CHAPITRE II
Sant-Elmo, préoccupé de la pensée de son bonheur prochain , et livré à ces vagues inquiétudes qui , même sans motif réel, tourmentent toujours les âmes tendres dans de telles circonstances, vint à l'église d'assez bonne heure dans la soirée , le jour du Vendredi-Saint.
Ce superbe monument est éclairé dans cette circonstance d'une manière extraordinaire et qui a quelque chose de magique. Toutes les lampes, tous les cierges qui brûlent d'ordinaire sur vingt autels , sont
( i'S ) éteints. On exprime par cette obscurité symbolique la disparition de la lumière céleste qui éclairait le monde ; mais la religion , souvent austère dans ses dogmes , a toujours soin de donner à l'espérance , dont elle a fait une vertu spéciale , une place importante dans ses cérémonies. Pour exprimer donc que cette éclipse n'est que passagère, et que les puissances de l'abîme ne triompheront pas long-temps de la douleur des âmes pieuses, une immense croix, garnie d'une multitude de petites lumières, descend delà voûte à l'extrémité supérieure de la basilique. C'est dans toutes les autres églises la place ordinaire de l'autel j mais dans St-
Pierre , il est plus en avant, et il se trouve ici une chaire soutenue par quatre évangélistes de figure colossale. Cette croix n'ayant point près d'elle d'autres parties éclairées , semble soutenue en l'air par un pouvoir surnaturel. Son immense foyer de lumière se prolonge au loin : il se reproduit sur les marbres des statues et des tombeaux.
Il glisse au travers des énormes colonnes qui soutiennent l'édifice , et produit ainsi , par intervalles , de vastes masses d'ombres. Une foule immense est répandue dans l'église ; mais telle est l'étendue de ce monument , que les créatures humaines y semblent rapetissées, et que leur
(>7) néant paraît opposé à la majesté de l'Eternel , dont tout annonce la suprême influence. Un sentiment confus d'admiration , d'étonnemcnt et de religieuse terreur saisit l'âme.
On se rappelle ce grand nombre de souverains pontifes et d'artistes illustres qui, par leur volonté, leurs trésors ou leurs travaux , ont concouru pendant plusieurs siècles à produire cet ensemble prodigieux.
On se dit que , parmi ces hommes qui paraissent là si petits , il s'en est cependant trouvé qui ont produit toutes ces merveilles. Les idées de néant et d'éternité se heurtent , pour ainsi dire , se confondent ; et quiconque six'.t penser, sentir, éprouve
( -8) une sorte d'extase impossible à définir.
Sant-Elmo , dont l'âme généreuse était digne d'éprouver toutes ces émotions , Sant - Elmo , dont un amour passionné augmentait encore alors la sensibilité , marcha quelque temps , silencieux , sous ces voûtes sacrées. Il éleva ses yeux et son âme vers le Créateur de toutes choses , et aperçut l'immense coupole , qui , égale en grandeur au dôme du Panthéon des anciens , est là comme suspendue dans les airs. Il tressaillit d'admiration , et prononça à demivoix le grand nom de Michelsinge , dont le génie est emprein1 dans cette partie du monument. Bien-
tôt , ramenant ses regards vers le sol , il entrevit parmi les autres statues qui peuplent cette partie de 1 édifice, celle de la Justice, par Guillaume Délia Porta, l'un des meilleurs élèves du Phidias de Florence. Le profil de cette figure, noble et fier tout à la fois , lui parut avoir quelque ressemblance avec celui de Clémentina, dont l'idée n'avait pas cessé un seul instant de se joindre à toutes ses émotions. Il éprouva un mouvement d'impatience de ce qu'elle n'était pas encore arrivée; mais, portant ses regards vers la nef, il aperçut un groupe de personnes qui entraient. Toutes étaient en noir, selon l'usage de la haute société eu
cette occasion; et il eût été impossible , vu la distance , d'en distinguer une seule : cependant Sant- Elmo fut sûr que sa Clémentina faisait partie de cette réunion. Il l'aperçut d'abord avec les yeux intellectuels de l'amour. Tous les autres objets disparurent alors à ses regards.
Il s'avança , et reconnut qu'il ne s'était point trompé.
Outre le tuteur de son amante , le jeune JNegretti, Andreïuo et quelques autres cavaliers l'accompagnaient. Agatha Baldini était la seule femme qui se trouvât près de Clémentina ; et si Sanî-Elmo eût pu contempler d'autres traits que ceux de sa bien - aimée , il aurait rend»
justice aux attraits de la Sïgnora.
Sa physionomie animée le parut encore plus lorsqu'elle l'aperçut. Le jeune Negretti remplissait près d'elle les fonctions de cigisbé, ou cavalier servant. Elle cessa de s'occuper de lui ; mais Sant-Elmo , exclusivement occupé d'un seul objet, éleva dans l'âme ardente d'Agatha les sentimens dune jalouse envie.
On se partagea en plusieurs groupes. Sant-Elmo s'empressa de rapporter à son amie tout ce qui l'avait occupé jusqu'alors. Clémentina, dont l'âme était susceptible d'émotions aussi profondes que les siennes, lécoutait avec un plaisir bien senti.
Elle récompensait par de doux sou-
( aa ) rires ses éloquentes confidences, et tous deux, sûrs l'un de l'autre , surs d'unir bientôt pour toujours leurs destinées, éprouvaient peut - être alors le bonheur le plus complet dont il soit donné aux faibles mortels de jouir.
Celui de Sant-Elmo fut presque aussitôt troublé. Gomme ils faisaient le tour d'une colonne , il entendit ces mots prononcés d'une voix basse, mais distincte : oc Que je la hais ! »
Aussitôt il regarde vers le lieu d'où ces odieuses paroles sont parties, et entrevoit dans la demi-teinte la figure de la signora Baldini , qui disparaît aussitôt.
11 employa tous ses efforts pour
( >3 ) tjlcrober à Clémentina la connaissance de ce qu'il éproui ait , et y réussil ; m, ils il fut péniblement affecté. I e visage d'Agatha Lui avait offert une expression sinistre* Si , comme il ue ppw ait , bêlas ! en douter , ceite exclamation méchante était sortie de sa bouche, une terrible Lumière le frappait toui à coup.
Jusqu'alors il n'a\ ail pas eu le moindre soupgon qu'Agatha pût avoir contre sa Clémentina quelque sujet de haine. Qui doue avait pu altérer, changer ainsi les sentimens d'une amie jusqu'alors si affectueuse ! Maigre sa modestie sincère, il lut obligé de se dire que la jalousie seule devait l'avoir lait parler. Comment la
ferait-elle agir, dans un pays où les passions se portent parfois aux plus terribles extrémités ? Sa consolation fut que Clémentina ne partageait point ses inquiétudes. « Ah ! se dit-il intérieurement, qu'elle conserve toujours cette sécurité précieuse , mais que son amant, devenu bientôt son époux , veille dès ce moment sur elle avec une attention continue.)) On resta pendant une heure encore dans l'église, et Sant-Elmo trouva l'occasion de dire en secret à Clémentina qu'il désirait ne pas prendre de place dans une des voitures lors du retour. « Puisque nous ne pouvons être seuls ensemble , ajouta-t-il , j'aimerais mieux suivre
( 25) Celle où vous serez. Je penserai snn* cesse A vous , et j'aurai les yeuï constamment fixés sur l'endroit où sera mon trésor* n Qémentîna sourit, et quand il la pria de placer quelquefois une de ses belles mains sur la portière, elle le lui promit par un serrement de cette même main.
Indépendamment du motif réel qui lui faisait désirer d'-étre ainsi Seul, il voulait se dérober à la société pour le reste de la soirée , afin de rappeler dans son esprit la conduite' précédente d'Agatha , et de réfléchir sans distractions à celle que désormais lui-même devrait tenir.
A^atba revint près de sa jeune
amie ; l'œil observateur de Sant-Elmo ne s'aperçut point qu'elle éprouvât aucun mécontentement , ni même aucun embarras , de sorte qu'il s'imagina parfois s être trompé , lorsqu'il avait cru lui entendre prononcer la funeste exclamation.
Il resta dans cet état de doute et d'anxiété jusqu'au moment où l'on se sépara. En prétextant une visite à faire près du château Saint- Ange , il se dispensa facilement d'accompagner la société.
Quand les voitures se mirent en marche , celle où la jeune Clémentina di Belmonte était avec son amie , se trouva la dernière. Pour arriver jusque dans le voisinage de
la Trinité du Mont, où demeurait le signor Negretti , il fallait traverser une grande partie de la ville. Clémentina n'en tint pas moins avec la constance la plus héroïque sa main sur la portière , et Sant-Elmo suivit d'un pas accéléré la marche des chevaux , sans que la foule ou de nombreux embarras pussent le retarder un seul instant. Cette main , couverte d'un gant blanc , était pour lui comme une espèce de planette qui brillait au milieu des rues , éclairées seulement de temps en temps et d'une façon irrégulière , par les bougies plantées devant des Madones. Elle était encore , si l'on veut, comme le phare allumé par la tendre
amante de Léandre au sommet de sa tour, pour le guider au milieu des orages nocturnes et des flots courroucés. Ah ! qu'ici l'on n'accuse point Clémentina et son amant d'une sorte de puérilité. Cette innocente convention rendit délicieux pour l'un et pour l'autre tout le temps de la route. Sant-Elmo, par la seule vue de cette main, avait devant les yeux toute la personne de son amie; et si elle ne le voyait pas , du moins elle avait la certitude qu'elle fixait constamment ses regards. Il y a dans les plaisirs de l'amour véritable quelque chose de mystérieux qui peut paraître singulier , ridicule même aux âmes ordinaires ? mais que les
autres savent parfaitement sentir.
Cette soirée, ce retour de l'église ne sortirent point de la pensée des deux amans ; et lors même qu'enivrés de toutes les joies de l'amour heureux, ils n'eurent plus ni l'un ni l'autre rien à désirer , ils ne se rappelèrent jamais cette anecdote sans que leurs yeux se remplissent de douces larmes.
Plus d'une fois, le jeune Negretti avait prié son père de différer du moins l'époque où iSant - Elmo deviendrait l'époux de Clémentina. Cet homme intéressé n'aurait pas vu sans plaisir passer dans sa maison les biens de la jeune orpheline ; mais il savait trop que toutes les conve-
( 3o ) nances se trouvaient danssonmariage avec son amant , et que les deux familles le désiraient également. Il conseilla donc à son fils de cacher au-dedans de lui un sentiment dont la manifestation ne pourrait lui procurer aucun avantage. D'ailleurs, il le connaissait bien , et ne pouvait s'imaginer que sa passion déçue le portât jamais à quelque acte de désespoir. Andreïno , à qui le jeune Negretti confiait quelquefois ses peines , en riait ouvertement , et lui disait : <t Vous ne serez pas son époux ; eh Lien, arrangez-vous pour être son cavalier servant, dès qu'elle sera mariée , et votre sort sera plus digne d'envie que celui de votre
( 5i ) langoureux rival. » Negretti finissait par se voir obligé de sourire à son tour ; mais il se disait ensuite : « L'avis est bon, il faut tâcher d'en profiter, a
On a dit qu'il était alors le cavalier servant d'Agatha Baldini. En cette qualité , il passait près d'elle la plupart des journées; et, comme il avait de la finesse dans Fesprit ?
il ne tarda pas de s'apercevoir combien elle était éprise de Sant-Elmo.
« Quand le tourtereau sera uni à sa compagne, lui disait-il , vous ferez bien de vous l'attacher comme cigisbé ; ceci me placera au second rang , j'en conviens ; mais j'aime à croire que vous me conserverez
toujours votre amitié ; et, pour ne pas succomber au désespoir , je m'attacherai au char de votre belle amie, »
Ce projet d'arrangement ne laissait pas d'offrir une perspective consolante à la passionnée Agatha; cependant elle ne voulait perdre qu'à la dernière extrémité l'espoir de s'unir avec le seul homme qui pût la déterminer à rentrer (c'étaient ses propres paroles) sous le joug pesant de l'hyménée.
Un événement inattendu et presque tragique hâta l'union des deux amans. Sant-Elmo acquit alors par son dévouement , auprès de sa belle amie , des droits qu'il ne fut plus
( 55 ) possible à personne de songer à balancer. Voici ce qui se passa dans cette circonstance , où les caractères de nos personnages eurent plus que jamais occasion de se manifester.
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