CLÉ0PATI5K
atmosphère tiède baignait leurs membres. 11 était éperdu.
— RejD^ardez, dit vivement Gléopâtre, voilà qu'elles repartent !
Elle voulait échapper à ses yeux, qui la brûlaient. Il lui semblait avoir dans la poitrine un feu trèsdoux, mais inexorable, qui gag^nait, gagnait en elle...
Un bruit aigu, comme un coup de canon, retentit, le chaos s'émietta, disparut sous l'eau bleue, les glaçons tournoyèrent sur eux-mêmes, et le courant rapide emporta tout ensemble. Là où tout à l'heure un désert glacé dressait ses aiguilles transparentes, le fleuve avait reconquis son empire, et les flots bleus couraient pressés, sans obstacles. A peine quelques masses de neige descendaient-elles en amont, pareilles à des cygnes...
Gléopâtre sentit que toute sa vie antérieure venait de s'en aller avec les derniers vestiges de l'hiver; il lui sembla que son amour ancien pour Boris, son dévouement à Néoutof, ses devoirs mondains, ses triomphes de femme, tout avait disparu dans les remous de l'eau azurée; une seule chose restait: un grand courant profond et rapide qui l'entraînait... où? Vers le soleil, vers la chaleur...
Elle regarda Ulric, et, pour la première fois :
— Je vous adore, lui dit-il tout bas.
Mais elle avait entendu.
Elle ne détourna point les yeux, ses lèvres s'en-
tr'ouvrirent, et le mot qu'elle n'avait pas dit fut recueilli par l'amant éperdu.
— Rentrons vite, dit-elle au cocher... Vous prendrez bien une tasse de thé? dit-elle au jeune homme.
Il fallait dire quelque chose.
Il ne répondit que par un geste machinal. Les yeux fermés, il savourait sa vision intérieure.
Ils roulaient à grand fracas sur le pavé. De temps en temps, Gléopâtre frissonnait comme si elle avait eu froid. Le landau s'arrêta devant l'hôtel Néoutof ; elle en descendit rapidement, laissa tomber sa pelisse à terre et courut jusqu'au fond du salon.
Ulric l'avait suivie du même pas. Quand elle fut devant la place où elle s'asseyait d'ordinaire, elle se retourna vers lui. ^5^^3
— Qu'avez-vous dit? lui demanda-t-elle, en frémissant de la tête aux pieds.
— Je vous adore! répéta le jeune homme.
Elle lui tendit, en fermant les yeux, ses deux mains, qu'il couvrit d'un long baiser, dans lequel il semblait la boire. A mesure que le baiser se prolongeait, le sang se retirait des joues de Gléopâtre ; elle se laissa glisser dans un fauteuil.
Il la regarda, prit peur et quitta les mains qu'il tenait.
— Dieu ! que vous êtes pâle ! dit-il.
Sans rouvrir les yeux, elle sourit délicieusement :
178 CLEOPATRK.
— Restez là, fit-elle d'une voix faible, ne bougez pas, ne dites rien...
II obéit, n'osant se rapprocher. Au bout d'un instant, elle souleva un peu sa tête alanguie et le regarda.
— Je ne sais pas, dit-elle lentement, ce qui adviendra de vous et de moi, mais la mort est délicieuse, si c'est la mort, — et si c'est l'amour...
Il se penchait vers elle.
— Si c'est l'amour, je vous aime, dit-elle en un soupir.
Le valet de service arrivait avec le plateau de thé.
— Assevez-vous là, dit Gléopâtre de la même voix insaisissable.
Il s'assit, le domestique arrangea les tasses et sortit.
— Maintenant, dit-elle, racontez-moi comment vous m'avez aimée.
Après un entretien d'une demi-heure, qui leur sembla à peine avoir duré une minute, le jeune Suédois se retira, et Gléopâtre rentra dans son appartement.
En toute autre circonstance, elle eût couru à son mari pour lui raconter les détails de la revue ; maintenant, la revue lui semblait aussi lointaine que celle de l'année précédente. Elle essaya de recueillir ses souvenirs, elle ne put rien se rappeler; non que sa mémoire se refusât à évoquer les souvenirs de la fête, mais l'image d'Ulric, l'impression exquise du baiser dans lequel il avait absorbé sa vie, effaçaient aussitôt les autres impressions.
Elle ne pouvait littéralement pas penser à autre chose.
Pour rentrer dans la vie réelle, Gléopâtre eut recours à un moyen qui réussit presque toujours ; elle appela ses femmes et demanda une autre toilette. Il faut l'avoir éprouvé pour savoir combien le contact d'autres vêtements éloigne l'obsession d'une pensée; il semblerait qu'on dépouille la tunique de Nessus.
Rafraîchie, reposée, elle passa chez son mari qui l'avait déjà fait demander deux fois.
— Enfin! dit-il. Que vous était-il doue arrivé?
— J'avais eu froid, répondit-elle. Les glaces du Ladoga ont barré la rivière au moment où finissait la parade; cela a été toute une affaire. J'y ai été voir comme les autres, et, en revenant, je vous assure que j'avais besoin de me réchauffer.
— C'est vrai ! vos mains sont glacées ! fit le vieillard en baisant celle que la comtesse lui tendait.
Instinctivement, Cléopâtre retira sa main. Après les lèvres d'Ulric, n'était-ce pas une profanation que d'en laisser approcher d'autres!
Néoutof regarda sa femme avec un peu d'étonnement; c'était la première fois que pareille chose arrivait; d'ordinaire, elle acceptait de fort bonne grâce cette forme d'hommage, d'ailleurs banale. Il se dit que probablement elle avait eu en effet très-froid, et que cela l'avait rendue un peu nerveuse, puis il n'y pensa plus.
— Eh bien, ma chère enfant, dit-il en s'enfonçant commodément dans son fauteuil, comment cela s'est-il passé?
Cléopâtre appela à elle toute son énergie pour se souvenir des choses dont elle avait l'habitude de rendre compte, mais la tâche était au-dessus de ses forces.
— Décidément, dit-elle, je suis très-fatiguée; interrogez-moi, je vous répondrai.
Le général se mit à lui faire, en souriant, des questions de tout genre ; elle répondait, en effet, mais d'un air distrait. Pendant qu'il lui parlait, pendant qu'elle nommait les uns et les autres, elle voyait les yeux d'Ulric, elle entendait les trois mots avec lesquels il avait pris possession d'elle, et les paroles lui semblaient de fâcheux oiseaux de nuit, des chauves-souris funèbres qui passaient entre elle et sa vision.
CLEO PAT r.E. 181
— Et la famille impériale, demanda Néoutot, au grand complet?
— Oui, répondit Gléopâtre. Le grand-duc Boris est revenu.
— Boris?
L'œil scrutateur du général interrogea le visage de sa femme. Était-ce le retour du grand-duc qui la rendait si distraite? Sa voix avait un peu tremblé en nommant le prince; celle de sa femme sembla trèscalme, mais ce n'était pas une preuve d'indifférence ; les femmes sont si fines !
— Oui, il est revenu; il a été très-aimable. Néoutof ne dit rien. Toute son animation, toute
sa gaieté venaient de tomber, et il semblait maintenant très-vieux, la mâchoire un peu détendue, le dos affaissé, ses mains goutteuses allongées sur la couverture qui entourait ses genoux...
— Qu'il a l'air âgé ! pensa Gléopâtre en le regardant.
Une trouée lumineuse se fit dans son esprit, pareille aux échappées que percent dans les gazes sombres les apparitions de féerie. Elle y voyait distinctement passer le corbillard empanaché, couvert de fleurs, qui emportait le comte, plein d'ans et d'honneurs, vers sa demeure dernière. C'était en pleine lumière, sous un soleil éclatant, comme celui qui jouait actuellement sur le courant rapide de la Neva. Ces funérailles avaient l'air d'une aurore.
lx-2 CLEOPATRE.
— Ah! c'est horrible! pensa la comtesse en passant sur ses yeux ses deux mains encore frissonnantes du baiser.
Un sentiment de pitié très-sincère la pencha vers le fauteuil de son mari.
— Vous paraissez souffrant, mon ami, lui dit-elle affectueusement.
— Je suis vieux ! fit-il d'une voix cassée, un peu rude.
Elle garda le silence. Il avait soixante-dix-sept ans; on est vieux en vérité à cet âge; mais, lorsqu'il était gai, il paraissait tellement plus jeune qu'on oubliait le compte réel de son âge. Cependant, il ne pouvait vivre très-longtemps, quelques années au plus... Que sont quelques années quand on est aimée?
Escompter la mort, quelle chose hideuse ! Gléopâtre eut honte d'elle-même.
— Le beau temps va vous remettre, mon ami, dit-elle avec douceur.
Il était blessé, sans savoir de quoi ; comme les bons limiers, il sentait quelque chose d'hostile à son bonheur, et ses nerfs souffraient. Si quelque serviteur malhabile lui fût tombé en ce moment sous la main, il l'eût écrasé sous le poids de sa colère. Pourtant Cléopàtre le regardait avec bonté ; elle l'aimait sincèrement, cet ami sage, qui jusque-là lui avait donné le bonheur.
CLEOPATRF. 183
— Vous êtes bonne, ma clière, dit-il d'un ton moins revéche; mais je suis nerveux; veuillez me laisser. J'espère être mieux pour le dîner.
Elle hésita un peu; une voix secrète lui disait au fond d'elle-même qu'elle était la cause de ce
'malaise subit; elle eût voulu réparer le mal qu'elle taisait sans le vouloir, et ce mal était si ténu y si insaisissable , qu'elle ne savait comment s'y prendre.
' Elle s'inclina sur le vieux front ridé, couronné d'une forêt drue de cheveux blancs hérissés comme par la colère, et le baisa affectueusement, comme l'eût fait une fille.
— Votre souffrance m'afflige, mon ami, dit-elle. J'espère aussi vous retrouver mieux dans un moment.
Il prit la main qu'elle avait posée sur le bras du fauteuil et la regarda, sans la porter à ses lèvres.
— Vous êtes ma seule joie, Gléopâtre, dit-il ; j'ai eu tort de tant m'attacher à vous ; j'aurais dû mieux comprendre ce qui convenait à mon âge et ne vouloir de vous que ce qu'on a d'une fleur, le parfum. . . Mais j'ai été faible, et je me suis laissé aller à la douceur de vous savoir tendre, dévouée pour votre vieil ami... Il faut me le pardonner, ma chère enfant; on pardonne beaucoup aux vieillards, parce qu'ils n'ont pas longtemps à vivre. . . Allez, mon amie, allez, ne vous laissez pas attrister par mes radotages
de vieux podagre ; soyez belle, soyez fêtée, soyez heureuse surtout...
Résolument, Gléopàtre passa la paume de ses deux mains sur le dos Tune de l'autre; il fallait effacer le baiser , coûte que coûte ; elle présenta d'elle-même aux lèvres de son mari la main purifiée. Il la baisa avec reconnaissance, et elle quitta la chambre, la tête haute, le cœur singulièrement ému et quelque peu déchiré.
— Vieil imbécile ! se dit Néoutof, en regardant la porte par où elle venait de passer, à ton âge, être jaloux, et d'une telle créature! Et à quel propos? parce que ton impérial ami a dit deux mots de politesse à cette merveille de bon sens et de beauté!... Ne sauras-tu donc pas vieillir? Tu étais moins ridicule quand tu l'as épousée... Étais-tu moins ridicule, ou croyais-tu simplement l'être moins ?
Il se plongea dans une rêverie rétrospective qui n'était pas sans charme, et l'heure du dîner le vit plus gai, mieux disposé à jouir de ce que la vie lui offrait encore de jouissances, autant celles de l'esprit que celles du luxe.
CLEO PATRE. 185
La première surprise avait trouvé Glëopâtre sans défense; il y avait eu tant d'imprévu dans l'éclosion subite de cette passion, ou plutôt tant d'inavoué dans tout ce qui l'avait précédée, que le choc avait bouleversé l'équilibre entier de la jeune femme.
Où cela pouvait-il la mener? Quel serait le résultat d'un amour aussi étrange, aussi peu justifié, pour un homme qu'elle connaissait à peine?
Elle n'y songeait pas; non que son esprit trèsclair ne se fût déjà efforcé d'envisager les conséquences, mais elle ne voulait rien voir, rien savoir; elle essayait de se retrouver, n'y parvenait pas, et, semblable à un être pris dans un tourl)ilIon qui tourne sur place, perdant l'orientation, préoccupé de l'idée unique de ne pas être jeté à terre, elle ne demandait qu'à être seule, afin de savourer la jouissance divine du souvenir de ses premières émotions d'amour.
Elle était prise, garrottée dans le réseau de la passion ; quoi qu'il pût arriver, elle appartenait à Ulric comme il lui appartenait. Ils ne pouvaient être jamais rien l'un à l'autre dans la réalité, —
186 CLKOPATRK.
dans le rêve, ils ne faisaient plus qu'un. — Ce n'était peut-être pas ce que l'amour a de plus élevé; c'était à coup sûr ce qu'il offre de plus irrésistible.
Après une nuit étrange, qui s'écoula très-vite pour Gléopàtre, dans une sorte de songe à demi éveillé, où la scène du landau se répétait et se prolongeait à Tinfini, comme les lustres d'un salon j dans des glaces placées vis-à-vis, elle se leva brisée, ' croyant avoir subi un accès de fièvre, et pensant rentrer dans la vie réelle au sortir de son bain qui la reposerait.
Elle s'babilla sans hâte, fit une très-élégante toilette d'intérieur et passa chez son mari.
ïl avait bien dormi; sa belle humeur avait reparu, et sa goutte semblait l'abandonner, si bien qu'il quitta son fauteuil et fit plusieurs fois le tour de sa chambre. La mémoire était revenue à Gléopàtre avec son esprit ordinaire; elle fit à son mari le récit des incidents de la parade; il put savourera loisir tout le luxe des petits cancans de cour et de ville qui formaient son principal amusement, et la matinée s'écoula d'une façon délicieuse.
Après le déjeuner, il voulut faire sa sieste habituelle, et, comme la comtesse lui proposait de rester auprès de lui pendant qu'il dormirait, afin qu'il la retrouvât au réveil si son sommeil était très-court, comme cela lui arrivait souvent, il refusa avec galanterie ce qu'il appelait un sacrifice. .
— Non, lui dit-il, ma belle et bonne amie, rentrez chez vous, recevez des visites ou allez vous promener. Ne prenez pas la fâcheuse habitude de vous consacrer entièrement à moi — et surtout ne me donnez pas, à moi, l'habitude plus fâcheuse encore, de ne savoir me passer de vous!
Elle céda et rentra chez elle; une fois seule, elle se sentit terriblement désœuvrée; toute sa gaieté, toute son énergie, venaient de tomber. Elle prit un ouvrage et le rejeta impatiemment; un livre nouveau eut le même sort, lorsque, après avoir lu deux pages, elle s'aperçut qu'elle n'en avait pas compris un mot. Avec une sorte de rage, elle ouvrit le piano et commença un scherzo de Chopin, où tous les combats de son âme angoissée trouvaient un langage brûlant.
C'était bien cela qu'il lui fallait; les notes affolées semblables à des cris d'appel, les élans suprêmes vers un idéal inaccessible, c'était l'expression extérieure de l'orage qui la bouleversait intérieurement.
Un pas agile retentit sur le tapis du salon, avec un cliquetis d'éperons : elle se leva comme prise en flagrant délit de quelque péché...
C'était Ulric; il courait presque, pour arriver plus vite auprès d'elle. Elle eut peur. N'était-il pas déjà maître d'elle? Que deviendrait-elle si elle le lui laissait connaître?
D'un geste royal, elle lui indiqua un siège, en
même temps qu'elle s'asseyait un peu plus loin. Toutes les portes restaient ouvertes, nul épanchement, nulle intimité ne pouvaient se donner cours. Il lui tendit la main, elle donna la sienne, qu'il ^arda, et Cle'opâtre comprit qu'elle aurait beau faire, la distance qui séparait leurs fauteuils et permettait à peine à leurs doigts de se toucher ne serait une distance qu'aux yeux du monde ; pour eux, elle n'existait pas. Ils se donnaient tout entiers l'un à l'autre dans ce contact fugitif et contraint.
— Yovons, mon ami, il faut être raisonnable! dit Gléopâtre en prenant un air de sœur aînée tout à fait imposant. Hier, vous... nous avons dit des folies ; je crois que le soleil nous avait un peu g^risés. Maintenant il s'agit de revenir à la raison.
— Madame, fit lentement Ulric, je vous adore depuis le moment où je vous ai vue pour la première fois : c'était la nuit de Pâques, dans la chapelle du palais. Depuis, je n'ai pas pensé à autre chose qu'à vous; je n'ai vu que vous, j'ai vécu pour vous saluer, ou vous voir passer, quand vos yeux ne s'arrêtaient pas sur moi. Il ne faut pas me parler de folie ou de raison.
— Mon ami!... fit la comtesse d'un ton suppliant...
Elle s'arrêta. Que pouvait-elle lui dire? Elle savait qu'il n'exagérait en rien la vérité.
— Vous me direz que vous êtes mariée...
— Oui, interrompit vivement Gléopâtre, je suis mariée au meilleur homme du monde et...
— Je le sais. Groyez-vous que depuis un mois je ne me sois pas dit tout ce qu'il est possible de tirer d'une cervelle humaine pour m'empêcher d'en venir à ce que j'ai fait hier? Vous êtes mariée. Mon amour est un crime; il s'appelle adultère; il pèse sur ma conscience aussi lourdement qu'il peut peser sur la vôtre... Mais mon amour est plus fort que moi, que vous, que l'honneur, que la religion même. Je vous ^aime, et il faut que vous soyez ma femme.
Sa femme ! Gléopâtre crut sentir le sol trembler sous ses pieds. Elle avait retiré sa main; il la reprit pour la garder un instant seulement.
— Oui, ma femme. Nous avons le divorce dans notre pays, et vous l'avez dans le vôtre. 11 faut que nous soyons mariés bientôt. La vie est intolérable dans les conditions où nous sommes. Je ne veux pas vous parler de faute et de secret, ce ne serait digne ni de vous ni de moi. Vous ne me connaissez guère, mais qu'importe, puisque vous m'aimez! Moi, je vous connais bien; je sais que vous êtes fière et immaculée, je sais que vous êtes la plus respectée des femmes de la cour. Vous ne devez pas déchoir; je veux vous emmener chez moi aussi considérée
.• que vous l'êtes aujourd'hui. Sans cela, je ne vous aurais pas parlé, je serais mort, plutôt.
— Ah ! murmura Gléopâtre, c'est bien!
— Mdis, reprit-il plus passionnëmenl, je vous adore ! Vous ne savez pas ce que c'est que d'adorer ainsi, à l'exclusion de tout ce qui était autrefois la vie même... Et vous, dites, chère, avez-vous aimé?
— Non, répondit Gléopàtre.
C'était vrai, elle n'avait jamais aimé. Le désir d'être grande-ducliesse avait-il quelque chose de -commun avec ce qu'elle ressentait aujourd'hui ? Et le sentiment affectueux qui l'avait jadis portée vers Boris pouvait-il se comparer avec la passion qui la subjuguait?
— Il faut, reprit le jeune homme, que vous vous arrangiez pour être libre; je suis beaucoup, mais beaucoup moins riche que vous, cela vous fait-il quelque chose?
— Non, dit-elle encore. Une fois libre, je n'aurai plus rien.
— Mais quoi, alors? Vous ne me dites pas ce que vous pensez, fît-il avec impatience.
Gléopàtre fit un effort violent sur elle-même et se leva :
— Je ne puis pas abandonner mon mari ! fit-elle avec une sorte de colère. Vous parlez comme quelqu'un à qui cela ne coûte rien. Mais moi!...
— C'est que vous ne m'aimez pas encore assez ! répondit-il découragé. Si vous m'aimiez comme je vous aime...
— Je n'en sais rien ! s'écria-t-elle ; comment le saurais-je? Je n'ai jamais imaginé pareille situation! Je sais seulement que le comte est mon bienfaiteur, qu'il m'a retirée de la pauvreté, des soucis, de bien autre chose encore ; je sais que je suis la joie de sa vie, et que je ne puis pas la lui enlever !
— Vous êtes la joie de la mienne ! fit Ulric trèsbas, en fixant sur ceux de Gléopâtre ses yeux pleins à la fois de tendresse et de passion.
— Oui, dit-elle avec impatience; mais ce que vous me demandez, et qui vous paraît tout simple, serait de ma part une lâcheté !
Ulric se leva, très-pâle.
— Vous avez peut-être raison, dit-il ; je n'avais pensé qu'à nous... Je n'ai de devoirs envers personne, ou à peu près, moi... Mais vous, c'est autre chose... Pardonnez-moi d'avoir troublé votre repos.
Il allait sortir. Elle fît un pas entre lui et la porte :
— Où allez-vous? demanda-t-elle.
Il fit un geste égaré :
— Qu'en sais-je? Qu'importe! Je vais retourner dans mon pays...
— Je ne veux pas, je ne veux pas ! s'écria-t-elle avec un tel élan qu'il la prit dans ses bras.
— Tu m'aimes donc? lui dit-il avec un accent d'indicible tendresse. Toi aussi, tu as besoin de ma présence pour aimer la vie? Laisse-moi te tutoyer, dis! Ne sommes-nous pas fiancés?
192 CLEOPATRF.
Elle se sentait fondre; ses forces défaillaient, elle eût voulu mourir ainsi. Il voulut baiser ses lèvres, elle s'arracha de ses bras.
— Non, non! dit-elle très-vite et tout bas. Pas cela. Cela me tuerait... Je sens que je ne pourrais pas le supporter.
Elle était tombée dans un fauteuil; il avait pris une de ses mains qu'il baisait, elle voulut la retirer.
— Je ne sais pas ce que j'ai, dit-elle en souriant comme pour se faire pardonner. Je crois que c'est l'existence de bals et de veille que j'ai menée cet hiver. Je suis faible à mourir...
— Chère ! tu vivras, tu verras la belle vie que te fera mon amour. Alors tu veux que je reste?
— Oui!
— Et tu ne veux pas être ma femme !
— Plus tard, dit-elle en se levant, quoique chancelante encore. Ne parlons pas de cela à présent. Ulric, je ne sais rien de la vie... Je veux dire qu'il y a un côté de la vie dont je ne sais rien. Laissezmoi me connaître moi-même. Je vous parlerai de moi, quelque jour, vous comprendrez pourquoi votre... votre amour me trouve si peu aguerrie... Je croyais ne devoir jamais aimer; j'avais banni l'amour de mon existence... Ah! comme il se venge!
Timide, rougissante comme une fille de quinze ans, elle tendit la main à celui qui l'aimait.
— Laissez-moi tout apprendre, mais lentement, dit-elle; ces émotions trop vives me tuent. J'ai ménagé ma sensibilité, trop peut-être... Je n'en avais guère l'emploi dans ce monde artificiel... Je ne sais ce que je vous dirai dans quelques jours, mais aujourd'hui laissez-moi être à moi-même. J'ai besoin de réfléchir...
Sa pensée retourna brusquement au général.
— Je ne veux être ni ingrate ni cruelle, continua Gléopâtre avec mélancolie. Je voudrais arranger mon bonheur sans troubler celui des autres...
La physionomie d'Ulric exprimait assez clairement que cela lui paraissait impossible.
— Plus tard, plus tard, dit-elle, répondant à son regard. Pour le moment, sachons nous contenter d'être heureux.
Il la quitta à regret, mais il comprenait qu'elle le renvoyait.
— A dertfiain? lui dit-il.
— Je ne sais... non; dans tous les cas, pas ici... Venez dans deux ou trois jours.
— Deux ou trois jours ! sans vous voir? Elle prit un air grave :
— Si notre avenir doit être ce que vous désirez, dit-elle, nous serons soumis à bien d'autres épreuves...
Il sortit. Restée seule, elle fit défendre sa porte et essaya de penser, mais sans pouvoir y réussir.
Etendue sur sa chaise longue, elle s'endormit doucement après une courte méditation, sans savoir si l'anéantissement qui la dominait était le sommeil ou la syncope... Peu lui importait d'ailleurs ; la mort même n'était pas effrayante; ne vivait-elle pas déjà en dehors du monde réel?
Quand elle se réveilla, son boudoir était presque obscur; un peu de lumière y venait du plafond, reflet des becs de gaz de la rue. Elle eut quelque peine à reprendre ses esprits, tant l'état de son âme lui semblait étrange. Après une courte rêverie elle y parvint cependant, et seule encore, dans cet asile muet, elle médita quelques minutes.
Elle en voulait presque à Ulric d'avoir précisé la situation, indiqué un dénoûment, fait une chose, enfin, de ce qu'elle eût si volontiers laissé planer dans l'impondérable éther. Que pouvait-il y avoir de meilleur que ces premières émotions de l'amour, dont la fraîcheur fait le plus grand charme? Leur violence même, qui l'effrayait, lui donnait la délicieuse sensation d'un danger constant ; elle sentait son être fragile, elle n'était pas sûre de ne pas mourir pendant qu'il pressait ses lèvres sur sa main. Faudrait-il s'habituer, se blaser peut-être, perdre ainsi cette joie, sans être sûre de la remplacer par une autre?
Tandis qu'elle donnait un coup d'œil à sa toilette, avant le dîner, son trouble se calma peu à peu, et le
bonheur né de la veille s'établit au-dessus de ses agitations, de même que Peau d'un beau lac s'apaise lorsque vient le beau temps.
Quelle richesse l'amour mettait dans sa vie! Elle éprouvait la sensation d'un luxe nouveau, quelque chose de comparable à la douceur du velouté des belles fourrures dans lesquelles on s'enveloppe aux premières morsures du froid. Il lui semblait n'avoir été jusqu'à ce jour qu'une pauvresse grelottante à la porte du palais, mais accoutumée à sa misère, qu'elle supportait sans y songer. Devant elle venait de s'ouvrir un monde enchanté, plein de parfums, d'étoffes soyeuses et douces, de chaleur, de lumière. . . elle y pénétrait, doucement stupéfaite, entourée, saisie par l'engourdissement de ce bien-être inconnu...
Une de ses premières impressions, bizarre assurément, mais très-sincère, fut le besoin de faire partager sa joie au général Néoutof. De même qu'aux premiers temps de leur mariage elle accourait instinctivement vers lui toutes les fois qu'elle trouvait dans sa chambre ou dans son boudoir un bijou, un livre, un bouquet, désireuse de le remercier, ou de lui faire partager son contentement, de même il lui semblait tout naturel de courir à son ami, à son confident pour lui dire : « Un grand bonheur m'arrive, j'aime ! »
Une sorte d'effort lui fut nécessaire pour se re-
196 CLEO PATRE.
tenir d'une imprudence si tentante. Elle avait besoin de faire partager sa joie.
On a beaucoup raillé la déplorable habitude qu'ont les amoureux de s'épancher dans le sein de confidents quelconques, alors que la plus élémentaire prudence leur ordonnerait de garder le silence absolu. Cette sévérité provient peut-être de ce qu'on n'a pas suffisamment étudié les besoins de la nature humaine.
Le chagrin a les pleurs pour expression ; on peut pleurer seul, la vraie douleur même exige la solitude, mais la joie ne peut se passer d'une expansion extérieure, elle est communicative, elle veut qu'on lui réponde, qu'on la complimente... C'est pour cela que les amoureux paraissent bavards et ridicules... quand on n'est point amoureux soi-même.
Gléopâtre ne pouvait se confier à personne. Elle s'efforça de s'absorber dans une autre idée, afin d'être semblable à elle-même. Ce n'était pas facile; mais elle parvint à donner le change à son mari, dont la bonne humeur s'était conservée. Quelques amis vinrent le soir, et, lorsqu'on se retira, la jeune femme était trop fatiguée pour penser à autre chose qu'au repos.
Le lendemain, elle sortit pour prendre l'air, et sur le quai de la Cour elle rencontra Ulric. C'était la promenade favorite de ce moment, on était à peu prés sûr d'y voir défiler toute la bonne compagnie.
Ils échangèrent un salut, accompagné d'un sourire de Cléopàtre. C'était peu, cela valait toujours mieux que rien, se dit la jeune femme. Ulric trouva que c'était une cruauté gratuite, et qu'elle eût dû au moins l'inviter à prendre le thé ce soir-là. Mais il perdit son temps et ses réflexions.
Le jour suivant, il en fut de même; le jeune homme y prit une leçon bien utile. Sa passion l'avait si fort entraîné au delà des bornes des convenances qu'il ne songeait même pas aux spectateurs, qui pouvaient en être avertis. Elevé dans la solitude, enfant sauvage et sans amis, il n'en était pas moins ce qu'on appelle un homme du meilleur monde : sa mère était trop grande dame pour ne pas l'avoir parfaitement bien élevé; il savait et observait, sans même y songer, tout ce qu'on se doit à soi-même et tout ce qu'on doit à ceux qui vous entourent. Mais la préoccupation du qu'en dira-t-on, les jugements portés par des tiers, non sur vos actes, mais sur vos pensées, voilà ce que d'Alsen ignorait entièrement. 11 se contentait d'être un galant homme en même temps qu'un homme honnête, et, agissant loyalement, il ne pensait pas qu'une action de lui pût être mal interprétée.
L'idée que la femme qu'il aimait pouvait être méjugée par des indifférents à cause du sentiment qu'il lui portait lui apparut soudain comme un trait de lumière; cet enfant de vingt-six ans s'avisa tout
à coup qu'ils n'étaient pas seuls au monde. En parlant à Gléopâtre du respect dont elle était entourée, il n'avait songé qu'à lui donner une preuve de plus grande estime ; en la voyant obligée de parler à dix personnes, de saluer vingt importuns avant de pouvoir lui adresser un signe de tète, il se rendit compte du péril auquel l'exposait une adoration évidente comme celle qu'il lui avait témoignée jusqu'à ce jour.
Une vieille femme fort sage disait d'un couple très-calomnié : Il n'y a rien de coupable entre eux, j'en jurerais, car ils se regardent ! On ne doit se méfier que des amoureux qui, dans le monde, ne se regardent plus.
Par excès de prudence, d'Alsen faillit compromettre Gléopâtre, car tout à coup, bourrelé par ses remords, il prit une grande résolution, et, tombant d'un extrême dans l'autre, il affecta de ne plus la voir. I/a jeune femme avait mainte fois observé pour d'autres ces manèges d'amoureux, ruses innocentes qui ne trompent guère ; mais elle fut prise à ce piège, et tout à coup craignit d'avoir blessé Ulric.
— Venez demain, lui dit-elle en s'arrétant pour lui dire bonjour.
Il baissa ses paupières sur ses yeux trop brillants, et fit un salut cérémonieux. Le grand-duc Boris venait sur eux dans son petit drojki égoïste ; il les regarda avec une certaine attention. Gléopâtre lui
paraissait changée, moins assurée de son empire; ce n'était plus la hautaine indifférente, c'était une femme troublée.
D'un regard, ce fin connaisseur de femmes devina, ou peu s'en faut; l'idée d'une passion profonde n'effleura même pas son cerveau, mais il crut la comtesse touchée par Gupidon vengeur, ainsi qu'il se le dit à lui-même avec un léger sourire.
— Eh bien, acheva-t-il intérieurement, ce garçon est assez beau pour qu'elle en soit amoureuse. C'est un peu vulgaire, et cela gâte la fière statue, mais Néoutof devait s'attendre à cela...
Il passa au trot allongé de son cheval, rendant les saluts d'un geste plein de noblesse et de grâce, et Gléopâlre se sentit plus à l'aise en voyant qu'il ne s'était pas retourné.
La journée était belle; beaucoup de dames en profitaient pour prendre l'air ; Irène n'aurait eu garde d'y manquer. Elle fit son apparition, au bras de son mari, qui engraissait décidément, alors qu'elle s'était remise à maigrir.
— Ah ! ma charmante belle-sœur ! fît Gharamirof; enchanté de vous voir ! Vous vous absorbez en vousmême, dit-on? Vous ne sortez plus?
— Mon mari n'était pas très-bien, et je lui ai tenu compagnie, répondit Gléopàtre ; cependant j'étais à la parade de mai. Vous ne m'avez pas vue, mon cher beau-frère; vous aviez mieux à faire...
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Irène reg^arda son mari avec l'expression d'une violente inquiétude. Depuis quelque temps, à tort ou à raison, elle s'imaginait qu'il la trompait, et elle eût aisément donné la réputation de sa meilleure amie pour savoir avec qui. Mais Cléopâtre et l'inculpé avaient l'air aussi innocents l'un que l'autre.
— Ma chère Irène, dit Charamirof, puisque nous avons eu la bonne fortune de rencontrer ta sœur, je vous laisse ensemble ; j'ai un tour à faire sur la Perspective, et vous savez qu'avec des dames, ce n'est pas bien porté... Sans adieu.
Il disparut avec une légèreté qu'on n'eût pas attendue de son imposante personne, laissant à sa femme une inquiétude redoublée, à sa belle-sœur une petite envie de rire, soigneusement dissimulée.
— 11 s'est éclipsé, dit Cléopâtre ; marchons un peu ensemble, n'est-ce pas, Irène? Gela fera trèsbien; on aime en haut lieu les familles unies.
Elle indiquait imperceptiblement le Palais d'Hiver, qu'elles longeaient en ce moment.
Irène songeait à son mari, et ne répondait pas.
— Et ton bébé? demanda Cléopâtre.
— Merci, il est superbe. Et ton mari?
Elles échangeaient ainsi les politesses indispensables, sans grand souci des réponses.
— J'allais te dire*:' Merci, il est superbe; mais ce ne serait pas vrai. En ces temps derniers, sa goutte l'a beaucoup travaillé; mais il va beaucoup mieux.
— Ah! tant mieux! fit Irène, du ton dont elle aurait dit : Tant pis !
Après un silence, elle ajouta :
— Dis-moi, Gléopàtre, il a quatre-vingts ans, ton mari?
— Non, ma chère, pas encore ; soixante-dix-sept seulement.
— C'est déjà joli... Tu seras bientôt veuve.
Gléopàtre tressaillit. Veuve, libre... oui, cela devait arriver; seulement, serait-ce bientôt, ou seraitce plus tard?
— Pourquoi me dis-tu cela?demanda-t-elle. Irène la regarda avec étonnement.
— Tu trouves que ça n'est pas naturel? Eh mais, ma chère, on ne peut pas avoir deux idées sur ce point-là! Tu te remarieras, j'espère !
— Peut-être, répondit Gléopàtre en regardant couler les flots bleus, étincelants, du fleuve magnifique.
— Tu dis : peut-être ; je dis : pour sûr! Je compte bien que tu prendras un jeune mari, très-beau !
— Pourquoi? murmura la comtesse.
— Parce que, vois-tu, ma chère, après le carême, on se donne facilement des indigestions... Tu ne sais pas où est allé mon mari?
— Non! répondit madame Nêoutof, qui trouvait la conversation de sa sœur décousue.
— Eh bien, je crois qu'il est en train de se donner
une indigestion, lui aussi. Tu ne comprends pas? Gela ne fait rien ; tu n'as jamais eu Fintelligence très-prompte. Adieu, je rentre, il fait froid.
Elles se serrèrent la main et se quittèrent. Cléopâtre songeait :
— Quelle singulière chose que la parenté ! se ditelle : entre ma sœur et moi, il n'y a pas l'ombre d'un atome de sympathie, et Ulric que je ne connais pas, pour ainsi dire, m'est si cher, si cher!...
Le rayon de soleil évoqué par elle la réchauffa jusqu'à son logis.
En rentrant, elle trouva à la maison un air étrange. Le valet de pied n'était pas à son poste dans l'antichambre, les portes étaient ouvertes.
Elle avança, une odeur d'éther la frappa presque aussitôt; le cœur serré, avec une sorte d'impatience nerveuse, elle alla droit à l'appartement de son mari. Sur le seuil de son cabinet de travail elle rencontra le médecin.
— Qu'y a-t-il, docteur? lui demanda-t-elle, préparée à tout.
— Rassurez- vous, madame. Votre mari a eu un évanouissement : on a cru à une attaque de paralysie, et Ion m'a envoyé chercher; heureusement il n'en est rien. Le général sera complètement remis dans deux ou trois jours.
Il la salua et sortit en homme pressé dont les minutes sont comptées.
Gléopâtre resta un instant immobile. Néoutof avait donc été très-malade?
Ce médecin lui cachait peut-être la vérité. Elle n'osait penser à rien. Tout à coup, prenant son parti, elle entra dans la chambre.
— Joie de mes yeux! dit très-bas le malade en lui tendant faiblement la main, votre vieux mari vient d'être encore une fois trahi par sa vieille maîtresse, la Mort...
— Dieu soit loué ! répondit-elle avec une ferveur sincère.
Non, décidément, elle ne pouvait songer froidement à voir mourir cet homme !
Et son cœur déchiré lui semblait saigner de toutes ses fibres.