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CHAPITRE XIV

« Vo i l a donc un des résultats qu'entraîne cet usage si cher à l'Italie ! dit Clémentina , fondant en larmes lorsqu'elle fut dans sa chambre. C'est pour ménager à des hommes pervers l'occasion d'insulter des femmes attachées à leurs devoirs , qu'on les nomme leurs cavaliers servans ! »

Quelque ressentiment qu'elle éprou* vât d'une telle injure, quel que fût son mépris pour l'homme qui osait parler d'amour à la femme de son ami , lorsqu'il n'avait pas encore confié à la terre les restes de son

père; elle songeait aussi à l'avenir.

Devait-elle , par une confidence déplacée, compromettre le repos et sans doute la vie de so'i époux ? Mille morts lui eussent semblé préférables à ce parti imprudent et dangereux.

11 lui fallait donc recevoir de nouveau les soins de Negretti , quand il reviendrait les lui offrir, et paraître ainsi autoriser à l'avenir tout ce que se permettrait son audace. Elle résolut de profiter des circonstances* qui pourraient se présenter, et du temps qu'elle allait heureusement avoir à sa disposition. Elle se promit surtout de cacher avec soin et son cher Sant-Elmo, l'incident de cette soirée.

Malgré ses efforts pour paraître tranquille, il ne lui fut pas possible de lui dissimuler entièrement sa tristesse. Elle avoua du moins une partie de ce qui s'était passé : elle dit quelques mots de la lugubre cérémonie du lendemain , à laquelle ils ne pouvaient ni Tim ni l'autre se dispenser de paraître. Elle en vint eniin au legs , et parla des nombreuses instances par lesquelles Negretti avait tenté vainement de combattre son refus.

Sant-Elmo l'écoutait avec attention. H lui demanda ensuite si sa résolution était invariable.

te Elle l'est tellement 7 réponditelle; que si toj, toi-même tu dé-

( 3a5 ) sîrais que j acceptas le cette donation, j'emploierai »lê s prières les jj l its près*

sautes, et, s'il le fallait, les larmes pour le ramener à mon sentiment. »

Dans son heureuse ignorance, il sourit de sa chaleur , et l'assura qu'en tonte circonstance, la seule manifestation de sa volonté suffirait pour Le ranger à son avis.

« Ici en particulier, continua-t-il, comment aurais-hi des efforts à taire pour me persuader, lorsque je pense entièrement comme toi?

Si tu avais accepté cette somme , ta volonté manifestée et la considération de ton intérêt m'auraient à peine empêché de te faire part de mes ré 11 exions y tout en te lais-

sant la suprême décision d'une affaire si délicate ; mais le ciel soit loué de ce qu'en ceci encore nous ne formons qu'une seule âme. »

Ils convinrent que Sant-Elmo se chargerait d'adresser à Negretti un refus poli, mais positif.

Negretti, malgré son ardent désir de consulter Agatha, ne put se rendre chez elle ce soir ou plutôt cette nuit même : il craignait de la trouver dans la société de Sant- Elmo, ou , s'il était absent, que l'heure ne fût trop avancée. Il s'y rendit le lendemain de très-grand matin. C'était le jour des obsèques de son père; mais son amour n'observait aucunes convenances*

( 227 ) Quand il lui eut raconte le ma«- Tais résultat de son impétuosité y elle le mit presque en fureur : elle éclata de rire, et lui dit qu'il méritait ce qui lui était arrivé.

Il lui adressa plusieurs paroles piquantes et même des menaces qui l'effrayèrent, à l'égard de ses vues personnelles sur Sant-Elmo.

A^'atlia fut alors justement punie par son complice : elle apprit , par une douloureuse expérience, qu'une femme dans sa position a des inquiétudes de plus d'une espèce à concevoir. Elle sentit que celle qui a renoncé aux vertus de son sexe , n'a souvent, pour éviter sa diffamation

( "8) totale , que la funeste ressource de s'exposer à de nouvelles humiliations.

Elle changea donc de ton et de manières. Elle essaya de le faire rougir de son emportement ; et parvint à le calmer un peu, en lui représentant que rien encore n'était perdu , et qu'il devait paraître de nouveau devant Clémentina , comme si cette scène n'avait pas eu lieu. Il n'était nullement probable qu'elle lui en parlât ; mais même alors , rien ne lui était plus facile que de payer d'audace. Il pouvait dire que son zèle et son désir d'exécuter les suprêmes volontés de son père l'avaient seuls rendu si pressant.

Il se quittèrent, en se promettant

de se retrouver sous peu d'heures à la cérémonie des funérailles.

Quand Negretti eut pris congé d'Agatha, elle pleura de dépit et de honte d'avoir été exposée à ses outrages , sans pouvoir prendre avec lui le ton imposant de Clémentina.

De ce moment , son parti fut pris :

elle résolut d'écouter encore toutes les confidences qu'il voudrait lui faire , mais de ne jamais lui confier l'état réel de ses progrès dans le cœur de Sant-Elmo.

k Si cependant, se dit- elle , il lui arrivait de réclamer , par caprice , esprit d'oppression ou toute autre cause , la continua; ion des bontés que ma faiblesse. . . . Elle s'arrêta.,

cacha son visage entre ses mains , et fut obligée de s'avouer, en versant des larmes brûlantes , quelle s'était mise à sa merci.

« Non-seulement il serait capable de me trahir , pour s'en faire un mérite près de Clémentina , continua-t-elle , après un long silence ; mais qui sait s'il ne me diffamerait pas encore dans le public \ Ainsi je perdrais Sant- Elmo sans retour , et je n'oserais me présenter dans nulle société. »

Au milieu de toutes ces idées accablantes , il lui fallut songer à se rendre aux funérailles du signor Negretti.

Elle se mit à sa toilette, sans vouloir que sa femme de chambre l'aidât.}

tant elle craignait de trahir les sentimens contraires qui tourmentaient son àme. L'amour propre même , par une singularité Lien étrange , accrut vn ce moment ses peines , et lui suggéra une réflexion douloureuse. La robe noire qu'elle prit , fit paraître ses charmes avec avantage. Elle se contempla d'abord d'un œil de complaisance , et elle en avait sujet , car alors elle pouvait presque rivaliser de beauté avec Clémcntina. Cette idée ne put lui échapper ; mais elle se rappela aussitôt qu'avant d'entreprendre de troubler son bonheur , elle aurait pu , comme elle , trouver un époux aimable et fidèle.

Depuis qu'une passion illégitime s'e-

tait glissée dans son sein, dansqueîle abjection n'était - elle pas tombée !

Cette pensée affreuse renouvela ses peines , et elle était vraiment à plaindre quand on lui annonça Sant-Elmo.

Il parut surpris et touché d'une douleur qui donnait à ses attraits encore plus de puissance qu'à l'ordinaire.

Il s'approcha d'elle , lui prit la main , et lui demanda la cause de ses chagrins.

« Je vous répondrai , dit - elle , quand vous m'aurez donné des nouvelles de mon amie.

— Je vous rends grâce pour elle. Je viens de la quitter , triste comme vous pouvez le penser , mais pas

( 253 ) autant que vous. Le signor Andreîno va la conduire à l'église. Ali! je voudrais que cette lugubre cérémonie fût terminée. Mais , chère signora , ce n'est sans doute pas elle qui vous cause un si profond abattement. Lé signât ÏVegretti avait à peu près parcouru la carrière que l'auteur de la nature nous assigne à tous, et \ous n'aviez pas eu avec lui une assez grande intimité. . . .

« Ecoutez-moi, mon ami , interrompit-'elle, en posant sur ses mains une main brûlante , je serais indigne de l'intérêt que vous me témoignez , si j'affectais une douleur dont vous auriez sujet de vous étonner. Jg regrette le signor Nègre tti , coin:-.

nous le regrettons tous ; mais sa perte ne cause point l'accablement où vous m'avez surprise : elle n'en est , du moins que l'occasion. Elle m'a rappelé, et cette idée n'était que trop naturelle, que, comme votre charmante épouse ,}'ai perdu aussi un tuteur, un protecteur de mon enfance ; car vous savez que j'ai toujours du considérer ainsi le signor Baldini., plutôt que comme un époux.

« Ces regrets vous honorent r chcre signora , reprit Sant - Elmo y de plus en plus attendri et charmé du ton affectueux dont elle avait parlé de Clémentina, mais. . . »

« Agatha l'interrompit. » Ces idées de mort et de pertes successives

C 235 ) ont frappé mon cœur , et j'ai songé à la situation où je me trouve. Je n'ai pas , comme ma chère et belle amie, retrouvé plus que que je n'avais perdu. Je n'ai pas, moi , un guide sûr dans la carrière épineuse delà vie...»

Elle s'aperçut qu'elle en allait trop dire, s'arrêta, et reprit :

« Au reste , il est juste qu'elle ait seule un si grand avantage ; c'est la' récompense de ses vertus. . . .

— Vous méritez , vous obtiendrez , quand vous daignerez le vouloir , un sort beaucoup plus digne d'envie , s'écria Sant - Elmo , avec vivacité , » car la vue de ses charmes et de sa douleur faisait sur lui une impression profonde qu'il

( 256 ) n'avait pas encore éprouvée près d'elle. Les éloges qu'elle venait de lui donner , après avoir loué son épouse , ne laissaient pas non plus d'accroître le tendre intérêt qu'elle lui inspirait.

Agatha était alors d'autant plus dangereuse pour lui, qu'elle éprouvait tout ce qu'elle exprimait. Son plan ^e séduction n'avait que peu ou point de part à ses discours. L'amour lui-même , l'amour sincère s'exprimait par sa bouche , et donnait à ses traits cette expression mélancolique dont il est presque impossible d'éviter la puissance. Elle leva sur lui ses yeux humides , et s'écria :

« Jamais , jamais la malheureuse

( ^7 ) Àgatha ne connaîtra le bonheur dont votre amitié compatissante cherche à la flatter. Mes beaux, jours s'écouleront , et j'atteindrai lentement le froid asile du tombeau, délaissée, seule sur la terre. . . r>

« Non , non , reprit Sant-FImo-, avec encore plus de feu , » et , la serrant dans ses bras avec une ardeur qui la fit frisonner de plaisir , il ajouta : m Des charmes si ravisons , un cœur si sensible et si digne d'être aimé ne seront point exposés au plus cruel , au plus inconcevable abandon»

Vous trouverez , je le répète ...»

Tandis qu'il parlait , elle avait appuyé sa tête sur Fépaule de cet époux près de devenir coupable : il

ne se croyait cependant guidé que par une affection pure et désintéressée, lorsque l'ardeur qu'elle éprouvait avait déjà passé presque toute entière dans son âme. Il est impossible de prévoir comment eût fini cette scène , beaucoup trop animée pour que Sant-Elmo demeurât encore innocent , si son heureux génie ne lui eût fait entendre les pas de plusieurs personnes qui s'avançaient dansl'anti-ckambre.

C'étaient Clémentina et Andreïno»

L'infidélité n'avait pas été un instant dans le cœur de Sant-Elmo ; car il s'avança vers eux sans embarras , et leur demanda quel heureux hasard les amenait.

« Nous avons été surpris d'apprendre que vous et la signora Baldini , vous n'étiez pas encore arrivés à L'église , répondit Andreïno ; et , sans descendre de voiture , nous sommes Tenus vous annoncer que l'heure pressait. « J'ai désiré vous voir un instant , avant la triste cérémonie T dit Clémentina en embrassant tendrement la signora Baldini. Ce jour est fait pour jeter dans nos cœurs une telle impression de tristesse , que nous ferons bien , je crois , de ne pas nous séparer. »

Il y avait tant de candeur dans son air , dans son langage et que , malgré sa méfiance , Agatha ne la soupçonna point de lui avoir rendu , par jalousie ,

cette visite intempestive. Elle la remercia de ses tendres soins, consentit à passer tonte la journée avec elle, et lui avoua qu elle s'était livrée à une profonde tristesse , qui ne lui avait pas permis de se mettre en chemin.

Tous partirent aussitôt. Malgré son chagrin de ce que le tête-à-tête eût été ainsi interrompu, Agatha éprouvait une grande consolation , lorsqu'elle songeait à tout l'intérêt que Sant-Elmo venait de lui témoigner.

Elle ne douta pas que , quand cette scène se renonvellerait , elle ne parvînt «à le rendre infidèle j et comment n'eut-elle pas retrouvé ou fait naître bientôt l'occasion de se voir seule avec son cavalier servant !

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