‹ ClémentinaChapitre 13 sur 21 · III · texte numérisé non relu

III

uint des liens qui ont assujetti ses premières années à un rôle toujours plus ou moins passif, elle commence à prendre un rang dans la société, où tout s'empresse à lui rendre hommage.

Dès le soir , elle eut un avant-goût des plaisirs qui , le plus souvent 7 occupent une grande partie du temps dans une ville où mille chefs d'œuvre , mille attachans souvenirs pourraient offrir des jouissances aussi vives que variées. Lorsque la chaleur du jour fut calmée , elle ortits dans une voiture élégante , destinée pour l'avenir à son usage , avec le signor Negretti son tuteur , toujours assez mal portant , et ses deux cavaliers ,

Sisto Nègre tti e t Andreïno . Quand on arriva dans la longue nie du Cours , on prit rang parmi deux files de voitures qui , au petit pas , circulaient sur deux rangs depuis la place où est situé le palais de Venise , jusqu'à la place dite du Peuple, Parvenus à l'une de ces extrémités , ils recommencèrent cette marche monotone , qui se prolongea assez avant dans la nuit. Quels furent pendant tout ce temps les agrémens dont jouit Clémentina ? Elle s'entretint avec sa société de sujets insignifians ; elle rendit à diverses reprises les saluts qui lui étaient prodigués. Voltaire a dit que le séjour de la campagne était <x le premier des plaisirs insipides. «

Son âme de feu ne s'en accommodait pas; mais il est à croire que s'il eût connu les promenades en voiture qui se font tous les soirs à Rome dans la \Strada del Corso , il les aurait nommées de préférence.

Clémentina eut cependant quelques instans agréables , ce furent ceux où elle apercevait Sant-Elmo dans le carrosse de la signora Ealdini. Celle - ci était avec une autre dame , ayant aussi son cavalier. On se rendit ensuite au théâtre d'été dans le quartierDella Yallc; mais les deux époux s'y trouvèrent dans deux loges différentes.

Le spectacle ne dédommagea guère Clémentina de la contrainte qn'elîe i . 10

éprouvait. Si la musique était charmante, ce que Ton appelait le poème offrait un ramas d'inepties, psalmodiées dans un éternel réciiatifque les spectateurs prenaient le sagç parti de ne pas entendre. Ce qui la choqua le plus , ce fut de voir des hommes, ou pour mieux dire , des individus qui avaient autrefois apr partenu à notre sexe porter gaucher ment des vêtemens des femmes, et répondre , comme telles , aux protestations d'amour qui leur étaient adressées. Clémentina , depuis peu sortie du couvent , n'avait encore assisté à aucun spectacle. Andreïno lui fit comprendre, le plus modestement qu'il put, ce qu'étaient les mal-

heureux dont la vue lui inspirait un dégoût réel ; et le sentiment de La pitié ne lui permit pas d'être sible à la beauté de Leur voix. * ('<■ qu'il y a d'admirable , poursuivit le signor , c'est que l'on prétend ne substituer aux femmes ces êtres, qui ne sont plus des hommes , «pic par respect pour la pudeur ei Les bonnes moeurs» C'est une idée particulière à notre nation. »

Il s'arrêta , et se garda bien d Vtonner encore plus qu'auparavant la pudique Cléuientina par des ré\élations <jui n'étaient pas des secrets sans doute; mais qu'elle ne devait point entendre.

ïï.n ce moment , le premier acre

( n6 ) finit; et Sant-Elmo vint passer quelques instans dans la loge de Clé— mentina.

On causa de spectacles , et il dit, en lui adressant la parole :

« Si nous étions dans plusieurs autres contrées de l'Europe , et principalement en France , tous entendriez , mon amie , réciter en vers harmonieux des aventures touchantes et tragiques ; ou Lien vous verriez exposer et livrer aux riciicules les travers de la société. En Italie ,1a tragédie est reléguée dans les bibliothèques , la comédie ne se joue qu'en bien peu d'endroits, ainsi que l'opéra sérieux ; mais nous avons des ballets' où l'on saute très-fort, et

( "7 ) dans toutes les ville s, l'ope raBuffa. A

Rome, surtout, c'estleseul spectacle qui remplace habituellement ces massacres (anciens du cirque, dont nous nous entretenions hier.

— ]\ 'allez pas dire du mal de ces opéras, reprit Andreïno. Songez que nos chanteurs pénètrent aujourd'hui dans des lieux où les légions de nos ancêtres n'avaient pu parvenir ou se maintenir, sans d'interminables combats.Par exemple. la Grande-Bretagne et le pays des anciens Scythes sont tributaires du talent de ces virtuoses:

ils y soutiennent la majesté du peuple romain par d'incomparables roulades. »

Après le spectacle , on se pro-

( "8> mena encore , on prit des raffraichissemens , et enfin, vers le milieu de la nuit , Sant-Elmo , ayant reconduit chez elle la signora Baldini, eut la permission de se rendre près de son épouse , qui l'attendait dans son appartement.

Elle accourut à lin , et tombant dans ses bras : « Toutes les journées r s'ecria-t-elle , seront-elles donc semblables à celle-ci ! Quelle insipidité ! Quelle fatigue inutile ! Que de temps prodigué ! »

Sant - Elmo , plus expérimenté qu'elle , avait eu de plus fortes raisons pour craindre un genre de vie si monotone , si peu occupé. Il avait été frappé un jour d'un mot d'An-

dreïno. « La vie de la grande sociéw , lui disait celui-ci , est quelquefois chez nous vraiment insupportable par sa langueur ; et je n'y connais guère qu'un remède , à la vérité fort employé , c'est de faire l'amour pour éviter l'ennui. ■»

Sant-Elmo n'aurait jamais soupçonné l'âme céleste de son épouse de rechercher des dissipations coupables ; mais il ne voulut pas qu'elle prit trop en aversion la manière d'exister qui devait en grande partie être la sienne. Il l'assura que le premier de ses soins serait de varier ses amusemens , et de s'éloigner d'elle le moins qu'il pourrait.

« Et comment y parviendras- tu ?

tu dois être presque toujours avec une autre ? Je suis loin de concevoir des sentiihens qui feraient outrage à la signora Baldini ou à toimême ; mais pourquoi faut-il que la plus grande partie de ton temps lui soit consacrée.

— Ah ! chère amie, reprit-il , soumis comme nous le sommes à des lois bizarres , c'est un bonheur réel que je sois son cavalier plutôt que celui de toute autre dame. Avec elle , je le vois , il me sera permis de parler de toi , de rendre hommage à mon épouse absente. — Mais , Clémentina , ce temps que tu reconnais si précieux s'écoule. Songeons qu'enfin nous sommes ensemble et seuls.

Elle rougit , et pendant quelques heures, du moins , ils oublièrent l'univers pour ne songer qu'à leuis

chastes amours.

Quoi que pût faire Saut - Elmo , ils turent forcés de donner encore l'un et l'autre à la société le plus grand nombre de leurs heures. Sisto IVegretti et A-gatha , toujours d'accord , toujours attentifs à les séparer sans affectation , y mettaient un malin plaisir ; en attendant qu'ils pussent réaliser lenrs vastes et odieux projets. Ce qu'il y eut de plus fâcheux, ce fut qu'en suivant le conseil d'Agatha , Sisto n'eut bientôt plus besoin de feindre. Son amour

le jeta dans une mélancolie pré-»

fonde ; car celle qu'il adorait n'avait qu'une seule pensée. Leurs tête-àtêtes fréquens devinrent donc trèspénibles pour lui et non moins fatigans pour la tendre épouse de Sant- Elmo.Or, comme un certain nombre de petites contrariétés renouvelées sans cesse , équivalent souvent , par leur influence sur la santé , à un chagrin profond , Clémentina tomba réellement malade.

La porte de son appartement fut alors fermée à tout le monde , excepté à ses femmes attentives et à un honnête médecin qui ne lui recommanda que le repos. Elle eut de plus l'inappréciable avantage de voir sans cesse près d'elle Sant-Elmo.

Il pria la signora Baldini de lui accorder un congé qu'elle n'eût pu lui refuser dans de telles circonstances, lors même qu'elle n'aurait pas affecté une si vive sollicitude pour la santé de Clémentina.

Sans cesse au chevet du lit de sa bien aimée , Sant-Elmo la récréait le plus souvent par d'agréables lectures.

Ils s'intéressaient aux héros du Tasse, ou éprouvaient successivement toutes les émotions que l'Arioste , immortel rival de ce sublime génie , sait faire passCr sans peine dans l'âme de ses lecteurs. Les grands poètes de la France obtenaient aussi leurs hommages, et excitaient leur reconnaissance. Quelle àme généreuse n'c~

prouve pas un tel sentiment pour ces écrivains supérieurs à l'humanité qui, souvent exposés aux attaques de la jalousie et aux coups de l'adversité , ont préparé de si pures et de si nobles jouissances à tant de générations, à tant de peuples divers , dont ils sont vraiment les bienfaiteurs ?

Le troisième jour au soir , Clémentina lut assez forte pour sortir.

Sant-Elmo la conduisit à la Villa Medicis, dont ils étaient peu éloignés.

La position en est superbe : ses jardins , dominant sur toute la ville et les campagnes environnantes , rappclenlà la pensée ces fameux jardins suspendus de l'antique Babylone.

( "5 ) Tandis qu'au souffle léger d'un vent raffraîchissant , ils marchaient lentement le long de la principale terrasse, Sant-Elmo avait soin d'indiquer à Clémentma les édifices les plus remarquables de l'ancienne on de la nouvelle Rome. Il lui exposait les rapprochemens qu'ils pouvaient avoir ensemble , et il faisait naître de chaque souvenir quelque pensée touchante ou profonde sur l'instabilité des choses humaines.ll lui indiquait même au loin les points de l'horizon où des lieux qu'elle ne pouvait apercevoir avaient été le théâtre de quelques grands événemens. Clémentina, émue, se livrait au plaisir si doux pour une femme sensible d'en*-

( 12Ô) tendre des paroles intéressantes sortir d'une bouche aimée, a Omon ami, lui dit- elle enfin , ne t'en alarme pas, mais je serai souvent malade. »

Pour mettre le comble à leur satisfaction , ils résolurent de faire ensemble une excursion dans cette même Campagne de Rome , où ils étaient assurés de trouver à chaque pas des sujets d'observations attachantes ; mais il fallait braver le fléau qui désole souvent la société plus que des maux réels, le ridicule. Clémentina qui avait toujours sur le cœur les promenades obligées avec les cavaliers servans , abaissa ses regards sur la longue file d'édifices, au milieu desquels se trouvait la rue du Cours.

( i27 ) h Le moyen, dit-elle , d'être raisonnable et de bon ton , lorsqu'au lieu d'écouter ici une conversation telle que la tienne , on ne va pas faire nombre parmi tous ces promeneurs que nous n'apercevons pas , mais qui certes n'auront pas manqué de se trouver à leurs postes respectifs. »

Sant-Elmo sourit, et Clémentina se chargea de se faire ordonner le voyage , dès le soir même , par son médecin.

Ils le trouvèrent en effet au logis.

Avec une grâce irrésistible , elle le pria de déclarer qu'il avait conseillé cette excursion subite. Un brillant qu'elle détacha de son doigt , en le priant de le faire accepter à sa fdle

qu'il allait marier, appuya d'une manière victorieuse ses raisonnemens 7 et il fut résolu- que l'on partirait le lendemain, dès le point du jour.

Il y avait bien dans ce brusque départ un délit de lèze -politesse :

c'était quelque chose d'inoui que de n'en avoir prévenu personne ; mais si des reproches leur devaient être adressés, ils n'auraient lieu qu'au retour; et c'était pour eux une grande consolation.

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