RUE GARANCIÈRE
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oF New York.
Les lumières s'éteig^naient rapidement dans l'église Saint-Serge, à Saint-Pétersbourg, et les derniers invités de la noce n'avaient pas encore regagné leurs voitures; mais rien ne disparaît plus promptement que ces illuminations de commande ; on dirait que sacristains et bedeaux tiennent à vous faire remarquer combien fugitives sont ces joies du mariage.
Les mariés étaient déjà loin ; partis les premiers, au plus grand trot des cbevaux de race, dans le carrosse nuptial, ils avaient laissé derrière eux tout leur cortège. Suivant l'usage, ils furent accueillis sur le seuil de la princière demeure par la femme distinguée qui jouait en cette circonstance le rôle de « mère d'honneur » . Assistée de son neveu, bambin d'une dizaine d'années, qui portait une icône somptueusement garnie d'or et de pierres précieuses, elle leur donna l'indispensable bénédic-
tion, et leur offrit sur un plateau d'or le pain et le sel, emblèmes de la prospérité ; puis les héros de la fête entrèrent dans les appartements, et pendant soixante secondes environ le prince Charamirof put contempler sa jeune épousée.
Elle était toute jeune, en effet, blonde, frêle, jolie et faite pour être clioyée.
— Enfin, Irène, tu es à moi! dit Tlieureux époux.
La mignonne mariée sourit d'un air à la fois heureux et timide. Déjà, dans la voiture qui les amenait au lo{jis, il lui avait dit mille choses tendres et troublantes; mais, ici, chez lui... était-il vrai que chez lui, ce fût aussi chez elle? Elle en rougit jusqu'au bout de ses petites oreilles; mais, avant qu'elle eût pu répondre, on entendait déjà dans le vestibule un frou-frou d'étoffes soyeuses et les éperons des officiers. Les nouveaux mariés se présentèrent à la porte du premier salon et reçurent leurs hôtes.
C'était une noble demeure, digne du nom historique qu'elle portait; les Charamirof étaient d'ancienne noblesse et d'ancienne fortune. Comment le dernier de la race avait-il fait pour s'éprendre d'une petite personne sans le sou, jolie, on en convient, mais toute gauche et toute provinciale, à peine sortie de l'Institut des demoiselles nobles de Kazan? Si encore elle eût été élevée à Pétersbourg!
Mais non! La province! la province, vous dit-on! la province la plus invétérée ! Et cet effronté de Gharamirof n'avait-il pas profité de l'amitié que lui témoig^nait le grand-duc Boris, dont il était l'aide de camp, pour demander que la sœur de sa femme, la belle Cléopâtre, fût nommée aussitôt dame d'honneur de l'Impératrice! Et il l'avait obtenu ! Il y a des gens qui ne doutent de rien !
— C'est précisément parce qu'ils ne doutent de rien qu'ils obtiennent tout! dit une voix grasseyante derrière la comtesse Baroussief, qui venait de penser tout haut en montant les quelques marches de l'escalier.
La comtesse se retourna : c'était son vieil ennemi Trédine, qui montait derrière elle. Elle haussa légèrement les épaules, n'ayant pas pour habitude d'encourager les familiarités, et le flot paré, ruisselant de soies chatoyantes, de dentelles sans prix, chamarré d'aiguillettes, constellé de diamants, tant sur la poitrine des hommes que sur la tète des femmes, ce flot d'amis et d'ennemis qui escorte tout couple nouvellement uni, entra dans les salons illuminés et tapissés de fleurs rares.
Des paroles, des saluts, des sourires, des railleries sous-entendues, d'autres sans pudeur, des phrases d'une exquise galanterie, des insolences à faire jaillir le soufflet, tout cela noyé dans une politesse officielle qui ne trompe personne, et dit d'un ton
détaché de pince-sans-rire, si bien qu'on ne sait où finit le compliment, où commence la satire; bref, l'accompagnement ordinaire d'une réunion nombreuse et brillante dans un salon consacré, à Saint- Pétersbourg:, sous le règne de Tempereur Nicolas : telle fut la réception de mariage du prince Gharamirof.
Le grand-duc Boris avait fait une brève apparition et s'était aussitôt retiré ; les uns l'approuvèrent, d'autres le critiquèrent, et, une heure après son départ, la somptueuse demeure se trouva déserte. Seules, madame Bakhtof et sa nièce Gléopâtre s'étaient attardées auprès de la nouvelle princesse.
— Merci, ma tante, dit celle-ci en retirant ses gants d'un air dégagé; vous m'avez sen-i de mère depuis que Pâcha et moi sommes restées orphelines, je vous en rends grâces de tout mon cœur. Soyez assurée que je ne l'oublierai pas.
Madame Bakhtof regarda sa nièce avec un peu d'égarement. Ce ton dégagé était si différent de l'ordinaire douceur de cette petite fille !...
— Et toi, Pâcha, tu sais, tu auras toujours une chambre chez nous; quand nous reviendrons de notre voyage de noces, si tu veux passer un mois ici, je suis sûre que cela fera plaisir au prince comme à moi.
Gléopâtre n'ouvrit pas de grands yeux comme sa
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tante, mais elle répondit d'un signe de tête, au moins aussi hautain que les paroles qu'elle venait d'entendre.
— Ma chère belle-sœur, dit le prince qui rentrait après avoir accompagné le dernier de ses invités, je n'ai pas besoin de vous rappeler que cette maison est la vôtre, et que je suis le plus dévoué de vos serviteurs.
— Je vous remercie, prince, dit Cléopâtre, dont le beau visage se couvrit de rougeur à ce langage, semblable, dans le fond, à celui de sa sœur, quoique différent dans la forme.
— Prince? Dites mon frère, ma chère sœur. Vous vous en allez, ma tante?
— Que Dieu vous bénisse, mes enfants ! dit madame Bakhtof émue.
— Merci, ma chère tante, repondirent en même temps les mariés.
Un baiser fut échangé entre les deux sœurs; le prince en déposa galamment un sur la main de la tante d'abord, de Gléopàtre ensuite; puis elles se dirigèrent vers l'escalier. Un dernier coup d'œil en arrière leur permit d'apercevoir les époux : un bras passé autour de la taille de sa jeune femme, le prince l'emmenait doucement, à travers les salons, jusqu'aux appartements intérieurs, situés à l'extrémité de la vaste demeure...
Madame Bakhtof poussa un soupir. Elle aussi
avait été jeune et aimée; le jour de son mariage avait été pour elle un épanouissement complet, une joie divine, partag^ée, autant qu'elle avait pu le faire, avec ses proches et ses amis... A présent, paraît-il, on agissait autrement; ce n'était peut-être plus la mode d'être tendre et bonne quand on était heureuse... La voiture du prince la reconduisit chez elle, ainsi que Cléopâtre, qui, en attendant le retour du voyage de noces, devait continuer à demeurer avec sa tante.
Lorsque les fringants trotteurs abordèrent le perron de la maison correcte dont ces dames occupaient le troisième étage, la bonne tante dit à sa nièce :
— J'espère, Cléopâtre, que d'ici peu tu feras un mariage aussi beau que celui de ta sœur. Je pourrai alors mourir en paix.
— N'en soyez point en peine, ma tante, répondit la belle personne.
Madame Bakhtof, retirée dans sa chambre, s'était mise au lit, non pour dormir, mais pour pleurer. Chacun sait que, lorsqu'on a le cœur gros, l'idée du
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lit se suggère d'elle-même comme le refuge naturel et l'endroit prédestiné où les larmes peuvent le mieux se donner carrière. Elle avait aimé son mari, elle l'avait perdu assez jeune pour qu'il n'eût pas encore eu le temps de lui donner aucun sujet de chagrin ; elle avait par conséquent le droit, après chaque cérémonie nuptiale, de raviver ses souvenirs par un peu de mélancolie.
Gléopâtre était rentrée dans la vaste pièce que, depuis six mois environ, elle avait partagée avfw* sa ^' sœur, et que désormais elle habiterait seule.
C'était une grande chambre éclairée par deux fenêtres que garantissaient des rideaux de mousseline blanche, d'ailleurs fort laids et parfaitement inutiles ; mais la coutume du temps était qu'une chambre de jeune fille eût des rideaux de mousseline blanche. Deux stores de calicot également blancs et inévitables remédiaient un peu à la crudité de l'éclairage extérieur et garantissaient la chambre, le soir, contre la curiosité éventuelle des habitants de la maison d'en face. Sur l'appui intérieur des fenêtres à double vitrage, quelques plantes vertes dessinaient des courbes capricieuses. Une table de toilette, voilée de mousseline sur le classique dessous de calicot rose, portait une glace ovale, assez grande. Différentes pièces d'un nécessaire de toilette en argent et cristal, de forme ancienne, jetaient un peu d'éclat dans cet intérieur près-
que pauvre. Deux petits lits de fer, sans sommiers, où de minces g^alettes de matelas gisaient sur des planches posées dans le sens de la longueur, occupaient les deux murs principaux; une table ronde en acajou, de style empire, au milieu de la pièce, et quelques chaises foncées en cette étoffe de crin luisante et piquante qui fit si longtemps le désespoir de nos mères, complétaient Tameublement.
Les veux de Cléopàtre, encore pleins des splendeurs de riiôtel Charamirof, s'arrêtèrent avec un dc^goût complet sur ces objets tristes et déplaisants; c'est là qu'elle avait passé trois années, pauvre, inaperçue malgré son élégante beauté. C'est là, couchée sur le lit dur fait pour courbaturer tout autre qu'un corps russe, accoutumé dès l'enfance à cette rudesse hygiénique, qu'elle avait écouté depuis deux mois, tard dans la nuit, les rêveries à haute voix de sa sœur Irène, qui ne pouvait plus dormir, depuis qu'elle était fiancée au plus beau, au plus riche, au plus noble des aides de camp.
En avait-elle entendu, de ces projets d'avenir! C'étaient des robes, des dentelles, des bijoux, des chevaux, des équipages, des voyages à l'étranger, des villégiatures somptueuses aux environs de Saint- Pétersbourg; c'était tout ce que donnent le rang et la fortune... déplus, les bavardages d'une petite fille amoureuse.
Cléopàtre s'assit devant le miroir ovale après
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avoir ôté sa robe de cérémonie, qu'elle jeta sur le lit désormais vacant de la nouvelle mariée, et lentement, machinalement, elle se mit à défaire et à peigner ses cheveux.
Ils étaient mag^nifiques, longs, lourds, d'un blond fauve qui faisait ressouvenir du pelage des lionceaux; elle avait beau les séparer en portions menues, pour les démêler, ils se brouillaient et moussaient sous le peigne, comme une vapeur légère qui entourait toute sa splendide personne. Deux bougies éclairaient son visage pensif, qu'elle regardait longuement dans le miroir légèrement incliné en arrière; le visage apparaissait lumineux dans sa blancheur nacrée, que parfois relevait un rose soudainement monté sous le coup d'une pensée ardente... et pendant que toute la maison, toute la rue, toute la ville sommeillait, sous la neige, Gléopâtre revivait son passé, avant d'interroger son avenir.
Elevée à Pétersbourg, à l'Institut Sainte-Catherine, avec les filles de ce que l'aristocratie russe comptait de plus grand , mademoiselle Bakhtof s'était distinguée par des facultés brillantes, qui lui avaient mérité les meilleures notes à tous les examens. Elle se savait pauvre, mais de très-bonne noblesse; cette noblesse qui ne rachèterait pas sa pauvreté dans le monde où elle devait vivre, lui donnait à l'institut une place parmi les plus bril-
lantes de ses compagnes. L'uniforme, semblable pour toutes, n'admettait point d'autre distinction que celle de la beauté, et, sur ce terrain, Gléopàtre savait qu'elle ne pouvait être battue par personne.
Ce fut un éblouissement, le jour de la reprise des classes, l'année que mademoiselle Bakbtof eut dixsept ans, lorsque l'entrée du professeur fut le signal de la disparition des pèlerines de percale qui pendant les récréations complètent le costume de laine des pensionnaires.
Les épaules et les bras nus de Cléopàtre apparurent soudain dans une telle perfection de formes, un tel éclat de peau, que toute la classe s'en émut : le vieux professeur lui-même, tout blasé qu'il fût depuis vingt ans sur les épaules et les bras de ses élèves, ne put s'empêcber de remarquer que mademoiselle Bakbtof était une bien belle personne. La leçon finie, ce fut le sujet des conversations dans les vastes corridors qui servent de promenoirs. Lors des vacances, Gléopâtre, encore maigriotte, n'avait rien promis de semblable à ce qu'on venait de voir. Le charme de son visage, discuté pendant quelques mois encore, reçut ensuite un classement définitif, et l'Empereur, lors d'une de ses visites, s'étant arrêté pour lui parler un instant, Gléopâtre fut déclarée la « beauté de l'Institut » .
Très-noble et très-belle! Un peu de fortune eût
si bien fait là-dessus! Mais le {jënéral Bakhtof avait dévoré sa fortune personnelle à la table de jeu ; brave à se faire tuer, — il l'avait prouvé à Varna, — il n'avait jamais eu la moindre notion d'équilibre quelconque; sa belle-sœur, qui l'avait aimé comme un frère véritable, recueillit ses deux filles; l'aînée fut instruite à Pétersbourg, la seconde à Kazan, l'une et l'autre aux frais de l'État, et c'était heureux, car à elles deux elles n'avaient pas trois mille francs de revenu.
Quinze cents francs de rente ne constituent pas un avenir dans une société brillante et prodigue; Cléopâtre ne douta pas un instant que, six mois après son apparition dans le monde, ce piètre morceau de pain fût remplacé par la fortune éclatante d'un épouseur.
Les six mois passèrent, puis un an, puis deux. On ne remarquait guère la jeune fille. Sa beauté si renommée à l'Institut ne produisait pas d'effet dans le monde; les toilettes, tour à tour roses et bleues, dont l'affublait sa tante, ne convenaient pas à sa physionomie. L'éclat de son teint s'affadissait dans les mousselines blanches; la coiffure à la mode ne lui seyait point. Cléopâtre sentait tout cela et se dépitait devant son miroir ; mais qu'y pouvait-elle?
Irène sortit enfin de l'Institut de Kazan et vint à Pétersbourg prendre place au grand banquet des
demoiselles affamées de mariage. Irène était absolumeht l'opposé de sa sœur, à laquelle elle ressemblait pourtant, comme une poupée ressemble à une statue. Frêle, menue, de petits traits, des bras minces, des yeux rieurs, elle fit presque sur-lechamp la conquête de Charamirof, qui avait près de six pieds. Après leur première entrevue, si on le lui avait permis, il l'aurait emportée assise dans le creux de sa main. La tante Baklitof exigea la cérémonie préliminaire du mariage, et Tamoureux Charamirof consentit à tout ce qu'on voulut, pourvu qu'on se dépêchât. Il obtint même, ainsi que l'avait constaté une de ses meilleures amies, que sa future belle-sœur fût nommée demoiselle d'honneur de l'Impératrice, ce qui fit crier tout le monde, les uns d'aise, les autres de rage.
C'est à la sortie de cour du jour de Noël que mademoiselle Bakhtof s'était révélée à l'univers pour ce qu'elle était réellement : la plus belle personne qui fût en Russie cette année-là. Quand on la vit paraître dans sa robe de velours rouge bordée d'or avec le traditionnel hakochnik sur ses cheveux nattés en couronne, on fut forcé de reconnaître que les demoiselles de l'Institut avaient eu raison de vanter la beauté de leur compagne ; ce qu'il fallait à cette fière statue, c'étaient, non les chiffons vaporeux des jeunes filles, mais les étoffes lourdes et sombres des souveraines.
C'était à Charamirof que Cléopâlre devait cette situation nouvelle qui la plaçait sur un piédestal où elle serait désormais exposée à l'admiration de tous. Elle lui en avait quelque reconnaissance dans son cœur, mais au moment où elle rejeta en arriére les deux tresses de ses cheveux préparées pour la nuit, elle pensa, avec un sourire ironique, qu'après tout elle n'avait pas tant de gré à savoir à son beau-frère ; ce n'était pas pour elle qu'il l'avait fait, et, à l'heure présente, n'était-il pas payé, puisqu'il avait à lui la femme si ardemment souhaitée?
Aucune rougeur ne monta aux joues de Gléopâtre à la pensée des deux époux; elle avait lu tous les livres défendus, et ne baissait les yeux devant aucun tableau ; mais elle n'avait pour ces choses ni attrait ni répugnance ; tout au plus les considéraitelle comme un moyen... un moyen, en effet, puisque cette faiblesse de la chair avait fait d'elle une demoiselle d'honneur et de sa sœur Irène une princesse Charamirof.
— Quand je me marierai... moi..., pensat-elle...
Elle appuya ses deux coudes sur le bord de la table de toilette et se regarda dans les yeux pour lire au plus profond de son âme.
— Quand je me marierai... continua sa pensée, effroyablement tendue vers ce but encore obscur, — ce ne sera pas comme ma sœur, parce que je
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serai amoureuse d'un beau garçon et que je pourrai avoir des chiffons et des bijoux. Je ne serai pasamoureuse, c'est une faiblesse, cela (jéne... on n'y voit plus clair... Je me marierai pour être quelqu'un, pour tenir un rang^... pour jouer un rôle... Princesse! La belle affaire, un titre? Riche... c'est quelque chose, cela ne suffît pas. Ce qu'il faut, c'est avoir une place supérieure, qu'on ne puisse pas vous enlever, quelque chose qui reste après que la beauté' est partie... On peut être mieux que princesse...
Une bouffée de roug^eur montant à ses joues lui donna pour une minute un éclat extraordinaire. Elle fixa ses yeux plus âprement encore sur son image.
— Mieux que princesse... Il y a des femmes qui montent si haut, si haut qu'elles ne peuvent plus redescendre, ni dans la vie, ni dans l'éternité... Elles ont une place dans l'histoire.
Gléopàtre n'osa point achever sa pensée. Si audacieuse qu'elle fût, elle avait senti que certains rêves touchent à la folie. Elle se déshabilla rapidement, se jeta sur son lit et s'endormit, comme les hommes de guerre dorment à la veille de la bataille.
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En général, quand une femme est en possession d'une beauté reconnue, un escadron d'admirateurs se groupe à sa droite, un autre d'ennemis se place à sa gauche, et les deux partis ne cessent d'escarmoucher aux dépens de la belle personne. Ce ne fut point le cas pour Gléopâtre; elle avait conquis une situation hors ligne, qu'il était impossible denier, impossible — du moins pour l'heure — de lui disputer. Restait donc aux esprits inquiets la seule ressource de se ranger sous la bannière de la belle du jour, ce qu'ils firent.
Le prince et la princesse Gharamirof passaient la lune de miel dans leurs terres; Gléopâtre seule attira l'attention pendant le carnaval de cette année, qui fut très-brillant. Elle était fort bien reçue à la cour, lorsque son service l'y appelait; mais on ne saurait dire que l'Impératrice la distinguât particulièrement. Affable et correcte, la souveraine netémoignait à la nouvelle promue aucune de ces bontés de geste ou de parole qui indiquent une faveur spéciale. Évidemment, Gléopâtre était fort bien à sa place, comme spécimen de beauté écla-
tante, mais nul ne doutait qu'elle fût aussi bien douée sous le rapport de Fintelligence.
Elle n'était pas de ces fines mouches qui savent s'introduire là où personne ne les demande. Ses manières simples et dignes avaient rassuré dès l'abord celles de ses compagnes qui auraient pu craindre de la voir se faufiler dans les bonnes grâces des augustes maîtres. Au bout de très-peu de temps, elle fut déclarée sotte, aussi sotte que jolie, dit un vieux pilier de palais, qui classait depuis trente ans les femmes de la cour dans une nomenclature bientôt adoptée partout. Avec la galanterie surannée qui s'était conservée là, il la surnomma « la belle indifférente 5) , et le nom lui en resta. i
Un homme, cependant, ne s'était pas trompé sur le compte de Cléopàtre. C'était un officier des gardes, aussi laid que spirituel, dont l'épouvantable malice ne respectait rien ni personne, que ses frasques parfois trop bruyantes avaient fait à plusieurs reprises bannir de la cour. Mais il s'y trouvait toujours rappelé au bout de quelques semaines, car on mourait d'ennui dès qu'il n'était plus là.
Jean Kamoutzine avait été frappé des premiers par la physionomie grave et noble de mademoiselle Baklitof; à plusieurs reprises, dans le monde où ils se rencontraient souvent, il avait causé avec elle, et s'était assuré que le palmarès de l'Institut Sainte- Catherine n'avait pas menti en lui conférant la place
d'honneur. Lui-même était un homme étrange, beaucoup plus instruit que la plupart des gens de sa classe, où un brillant vernis tient lieu d'éducation réelle. Il avait fait des études exceptionnellement fortes, et sa carrière était toute tracée ; jeune encore, il fût devenu un remarquable ministre de la guerre. Mais son goût irrésistible pour les mauvais tours, sa redoutable habileté dans l'art des mystifications, lui avaient bientôt fermé tout avenir d'homme sérieux. Il avait tout sacrifié au plaisir de faire des victimes grotesques, et, quoi qu'il pût faire, il resterait maintenant toute sa vie attaché à la cour comme une sorte de bouffon.
#Une grande fortune sagement administrée lui eût peut-être créé, malgré tout, une situation indépendante : Kamoutzine était presque pauvre, et faisait des dettes pendant les vingt-quatre heures de la journée. De temps en temps, lorsque la somme de ces dettes devenait par trop exorbitante, il allait se confesser au grand-duc Boris, qui avait pour lui une indulgence vraiment paternelle; il recevait alors une verte semonce, et un bon sur la cassette grand'ducale. Parfois, il était exilé huit jours, mais cela faisait partie de la semonce, et Kamoutzine appelait cela se mettre au vert.
C'est cet homme bizarre, rendu par sa malice naturelle particulièrement perspicace, qui seul de toute la cour avait compris quelle personnalité in-
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telligente se cachait derrière la froideur marmoréenne de la belle Cléopâtre. Une admiration forcenée s'élcA'a tout à coup dans son cœur, comme un feu de joie.
— Quelle femme! se dit-il, et tout ce qu'on en pourrait faire !
Il offrit ses hommages, d'abord sous le couvert de ses plaisanteries habituelles, puis avec plus d'insistance ; mais, accoutumée à des mvstifications de toute espèce, l'opinion publique avait enseigné à Cléopâtre à se méfier des paroles du jeune chevalier-garde. Il sentit alors qu'un langage absolument net serait nécessaire s'il voulait être compris, et il se résolut à parler de façon à se couper toute retraite.
C'était de sa part un sacrifice héroïque, car cet homme, dont la vie s'étudiait à ridiculiser les autres, avait une peur horrible du ridicule; mais l'admiration qu'il éprouvait pour la jeune demoiselle d'honneur ne lui permettait plus d'agir autrement. Admiration est le nom exact du sentiment qu'il ressentait, et dans lequel entrait plus d'étonnement peut-être que de tendresse. Elle lui semblait audessus de toutes les autres femmes, et c'est pour cela qu'il souhaitait qu'elle lui appartînt. Un reste de prudence lui conseilla toutefois de choisir un moment tel, qu'il pût, le cas échéant, se retrancher derrière le prétexte de quelque farce un peu forte,
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et ce fut pendant les jours gras qu'il se jura de faire sa déclaration.
Depuis la fondation de l'Institut de Sainte-Catherine, l'usage est que, pendant la semaine du carnaval, les voitures de la cour aillent en longues filesprendre les pensionnaires, et les promènent dans I» fête foraine qui se tenait alors sur la place située entre les bâtiments du Saint-Synode, l'église d'Isaac,, inachevée à cette époque, l'Amirauté et le Palais d'Hiver. Cet espace considérable, coupé maintenant par des squares ouverts au public, s'étendait sur une longueur d'environ dix-huit cents mètres et sur une largeur très^variable. Là se construisaient^ dès le mois de janvier, des théâtres-pantomimes^ des cirques, des montagnes russes, mille divertissements divers désignés collectivement sous le nom de balaganes, où ne dédaignait pas de se montrer la plus haute noblesse, les uns sous prétexte de divertir leurs enfants, les autres tout franchement pour s'y amuser eux-mêmes. Les carrosses de la cour, attelés de quatre chevaux, ornés d'un cocher et de deux grands laquais à la livrée impériale, rouge avec les galons d'or aux aigles noires, faisaient plusieurs fois, au pas, le tour desconstructions foraines ; cinq ou six demoiselles et une dame de classe occupaient chaque voiture^ dont les portières étaient fort enviées, car les personnes de connaissance pouvaient y venir saluer les-
jeunes filles du défilé. Plus d'un roman s'ébauchait ainsi, pendant que le bon peuple faisait la liaie, les yeux grands ouverts, comme autrefois nos paysans sur le passage des carrosses du roi.
Les demoiselles d'honneur participaient aussi à cet innocent plaisir, et les voitures leur étaient accordées à tcur d )le; mais Cléopàtre avait trouvé plus relevé d'obtenir la permission d'accompagner son ancienne maîtresse de classe, restée à l'Institut pour y finir son temps et obtenir ensuite sa retraite. Elle ne demandait jamais rien. On n'avait pas pu lui refuser cete légère faveur, et, au grand mécontentement des jeunes filles, elle avait pris place dans un des carrosses.
Cette petite escapade l'amusait follement; autant elle avait désiré jadis sortir de ce qu'elle appelait sa cage, autant elle éprouvait maintenant de plaisir à se retrouver comme à l'époque où, près de quatre années auparavant, elle était venue là, en élève... Elle jasait et riait, ce qui ne lui arrivait guère, et ses compagnes d'aventure, séduites par sa bonne grâce, étaient en admiration devant la belle demoiselle d'honneur, si gaie et si bonne enfant.
Un temps d'arrêt se fit dans le défilé, et la voiture resta stationnaire pendant quelques minutes. Kamoutzine, à cheval, après une vingtaine d'autres jeunes officiers, passait en revue la foule d'équipages de toute espèce, et n'épargnait pas les bro-
cards aux occupants, tant hommes que femmes. Ses yeux tombèrent sur le visag^e de Gléopâtre, qui, penchée à la portière, examinait aussi les promeneurs.
— Mademoiselle Bakhtof, la belle indifférente î dit-il à demi-voix. Je crois qu'elle rit. Dieu me pardonne! Il faut aller voir cela!
Une idée fantastique, irréalisable, lui était venue; poussant son cheval adroitement, malg^ré les réclamations des uns et des autres, en dépit des cris des agents de police, chargés de veiller au maintien de Tordre, il arriva près de la lourde machine et s'inclina devant la dame de classe, qu'il connaissait un peu.
— Vous allez bien, mademoiselle? lui dit-il poliment. Charmé de vous rencontrer dans cette bagarre! Eh mais, n'est-ce pas notre jolie demoiselle d'honneur? Bonjour, ma camarade... pardon, mademoiselle, je dépose à vos pieds mes hommages les plus respectueux. Vous voilà rentrée à l'Institut?
— Gomme vous le voyez, répondit-elle en riant. Tout l'amusait ce jour-là.
— Je parie que vous n'avez jamais vu l'intérieur d'un « balagane » ?
— Je l'avoue, dit Gléopâtre.
— Très-drôle. Il faudrait y aller.
— Quelle idée !
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— Mais oui ! voulez-vous demain? Avec votre tante Baklitof? Nous ferons une partie; il y aune /douzaine de dames qui en meurent d'envie. Voyons! .c'est dit? Je passerai chez vous ce soir après le d • ,ner, pour arranger l'heure.
Le carrosse se remettait en route, le cheval de îKamoutzine reculait, Cléopàtreeut à peine le temps ^e faire un signe que le jeune officier interpréta .comme un consentement.
— Quel aplomb! pensa-t-elle. Et cela réussit! C'est comme cela qu'il faut être, si Ton veut obtenir ce qu'on désire. Rendre le refus impos- ,sible...
Le soir, vers huit heures, — on dînait alors à cinq [heures dans les familles les plus aristocratiques, - — Kamoutzine se présenta chez madame Bakhtof.
Celle-ci s'habillait pour sortir, — dit Gléopàtre au visiteur.
— Eh bien, mademoiselle, est-ce convenu pour .demain? fit-il en s'asseyant.
— Mais non, monsieur. Ni ma tante ni moi ne 'désirons nous mêler à cette partie de plaisir.
Kamoutzine leva les sourcils d'un air extrêmement •étonné.
— C'est ce que je vous aurais dit tantôt, si vous -m'en aviez laissé le temps, continua Gléopàtre avec 4ine malice grave qui ne détendit pas un muscle de .-son visage.
— Je ne saurais regretter d'être venu, fit le jeune officier en s'inclinant; Thonneur d'être admis chez vous me récompense amplement...
— De votre peine, conclut Gléopâtre toujours impassible.
— Mademoiselle... mademoiselle, écoutez-moi, je vous prie, sans me persifler. Vous êtes la plus belle personne de Saint-Pétersbourg^, je suis le plus laid des officiers de la garde...
— Oh! non, interrompit Gléopâtre. Razoumof est plus laid que vous.
— Vous croyez ! Je ne trouve pas.
— Il n'a pas l'air intelligent.
— Je vous remercie, reprit Kamoutzine avec la même politesse. Enfin, entre vous, Vénus, et moi, Vulcain, il y a un abîme ; mais la mythologie nous apprend qu'un abîme pareil fut comblé... Quoique ma comparaison... Enfin...
— Pardonnez-moi de ne pas savoir la mythologie, interrompit la jeune fille.
— Vous êtes adorable! s'écria Kamoutzine enthousiasmé. Je ne suis qu'une bête auprès de vous! Et voilà : si vous voulez y consentir, renouvelons cette vieille histoire de la Belle et la Bête; mon amour me donnera toutes les facultés qui me manquent si vous voulez accepter ma main...
Gléopâtre ressentit une émotion profonde. G'était donc cela, une demande en mariage? Elle avait
vingt et un ans passés, et pour la première fois de sa vie un homme lui demandait d'être sa femme. Elle en conçut pour lui quelque reconnaissance.
— Je n'ai point de fortune, continuait Kamoutzine, et vous n'en avez pas davantag^e; mais si votre beauté vous rend indispensable à la cour, ma... comment dire cela? ma drôlerie y fait de moi un personnage dont on ne sait guère se passer. Vous et moi, voyez-vous, nous serions si puissants ensemble. , . coalisés! Hein, qu'en dites-vous? Ne pourrions-nous pas, à nous deux, accomplir des choses extraordinaires? Moi, pour l'amour de vous, je m'en sens la force !
— C'est singulier, pensa Cléopâtre, il n'est plus laid du tout, à présent. Est-ce vrai que l'amour transfigure ceux qu'il a touchés ?
Elle le regardait avec une attention telle qu'il se crut exaucé !
— Vous consentez, n'est-ce pas? continua-t-il avec animation. !Nous remuerons le monde ! Les vieux lambris du palais verront des choses nouvelles ! Ils ont besoin qu'on les rajeunisse, et au fond, vous savez, ils ne demandent qu'à s'amuser! Nous leur en ferons voir! Car vous êtes très-forte, vous savez? Ce n'est pas seulement parce que vous êtes belle comme le jour, mais c'est aussi parce que vous êtes d'une énergie prodigieuse que je me suis enflammé !
— Vous avez deviné cela? fit Gléopâtre avec un sourire orgueilleux. Les autres me croient bête.
— Tant pis pour eux ! riposta vivement Kamoutzine; ils verront ce qu'ils leur en coûtera de n'avoir pas su vous comprendre. C'est oui, n'est-ce pas?
— C'est non, dit lentement la jeune fille en levant sur lui ses yeux magnifiques où brillait un froid regard d'une décision absolue.
— Comment, non ! balbutia Kamoutzine , arrêté net dans l'exubérance de sa joie.
— Non, et non, une fois pour toutes. Comprenezmoi, monsieur : si je vous fais cette réponse, ce n'est pas parce que vous êtes laid et que vous êtes pauvre, comme vous me l'avez dit tout à l'heure; c'est parce que vous êtes une puissance ; vous voulez bien reconnaître que j'en suis une autre, et je crois qu'isolément chacun de nous sera plus fort.
Il la regardait stupéfait. Certes, il l'avait crue audessus du vulgaire, mais pas à ce point-là.
Elle se leva et se redressa imperceptiblement, déployant sa grâce souveraine et sa beauté sans égale.
— Je vous gênerais peut-être, et vous me gêneriez à coup sûr. Oh ! ne vous méprenez pas, ajoutât-elle en apercevant un geste aussitôt contenu de son adorateur; je n'arriverai que par des moyens
honnêtes; la moindre faute, que dis-je? une maladresse, me ferait perdre tous mes avantages. Je vivrai, monsieur Kamoutzine, au-dessus du soupçon jusqu'au jour où le mariage que je mérite me mettra à la place que je dois occuper; ensuite, je serai femme irréprochable.
Kamoutzine, un instant désarçonné, avait eu le temps de reprendre son équilibre.
— Vous êtes très-forte , lui dit-il avec un respect où entrait un peu de raillerie; mais la faiblesse humaine, quelle part lui faites-vous là dedans?
— Elle me sert.
— Celle des autres, oui, mais la vôtre?
Elle sourit et posa sur le bras du jeune officier ses doigts blancs et polis.
— Moi, dit-elle, je ne suis pas faite pour aimer. Il prit cette main qui venait à sa rencontre et fut
étonné de la sentir si calme, si impassible. Après l'avoir baisée, il la laissa retomber.
— Vous pouvez vous tromper, dit-il; je crois qu'on aime toujours, plus ou moins. Mais la question n'est pas là. Vous vous ferez aimer, sans aimer vous-même; c'est bien imaginé, et en effet cela vous a réussi avec moi...
— Vous ne m'aimez pas, dit tranquillement Cléopâtre.
— Gomment, je ne vous aime pas?
— Non, vous avez du goût pour moi.
11 se mit à rire, quoique avec un peu d'amertume.
— Au fond, vous avez peut-être raison, et voilà qui sauve mon amour-propre.
^ — Et puis, remarquez que je ne me suis pas fait aimer de vous. Je ne suis pas coquette.
— Non, c'est vrai, mais cent fois pire.
Elle sourit encore de ce sourire hautain qui la rendait si irritante.
— Voyons, dit-elle, ne perdons point notre temps en marivaudages. Je ne serai point votre femme, mais je puis être votre amie, une amie sûre, toujours bien renseig^née, qui vous sera utile plus d'une fois. Vous, vous êtes l'ennemi le plus dangereux qu'on puisse avoir ici; mettez bas les armes, soyez pour moi un ami fidèle, et je vous jure de ne pas l'oublier.
— Elle se croit déjà au faîte ! pensa Kamoutzine. Est-ce qu'elle aurait des visées?... Bah ! je le saurai bien! — J'accepte, dit-il tout haut. Mais pas de traîtrise !
— Je vous en donne parole, comme un homme! répondit-elle en lui tendant la main.
Il serra cette main, fluide pour ainsi dire, et la sentit ferme, robuste, presque virile, dans cette étreinte.
— Amis, alors ! conclut-il. Mais j'ai eu la bêtise de vous faire un brin de cour.
— Continuez ! dit-elle avec un autre sourire, un sourire de sirène, engageant, attrayant au delà de toute description.
— Ah ! femme ! femme ! s'écria-t-il en ne pouvant s'empêcher de rire. Et vous dites que vous n'êtes pas coquette !
Elle sourit en dedans, cette fois, comme pour elle seule.
— C'est dit, nous n'irons point aux balaganes demain.
— Comme il vous plaira, mademoiselle.
Il la salua avec le plus parfait savoir-vivre et se retira.
— Elle a, pardieu ! absolument raison, se dit-il, en faisant sonner ses e'perons sur le pavé de la Petite Morskaïa ; je ne l'aime pas, mais pas le moins du monde. Elle m'avait ébloui; du diable si je pensais rencontrer ces petites pinces d'acier sous l'enveloppe exquise de cette peau satinée... Brrr! elle me fait passer un frisson dans le dos, à présent que j'y pense... C'est égal, nous aurions fait pas mal de choses ensemble... Mais à elle toute seule, elle est capable d'en faire bien davantage... Je la surveillerai tout de même... Au fond, tout au fond, je n'ai pas absolument confiance...
Il poursuivit le cours de ses méditations au théâtre Michel, où la troupe française donnait le même soir un drame de d'Ennery et une farce du Palais-Royal.
Arrivé trop tard pour la farce, il suivit le drame avec intérêt, se demandant tout le temps pourquoi, dans les drames, on ne donne pas toujours le rôle du traître à des femmes.
— Elles sont bien plus malignes que nous ! se disait-il pendant que son esprit vagabondait loin de la scène.
Les dévotions du carême jetèrent leur voile ordinaire d'ennui sur Pétersbourg et spécialement sur la cour impériale. On ne plaisantait pas avec les prescriptions de l'Eglise dans ce temps-là; le carême était bel et bien composé de sept semaines d'abstention complète de tous plaisirs. Plus de bals ; des raouts sévères, où les robes décolletées, d'ailleurs, étaient de rigueur, de façon à consoler celles qui ne dansaient plus ; plus de théâtres, plus le moindre ; des concerts; — mais ce n'est pas une compensation pour ceux qui ne les aiment pas et qui ont un goût marqué pour le ballet, deux opinions qui vont presque toujours ensemble. On s'ennuyait, à la cour plus que partout ailleurs, mais on s'ennuyait dignement, noblement, comme il convient.
Les soirées de service n'étaient pas toujours amusantes; les jeunes gardes prétendaient que les jours où mademoiselle Bakhtof était « de journée » , c'était encore moins drôle qu'à l'ordinaire. Les jeunes gens la détestaient, à vrai dire; au lieu de rire et de badiner comme ses compagnes, d'entamer des petites coquetteries bébétes, qui ne menaient à rien, mais qui amusaient les spectateurs, elle écoutait en silence, d'un air qui ne trahissait ni dédain ni ennui, mais peut-être un peu de compassion très-polie, dont on lui en voulait plus que de quelque acerbe critique.
Parfois un grand-duc passait dans cette vaste pièce, sorte d'antichambre des appartements de l'Impératrice, où le service attendait des ordres qui ne venaient presque jamais. Suivant son âge, il jetait un regard ou causait un instant avec quelque favori; puis cet astre disparaissait, en laissant derrière lui un sillage de jalousies muettes ou bavardes, suivant l'occurrence. Les papotages reprenaient leur train, avec une liberté qu'on eût enviée dans plus d'une autre cour. Somme toute, ce service facile et doux, qui amenait tour à tour les jeunes gens les plus distingués de l'empire sous les yeux de leurs souverains, était pour les hommes une école de diplomatie plus sérieuse qu'elle n'en avait l'air.
En carême, il fallait être sage ! ne pas rire trop haut; les rires s'étouffaient en conséquence. Seuls
les pages de la chambre, àg^és de moins de dix-huit ans, avaient parfois grand'peine à contenir leur jeune hilarité, quand passait quelque personnage important, à la mine ridicule. Et Dieu sait que pour n'être point ridicule à leurs yeux, il fallait être irréprochable.
Un mercredi soir, jour de jeûne pour l'Eglise, de maigre strict et antihygiénique pour la Russie entière, la jeunesse présente au palais, tant demoiselles d'honneur que gardes et pages, avait remarquablement mal dîné. Chacun sait que les cuisines princières ne sont pas les meilleures, mais, en cette circonstance, le cuisinier orthodoxe semblait avoir pris à tâche de se montrer plus orthodoxe que le Saint-Synode lui-même, car les convives étaient sortis de table à peu près affamés.
Il faut avouer que ce n'était pas tout à fait sa faute. L'Église russe bannissant de la table, comme « gras », non-seulement toute viande, mais le beurre, le lait et les œufs, un poisson, si appétissant qu'il fût, ne gagnait rien à être frit à l'huile, non l'huile d'olive, très-rare en Russie à cette époque, mais une huile quelconque, à laquelle des procédés imparfaits n'avaient ôté rien de son goût d'origine, chanvre, œillette ou autre. De plus, le mercredi et le vendredi, les poissons mêmes sont également défendus aux bons chrétiens orthodoxes.
Faire un repas sans viande, sans gibier, sans
poisson... cela se peut, mais le faire excellent ou même acceptable, ce n'est point aussi aisé; et c'est pour cette raison que la Chambre n'était pas contente.
Quelques allants et venants tombèrent sous le coup des bonnes langues, puis la médisance devint oisive faute d'aliment, et l'on recommençait à s'ennuyer ferme, lorsque passa un grave personnage, d'aspect bizarre, inconnu de cette génération de débutants.
— Qu'est-ce que c'est que celui-là? fit un page dans un coin.
— Il signor Pulcinella! répondit Kamoutzine en s'approchant.
— Gomment l'appelez-vous de son nom ? demanda une demoiselle sentimentale qui portait des boucles anglaises et qui faisait profession de connaître tout le monde.
— Ça, c'est le général comte Néoutof : hauteur, quatre pieds et demi; largeur, une tonne; soixante et onze ans d'âge, sept campagnes, cinq blessures, le cordon de Saint-André, cent mille roubles de revenu, un chien de caractère. Saluez, mesdemoiselles, il est célibataire : un homme à épouser.
— Oh! à épouser!...
Un rire étouffé courut parmi les jeunes officiers et fut partagé par quelques-unes des demoiselles. Celles-ci, sévèrement tancées par un « Hem ! » de
la dame de service, rougirent, fei^jnirent de n'avoir pas ri, et repartirent de plus belle.
— Mais il n'y a pas de quoi plaisanter, reprit Kamoutzine de son air le plus grave. Est-il marié, oui ou non?
Les rires recommencèrent parmi les hommes, et cette fois les demoiselles s'abstinrent. Elles regardaient d'un air effaré soit leurs bijoux, soit les plis de leurs robes.
— Il n'est pas marié, donc il est célibataire, donc il est à épouser. Ah ! mademoiselle Cléopâtre, j'ai tout compris! C'est lui qui est mon rival; c'est lui qui vous empêche d'agréer mes faibles hommages!
Kamoutzine, pour se maintenir en communication aisée et constante avec Cléopâtre, avait imaginé de jouer ce rôle de soupirant éconduit, dans lequel il mettait parfois un peu d'une ardeur presque réelle. A sa grande surprise, au lieu de lui répondre, comme d'ordinaire, par quelqu'une de ces indulgentes plaisanteries qu'on accorde à un amoureux aussi persévérant que maltraité, la jeune fille fronça imperceptiblement le sourcil et garda le silence.
- — Vous ai-je déplu? lui demanda le jeune homme ens'approchant d'elle.
— Il y a des plaisanteries que je trouve inconvenantes, répondit mademoiselle Bakhtof.
— Bah ! le comte en a vu bien d'autres ! Et puis, qu est- que ça peut faire à âme qui vive que le
comte soit si parfaitement laid, si complètement ridicule, puisqu'il est d'ailleurs comblé d'honneurs et de richesses, voire même de vertus?
Cléopâtre ne rougissait guère; elle pâlit, ce qui était chez elle un signe de colère.
— Vous n'êtes pas prudent, monsieur Kamoutzine, vous vous faites des ennemis par votre propre faute, et puis vous vous étonnez d'en avoir ! Laissez ce vieillard en repos.
— Je le veux bien! répondit-il avec insouciance. Mais vous conviendrez qu'il est fort laid.
— Il est brave, répliqua-t-elle assez haut.
On s'était approché d'eux, sournoisement, par derrière, car toutes les fois que Kamoutzine s'en prenait à quelqu'un, on comptait sur du plaisir. La réponse de Cléopâtre fut entendue par plusieurs.
— Qui ça? demanda-t-on.
— Le général comte Néoutof, répondit-elle avec une sorte de bravade.
Le général comte n'intéressait personne, et l'on ne s'en occupa plus.
Kamoutzine chercha pendant un jour ou deux quel motif pouvait avoir poussé la belle Cléopâtre à prendre si vivement le parti de ce vieux brave, ce vétéran de province, si rarement vu à Pétersbourg; il ne trouva aucune raison plausible. Il se demanda alors pourquoi le général était venu, lui qui, depuis
plusieurs années, n'avait point quitté ses superbes domaines du gouvernement de Tver. La réponse était toute prête. Le grand-duc Boris avait prié son vieil ami, le compagnon d'armes d'Alexandre P"", de venir le voir. Un peu de politique extérieure se mêlait sans doute à cette faveur signalée, mais la politique extérieure n'intéressait pas Kamoutzine. Après avoir médité quelque peu, il donna sa langue au chat et conclut par cet aphorisme : Les femmes n'ont pas besoin d'avoir de motifs pour afïir.
Le grand carême durait toujours. Une recrudescence de froid imposait même à cette période une apparence rétrospective d'hiver plus désolée et plus navrante. Le théâtre Michel seul donnait de temps en temps des tableaux vivants, sorte de compromis avec les consciences timorées. C'était du spectacle, mais ce n'était pas de la comédie; les personnes pieuses s'abstenaient, les vieilles dames surtout; les ^ ^mmes, au contraire, prisaient fort ce genre de divertissement qui leur permettait d'admirer les jolies actrices à un tout autre point de vue que celui de la diction.
Ce goût était, d'ailleurs, fort avouable : le grandduc Boris venait subitement de prendre sous sa protection les tableaux vivants; il daignait même en indiquer quelques-uns au surintendant des théâtres impériaux, qui se faisait un devoir de les exécuter de son mieux; et la vérité oblige à convenir que nulle part, jamais on n'a vu de tableaux vivants montés avec cette perfection artistique. Pour amuser les veux pendant soixante secondes, il n'était pas rare de voir dépenser une semaine d'essais, de recherches de travail même. Si le résultat obtenu était en réalité peu important, puisque, la toile baissée, il n'en restait rien, la chose en elle-même était le plus souvent belle et grandiose, à moins qu'elle ne fût élégante et gracieuse.
Du moment où le grand-duc Boris les patronnait, les tableaux vivants étaient le rendez-vous à la mode. Mademoiselle Bakhtof n'en manquait pas un; on était sûr de la voir avec sa tante dans une loge qu'elles avaient louée pour ces représentations, au premier rang, près de la scène à droite. Les amis venaient leur y rendre visite pendant les entr'actes longs et nombreux, et Kamoutzine était un des pins assidus.
Un soir, les entr'actes se prolongeaient plus que d'habitude, et le grand-duc ne paraissait pas prendre à son divertissement favori le plaisir accoutumé ; il s'appuya à la paroi de la loge qu'il occupait
CLIÎOPATRE. '^^
toujours : c'était une large et profonde baignoire d'avant-scène, précédée d'un salon. Son binocle à la main, il se mit à passer en revue la salle, où s'étageaient les diverses classes de la société, presque aussi nettement scandées que si on les avait coupées par tranches.
Tout prés de lui, les fauteuils d'orchestre, occupés par les hommes en vue : officiers aux costumes brillants, ou fonctionnaires civils en habit noir; audessus, les loges de premier rang, le bel étage, comme on dit encore en employant le mot français. Là, l'aristocratie authentique, côté des femmes, car une dame appartenant au grand monde ne pouvait alors, sous quelque prétexte que ce fût, se montrer aux fauteuils d'orchestre; au second rang de loges, les parvenues, les dames du commerce français, qui se trouvaient là chez elles; plus haut^ un peuple d'employés et de coiffeurs parisiens. Somme toute, un public mêlé, mais parfaitement dressé, qui s'amusait ou s'ennuyait sans bruit, comme il convient dans la bonne société.
La jumelle du grand-duc redescendit des hauteurs où l'avait dirigée la curiosité, et, dans ce mouvement de retour, s'arrêta sur la première loge du bel étage, presque en face.
— Kamoutzine, dit-il à son aide de camp, assis derrière lui à une distance respectueuse, qui donc est là, dans cette loge? N'est-ce pas la belle Cléopâtre?
— C'est elle-même, Votre Altesse Impériale. L'œil du grand-duc alla chercher la loge de la
cour, vide et morne, vaste trou héant, somptueusement illuminé , qui n'avait guère d'autre emploi, tout le long de l'année, que de gêner prodigieusement les acteurs en scène, — l'Impératrice ne protégeant point le théâtre Michel.
— Pourquoi n'est-elle pas dans la loge là-bas? Ce serait une charité que d'envoyer ici ces pauvres filles gratis, au lieu de leur faire payer leur place!
Cette réflexion n'étant pas destinée à recevoir de réponse, Kamoutzine resta dans une pose digne et respectueuse à la fois.
— Elle est très-bien, cette Cléopâtre Bakhtof. .. .le r me serais pas figuré qu'avec son air de déesse elle pourrait s'amuser à de petites machines comme ce qu'on nous donne ce soir.
— Elle ne s'amuse peut-être pas! hasarda Kamoutzine avec cette timidité qui faisait passer tant d'audaces.
— Pourquoi viendrait-elle alors? laissa tomber de ses lèvres le grand-duc distrait.
Un éclair mental illumina la situation aux yeux de Kamoutzine. Il comprit le sens des parole^ qui lui avaient semblé obscures jadis dans la bouche de Cléopâtre; il comprit mille détails mystérieux qu'il avait trouvés enfantins ; la défense du vieil ami de .son maître prise par la demoiselle d'honneur au
milieu des railleries de pages égayés ne lui parut plus illogique...
— Pourquoi viendrait-elle? répéta Fadroit courtisan. Votre Altesse Impériale y vient bien! Et elle ne s'y amuse pas toujours !
Le silence se fît sur cette boutade, et le rideau se leva presque aussitôt.
Le grand-duc Boris était, comme tous leshomme.9 de sa famille, un des plus beaux cavaliers que l'on pût voir. De haute stature, le port digne et assuré, il promenait autour de lui des yeux bleus dont l'éclat s'atténuait souvent d'un rayon de bonté très-douce ou s'égayait d'un sourire discret. Ce sourire était tout ce que voyaient les profanes. Mais les rares élus appelés à son intimité savaient que, délivré Ole la contrainte officielle, le grand-duc Boris aimait le rire et même le fou rire.
Ainsi que ceux de sa race , il avait été marié de bonne heure, et, après quelques courtes années d'une union très-heureuse, il était resté veuf sans enfants. Rebelle à toute insistance pour un nouveau mariage, il vivait d'une vie un peu particulière, différente sur plus d'un point de celle des autres petites cours de ses frères, oncles ou cousins. A la grande cour, on disait que c'était un original.
Agé de trente-huit ans à peine, il se montrait aimable avec toutes les dames, sans en distinguer ouvertement aucune. Cette réserve, ainsi que son
refus de se remarier, avaient provoqué bien des commentaires; on disait secrètement qu'il nourrissait une grande passion pour une personne inconnue, ce qui était peut-être vrai. On avait cherché un peu, on n'osa chercher beaucoup, de peur de se heurter à quelque colère ou à quelque vengeance redoutable, et l'on finit par ne plus s'en occuper.
Kamoutzine n'était pas au nombre des deux ou trois confidents indispensables, et au fond se souciait très-peu des amours de son impérial protecteur. Mais l'éclair qui lui avait ouvert des horizons nouveaux lui fit comprendre tout Tintérét que pouvait porter Cléopâtre aux tableaux vivants du théâtre Michel.
— Je m'explique à présent ses promesses d'amitié, se dit-il; elle aura besoin de moi pour la réus- n site de ses petits projets. Mais que peut-elle vouloir? Être une La Vallière par approximation ? ce serait une combinaison flatteuse, mais sans grand avenir. Une épouse légitime? oh! oh! mademoiselle! vous n'êtes pas ambitieuse à demi !
Pendant qu'il se perdait dans ces réflexions, le grand-duc se leva pour partir. Avant de quitter la loge, il jeta par habitude un dernier coup d'œil dans la salle, et une parcelle de ce regard tomba sur Cléopâtre. Elle le lui rendait si franchement que feindre de ne pas la voir eût été grossier. Il lui adressa un signe de tète presque imperceptible, une demi-reconnaissance pour ainsi dire, et se détourna
CLEOPAÏRE. 41
afin d'éviter le salut cérémonieux qu'elle eût été obli^jée de lui rendre.
— Ouais ! pensa Kamoutzine, vous vous faites saluer, mademoiselle! Eh! mais, c'est gentil, cela, et pas à la portée de tout le monde !
Bien qu'ayant un palais à Pétersbourg, le grandduc habitait de préférence, même l'hiver, sa splendide résidence d'été, située dans l'île Krestovsky, l'une de ces îles couvertes de verdure, qui dessinent à l'embouchure de la Neva un delta magnifique. Une tombée de neige nouvelle avait fait de la route un lapis uni sur lequel les traîneaux volaient comme aux grands froids de l'Epiphanie. Le grand-duc retourna chez lui dans son petit équipage attelé de deux chevaux rapides, avec son cocher et un seul domestique pour toute escorte. La nuit était claire, le froid assez vif pour paraître délicieux après l'atmosphère échauffée du théâtre : l'Altesse alluma un cigare aussitôt qu'elle eut atteint la Neva, qu'on passait sur la glace , et se donna le plaisir de le savourer sans enfreindre le règlement, qui interdisait de fumer dans les rues, à cause du danger d'incendie dont était incessamment menacée la ville, alors plus d'à moitié construite en bois. C'était encore une des originalités du grand-duc Boris, que cette manie de se soumettre aux règlements, comme si cela existait pour les Altesses impériales. Mais on n'avait jamais pu l'en corriger!
Quelques jours après, Kamoutzine se trouvant de service à la résidence de Krestovsky, son auguste protecteur lui montra des armes précieuses qu'il venait de recevoir d'Asie, et ils passèrent ensemble quelques heures à les examiner.
— Range-moi tout cela sur une table, dit le grand-duc. Je vais au théâtre Michel. Je désire les trouver en ordre à mon retour.
— Il y en a pour cinq minutes, répliqua promptement Kamoutzine. Votre Altesse ordonne que je raccompagne?
— Non , reste ici ; je ne serai guère absent qu'une heure ou deux; tu t'occuperas de cela pendant mon absence, et nous achèverons l'inspection à mon retour.
Là-dessus Boris entra dans sa chambre, pour y donner un coup d'œil à sa toilette.
La résistance était impossible, et cependant Kamoutzine grillait d'envie de voir de ses yeux pourquoi le grand-duc allait au théâtre Michel ce soir-là. Grommelant à part lui sur les caprices des gens de haute naissance, il sortit adroitement et donna un ordre à voix basse à son fidèle serviteur, de planton dans l'antichambre. ^
Cinq minutes après, Boris reparut, ses gants à la main.
— A tantôt, fit-il d' un air aimable à son aide de camp vexé. Nous prendrons le thé ensemble.
Le tintement léger des sonnettes du traîneau avertit Kamoutzine que le maître était parti.
Sauter sur sa capote d'ordonnance, chaudement doublée d'astrakan, et s'asseoir dans un traîneau de loua(je attelé d'un cheval rapide, toujours prêt dans les environs pour les courses imprévues, fut pour Kamoutzine l'affaire d'un instant. Les trotteurs du grand-duc étaient bons, mais ils étaient deux, et un double attelage ne peut guère obtenir la vitesse d'un seul cheval bien entraîné. Avant que l'Altesse impériale eût atteint les dernières maisons du faubourg, Kamoutzine était déjà sur la Neva, calculant ses distances et se disant qu'il avait au moins deux minutes d'avance.
C'était jouer gros, car le grand-duc pouvait le voir, et prendre fort mal la désobéissance ; mais le besoin de savoir, de se remuer, de nuire ou de servir, à l'occasion, qui formait le caractère de Kamoutzine, joint à ses principes de casse-cou, lui faisait considérer l'affaire comme une farce excellente, dont il se tirerait heureusement. Il entra dans la salle, se plaça non loin de la baignoire grand'ducale, du même côté, et examina tranquillement son alliée.
Elle était là, et paraissait prendre un vif intérêt à ce que lui racontait un jeune homme ; la musique même, qui jouait impitoyablement des valses ou des polkas entre les tableaux, ne pouvait détourner son
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attention ; elle souriait par instants, et Kamoutzine, qui avait des yeux excellents, voyait briller ses dents blanches.
Un petit brouhaha se fît parmi les spectateurs : le grand-duc Boris venait d'entrer dans sa loge. Peu soucieux d'être vu, il s'assit dans l'ombre de l'écran, et regarda distraitement la salle, en attendant le lever du rideau, qui ne tarda pas.
Le tableau dûment applaudi, la musique recommença, et chacun se mit à regarder autour de soi. Mademoiselle Bakhtof souriait toujours ; la lorgnette de son auguste vis-à-vis se leva sur elle, elle ne parut point s'en apercevoir.
— Encore plus fort! pensa Kamoutzine. J'ai joliment bien fait de venir; je crois que je vais m'amuser! Jamais le patron ne se doutera que je suis ici. Il me croit là-bas, en téte-à-téte avec ses armes ! Voilà une belle besogne pour moi, en vérité !
Gomme il faisait cette réflexion, quelqu'un le salua de loin. Il répondit par un geste de gamin qui lui était propre et que tous ses amis connaissaient bien. La jumelle du grand-duc se tourna machinalement vers celui qui avait fait rire le grand Razoumof, et, dans le champ des verres, qui est-ce qui apparut aux yeux étonnés de l'Altesse? Kamoutzine lui-même, qui aurait dû être là-bas, occupé avec les armes asiatiques.
Boris était aussi bon enfant qu'il est possible de
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Tétre quand on appartient aune famille régnante; mais cela passait la permission. Croyant s'être trompé, il regarda à l'œil nu, pour mieux voir, el reconnut parfaitement son aide de camp. Lajumelle ne l'avait pas trompé.
Un mouvement de colère secoua l'Altesse de la tête aux pieds; quelque chose d'inexplicable, peutêtre un geste effrayé de Cléopâtre, qui avait tout vu et à peu près deviné, avertit Kamoutzine, qui regarda son maître et vit qu'il se préparait à sortir.
— 11 m'a vu, je suis perdu ! fut sa première idée. Je suis sauvé ! fut la seconde, aussi rapide.
Se frayant un passage parmi les gens debout, qu'une valse de Schubert balançait complaisamment sur place, dodelinant de la tête, il gagna le péristyle réservé à la famille impériale. Le valet de pied de Boris attendait, revêtu de son lourd manteau d'ordonnance à pèlerine de drap gris ornée de trois bandes de drap rouge. C'était la simple livrée que porte tout valet de pied d'un général, et c'était celle qu'adoptent les hauts personnages pour leurs gens quand ils veulent sortir sans être remarqués.
— Par ordre supérieur, dit Kamoutzine au domestique ahuri, en lui ôtant des épaules le manteau, pendant qu'il lui prenait soiji casque de la main, va chercher ma pelisse, et rentre au palais avec mon traîneau, vite !
Le serviteur, encore hébété du procédé, sortit en toute hâte au moment où le grand-duc paraissait.
— Mon traîneau ! dit-il d'une voix brève. Kamoutzine, enfonçant le casque sur ses yeux, se
précipita en avant, et, moins de trente secondes après, le traîneau volait sur la neige vers la résidence de Krestovsky.
Le trajet se fît en un temps incroyablement court; «ne seule chose occasionna une perte de quelques instants : le grand-duc n'étant pas attendu sitôt, la jgrille se trouvait fermée. Le valet de pied descendit en hâte, appela le garde et, prenant les devants avec zèle, au lieu de remonter derrière le traîneau, courut au château par un petit chemin de piétons qui représentait la corde de l'arc tracé par la route.
Les chevaux, enveloppés d'un nuage de vapeur, «'arrêtèrent devant le large perron, scintillant de fines parcelles de neige ; le grand-duc descendit rapidement, franchit les cinq ou six marches de marbre et, sous la lumière des lanternes suspendues à la voûte, aperçut Kamoutzine qui, la tête nue, en uniforme, attendait respectueusement son arrivée,
La rencontre était tellement imprévue que, tout grand-duc qu'il était, Boris en resta sur place, cloué d'étonnement.
— C'est toi? dit-il aussi naïvement qu'eût pu faire le premier venu.
— Moi-même, Votre Altesse Impériale.
Boris entra dans le palais, laissa tomber son manteau et pénétra jusqu'au fond de son cabinet de travail. Les armes étaient sur la table, telles qu'il les y avait laissées ; le thé fumant l'attendait sur un plateau. Il ôta ses gants, et, debout en face de son aide de camp :
— Ecoute, lui dit-il. Tu étais au théâtre Michel en même temps que moi. Tu m'as désobéi, et, de plus, tu m'as mystifié ; tu sais ce qu'il en coûte de jouer avec moi. Je te pardonnerai pourtant parce que la farce est bonne, mais il faut que tu me dises comment tu es venu à bout d'arriver ici avant moi.
Kamoutzine avait écouté la tête basse; il reprit par degrés insensibles son attitude ordinaire en parlant :
— C'est bien simple. Votre Altesse Impériale a été arrêtée un instant à la grille; c'est ce qui m'a permis de prendre les devants.
— Tu me trompes ! fit le grand- duc avec impatience. Il n'y avait aucun équipage derrière moi sur la route ; je me suis retourné dix fois pour voir...
— Je le sais bien. Votre Altesse.
— Mais où étais-tu?
— Dans la livrée de votre domestique. Altesse..* J'étais debout derrière vous ; c'est vous qui m'avez amené ici .
Le grand-duc n'y tint pas, et, se renversant dans
un fauteuil, il rit de tout son cœur. Après avoir ri, il prit un air grave :
— C'est bien, dit-il, mais n'y reviens pas; souviens-toi que tu as passé une fois deux mois dans tes terres pour une farce...
— Jamais Votre Altesse Impériale n'aurait le cœur de m'envoyer là en hiver...
— C'est ce que tu verras, si tu recommences. Je te permets de t'amuser des autres, mais quand il s'agit de moi... Pourquoi tenais-tu à aller au théâtre Michel c«e soir?
Kamoutzine prit un air confus très-drôle :
— C'est mon secret qu'il faut confesser, dit-il, soit; je l'immole. C'était pour voir l'objet de ma passion malheureuse.
— Tu as une passion malheureuse, mon pauvre Kamoutzine? dit Boris, qui s'amusait décidément plus qu'au théâtre.
— Vous êtes le seul à l'ignorer, monseigneur!
— Et peut-on savoir qui en est l'objet?
— On ne peut rien vous cacher, monseigneur : c'est la belle Cléopàtre.
— Pâcha Bakhtof ?
— Précisément. Elle est belle, et je l'adore... de très-loin. Elle ne pense pas à moi.
Le grand-duc jeta un regard amicalement dédaigneux sur son aide de camp.
— A qui donc pense-t-elle? demanda-t-il en dé-
tournant la tête pour se verser une tasse de thé.
— Gela, monseig^neur, c'est le secret des dieux !
Le ton dont cette phrase fut prononcée laissait le champ libre à toutes les conjectures : Boris le comprit peut-être, car il g^arda le silence, et quand il parla, ce fut de ses armes d'Asie.
Gharamirof était revenu avec sa femme, et Gléopâtre, ainsi qu'il avait été convenu, s'installa chez eux pour quelque temps.
Ge fut pour elle un pénible temps d'épreuves. Ge luxe, qu'elle rêvait pour elle-même plus magnifique encore, était un contraste pénible avec les nécessités étroites de sa toilette parcimonieusement aménagée, et Irène avait une manière d'établir les distances sans en avoir l'air, extrêmement pénible pour une âme fière et chatouilleuse.
Le prince était un bon gros garçon qui n'entendait pas malice à grand'chose ; c'était un spectacle plaisant que de voir ce colosse mené par le fil d'or d'un cheveu de sa femme, et engagé par elle dans plus d'une aventure délicate, où elle trouvait moyen de le faire manœuvrer sans rien casser.
Irène était née pour les intrigues. Au temps des Valois, en France, elle eût remué la cour de fond en comble ; le temps présent ne lui fournissait pas un champ de bataille aussi brillant, mais elle savait s'arrang^er pour compliquer les choses simples, afin d'avoir le plaisir de les débrouiller, ou d'y conduire les autres pour les embrouiller.
Elle eut beau tourner et retourner dans sa pensée les intentions secrètes et les vues matrimoniales que pouvait caresser sa sœur, elle ne parvint pas à deviner juste. Il faut avouer, d'ailleurs, pour rendre justice à sa perspicacité, que l'ambition de Gléopâtre était si extraordinaire que nul ne s'en fût avisé; il fallait, pour en avoir la notion, être, comme Kamoutzine, au cœur de la place.
Ce silence sur ses visées rendait Cléopâtre trèsimpatientante pour sa sœur. Irène avait beau être plus jeune de trois années, son rang^ de femme mariée au plus beau parti de la cour lui donnait à ses yeux une grande importance, faite pour contrebalancer et au delà l'avantage de l'aînée; aussi ne pouvait-elle pardonner à la demoiselle d'honneur ni son mutisme, ni son air de supériorité ; ses taquineries restant inutiles, elle se prit soudain de mauvaise humeur contre le sphinx auquel elle offrait l'hospitalité.
En général, rien n'est irritant comme d'avoir auprès de soi, dans la vie courante, ou dans des
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rapports spéciaux d'amitié, un sphinx, même aimable, qui ne dit jamais rien de ce qu'il ressent, qui ne trahit en rien le secret de ses réflexions, qui vous traite toujours avec la même affabilité souriante et muette. Il est peut-être plus exaspérant encore de voir souffrir ce sphinx toujours muet, et, au moment où l'on voudrait lui offrir sa tendresse et ses consolations, de le voir reprendre son air impénétrable et souriant. Il n'est guère de patience ou même d'amitié qui tienne devant un tel parti pris de vous mettre à la porte de sa vie intérieure.
Irène n'avait point à subir de blessure morale, mais son amour-propre était cruellement froissé. Elle s'était figuré qu'aussitôt rentrée à Pétersbourg, elle deviendrait la confidente de sa sœur, en réciprocité des confidences qu'elle-même avait incessamment versées dans ses oreilles complaisantes durant le temps des fiançailles. Lorsqu'elle vit que Cléopâtre ne lui communiquait aucune de ses impressions sur qui que ce fût, elle se sentit lésée ; on lui faisait tort de quelque chose assurément.
Une barrière morale, frêle d'abord, s'éleva insensiblement entre les deux sœurs. Madame Bakhtof, rappelée en province par d'impérieux devoirs de famille, partit, laissant Cléopâtre chez son beaufrère ; son absence devait être courte, mais des circonstances imprévues la prolongèrent et menacèrent bientôt de la rendre définitive.
52 CLÉOPATKE.
— Eh bien, dit le prince Gharaniirof, qu'est-ce que ça peut faire à Cléopàtre ? Nous la garderons avec nous jusqu'à ce qu'elle se marie !
Irène ne fit aucune objection. Elle acquiesça même d'un gracieux :
— Certainement !
Mais, au fond de son âme, elle espéra que Cléopàtre aurait la politesse de se marier bientôt, afin de ne pas Tennuyer longtemps de son énigmatique compagnie.
Pâques était venu, cependant, avec une brillante reprise des fêtes de l'hiver. La princesse Charamirof ouvrit sa maison par deux bals extrêmement briltants, où se montra la fleur de la noblesse pétersbourgeoise.Kamoutziney fut invité naturellement, et le général comte Néoutof se trouva aussi parmi les habitués des après-midi de la jolie petite princesse.
Néoutof était absolument semblable au portrait qu'en avait tracé Kamoutzine : il signor Pulcinella semblait son véritable nom ; avec cela, il avait un si grand air, qu'à le regarder de près nul n'était tenté d'en rire. On ne pouvait porter avec plus de dignité et de noblesse un extérieur plus ridicule.
On s'aperçut bientôt dans le cercle de la princesse que Néoutof ne quittait pas des yeux le visage admirable de la belle Cléopàtre.
— N'est-ce pas, lui dit un jour Kamoutzine, qu'elle est prodigieusement belle ?
CLEO PAT IlE. 5»
— Si belle, re'pondit Ne'outofde sa voix gutturale, si complètement et si audacieusement belle, que je voudrais obtenir la permission de la faire reproduire en marbre, afin de l'avoir toujours sous les yeux.
Quel hommage eût pu être plus délicat ? Gléopâtre en fut informée, et bientôt le général eut la joie de la voir s'asseoir volontiers quand il lui parlait, afin de ne pas le faire tenir trop longtemps sur ses pieds goutteux. C'était humanité pure, de la part de la jeune fille, mais c'était aussi l'autorisation de causer avec elle plus longtemps que ne le comporte une simple rencontre dans un salon. Néoutof fut bouleversé de trouver en elle un esprit grave, presque trop grave, une instruction étendue, et beaucoup de bon sens. Sur la foi des commérages, il s'était résigné à ne la voir que belle; — maintenant, il la trouvait intelligente et fine... Ce fut un éblouissement.
Cléopâtre lui prodiguait sans compter les trésors de son esprit. Elle était coquette avec lui de toutes ses grâces intérieures, cachées aux regards vulgaires. Elle l'était d'autant plus que, dans sa pensée, cette confiance passait par-dessus le vieillard infirme qui l'écoutait pour aller au grand-duc.
On savait qu'une intimité étroite s'était nouée entre Boris et l'ancien ami de son père; l'homme de trente-huit ans goûtait un plaisir délicat dans la société du vieux combattant de 1812, dont l'esprit vif
CLKOPA'l liE.
et clair, semé d'aperçus mordants, caractérisait les gens et les choses d'un mot du meilleur aloi. Quand les hommes de cet âge se sont conservés sains de cœur et d'esprit, ils offrent un ensemble de qualités inappréciable; le général comte Néoutof, qui avait été page de la grande Catherine, savait tout, comprenait tout et jugeait tout avec une simplicité, fruit non de la naïveté, mais de la sagesse la plus exquise. Il avait tant pratiqué la diplomatie qu'il en était revenu à la franchise, suivant un axiome célèbre. C'était pour le grand-duc Boris la révélation d'un monde nouveau , avec lequel d'ailleurs son propre esprit se trouvait en parfaite sympathie. Détaché lui-même de la politique, il la tolérait par politesse ou par nécessité de convenance, mais au fond il en faisait peu de cas ; le général Néoutof l'eût presque réconcilié avec elle, s'il l'eût voulu ; mais il trouvait plus intéressant d'en causer en dilettante, avec cet homme de race souveraine, plutôt né pour goûter la vie en artiste, et qui, ne pouvant réaliser à son aise ce rêve inconscient, prenait toute chose en amateur. Cléopâtre avait bien calculé : son nom fut prononcé plus d'une fois dans ces entretiens; le grandduc apprit avec étonnementque cette belle personne était aussi une femme supérieure, d'autant plus supérieure qu'elle prenait le plus vif plaisir à causer avec un homme vieux et quelque peu suranné, comme le général Néoutof.
— Qui s'en serait douté ? fit-il avec une surprise plus profonde qu'il ne le croyait lui-même.
— Kamoutzine en avait quelque idée, répondit Néoutof, qui ne pensait pas si bien dire.
— Kamoutzine !... En effet... il m'en avait, je crois, dit un mot... Elle est insensible, paraît-il ?
— On le dit, répliqua le général brièvement. Plus d'une fois, Boris lui-même interrogea le
vétéran au sujet de sa belle et jeune amie. Peu à peu il prit plaisir à le taquiner, en feignant de douter de l'esprit ou de la beauté de Gléopâtre, et pendant qu'il s'amusait à ce jeu, Néoutof devenait irritable.
— Mais, Dieu me pardonne ! s'écria un jour le grand-duc, vous en êtes amoureux !
Le vieillard regarda le prince comme il regardait jadis l'ennemi : ses yeux bruns brillèrent sous les broussailles touffues de ses sourcils blancs.
— Amoureux, monseigneur? S'il plaît à Votre Altesse Impériale de plaisanter avec les sentiments d'un homme de mon âge, j'en suis amoureux assurément. Mais vous avez d'autres bouffons... et je ne suis pas encore assez tombé en enfance pour qu'il soit si aisé de me rendre ridicule !
— La la, fit Boris, ne te fâche pas, mon vieux père !
Ce tutoiement dans la bouclie d'un tsar ou parent de tsar était une faveur spéciale, une marque d'à-
mitié souveraine ; le ton dont il venait de lui parler était vraiment touchant et respectueux; le vieux comte baissa les veux.
— J'ai eu tort, dit-il, de prendre au sérieux une innocente plaisanterie. Veuillez me pardonner...
Le grand-duc mit affectueusement la main sur Tépaule de Thomme qui avait reçu cinq blessures au service des siens.
— C'est Kamoutzinequimegâte, dit-il en souriant. Cet animal-là plaisante de tout, à tel point que j'en perds parfois moi-même la notion des bienséances.
— Il ne s'est pas permis, j'espère, de plaisanter sur le compte de mademoiselle Bakbtof?
— Non. . . jamais ! C'est même étonnant. On dirait qu'il en a peur... Il s'en proclame d'ailleurs éperdument féru.
— Lui ! fit le général avec un indicible geste de mépris. 11 se permet?... Mais vous disiez à l'instant qu'il ne respecte rien.
Il se mit aussitôt à parler d'autre chose, et l'entretien roula sur des sujets plus sérieux ; mais, resté seul, le grand-duc fit quelques pas dans son cabinet en répétant :
— Qui s'en serait douté ?
Et ce n'était pjus à l'intelligence de Cléopâtre qu'il pensait, mais à l'étrange passion qui avait brillé dans les yeux de INéoutof, et à sa fière réponse, qui n'était pas une dénégation...
CLEOPATIIE. 57
Kamoutzine et Néoutof... Quel abîme entre ces deux hommes, l'un au plus haut échelon de la valeur morale, Fautre si bas ! . . . Et tous deux aimaient, tous deux respectaient cette singulière Cléopâtre... Qui aimait-elle?
— C'est le secret des dieux. . . avait dit Kamoutzine.
Un mouvement de colère vif comme un coup de pointe traversa le cœur du prince. Pourquoi Kamoutzine se permettait-il de parler de cette jeune fille ? Une personne aussi honorable ne devrait même pas être nommée par de semblables lèvres !
Le secret des dieux... Et soudain, Boris se rappela comme elle Favait re^^ardé la dernière fois qu'ils s'étaient rencontrés. Était-il possible qu'elle aimât quelqu'un, alors qu'elle levait sur lui ces yeux pleins de trouble et d'une douceur exquise?...
Il s'aperçut soudain que plus d'une fois déjà, sans s'en rendre compte, il avait pensé que peut-être elle l'aimait.
Combien de fois un prince, membre d'une famille régnante, peut-il se vanter d'avoir été aimé, lorsqu'il arrive à l'âge de trente-huit ans? Pour peu qu'il soit bien de sa personne, quelle est la jeune fille de son entourage qui n'a point senti son cœur battre un tantinet pour lui? Boris ne s'émouvait point de ces accidents, ordinaires dans la vie de ses pareils; un regard aimable, un sourire, faisaient des heureuses, qui ne rêvaient pas davantage.
Mais, cette fois, l'aventure se présentait d'autre façon, et le grand-duc resta un instant rêveur, tourmentant un coupe-papier ciselé, compagnon de ses méditations.
— Quelle folie ! se dit-il en repoussant loin de lui ce confident muet. Ne vais-je pas me mettre martel en tête, parce qu'une fille d'honneur a de jolis yeux !
Il demanda un cheval et fit une longue promenade, escorté de l'inévitable Kamoutzine; mais la société du mystificateur émérite n'eut pas sur lui le même effet exhilarant que de coutume.
Il ne faut pas être pressé, lorsqu'on veut atteindre un but caché, sûrement et par des moyens détournés. Cléopâtre n'était pas pressée. Peu lui importaient les semaines et les mois; la vie est longue, surtout quand on sait n'en perdre aucune minute. Par moments elle croyait avancer dans la voie qu'elle s'était tracée ; à d'autres jours, il lui semblait soudain qu'elle avait reculé de bien loin en arrière, et qu'elle n'arriverait jamais.
Un soir, c'était aux environs de l'époque où la
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cour quittait Pëtersbourg pour s'installer à la résidence d'été de Tsarskoé-Sélo, le grand-duc, traversant, pour se rendre chez l'Impératrice, un salon désert, aperçut Gléopâtre qui venait au-devant de lui.
Avec une hésitation rare chez lui, il ralentit sa marche, et, se trouvant enfin près d'elle, il s'arrêta.
Dans la longue enfilade de pièces devant et derrière lui, allaient et venaient une quantité de personnages de toute espèce, qui ne se préoccupaient pas d'eux. Il ne put résister au plaisir de regarder de près cette admirable fille, qui, par un privilège rare, ne perdait rien à un examen attentif. 11 sentait aussi un désir étrange de l'entendre parler ; le timbre de sa voix riche et grave, qu'il avait peu entendu jusque-là, n'aurait-il pas une autre sonorité en s'adressant à lui-même ?
— Seule, mademoiselle? égarée dans les détours de ce labyrinthe? dit-il avec un léger sourire.
— Je suis fatiguée, monseigneur. J'ai obtenu la permission de rentrer chez moi...
La voix de velours tremblait imperceptiblement en prononçant ces paroles banales, et les yeux magnifiques s'étaient baissés, pendant qu'un rose idéal montait aux joues de marbre et les faisait plus humainement belles.
Boris comprit qu'elle se fît des esclaves de ceux à qui elle daignait sourire.
— Pas malade? j'espère ! fit-il en se contraignant pour rester dans la froide politesse qui lui convenait.
— Oh ! non, monseigneur. Un léger mal de tête. D'ailleurs, depuis un moment, je me sens déjà beaucoup mieux.
Elle le regarda, afin que son regard clair et tranquille démentît l'audace de ses paroles.
11 fut presque irrité qu'elle osât le regarder ainsi, et si elle avait agi autrement, il l'eût méprisée,
— Je souhaite que ce ne soit rien de plus grave, dit-il en la saluant d'un air cérémonieux. Bonsoir, mademoiselle.
Elle lui fit une révérence officielle et s'éloigna sans se retourner.
Cléopàtre avait eu le dessus dans cette rencontre, malgré son apparente défaite, car le grand-duc se retourna, lui, et la regarda disparaître au bout de l'enfilade de salons. Apres quoi, tirant sur sa. moustache, il continua son chemin.
La glace était brisée; depuis ils se rencontrèrent nombre de fois, et presque toujours Boris échangea quelques mots avec « la belle indifférente » .
La cour se transporta à Tsarskoé-Sélo, et les entrevues devinrent plus rares, quoique Boris se montrât cet été-là particulièrement assidu à la grande cour. Il venait volontiers passer la journée et même la nuit au château, prenant une part plus active que
de coutume aux petites réunions gaies du mardi ou du jeudi. Le décorum n'était plus tout à fait le même, et d'ailleurs on pouvait se rencontrer dans les jardins. Jardins périlleux, où les arbres avaient autant d'yeux que de feuilles; mais qui saurait trouver malice aux rencontres fortuites d'un prince et d'une demoiselle d'honneur, sur le pont de marbre ou près de l'embarcadère, en un mot, aux endroits les plus fréquentés, les plus en vue de tout le parc?
Gharamirof, avec sa femme et sa belle-sœur, avait loué une des plus somptueuses villas de cette élégante petite ville, plantée comme un décor, dans le but unique de servir de dépendances au château. Poussiéreuse, mal ombragée, Tsarskoé-Sélo n'aurait aucune raison d'être sans la résidence impériale : ses larges rues à angle droit sont faites pour laisser se répandre un torrent de voitures; on trouverait difficilement à y acheter un mouchoir de poche; en revanche, les ouvriers bijoutiers y sont nombreux; ne faut-il pas qu'on puisse faire réparer en une heure quelque bracelet, quelque médaillon endommagé?
C'est dans ce séjour artificiel que Kamoutzine trouvait à exercer le plus largement son esprit de moquerie. Ses plaisanteries n'étaient pas toujours de bon goût, mais, à la campagne!... l'étiquette était plus clémente, on riait de meilleur cœur, et le jour oh il s'imagina de brouiller tous les feuillets des morceaux que l'on devait jouer sous les fenêtres du
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palais, produisant, à Finexprimable horreur du chef de musique, la plus épouvantable cacophonie qui se fût jamais entendue, la famille impériale ne fit qu'en rire.
Le goût d'Irène était devenu très-délicat depuis qu'elle était princesse, et les farces de Kamoutzine avaient le don de la mettre en fureur.
— Cet homme a des goûts de commis voyageur, dit-elle un jour à son mari. Je ne comprends pas que vous le receviez ! Et Gléopàtre, que je croyais plus difficile, en fait aussi ses délices !
Gléopàtre fit un très-léger mouvement dans le fauteuil où elle était ensevelie ; mais Gharamirof éclata de son rire bon enfant.
— Kamoutzine ? Mais c'est la joie de mon cœur! Que deviendrait-on si l'on n'avait pas Kamoutzine? Il y aurait de quoi mourir d'ennui !
Irène haussa dédaigneusement les épaules.
— Voilà bien les hommes ! dit cette Minerve de dix-neuf ans. Passe pour vous autres, puisque vous avez des goûts en général peu relevés; mais toi, Gléopàtre ! . . .
— Je n'en fais pas mes délices, répondit celle-ci d'une voix calme; seulement c'est un bon garçon, et, comme il est drôle, je ne vois pas, en définitive, pourquoi je serais plus difficile d'humeur que la famille impériale, qui le tolère.
— Oh 1 toi ! tu es une officielle ! fit Irène d'un air
CLEO PAT RE. 63
méchant. J'espère que tu remplaceras la grande maîtresse, quand elle donnera sa démission. S'il ne faut que trouver bon tout ce qui vient d'en haut...
— Irène ! vous êtes séditieuse ! dit Gliaramirof en grossissant sa voix.
— Encore une de vos déplorables plaisanteries, répliqua-t-elle d'un ton courroucé.
Mais son mari n'était pas facile à mettre en colère ; elle n'obtint que des éclats de rire en réponse à ses sorties aigres-douces. Elle s'en prit, non au prince, qui était après tout le maître du logis et d'elle-même, mais à sa sœur, qu'elle rendait moralement responsable de tous ses petits mécomptes.
La villa qu'ils habitaient avait beau être vaste, ce n'était plus l'hôtel Gharamirof, et l'on s'y trouvait vivre forcément plus près les uns des autres. La chambre de Gléopâtre, si on ne l'eût pas affectée à cette destination, eût fait la lingerie la plus commode et la plus agréable pour Irène. La princesse eût pu installer là toutes ses robes, tout son linge, et venir y conférer journellement avec l'habile femme de chambre française préposée à la confection de ses toilettes d'été.
Gharamirof ayant choisi cette pièce pour sa bellesœur, Irène avait été contrainte de reléguer mademoiselle Louise dans une chambre vaste, mais mal éclairée, qui donnait sur la cour, auprès de la remise. La femme de chambre ne cessait de se plaindre du
« mauvais jour » qui la gênait pour coudre, et du voisinage qui l'obligeait à fermer sa fenêtre quand on lavait les voitures. Ces doléances quotidiennes avaient fini par exaspérer la jeune femme ; au lieu de leur imposer silence, elle s'était laissé envahir par une mauvaise humeur croissante à l'égard de sa sœur. Elle absente, cet inconvénient ne se fût pas produit.
Peu à peu, elle en vint à concevoir une véritable antipathie contre Gléopâtre, et ne pensa plus qu'au moyen de s'en débarrasser.
Le moyen était unique : il fallait qu'elle se mariât. Aussi la jeune femme employa-t-elle toute son intelligence à circonvenir sa sœur dans ce but. Mais Gléopâtre avait une telle manière de laisser dire et de laisser faire, sans entendre ni voir ce qui lui déplaisait, qu'on ne pouvait venir à bout de lui rien insinuer : il fallait s'expliquer clairement.
Irène eut bien envie de le faire, à plus d'une reprise; elle recula toujours au dernier moment. Gomment dire en face à sa sœur sans fortune : « Tu m'ennuies, tu me gênes, va-t'en; et comme je ne peux pas te mettre à la porte, marie-toi pour me débarrasser de ta personne. »
Décidément, c'était impossible. Irène renonça à une attaque directe,. mais se promit, en revanche, de ne pas manquer l'occasion, si jamais elle se présentait.
CLEOl'ATr.E. oo
Nt'oiitof venait à Tsarskoé-Sélo, comme il e'tait venu à Pétersbourg. Cet homme, qui ne quittait jamais son château de province, qui avait vécu douze ans sans songer même à prendre l'air des villes, était devenu aussi mondain qu'un gentilhomme à la clef, autrement dit un chambellan. Très-aimé au palais, il y passait souvent la soirée, et, le jour, on lui voyait volontiers faire une tournée de visites qui finissait invariablement par la maison Gharamirof.
Irène ne pouvait pas le souffrir. Depuis qu'elle s'était aperçue qu'il venait pour Gléopâtre, elle l'avait pris en grippe de la façon la plus évidente. Le vieux général était aussi de ceux qui ne voient autre chose que ce qui leur convient : il continuait d'être extrêmement aimable avec la princesse, et comblait également les deux sœurs de bouquets et de fruits glacés.
Irène, qui aimait les présents, accueillait fleurs et bonbons avec un sourire et réservait toutes ses aigreurs pour Gléopâtre, responsable des assiduités de ce courtisan mal venu. G'étaitungrief de plus contre elle.
11 n'était guère plus facile de se débarrasser de Néoutof que de Gléopâtre elle-même. La colère grandissante de la jeune femme se débattait, furieuse de son impuissance, lorsque le hasard lui fit entrevoir un jour la possibilité d'une solution.
Sous les arbres grêles du jardin de Gharamirof, la
société habituelle d'Irène était réunie vers quatre heures de l'après-midi. Les plates-bandes de géraniums rôtissaient au soleil, et, pour empêcher les visiteurs d'en faire autant, un grand vélum tendu entre quatre arbres jetait sur le gazon une ombre bien nécessaire. Après une longue causerie amicale, Néoutof prenait congé de Giéopâtre, et, selon sa coutume, lui baisait la main, lorsqu'une dame présente dit à Irène :
— Voyez le général ; n'est-ce pas touchant, cette affection qu'il témoigne à votre sœur? Ne dirait-on pas qu'il l'adore? Il n'y a que ces vieux gentilshommes pour donner aux femmes de telles marques de respect affectueux ! De nos jours on ne sait plus !
Giéopâtre avait reconduit son vieil ami jusqu'à la porte, et revenait d'un pas lent; le regard d'Irène l'inspecta de la tète aux pieds... Elle était bien belle, oui, et bien froide, bien impassible... Mais on pouvait peut-être la troubler, en s'y prenant adroitement... Qui sait? on trouverait peut-être le défaut de cette cuirasse d'orgueil...
Irène laissa passer deux jours; un instinct secret de perversité lui avait appris qu'il faut donner aux choses un aspect de vraisemblance, en les faisant reculer un peu dans le passé, ce passé fût-il de quarante-huit heures; puis un soir, en revenant du palais, Giéopâtre la trouva dans sa chambre, assise
auprès du bureau, sur lequel gisaient deux ou trois revues et un roman commencé.
La première impression fut désagréable. Il est très-rare qu'on soit satisfait de trouver quelqu'un dans sa cliambre, à moins que ce ne soit la meilleure moitié de soi-même; de plus, Irène n'était peut-être pas entrée deux fois dans la cbambre de sa sœur depuis qu'elle lui offrait l'bospitalité. En la voyant, Cléopâtre eut le pressentiment de quelque malheur.
— Tu m'attendais, lui dit-elle avec cette impassibilité qui était sa grande force.
— Oui, le jour tu es à ton service, ou bien tellement entourée qu'on ne peut te parler. Aux repas, mon mari est entre nous, et ce que j'ai à te dire ne souffre aucun témoin.
La jeune femme avait pris, pour tenir ce discours, un air de douceur apitoyée qui porta aussitôt Cléopâtre aux plus noirs pressentiments. Elle n'en montra rien cependant et s'assit en face de sa sœur avec beaucoup de calme.
— Tu es mon aînée , commença la petite princesse, mais je suis mariée, ce qui me donne un avantage sur toi, ma chère sœur. J'entends bien des choses qui ne vont pas jusqu'à tes oreilles, et puis il y a des propos qu'on ne tient pas en présence des personnes que cela regarde...
— On t'a dit du mal de moi ? fit posément Gléo-
68 CLi:OPATRE.
pâtre en posant ses fines mains l'un^ sur l'autre au bord de la table.
— De toi, non... Cependant on dit des choses qui peuvent te nuire... qui pourraient te nuire, veux-je dire, si l'on ne venait à bout d'arrêter les comméraf^^es; on...
— Voilà bien des ow, interrompit la jeune fille sans s'émouvoir. Je présume que ce ne sont pas les mêmes qui disent du mal de moi et qui ont l'intention de l'empêcher...
Piquée dans sa diplomatie secrète, Irène brusqua le dénoûment.
— Bref, puisque tu es si incrédule, on dit que le général Néoutof te courtise de trop prés. Tu lui as permis des privautés...
— Irène ! s'écria Gléopâtre en se levant de toute sa hauteur.
La princesse paraissait bien frêle et même bien mesquine auprès de cette magnifique statue de l'Indignation.
— Tu peux monter sur tes grands chevaux, si cela te plaît, répliqua la maligne petite personne, mais on le dit, — et j'ajoute qu'on a raison. Vos téte-à-téte perpétuels finissentpar donner ombrage, et quand on le voit te baiser les mains à tout bout de champ...
Elle put continuer à son aise; sa sœur ne l'écoutait pas. Les méchantes paroles d'Irène avaient en-
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foncé dans son cœur une pointe qui péne'trait de plus en plus, et elle n'avait d'attention que pour la douleur aiguë, profonde, qu'elle sentait plus avant à chaque seconde.
Donc il ne suffisait pas d'être sans tache, il eût failu aussi repousser les homnxages les plus respectueux... Pour plaire à qui? Au monde? Le monde ne se préoccupait pas de cela, et Gléopâtre était hien sûre que la perfide insinuation était uniquement l'œuvre de sa sœur. Que voulait-elle, cette sœur implacable, à qui elle n'avait rien demandé, qui lui avait offert sa maison et qui maintenant semblait lui reprocher de ne pas la respecter?
— Enfin, dit-elle en levant sur sa persécutrice des yeux pleins de dignité, mais où les larmes avaient peine à rester, — que veux-tu de moi?
— Que tu te maries, jeta brutalement Irène, qui se leva pour sortir.
— Je ne veux pas me marier maintenant , fit Gléopâtre en pesant chaque mot.
— Tu vois bien alors que les mauvaises langues ne sont pas si loin de la vérité...
— Gomment cela? dit la jeune fille avec le même calme, mais en pâlissant.
— Si l'on disait que tu trouves plus d'avantages à enchaîner le vieux Néoutof qu'à épouser un homme moins riche...
— Irène, tu perds la tête , fit Gléopâtre avec beaucoup de noblesse.
— Non pas. Chacun sait que Néoutof, à son âge, n'est-ce pas... et puis... Mais il fait le chien du jardinier, et empêche les autres de manger dans son jardin... Enfin, ma chère, à bon entendeur salut. Je veux que ma maison soit respectable et respectée, et je pense que tu m'y aideras.
Elle opéra une sortie fort majestueuse et laissa Gléopâtre atterrée d'une telle profondeur de méchanceté.
Lorsqu'elle se fut assurée qu'elle était seule et que sa sœur ne reviendrait pas, elle laissa tomber sa tête dans ses mains, et pleura. Elle se gardait des larmes inutiles, car les larmes attaquent la beauté; mais, cette fois, son cœur était blessé, et la blessure voulait saigner.
Ces causeries avec Néoutof étaient une part de sa vie; elle y tenait comme à la joie quotidienne qu'attendent plus ou moins tous les indigents de ce monde; c'était pour elle ce qu'est l'heure de préau pour le prisonnier, la rentrée au logis de l'écolier; pendant l'heure qu'il passait auprès d'elle, elle était reine et servie par un preux paladin; et puis, il lui parlait du grand-duc. . .
Pour la première fois, Gléopâtre descendit au fond de son âme et s'interrogea directement. Aimaitelle le grand-duc? Dans les commencements de l'a-
venture iavraisemblable où elle s'était engagée, elle ne l'aimait certes pas; elle voulait arriver au moins aux marches du trône, puisque le trône lui-même était occupé. Gléopâtre n'était pas de celles qui troublent sans scrupules un intérieur respecté; le respect qu'elle avait de sa propre personne le lui eût interdit d'ailleurs, et puis sa tâche toujours difficile devenait impossible s'il fallait en-core obtenir un divorce ; mais elle n'avait vu d'abord en Boris qu'un prince libre, qui pouvait lui donner la place convoitée par son ambition.
Depuis... Eh bien, oui, depuis elle s'était troublée. Le regard qui avait inquiété le grand-duc n'était pas une habile comédie. Prise à son propre piège, à force de souhaiter inspirer l'amour, elle avait senti son cœur s'émouvoir. Était-ce bien son cœur? ou plutôt n'était-ce pas sa tête ?
Ah ! qu'importait ! Qu'il l'aimât, cet homme dont le nom était prononcé dans les prières publiques, devant qui s'inclinaient toutes les tètes, cet homme qui pouvait, si le destin le voulait, devenir à son tour souverain de l'immense empire...
Qu'il l'aimât, et, dans sa reconnaissance, elle l'aimerait tellement qu'aucun homme sur la terre n'aurait reçu une telle somme de félicité.
Elle ne méprisait plus l'amour, elle le vénérait, non plus seulement comme une puissance, mais
€omme un dispensateur de félicités ; n'était-il pas tout, puisqu'il pouvait tout donner?
Elle se leva, baig^na son visage enflammé dans l'eau fraîche et ouvrit sa fenêtre pour respirer.
La nuit était encore claire et presque dorée, bien que juillet fut déjà à la moitié de son cours ; l'odeur des foins venait de loin, et celle des sapins de la ^forét, chauffés par la chaleur du jour, s'y mêlait d'une façon délicieuse. Gléopâtre eut la vision d'un ■bois où elle se promènerait sans contrainte avec l'homme qu'elle aimerait, pendant une nuit exquise, semblable à celle-ci. Elle serait aimée, elle aimerait elle-même...
— O mon prince! murmura-t-elle.
Tout à coup il lui sembla que quelque chose croulait en dedans d'elle-même. Elle n'était pas sûre d'aimer Boris. Ce n'était pas dans les bois, au milieu d'une nature sauvag^e, qu'elle pouvait évoquer cette imagée. L'image ne voulait apparaître que dans les jardins ou dans les salles illuminées d'un palais...
— C'est pourtant lui que je veux ! dit-elle en fermant la fenêtre.
CLEOPATllE. 13
Le lendemain, Gléopâtre se leva de bonne heure, afin d'être certaine de voir sa sœur avant qu'elle sortît. Gharamirof partait d'ordinaire vers huit heures et allait faire un tour aux casernes de son régiment, car c'était un brave garçon, très-consciencieux.
A neuf heures, la sonnette de la princesse avertit que la femme de chambre pouvait entrer. Une demi-heure après, Gléopâtre se fit annoncer.
Irène était à sa table de toilette et finissait de se faire coiffer; en apercevant sa sœur, elle congédia la camériste d'un air maussade.
— Que me veux-tu ? dit-elle d'un ton aussi peu encourageant que possible.
— Je veux savoir ce que tu demandes de moi. Tu as oublié de me le dire hier soir.
La petite princesse se mordit les lèvres.
— Ge que je veux? tu n'as pas besoin que je te le dise ! Tu le sais aussi bien que moi.
— Fais , je te prie , comme si je ne le savais pas.
— Eh bien, je veux que tu cesses d'encourager
aussi scandaleusement les amours ridicules de cette vieille momie.
— C'est du géne'ral comte Néoutof que tu parles?
— Parfaitement.
Cléopâtre, qui était restée debout, posa un doigt sur l'épaule de sa sœur.
— Irène, dit-elle, tu préviendras mon beau-frère qu'à partir de ce jour je quitte sa maison.
La princesse se leva, dans une fureur absolue :
— Je te le défends ! dit-elle en serrant les dents de rage.
— Je n'ai pas d'ordres à recevoir de toi.
— C'est ce qui te trompe. Si tu quittes notre maison, je dirai au monde entier que c'est pour te livrer, sans contrôle, à ton dévergondage...^
Les doigts de Cléopâtre effleurèrent la joue de sa sœur avec une douceur voulue; elle se contenait, quoique avec une peine extrême.
— Si je voulais raconter que je viens de te donner un soufflet, dit-elle, ce serait peut-être vrai... et pourtant on ne le croirait peut-être pas...
Irène pâlit, d'une pâleur grise, cendrée.
— Que dis-tu ? fit-elle, si surprise qu'elle ne savait plus que penser.
— Je veux dire, ma sœur, que de toi à moi les insultes sont inutiles. Si elles restent entre nous, elles sont sans effet. Si le monde est mis dans la confidence, ou bien il n'en croira rien, ce qui sera
nous faire beaucoup d'honneur, ou bien le scandale sera épouvantable... Crois-moi, ma sœur, épargnetoi, comme à moi, des paroles ou des actes qui nous feraient un mal superflu.
Irène baissa la tète.
— Tu ne peux pourtant pas t'en aller d'ici, ditelle.
— Pourquoi?
— Parce que cela te ferait du tort.
. C'était vrai. Cependant Cléopâtre ajouta, ce qui était non moins vrai :
— Et puis ton mari ne te pardonnerait pas d'avoir à ce point enfreint les devoirs de l'hospitalité... Allons, ma sœur, sachons vivre ensemble. C'est un gros sacrifice que nous faisons au monde. Tâchons au moins qu'il nous en récompense ! Et si pénible qu'il te soit, sache que pour moi il l'est mille fois davantage, car je suis pauvre.
Elle était sur le seuil de la porte.
— Rappelle-toi, Cléopâtre, dit Irène de sa voix apitoyée, que le mariage seul peut te permettre de quitter cette maison...
Cléopâtre referma la porte sans répondre.
Elle avait fait pour se contenir un effort si énergique que tout son être vibrait de colère. Tordant en hâte ses lourds cheveux sous une petite toque de plumes, elle prit une ombrelle et se dirigea vers le parc.
A cette heure matinale, — l'horloge du palais sonnait dix coups, — il était dans toute sa beauté royale. La coupole du petit bain turc brillait comme une pierre précieuse, et le pont de marbre semblait aérien, tant il se détachait avec délicatesse sur le fond des arbres, alors dans tout l'éclat de leur feuillage. L'odeur des tilleuls remplissait l'air comme une fumée de cassolettes ; l'Empereur avait une prédilection telle pour ce parfum qu'il passait infailliblement à Tsarskoé-Sélo le temps de la floraison des quinconces, afin de jouir pleinement de cet arôme reposant. Les cygnes nageaient sur le lac; on n'était pas isolé dans cet immense jardin anglais, et cependant on pouvait y rencontrer la solitude.
Gléopâtre avait besoin de paix et de silence. Elle quitta les bords du lac où quelques promeneurs, soit isolés, soit par groupes, la menaçaient de rencontres oiseuses, et elle se dirigea vers une allée peu fréquentée d'ordinaire, du côté de la grosse tour, fausse ruine, qui forme une des portes du parc. Là elle était bien sûre de ne voir que des enfants, accompagnés de leurs bonnes.
L'ombre et la fraîcheur étaient déjà appréciables à cette heure, car le soleil brillait depuis longtemps dans le ciel d'un bleu léger. Un petit vent faisait frémir les feuilles, apportant par instants le tintement des cloches qui sonnaient la messe à toutes, les églises de la petite ville.
CLEO PAT HE. 17
A mesure qu'elle avançait, Gléopâtre sentait sa colère s'apaiser et le chagrin la remplacer. Quel malheur d'être pauvre ! Quel malheur de n'être pas au-dessus de cette société orgueilleuse, pétrie de préjugés, gonflée de ridicules, dont les arrêts étaient plus irrévocables que ceux des juges, car l'Empereur fait grâce ! Et qui donc a jamais pu se relever d'une condamnation prononcée par le monde?
Être au-dessus de tout cela! Braver les jugements iniques, faire la loi à son tour, et alors, parvenue à la puissance, être bonne, indulgente, avoir pitié de ceux qui se trompent, pitié surtout de ceux que l'on condamne, tendre la main aux calomniés, et dire fièrement : « Gela sera, parce que je le veux ! » Ne viendrait-il donc jamais, le jour où une femme de cœur, ayant souffert, se trouverait à son tour parmi les dispensatrices des grâces et des bienfaits !
— Vous marchez bien vite, mademoiselle ! dit près d'elle une voix qui la fit tressaillir.
Il était en face d'elle, celui qui pouvait lui tout donner; escorté de son fidèle lévrier blanc, qui s'était arrêté aussi, le museau dans sa main gantée, il la regardait avec une singulière expression d'intérêt.
Elle plongea dans ces yeux de maître ses yeux humides de vassale éperdue, et osa poser la main sur la tête du lévrier, qui la regardait avec douceur.
— Vous paraissez bien émue ! dit-il, emporté par le besoin de connaître le mot de cette énigme vivante.
Qui sait? elle venait peut-être de se quereller avec celui qu'elle aimait en secret... Boris voulait savoir si vraiment elle aimait en secret un homme dont il ignorait le nom.
— J'ai eu quelque chagrin ce matin, réponditelle sans hâte. Votre Altesse Impériale est trop bonne d'y avoir fait attention.
— Vos beaux yeux ont pleuré ! fît-il en souriant.
Et il se mit à marcher doucement dans la direction qu'elle suivait tout à l'heure. Le lévrier blanc portant bas la tète, comme ceux de sa race, les suivait et semblait baiser la trace de leurs pas.
— Il y a un malheur dans ma vie, fit tout à coup Gléopâtre. — Elle sentait que jamais elle ne retrouverait une occasion semblable, et qu'il fallait aller jusqu'au bout. — Ce malheur, c'est d'être pauvre et dépendante... Non, monseigneur! ajoutât-elle avec un mouvement de pudeur très-noble et très-naturel, répondant ainsi à un geste imperceptible du grand-duc. Je ne puis ni ne veux être autre chose que pauvre et dépendante; changer de dépendance serait descendre ; actuellement, au moins, je ne dépends que de ma famille !
Il sourit légèrement, et un petit mouvement de sa tête indiqua qu'il était satisfait. Elle continua :
CLEO PAT RE. 79
— Mais cette dépendance a des côtés parfois bien odieux.
— On vous tourmente?
— Ne s'est-on pas imaginé de prendre en mauvaise part l'affection toute paternelle que me porte le g^énéral Néoutof?
Le grand-duc sourit pour tout de bon cette fois.
— Néoutof! Néoutof porte ombrage à vos parents? Je ne croyais pas Gharamirof si sot!
— Ce n'est pas lui, monseigneur.
Boris comprit et cessa de rire. Il savait ce que peut inventer la malice féminine.
— Ce n'est pas sérieux, dit-il ; Néoutof est le plus galant homme du monde.
— C'est bien pour cela!
— Il vous aime beaucoup... Vous avez de l'amitié pour lui ?
— Infiniment, monseigneur. Sa conversation est l'une des plus intéressantes que je connaisse.
Le grand-duc se souvint que Néoutof ne lui parlait plus du tout de Cléopâtre, depuis l'escarmouche qu'ils avaient eue à son sujet. Était-ce donc vrai que le vieillard était accessible à la jalousie au sujet de sa jeune amie? En ce cas, le pauvre homme était fort à plaindre, car mademoiselle Bakhtof n'était pas fille à jouer le rôle de coquette, cela était évident.
— Ce que vous me dites est fort triste, dit le
grand-duc après un silence. Je ne vois guère pour vous qu'un moyen de sortir de cette situation difficil e. Les yeux de Gléopâtre demandaient si clairement quel était ce moyen, que le grand-duc fut forcé de continuer, malgré son léger embarras :
— Ce moyen est si aisé que je ne puis comprendre comment vous ne l'avez pas employé depuis longtemps...
Enfin! il y venait donc! Il allait prononcer la phrase qui servirait de point de départ à Gléopâtre pour des paroles définitives. Elle sentait son cœur battre si fort qu'elle avait peine à respirer.
— Ce qui vous soustrairait à la domination arbitraire de... de votre sœur, si j'ai bien compris, ce serait un mariage...
Les yeux de Gléopâtre s'abaissèrent soudain; un incarnat plus vif monta à ses joues, et elle parut en cet instant si belle que Boris ne put jamais l'oublier.
— Un mariage, dit-elle lentement, de cette voix de velours, puissante et modérée à la fois, qui complétait si richement les dons que la nature lui avait faits... Un mariage, assurément, monseigneur. Une fille pauvre et fiére, comme moi, n'a point d'autre ressource que de se vendre légitimement au plus offrant, même quand son cœur l'entraîne ailleurs...
Boris sentit à son tour un grand mouvement au cœur.
CLEOPATKE. M
— On épouse celui qu'on aime, fît-il avec un léger sourire qui cachait bien de l'inquiétude.
— Quelquefois, on ne peut pas épouser celui qu'on aime, répliqua Gléopâtre en posant sa belle main sur la tète du lévrier qui venait entre eux, poursolliciter une caresse. C'est alors, monsei(jneur, qu'on reste pauvre et dépendante — avec son secret.
Le grand-duc aurait dû se tenir pour averti; mais un instinct bizarre d'homme à qui tout réussit, de quasi-souverain qui ne connaît guère d'obstacles, le poussait à aller plus loin encore.
— Si c'est une question d'infériorité de fortune, cela peut s'arranger, dit-il avec bonté.
Elle secoua la tête.
— Si c'est une infériorité de situation sociale, il est aussi des remèdes à cela, continu a-t-il, mais j'ai peine à croire que vous ayez J£té les yeux au-dessous de vous... quoique assurément il ne manque pas de jeunes officiers encore obscurs et pleins de mérite... Il me serait agréable de faire quelque chose pour votre bonheur.
Elle esquissa un de ces gestes à demi humbles, par lesquels on remercie les souverains de leurs faveurs :
— Votre Altesse Impériale est pleine de bonté et de délicatesse. Le général Néoutof me l'avait dit, et je le savais d'avance ; mais sa bonté ne peut rien pour moi...
Il la regarda perplexe. Ce beau visage couvert de rougeur démentait ses paroles modestes.
— Je le regrette, dit-il troublé. J'aurais voulu vous savoir heureuse avec Fépoux de votre choix.
— Vous l'auriez voulu, vraiment, monseigneur?...
Sa voix se dérobait — comme Gléopâtre ellemême tout entière; — il la regarda et vit qu'elle pâlissait mortellement. Il eut pitié d'elle, en même temps qu'une vive satisfaction d'amour-propre le pénétrait de part en part.
— Je l'aurais voulu, reprit-il, si votre bonheur avait été dans cette union; s'il ne peut s'y rencontrer...
— Mon royaume n'est pas de ce monde, murmura faiblement Gléopâtre, dont la fierté ne voulait pas lâcher prise, même à cette heure décisive.
Le grand-duc la regarda pendant une seconde avec des yeux de véritable amant épris, et, pendant cette seconde, il l'aima, en effet, passionnément. Elle était dans sa main, il en était sûr maintenant : un mot, et elle serait à lui... Il eut presque envie de le tenter. Pendant qu'il hésitait, elle avait eu conscience du danger qu'elle courait, car elle n'était plus sûre de ne pas succomber.
— Je suis fîère, monseigneur, dit-elle en reprenant possession d'elle-même, ma fierté est mon seul patrimoine, avec mon honneur. Les deux sont inséparables. Je saurai souffrir en silence, comme j'ai
CLKOPATHK. 83
déjà souffert, et aucune humiliation ne pourra m'atteindre, car je suis au-dessus des offenses, — comme vous êtes, monseigneur, au-dessus de nous autres. Elle lui fît une véritable révérence de cour et parut vouloir s'éloigner, bien que ce fût contraire à l'étiquette. Il étendit la main pour la retenir.
— Attendez, dit-il, mademoiselle, je voudrais en vérité vous savoir heureuse, car vous le méritez...
— Heureuse, dit-elle avec un sourire amer; vous ne savez pas ce que vous souhaitez, monseigneur.
Il eut une violente envie de l'attirer à lui et de baiser les lèvres dédaigneuses. Il n'eût pas été homme s'il n'avait éprouvé ce mouvement, mais c'était un homme honnête, et cette folle idée ne fit que traverser son cerveau.
— Laissez-moi vous dire pourtant, mademoiselle, que j'ai pour vous une affection sincère, — mon ami Néoutof y est bien pour quelque chose, sachezle, — et que si vous avez jamais besoin de la mettre à l'épreuve, je saurais me montrer un ami...
— C'est trop d'honneur que me fait Votre Altesse Impériale, répondit Gléopàtre en s'inclinant.
Il la salua et la quitta d'un pas bref. Son lévrier resta un instant indécis, ne sachant s'il devait suivre son maître ou rester sous la belle main qui venait de le caresser; puis il tourna la tête vers le grand-
84 CLtUl'ATUii.
duc, et le rejoignit de son trot allongé, la tête basse, comme quelqu'un qui n'est pas tout à fait content.
Ni Boris ni Gléopâtre non plus n'étaient contents. Elle regrettait avec désespoir l'occasion manquée ; lui, se blâmait d'en avoir tant ou si peu dit. Bientôt il pensa à autre chose, mais elle ne cessa de retourner dans sa tête les moindres incidents de leur entretien.
Peu à peu, la lumière se fît dans l'esprit de l'orgueilleuse fille. Après tout, c'était déjà prodigieux qu'il se fût montré à ce point affectueux avec elle. Ce n'était plus la banale conversation de la cour, c'était la causerie amicale, très-intime, d'un ami qui oubliait volontairement la distance.
Un ami, c'était peu, sans doute; il n'avait pas compris , préoccupé peut-être d'autres pensées , l'aveu voilé de Gléopâtre. 11 comprendrait plus tard, elle saurait bien l'y forcer; pour ce jour, c'était assez qu'il lui eût donné l'assurance de son amitié... Elle voulait s'aveugler, et elle y parvint.
Elle revint au logis, les yeux brillants, les lèvres épanouies, fortifiée par la marche, emportée, pour ainsi dire, au delà de ce monde par sa rencontre. La porte d'un monde nouveau ne venait-elle pas de s'entr'ouvrir devant elle?
Irène avait eu le temps de réfléchir, et l'incroyable action de sa sœur lui était apparue dans toute sa netteté. Les doigts de Gléopâtre effleurant sajoue
CLÊOPATRK. 85
avaient eu rintention de Tinsulter, elle n'en pouvait plus douter; ce n'était pas une caresse, mais bien un soufflet, de même qu'entre hommes il suffit d'indiquer le geste pour que l'offense soit considérée comme subie.
Cette fille sans le sou avait osé oublier le respect qu'elle devait à sa sœur, puînée, mais riche. Gela méritait une punition, et Irène ne reculait jamais devant la nécessité de faire du mal à autrui. En attendant que son esprit inventif ou le hasard lui eussent suggéré le moyen de faire beaucoup de mal à cette ennemie d'autant plus haïe qu'elle lui tenait de plus près, elle se contenta de garder un silence hautain lorsqu'elles étaient seules, tout en conservant son attitude ordinaire en présence de Gharamirof, qui ne se doutait de rien, et qui eût blâmé vertement sa femme s'il avait pu soupçonner la vérité.
Le déjeuner venait de finir, et les trois convives s'étaient assis sur la terrasse de la maison, donnant au-dessus de la rue, lorsqu'un bruit singulier se fit entendre dans la rue. Sur un orgue de Barbarie
86 CLEOPATHE.
grinçait le Miserere du Trovatore, accompagné d'une cornemuse de nationalité douteuse. Brochant sur le tout, des cris plaintifs, semblables au vagissement d'un enfant, résonnaient à des intervalles inégaux.
Charamirof, très-badaud de sa nature, ne put résister au plaisir de se pencher en dehors de la balustrade, pour voir la cause de sons si extraordinaires. Au bout de la rue, des pavsans et des domestiques stationnaient devant la boutique d'un boulanger, entourant une petite voiture trainée par un cheval efflanqué. La distance et la foule empêchaient le prince de distinguer ce que portait la voiture , mais de gros rires qui s'élevaient par instants du groupe des spectateurs lui donnaient à penser que ce devait être fort drôle.
Kamoutzine parut à l'angle, et se trouva mêlé à la foule, qui s'écarta respectueusement devant un officier de la garde.
— Tiens! fit Charamirof, si Kamoutzine s'en mêle, cela va être drôle !
La chose ne s'annonçait pas, cependant, sous un aspect comique. Les gens se dispersèrent d'un air penaud, et le mystificateur resta à peu près seul avec les musiciens et le propriétaire de la petite voiture.
— Comment! dit-il, vous n'avez pas honte de faire souffrir ïiinsi une malheureuse bête? -
— Votre Honneur, fit observer le cornac, c*est pour qu'il parle.
— Pour qu'il parle, brutes que vous êtes! Si je vous mettais tout nus à la bouche du four de ce boulanger, cela vous ferait-il bêler?
Les trois hommes se reg^ardèrent interdits. Pendant ce temps, la victime se tordait dans la poussière de la rue avec des gémissements plaintifs.
C'était un tout jeune phoque, grand à peine comme un enfant de deux ans ; ses yeux humains, sa bonne physionomie qui exprimait la douleur et la crainte, en faisaient un réel objet de compassion.
Kamoutzine était sans pitié pour les hommes, mais plein de tendresse et de pitié pour les bêtes. Il se pencha sur la pauvre créature, qui le regarda avec douceur, et ouvrit sa bouche, d'où ne sortit aucun son.
— Vous êtes des imbéciles, fit posément Kamoutzine. Cet animal a dû vous coûter quelque chose, à moins que vous ne l'ayez volé ! Il vous rapporte de l'argent, et vous allez le laisser mourir faute d'eau. Allons! de l'eau, vite!
— Mais, Votre Honneur, il y en a dans sa baignoire.
C'était une baignoire d'enfant, à peine assez grande pour que la malheureuse bête pût s'y retourner. Elle contenait environ un demi-seau d'une eau bourbeuse et jaunâtre. ^
— Ça, de l'eau? Vous mériteriez qu'on vous la fît boire ! dit Kamoutzine sans se départir de son beau sang-froid. Il y a une fontaine ici près, empruntez un seau à ce brave homme de boulanger, qui ne vous le refusera pas, et apportez-le-moi plein jusqu'au bord ; lavez la baignoire et remplissez-la d'eau fraîche. Dépéchons!
Le seau fut vite apporté ; Kamoutzine en versa avec précaution le contenu sur la bête pantelante. A mesure que l'eau ruisselait sur son corps, en minces filets, le petit phoque revenait à la vie et faisait des mouvements de bien-être; lorsque son corps, lavé de la poussière qui lui faisait un enduit jaunâtre, apparut brillant, presque noir, il se dressa sur sa queue et exécuta de lui-même le balancement qu'il avait appris à coups de bâton.
— Eh! voyez, il danse tout seul! fit l'homme à la cornemuse. C'est qu'il est content!
— Faut-il que vous soyez un tas d'imbéciles pour que moi, un officier de la garde, je sois obligé de vous enseigner comment on soigne un phoque! Allons, mettez-le dans sa baignoire.
Il fut obéi, et le petit animal témoigna sa joie en se roulant plusieurs fois sur lui-même dans l'eau claire, après quoi, il posa sa tête sur le rebord de cuivre, et fixa sur Kamoutzine ses yeux intelligents et bons.
— Oui, dit l'officier, tu voudrais bien m'em-
brasser! Tout à Theure, quand tu seras un peu plus sec. Suivez-moi, vous autres, c'est moi qui montre les curiosités.
— Mais, Votre Honneur, fit le propriétaire en retournant dans ses mains son bonnet crasseux, nous perdons notre temps, et ça nous empêche de gagner de l'argent!
— Si vous dites un mot, je vous tais prendre le phoque, car vous l'avez volé, je le sais.
Ils ne dirent plus rien, et le suivirent sans résistance.
La rue était à peu près déserte, car, en voyant un officier se mêler de l'affaire, ce qui gâtait infailliblement leur plaisir, les spectateurs étaient rentrés chez eux. Gharamirof avait contemplé de loin avec intérêt les allées et venues autour de la voiture, sans pouvoir se fixer sur la personnalité du héros de l'aventure. Quand il vit approcher Kamoutzine accompagné de sa bizarre escorte, il éclata de rire.
— En montreur d'ours, à présent! dit-il du haut de la terrasse. 11 ne te manquait plus que cela!
— Pas d'ours, un phoque, répondit Kamoutzine en s'arrêtant. En avant la musique. Montrez ce que vous savez faire.
L'effroyable tapage commença, mais, dés la seconde mesure, l'officier fit un signal d'arrêt.
— Assez, vous êtes jugés, dit-il. Et maintenant,
iiO CLEUPAIKE.
mon jeune ami, présentez-vous à l'honorable société et montrez aussi ce que vous savez faire.
Le phoque, averti par un geste de son maître^ sortit sa fine tête de la baignoire et se dressa avec un balancement comique.
La mauvaise humeur d'Irène ne put y résister. C'était d'un mauvais goût déplorable, mais Kamoutzine et son protégé étaient vraiment bien drôles. Gléopâtre souriait sans rien dire.
— C'est donc cela, fit le prince, que je te voyaistourner autour de cette voiture ! Qu'est-ce que tu manigançais là? l'achat de cette bête?
— Non pas! répondit Kamoutzine en français; je lui sauvais la vie en la faisant boire. Vous savez bien qu'il est écrit : Chaque verre d'eau vous sera rendu au centuple. Je prépare mon paradis, car c'est à pleins seaux que celui-ci a reçu mes bienfaits.
Cette plaisanterie irrévérencieuse fit froncer le sourcil à Irène, qui était très-orthodoxe; mais Cléopâtre laissa tomber sur Kamoutzine un regard plus doux que de coutume. Elle se sentait amollie; la cuirasse d'indifférence qu'elle avait revêtue jadis^ s'en allait en pièces ; elle sentait qu'on ne peut vivre de dédain et d'ambition, et que, parfois, il faut que l'âme se fonde, fût-ce en pleurs.
Ses yeux étaient vraiment humides lorsqu'elle pensa que ce farceur décrié, supporté à peine, et seulement parce qu'il amusait, ce bouffon, venait
de faire une chose à laquelle bien peu eussent songé, parmi son entourage journalier, — et que pas un peut-être n'eût eu le courage de faire.
— Vous êtes satisfaite, mademoiselle? dit Kamoutzine, dont l'œil perspicace avait lu déjà sur le visage de Gléopâtre.
— Oui, monsieur, répondit-elle.
— C'est dommage que la terrasse soit si haute ! J'aurais grimpé pour baiser le bout de votre gant, mais c'est un mur de briques, il n'y a pas où s'accrocher.
— Mon Dieu ! pensa Irène, qu'ils sont donc ridicules et désagréables! Voilà maintenant que cette Gléopâtre se fait faire la cour dans la rue, par ce pître !
Mais son mari riait, et elle n'osa penser tout haut.
— Finalement, dit Gharamirof, que vas-tu faire de cet animal intéressant, mais peu propre à garder au salon?
— Je vais le présenter à mes amis et connaissances.
Il clignait de l'œil du côté du palais.
— Vous n'allez toujours pas le produire là-bas? fit Irène, totalement horripilée.
— Pourquoi pas? Mieux vaut s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints. J'ai dans l'idée de lui faire une carrière; c'est mon fils adoptif. Vous savez que ces
étres-Ià parlent aussi bien que nous; seulement, plus sages, ils se méfient et choisissent bien leurs confidents. C'est même pour ça qu'on ne les entend jamais. J'ai une idée : je voudrais le faire nommer conseiller privé et lui faire construire une baignoire spéciale, au bout des serres. Dans huit jours personne n'y songerait plus, et il pourrait philosopher à l'aise, J'irais le voir, et il me donnerait des avis de la plus haute sagesse, car il ne se méfierait pas de moi; n'est-ce pas, petit?
Le jeune phoque écoutait ce mélange de folie et de scepticisme d'un air fin, la tète appuyée au bord de son domicile, et Kamoutzine, en regardant ces yeux bons et intelligents comme des yeux d'enfant, se sentait un peu plus ému que ne le comportait la circonstance. Il ôta soudainement sa casquette d'ordonnance et la tendit aux spectateurs de la terrasse.
— Maintenant, mesdames et messieurs, n'oubliez pas un pauvre orphelin, de plus, exilé, quoique non pour cause politique...
Gharamirof, riant plus que jamais, tira de sa poche une poignée de monnaie blanche et la jeta dans la casquette. Les propriétaires du phoque contemplaient cette pluie d'argent d'un air étonné, se demandant visiblement si l'officier avait l'intention de la garder pour lui ou de leur en faire part.
— Ça, leur dit Kamoutzine, ce sera pour vous,
après, si VOUS VOUS conduisez bien; sinon, je le garde. Allons, en route!
La petite voiture roula dans la poussière, et ce singulier cortège disparut au premier détour. La verve du jeune officier était tombée, et, brusquement, il quitta son protégé, sans lui adresser même une parole, après avoir remis à ses conducteurs l'argent qu'il tenait encore dans sa main.
— Ça lui servira toujours à donner un à-compte à ses créanciers, dit méchamment Irène, qui avait quitté la balustrade depuis un moment.
— Oh! ma sœur! s'écria Gléopâtre indignée.
— Eh bien! quoi? Lorsqu'on fait payer ses dettes par le grand-duc, on est bien capable d'empocher ce qu'on a extorqué à ses amis sous prétexte de bienfaisance!
— Irène, je crois parfois que tu es méchante, fit le brave Gharamirof qui était le meilleur des camarades. Ce n'est qu'une plaisanterie, je le sais bien, mais il y a des plaisanteries nuisibles...
La jeune femme ne tenait jamais tète à son mari; elle avait reconnu de bonne heure que la soumission est nécessaire envers ceux de qui dépend une situation. Elle lui fit une aimable moue, suivie aussitôt d'un sourire.
— Voyez-vous le vilain qui me gronde ! dit-elle. Hou! l'horreur!
Gharamirof était encore sous l'influence de la
lune de miel. Il baisa longuement et tendrement la main de sa femme. Gléopâtre s'éloigna sans affectation. Qu'avait-elle à faire entre ces deux amoureux?
Vers quatre heures, le général Néoutof fit son apparition ordinaire. Irène avait bien disposé ses batteries, en faisant asseoir les arrivants de façon que sa sœur fût pour ainsi dire bloquée dans un coin d'où elle ne pouvait sortir qu'en exécutant un mouvement tournant considérable autour des sièges. Distraite par ses préoccupations, la jeune fille n'y avait pas pris garde. Elle ne soupçonnait point les mesquineries de la vie, et c'est même ce dédain des précautions défensives qui lui avait valu naguère sa réputation de bêtise.
Lorsque Néoutof entra, Gléopâtre comprit qu'une stratégie savante lui avait ôté pour ce jour-là la possibilité de causer avec son vieil ami. Elle ne reculait jamais devant une action qu'elle jugeait utile ou convenable : sans trop de vivacité, avec sa dignité habituelle, la jeune fille se leva, sortit du groupe, et, au moment où Néoutof s'inclinait devant la maîtresse du logis, elle se trouva derrière lui, de façon qu'il la vît en se retournant pour chercher une place.
Les yeux d'Irène foudroyèrent Gléopâtre; mais l'entrevue du matin avait donné à celle-ci des forces nouvelles ; sans s'inquiéter des regards de sa sœur, ni
GLEOPATRE. 95
de l'altération que trahissait sa voix en parlant à ses hôtes, elle emmena doucement le général à Fécart vers deux fauteuils de jonc préparés pour les téte-àtéte de Charamirof avec sa femme.
— C'est un véritable enlèvement! dit Irène de cette voix ni haute ni basse qu'on entend de fort loin.
Les hôtes sourirent avec bienveillance. Qui se fût avisé de prendre en mauvaise part l'amitié de Néoutof pour la belle demoiselle d'honneur?
Gléopâtre avait entendu, et n'en fut que plus décidée à agir suivant ce qu'elle avait résolu.
Lorsqu'elle eut installé confortablement le général qui ne marchait qu'avec peine, elle le regarda un instant avec une expression étrange, mêlée de pitié, de regret et d'affection. Lui, heureux, se chauffait au soleil et savourait la joie d'être auprès d'elle.
— Général, lui dit Gléopâtre, ma sœur vient de dire que je vous ai enlevé.
— Ce n'est que trop flatteur pour moi, répondit-il de sa voix un peu grasse.
Sous ses sourcils blancs, ses yeux brun foncé regardaient la jeune fille avec une inexprimable complaisance.
— Ce ne l'est pas pour moi, reprit-elle. Une amertume mal contenue faisait jouer les coins de sa bouche hautaine. Vous ne vous douteriez jamais de ce que ma sœur a inventé hier contre moi.
— Eh quoi? n'est-elle pas parfaite avec vous? fit le vieillard d'un ton moins étonné que ne l'eût fait supposer la forme de sa question.
Sans répondre directement, Gléopâtre continua : , — On prétend, paraît-il, général, — c'est de l'on insaisissable , chargé d'endosser toutes les mauvaises actions, que je parle, — on prétend que votre amitié pour moi me porte préjudice...
Néoutof frémit. Quoi? Encore? Cette accusation ridicule le poursuivrait donc toujours? Un homme de soixante-douze ans ne pourrait donc pas trouver une joie innocente en la société d'une personne aussi honorable que belle, sans que la malice de quelques-uns, d'une seule, peut-être, vînt y mettre cruellement obstacle?
— J'espère, dit-il d'une voix altérée, que vous ne vous laissez pas émouvoir par de semblables propos?
Elle lui répondit par son plus beau sourire, et posa sa main blanche sur le bras de son fauteuil.
— M'émouvoir? non! dit-elle. Dieu merci, général, je vous respecte assez pour ne pas me laisser influencer de la sorte. Mais — pardonnez la franchise de mon langage — on m'a mise en demeure u de renoncer à ces causeries, qui font le meilleur de ' mes plaisirs...
— Et des miens! s'écria Néoutof trés-ému. Gomment! me priver de votre société, alors que vous
êtes la joie et le soleil de mes vieux jours? Quelle cruauté! — Quelle infamie! ajouta-t-il plus bas.
De véritables larmes, petites et pour ainsi dire concentrées, étaient venues à ses yeux lassés par le travail et les soucis. Gléopâtre détourna la tête; elle sentait les siens se mouiller, et elle ne voulait pas donner à sa sœur, qui la surveillait du regard, quoique sans pouvoir l'entendre, la satisfaction de savoir combien aiguë était sa peine.
— Général, reprit Gléopâtre, je vous en supplie, ne soyez pas triste; cela me déchire le cœur. Votre amitié m'est infiniment précieuse, elle m'honore autant qu'elle m'est chère. Je n'y puis renoncer, je n'y renoncerai jamais. .. Que ma sœur vous manque de respect en vous bannissant de cette maison, c'est son affaire. Pour moi, je ne puis vous dire qu'une chose : quelles que doivent en être les conséquences pour moi, je vous garde la même affection, aussi pure, aussi lumineuse que le soleil qui nous éclaire, et rien ne me fera changer.
Le visage régulier de Gléopâtre s'était animé, pendant qu'elle parlait, d'une beauté si nouvelle pour Néoutof, qu'il resta muet devant elle.
Néoutof se leva sans aide; une animation extraordinaire lui rendait sa vigueur, et il ne sentait plus son mal. A peine appuyé sur son bâton, il se tint debout devant Gléopâtre étonnée.
— Mademoiselle, lui dit-il d'une voix étrange-
ment jeune et vibrante, je suis un vieillard qui n'a plus dans la vie aucune prétention. Ma jeunesse a été consacrée à ma patrie et à mon souverain. Je n'ai jamais été beau, il serait ridicule de ma part de vouloir être pour les femmes autre chose qu'un ami, peut-être un guide. Or, je n'ai jamais non plus, que je sache, été ridicule.
Il s'était redressé en parlant, ses yeux brillaient, et sa petite taille semblait aussi grande que celle de Boris lui-même.
— Je ne pourrais donc, sans être odieux à moimême comme aux autres, prétendre à jouer le rôle d'époux. Mais si, tel que je suis, avec mes imperfections et mes défauts, vous voulez me faire l'honneur d'accepter ma main, je serai jusqu'à ma mort, qui n'est sans doute pas éloignée, le plus fidèle et le plus dévoué de vos serviteurs...
Il s'inclina en terminant, avec cette grâce légendaire qui faisait dire en parlant de lui : On voit bien qu'il a été jadis page de la grande Catherine.
Gléopâtre resta interdite. Elle s'attendait si peu à une telle proposition que la surprise, chez elle, dominait toute autre émotion. Debout, la tête nue, Néoutof attendait sa réponse.
— En vérité, dit-elle, je ne sais que vous dire... L'honneur que vous me faites...
— Laissons là les mots inutiles, fit-il en rentrant tout à coup dans la vie réelle et en redevenant
l'homme au regard clair, aux impressions nettes. Si vous aimez. . . si vous aimez un homme que vous puissiez épouser, reprit-il avec une intention discrète, quoique marquée, alors, je n'ai rien dit. Je serai l'ami de votre mari comme je suis le vôtre, sans arrière-pensée, puisque je suis sans prétention. Mais si la situation qui vous est faite ici est, comme je le crois, intolérable, si vous n'avez, à ce qu'il me paraît, accueilli aucune avance qui vous permette de songer au mariage... alors, prenez en considération la demande que je dépose humblement à vos pieds. Je mourrai bientôt, Cléopâtre, ajouta-t-il, sans que rien exprimât chez lui d'émotion à la pensée de ce dénoûment nécessaire. Vous resterez veuve, jeune, belle, riche; que voulez-vous que je fasse de ma fortune si elle ne sert pas à vous rendre heureuse? Vous épouserez alors un homme aimable, que vous choisirez à loisir, et vous bénirez de temps en temps la mémoire de votre vieux mari, qui vous aura donné ce qu'il n'avait pas lui-même : le bonheur d'aimer et d'être aimée, sans autre souci...
Il parlait gaiement, de sa voix ordinaire, et Cléopâtre ne savait ce qu'elle devait le plus admirer, de sa générosité ou de cette philosophie souriante qui lui permettait de parler de lui-même comme il eût fait d'un autre.
— Général, dit-elle enfin, je suis trop surprise du langage que vous me tenez pour pouvoir vous
répondre sur-le-champ. Voulez-vous me donner vingt-quatre heures de réflexion?
— Trop juste, répondit-il en la saluant avec l'extrême déférence qui le rendait si agréable aux femmes.
— Vingt-quatre heures, c'est même beaucoup, reprit Gléopâtre. J'espère pouvoir vous répondre avant cela.
— Dans votre intérêt, fît-il observer, je ne saurais assez vous engager à vous presser. Au point où vous en êtes avec votre sœur, — à ce qu'il me paraît, — une grande rapidité serait le meilleur moyen de vous éviter des entretiens désagréables. Et si nous ne devons pas nous revoir, ajouta-t-il avec un soupir, autant vaut que je le sache bientôt. Non pas, entendez-moi bien, que je veuille jouer les amoureux près de vous, mais j'avais pris une si douce habitude de vous voir et de vous entendre, que si je dois y renoncer, autant vaut trancher dans le vif. Si vous me répondez non, je retournerai sur-lé-champ dans ma vieille demeure de province... J'ai là-bas toute une volière de rossignols qui s'ennuient peutêtre de ne pas me voir...
Il la salua une dernière fois, se rapprocha d'Irène, à laquelle il adressa quelques excuses pour son dé-^J part précipité, et se retira aussi simplement que de u' coutume. (^
Gléopâtre s'était rapprochée du cercle sans vou-
loir remarquer les regards de sa sœur, aussi perçants et aussi cruels que la pointe d'une vrille. Elle n'essaya même pas de cacher la préoccupation qui s'était emparée d'elle. Que lui importaient à présent les malices et les sarcasmes? Elle tenait dans ses mains le moyen de les réduire à néant.
Mais son rêve, que devenait-il? L'entrevue du matin avec le grand-duc, qui, après réflexion, avait plutôt encouragé que détruit ses espérances, devaitelle rester sans fruits?
Elle repassa dans son esprit les moindres paroles de cet entretien, et rien ne lui parut plus aussi encourageant, n avait souhaité de la voir mariée à un autre, cet autre fût-il jeune et obscur...
Les écailles tombèrent des yeux de Cléopàtre. Elle avait donné un autre sens que le réel à ces phrases pleines de bienveillance, — mais de bienveillance seulement... Elle s'était trompée, c'était clair maintenant, et le rêve conçu par son orgueil juvénile s'envolait en fumée vers le ciel bleu...
On lui parlait, elle répondait , sans se rendre compte de ce qu'on lui disait, ou des paroles qui sortaient de sa bouche. L'usage du monde supplée à l'attention dans de telles circonstances, et personne ne s'aperçoit que l'âme est absente de pareils entretiens.
r Enfin, les visiteurs se retirèrent ; Irène reconduisit les derniers jusqu'au seuil du salon, et re-
tourna à la terrasse, où sa sœur était restée, plongée dans sa méditation douloureuse.
— Eh bien, tu t'en es donné, aujourd'hui ! fit-elle de son air le plus méchant. J'espère au moins que tu as avancé tes affaires?
— Plus que tu ne penses ! répondit Cléopâtre en le quittant.
Néoutof était parti le cœur battant comme à sa vingtième année. Les sentiments qui l'animaient pour la belle demoiselle d'honneur étaient plus complexes qu'il ne voulait en convenir avec lui-même. Il se figurait n'éprouver pour elle que l'amitié d'un vieillard pour un être charmant, quelque chose comme l'afîection d'un oncle pour sa nièce. Mais, au fond de lui-même, il sentait bien qu'un oncle n'est pas jaloux, et que le sang ne lui monte pas au visage en pensant à sa nièce.
En effet, Néoutof était jaloux. L'attitude de Cléopâtre ne lui avait pas semblé celle d'une personne dont le cœur est libre ; son instinct lui faisait pressentir un mystère dans la façon dont elle avait accueilli une ofFre qui eût été le salut pour une fille indifférente. Pendant que ses chevaux l'emportaient autour du parc, lieu de sa promenade quotidienne avant le dîner, il recherchait dans son esprit singulièrement net et actif les circonstances qui avaient pu éveiller sa jalousie.
Tout à coup la lumière lui apparut.
CLEO PATRE. 103
C'était depuis le jour où le grand-duc l'avait plai-,^ santé au sujet de Gléopâtre, que Néoutof avait ressenti ce malaise, précurseur de la jalousie ! Kamoutzine avait été nommé, mais, à la seule pensée de Kamoutzine, Néoutof haussa les épaules. Boris luimême, alors?
Le général donna ordre à son cocher de tourner bride, et vingt minutes après il était au palais. Le grand-duc venait de rentrer, et, sur sa demande, consentit à le recevoir. Néoutof monta l'escalier bravement ; il ne se souvenait plus d'avoir jamais eu la goutte, et lorsqu'il entra chez son impérial ami, sa canne sonna sur le parquet de bois des îles comme celle d'un suisse de cathédrale.
^^ — Charmé de vous voir, mon vieil ami, lui dit Boris avec l'indolence affectueuse d'un homme un peu lassé de tout. Quel bon vent vous amène?
— J'ai pris la liberté de déranger Votre Altesse Impériale, répondit Néoutof de sa voix la plus sonore, parce que j'avais à lui communiquer une nouvelle de la plus haute importance — pour moi seul.
— Vraiment? Asseyez-vous donc, cher ami.
Le vétéran s'assit dans un fauteuil, croisa les deux mains sur la pomme de sa canne et regarda Boris au fond des yeux.
— Tout à l'heure, dit-il, j'ai fait la plus grande folie de ma vie — ou le plus grand acte de sagesse, suivant que les circonstances en décideront...
— Gela doit donc être bien sage ou bien fou, dit le grand-duc en souriant, car je ne vous ai jamais vu rien faire à demi.
— Votre Altesse Impériale en jugera. Je viens de demander la main de mademoiselle Cléopâtre Bakhtof.
Boris tressaillit et regarda le comte avec attention. Leurs yeux se croisèrent, et ce double regard fut soutenu avec une égale fermeté des deux parts. Chacun sentit que l'autre Testimait profondément; une détente se fit sur les traits de Néoutof, qui redevint plus semblable à lui-même et parut soudain beaucoup plus âgé.
— Je n'ai pas besoin de vous demander si vous avez réfléchi, dit le grand-duc avec une extréipe sollicitude.
— Je n'ai pas réfléchi du tout, interrompit le général avec vivacité. Cette personne, aussi belle qu'intelligente, est malheureuse; sa sœur me parait être une jolie variété de pie-grièche.
— Une pie-grièche à huppe, fit Boris en souriant, car elle adore la toilette.
— Huppée ou non, c'est une malicieuse petite bête, et la vie de mademoiselle Bakhtof n'est autre chose qu'un enfer. J'avais plaisir à la voir, on lui fait un crime de l'amitié que je lui témoigne. Elle est sans fortune, mais de grande famille. Son père était un brave qui fut quelque temps sous mes
ordres. En Tépousant, je répare une injustice de la société. Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pas avoir quarante années de moins.
— Général, dit le grand-duc, vous êtes un homme de bien, je le savais, mais vous êtes bon... cela me rend bien heureux.
Néoutof s'inclina en silence. Il sentait une restriction, un mystère, quelque chose d'indéfinissable dans l'attitude de son hôte.
— J'ai personnellement la plus grande sympathie pour mademoiselle Bakhtof, continua Boris lentement, cherchant à tâter le terrain, car il ne pouvait savoir si Gléopâtre avait ou non l'intention de tenir caché le fait même de leur rencontre du matin. Je le lui ai dit de façon qu'elle sentît en moi un ami, et j'espère qu'elle aura compris. Si c'était une personne ordinaire, ce que vous voulez faire serait absurde; avec les qualités de mademoiselle Bakhtof, c'est pour elle une solution des plus honorables; pour vous, c'est l'assurance de la plus aimable compagnie.
Néoutof écoutait sans être trop rassuré. Tout cela ne lui disait pas que le grand-duc n'éprouvât aucun sentiment plus vif que l'amitié, relativement à Gléopâtre.
— Il est, reprit-il de sa voix un peu âpre, des mariages de ce genre qui font la honte de deux familles... Je ne puis admettre que le mien soit du
nombre. J'ai offert ma main à mademoiselle Bakhtof ; elle ne l'acceptera, j'en suis convaincu, que si elle se sent absolument libre de tout engagement, soit moral, soit matériel, vis-à-vis de qui que ce soit.
— Elle n'a donc pas accepté?
— Elle a demandé vingt-quatre heures pour réfléchir.
— Gela vaut mieux, certainement, à tous les points de vue... Eh bien, mon ami, continua Boris en posant affectueusement la main sur le bras de Néoutof, dont il s'était rapproché, elle vous épousera, et elle vous donnera tout le bonheur que peuvent apporter dans une maison sa grâce et sa beauté.
Néoutof se leva et plongea une fois de plus ses yeux perçants dans ceux du grand-duc.
— Je ne veux pas être ridicule, dit-il. Si jamais elle se repentait de ce qu'elle aura fait, j'exigerais d'elle une confiance absolue; je suis vieux, la vie est peu de chose pour moi; je saurais mourir pour la rendre libre, — mais je n'accepterais pas d'être un de ces plastrons de cour à l'abri desquels des intrigues se nouent...
Boris tendit sa main loyale à son vieil ami.
— Le caractère de mademoiselle Bakhtof vous est une garantie de l'avenir comme du présent, dit-il. Quant à moi, Néoutof, je vous souhaite le
CLEOPATRE. lOT
bonheur que vous méritez. Veuillez dire à votre fiancée, car je ne doute pas qu'elle ne le soit demain, que je serai heureux de lui servir de père d'honneur lors de son mariage.
Le général, tout à fait rassuré cette fois, serra vigoureusement la main de son ami et sortit, la tète haute, la canne retentissante.
Après son départ, Boris resta pensif; par la fenêtre ouverte, il apercevait le sommet de la grosse tour près, de laquelle il avait rencontré Cléopâtre le matin; les cimes des arbres moutonnaient alentour dorées par le soleil; le parfum des tilleuls entrait par bouffées avec celui des roses; un alanguissement de tout l'être succédait à l'action des heures du jour. Ce n'était pas le soir, — il était à peine cinq heures et demie, — mais les émotions de cette journée l'avaient rendue fatigante. Boris s'appuya sur son bureau et regarda le délicieux paysage, à la fois pittoresque et mondain, fait à souhait pour une famille de souverains en villégiature.
Il eût aimé être libre de tout soin, et s'en aller comme un simple particulier dans les avenues de la forêt contiguë au parc; n'avoir à rendre compte de ses actions à personne, n'avoir de devoirs qu'envers soi-même... Cléopâtre l'aimait pourtant...
— Je suis un ingrat, se dit-il, après un instant. Au fond, je suis aussi libre que le premier paysan venu. Les devoirs qui me gênent sont envers moi-même :
prince ou paysan, je ne saurais m'y soustraire! Adieu, mademoiselle Gléopâtre; un jour viendra où vous en aimerez un autre. Ce jour-là, vous trouverez peut-être que j'ai agi comme un sot; — peut-être aussi penserez-vous que je suis un honnête homme. Vous allez pleurer, me maudire un peu, épouser Néoutof et dépenser beaucoup d'argent... C'est une façon d'être heureuse, cela!
11 souriait en pensant ces choses; il se leva et fit le tour de la pièce un peu nue où il se trouvait; ce n'était pas son séjour ordinaire, et peu d'objets familiers se trouvaient sous sa main. Il passa dans sa chambre à coucher et revint avec un livre précieux, qu'il portait avec respect.
C'était un exemplaire des Évangiles, en slavon, sur vélin; la reliure d'orfèvrerie était ornée, suivant l'usage, de médaillons en émail représentant les quatre évangélistes, et au milieu le Christ, prêchant, la main levée. Le volume était d'un format assez restreint pour qu'on pût le poser sur une table et s'en servir pour prier.
Boris prit une plume, ouvrit le livre sacré, et sur la première page écrivit : « A Cléopâtre Bakhtof, donné par Boris. »
La signature souveraine s'étalait au-dessous du nom de la jeune fille; c'était la première fois que leurs noms se trouvaient ainsi rapprochés ; une fois encore, sur l'acte de mariage , qu'il devra signer
CLEO PAT in<:. 109
comme témoin, et puis Gléopàtre Bakhtof ne sera plus rien, rien... pour le grand-duc Boris...
11 plaça lui-même le livre d'Évangiles dans son écrin, appela une ordonnance et fit porter ce présent immédiatement chez Gléopàtre.
Gharamirof aimait à dîner de bonne heure; on sortait de table chez lui lorsque arriva le messager du palais.
Le lourd paquet fut remis à Gléopàtre « de la part du grand-duc Boris » , en présence de sa sœur et de son beau-frère.
Le cœur lui battit bien fort, pendant qu'elle faisait sauter l'enveloppe de l'écrin. Que pouvait-il lui envoyer ainsi, publiquement? Un instant elle eut la folle idée que c'était peut-être une couronne... Mais lorsque l'écrin ouvert laissa voir les images saintes, elle comprit et devint très- pâle. Son rêve déjà écroulé s'anéantissait en moins que poussière. Il mettait Dieu entre elle et lui, pour être sûr qne leu]' honneur serait bien gardé...
— Qu'est-ce que cela veut dire? fit Irène. Tu es si bien que ça avec le grand-duc ?
Gléopàtre avait ouvert le livre et lu son nom... Elle referma le volume et dit d'une voix ferme :
— Gela veut dire que j'épouse le comte Néoutof, et ceci est le présent de noces de son ami.
110 CLEOPAÏRF..
Irène resta interdite sous ce coup inattendu. De toutes les choses imaginables , celle-ci était bien ce qu'elle eût pu le moins prévoir. Elle ne sut d'abon si elle devait se réjouir d'un changement qui ferait à Cléopâtre mariée la plus difficile des situations, dans un monde où tout se sait, — même et principalement ce qui n'existe pas, — ou bien si elle devait déplorer un mariage qui donnait à cette sœur jalousée un rang, une fortune et un titre égaux à peu près à ce qu'elle possédait elle-même.
Cléopâtre aurait, de plus, la grande considération qui s'attachait au général Néoutof, et, dans une cour très-hiérarchique, ce détail prenait une grande importance.
Cléopâtre aurait le pas sur la princesse Charamirof? On la nommerait dame du palais, probablement... A cette pensée, Irène pâlit de rage.
Mais elle sut bientôt s'apercevoir que cette brillante médaille avait un revers fort sombre, et ce fut pour elle toute une source de consolations.
La première et la plus facile à saisir pour en jouir sur-le-champ, c'était de plaisanter Cléopâtre sur
CLEO PAT HE. 111
l'âge et les infirmités de ce mari futur. Pendant que Gharamirof était allé promener sa stupéfaction au mess des officiers de la garde, la petite princesse se glissa doucement auprès de la table du salon, où sa sœur achevait d'écrire un billet. Elle prit une tapisserie et se mit à broder paisiblement, prête à saisir l'occasion.
Ce ne fut pas long. Le billet, dûment cacheté, fut ^mis au chasseur, avec ordre de le porter à son adresse, chez le comte Néoutof.
— Déjà en correspondance? demanda malignement Irène. Vous ne vous étiez donc pas tout dit, tantôt?
— J'informe mon fiancé de la faveur dont vient de m'honorer le grand-duc, répondit Gléopâtre.
Ce n'était pas rigoureusement vrai : le présent était bien mentionné dans la lettre, mais en réalité ce billet était une acceptation en bonne forme de la proposition laissée en suspens jusque-là.
— Tu auras un beau mariage ! fit Irène en enfilant son aiguille d'un air dégagé.
— Je le suppose, répondit Gléopâtre sans s'émouvoir.
— Mais, ma chère, avec quel argent feras-tu ton trousseau?
— Je ne ferai pas de trousseau du tout. Plus tard j'achèterai ce qui me sera nécessaire.
— Il te faudra bien pourtant une robe de noces? insinua délicatement la petite princesse.
112 CLEOPATRF.
— Ma tante Bakhtof a pour cela quelques économies en réserve. Du moins, c'est ce qu'elle m'^a dit quand nous avons acheté la tienne.
Irène se mordit les lèvres.
— Enfin, dit-elle, nous pourrons nous vanter l'une et l'autre d'avoir été épousées pour nos beaux yeux. La misère, tout simplement!... Seulement, moi, j'ai épousé l'homme que j'aimais; cela fait une singulière différence !
Gléopâtre ne répondit rien à cette phrase trop vraie. Elle avait résolu de ne pas se quereller avec sa sœur, quoi que celïe-ci pût lui dire de méchant.
— Après tout, reprit Irène, tous les goûts sont dans la nature... — Elle fit un petit rire sarcastique. — Ce qui m'étonne, c'est que le général se soit décidé à une pareille folie !...
— Folie ? demanda Gléopâtre sans s'émouvoir.
— Évidemment ! C'est un mari pour rire, cela — ou pour pleurer. Personne ne sera assez bête — excepté lui, peut-être — pour croire que tu vas t' atteler à sa petite voiture de perclus et prendre en considération son bonheur avant tout... Quand on se marie dans ces conditions-là, tout le monde sait pourquoi...
— Et pourquoi donc? Tu sais, Irène, que je suis ridiculement ignorante...
— Eh ! mais ! c'est pour pouvoir s-arranger une existence à son goût...
Cléopâtre ne parut pas avoir compris.
— A propos, reprit Irène, dis-moi donc : je ne te savais pas si bien avec le grand-duc Boris? C'est nouveau, cela, ou bien c'est secret?
La fière Cléopâtre se sentit atteinte ; sa sœur venait de toucher le point faible de sa cuirasse d'orgueil.
' — Ni l'un ni l'autre, répondit-elle, mais tu es ordinairement trop occupée à voir ce qui n'est pas, pour t'apercevoir de ce qui est. Depuis longtemps le grand-duc Boris s'intéresse à moi. Pas plus tard que ce matin, l'ayant rencontré, je lui ai dit combien tu sais me rendre pénible le séjour de cette maison...
— Tu lui as dit cela? fit Irène rouge de colère.
— Pourquoi le lui aurais-je caché? C'est un ami véritable et qui peut m'étre utile. Il a été très-frappé de ma situation malheureuse, et c'est peut-être lui qui aura inspiré au général la pensée de m'en faire sortir.
Ici, la vérité subissait encore une légère entorse, mais Irène n'était pas de ces personnes avec lesquelles il est sage d'agir franchement; c'est du ' moins ce que se dit Cléopâtre. L'argument d'ailleurs était bien inventé, car il éclaircissait subitement le mystère de l'offre extraordinaire de Néoutof.
La petite princesse se sentit vaincue. Comme toutes celles qui lui ressemblent, elle tenait à passer
lU CLEOPATRE
pour extrêmement bonne, indulgente et charitable. L'idée que son véritable caractère pouvait avoir été trahi, et surtout à une personne appartenant à la famille impériale, était pour elle une sorte d'épouvantail. Cependant, sa terrible langue voulut se donner encore le plaisir d'une repartie.
— Choix pour choix, dit-elle en pinçant les lèvres, ton protecteur aurait pu te trouver un mari plus... comment exprimer cela? plus... ou moins... enfin un autre mari que ce vieux podagre de Néoutof. Il représente peu, ton fiancé, tu sais, Cléopâtre ! Ce serait mal agir que de te flatter sur ce point ; ton mariage fera pas mal de rieurs !
— Je crains plutôt qu'il n'attire une commisération profonde sur moi, qui aurai été contrainte de l'accepter pour échapper à ton hospitalité ! dit la jeune fille en se levant.
Son messager revint avec un laconique billet de Néc^tof.
« Merci, disait-il, j'irai vous rendre grâces demain; je baise vos mains. »
Cléopâtre se retira dans sa chambre, — cette chambre convoitée qu'elle devait bientôt rendre à sa sœur, qui pourrait alors y installer son attirail de toilette. Assise devant son miroir, elle se rappela les pensées qui lui avaient tenu compagnie le jour des noces d'Irène. Quel rêve elle avait fait alors, et comme le destin s'était joué d'elle!
Avec la grande cruauté de la jeunesse qui ignore, tout en croyant savoir, elle avait condamné son cœur à ne point battre; elle avait jugé qu'elle serait une intelligence, servie par un corps superbe... et voici que le sort lui avait tracé une route si différente qu'elle ne savait si elle devait rougir de son ancienne erreur ou la pleurer.
— Tu n'aimeras point ! s'était-elle dit : tu prendras les autres au piège de ta beauté souveraine.
Son âme s'était amollie, l'amour l'avait touchée du bout de son aile ; il n'avait point pénétré dans le cœur, mais l'imagination s'était laissé séduire, et quelque chose, — Gléopâtre ne savait encore quoi, — s'était troublé, qui ne voulait plus se calmer.
Ce n'étaient point les sens; c'était la vanité flattée, peut-être le besoin d'être aimée, qui incline les uns vers les autres tous les êtres de ce monde. L'amour-propre souffrait assurément chez la jeune fille, lorsqu'elle regarda le nom de Boris sur la page de vélin de ses Evangiles, — mais quelque chose de meilleur, de plus noble que l'amour-propre, se débattait en elle aussi.
— Je l'aurais bien aimé ! se dit-elle sans retenir ses larmes, — oubliant que, si peu auparavant, elle avait dit : — Je n'aimerai point.
Donc, sa vie était tracée. Gomme elle l'avait dit à Kamoutzine jadis... — qu'il était vieux, ce jour de mardi gras, et Tannée était pourtant si loin encore
d'avoir terminé son cours! — comme elle l'avait dit, elle serait une épouse impeccable, parce que la vertu est la plus g^rande de toutes les forces.
Elle regarda dans le miroir ses yeux profonds, où des hommes s'étaient troublés, et elle vit qu'elle était belle, plus belle peut-être et plus troublante qu'alors. Oui, l'amour l'avait effleurée, et elle conserverait l'éclat magique qu'il donne à ceux qu'il touche. Telle qu'elle était, Gléopâtre vit qu'une existence nouvelle s'ouvrait devant ses pas.
Son mariage ne changerait rien aux conditions de sa vie intérieure; elle demeurerait aussi étrangère aux réalités qu'elle l'était à cette heure même. Mais le monde la regarderait avec d'autres yeux. Une énigme planerait sur elle, la rendant plus désirable, plus irritante, et tout lui serait permis : les entretiens prolongés, les téte-à-téte exaspérants, les discours qui grisent et les réponses qui désespèrent... elle avait désormais dans les mains un arsenal redoutable !
Un mouvement de colère la fit trembler. Qu'ils étaient sots et lâches, ces hommes qui l'avaient dédaignée ! Sauf Kamoutzine , lui-même décrié, presque déchu, nul n'avait osé lui offrir sa main. Seul, le vieux comte n'avait pas reculé devant la responsabilité de donner son nom à cette fille noble, belle et pauvre... Elle les méprisait de toute sa hauteur; ils pouvaient venir à présent et lui offrir leurs
CLEOPATUE. 117
hommages... Ceux qui avaient reculé devant la pensée d'épouser la demoiselle d'honneur payeraient cher leurs insolentes déclarations à la comtesse Néoutof !
Sa pensée la ramena à Boris... S'il avait voulu, quelle femme elle eût été pour lui!... Mais il n'avait pas voulu...
Le grand-duc l'avait mal jugée quand il s'était dit que peut-être elle le raillerait d'avoir dédaigné le trésor qui s'offrait à sa main. Gléopàtre avait l'âme plus haute et plus digne. Prenant son évangile entre ses mains, elle le feuilleta au hasard... Le livre s'ouvrit au verset suivant :
« Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix... »
Peut-être avait-il été ouvert hien des fois à cette même place, par une main inquiète, pour une âme soucieuse de repos...
Gléopàtre glissa à genoux devant le texte sacré, et ses larmes tombèrent sans amertume.
— La paix soit sur vous, se dit-elle, vous qui pouviez me tromper, comme les autres trompent; me perdre, comme perdent les autres... La paix soit sur celui qui m'a estimée assez pour me traiter non comme un jouet, mais comme une amie... La paix soit sur vous, monseigneur Boris!...
Elle se releva, et, posant sa main droite sur le livre divin, elle prononça un serment :
— Je jure au Seigneur tout-puissant d'être une
femme honnête et loyale, et de n'user jamais envers mon mari de supercherie ni de mensonge.
Ses larmes étaient séchées. Elle haisa le livre et s'endormit.
L'annonce de ce mariage éclata comme une fusée au milieu de la société choisie qui peuplait la ville. Comment! Gléopàtre épousait le vieux Néoutof, chargé d'ans, de rhumatismes et de gloire?
— C'est pour le coup qu'on peut' la nommer « la belle indifférente » ! dit un galant évincé jadis, alors qu'il ne se présentait pas précisément comme épouseur.
Le mot fit fortune, peut-être parce qu'il était bête, et, en vingt-quatre heures, il n'y eut pas à Tsarskoé- Sélo ou à Pavlovsk une maison où il n'eût été répété une demi-douzaine de fois.
Madame Bakhtof arriva du fond de sa province ; la lettre de Cléopâtre l'avait jetée dans un étonnement douloureux. Se pouvait- il que cette charmante fille, dont elle seule jadis avait pressenti les mérites, se résignât à un mariage qui était le renoncement de toutes les joies de la famille pour une
période indéfinie? La constitution du général autorisait à croire qu'il atteindrait un âge extrêmement avancé. Gléopâtre pouvait n'être veuve qu'après avoir atteint l'âge de trente-cinq ans, peut-être quarante...
L'excellente femme fit valoir toutes ces raisons auprès de sa nièce, mais ce fut en vain. La jeune fille lui raconta, sans rien atténuer, ce qu'elle avait enduré de la part d'Irène. Madame Bakhtof, tout en s'expliquant mieux une résolution qui lui paraissait quelque peu semblable à un suicide, ne cessait de remontrer à la victime combien elle eût été plus raisonnable d'attendre une union proportionnée à son âge.
— Vous en parlez bien à votre aise, ma tante, lui répondit un jour Gléopâtre. Vous avez épousé celui que vous aimiez... Moi, je ne pouvais prétendre à rien de pareil.
Madame Bakhtof n'insista plus, soit qu'elle fût rebutée par tantd'obstination, soit qu'elle eût deviné au cœur de sa nièce une blessure secrète qui ne serait jamais révélée à personne.
De toute la cour et de l'univers entier, ce fut l'Impératrice qui prit le plus mal l'annonce de ce mariage disproportionné. Son âme honnête répugnait à un arrangement si semblable à un marché : ignorant les motifs presque désespérés qui portaient la jeune fille à cette résolution, elle ne pouvait com-
prendre ce qui lui paraissait uniquement inspiré par le désir d'être riche.
Elle fit venir sa demoiselle d'honneur en sa présence et lui parla avec beaucoup de sincérité.
— Vous avez tort, lui dit-elle. Si vous tenez absolument à être mariée, je pourrais vous trouver un mari plus jeune et plus en rapport avec tout ce qui vous entoure.
— Votre Majesté est trop bonne , répondit Gléopâtre. Le comte Néoutof est un ami tel qu'on n'en rencontre guère dans le cours d'une vie. Je suis assurée d'être parfaitement heureuse en remplissant mon devoir à ses côtés.
— Mais, mademoiselle, s'écria l'Impératrice, un ami n'est pas un mari !
Gléopâtre baissa les yeux. La répétition de cette phrase, qui ne lui était guère épargnée, avait le don de lui causer de l'humeur; elle ne pouvait que cacher de son mieux cette impression désagréable; elle donna à son visage l'air le plus calme qu'elle put, et garda le silence.
— Ne comptez pas sur moi pour vous tirer d'embarras, si jamais vous vous trouvez prise au piège que vous vous serez tendu vous-même, reprit la souveraine d'un ton sec. On peut avoir quelque pitié pour les femmes victimes de circonstances cruelles, telles que l'inconduite d'un mari, mais vous avez été avertie, mademoiselle, et, en cas
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de malheur, vous n'auriez à vous en prendre qu'à vous.
Les larmes montèrent aux yeux de Gléopâtre; il lui semblait dur d'être traitée ainsi , lorsqu'elle n'avait qu'un désir : ensevelir sa jeunesse et ses folles espérances sous les obli(jations morales d'un mariag^e qui était un renoncement à tout, sauf au rang et à la fortune.
— Que Votre Majesté me pardonne, dit-elle, sans parvenir à maîtriser le tremblement de sa voix. Je sais ce que j'accepte, et je l'accepte de bon cœur. Peut-être Votre Majesté, qui remarque tout, a-t-elle remarqué déjà que les attentions galantes ne me touchent guère... Ma vie a été douloureuse... Entre le mariage et le cloître, j'ai choisi le mariage.
— Qui vous permettra, quelque jour, de revenir à ce que vous dédaignez aujourd'hui, interrompit l'Impératrice avec une ombre d'amertumie. Cependant, s'il en est ainsi, vous êtes moins coupable... J'aurais toutefois préféré vous garder au nombre de mes demoiselles d'honneur... Enfin, vous êtes libre. Que Dieu soit avec vous !
La voix de la souveraine s'était adoucie. Gléopâtre baisa respectueusement la main qui lui rendait la liberté et sortit, d'un air si calme et si hautain, dès qu'elle eut franchi le seuil de la porte, que nul ne . s'avisa d'examiner ses yeux où brillait encore la trace des larmes.
Le mariage fut fixé à un jour aussi rapproché que possible. Le carême de l'Assomption n'autorisait pas à le célébrer avant le 15 août; la date du 16 août fut choisie, et le fiancé envoya aussitôt à la jeune fille une corbeille de mariag^e si riche et si parfaite qu'on devait en parler longtemps à Saint- Pétersbourg.
>/njn mois peut paraître très-long ou très-court, (suivant l'esprit de celui qui voit passer les journées. Pour Néoutof et pour Gléopâtre, ces trente jours s'écoulèrent bien lentement. Une sorte de fièvre les poussait tous deux à en avoir fini, afin qu'on ne leur en parlât plus. Les railleries déguisées, les sarcasmes sanglants, enveloppés d'une politesse, ne les épargnaient ni l'un ni l'autre; avec Gléopâtre, c'étaient des mots à double entente, qu'elle était contrainte de paraître ne pas comprendre. Avec le général, on usait de plus de prudence, car on le savait homme à donner également un soufflet et un coup d'épée à quelque plaisant malavisé. Mais les compliments exagérés sous leur apparence de sincérité égratignaient parfois d'une façon cuisante l'épiderme sensible du vieillard.
Kamoutzine gardait un silence bien extraordinaire pour ceux qui le connaissaient; l'attitude du grandduc son maître le lui commandait officiellement, mais avait-on jamais vu Kamoutzine obéir réellement à un ordre venu d'en haut? Sous sa feinte
soumission, n'apeicevait-on pas toujours une bravade déguisée?
Cette fois rien de pareil; la discipline semblait lui clore la bouche. En réalité, il était au désespoir. Ce dénoûment imprévu à ses rêves lui paraissait une chute dans le gouffre. Il avait partagé toutes les illusions de Gléopâtre ; il avait même plus d'une fois cru sincèrement au succès... Ce qu'il appelait succès n'était point ce que rêvait l'audacieuse fille; il n'avait pas cru une minute qu'elle pût être appelée à partager la situation du grand-duc ; mais il s'était dit qu'un mariage morganatique n'aurait rien d'invraisemblable, après tout; que cette solution sourirait assez à l'esprit un peu romanesque de son maître, et qu'à défaut d'autre, la belle ambitieuse serait amenée à s'en contenter.
Tout s'écroulait. Ce qu'il y avait de plus fâcheux, c'est qu'il ne pouvait arriver à savoir ce qui s'était passé. Boris ne lui en avait pas dit un mot, et Cleopâtre évitait soigneusement toute occasion de têteà-tête. L'habile courtisan eut beau s'évertuer, il ne put rien savoir, et son humeur s'en aigrit. Il n'avait jamais si bien compris tout ce qu'il espérait que le jour où il s'aperçut que c'en était fait de ses espérances.
Le 16 août arriva enfin. Dans la chapelle du palais se tenait une foule brillante d'officiers chamarrés et de dames en grande toilette. Sur le seuil.
le grand-duc Boris rencontra la fiancée, dont l'arrivée lui avait été annoncée au moment où elle descendait de voiture. Il s'inclina en silence devant elle, lui prit la main, et la conduisit devant le pupitre des Évangiles , où le comte Néoutof s'était rendu de son côté. Pas un mot, pas un regard, pas un frémissement de leurs mains ne trahit qu'ils eussent jamais pensé l'un à l'autre... Ils se quittèrent devant l'autel après que Boris eut remis à Néoutof celle qui désormais allait lui appartenir; le grandduc se retira un peu de côté, et Gléopàtre ne vit plus son visage jusqu'à la fin de la cérémonie.
Obéissant au désir formellement exprimé du général, elle s'était fait faire pour ce jour une toilette étrange, originale, qui convenait admirablement à son genre de beauté. Sur le devant de sa robe de moire blanche, elle avait fait attacher tous les diamants séculaires de la famille Néoutof, mis par son fiancé dans la corbeille de mariage. La lourde étoffe, devenue rigide sous cette surcharge d'orfèvrerie, tombait sans plis, drapant la taille de statue comme une icône byzantine. La couronne de fleurs d'oranger s'élevait en diadème, mélangée de fleurs de diamants, si bien qu'à première vue on songeait au cacoc/uiik russe. C'était une toilette d'impératrice en effet, et la beaiîté de celle qui la portait était vraiment souveraine.
— Ah ! fit une superstitieuse, elle a mis des perles !
Les perles, en Russie, sont considérées comme représentant des larmes, et, d'ordinaire, elles sont bannies de toute toilette de mariée. Gléopâtre n'était point accessible à de puériles terreurs. De gros cordons de perles couraient autour du corsage décolleté, entouraient les bras, retombaient en torsades des épaulettes. C'étaient les perles légendaires des Néoutof, et depuis la mort de la mère du général, il y avait de cela soixante ans, personne ne les avait vues à la lumière des bougies.
— Elle est trop belle! dit quelqu'un résumant l'impression générale ; trop belle et trop riche...
— N'appelez pas le malheur! fît peureusement la dame superstitieuse.
— Il n'est point nécessaire de l'appeler, répondit une bonne langue. Le malheur sait bien venir tout seul. Ne voyez-vous pas qu'elle sera veuve avant un an?
— Hé ! hé ! ce ne sera peut-être pas un malheur ! répliqua un quatrième.
C'était vrai, Cléopàtre était trop belle. Sous son voile de point d'Angleterre on entrevoyait le rose de ses joues, colorées par l'émotion, et peut-être aussi par l'effort physique imposé par le poids de sa toilette. La cérémonie poursuivait son cours, sans qu'on pût s'empêcher de parler de cette merveilleuse mariée, telle qu'on n'en avait jamais vu.
Elle restait impassible, debout près de son époux;
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on Te Lit dite de marbre sans la coloration éclatante de son teint et l'éclat extraordinaire de ses yeux.
Elle exécutait les mouvements prescrits avec une noble lenteur qui la rendait encore plus imposante, comme si elle jouait un rôle de reine dans quelque tragédie pompeuse. Ce rôle, elle le jouait en effet. Celui qui Favait dédaignée verrait comment elle eût su tenir sa place aux côtés d'un quasi-souverain. C'est pour lui qu'elle avait revêtu ces diamants et ces perles, c'est pour lui qu'elle accomplissait avec tant de majesté les rites solennels du mariage. Qu'il la vît dans sa splendeur, et qu'il comprît ce qu'il avait perdu !
Le comprit-il ? Elle n'en sut rien. Gléopâtre tourna trois fois autour du pupitre sacré, la main dans celle de son époux, mais elle ne vit aucun des visages qui l'entouraient. Son regard avait la fixité des yeux d'extatiques; les prunelles, bleu foncé, dont les pupilles dilatées doublaient la profondeur, regardaient sans voir. Lorsque la cérémonie fut terminée :
— Embrassez-vous, leur dit le prêtre.
Elle se pencha vers son mari, qu'elle dominait de toute la tête, et il effleura des siennes les lèvres rouges qu'elle lui présentait.
— C'est la première et la dernière fois, lui dit-il en français, avec une sorte de galanterie narquoise ; excusez-moi, c'était de rigueur !
On les conduisit devant les images saintes : ils se prosternèrent dûment et furent ensuite congratulés par la foule de leurs amis et connaissances. Le premier de tous, Boris s'inclina sur la main de Gléopâtre, qui n'avait pas encore remis son gant, ôté pour la cérémonie, et la baisa.
— Je vous offre mes félicitations , madame , lui dit-il de cette voix grave et pleine qui allait si loin au fond des cœurs, et qu'elle n'avait pas entendue depuis leur entretien près de la tour. Qu'il y avait longtemps de cela ! Et un mois à peine s'était écoulé !
— Je remercie Votre Altesse Impériale, réponditelle; je la remercie en même temps de toutes ses bontés.
Pour la première fois elle leva les yeux sur lui, et dans ce regard, qu'il attendait avec un certain malaise, il ne lut ni douleur ni reproche, mais seulement la calme résolution d'une femme qui s'est tracé un chemin dans la vie et qui saura le suivre.
La maison occupée par Néoutof était illuminée de la base au faîte; les trottoirs de la rue elle-même
resplendissaient de lampions posés à terre. Les équipages fringants arrivaient à grand fracas, car le général avait invité la cour et la ville à sa soirée de mariage. Les fleurs les plus rares, les plantes les plus belles étaient prodiguées; des corbeilles de bouquets présentées par des enfants vêtus à la russe attendaient les dames à leur arrivée; deux grands lampadaires placés sur le perron flambaient, éclairant la façade jusqu'en baut ; un léger soufle de vent tordait par moments leurs flammes qui se réunissaient, s'enroulaient et s'envolaient avec un ^eu de fumée.
— Peste ! il n'a rien épargné ! dit Charamirof en descendant de voiture. Il veut qu'on sache combien il est heureux.
Sa femme ne répondit pas; les lèvres pincées, elle regardait tout autour d'elle, cherchant quelque chose à critiquer.
— Vous trouvez la maison mal meublée, princesse, lui dit Néoutof, qui l'examinait avec un sourire dont elle eût dû se méfier. C'est un simple locatis, qui laisse en effet beaucoup à désirer. Maisj'espére offrir à ma femme quelque nid plus digne d'elle pour cet hiver.
— Vous avez fait de cette maison quelconque un vrai lieu de délices ! repartit un ami. Les fleurs et les lumières ont un éclat...
Le vin de Champagne traditionnel passait sur de grands plateaux d'orfèvrerie massive. Néoutof s'était
CLEOPATIIE. 129
rapproché de sa femme pour recevoir les compliments d'usage. 11 prit un verre de cristal taillé à facettes et l'éleva à la hauteur de sa tête. Tous les autres verres se dirigèrent vers le sien.
— J'accepte vos compliments, messieurs et mesdames, dit-il d'une voix forte; la comtesse et moi, nous vous remercions ; n'ayez aucune crainte, notre honheur est assuré !
Un murmure de félicitations répondit à cette singulière sortie; le général vida son verre d'un trait et le lança contre la cheminée de marhre à laquelle il était adossé.
— Le verre cassé porte bonheur! dit-il; je vous invite tous à nos noces d'argent !
Onsouritàcette boutade. Vingt-cinq années étaient un bail bien long pour un homme de cet âge, mais personne n'osa rire. Le vétéran de 1812 avait un air si noble que nulle plaisanterie de mauvais goût ne pouvait être faite en sa présence. A ce moment, un excellent orchestre caché dans le jardin commença un menuet de Mozart, et la musique continua de jouer pendant toute la soirée.
Un souper assis de deux cents personnages retint les hôtes jusqu'à minuit. L'usage est, en pareil cas, de se retirer au bout d'un quart d'heure, mais le général avait prévenu les convives, et l'on restait par curiosité. Cette noce ressemblait si peu à ce qu'on avait vu jusque-là !
Les bougies se consumaient dans leurs bobèches, les fleurs se fanaient en s'enroulant sur elles-mêmes à la chaleur, quand les invités quittèrent la maison, aux sons de la Marche nuptiale de Mendelssohn.
Les derniers hôtes, en se retournant, purent voir par les portes grandes ouvertes le général s'incliner cérémonieusement devant sa femme pour prendre congé d'elle.
— Je souhaite^, lui dit-il, que cette soirée de joyeux avènement vous laisse le même souvenir qu'à moi. La fête était pour vous, madame, et rien n'est assez beau pour vous être offert. Excusez les fautes de l'auteur, comme disent les Espagnols, et sachez que vous avez en moi un fidèle ami, un humble et dévoué serviteur.
11 l'avait conduite jusqu'à la porte de la chambre qui lui était destinée; sur le seuil il la quitta, et elle entra seule chez elle.
A peine était-elle au milieu de la vaste pièce fraîche qu'une femme de chambre accourut.
— Son Excellence fait demander à madame la comtesse si un peu de musique encore ne lui serait pas agréable ?
— Oui, certainement, répondit Cléopâtre.
Les femmes débarrassèrent la mariée de ses lourds ajustements. Bientôt elle fut seule, vêtue d'un peignoir de soie blanche, légère et frissonnante, orné de longues dentelles d'aïeule, aux tons jaunis. La
lampe des images brûlait dans le coin, près du lit ouvert ; Gléopâtre éteignit les bougies et vint s*asseoir près de la fenêtre.
Un quartier de lune décroissante disparaissait derrière les tilleuls du parc, qui dessinaient une grande masse noire, très-imposante. La nuit était fraîclie, les héliotropes et les résédas du jardin sentaient extrêmement bon ; les violons continuaient à jouer du Mozart, mais plus faiblement, comme s'ils avaient voulu préparer doucement l'oreille au silence. Un faible éclair jaillit d'une bague que Gléopâtre portait à la main gauche. C'était un gros diamant, présent de son mari... L'anneau d'or brillait à sa maîn droite.
— Je suis mariée, se dit-elle. Gela a l'air d'un conte de fées, et pourtant c'est une réalité... Mariée!...
Elle soupira profondément et appuya sur sa main sa tête encore alourdie des diamants qu'elle avait portés pendant toute la soirée. Elle possédait ce qu'elle avait souhaité : une maison somptueuse, une situation exceptionnelle; l'attitude du général avait arrêté net les commentaires malins ; désormais elle serait considérée et respectée comme elle devait l'être. Tout à coup, les paroles d'avertissement prononcées par l'Impératrice lui revinrent à la mémoire.
— Un danger? pensa Gléopâtre ; quel danger? Le danger existe pour les ignorantes, et je connais la
].{2 CLÉOPATIIE.
vie... Pour les coquettes... (Elle sourit dédaigneusement.) Nul danger ne peut m'atteindre !
Les vers de Victor Hu^îg lui revinrent à la mé-
moire :
Ta perle n'est pas dans notre nnile.
Ton sentier n'est poiut sous nos pas...
Des larmes subites, pressées, jaillirent des yeux de la jeune femme. Non, sa perle n'était point dans l'onde vulgaire. Elle avait placé son idéal si haut que tout autre espoir devait être une déchéance, et Cléopàtre ne pouvait admettre l'idée d'une chute, même purement intellectuelle.
— C'est un rêve à réaliser, se dit-elle quand ses larmes s'arrêtèrent, ce qui ne fut pas long : marcher la tête très-haute, dans l'orgueil de ma virginité inviolée; au-dessus de tous, parce que j'aurai ce que les autres ne peuvent avoir. Si respectable que les hommages ne pourront se dérober, — si inaccessible que tous souhaiteront m'atteindre, — si belle que nulle ne pourra se comparer à moi.
Elle n'eut pas besoin de regarder dans la glace pour savoir combien elle était belle ; elle le savait.
La lune avait disparu derrière les tilleuls ; les violons s'étaient éteints si doucement qu'elle ne s'en était pas aperçue : seuls les parfums vivaient toujours, et semblaient plus pénétrants depuis qu'ils étaient seuls à régner.
La fenêtre resta ouverte, et Cléopàtre se jeta sur
CLÉOPATRK. 133
son lit et s'endormit d'un sommeil léger où la réalité flottait encore.
C'est ainsi qu'elle entra dans sa vie nouvelle.
Hew York
— Elle est étonnante, cette comtesse Néoutof! Pas la plus petite intrig^ue, pas l'ombred'une coquetterie ! Et son mari qui a l'air de s'occuper de nous ! . . .
Celui qui parlait n'avait que trop de raisons de se plaindre; trois mois auparavant, il avait été, le même jour, éconduit par Cléopâtre et raillé par le général. Depuis, il avait surveillé la comtesse comme s'il avait été payé par une agence de renseignements; mais il n'avait rien appris, ce qui se traduisait chez lui par l'exclamation ci-dessus.
En effet, on ne pouvait dire que du bien de Cléopâtre. Mariée depuis plus de quatre ans déjà, elle avait mis sa maison sur un pied exceptionnel. On n'y était admis qu'après une sorte de noviciat dans les salons les plus recherchés de Pétersbourg, de sorte qu'après la fleur du panier, la maison Néoutof était une fleur encore plus distinguée, la crème des crèmes, disait Kamoutzine, à qui les métaphores ne coûtaient rien.
lU CLEOPATRE.
La conduite de la comtesse avait été exemplaire au point que l'Impératrice n'avait pu récemment se refuser à la nommer dame du palais. C'était reconnaître ouvertement que le mariage, considéré comme un peu inconvenant jadis, avait tourné de la meilleure façon. Aussi la jeune femme se trouvait-elle en possession de la situation la plus brillante que l'on pût rêver à la cour comme à la ville. Quant au général, il avait rajeuni de dix ans, et promenait dans les salons sa personne originale, en se servant de sa canne comme d'une badine.
— Si je vis seulement jusqu'à quatre-vingts ans, disait-il en riant, je n'en aurai plus que cinquante.
11 était heureux. La présence de Gléopàtre avait éloigné de la maison une nuée d'intrigants, de parasites, de mendiants, par lesquels il était autrefois harcelé tout le jour, et que par bonté il n'osait renvoyer, pour peu qu'ils se fussent présentés comme des compagnons d'armes ou quelque chose d'approchant. Gléopàtre n'eut pas besoin d'user de rigueur pour les bannir; la vue de cette femme élégante et hautaine suffit pour les mettre en fuite. Elle sut remplacer les visites intéressées de ces solliciteurs encombrants par sa conversation toujours variée. Elle lisait avec soin les journaux et les revues étrangères, afin d'en tirer ce qu'il pouvait y avoir d'amusant, et elle avait une manière de raconter les
choses ensuite, qui charmait son mari autant qu'eût pu le faire un livre bien composé.
A ces entretiens qui les retenaient au moins deux heures tous les jours et qui se prolongeaient souvent pendant le déjeuner, ils avaient pris l'un pour l'autre une amitié vraiment extraordinaire, qui chez le mari n'était pas faite seulement de sentiment paternel, et chez la jeune femme uniquement de reconnaissance. Malgré l'énorme différence de leurs âges, ils s'étaient appréciés, et une estime mutuelle, une confiance absolue était née de ces bons rapports.
Si belle et brillante qu'elle fût, Gléopàtre n'était pas mondaine, c'est-à-dire qu'elle restait volontiers au logis le soir d'une fête, pour peu que le général fût fatigué ou paresseux de sortir. Entre toutes ses qualités, c'est peut-être celle qui avait le plus touché le vieillard ; il se fût fait scrupule de l'empêcher de s'amuser à sa fantaisie ; il fut heureux et reconnaissant de voir qu'elle savait se passer de flatteries et de triomphes.
Au bout de six mois de ménage, ils se connaissaient si bien qu'ils n'avaient plus de secrets l'un pour l'autre — dans le présent, au moins, car ni l'un ni l'autre ne firent jamais allusion à leur vie antérieure au mariage, hormis pour les affaires indispensables. Le général, qui s'endormait fort tard, prit l'habitude de se faire raconter, en revenant.
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par Gléopâtre les succès du jour; elle n'omettait ni un compliment ni une déclaration, et Dieu sait que ce n'était pas ce qui manquait à ses soirs de bal. Elle excellait à reproduire la mine ou le ton de ses adorateurs, à tel point qu'elle ne les nommait plus, et que Néoutof, riant à chaudes larmes, les reconnaissait à la ressemblance. Elle riait aussi parfois, mais moins; on eût dit qu'il lui suffisait d'amuser son mari ; la gaieté des autres ne lui semblait pas communicative, même lorsqu'elle en était la cause.
C'est ainsi que s'étaient écoulées les quatre années qui avaient si bien rajeuni le général. Le grandduc Boris avait continué à se conduire en ami, mais les entrevues s'étaient faites de plus en plus rares. Malgré eux, à leur insu peut-être, ils n'aimaient plus autant à se trouver ensemble. Boris, d'ailleurs, avait passé à deux reprises plusieurs mois à l'étranger, et tout faisait supposer qu'ayant pris goût aux voyages, il s'absenterait encore.
Le prince et la princesse Gharamirof eurent, à celte époque, la joie d'avoir un héritier. Il en était temps, car la jolie figure d'Irène commençait à devenir un peu osseuse et pointue. Sa maternité ramena sur sa fluette personne un aimable embonpoint et un petit air de matrone qui lui donnèrent une seconde floraison.
Cet enfant fut dans les mains expertes de la prin-
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cesse un instrument envoyé par la Providence tout exprés pour taquiner sa sœur.
— Cette pauvre Gléopâtre ! jamais d'enfant! disait-elle avec un soupir de compassion, toutes les fois qu'elle avait produit son poupon aux yeux de quelque jeune femme compétente en matière de maternité. Elle ne sait pas, la pauvre chérie, quelle triste vieillesse elle s'est préparée !...
— Mais elle paraît fort heureuse? répondait-on. Et puis elle est si jeune ! Elle aura tout le temps de se remarier...
Irène secouait la tète et levait les yeux au ciel.
— Oh ! voyez-vous, mon beau-frère a une constitution de fer ; il est capable de sui-vivre à sa femme ! Non, non, elle regrettera un jour d'avoir gaspillé ainsi tous les trésors que Dieu lui avait mis dans la main... Que voulez-vous! elle y a apporté un entêtement incroyable, car ce n'est pas faute de l'avoir bien avertie. C'est étrange ! je ne la croyais pas intéressée... personne n'a été plus surpris que moi...
On peut aisément s'imaginer les variantes brodées sur ce thème par la charitable Irène. Elle perdait son temps, d'ailleurs; Cléopâtre ne s'occupait pas de ce qu'on pouvait dire d'elle, et depuis longtemps savait ce qu'elle devait attendre de l'affection de sa sœur.
C'est Kamoutzine qui d'ordinaire lui racontait ces discours ou d'autres semblables; il prenait un
plaisir malin à parler à la jeune femme de ce qui aurait dû la troubler ou l'irriter. Elle le laissait faire, sachant que lui montrer du déplaisir, ce serait lui donner prise sur elle. Une étrange confiance agressive avait succédé depuis le mariage à leur alliance d'autrefois. Ils savaient qu'ils ne se trahiraient pas réciproquement; mais quand l'un des deux pouvait inquiéter ou blesser légèrement l'autre, ils ne se refusaient que rarement cette joie maligne.
Kamoutzine ne pouvait pardonner à Gléopâtre d'avoir abandonné la partie qu'il croyait^ si belle ; Gléopâtre lui en voulait de ne pas l'avoir secondée davantage, peut-être de l'avoir maladroitement desservie ; ils ne se rendaient compte ni l'un ni l'autre que ne s' étant jamais rien dit à ce sujet, s'étant tout au plus devinés, ils n'avaient rien à se reprocher. L'orgueil qui les avait empêchés de se lier eût dû sauver maintenant les apparences; il n'en était rien, et, sans être ennemis, ils ne s'aimaient guère.
Et pourtant, Gléopâtre avait sur lui l'empire que conserve toujours une femme qui fut aimée et inaccessible, pour peu que l'homme qui l'aimait possède un reste de délicatesse. Il ne pouvait la voir, resplendissante de diamants et de beauté, sans se rappeler le jour où il était allé chez elle, dans ce pauvre appartement vide et nu, pour lui offrir -sa main et le secours de son intelligence. Il l'avait aimée avec sa tête plus qu'avec son âme, c'était vrai; mais il
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l'avait pourtant aimée, et, sous son masque de bouffon, il avait plus d'une fois, quand elle passait près de lui, senti son cœur sauter dans sa poitrine.
Maintenant, à de certains moments, il la haïssait presque, tout en ne pouvant s'empêcher de l'estimer. En général, Kamoutzine était mécontent de la vie et des hommes : tout à coup le bruit courut qu'il s'était mis à boire.
Il avait toujours été joyeux compag^non, et deux bouteilles de vin de Champagne dans la tête ne le rendaient que plus drôle; la nouvelle trouva donc peu de créance.
— Lorsqu'on porte si bien le vin, on ne se grise pas, que diable ! disait Gharamirof.
Cependant Kamoutzine fut rencontré plusieurs fois les yeux troubles et le costume peu soigné.
Ce dernier indice était grave : la tenue irréprochable de cet homme était peut-être ce qui l'avait sauvé d'une disgrâce en mainte circonstance ; s'il se négligeait, c'est que quelque ressort était brisé en lui.
Ce n'était que trop vrai : le mobile qui avait soutenu si longtemps sa gaieté d'emprunt et provoqué ses pasquinades venait de lui manquer soudain : le grand-duc avait refusé de payer ses dettes. Il avait refusé catégoriquement, avec raisons à l'appui, comme on refuse quand on est bien décidé à ne pas céder.
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— Je m'étais promis, dit-il à son ancien favori, de payer tes dettes sept fois; je les ai payées il y a un an pour la huitième; si tu as de la mémoire, tu te rappelleras que je t'ai dit alors : — N'y reviens plus, tu n'auras plus rien !
— C'est vrai. Altesse Impériale, murmura humblement Kamoutzine, mais vous m'aviez déjà dit la même chose la fois d'avant, et vous aviez payé tout de même !
Jadis, cette repartie eût fléchi Boris; aujourd'hui, il resta froid. Son jouet ne l'intéressait plus, il le connaissait trop bien, et Kamoutzine n'avait jamais été pour lui qu'un amusement. Il avait pris plaisir à ses folies, de même qu'on s arrête à voir jouer de petits chats : leur grâce enfantine et leurs ruses comiques font sourire même les hommes graves; mais les petits chats, devenus matous, perdent leurs admirateurs, et souvent, pourchassés de gouttière en gouttière, finissent d'une moit misérable. Kamoutzine avait passé l'âge de la grâce; peut-être aussi son maître était-il devenu plus difficile à distraire. Bref, Boris fut inflexible.
Le principal pour Kamoutzine était de cacher ce désastre à ses créanciers; il obtint du temps, car on le savait h&bile à négocier ce qu'il appelait ses emprunts; peu à peu cependant on s'inquiéta de le voir devenir un peu râpé : son tailleur avait refusé de rhabiller plus longtemps à crédit, c'était pour
CLEOPATRE. Ul
le punir de l'avoir oublié dans sa dernière distribution. Suivant l'usage universel de ceux qui vivent aux frais d'autrui, le jeune homme n'affectait jamais au payement intégral de ses dettes l'argent qu'il recevait de son protecteur : il donnait des à-compte, le moinspossible, — et s'amusait comptant avec lereste.
C'est alors qu'on le vit devenir soucieux : la bourse de ses amis ne s'ouvrait guère pour lui. A l'exception de Gharamirof, trop bon garçon pour lui garder rancune, et d'ailleurs souvent épargné par sa terrible langue, Kamoutzine n'avait pas d'amis. 11 avait blessé ou raillé tout le monde; on le craignait, mais on était bien aise au fond de le savoir dans l'embarras.
Cette situation tendue ne pouvait se prolonger longtemps ; le grand-duc partit pour Nice, à la fin de décembre, laissant son aide de camp à Pétersbourg. C'était une disgrâce complète, et Kamoutzine savait bien quel jour il l'avait méritée pour s'être présenté à son service sentant le kiimmel par trop fort. Il tomba dans une prostration profonde ; cet être qui n'avait vécu que pour l'extérieur, à tel point qu'il pouvait presque compter les occasions de sa vie où il s'était jugé lui-même, ce plaisantin, ce fou de cour, descendit au fond de son âme et se sauva éperdu devant ce qu'il venait d'y apercevoir.
Pourtant, il fallait envisager la situation. Semblable à un naufragé qui mesure de l'œil la distance
à parcourir du vaisseau qui coule jusqu'à la côte prochaine, il regarda autour de lui comme au dedans de lui. Nulle part il ne trouva rien. Les réclamations de ses créanciers devenaient insolentes. Le bruit de sa disgrâce s'était répandu, le départ du grand-duc Pavait encore accru ; la position n'était plus tenable, dans une ville où les moindres choses sont aussitôt connues dans le cercle de gens que cela intéresse.
Que faire alors?
Kamoutzine hésita un jour ou deux. 11 pouvait quitter i garde, où le service est coûteux, et prendre un grade dans l'armée, où il vivrait de sa solde dans quelque garnison de province. La vente d'un maigre petit bien hypothéqué qu'il avait encore lui permettrait de payer à peu près la moitié de ses dettes : le reste, le reste irait au diable !...
Mais c'était si dur, si inacceptable pour un homme qui avait passé sa vie à la cour ! Ce changement d'existence lui parut pire que la mort. Il sentit d'avance l'odeur fade des casernes où il devrait coudoyer ses hommes, le goût de la cuisine allemande que lui apporterait, à cinquante kopecks la portion, une ordonnance crasseuse ; il eut l'impression de la vieillesse arrivant à grands pas sur son corps fatigué, alourdi ; il comprit que tel qu'il était, il serait haï partout à cause de son esprit fertile en malices parfois cruelles.
— Non, se dit-il ; je me ferais tuer en duel par quelque imbécile chatouilleux... Ce serait trop béte.
Un beau soir, il se présenta chez Néoutof, poussé par un vag^ue désir de voir Gléopâtre. Il avait quelques verres d'eau-de-vie dans la tête, ce qui le rendait plus osé que de coutume. Le comte et la comtese étaient sortis.
— C'est dommage, dit à demi-voix Kamoutzine, elle m'aurait peut-être donné un bon conseil...
Les domestiques le regardaient, étonnés de le voir rester sur le seuil, après qu'on lui avait refusé la porte.
— Enfin, dit-il tout haut, dites-leur que j'étais venu... oui, j'avais quelque chose à leur dire,
— Demain matin? suggéra le suisse qui avait envie de le voir s'en aller.
— Demain matin, il sera trop tard, répondit l'aide de camp en le regardant dans les yeux avec colère.
Il descendit les cinq marches du perron et se dirigea vers sa demeure. C'étaient deux simple» chambres garnies dans une rue pas trop élégante. Jadis, il habitait la Monskaïa; mais, depuis ses revers, il avait été contraint de prendre un logis moins coûteux, et encore devait-il plus d'un mois de loyer à son hôtesse, qui le persécutait tous les jours.
II rentra et monta deux étages ; la porte n'était
pas fermée, il pénétra dans sa chambre sans que personne l'eût aperçu. La pièce était close et sentait le renfermé, mais il y régnait une chaleur douce. Il alluma la lampe à pétrole placée sur la table, et se laissa tomber dans un fauteuil, sans prendre la peine de retirer son ceinturon qu'il avait dégrafé. Le sabre tomba lourdement à côté de lui sans qu'il y prît garde.
— C'est dommage, répétait-il machinalement; elle m'aurait donné quelque chose... peut-être un bon conseil. Elle ne m'a jamais rien donné.
Saisi par la chaleur, il s'accouda et s'endormit, la tête sur ses deux bras.
11 dormit longtemps ainsi; les cloches qui sonnaient matines à l'église de Kazan, sa voisine, le réveillèrent en sursaut. La lampe baissait, répandant une odeur acre et fumeuse. Il leva la tête et regarda avec étonnement autour de lui; depuis plus d'un mois il n'était pas parvenu à s'accoutumer à ces chambres mesquines, mal meublées, où flottait l'odeur d'anciens dîners et d'anciennes pipes.
— Ah ! fit-il en revenant à lui, cette hideuse cambuse !
Il alla à la fenêtre et ouvrit le vasistas pour laisser pénétrer un peu d'air. La nuit était sombre et froide ; on sentait la neige dans les lourds nuages bas que la réverbération du gaz teintait d'un rouge terne et triste. Kamoutzine resta un instant le visage
à la fenêtre; rien n'annonçait encore le jour; il était quatre heures et demie, les cloches cessèrent de sonner; les autres sonneries s'éteignirent aussi peu à peu, et le silence se fit sur la ville encore endormie, où une couche épaisse de neige déjà tassée, recouvrant les pavés, interceptait les bruits,
11 referma le vasistas et revint à la table.
Son esprit était parfaitement lucide maintenant et lui montrait la vie avec la netteté désespérante des choses tristes auxquelles on pense la nuit. 11 se rappela aussi sa réponse au suisse de Néoutof : « Demain matin, il sera trop tard !... »
— C'était pardieu vrai! se dit-il à lui-même, car c'est pour tout à l'heure.
Il posa sur la table sa montre, son porte-monnaie à peu prés vide et un porte-cigarettes en vermeil ciselé, premier cadeau du grand-duc, dont il ne se séparait jamais; puis il alla à la commode et y prit du linge blanc dont il se revêtit de la tête aux pieds, après avoir fait des ablutions prolongées.
— Ne dirait-on pas que je vais me marier? fît-il ironiquement.
Lorsqu'il fut complètement habillé, il s'assit auprès de la table, dans le fauteuil où il avait passé la nuit, et regarda sa montre, qui marquait cinq heures et demie.
— Bah ! dit-il, je puis bien attendre encore une
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demi-heure! Ce ne serait pas poli de réveiller sitôt mes braves colocataires !
Il prit une plume et s'occupa de calligraphier avec soin la phrase suivante :
« Allez chercher le prince Gharamirof. » — Suivait l'adresse .
Il mit des points sur les i, ajouta des ornements aux majuscules, et contempla son ouvrage avec satisfaction, puis le mit en évidence sous la lumière défaillante de la lampe presque vide.
Un coup de cloche retentit au dehors.
— Six heures ! dit Kamoutzine ; c'est le moment. Bonsoir.
Il avait son revolver à portée de la main ; il l'appuya sur la tempe droite ; le coup partit, et Kamoutzine tomba renversé dans le fauteuil, pendant que la main lâchait l'arme.
Des cris confus retentirent dans la maison, puis des bruits de pas ; la porte s'ouvrit, l'hôtesse entra épouvantée.
— J'ai une balle dans la tête, lui dit Kamoutzine en la regardant d'un seul œil, car l'autre était fermé; je me suis manqué. Je n'ai jamais rieu réussi de ma vie !
11 indiquait le papier; la bonne femme s'en saisit ; un médecin fut appelé pendant qu'on courait chez Gharamirof.
Le prince arriva sans perdre de temps, tout ef-
faré, presque en colère contre son ami, qui se suicidait sans le prévenir.
— Cet excellent homme, dit Kamoutzine en lui montrant le médecin, veut me persuader que je vivrai jusqu'à ce soir. J'espère bien que non ; je souffre atrocement. Si tu m'aimes, va chercher ta belle-sœur !
— Gléopâtre? fit le prince bouleversé.
— Oui, la belle Gléopâtre. Dépèche-toi. J'espère que son mari ne sera pas jaloux.
Il parlait avec facilité, bien que son visage fut horriblement convulsé.
Gharamirof partit sur-le-champ. Moins d'une heure après, il ramena la comtesse.
Enveloppée dans ses fourrures, toute pâle, elle s'approcha du lit où, malgré ses protestations, on avait placé le blessé. Le jour gris du matin entrait par les fenêtres ternies ; la chambre avait un aspect lamentable, quoique tout fût en ordre.
— Gomtesse, dit Kamoutzine, — ne t'en va pas, Gharamirof, ce n'est pas un secret; — comtesse, je crois que je vous ai plus aimée que qui que ce soit au monde — oui, mieux que lui... (Il clignait de son œil unique, pour indiquer le grand-duc absent.) A cette heure-ci, je suis bien aise que vous le sachiez. Dans ma vie, voyez-vous, il n'y a que deux bons souvenirs : vous et le petit phoque... Vous rappelez-vous le phoque?
Elle fit un signe de tête, ne pouvant parler.
— Pauvre bête ! elle avait soif! Si vous aviez vu comme elle gigotait dans l'eau fraîche! Je suis bien aise à présent de lui avoir donné à boire. . .
— Cette eau fraîche te sera comptée là-haut, fit Charamirof en s'essuyant les yeux.
— Parbleu! je te l'avais dit! riposta Kamoutzine. Gela ne vous fâche pas, madame, queje vous mette avec le petit phoque?
Gléopâtre secoua la tête en souriant tristement.
— Les deux affections désintéressées de ma vie... Allez maintenant, comtesse, ne restez pas ici ; je sens qne je deviens véritablement trop laid.
Elle se pencha vers lui pour lui dire adieu. Il prit sa main et la baisa comme on baise les pieds du Christ. Elle sortit sans se retourner.
— Voyons, docteur, fit Kamoutzine avec impatience, vous n'allez pas me laisser souffrir comme ça jusqu'à la nuit! Donnez-moi quelque chose pour en finir. Vous, un médecin, vous devez savoir vous débarrasser de vos malades !
Le docteur n'y pouvait rien, mais la mort eut pitié et le prit vers deux heures de l'après-midi'.
Charamirof le fit enterrer à ses frais et paya toutes les petites notes des gens qui l'avaient soigné.
— Enfin! soupira Irène pendant que son mari conduisait le deuil, celui-là est mort; ce n'est pas
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malheureux! Depuis Ja scène du phoque, je l'avais décidément pris en horreur!
Après un hiver triste et sombre, pendant lequel le soleil n'avait peut-être pas brillé dix fois, le samedi saint se présenta au milieu des splendeurs du printemps. La semaine tout entière avait été tiède et molle; la neige avait fondu rapidement sous une chaude pluie qui faisait rêver de la feuillée ; en vingtquatre heures, les brins d'herbe jaunie avaient verdi entre les pavés ; le soleil se coucha le samedi soir dans une apothéose de nuages dorés, sous lesquels les glaces encore solides de la Neva semblaient un anachronisme.
Quand il fait beau le samedi saint, toute la ville de Pétersbourg est en liesse. On voyait à cette époque courir dans les rues des robes de mousseline blanche au bout d'un long bâton, portées par d'alertes petites repasseuses vêtues de clair. L'usage est encore que toutes les jeunes filles ou femmes soient vêtues de blanc pour assister à l'office de minuit ; mais, dans ces temps éloignés, c'était le règne de la mousseline, et le passant le plus distrait eût su
quelle fête se préparait à la vue de ces grands papillons qui battaient de l'aile au niveau de ses yeux, parfois l'enveloppant, s'il n'était pas assez agile, d'un nuage sentant l'empois.
Cléopâtre sortit de chez elle dans son coupé muni d'une bouillotte recouverte de fourrures, afin de se rendre à l'office de minuit, dans la chapelle du Palais d'Hiver, où l'appelait sa dignité nouvelle. Pour cette circonstance solennelle, la jeune femme avait revêtu une toilette d'une splendeur sévère qui rehaussait l'éclat de sa beauté. Le général, retenu au lit par un accès de goutte, l'avait longuement contemplée avant de la laisser partir.
Elle roulait maintenant à l'allure rapide de ses deux trotteurs, à travers la ville illuminée qu'égayait déjà le tintement répété des cloches. Les équipages se croisaient dans tous les sens, comme en plein midi. Les paysans, revêtus de leurs touloupes en peau d'agneau, se pressaient au seuil des églises, dont l'extérieur était entouré de tables chargées de fromage pascal et de koulitchi, gâteaux aux raisins secs, apportés là pour être bénits, avec de grandes corbeilles d'œufs rouges.
Tout était si gai, si remuant, que Cléopâtre baissa la glace de sa voiture pour jouir de cette nuit vraiment exquise. Quelque chose de jeune et de hardi comme un chant de coq flottait dans l'air; ces bruits se confondaient dans le lointain, et parfois
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on eût pu croire à des sons de musiqne accompagnés de cris de joie, comme pour Fentrée triomphale d'un tsar victorieux. Une aube éternelle semblait tourner autour de l'horizon, jetant sa splendeur mystérieuse sur toute cette magie.
— Quelle étrange nuit! pensa la jeune femme; on dirait une aurore !
Soudain elle se rappela la nuit de ses noces ; les violons assoupis mourant dans le jardin, avec l'odeur pénétrante des fleurs d'août, la lune décroissante derrière les tilleuls.
— J'entrais dans la nuit, se dit-elle; aujourd'hui, il me semble entrer dans le jour !
La voiture s'arrêta devant le perron bien connu, et elle monta légèrement les marches qu'elle avait si souvent gravies jadis, quand elle était demoiselle d'honneur. Rien n'avait changé, et elle se crut un instant reportée bien loin en arrière. Cependant la place qu'elle prit à la chapelle n'était pas la même qu'autrefois; un regard rapide lui montra que bien des changements s'étaient accomplis après qu'elle avait résigné ses anciennes fonctions.
En effet, elle n'avait plus assisté à cette fête pascale depuis son mariage; quoique exacte aux sorties de cour, elle n'avait demandé aucune faveur, se contentant d'accepter et de remplir les devoirs qui incombaient à son rang. Ses récentes fonctions de dame du palais ne l'avaient point encore amenée
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daiis cette chapelle où tout lui parlait d'un passé déjà lointain...
Involontairement, elle tourna la tète vers la place oii jadis se tenait le grand-duc Boris... Il était à Nice, à cette même heure, prêta assister à la même cérémonie... Gléopâtre sentit son cœur se fondre en elle.
Ah ! s'il avait jamais cru qu'elle pourrait renier Fattrait qui l'avait emportée vers lui, il l'avait mal connue, mal jugée. S'il avait pensé qu'elle le raillerait un jour de l'avoir respectée, alors qu'il pouvait la cueillir et la jeter comme une fleur dont on a épuisé le parfum, il l'avait outragée. Mais elle lui pardonnait dans cette grande fête d'apaisement et de joie, dans cette réconciliation pascale. Gléopâtre envova à l'absent une pensée infiniment douce de tendresse et de reconnaissance. Il avait placé Dieu entre elle et lui ; elle le remit aux mains toutes-puissantes de son Créateur, en le priant de conserver cet être cher, digne d'être heureux, digne d'être aimé.
La cour entra, l'Empereur conduisant l'Impératrice, toute cette belle famille impériale suivant, chacun à son rang, les pages portant les traînes, avec un luxe de diamants, de velours, de dentelles, qu'on ne saurait voir ailleurs. A peine les souverains étaient-ils à leur place que la poile de bois dorée fermant l'iconostase s'ouvrit, et les prêtres sortirent
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au milieu des chants, pour chercher le Christ qui vient de ressusciter, et dont on ne peut trouver la dépouille. Croix et bannières en tête, sous l'éclat aveuglant des lustres qui jetaient des flots de clarté, le clergé, accompagné des chantres, partit par la gauche, à la recherche du corps divin. Les chants décroissaient dans Téloignement des vastes salles; les voix aiguës des enfants se distinguèrent encore... puis rien. Un silence religieux régnait dans la chapelle, où Ton n'entendait même pas la respiration des trois cents personnes qui s'y trouvaient rassemblées, les hommes d'un côté, les dames de l'autre; silence tel qu'on entendit les pétales d'un camélia se détacher de la robe d'une femme et tomber sur le parquet poli.
Des sons aériens résonnèrent au loin, puis les voix des ténors qui se rapprochaient, puis cellesdes basses, et le clergé, marchant si vite qu'il semblait courir, rentra par la droite, après avoir fait le tour du palais. Les chants s'arrêtèrent soudain.
— Christ est ressuscité ! dit le prêtre d'une voix forte, qui sembla entrer dans la poitrine des auditeurs.
— Il est vraiment ressuscité! répondirent les chantres et la foule, du ton dont on parle.
Le prêtre répéta par trois fois les paroles consacrées et reçut la même réponse; un chant d'allégresse vif et pressé éclata sous les voûtes comme un
feu d'artifice, et tous échangèrent le baiser de paix, pendant que la messe commençait derrière les rideaux de soie fermés du sanctuaire.
Gléopâtre avait assisté bien des fois à cette cérémonie, où rien n'était nouveau pour elle, et jamais elle n'en avait été aussi vivement impressionnée. Après avoir échangé quelques paroles avec ses voisines, durant l'intervalle des félicitations et des embrassades, elle regarda autour d'elle, pour examiner les visages nouveaux.
Le hasard l'avait placée au bord du passage réservé au milieu de la chapelle, de sorte qu'elle se trouvait, sur son rang, la plus voisine des hommes ; pendant que son regard parcourait les groupes, elle reçut quelques saluts empressés et les rendit avec la politesse aimable qui tenait si bien les gens à distance. Soudain, son regard se fixa sur un nouveau venu qu'elle ne connaissait pas encore.
Il s'appuyait légèrement contre une colonne de marbre; ses yeux étonnés semblaient contempler pour la première fois des objets extraordinaires, car ils flottaient au basard, sans savoir où se poser. C'était un bomme de vingt-cinq ou vingt-six ans, mais qui paraissait plus jeune, en raison de ses cheveux blonds et de sa fraîche carnation. Sa moustache était blonde aussi, d'un blond extraordinaire, argentin; la forme de ses traits était d'une pureté irréprochable, tellement belle et parfaite qu'on ne
CLKOPATRE. 15
le remarquait même pas au premier coup d'œil, tant tout son être était modelé d'une façon exquise et pour ainsi dire avec goût.
— Quel beau garçon! pensa involontairement Gléopâtre, qui aimait la beauté partout, dans la vie comme dans les musées.
Le jeune homme parcourait lentement du regard les femmes réunies en un groupe où la richesse ne pouvait éclipser la beauté ; soudain, Gléopâtre rencontra ses yeux; ils étaient d'un noir de jais et brillaient comme des escarboucles, sous ses sourcils châtains, délicatement arqués. Lorsqu'il aperçut la jeune femme, ces yeux magnifiques s'arrêtèrent avec une expression de surprise et d'admiration telle que toutes les bienséances s'envolèrent.
— Je n'ai jamais vu une femme comparable à vous ! dirent les yeux noirs, en y ajoutant un respect si profond que l'admiration n'était plus qu'un hommage involontaire.
— Quels yeux merveilleux! pensa la jeune femme, et quel regard intense!...
Ils cessèrent de se regarder, ramenés par la réflexion au sentiment des convenances, mais chacun d'eux avait pénétré l'autre plus et mieux qu'on ne le fait souvent en des années de vie mondaine. Plusieurs fois leurs yeux se rencontrèrent encore; ils avaient beau les détourner, ils revenaient l'un à l'autre, invinciblement attirés.
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L'office de Pâques est très-long; commencé à minuit, il ne s'achève que vers deux heures du matin, mais il ne parut pas ennuyeux à la comtesse Néoutof. Elle sentait que quelque chose venait d'entrer dans sa vie. Que serait-ce? Elle n'en savait rien, et n'y voulait pas penser.
Lorsque tout fut enfin terminé, pendant qu'enveloppée de fourrures, elle attendait sous le péristyle qu'on lui annonçât son équipage, elle vit s'avancer vers elle, suivi par le jeune homme qu'elle avait remarqué, le ministre plénipotentiaire de Suède, pour lequel elle avait une estime particulière.
— L'endroit est mal choisi, comtesse, dit le diplomate en s'inclinant, l'heure ne l'est pas mieux, mais je pars après-demain en congé, et je me serais fait un crime de ne pas recommander à votre bienveillance mon jeune cousin Ulric d'Alsen...
Ulric s'inclina gravement.
— Il est arrivé depuis deux jours seulement, et va se trouver bien seul pour prendre langue en mon absence. Vous avez toujours été extrêmement bonne pour moi... Si j'osais, je vous prierais de considérer mon cousin comme s'il était mon fils...
— Gela suffit, mon cher baron, pour qu'il soit le bienvenu chez nous, répondit Gléopâtre.
La voiture était avancée, elle salua d'un signe de tète, glissa entre les deux portes de cristal et disparut.
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— Qui est celte personne si remarquable à laquelle vous venez de me présenter? demanda Ulric d'Alsen à l'ambassadeur, aussitôt qu'elle eut disparu .
— C'est la comtesse Néoutof, la plus belle femme de la cour et la plus vertueuse, mon jeune ami, répondit le cousin.
Ulric ne dit rien; il rentra à l'ambassade sans avoir ouvert la bouche, et toute la nuit il revit en rêve les yeux bleus de Gléopâtre, attachés sur lui avec un intérêt qu'elle ne song^eait pas à dissimuler.
Je vous adore ! disaient les yeux noirs. (La bouche restait muette, mais les lèvres avaient une façon de sourire qui en disait plus long que des paroles.) Je vous adore, vous êtes la seule femme qu'il y ait au monde ! Le reste n'a jamais existé, n'existe point, n'existera jamais !
Les yeux noirs parlaient ainsi depuis quinze jours, depuis la première heure de la visite que d'Alsen avait faite à la comtesse Néoutof. Les convenances autorisaient dix minutes de séjour dans le salon où il ne connaissait encore personne; il était resté une heure entière, répondant aux quelques questions de Gléopâtre par des monosyllabes, et la regardant tant qu'il pouvait. Depuis, une intuition secrète lui avait appris qu'il ne devait pas rester si longtemps ; au bout de vingt minutes, il s'en allait le plus souvent, mais il revenait presque tous les jours.
Le premier jour, Cle'opâtre s'en amusa. Cette adoration naïve et silencieuse avait quelque chose de touchant et d'un peu comique, pour une femme accoutumée aux quintessences distillées d'un monde très- civilisé , très - corrompu , où la forme sauve habilement le fond. Mais, bientôt après, avant que la semaine fût écoulée, la jeune femme avait senti quelque chose de singulier se passer en elle : la visite presque quotidienne du jeune Suédois lui était devenue nécessaire; elle l'attendait avec une certaine impatience, et, s'il ne venait pas, la journée lui semblait vide.
Elle ne voulut pas en convenir avec elle-même, et haussa les épaules en se disant :
— Est-ce que je deviendrais sottement vaniteuse aussi, comme les autres? Est-ce que je vais me mettre à compter mes visiteurs, pour savoir si l'on ne me néglige pas? Ce serait tout au plus bon pour Irène !
Les jours passaient; le printemps faisait mine de venir pour tout de bon; un souffle généreux et plein de vie fondait la croûte de glace sur la Neva; le
soleil brillait, aux belles heures de la journée, d'un éclat si ardent qu'il brûlait la main nue. Le contraste entre cette chaleur intense et l'air vif, encore très-froid, donnait la fièvre, mais une fièvre gaie et remuante, qui portait à marcher vite, à parler, à rire...
Gléopâtre elle-même se laissait emporter à ce joyeux tourbillon de printemps, et sa gravité ordinaire se teintait d'un peu de rose. Elle sortait beaucoup et volontiers ; son mari, contraint de rester au logis, s'amusait des récits qu'elle lui faisait, et où elle mettait une animation, un degré de fine raillerie qu'il ne lui avait pas encore connu.
Par une fantaisie nouvelle, elle fit remplir sa maison de fleurs; ces fleurs d'avril, au parfum pénétrant, aux couleurs éclatantes, jonquilles, jacinthes^ muguets, se détachèrent sur la verdure sombre des fleurs d'appartement, comme les notes claires d'une sonnerie de cloches sur le bourdonnement d'une ville affairée, et les odeurs enivrantes se répandirent partout, filtrant jusque dans les moindres recoins.
La grande parade militaire était annoncée pour le 6 mai, et, comme de coutume, chacun en parlait d'avance. C'était l'événement qui clôturait pour ainsi dire la saison d'hiver. La veille de ce jour, Ulric d'Alsen vint à son heure ordinaire, et, par hasard, trouva Gléopâtre seule. C'était la première fois. Elle en fut un peu gênée; depuis trois ou
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quatre semaines, les yeux du jeune homme avaient beaucoup parlé; qu'allait dire sa bouche? Elle eut une peur affreuse, pendant une seconde. Est-ce que cet être charmant serait dépourvu d'intelligence ?
L'acuité de regret que lui inspira ce doute précipita la jeune femme dans une série de questions presques indiscrètes. Où Ulric avait-il fait son éducation? Quelle était sa famille? Gomment se trouvait-il à Pétersbourg? Que pensait-il de la ville et de ses habitants ?
Le jeune homme répondit à tout d'une façon satisfaisante. 11 avait vécu jusqu'à quinze ans près de sa mère, qui l'avait élevé presque seule, avec le pasteur de leur église. L'ayant perdue, il était entré dans une école militaire, par les soins de son oncle le ministre; il en était sorti cinq ans plus tard, avec de très-bonnes notes; il avait eu aussitôt un grade dans un régiment, et depuis peu son oncle venait de le faire nommer attaché militaire à la légation de Suède.
C'était très-simple, et pourtant, dans le son de la voix, dans la forme de la phrase on devinait que le jeune homme avait passionnément aimé sa mère, que l'état militaire n'était point fait pour satisfaire sa nature rêveuse et contemplative, mais qu'étant trèshonnête et scrupuleux, il faisait son métier en conscience.
— Pétersbourg vous plaît-il, enfin? demanda
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Gléopàtre en attachant sur lui son re^^ard profond.
— J'ai éprouvé depuis que je suis dans cette ville des impressions que je n'avais jamais ressenties, répondit-il en baissant ses yeux noirs, et, quoi qu'il arrive, je ne les oublierai jamais.
Un silence suivit. Gléopàtre restait interdite. Ces paroles si simples lui étaient allées droit à l'âme, car elle en comprenait toute la portée. Soudain, elle regarda le jeune homme, et leurs yeux se rencontrèrent; elle resta éblouie, lisant là ce qu'elle n'avait jamais soupçonné.
C'était cela, l'amour? Cette adoration éperdue, cette soumission aveugle, cet élan suprême de tout l'être vers ce qu'il souhaite, c'était l'amour?
Elle ne l'avait point rêvé ainsi; ce n'est pas ainsi qu'aimaient les hommes qu'elle avait rencontrés. Chez eux, Tamour était un combat où le plus fin remportait l'avantage ; aussi les avait-elle assez méprisés !
Cette âme neuve aimait autrement ; ce jeune homme dont la vie s'était écoulée dans le travail, presque dans l'isolement, ne demandait rien et se donnait tout entier. Quelle femme n'en eût été touchée ! Cléopâtre se sentit pleine d'attendrissement, presque de pitié, pour cet enfant qui se livrait à elle sans rien réserver de son orgueil ou de sa vanité.
— Vous êtes très-jeune? lui dit-elle avec une bienveillance qu'elle sut s'empêcher de rendre dédaigneuse.
— J'ai vingt-six ans, répondit-il.
Le même âge qu'elle ! La jeune femme rougit en faisant un retour sur elle-même, sur sa connaissance de la vie, ses désillusions, son égoïsme mondain. Combien cet homme resté enfant ne valait-il pas mieux qu'elle !
— Une belle carrière s'ouvre devant vous, dit-elle pour ne pas laisser tomber la conversation.
Les paroles lui coûtaient. Elle eût aimé garder le silence, dans l'atmosphère tiède et embaumée du salon clos, richement meublé, plein de bien-être et de luxe. Un engourdissement très-doux gagnait son âme; rien ne lui avait jamais semblé plus près du bonheur que cet entretien, paisible en apparence, dans ce lieu de délices.
— Ma carrière... oui, peut-être, répondit-il avec indifférence.
Visiblement, il ne se souciait de rien autre que de ce qui l'occupait tout entier, de ce qui faisait vibrer son cœur aux paroles, même banales, de la femme aimée.
Le silence retomba, et les yeux noirs se fixèrent non sur le visage de Gléopàtre, — il n'osait le regarder que de temps en temps, lorsqu'elle ne pouvait s'en apercevoir, — mais sur son cou, à l'endroit où le col fermé par une broche découvrait la chair éblouissante de blancheur nacrée.
Par bonheur, le général Trédine entra, sans être
CLEOPATr.E. 163
annoncé, comme on le faisait toujours dans cette maison où rien n'était mystérieux.
Ulric pâlit, une rougeur légère monta aux joues de la comtesse.
Le nouveau venu apportait toute une moisson de propos recueillis çà et là dans les salons. Après deux ou trois minutes d'une conversation à laquelle il ne prit aucune part, le jeune Suédois se retira, sans que le général le remarquât seulement.
— Mais vous êtes distraite, comtesse ! Vous n'écoutez pas ! s'écria-t-il enfin, s'apercevant que Gléopâtre ne prétait aucune attention à ses discours.
— Je vous demande mille pardons, dit-elle en portant la main à son front; je crois que j'ai la migraine.
— Je me retire alors, fit l'importun. Vous devriez faire un tour en calèche, cela vous guérirait par ce beau temps !
— Vous avez raison! répondit vivement Gléopâtre, qui demanda aussitôt ses chevaux.
Vingt minutes plus tard, bercée par les ressorts moelleux de son grand landau, elle roulait sur le pont mobile du palais, dont les planches retentissaient sous les pieds des chevaux avec un bruit de tonnerre continu. Le cocher connaissait les préférences de sa maîtresse, car il la mena par des rues vastes, désertes et. poudreuses jusqu'aux Iles,
abandonnées comme un grand parc solitaire qui attend le retour des maîtres.
Encore quelques jours, et toutes ces maisons, noyées dans la verdure, s'ouvriraient à leur population d'hôtes élégants et riches. Pour l'heure, c'était un spectacle triste que celui des grandes façades prétentieuses, des murs de bois gris, des jardins négligés, où les dernières traces de neige venaient à peine de disparaître.
Pourtant, les chèvrefeuilles montraient déjà des pousses vertes, quelques pointes de lilas osaient fendre l'écorce brune; c'était peut-être encore l'hiver; demain, à coup sûr, ce serait le printemps.
Et le landau de Gléopâtre roulait sur le gravier des allées sinueuses, promenant la jeune femme et ses pensées, ondoyantes autant que les détours de la route. Parfois, en plein soleil, un rayon lui envoyait un coup de feu au visage ; puis aussitôt l'équipage rentrait sous l'ombre à peine indiquée des ramures dépouillées, mais gonflées de bourgeons ; la fraîcheur se faisait sentir alors avec beaucoup de vivacité, car les bras de la Neva qui entourent les Iles d'un réseau liquide étaient encore congelés aussi bien que le fleuve.
La couche de glace était si mince qu'on voyait
l'eau jouer au-dessous, comme on voit le sang courir
sous une peau délicate; par endroits, elle avait cédé,
^ et le soleil faisait miroiter un petit lac bleu pailleté
d'argent; sur les bords, des franges de cristaux de glace longs et minces, pareils à ceux des lustres de Bohême, annonçaient le travail secret et incessant de la désagrégation.
Un peu de fièvre planait au-dessus de tout cela, avec l'odeur des feuilles mortes décomposées par leur long séjour sous la neige.
Cléopâtre frissonnait de temps en temps. Elle éprouvait un malaise physique aussi bien q,ue moral. L'importun qui avait interrompu son entretien avec Ulric était un envoyé du destin, mal accueilli comme tous les envoyés de ce genre ; il avait donné un avertissement à l'àme de la jeune femme engourdie dans une torpeur délicieuse.
— Pourquoi est-il venu? se disait- elle avec un peu d'humeur. Nous étions en train de causer si gentiment !
Et quelque chose, au fond d'elle-même, lui disait:
— C'est fort heureux qu'il soit venu ; car sans cela...
La pensée restait incomplète ; la paresseuse langueur des jours de printemps empêchait-elle la jeune femme de la formuler, ou bien est-ce qu'elle ne voulait pas s'expliquer clairement ce qu'elle ressentait?
Les deux bons trotteurs allaient toujours du même pas rapide et cadencé, faisant sonner leurs gourmettes ; Cléopâtre s'aperçut qu'elle allait passer
devant le palais du grand-duc Boris, et un mouvement instinctif de curiosité lui fit tourner la tête vers cette demeure princière qu'elle n'avait jamais remarquée jusque-là. Le maître en était sans doute encore absent, car on n'avait pas annoncé son retour.
Dans l'allée qui conduisait au palais, tout près d'elle, tournant le dos à la route, marchait un homme de haute stature, dont elle reconnut le port noble et fier. Au bruit, il se retourna, et, pendant la dixième partie d'une seconde, Cléopâtre put voir son visage.
C'était lui, Boris, qu'elle avait aimé jadis — ou qu'elle avait cru aimer.
— Qu'il est vieilli ! pensa-t-elle, toute surprise de cette découverte.
Avec la promptitude de perception d'un homme qui se noie, elle revécut rapidement les jours d'autrefois et s'aperçut qu'un gouffre s'était creusé entre elle et le passé, gouffre si profond que le passé luimême venait d'y rouler, comme font les falaises minées par les eaux.
— Est-il possible que je l'aie aimé? se dit-elle, aussi étonnée qu'un enfant dont le jouet se brise dans la main. Je l'ai aimé, cet homme triste et fatigué qui marche dans le chemin !
Cléopâtre n'était pas de celles qui tergiversent avec la vérité et qui se nient l'évidence à elles-mêmes pour justifier leurs caprices; elle plongea sincèrement dans sa conscience. Elle avait aimé Boris
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autrefois avec sa tête ; maintenant le rêve était fini; elle prenait en pitié la jeune fille sentimentale qui avait ressenti ces fantaisies.
— J'étais jeune alors, se dit-elle, et je ne connaissais pas la vie. Je ne sais quel vent de folie avait passé sur moi. Ma première conception de l'existence était la boniie : se faire un marchepied de la faiblesse des autres, pour arriver en haut des degrés. J'avais voulu être grande-duchesse... qui sait, je Taurais été peut-être sans ma ridicule sentimentalité ? A présent, d'ailleurs, je n'ai rien à regretter ; j'ai ce que j'avais souhaité : le rang, la fortune, la considération... Que puis-je demander de plus ?
Elle avait fermé les yeux pour mieux voir dans son àme; tout à coup, une image se dressa devant elle, les yeux noirs d'Ulric lui apparurent pénétrants comme un philtre.
— Ah ! pensa-t-elle en se sentant céder, et pour ainsi dire fondre en une défaillance délicieuse, je ne sais ce que j'ai... Ce printemps, sans doute, qui m'énerve et qui m'épuise... Rentrons, dit-elle au cocher.
Quelques minutes après, le tonnerre des sabots des chevaux gronda encore sur le pont de barques.
L'air était froid, car la Neva, libre de glaces depuis près d'un mois, avait t'té tout à coup entièrement recouverte par des glaçons énormes, venus pendant la nuit du lac Ladoga. Mais les troupes ne s'en plaignaient pas.
Quarante mille hommes sous les armes étaient groupés sur la place du Champ de Mars, avec une régularité savante qui faisait le plus grand honneur au chef. Il eût été impossible de tirer un meilleur parti de l'emplacement, qui n'était ni très-vaste ni très-régulier, le Champ de Mars affectant la forme d'un trapèze.
Armes et chevaux, d'une beauté incomparable, reluisaient au soleil, qui les brûlait impitoyablement. Des tribunes couvertes, construites le long du canal qui borde le Jardin d'Eté, abritaient la cour et le corps diplomatique ; de nombreux gradins recevaient une quantité d'hôtes distingués ; tout autour de la place, un cordon épais de peuple, séparé des troupes par une simple corde soutenue par des poteaux, regardait patiemment .debout, depuis la
première heure du jour, sans aucun des cris, des mouvements, des lazzi qui auraient diverti chez nous cette longue attente. Les balcons des maisons et des palais qui entourent la place étaient couverts de femmes en toilettes claires et d'ombrelles éclatantes. Une gaieté de bon aloi, un peu pompeuse pourtant, une gaieté de cour, flottait sur tout cela, avec des drapeaux et des fanions.
Midi sonna; deux ou trois calèches découvertes, amenant les princesses du sang, traversèrent l'espace vacant et vinrent se ranger près des tribunes ; puis l'Empereur parut, escorté de son état-major, sur un cheval merveilleux, qui rongeait son frein couvert d'écume.
Des acclamations puissantes sortirent de toutes les poitrines lorsque les étendards s'inclinèrent devant lui. A mesure qu'il parcourait au galop, suivi par la calèche de l'Impératrice, le front de bandière, disposé sur plusieurs lignes parallèles, il saluait" de la voix les troupes, qui lui répondaient avec autant d'ensemble que si le cri de reconnaissance fût sorti de la poitrine d'un seul homme. Les musiques entonnaient l'hymne national, les fanfares donnaient au loin le signal du défilé prochain; de tout ce bruit, de ces étendards frangés d'or, tachés de sang, de ces hommes qui aimaient leur souverain autant que Dieu, montaient vers le ciel bleu une joie, un enthousiasme, un triomphe indes-
no CLEOPATRE.
criptibles. C'était la Russie militaire qui acclamait son chef, et quand, au dernier tour, l'Empereur salua le peuple, ce fut la Russie tout entière qui lui répondit par une acclamation profonde. Ce peuple aime instinctivement, profondément, ce qui lui paraît au-dessus des mortels.
Lorsque FEmpereur fut revenu devant les tribunes, le défilé commença. La tradition veut que les troupes passent à fond de train; l'espace pour les lancer est aussi parcimonieusement mesuré que celui qui reste pour les arrêter; il s'accomplit là, tous les ans, des prodiges d'équitation, non-seulement de la part des officiers, mais de celle de simples soldats, qui doivent être absolument maîtres de leurs montures.
C'était un spectacle prodigieux ; les lourdes masses s'ébranlaient au bruit des clairons qui sonnaient la charge et passaient comme un ouragan avec des cris sauvages, des hennissements, des cliquetis d'armes, et, cent mètres plus loin, l'escadron en bon ordre reprenait le petit trot pour regagner les casernes. Partout la manœuvre serait périlleuse; dans cet espace restreint elle est invraisemblable.
Grisée par les cris, les fanfares, et aussi le sentiment tout particulier que donnent les grandes fêtes militaires, Gléopâtre regardait, les yeux étincelants, un peu lasse aussi, mais heureuse... Ulric d'Alsen
CLEOPATRK. 171
était tout prés, sur son cheval blanc, qu'il maintenait à g^rand'peine, ce qui l'empêchait de regarder son idole aussi souvent qu'il l'eût voulu. Gléopâtre ne souhaitait point qu'il la regardât davantage; elle aimait mieux le voir, sans qu'il le sût. 11 était si beau, dans son uniforme sévère... et toutes les femmes le trouvaient si beau!
Elle entendait derrière elle échanger plus d'une remarque sur le jeune attaché militaire, et son amour-propre souriait, doucement chatouillé. Peu de choses flattent la vanité d'une femme mieux que cette assurance : être aimée d'un homme que toutes les autres désirent accaparer. C'est une jouissance d'un ordre inférieur, assurément, mais elle amène sur les lèvres un sourire de contentement, et ce sourire jouait sur le visage de Gléopâtre.
L'artillerie terminait bruyamment son défilé; l'état-major, groupé autour du souverain, recevait ses compliments bien mérités; le grand-duc Boris, manœuvrant avec une grâce parfaite son alezan doré, s'approcha de Gléopâtre, qui occupait une place de coin dans la tribune, place universellement enviée, puisqu'elle permet toutes les conversations.
— Bonjour, comtesse, lui dit-il. Quelle fête superbe !
— Superbe, en effet, monseigneur, réponditelle.
La même voix, mais l'écLo était mort; rien ne vibrait plus chez Gléopàtre au son de cette voix jadis si chère.
— Plus belle que jamais ! dit-il avec la galanterie légère qui permet d'attacher peu ou beaucoup d'importance à ses paroles, suivant qu'on le veut.
Elle sourit avec une expression à peine indiquée de triomphe modeste, et son regard alla chercher Ulric, qui n'osait s'approcher, et, devenu pâle, se mordait la moustache.
Boris suivit ce regard, et le sien prit soudain une fixité gênante.
— Dire plus jeune, serait vous outrager, reprit-il; mais aujourd'hui, pourtant, il me semble voir en vous quelque chose de juvénile, d'ailé, que je n'y avais pas retrouvé depuis...
11 promena son regard autour de lui, comme distrait, et retenant son cheval, excité peut-être à dessein :
— ...depuis votre mariage, conclut-il.
Gléopàtre rougit. Gela lui arrivait bien rarement,
mais le grand-duc n'avait pas oublié combien cette beauté marmoréenne prenait de charme sous une coloration fugitive.
— Votre Altesse Impériale a trop de bonté de se souvenir de choses si lointaines, dit-elle.
— Le cœur n'a pas d'âge, répliqua Boris en fai-
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sant pirouetter sur lui-même son alezan, décidément fort nerveux. Et mon excellent ami Néoutof ? Absent? un peu de goutte?
— Précisément, monseigneur.
Les yeux d'Ulric flamboyaient. Que n'eût-il pas donné pour savoir ce que pouvaient échanger ces deux êtres, l'un si visiblement galant, l'autre ostensiblement flattée?
— Faites-lui mes amitiés, je vous prie, conclut Boris avec un signe de tête.
Tout aussitôt il jeta quelques bribes de conversation à une vieille demoiselle d'honneur, qui en devint pourpre de joie.
Ulric s'était rapproché. S'il avait osé tout ce qu'il avait en tête, quel interrogatoire eût subi la comtesse ! Ses yeux en disaient bien long. C'étaient des reproches cruels, quoique muets, sur la coquetterie qui le faisait souffrir. C'étaient presque des menaces, des menaces de désespéré qui mourra, s'il se voit préférer un rival. . .
— Enfant ! dirent les yeux de Cléopàtre.
Uii vertige lui monta au cerveau ; le soleil, la musique, la fête, tout l'avait enivrée; les paroles ambiguës du grand-duc, qui lui revenaient peutêtre après tant d'années, tout lui semblait conjuré pour l'éblouir.
Un coup de canon retentit à la forteresse, de l'autre côté de la Neva.
— L'eau monte, dit une voix. Est-ce que les glaces passeraient?
Le cœur de Gléopàtre avait battu de surprise, et elle ne savait de quoi encore.
Pendant que, la revue terminée, chacun se pressait de regagner son équipage, elle restait, une main appuyée au velours de la tribune, troublée au point de ne plus savoir où elle se trouvait.
— Comtesse, dit la voix d'Ulric près d'elle, permettez-moi de vous mettre en voiture...
Il avait confié son cheval à un soldat et se tenait devant elle la tète nue, offrant sa main gantée pour franchir les deux ou trois marches couvertes d'un tapis.
Gléopàtre suivit machinalement son mouvement; son landau découvert était là ; appuyée sur la main du jeune homme, elle y monta.
— La Neva est en mouvement, disaient des voix près d'eux. Allons voir cela.
— Venez, dit la comtesse.
Ulric monta rapidement et s'assit en face d'elle.
— Au quai! dit Gléopàtre.
Le valet de pied sauta près du cocher, et l'équipage, suivant la file, se rendit au quai de la cour.
Ni lui ni elle n'avaient réfléchi. Ils sentaient seulement qu'ils ne pouvaient pas se quitter dans ce moment-là.
Sans échanger une parole, dans un tohu-bohu de
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voitures et de conversations, ils regardèrent le spectacle qu'ils avaient sous les yeux.
La glace avait fait quelques mouvements. De grands fragments s'étaient enfoncés sous l'eau, puis redressés perpendiculairement ; une partie d'eau bleue brillait au soleil; le reste était encore d'un blanc éblouissant... Soudain, la largeur entière du fleuve s'ébranla sous une poussée mystérieuse. Un ^norme glaçon, large de trois cents mètres, long à pèii près d'autant, arrivait avec une rapidité extraordinVire. Il se précipita sur les masses arrêtées; un craq'»^ement prodigieux se fit entendre, et les glaces se dressèrent comme des tables de cristal, pour retomber aussitôt avec un bruit éclatant, harmonique, exquis comme une musique de fées. Le chaos apparut sur l'immense rivière qui mesure en cet endroit un kilomètre de largeur, un chaos blanc, fantastique, où les prismes traversés par les rayons du soleil jetaient des arcs-en-ciel invraisemblables.
— Que c'est beau! fit Ulric.
— Vous connaissez ces choses-là ! dit Gléopâtre un peu railleuse. Vous avez vu cela, et mieux que cela, en Suède !
— Je ne sais pas, dit-il, rien ne m'a semblé si beau !
Ses genoux touchaient les plis de la robe de Gléopâtre; sous la fourrure qui la recouvrait, la même