‹ ClémentinaChapitre 14 sur 21 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

À peine l'aurore avait-elle parur que, semblables à des écoliers qui s'affranchissent d'une tâche ennuyeuse pour se livrer avec ardeur aux jeux, de leur âge, nos deux époux s'échappèrent de la ville, et se dirigèrent vers Ponte Molle. Trois hommes bien armés, y compris le postillon, composaient toute leur escorte , les deux autres galoppaient autour de la voiture.

Quand ils eurent dépassé ce pont fameux où Constantin défit son concurrent Maxence , Sant-Elmo se rc-

tourna j transporté de joie, vers la ville : a Poëte des amans et des sages , s'écria-t-il , poëte de tous les temps et de tous les pays; et moi aussi je quitte, comme tu les quittais avec tant de plaisir, la fumée, les richesses et le tumulte de Rome *.Mais pardonne, Horace , si j'ajoute que je te surpasse autant en félicité que tu m'es supérieur en esprit : tes amours passagères et vagabondes ne t'ont jamais offert une Clémentina ! »

Cette exclamation, moitié tendre , moitié plaisante , plut à l'aimable épouse j elle lui prouva combien son

* « Fumum et opes strepitumque Roinae. »

( >3, ) cher Sant-EImo était pénétré du sentiment de leur bonheur.

Toute cette journée fut charmante.

Pendant la grande chaleur, ils s'arrêtèrent dans une hôtellerie où ils trouvèrent du moins le nécessaire.

Leur diner frugal, dressé sous des ar.

bres impénétrables aux rayons du soleil , leur parut délicieux en comparaison de ces festins splendides où il leur aurait fallu se trouver dans une contrainte perpétuelle, prendre part à une conversation générale, et paraître à peine s'être jamais vus.

Quelquefois, dans l'après-midi, de petits bois arrosés d'une eau limpide les invitèrent à descendre et à se promener sur l'herbe. Plaisirs purs ,

mais peu saillans, et que deux cœurs bien épris peuvent seuls apprécier.

Ils étaient tellement occupés d'euxmêmes que, vers le soir, il fallut qu'un de leurs gens les avertit qu'un assez violent orage semblait se préparer, et qu'ils devaient songer à trouver un abri pour la nuit. Sant-Elmo se reprocha intérieurement de n'avoir pas prévu la possibilité d'un, tel contre-temps ; mais Clémentina ne perdit pas un seul moment sa sécurité. Il lui semblait que la société de son époux était pour elle un rempart inexpugnable contre toute espèce d'adversités. Sant-Elmo n'était pas aussi tranquille ; les cornets avec lesquels les pasteurs rassemblaient

leurs bestiaux, se faisaient entendre au loin : tout annonçait que la campagne allait être couverte des ombres de la nuit, et peut-être parcourue par des hordes de malfaiteurs. Il monta sur un petit tertre, et vit autour de lui , jusqu'à ime très grande distance, un terrain rocailleux, entrecoupé de vallées et de monticules.

Aussi loin que ses regards purent porter , il n'aperçut qu'une seule habitation. Elle était à peu de distance, et paraissait ne pouvoir guère leur offrir qu'un azile pour la nuit; mais c'était beaucoup, et ils avaient eu soin de se munir de provisions à l'hôtellerie où ils avaient dîné.

Sant-Elmo commanda que Ton se

dirigeât vers cette chaumière , mais bientôt le sentier se resserra de façon qu'un seul cheval pouvait y passer. Par bonheur une caverne dont l'ouverture était très-vaste pouvai mettre le carrosse à l'abri de l'orage. Sant-Elmo l'y laissa, gardé par un de ses gens , tandis que lui-même , avec les deux autres et Clémentina s'avancèrent vers la chaumière.

Elle était peu éloignée. Comme ils approchaient, une voix de femme leur cria : « Que tu reviens tard aujourd'hui , Agostino , lorsque l'o-

Tage » Elle les aperçut alors

poussa un cri, et parut d'abord vouloir s'enfuir ; mais, par réflexion, elle resta sur le seuil de sa porte.

( >35) Sant-Elmo lui expliqua en peu de mots qu'elle ne devait nullement les redouter, et la pria de les recevoir pendant cette nuit , en l'assurant qu'elle serait bien récompensée.

Cette femme avait vingt-deux à vingt-trois ans. Elle aurait paru belle si son maintien et ses regards n'eussent offert une expression assez farouche.

h Quand j'aurais cherché à fuiraitelle, trois hommes s'ils avaient eu de mauvaises intentions , se seraient facilement introduits dans ma demeure. Au reste , la présence de cette jeune dame me rassure : je voudrais être aussi tranquille sur la eau e qui peut retenir Agostino loin de moi. »

ce C'est votre mari, sans doute 3 dit Clémentina , en remarquant qu'elle s'exprimait avec une correction surprenante , si elle n'était qu'une simple paysanne.

« Oui , Signora , c'est tout ce que j'aime , tout ce qui m'attache à la vie ; c'est celui qui peuple pour moi cette profonde solitude. »

De tels sentimens , exprimés avec chaleur , concilièrent bientôt à l'inconnue l'affection des deux époux.

On commença par faire des dispositions pour la nuit. Il y avait un lit dans chacune des deux principales pièces de la cabane. Il fut convenu que Clérnentina et Sant-Elmo reposeraient dans celle qui ne servait pas

( »7 ) de cuisine. Une poite de cette dernière ouvrait sur une espèce de grande assez vaste. Les trois valets durent y passer la nuit près de leurs chevaux. Il s'y trouvait plusieurs bottes de foin: on régla qu'une partie servirait de nourriture aux animaux, et le reste de couche aux hommes.

Ils apportèrent du carrosse les provisions qui , avec celles de l'inconnue, étaient plus que suffisantes pour la nuit , et bientôt on se partagea en deux petites sociétés. Les domestiques soupèrent dans la grange ; mais Sant-Elmo et Cléinentina, voyant les vives alarmes de leur hôtesse , lui déclarèrent qu'ils. attendraient avec elle le retour de son mari.

Poil à peu la confiance s'établit.

Assis près d'une table couverte de fruits , de pain et d'un flacon de vin, les deux époux apprirent à 1 1 paysanne leurs noms et le rang qu'ils tenaient dans Rome. « Nous vous exhortons , dit Sant - Elmo , à nous dire en quoi nous pourrions vous être utiles ; car ce genre de vie presque sauvage ne peut pas vous convenir:

il vous expose même à des dangers.

«■ Jusqu'ici nous avons été paisibles , dit la paysanne ; mais comment Agostino ne revient-il pas?» ajoutât-elle aussitôt ; et ses yeux se remplirent de larmes.

En ce moment , l'orage éclata arec une fureur extraordinaire. Les

( «3g ) roulemens du tonnerre se fir«it entendre en plusieurs endroits à la fois , et l'eau tomba par torrens.

« Ce temps affreux, dit vivement Clémentina, doit contribueràcalmcs vos inquiétudes. Vous voyez bien qu'il est impossible à votre mari , pour peu qu'il soit loin d'ici, de venir vous retrouver en ce moment. INï'yat-il pas dans cette campagne des cavernes semblables à celle où est notre voiture ? »

« Oui ; Signora , répondit la paysanne , il y en a un grand nombre , jusqu'à plusieurs milles de distance; et, comme vous avez la bonté, de le remarquer, l'orage maintenant

retarde nécessairement le retour d'Agostino.

— Vos inquiétudes mêmes doivent vous déterminer à ne pas rejeter nos offres , répliqua Clémentina , et à quitter cette chaumière isolée. »

La paysanne ne répondit rien d'abord. Elle fit quelques pas dans la chambre , et , se plaçant tout à coup devant les deux époux , les regarda fixement*

« Non , s'écria-t-elle , après un instant de silence , de pareils traits ne peuvent cacher des âmes méchantes.

Qu'Agostino me soit rendu , et je consentirai à recevoir vos bienfaits, à vivre encore parmi cette société

que nous avions juré de fuir pour toujours»

« Mais , continua-t-elle après un nouveau silence , il est juste que vous sachiez à qui vous voulez accorder votre protection. Consentezvous à écouter le récit abrégé de notre histoire ? »

Tous deux lui dirent que s'ils l'avaient osé , ils l'auraient déjà pressée de la leur raconter.

L'orage continuait avec ;a même violence : ils sentirent tous trois que cette narration abrégerait le temps ; et l'inconnue commença ainsi :

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