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Clémentine et Félise

Un jour Cécile eut lidée de rejoindre la sœur Geneviève pendant sa récréation solitaire. Elle la trouva assise à l'entrée de la galerie, le visage appuyé sur sa main, le regard perdu dans l'espace profond à demi éclairé par un rayon de soleil qui traversait les airs brisés d'une fenêtre, et frap-

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pait obliquement la muraille tapissée de tableaux.

Eh! ma chère sœur, s'écria la fillette en riant, que faites- vous ici, en compagnie de tous ces vieux portraits qui ont l'air de vous regarder tristement du haut de leur cadre ?

— Venez ça faire connaissance avec eux, follette, dit la religieuse en se rangeant pour faire place à Cécile sur le banc vermoulu où elle était assise ; puis, reprenant son attitude pensive, elle ajouta : *— Je me figure le temps où l'on donnait ici le bal...

— Le bal ! répéta Cécile avec un profond étonnement; vous vous figurez, ma

chère, sœur, ce que c'est qu'un bal!...

— Certainement, car j'y ai assisté, répondit la sœur Geneviève avec un soupir.

— Vous avez dansé ! fit Cécile à voix basse et en joignant les mains avec un geste de naïve stupeur ; — et, après un moment de réflexion , elle ajouta plus bas encore : — C'est bien divertissant, n'estce pas?

—Ah! oui , répondit ingénument la jeune religieuse, et, comme Cécile l'interrogeait encore du regard, elle ajouta : — J'ai été au bal une seule fois, le beau jour où j'eus seize ans.

En achevant ces mots elle appuya son front sur sa main et parut revenir avec un

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plaisir mélancolique sur ce frivole souvenir; puis, se relevant tout-à-coup, elle prit le bras de Cécile, et l'emmena devant les tableaux.

— Je prends plaisir à voir tous ces personnages, lui dit-elle, car je les connais.

— Sainte Vierge où donc les avez-vous vus, ma chère sœur? s'écria la jeune pensionnaire avec un étonnement où perçait quelque incrédulité.

— Dans les livres, répondit la religeuse en souriant. Nous sommes ici en illustre compagnie. Regardez les noms écrits au bas de ces toiles, et, à défaut du nom, ces écussons blasonnés.

— Vous connaissez les armoiries ?

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— Comme toutes les filles nobles qui ont passé leur enfance dans de vieux châteaux. Cette maison, dont on a fait un monastère, dut appartenir jadis aux Montmorency, car on y retrouve partout leur écusson, et ces portraits représentent la famille du grand connétable.

Cécile parcourut du regard la série de figures alignées sur les panneaux, et tâcha de démêler leurs traits sous la poussière séculaire dont elles étaient voilées; puis, revenant à l'idée qui la frappait surtout, elle dit en désignant un portrait de femme dont les yeux noirs et les blanches mains ressortaient seuls sur la toile:

— Vous croyez donc, ma chère sœur,

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que cette belle dame a donné ici le bal?

— Certainement, répondit la sœur Geneviève, elle doit y avoir dansé le branle et la pavane comme c'était la mode il y a cent ans et plus.

— Ah ! sécria Cécile en riant, si nos révérendes mères savaient cela, elles viendraient ici jeter de l'eau bénite.

La cloche annonça en ce moment la fin de la récréation.

— Jésus - Marie, déjà ! reprit Cécile ; la mère Perpétue à avancé l'horloge, j'en suis certaine. Allons ! il faut prendre congé de cette belle compagnie.

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L'espiègle à ces mots fît une grande révérence aux tableaux et s'en alla en dansant suivie de la sœur Geneviève.

Le temps marchait cependant au milieu de ces devoirs et de ces récréations monotones; quatre années s'écoulèrent pesantes, uniformes, sans intérêt, sans souvenirs. La sœur Geneviève en avait senti passer lentement toutes les heures, et il lui semblait

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que cette période de son existence était comme un seul jour d'une longueur infinie.

Angèle et Félise étaient encore deux enfants ; mais Cécile allait avoir seize ans ; l'adolescente était devenue une belle jeune fille, fraîche et brillante comme un bouton de rose. Son teint pur et velouté avaitun éclat incomparable, et ses cheveux d'un blond doré étaient les plus beaux du monde. À chaque mouvement de tête un peu trop vif, ces magnifiques tresses se dénouaient et retombaient jusqu'à ses talons. Alors la maîtresse des pensionnaires les relevait sous le béguin de gaze noire et grondait doucement l'étourdie, qui lui répondait en riant :

— Pardonnez-moi ma chère mère, bientôt je ne vous donnerai plus cette peine. Le jour où je prendrai le voile blanc, les grands ciseaux de la mère Perpétue abattront tout cela.

Le moment approchait en effet où la jeune pensionnaire devait prendre l'habit de novice, et elle semblait l'attendre sans effroi , sans inquiétude. Son humeur était toujours aussi enjouée ; ses yeux vifs et riants n'accusaient ni larmes secrètes ni soucieuses insomnies ; et son charmant visage conservait une inaltérable sérénité..

A la vérité, elle ne manifestait pas non plus l'impatiente ferveur d'une âme qui va au devant de ses nœuds mystiques. La

mère Madeleine affirmait qu'elle avait la vocation passive : dans l'opinion de la digne supérieure, c'était la meilleure. Elle jugea qu'il ne fallait pas différer de fermer à jamais sur cette blanche brebis les portes du bercail, et le jour fut fixé pour la cérémonie.

L'usage était qu'avant de prendre le voile, la postulante se préparât à cet acte solennel par quelques jours de solitude et de recueillement. Il y avait à cet effet, dans la maison, une chambre isolée dont l'ameublement était tout-à-fait conforme à la pauvreté monastique.

La couchette sans rideau était placée entre une chaise de paille et un prie-dieu ; l'étroite fenêtre qui s'ouvrait sur une cour

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intérieure répandait une lumière triste sur les murs entièrement nus et blanchis à la chaux. On appelait ce mélancolique séjour la solitude, et les religieuses d'une piété fervente sollicitaient parfois la permission de s'y enfermer pour quelques jours par esprit de mortification et de pénitence.

Mademoiselle de Chameroy paraissait toujours dans les mêmes dispositions ; elle semblait toujours gaie, tranquille, insouciante ; pourtant la veille du jour où elle devait entrer en retraite, comme elle se trouva seule un moment avec la sœur Geneviève après la prière du soir, elle lui dit précipitamment et d'une voix altérée :

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— Ah ! ma chère sœur, je ne sais ce qui se passe en moi... mon âme est accablée de tristesse... j'ai des mouvements de désespoir, quand je songe que dans huit jours je prendrai le voile. Oh 1 que je voudrais être un petit oiseau pour m'envoler par-delà ces murailles !

— Oh ! mon enfant , que dites-vous !

s'écria la sœur Geneviève consternée,- quoi, vous voudriez quitter le couvent !

— Pour vivre seulement quelques jours hors d'ici, je crois que je donnerais volontiers le reste de ma vie.

— Et que deviendriez - vous , grand Dieu ! dans ce monde dont vous n'avez

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aucune idée, où vous ne connaissez personne?

— - Qu'importe? répliqua impétueusement Cécile ; il me semble si beau d'ici ! — Puis elle ajouta en pleurant : — Mais je ne sortirai pas du couvent, je ne passerai jamais la porte de clôture, jamais, ni vivante ni morte !...

En ce moment, les religieuses entrèrent au dortoir; la sœur Geneviève n'eut que le temps de serrer la main de Cécile, et de lui dire encore :

— Mon entant, demain sans doute le père Boinet viendra vous faire commencer vos exercices sipirituels ; il faut lui déclarer sincèrement la situation de votre

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âme. Ne craignez rien, c'est un saint homme, plein de lumières et de miséricorde, il vous écoutera avec indulgence , il vous consolera!...

Le lendemain, mademoiselle de Chameroy entra en retraite , et la sœur Geneviève ne la vit plus que dans le chœur, entre la supérieure et la maîtresse des novices.

C'était un grand événement dans les maisons religieuses qu'une prise d'habit. Cette cérémonie attirait beaucoup de monde, et les bonnes sœurs mettaient une pieuse vanité dans l'exhibition de leurs ornements d'église. A l'approche de ce jour, une agitation inaccoutumée régnait dans

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le couvent Les révérendes mères ne quittaientplus la sacristie; elles tiraient des armoires de cyprès les chasubles de drap d'or, les surplis de dentelle, et recommençaient avec orgueil l'inventaire des reliques et des pièces d'orfèvrerie, tandis que les jeunes religieuses faisaient des bouquets artificiels, et que les petites pensionnaires découpaient des collerettes neuves pour les cierges. On veillait le soir, afin d'achever ces grands préparatifs, on faisait collation à l'ouvroir : c'était une activité, une jubilation universelle.

Au milieu de toute cette allégresse, la sœur Geneviève réfléchissait tristement aux dernières paroles de Cécile ; elle tremblait que les exhortations du père Boinet

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eussent été sans effet sur cette àme révoltée, elle voyait arriver avec une inexprimable inquiétude le jour de la cérémonie.

L'avant-veille de ce jour, à la sortie du chœur, s'apercevant que mademoiselle de Chameroy regagnait seule sa cellule, elle demeura un moment en arrière, et lui dit précipitamment, tandis que les autres religieuses s'éloignaient :

— Eh bien ! mon enfant, votre âme estelle délivrée des mouvements qui la troublaient ? les paroles du père Boinet ontelle raffermi votre vocation?

Mademoiselle de Chameroy tourna vers la religieuse son visage pâli par les tour-

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ments intérieurs qu'elle avait souflerts, et répondit en versant des larmes :

— Oh ! ma chère soeur, il n'y a rien de changé en moi; j'éprouve toujours les mêmes frayeurs, les mêmes angoisses...

le Seigneur m'a retiré sa grâce...

— Vous vous êtes confessée au père Boinet?

— Qui, ma sœur je lui ai avoué les répugnances, les désirs coupables que j'ai conçus maigre moi; et il a vu sans indignation l'état de mon âme !... Il a traité mes appréhensions de scrupules sans fondement ; enfin il m'a répété que j'avais une vocation suffisante.

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— Et il n'a pas jugé à propos de différer la prise d'habit?

— Non, ma sœur; il m'a recommandé seulement de me mettre entre les mains du Seigneur qui connaît mieux que nousmêmes les voies par lesquelles nous devons aller à lui. Alors, pressée par une douleur mortelle, je me suis jetée aux genoux de notre révérende mère je lui ai déclaré que je ne me sentais pas appelée à la vie parfaite, et que je risquais mon salut éternel en prenant le voile. Elle m'a écoutée avec une bonté infinie, sans me blâmer, sans s'étonner en m'appelant toujours sa chère tille, sa chère brebis. Ensuitec elle m'a aidé à faire un nouvel examen de conscience, et, quoique je lui aie révélé sincè-

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rement les pensées coupables qui s'élevaient dans mon esprit à mesure que j'approfondissais nies dispositions, elle a refusé de croire que le Seigneur m'eût ainsi abandonnée, elle a persisté à me rassurer sur ma vocation. Oh! ma chère sœur, telle est mon ingratitude et mon iniquité, que tant de douceur, et de miséricorde ne m'ont pas touchée; j'ai senti au contraire en moi des mouvements de révolte et de haine. Je prendrai le voile, mais je ne serai pas une bonne religieuse; dans le fond mon de cœur, je détesterai mes vœux...

— Oh! mon enfant, ne proférez pas de telles paroles ! interrompit la sœur Geneviève avec effroi : vous êtes dans la maison du Seigneur, à quelques pas de son tabernacle...

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— Il est vrai... ne me punissez pas, mon Dieu ! je me soumets, que votre volonté soit faite ! murmura mademoiselle deChameroy en baissant la tête avec un geste d'abattement plutôt que de résignation.

L'arrivée de la mère Madeleine rompit cet entretien ; à l'aspect de la sœur Geneviève, elle fronça légèrement le sourcil, et dit d'un air de sévérité indulgente :

— N'avez-vous pas entendu la cloche, ma chère fille? la communauté est déjà à l'ouvroir. Allez, et, en faisant votre tâche, dites mentalement dix Pater et dix Ave Maria, pour avoir manqué à la sainte obéissance.

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Puis, se tournant vers mademoiselle de Chameroy, elle ajouta ; — Vous, ma chère enfant, préparez-vous à vous rendre au parloir. Vous avez à vous acquitter d'un dernier devoir envers le monde : il faut que vous demandiez à votre tuteur, M. le baron de Favras, son consentement pour prendre le voile, et que vous lui témoigniez votre désir qu'il assiste à la cérémonie. Je l'ai fait prier de venir aujourd'hui à cet effet, et tantôt vous le verrez à la grille.

— Oui, ma chère mère, répondit mademoiselle de Chameroy avec une passive soumission.

Il y avait des années qu'elle n'avait aperçu le visage de ce vieux tuteur, qui , après

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avoir remis entre les mains de la supérieure la petite dot des deux sœurs, ne s'était plus occupé de leur avenir, et elle jugeait avec raison qu'il avait oublié à peu près leur existence.

La mère Madeleine reconduisit mademoiselle de Chameroy jusqu'à la cellule solitaire où elle était en retraite, ensuite elle se rendit au petit parloir. Le père Boinet y entrait en ce moment.

— Eh bien ! mon révérend père, s'écria

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la mère Madeleine, quel est le résultat de la démarche que vous avez eu la charité de tenter ?

— Elle a eu un plein succès, grâce au ciel, répondit le père Boinet de l'air satisfait d'un homme qui vient de triompher dans une entreprise difficile. M. le baron de Favras viendra tantôt signifier à sa pupille qu'il s'oppose à sa prise d'habit.

— Il fera cela ! mon révérend père , s'écria la mère Madeleine avec joie ; vous êtes certain qu'il le fera ?

— Il y est très résolu.

— Et c'est votre révérence qui, par ce don de persuasion qui lui est particulier,

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a tout-à-coup obtenu du baron de Favras qu'il se chargeât de ces orphelines?

— A Dieu ne plaise que je me fasse honneur de sa résolution ! mon éloquence n'y est pour rien. M'étant enquis d'abord de ce qu'était le baron de Favras, j'abandonnai ma première idée, laquelle consistait à lui confier l'embarras où nous jetait l'éloignement subit de mademoiselle de Ghameroy pour l'état religieux, le scandale qui pourrait s'ensuivre si l'on forçait sa vocation, et le danger d'un tel exemple pour la communauté. Le baron est un vieil officier des armées du roi , qui a toute la rudesse et l'esprit absolu des gens de guerre. Il est entiché de jansénisme et se pique d'austérité ; pourtant il ne va guère

à la messe que les jours où elle est d'obligation ; il a en abomination les gens de notre robe et ne va au sermon que lorsqu'un père de l'Oratoire monte en chaire. Vous concevez, ma révérende mère, que je ne pouvais agir directement auprès d'un tel personnage. Le ciel m'inspira alors de fai- re servir l'aversion même qu'il nous porte à l'accomplissement de notre dessein. Je lui dépêchai quelqu'un dont l'habileté > les bonnes intentions et la discrétion me sont connues. Cette personne lui toucha quelque chose de notre influence dans cette maison, et, satisfaisant ensuite à ses questions, elle acheva de lui faire connaître l'autorité spirituelle que nous y exerçons et l'affection particulière que nous portons à Tordre des Ànnonciades. Le

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bonhomme prit feu à ce discours. Il s'indigna de l'approbation qu'on nous donnait, il s'étonna de n'avoir pas appris plus tôt en quelles mains étaient tombées ses pupilles ; il dit enfin toutes les choses que la passion inspire à nos ennemis. C'est sur ces entrefaites que votre message est arrivé ; je ne doute pas qu'il n'accoure bientôt au parloir. Ce n'est pas le salut de ces âmes innocentes qui le préoccupe, c'est la haine qu'il nous porte j mais, quel que soit le motif de cette action, elle atteint notre but. Aujourd'hui même il emmènera les deux sœurs, et le scandale de cette affaire retombera sur lui seul; vos filles ne sauront jamais qu'il y avait parmi plies une révoltée; nous aurons séparé à temps l'ivraie du bon grain.

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— Oui, mon révérend père, je m'en réjouis avec vous, dit la mère Madeleine en soupirant ; mais, je vous le confesse, ce n'est pas sans douleur que je verrai partir ces enfants. Il semblait que le Seigneur me les eût données pour toujours, et tout-àcoup je les perds. Si du moins j'étais assurée de leur bonheur en ce monde ! si je ne tremblais pas pour leur salut éternel !

— C'est un attachement qu'il faut sacrifier au salut de vos autres filles spirituelles, répondit le père Boinet avec autorité; considérez, ma révérende mère, le changement subit de mademoiselle de Chameroy et les suites que pouvait avoir un tel exemple. Vous avez vu mieux qu'elle-même au fond de son âme; elle

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n'est pas atteinte d'un dégoût passager, d'une frayeur qu'on peut apaiser ; c'est la vocation qui manque et que nous ne pouvons lui donner. Qu'elle s'éloigne donc... nous ne pouvons plus rien que prier pour elle.

— Mais sa sœur, cette chère créature que nous avons reçue au berceau, l'on nous la prend aussi ! dit la bonne supérieure en essuyant une larme qui roulait malgré elle sous sa paupière.

— Le baron n'emmènera pas l'une sans l'autre, et, puisqu'il faut les perdre ou les garder toutes deux, l'alternative n'est pas douteuse.

— Je n'hésite pas, mon père, répondit

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la mère Madeleine avec résignation ; notre vie ne doit-elle pas être toute d'abnégation et de sacrifices !

En ce moment, on sonna pour annoncer que quelqu'un se présentait au parloir; aussitôt la mère Madeleine fit avertir Cécile, et, allant au-devant de la jeune fille, elle lui dit avec une émotion qu'elle ne put entièrement réprimer :

— Passez au parloir, ma chère enfant; vous savez ce que vous avez à demander à Monsieur votre tuteur; écoutez avec respectée qu'il lui plaira de vous répondre, et venez me trouver ensuite.

Moins d'un quart d'heure après, Cécile rentra dans le petit parloir, pâle, défaite,

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mais les mains levées au ciel et le front radieux.

— Ma chère mère, s'écria-t-elle, qui l'aurait pensé ! monsieur le baron me refuse son consentement ; il ne veut pas que je prenne l'habit.

— Il faut vous soumettre, ma chère fille, répondit la supérieure d'un ton calme ; adorez les volontés de Dieu, et préparezvous à obéir aux ordres de Monsieur votre tuteur.

— Oh ! je suis prête ! s'écria mademoiselle de Chameroy avec transport; puis elle ajouta avec une expression mêlée de tristesse et de joie : — Ma chère mère, ce n'est pas tout encore : monsieur le baron

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veut aussi nous faire sortir du couvent.

— Je ne m'y opposerai pas, répondit la mère Madeleine, toujours maîtresse d'ellemême , quoique son cœur fût pénétré d'une sensible affliction ; votre père en mourant a légué tous ses droits à M. le baron de Favras ; il a sur vous toute autorité, et je suis prête à vous remettre entre ses mains.

— Je vais quitter le couvent ! murmura Cécile en joignant les mains avec un geste d'étonnement, presque de doute. Est-ce possible, Seigneur, mon Dieu! je vais passer la porte de clôture?...

— Oui, ma fille, dit la supérieure en la considérant d'un œil triste et attendri,

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vous allez nous quitter pour toujours...

A ce mot prononcé avec un accent qui ne renfermait cependant aucun reproche, mademoiselle de Chameroy sentit son ingratitude et les torts involontaires de son cœur. Elle se jeta à genoux devant la supérieure, et, baignant de pleurs ses mains vénérables, elle lui dit d'une voix entrecoupée:

—Oh ! ma chère mère, pardonnez-moi...

J'ai bien mal répondu aux bontés dont vous m'avez comblée... Je n'étais pas digne du nom de votre fille que vous m'avez donné si longtemps...

La bonne supérieure ne put retenir ses larmes ; elle serra dans ses bras l'entant

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qui était près de l'abandonner, et lui dit avec un accent plein de douleur, de tendresse et de pieuse fermeté :

' — Ma fille, ma chère fille, dans la vie nouvelle où vous allez rentrer, souvenezvous des exemples que vous avez eus ici. Vous n'étiez pas appelée à devenir une sainte ; renoncez à la vie religieuse, mais soyez toujours une fille chrétienne, une femme d'honneur.

Le même jour, mademoiselle de Chameroy et sa jeune sœur franchirent, en effet, cette terrible porte de clôture qui se rouvrait si rarement pour rendre *au monde les filles élevées à l'Annonciation ; mais ce grand événement ne fut connu que le soir.

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La supérieure l'annonça aux religieuses réunies dans l'ouvroir pour terminer les préparatifs de la cérémonie du surlendemain. Elle leur expliqua brièvement comment le baron de Favras avait interposé son autorité pour empêcher mademoiselle de Ghameroy de prendre le voile, et recommanda les deux sœurs aux prières de la communauté.

Cette nouvelle inouïe jeta les bonnes religieuses dans un étonnement et une consternation inexprimables. On levait les mains au ciel, on parlait à haute voix dans l'ouvroir.

— Jésus, mon Sauveur! s'écria la mère Perpétue, une telle violence presqu'au moment de la prise d'habit... Il faut que

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cet homme soit un idolâtre, un athée, un huguenot...

— Il ne réussira pas dans ses damnables projets, dit une autre religieuse ; soyez assurées, mes très chères sœurs, que ces enfants résisteront à la persécution, et qu'après l'avoir confondu par leur constance, elles l'obligeront à les ramener parmi nous.

— Que le Seigneur leur fasse cette grâce! ajouta une troisième ; comme on se hâtera de leur rouvrir la porte du bercail à ces chers agneaux!

Une des anciennes qui était sortie de l'ouvroir sur les pas de la supérieure revint en ce moment.

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— Ah! mes très chères sœurs, dit-elle, prions pour ces colombes ravies par un cruel vautour. Je viens de parler à la sœur Ursule ; c'est elle qui a ouvert la porte du parloir à ce méchant homme ; elle était présente lorsqu'il a emmené ses pupilles.

— Oh! ma chère mère, dites-nous...

Quel visage a-t-il? comment s'est-il expliqué? s'écrièrent les religieuses.

— C'est un vieux gentilhomme, tout perclus de goutte et de rhumatismes. Il a fallu que son valet lui donnât le bras jusqu'au parloir. Sœur Ursule n'a pas entendu ce qu'il a dit d'abord à mademoiselle de Chameroy, elle a seulement compris qu'il parlait d'un ton courroucé; apparemment il a fait de grandes menaces, et

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il était décidé à pousser jusqu'au bout le scandale, car notre révérende mère a surle-champ cédé. On lui a amené les deux sœurs; la porte de clôture s'est ouverte, et ces pauvres enfants sont sorties en versant des larmes. Angèle a eu peur quand elle a entendu le bruit de la rue ; elle est revenue sur ses pas tout éplorée ; il a fallu que sa sœur l'emportât dans ses bras.

— Pauvres enfants, que le Seigneuries délivre du joug de ce pervers ! s'écria la mère Perpétue; mes chères sœurs, nous demanderons au révérend père Boinet de faire une neuvaine à cette intention.

Pendant ce colloque, la sœur Geneviève, assise à l'écart, pleurait silencieusement sous son voile et serrait dans ses mains la

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petite main de Félise, qui lui disait à voix basse d'un air triste et surpris :

— Entendez-vous? les deux Ghameroy sont sorties... elles sont parties sans vous le dire. Vous les aimiez bien pourtant !

La sœur Geneviève rendit grâce au ciel de cet événement, qui changeait le sort de sa jeune amie; mais dès-lors une plus mortelle tristesse pesa sur son âme, un ennui plus profond la dévora secrètement.

Celte séparation la privait d'une consolation puissante et continuelle. L'humeur enjouée de Cécile dissipait souvent sa tristesse; elle sentait en elle-même comme un reflet de cet esprit vif, de ce naturel charmant. Elle trouvait aussi de douces satisfactions dans les soins qu'elle prenait

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de sa sœur; Angèle lui était devenue à son insu plus chère que Félise, et elle s'était accoutumée à la considérer comme une enfant que le ciel lui avait à jamais donnée.

D'abord elle espéra vaguement qu'elle lui serait rendue; mais le père Boinet, qui lui avait laissé dans le premier moment la consolation de cette vaine attente, l'en détourna graduellement et finit par lui faire comprendre qu'elle était pour toujours séparée des deux charmantes créatures qu'elle avait élevées avec tant d'amour.

Le inonde était véritablement fermé pour les filles de l'Annonciation; aucun bruit ne pénétrait à travers les sourdes

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murailles de la clôture, et quoique l'hôtel du baron de Favras fût situé dans le voisinage, quoique de la porte du couvent l'on pût presque apercevoir ce qui se passait chez lui, les religieuses n'entendirent plus jamais parler des demoiselles de Chameroy.

La sœur Geneviève tomba par degrés dans une sorte de langueur morale et de dépérissement physique dont elle ne paraissait pas souffrir. C'était comme une plante jeune et vivaee qui, violemment transplantée dans un lieu sans air et sans soleil, s'étiole et périt lentement.

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Elle végéta ainsi quelques années sans se plaindre, sans s'effrayer, sans connaître même que sa vie consumée était près de s'éteindre. Presque jusqu'au dernier jour elle descendit au chœur et remplit sa tâche àl'ouvroir.

Elle ne se dispensait pas non plus des devoirs que lui imposait sa charge de sous-maitresse des pensionnaires ; aux heures du travail, elle surveillait encore les petites mains paresseuses et distraites de ces enfants réunis en cercle autour d'elle, mais pendant la récréation, au lieu de les suivre, elle restait assise à l'entrée du jardin, la tète inclinée, le regard errant tantôt sur le ciel, tantôt sur les arbres dont les feuilles commençaient à tomber.

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Un soir, elle se trouva si faible, qu'elle ne put remonter seule jusqu'à sa cellule, et qu'elle tomba en défaillance entre les bras des religieuses qui l'accompagnaient. La mère Madeleine accourut aussitôt, et, jugeant que cette maladie de langueur était tout-à-coup arrivée à sa période extrême, elle fit appeler le père Boinet.

La sœur Geneviève ne parlait plus ; sa respiration était haletante, inégale, et ses paupières entr'ouvertes ne laissaient apercevoir que la moitié de ses prunelles bleu pâle, dont le doux rayonnement était déjà éteint. La vie abandonnait rapidement ce corps débile, et l'âme errait sur les limites indécises qui séparent nos jours de l'éternité.

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Le père Boinet essaya de lui parler ; mais elle ne pouvait plus l'entendre , et, avant qu'on eût entièrement achevé les cérémonies dont l'Eglise environne les mourants , elle expira. Elle expira sans souffrance, en balbutiant quelques paroles inintelligibles et en soupirant faiblement comme un enfant qui s'endort.

On avait éloigné Félise dès les premiers moments, et elle avait passé la nuit dans une cellule éloignée. Elle avait dormi sans inquétude, car, dans l'inexpérience et l'insousciante légèreté de son âge, elle ne songeait pas à la mort : comme la sœur Geneviève était jeune encore, l'idée qu'elle pouvait mourir bientôt ne s'était jamais présentée à son esprit, et la veille elle n'a-

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vait pas été effrayée en la voyant si faible et si malade.

Le matin, lorsque la cloche sonna le premier Angélus, elle se leva, s'étonnant du silence qui régnait dans le dortoir, et, sans concevoir encore aucune inquiétude, eile sortit doucement pour aller trouver les autres pensionnaires. En ce moment, la supérieure venait elle-même lui annoncer le funeste événement.

— Ma chère fille, lui dit-elle en la ramenant dans sa cellule , mettez-vous à genoux et offrez au Seigneur votre cœur et votre âme afin qu'ils les console : vous êtes éprouvée bien jeune par une grande affliction.

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Félise obéit en arrêtant sur la mère Madeleine ses grands yeux clairs, où se peignait l'étonnement plutôt que l'inquiétude. Tandis quelle interrogeait ainsi la supérieure du regard , n'osant lui adresser une question directe, les sons de la cloche qui commençait à sonner le glas funèbre retentirent jusqu'au fond du dortoir.

Félise jeta un grand cri et devint tremblante : elle avait tout-à-coup pressenti le fatal événement, et son visage exprimait tout à la fois l'anxiété, le doute et un affreux désespoir.

— Priez, mon enfant, reprit la supérieure navrée de douleur, priez et soumettez-vous ; Dieu nous a ôté la sœur

Geneviève. Elle est allée au ciel -avec les anges-...

— Elle est morte! non, non... je ne le crois pas!... s'écria Félise en se précipitant vers la porte.

La mère Madeleine ne put la retenir, et les religieuses qui se trouvèrent sur son passage essayèrent inutilement del'arrêter; elle courut éperdue à la cellule de la sœur Geneviève, et demeura comme foudroyée sur le seuil.

La pauvre trépassée était sur son lit, vêtue de ses habits religieux et le crucifix entre les mains. Sa figure était si blanche et si calme, qu'on eût dit la statue d'albâtre d'une des saintes de l'ordre,

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habillée de la tunique de laine blanche, du long scapulaire et du manteau bleu céleste.

Félise considéra d'un œil fixe et presque stupide ce triste tableau, ensuite elle alla se mettre à genoux dans un coin de la cellule, et y resta immobile, le corps ployé, le visage caché contre le mur. Les exhortations du père Boinet,» les consolations qu'essayait de lui donner la supérieure, furent sans effet; on ne put ni la faire changer de place , ni lui arracher une parole. Sa douleur ne se manifestait que par de rares sanglots et d'involontaires tressaillements. Elle ne pleurait pas, et ses yeux, fermés à demi, étaient entourés d'un cercle livide

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