I.E mai:i ii*: i.à MOhiK. 2i
froid, il s'inclina devant Valérie et lui tendit la main, en disant d'une voix triste :
— Adieu, mademoiselle: soyez heureuse, c'est encore mon vœu le plus cher; oui, votre bonheur avant le mien, avant tout... Quand je reviendrai, dans longtemps , vous m'aurez gardé une petiu place dans votre amitié ; vous ne oo'aurej pas tout a fait oublié : car, vous l'avez dità M. d'Amblay, vous voulez que je reste votre ami...
— Oui, monsieur Alfred, répondit-<--He un peu émue ; oui, toujours
Il baisa la main qu'il tenait et s'éloigna
vivement, car il sentait que les larmes le gagnaient.
— Ma bonne amie, dit Valérie avec un long soupir, et le cœur frappé d'une peine qu'elle n'avait jamais éprouvée, il m'aime plus que je ne croyais ; il est malheureux !..
— Bah! répondit madame Saget, en haussant les épaules, cela se passera ce soir àTOpéra.
Cette allusion réprima sur-le-champ le sentiment de tristesse et de tendre compassion qui s'était éveillé dans l'àme de Valérie ; elle passa la main sur ses yeux humi-
LE MARI JŒ LA MOliTE. 28<.1
des, et dit avec vivacité : — Mon Dieu ! je voudrais que M. de Chamroger revint, et qu'il fût gai ce soir : à présent sa mélancolie me fait mal.
Alfred quitta Paris le lendemain, pour aller dans le midi de la France, et de là outre-mer. Le même jour, il fut décidé que Valérie épouserait M. de Chamroger dans trois semaines, et, en attendant, il eut la permission de faire sa cour. TI s'y prit en homme d'un cœur ardent et d'un caractère original. Son attitude auprès de Valérie était celle de l'adoration : il attachait un sens à ses paroles les plus insignifiantes ; il était jaloux de tout le monde. Heureusement, il contenait assez bien les exigences de cette passion qui menaçait de deiv. i%
2D0 LE MAltl Dl. LA MOHTE.
venir tyrannique, et il parlait peu, dans ses moments d'humeur, que Valérie prenait tout bonnement pour la mélancolie d'une âme tendre et rêveuse.
M. d'Amblay souffrait toujours de sa goutte, et le mariage devait se faire sans cérémonie, à la campagne. Une huitaine de jours auparavant, M. D... arriva de Toulouse avec sa fille pour y assister.
Ernestine D... était une charmante enfant de douze ans, que Valérie connaissait déjà et qu'elle aimait comme une jeune sœur.
— Que je suis heureuse de te voir !
s'écria-t-elle en la recevant dans ses bras ;
LE M AU ni; LA MORTE. 201
comme tu as grandi ! comme tu dois être raisonnable à présent ! Ce n'est pas comme lorsque je suis allée à Toulouse , il y a deux ans...
— Certainement, répliqua Ernestine avec une gravité comique, nous ne jouerons plus à la poupée. Cela t'amusait pourtant. Eh! cousine? Mais à présent, c'est différent ; tu te maries !. . Tiens, voilà papa et mon oncle d'Amblay qui ont l'air de parler d'affaires : veux-tu que nous allions dans le jardin ?
— Ah ! c'est comme il y a deux ans, tu ne peux pas tenir en place.
— C'est que je suis restée si longtemps
-i*~ LE MAKI DE LÀ MOKT£.
assise dans cette voiture ; et puis, Valérie, tu dois avoir tant de choses à me raconter !
Elles coururent dans le jardin ; Ernestine ne pensa plus qu'à regarder ; elle visita tout avec une curiosité d'enfant, et en voltigeant d'une allée à l'autre; enfin, lasse et essoufflée, elle revint à Valérie, qui la suivait plus lentement, et, lui prenant le bras, elle lui dit tout bas, en ouvrant de grands yeux :
— Mais tu ne me racontes rien, cousine, et pourtant il s'est passé bien des choses. Tu vas donc épouser le mari de la morte?
— Commentée mari de la morte? in-
LE MÀRl DE LA MOltîE. 293
terrompit Valérie avec un brusque mouvement.
— Oui, c'est un surnom qu'on lui avait donné à Toulouse; personne n'oserait te le dire; mais qu'est-ce que cela fait?..
— Le mari de la morte ! répéta la jeune fille ; mais pourquoi appelle-l-on ainsi M. de Chamroger? qu'est-ce que cela veut dire, le mari de la morte ?
— Mon Dieu ! c'est à cause de ce qui s'est passé.
. — .- Eh bien ! que s'est-il passé * 11
204 LE MAKI DE LA MOltTE.
avait une femme, elle est morte , il l'a regrettée parce qu'il l'aimait, voilà tout ; cela est arrivé à beaucoup de gens ?
— Eh ! non, non, cousine.
— Comment ! mais je connais une foule d'hommes veufs auxquels on ne donne pas ce vilain surnom.
— C'est que leurs femmes sont mortes et enterrées.
— Que dis-tu, est-ce que madame de Chu mroger?.. Elle est donc vivante?,, in-
terrompit Valérie, frappée des plus étranges soupçons.
— Eh ! non, non ; elle est bien morte ; mais elle n'est pas enterrée.
— Qne dis-tu là? achève, au nom du ciel !
— Tu ne savais donc pas?.. M. de Chamroger n'aura pas osé te le dire...
c'est que... mon Dieu! ça fait presque peur. Moi , d'abord , je n'épouserais pas un homme qui aurait comme cela gardé...
— Mais quoi, quoi donc? tu me fais mou*
rir ; qu'est-ce qu'il a donc gardé ? des vêtements, des cheveux, ou bien... Valérie s'arrêta, n'osant articuler toutes ses suppositions : elle se souvenait de ce que lui avait dit Alfred.
Ernestine se serra contre la jeune fille, et dit encore plus bas : — Il a gardé la morte! elle est chez lui tout habillée, comme le jour de son mariage...
Valérie, pâle, défaillante, muette d'horreur et de saisissement, s'appuya au tronc d'un arbre en faisant signe à l'enfant de se taire. Après un moment de silence, elle s'écria :
— On t'a trompée, ce n'est pas possible, ce que tu dis-là ; Ernestine cela n'est pas possible, te dis-je.
— Par exemple ! quand je te dis que c'est vrai ; je le sais bien, moi ; tout le monde le sait, à Toulouse. J'en ai parlé avec la bonne Mion, cette femme qui est venue ici avec M. dé Chamroger ; elle a été la nourrice de maman, et elle m'aime bien ; elle m'a tout raconté. Quand madame de Chamroger fut morte, son mari ne voulut pas la quitter; il fit venir deux médecins qui l'embaumèrent ; puis on l'habilla avec une robe de satin blanc, un grand voile, des dentelles, toutcomme une personne vivante ; ensuite on la mit sur un fauteuil, à côté du lit, et elle est toujours restée la. Quand M.
2')S r,i m ami ut-: la moktk.
de (Uiamro^er est pat ti, il l'a emportée dans un coffre : certainement elle est
— Eh bien ! mesdemoiselles, cria madame Saget du bout de l'allée, que faitesvous depuis une heure dans ce jardin 1 vous courez comme des entants après les papillons...
Valérie se releva et alla vivement audevant de madame Sa^et, qui la voyant si blême et si défaite, s'écria avec inquiétude :
— Qu'est-ce donc? vous êtes malade, •aï a chère enfant?..
LE MAKI bE La MORTE. 2'.)0
Alors Valérie raconta (ont ce qu'elle venait d'apprendre. Madame Saget stupéfaite, levait les mains au ciel, et ne savait que dire pour consoler la jeune fille, qui s'appuyait à son bras, tremblante et les yeux pleins de larmes. Ernestine, tout effrayée de reflet de ses paroles embrassait sa cousine et pleurait avec elle.
Ces trois femmes étaient devant la grille qui donnait sur nu chemin peu fréquenté ; a quelques pas, on voyait la porte du jardin de M. de Chamroger, et derrière les arbres, les murailles blanches de sa maison.
— Ma bonne amie, dit tout à coup Valé-
rie, M. de Chamroger est à Paris ; il ne reviendra que demain ; je veux aller chez lui avec vous, je veux voir si tout cela est vrai.
— Quelle folie ! s'écria madame Saget \c'est impossible.
Mademoiselle d'Amblay n'était pas habituée à la contradiction ; elle avait fait, toute sa vie , ses volontés ; et cette fois encore, il fallut en passer par ce qu'elle exigeait. Après beaucoup de refus et d'hésitation, madame Saget se décida, et Ernestine marcha la première au devant de la bonne Mion, qui se promenait dans le jardin. L'enfant se jeta à son cou, et après
l'avoir bien embrassée, elle exposa sa demande en patois languedocien. La vieille femme avait reconnu Valérie, et elle se trouvait dans une grande perplexité : Monsieur avait expressément défendu que qui que ce fût au monde vit sa défunte épouse; mais; d'un autre côté, comment refuser de satisfaire la singulière curiosité de mademoiselle d'Amblay ?Elle essaya de l'en détourner.
— Mon Dieu, dit-elle, ça n'est pas beau à voir, mademoiselle aura peut-être peur; et puis, ce n'est plus la même chose : c'est dans une armoire au fond de la chambre de monsieur ; et s'il veut me croire, on portera bientôt ce pauvre corps en terre sainte...
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Mais Valérie insista, et il fallut obéir.
Les trois femmes montèrent , le cœur palpitant, une terreur étrange les dominait. Quand elles s'arrêtèrent, curieuses et épouvantées , dans cette chambre en deuil , dont tous les meubles étaient blancs et noirs, elles faillirent s'enfuir , emportées par un sentiment indéfinissable de tristesse et d'horreur.
La bonne M ion, qu'une longue habitude avait familiarisée avec ce spectacle, ouvrit une armoire pratiquée à la tète du lit, dans l'épaisseur de la muraille. Valérie n'y jeta qu'un seul regard. L'art avait obtenu une horrible contrefaçon de la vie : la première femme de "M. de
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Chamroger était là, blanche, immobile et comme endormie dans ses voiles de dentelles; ses grands cheveux bruns tombaient jusque sur ses mains jointes; elle avait encore au front la ;;uirlande d'épousée. La mort n'était point là sous sa forme hideuse ; on ne détournait pas la vue avec dégoût; mais ou se sentait frappé d'une invincible terreur, d'une sombre tristesse, à l'aspect de ce cadavre environné de parfums et couronné de fleurs.
Valérie se recueillit une minute; puis, baissant la tète , elle entraîna sans mot dire, madame Sa;;el et Ernestine; elles s'enfuirent toutes trois sans tourner la tête, sans se parler, et arrivèrent haletantes à la grille de leur jardin.
— - Ma bonne amie , dit mademoiselle
d'Amblay en s'arrêtant et avec le ton d'une profonde détermination, je ir épouserai pas M. deChamroger! Ni lui, ni personne au monde ne saura pourtant le motif de cette rupture. Vous me garderez toutes deux le secret, n'est-ce pas?
— Je vous le promets, dit madame Saget, encore sous le poids de son impression.
— Je te le jure! s'écria Ernestine ; va, on peut se fier à moi ; je ne suis plus une enfant ; tu réchappes belle, cousine ! Ah ! mon Dieu! demeurer dans la même maison qu'une morte !
— C'est encore pire que le cœur à l'es-
LE MARI DE LA MOfiff. 505
prit de vin, murmura madame Saget en respirant son flacon.
— 11 faut que j'aille demander pardon à mon oncle d'avoir voulu faire à ma tête, dit Valérie avec un profond soupir. À présent, je ne prendrai un mari que de sa main. Ah ! je ne veux pas revoir M. de Chamroger; il me fait horreur' Comment!
il m'aimait, il allait m'épouser ; et eettt pauvre femme était la, presque sous ses yeux ! il songeait à moi devant ce cadavre ! Quelle profanation ! c'est une passion maudite que la sienne ! ah 1 mon Dieu ! et moi je serais venue là sans me douter... 11 nous aurait laissées toutes deux dans la même maison, dans la même chambre, peut-être i
Valérie pleurait et frémissait en pa riant ainsi. Madame Saget, effrayée, tournailla tête à chaque instant ; il lui semblait toujours voir apparaître au fond de l'allée le visage mélancolique de M. de Ghamroger.
— îl faut prendre un parti , dit-elle : il sera ici demain; peut-être ce soir encore,..
— Tout de suite ! Je vais me jeter aux genoux de mon oncle, s'écria Valérie, il me sauvera de tout ceci.
À ces mots, elle courut vers la feUMfe, et se jetant brusquement, non pas âax
LE MAfll DE LA MOBTR. 507
pieds, mais dans les bras du vieil oncle, elle lui ih\ sa résolution-
M. d'Amblay fut singulièrement étonné.
Bien que M. D... lui eût raconté toute l'histoire de la morte, il avait craint que sa nièce ne reculât pas devant cette étrange découverte, et que la certitude d'être aussi passionnément aimée lui fit pardonner à M. de Chamroger ces preuves monstrueuses de sa sensibilité.
-s; C'est bien, mon enfant, dit-il ave« une grande joie, je vais enyoyer le cousin D... à M. de Chamroger; va, les prétextes ne manqueront pas, et ce soir ce sera une affaire finie. Pour éviter toute
rencontre, foute explication, nous allons sur l'heure retourner a Paris. Quant à te choisir moi-même un mari, j'avoue que je suis au bout de ma liste, et à moins que j'écrive à Alfred de revenir... Il doit être encore a Marseille ; voyons, que veux-tu faire ? si tu te décides a l'épouser, il ne faudrait pourtant pas le laisser partir pour les Grandes-Indes...
— Pour les Grandes-Indes ! ce pauvre M. Alfred ! s'écria Valérie en rougissant mais, mon oncle, que me demandez-vous là ? ne vous ai-je pas déclaré que je ne choisirais personne, et que je voulais un mari de votre main ?
— Je comprends, répondil M. rî'Am-
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blay en prenant la plume. Ah ! les femmes ! leur tête va toujours plus vite que leur cœur !
— Mais leur cœur revient aussi plus vite que leur tète , dit Valérie avec un long soupir, heureusement!...
— Heureusement! s'écria étourdiment Ernestine, oui, heureusement, tu n'avais pas encore épousé le mari de la morte !...