un plaisir réel que Clémentina eut deux serviteurs au lien d'un. Ils ne démêlaient pas trop la cause de ce plaisir; mais enfin , le consentement qu'ils accordèrent aussitôt au signor Andreïno
ressembla presque à un remerrimeiit.
Sisto Negretti éprouva un sentiment tout opposé ; mais il se garda bien de le manifester ; d'ailleurs il était sûr qu'Andreïno ne le rivaliserait jamais en attentions et en assiduités près de CUmentina. La raison en était simple. Outre qu'Andreïno n'avait jamais voulu êtregêné ni gêner les autres, aucune arrière pensée ne se rattachait à sa demande. Il était flatté de pouvoir cultiver la société dune des plus belles femmes de Rome ; et c'était tout.
Il fut réglé que, dès le lendemain T Sant-Elmo et Sisto Negretti entreraient dans leur^ nouvelles fonctions
C93 ) près d'Agatha et de Ck'mentina^.Ce mot de fonctions ne doit point surprendre des lecteurs français : il n'a rien de trop expressif, Il faut qu'ils se pénètrent bien de la pensée que, dès qu'une dame italienne est sortie le matin de sa chambre , elle est remise auxsoins de sescavaliersservans, quel que soit leur nombre , jusqu'au moment où elle rentre pour se mettre au lit 5 ce qui n'arrive souvent que quand la nuit est fort avancée. Le cavalier en titre est obligé, de son côté, de se trouver prêt à commencer son service aussitôt que la dame peut en avoir besoin. Va-t-elle à l'église, fait- elle une visite à quelque amie ?
Il faut qu'il soit disposé à l'accom-
(93) pagner. Si elle préfère rester chez elle , il doit lui tenir compagnie , et ladistraire par sa conversation , autant qu'il lui est possible. L'époux, cavalier d'une autre dame, est assujéti aux mêmes soins. L'importance du cavalier servant étant ainsi bien reconnue , revenons à notre récit et à la ligue redoutable d'Agatha et de Sisto Negretti contre le repos , le bonheur, peut- être même l'existence de leurs jeunes amis ; puisque , pour les deux amans , vivre , c'était s'aimer..