‹ ClémentinaChapitre 5 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

IN on, en vérité, ceci n'est point un roman. Plusieurs des personnes que l'on va voir parler et agir doivent exister encore. Vingt-sept ans se sont écoulés depuis l'événement, et ma mémoire en est aussi remplie que s'il fût arrivé il y a quelques jours. Les faits n'ont pas été altérés dans la moindre circonstance ; de i.' x

légers changemens dans les noms propres , voilà tout ce que je me suis permis. L'aventure m'a paru touchante et morale. Si les lecteurs n'en jugeaient pas de même ; si elle ne leur inspirait pas quelques réflexions utiles sur l'inconvenance dune coutume qui règne dans toute l'Italie, ce serait bien la faute du narrateur. Ceci convenu , commençons sans autre préambule.

Dans l'été de 1790, un jeune Français que l'amour des arts avait conduit à Rome , parcourait un jour les allées de la charmante Villa Borghèse. Le soleil avait perdu une partie de sa force , mais le soir n'était pas encore venu. Il restait plus

(3 ) de trois heures , avant l'instant où les vapeurs malsaines qui s'élèvent au commencement de la nuit dans la Campagne de Rome , obligeraient les promeneurs à une prompte retraite. L'air était pur, un vent léger agitait les feuilles des arbres , et effleurait la surface du petit lac d'où s'élève , dans un temple de marbre, la statue d'Esculape. La grande allée , à l'extrémité de laquelle ce temple est placé , offrait le coup d'ceil le plus brillant. De nombreuses sociétés s'y' promenaient. Bientôt l'étranger fut abordé par le signor André ino . jeune Romain d'une humeur un peu railleuse, mais sensible , inslruit et toujours disposé à

exalter les usages de son pays. Sous ce dernier rapport, il était un digne descendant de ces anciens Romains, dont le caractère se retrouve encore dans la capitale de la chrétienté , malgré les prodigieux changemens qu'elle a éprouvés. La conversation s'engagea, et ne tarda pas à tomber sur un sujet qui avait excité plusieurs fois entre eux d'assez vives discussions.

Il s'agissait du cïgisbéisme.

u J'aime à croire , dit le Français, que cette coutume, si généralement établie parmi vous , ne cause pas toujours de grands désordres dans les mœurs ; mais je soutiens qu'elle est gênante , qu'elle

( 5) entraîne une perte de temps considérable, et que de jeunes époux, tendrement dois, ne doivent la

porter qu'avec une extrême impai tit nrc. »

« Quand vous connaîtriez ce pauvre Sant-Elmo, répondit en riant Andrelno , vous ne tous txpi hum i< l pas autrement. 11 faut qnc je tous

r.u<»ntc m>ii histoire. Elle n'.i JUSqu'ici rien (jue de fort ordinaire ,

mais si lui et sa belle épouse Qémentina continuent .1 s'affliger de L'usage dont tous parles, j'ai bien

peur qu'ils ne se rendent malheureux et ridicules.

— VOUS m'intéresse» déjà pour tn\. Ils s'aiment; sans nul doute ,

(C> ) et ils ont le grand tort de penser qu'ils devraient vivre l'un pour l'autre , au lieu d'être séparés par une coutume tyrannique pendant la plus grande partie de la journée.

— Oh ! les journées ne sont que la moitié du temps ! mais vous l'avez dit : Ces deux tendres époux gémissent d'être parfois séparés.

Quelle douleur pour Sant Elmo de se voir le cavalier servant de 5a jolie cousine la Signora Baldini , jeune veuve de dix - huit ans ! Et cette infortunée Clémcntina , être obligée de souffrir les soins du fils de son tuteur , le jeune et aimable Sisto Negretti î 11 y a vraiment là de quoi se désespérer ; et je ne sais

(7) pas comment le roupie amoureux peut encore wpporter L'existence.

— Malgré votre ion ironique, reprit le jeune Français, il esl évident, d'après VOS propre-, paroles, qne ces deux époux ne sont pas heureux.

— (Test leur faute: pourquoi se dépitent-ils , comme de véritables enfans , contre un usage qu'ils ne changeront certainement pas? Il ne faut jamais innover. . . .

— Avec v<»trc permission, interrompit le Fumais . si votre système était suivi, nous aurions encore nos druides et leurs sacrifices humains ; et vous enfermeriei comme autrefois des vestales vivantes

(8) dans des tombeaux souterrains :

mais laissons cela , et faites - moi connaître ces deux jeunes époux.

— Rien de plus facile , dit Andreïno. Ils sont ici tous deux i venez dans la grande allée avec moi.

Je suis , quoique indigne , le second cavalier servant de la belle Clémentina ; je suis , comme nous disons assez plaisamment, le souffert, ( il patito 3 ) mais Nègre tti est si assidu près d'elle, que mes fonctions se bornent à très-peu de chose.

Je pourrai donc, sans me joindre à leur société , vous faire , en marchant , le récit que je vous ai promis. »

Us se rapprochèrent de la foule ,

et bientôt ils aperçurent ceux dont ilspar laient.

Ce qui va suivre fut en partie raconté au jeune Français par Andreïno ; mais on y a joint quelques circonstances sur lesquelles , d'après son système , il avait jugé à propos de se taire , ou qu'il ne connaissait pas encore.

Clémcntina di Belmonte était is»

sue d'une famille opulente, et orpheline. Le signor Negretti , son parent et son tuteur , avait pris plus de soins de son éducation que l'on n'en, donne ordinairement à celle des Romaines j et elle en avait profité avec ardeur. Douce et sensible, elle n'avait pas encore quinze ans,

C io ) lorsque le jeune Sant-Elmo , qui n'en comptait que dix-neuf, devint éperdument amoureux d'elle. Clémentina était en effet une beauté accomplie. Il parvint à lui plaire , et , malgré les prétentions de Sisto> Negretti sur sa charmante cousine, le mariage se fit lorsque Clémentina eut atteint sa seizième année. Elle était seulement depuis huit jours l'épouse de Sant-Elmo , lorsqu'Andreïno eut avec le jeune Français, l'entretien qui sert d'introduction à cette histoire.

Si le jeune Negretti avait eu des vues très- sérieuses sur sa belle Clémentina, la signora Agatha Baldini

tétait passionnée pour Sant-Elmo* A euve depuis plus d'une aimée d'un vieillard <]m lui avait légué une fortune considérable , la vive et spirituelle Agatha fut blessée d'avoir fait peu d'impression sur Le cœur de celui qu'elle aimait. A la vérité, elle pouvait prétendre sans trop d'amourpropre à un tendre attachement. Sa taille élégante, ses yeux pleins de feu , ses beaux cheveux noirs . sa physionomie expressive la rendaient une des plus belles femmes de Rome* Mais Sant-Elmo n'avait des yeux.

que pour sa Clémentiua. A la blancheur éclatante de son teint , à la beauté de ses cheveux blonds, au sentiment mélancolique peint dans

( la )

ses grands yeux bleus , on l'eût prise pour une beauté des contrées septenti ionales , ou même pour une de ces immortelles "\ alkvries , dont Odin promettait la société à ses iur trépides sectateurs.

INe^retti et Àgatha ne furent pas long - temps sans s'apercevoir du penchant très-vif qu'ils éprouvaient l'un pour Clémentina, l'autre pour Sant-Elmo. Cette communauté de vues et d'intérêts établit entre eux une liaison intime ; et ils formèrent des plans , qui , s'ils réussissaient , devait ut détruire le repos des deux jeunes époux.

Deux mois avant le mariage , toute la société résolut de se rendre

( i5 ) d ins 1 • glise <!<• Saint-Pierre . à ^<><,casiondes solennités de II semaine >;i i ii i«- . C ii' I » . * -. i 1 1 * j n r* , ,i laquelle aucun autre monument moderne ne penl et i <■ « • > u i ] > . 1 1 / . offre i éellement alors un spectacle unique dans I oni?ers( Les deui amans n'avaient gai de de manquer <i'v \ enir, puisqu'ils defaieni i*j trouver ensemble!

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