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IX

Néoutof se remit assez promptement de l'accident qui avait inquiété son entourage; au bout de quelques jours, il put même sortir en voiture découverte, ce qu'il n'avait pas fait depuis longtemps, et le départ pour Tsarskoé-Sélo fut arrêté pour les derniers jouis du mois de mai.

Ulric venait tous les deux jours environ faire une

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visite d'un quart d'heure à Gléopàtre. Souvr iit il la trouvait en compagnie de quelque importun; il s'asseyait alors, et gardait un imperturbable silence. A cause de son adolescence solitaire, il n'aimait pas à parler, ce qui l'avait fait surnommer par quelque bonne langue : « le muet de Scandinavie. »

11 ne s'en offusquait point, tenant que le silence est d'or, et qu'on est bien à plaindre quand il faut s'épuiser pendant des heures entières à parler pour ne rien dire. Quand l'intrus tenait bon, Ulric se levait au bout du quart d'heure qu'il s'était juré de ne point dépasser, et, s'inclinant gravement devant la comtesse, baisait la main qu'elle lui offrait ostensiblement. Tout cela était parfaitement correct, conforme de tout point aux usages, et nul n'y trouvait à redire.

Seuls, c'était autre chose; il s asseyait assez loin d'elle pour qu'un survenant ne put rien soupçonner; puis il prenait la main de Gléopàtre et la gardait dans la sienne. Elle essayait de parler, de maintenir, par amour-propre au moins, les apparences d'une conversation; peine inutile; elle sentait une torpeur délicieuse tomber sur elle, et, incapable de prononcer une syllabe, elle subissait le magnétisme de la chère présence.

Un bruit dans la pièce voisine, lin cri dans la rue, parfois la chute d'une feuille dans une jardinière,

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les faisait tressaillir, les arrachait au rêve; elle retirait sa main et retrouvait la parole.

Celait pour le gronder tendrement, pour lui conseiller la patience, pour l'adjurer de savoir attendre. Il écoutait les yeux fixés sur elle, sans Tinterrompre, et quand elle s'arrêtait, un sourire sur les lèvres, un rayon dans les yeux, il lui disait de sa voix grave :

— Nous vivons dans le péché. Ne craignez-vous pas que la colère de Dieu nous foudroie?

— Quel mal faisons-nous? balbutiait Gléopâtre, essayant de se défendre.

— Nous sommes coupables devant Dieu ! Celui qui af souhaité l'adultère l'a déjà commis dans son cœur !

Vainement, avec son bon sens pratique de femme habituée au monde, elle essayait de lui démontrer la différence énorme qui sépare l'intention du fait, la préméditation d'un crime du crime lui-même, il ne voulait rien entendre. Son éducation pieuse, le rigorisme de ses premiers principes, avaient laissé en lui des traces ineffaçables ; il ne s'était pas senti assez fort pour lutter contre sa passion; il voulait la justifier par un lien légitime, afin de mettre sa conscience en repos.

— Mais, s'écria un jour Gléopâtre, croyez-vous que nous n'aurons pas commis un meurtre, si Néoutof meurt de chagrin ou de saisissement lorsque je demanderai le divorce?

— Non! répondit d'Alsen. Vous serez dans votre

droit en reprenant votre liberté : c'est à lui de ne pas se montrer égoïste.

— Ulric, vous êtes cruel, et j'ai peur de vous!

— Je vous aime ! répondait-il en prenant les poignets effilés de la jeune femme dans ses mains glacées.

Elle ne pouvait plus rien répondre.

Il était cruel, en effet, parce qu'il était égoïste, et égoïste parce qu'il était amoureux; de plus, incapable de croire à l'existence d'un sentiment profond cbezun homme de l'âge de Néoutof. C'était un sauvage, en vérité, l'un de ces êtres qui, élevés loin des autres hommes, ont besoin de tout découvrir par eux-mêmes , sans rien accepter des enseignements d'autrui. Il n'avait pas encore fait l'expérience complète de la douleur, — il n'y croyait qu'en ce qu'il connaissait : la perte d'une mère adorée, et l'impossibilité d'épouser la femme qu'on aime ; donc il mettaitces peines au-dessus de toutes les autres.

Néoutof et sa femme s'installèrent à Tsarskoé- Sélo. Dès la seconde année de son mariage, le général avait acheté à Sophie, annexe de la ville impériale, une jolie maison avec un beau jardin trèsombreux. C'est là qu'ils passaient régulièrement l'été, Néoutof n'étant plus assez jeune pour supporter le long voyage qu'eût nécessité une visite à ses propriétés de Tver.

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L'installation de Sophie laissait à Ulric moins de liberté que celle de Pétersbouig; le jardin, où il eût tant aimé à se promener avec Gléopâtre, était le plus souvent l'asile du général, qui passait là les belles heures de la journée, sous une tente faite exprés pour Fabriter. Un hasard heureux, qui n'était pastoutàfaitun hasard peut-être, avait jusque-là permis au jeune homme d'éluder une présentation au comte Néoutof. Gléopâtre pourrait-elle, dans ces nouvelles conditions d'existence, éviter un rapprochement qui paraissait inévitable ?

Pendant quelques jours, ils ne purent se voir. D'Alsen n'avait pas osé fixer sa demeure dans la même ville; il avait loué un petit appartement à Pavlovsk, d'où il pouvait venir tous les jours à Tsarskoé-Sélo sans trop attirer l'attention. Un hasard malin voulut qu'ils arrivassent toujours, en quelque endroit que ce fût, cinq minutes l'un après l'autre. Rendus nerveux par ces contre-temps répétés, ils se sentaient pris tous deux par une impatience presque méchante de se revoir et de se parler ; ils pensaient l'un à l'autre avec moins de tendresse que de colère, car ils s'en voulaient réciproquement de se faire souffrir.

Un jour de juin, une de ces journées merveilleuses dont le seul défaut est d'être trop chaudes, Néoutof, dont le grand-duc avait souvent fait prendre des nouvelles, se décida à pousser jusqu'au palais pour

lui rendre ses devoirs. Accompagné de son valet de pied, il monta sans trop de difficultés dans la petite calèche basse que tout le monde connaissait dans la ville et aux environs; sa femme le vit partir, lui dit adieu d'un g^este de la main, puis très-vite, avec une sorte de fièvre, elle se rendit au parc. Elle était siire de rencontrer Ulric ce jour-là; elle sentait, elle savait qu'il était là, et qu'il l'attendait.

Elle se diri(jea vers l'embarcadère, où une flottille de barques de tous les pays attend les amateurs, depuis la pirogue des sauvages de l'Orénoque jusqu'à la barque du Léman, avec ses deux voiles croisées qui lui donnent l'air d'un oiseau.

C'est là généralement qu'on se retrouve, c'est de là que partent les cancans et les rjendez-vous. On n'y est jamais très-nombreux à la fois, mais il y a toujours une quantité d'intéressés qui rôdent dans les environs, en attendant le moment souhaité.

D'AIsen était là, bien en évidence, comme un grand enfant inexpérimenté; depuis huit jours, silencieux et morose, il passait deux ou trois heures à regarder partir les promeneurs, sans oser même prendre la pagaie d'une périssoire ou d'un podoscaphe, pour donner à son séjour prolongé couleur de goûts nautiques.

Il avait l'œil fin et perspicace, car en apercevant la robe claire de la jeune femme, il s'écarta sans affectation. Elle l'avait vu de son côté, et s'arrêta

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pour causer quelques instants avec les uns et les autres. Après avoir ainsi dépensé quelques minutes qui lui parurent des siècles, pendant que son cœur battait, que ses tempes lui faisaient mal, sous les coups répétés des artères, elle s'éloigna dans la direction de la g^rande pièce d'eau, endroit désert, presque abandonné, bumide, oii nul ne se promène jamais, de peur des rbumes, disent les uns, des fièvres, disent les autres, quoique personne ne sacbe pourquoi.

L'instant d'après, ils se rejoignaient. Ce fut presque un choc. Ils ne pouvaient tomber dans les bras l'un de l'autre, — ils se reg^ardèrent d'un air hostile. Qu'ils avaient souffert, pendant ces interminables journées ! Elle plus que lui, peut-être; mais il n'en croyait rien, et elle n'avait nulle envie de le lui dire.

— Eh bien, fit-il, pensez-vous qu'une pareille existence soit supportable ?

— Non ! répondit-elle hardiment.

— Et c'est vous, vous seule qui nous condamnez à ce supplice ! Sans compter que nous pouvons être soupçonnés d'un moment à l'autre...

L'orgueil de Gléopâtre se réveilla à ce reproche.

— Ce ne sera pas ma faute, dit-elle, mais la vôtre. C'est h vous de ne pas faire d'imprudences. Une courte visite chez moi de temps en temps, à

l'heure de la sieste du général- n'aurait rien d'extraordinaire pour personne.

— Je ne veux pas être exposé à rencontrer votre mari! fit-il, plein de rage intérieure contre cet ennemi inaccessible et vainqueur.

— Je suis bien exposée à être soupçonnée à cause de vous, et je ne m'en plains pas, répondit-elle avec hauteur.

Ils se mesurèrent du regard, et leurs orgueils se trouvèrent égaux.

— Il faut en finir, dit Ulric, les dents serrées; dès demain, demandez le divorce à votre mari.

Sous la Gléopâtre actuelle vaincue par l'amour, sommeillait l'ancienne Gléopâtre, celle qui avait dit autrefois : « La faiblesse des autres me sert ; je ne suis pas faite pour aimer. » — Celle-ci se réveilla tout à coup et prit la nouvelle en pitié.

Quoi! elle en était venue à recevoir des ordres d'un homme? Un homme se croyait son maître et prétendait diriger sa vie, lui imposer une action qu'elle trouvait odieuse et, de plus, profondément humiliante? Les vingt années d'indépendance qui avaient fait de l'obscure mademoiselle Bakhtof la comtesse Néoutof, dame du palais, sans qu'elle eût jamais courbé la tète sous une autre autorité que celle de la raison, se dressèrent pour empêcher la violation de leurs droits. Elle aimait Ulric, certes, mais elle avait eu tort de lui permettre de se croire son maître. . .

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— Je ne ferai pas ce que vous medemandez, ditelle froidement. C'est une mauvaise action.

— Et moi, répondit-il, les lèvres blêmes, dans l'excès de son orgueilleuse douleur, je ne puis vivre plus longtemps avec cette conscience troublée... Il faut me suivre ou nous séparer.

Quelque chose au fond de Tàme de Gléopâtre cria : Le suivre n'importe où, n'importe à quel titre ! Mais sa dignité étouffa aussitôt ce cri de la nature.

— Je n'accepte pas de conditions, dit-elle.

Ils se regardèrent encore une fois, d'un air de menace, puis la colère d'Ulric tomba tout à coup.

— Chère, dit-il, adorée ! vous ne savez pas ce que vous faites ! Je suis déjà si las de lutter et de souffrir !

— Pensez-vous que je ne le sois pas? ditCléopâtre en détournant les yeux.

— Alors, faites ce que je vous demande!

— Non.

Ils marchaient au hasard dans les allées humides; soudain, dans la rue qui borde le parc, au-dessous d'eux, passa la calèche basse de Néoutof. Cléopâtre se sentit fortifiée. Certes, elle ne porterait pas le coup de la mort au protecteur de sa jeunesse. Au besoin, elle mourrait elle-même plutôt que de commettre cette infamie !

— Je vais m'en aller, alors, fit d'Alsen d'une voix

brisée. Mon rêve s'écroule, ma vie n'a plus d'objet. Vous ne m'aimez pas...

Un silence orgueilleux ferma les lèvres de Gléopàtre. Pourquoi la comprenait-il si mal? Voilà ce qui arrive lorqu'on aime les gens sans les connaître! 11 se permettait de la juger, cet étranger tombé tout à coup dans sa vie! A quel titre? Et de quel droit venait-il lui demander des ordres, pervertir sa conscience?...

— Adieu, dit-il en la saluant d'un geste étrange, presque fou. Mon Dieu! m'aurez-vous rendu assez malheureux ! C'est le châtiment de ma faute...

— C'est le châtiment de la mienne! pensa Cléopâtre.

Elle aurait voulu lui dire quelque chose de cruel, le prendre par le bras, le baiser sur les lèvres ou le repousser brutalement; elle ne savait lequel des deux; ses mains étaient tentées par le voisinage de cet être adoré, haï peut-être.

— Je ne sais plus! je ne sais plus! pensait-elle éperdue... Qu'il s'en aille, car il me rend folle...

Elle passa une main sur ses yeux, comme pour en arracher un bandeau.

La petite calèche du général se montra au bout de l'avenue; on eût dit qu'elle s'obstinait à rester dans le voisinage. Peut-être Néoutof cherchait-il sa femme pour lui épargner la peine de rentrer à pied?

— Cléopâtre!... dit Ulric tout bas.

— Que voulez-vous?

— Donnez-moi votre main à baiser une dernière fois, pour que je m'en souvienne à l'heure de ma mort!...

— S'il me touche, je suis perdue! pensa la malheureuse femme; toute ma volonté va s'en aller dans ses doigts.

— Vous refusez? Ah ! vous ne m'avez donc jamais aimé? Je l'ai cru pourtant; vous aussi, vous l'avez cru, puisque vous l'avez dit... C'était un songe... Je ne vous reverrai plus jamais?

Il ne pleurait pas, mais sa voix grave tintait en phrases courtes, comme un glas, et ses yeux, toujours si beaux, si pleins de vie et de tendresse, semblaient voilés d'un crêpe de deuil, comme les torches que l'on porte aux funérailles.

— Pas ici, dit Gléopâtre; icijenepuis vous parler; j'ai peur de tout.

Ulric secoua la tète.

— Il faut en finir, disait-il; si c'est non, autant aujourd'hui... Vous ne voulez pas faire ce que je vous ai demandé?

— Je ne puis pas, répondit-elle.

— Alors, adieu... C'est la troisième fois que je vous le dis... Comme on est faible quand on aime! Vous avez du courage, vous, parce que vous n'aimez pas...

liC malheureux! Chaque fois qu'il répétait cette

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phrase, il perdait tout le terrain gagné auparavant. Gléopâtre, blessée au cœur, avait l'àme trop haute pour se défendre.

— Venez me voir chez moi, je le veux! dit-elle.

— Quand?

— Quand il vous plaira.

— C'est un ordre, j'obéirai. J'irai vous voir avant de partir.

Elle resta impassible. Qu'il partît, puisqu'il la méconnaissait à ce point. Ah ! que c'était cruel, l'amour! Quelle férocité il apportait à vous amollir le cœur pour mieux vous le déchirer ensuite !

Ils se saluèrent, et Ulric s'éloigna par une allée latérale.

Gléopâtre regarda un instant la pièce d'eau. La fin de toutes les peines n'était-elle pas là? On peut mourir, quand on est saturé de souffrance; c'est un dénoûment, cela !

Elle reprit à pas lents le chemin de l'embarcadère ; là, entouré d'une foule d'amis et de connaissances, l'œil vif, l'air gai, Néoutof, assis dans sa petite calèche, écoutait les nouvelles du jour. En voyant approcher sa femme, il poussa une exclamation joyeuse.

— Hé! voici la comtesse! fit-il de sa voix gutturale. Lequel de vos amoureux venez-vous de désespérer, madame? Vous êtes belle à ravir!

Il aimait à la traiter ainsi en public; la vieille

galanterie française prenait un air tout à fait noble, en passant par la bouche de ce mari si peu semblable aux autres.

Gléopâtre sourit faiblement.

— Les amoureux sont rentrés à cette heure, dit-elle, car voici le vent qui se lève; vous devriez en faire autant, monsieur. Voulez-vous m'offrir une place auprès de vous?

— Trop heureux ! A vrai dire, je vous attendais un peu!

Elle s'assit, les deux ponies s'ébrouèrent et partirent au petit trot. Les spectateurs enchantés les regardèrent disparaître ; cet entretien les amusait comme une scène de comédie parfaitement jouée, et leur laissait sur les lèvres le sourire qui accompagne au théâtre les émotions douces.

— Ils sont vraiment parfaits, dit quelqu'un dans le groupe. Néoutof a trouvé une perle !

— Bah! fit un esprit chagrin, tout cela n'est qu'apparent. C'est le fond qu'il faudrait voir!

Sur cette réflexion, on se sépara, et, dans vingt maisons de la ville, on raconta, ce soir-là, que Néoutof était vraiment bien heureux d'avoir épousé cette admirable mademoiselle Bakhtof.

Clëopâtre commença par être fort contente d'ellemême. Elle ne pouvait prendre au sérieux Fadieu qu'Ulric lui avait adressé; on parle de s'en aller, et Ton ne s'en va pas! Il avait bien mérité qu'elle fût sévère; il s'arrogeait vraiment de tels droits sur elle qu'elle avait accompli un devoir en reprenant sa liberté. Pourquoi ne pouvait-il patienter? Elle patientait bien, elle ! Et pourtant Dieu sait si elle l'aimait, elle qu'il prétendait indifférente ! La seule pensée d'effleurer sa main faisait courir un frisson dans son être tout entier! li avait été absurde, et elle avait bien agi !

Ce calme factice, fait d'orgueil et d'amertume, tomba au bout de vingt-quatre beures, et la souffrance recommença, intolérable, inouïe. Elle avait besoin de le voir, pour s'assurer qu'il ne souffrait pas trop lui-même ; elle avait soif de regarder dans ses yeux, pour voir si les larmes ne les avaient pas brûlés. Vingt fois en une beure elle croyait s'entendre appeler par Ulric désespéré; si elle avait osé, elle lui aurait écrit; mais il y avait là une limite infrancbissable pour sa dignité.

Jusqu'alors elle ne lui avait jamais donné de rendez-vous secret; ils s'étaient vus au grand soleil, à la face du monde; un billetserait le commencement de l'intrigue, le premier pas vers la descente à l'abîme, et Gléopâtre ne voulait pas déchoir.

Elle souffrit donc, repliée sur elle-même, sans remède, sans espoir; elle n'avait au monde rien qui lui appartînt en propre, excepté son amour, et cet amour, elle l'avait blessé; comme un oiseau frappé d'une flèche, il gisait sanglant à ses pieds, l'aile brisée; il en mourrait peut-être, et elle n'osait y toucher pour mettre un peu de baume sur la blessure.

Le troisième jour, en s'éveillant après un lourd sommeil fait d'angoisse et de mauvais rêves, elle espéra un instant que le monde allait finir, et que le soleil ne se lèverait pas ce jour-là. Ses yeux étaient tellement lassés par les pleurs de la veille, qu'elle ne pouvait les ouvrir; après un premier moment de terreur, elle se crut devenue aveugle; mais, à l'appel de sa sonnette, la femme de chambre accourut, ouvrit la fenêtre, et la vie rentra avec la lumière.

Gléopâtre soupira. Encore un jour qu'il faudrait vivre ! Et qu'apporterait ce jour? Une souffrance assurément.

Que ne s'en était-elle tenue à son rêve d'autrefois : vivre sans amour ! Il était trop tard maintenant pour les regrets. Trop tard aussi pour rappeler

Ulric : il ne voulait pas la voir, sans doute... il lui gardait rancune.

Pour la première fois, le doute pénétra dans l'âme de la jeune femme, et son esprit droit reçut le premier choc qui devait le fausser. Elle se demanda si réellement elle ne s'exagérait pas ses devoirs, si elle devait rester la femme de Néoutof, si elle agissait équitablement en sacrifiant le bonheur d'Ulric et le sien aux dernières années d'un vieillard.

Ce fut un éclair; la justice et la bonté reprirent aussitôt le dessus; mais la foudre avait brûlé le cœur de l'arbre. L'écorce subsistait, la moelle avait péri. De cette heure, Gléopâtre ne fut plus la même.

La pluie tombait, une petite pluie fine, sans pitié, qui semblait être née avec le monde et vouloir durer autant que lui. Gléopâtre jeta un regard résigné sur le jardin ruisselant de gouttelettes, et se rendit chez son mari, pour lui lire les journaux du .matin. Ensuite vint le déjeuner, qu'elle prolongea autant que possible. Elle avait peur de se trouver seule et d'être obligée de penser. Elle était lasse de penser, comme on l'est de marcher; la tête ne lui faisait pas mal, mais elle y éprouvait une fatigue indicible.

Cependant le général fit mine de s'endormir, et sa femme dut se retirer.

La solitude lui faisait horreur. Elle songea à de-

mander son coupé pour aller faire une tournée de visites; une certaine compassion pour ses domestiques autant que pour ses chevaux lui interdit de les exposer à ce temps affreux.

Au moment où elle prenait un livre, sûre de n'y rien comprendre, elle entendit les roues d'un équipage grincer sur le sable mouillé. Qui pouvait affronter ce déluge, sinon Ulric?

Elle resta debout, frémissante. Ce fut le général Trédine qui entra, pompeux et compassé en apparence; au fond, la plus mauvaise langue de la cour, depuis que Kamoutzine était au pays des âmes.

— Vous ne m'attendiez pas, hé ? fît-il en entrant. Je suis venu tailler une bonne bavette avec vous. On n'a plus à qui parler, ma parole d'honneur ! Ne voilà-t-il pas que les jolies femmes de la ville se sont mis en tête d'être amoureuses? Vara Lepkine de son cousin, Sophie Lavrof du lieutenant Somof, et Nathalie de son mari ! Oui, de son mari ! On ne peut plus causer avec elles : ou bien elles ne vous écoutent pas, ou bien elles vous parlent de l'objet aimé ! Il n'y a que vous, comtesse, vous seule au monde, qui soyez au-dessus des faiblesses de la cliair, comme de celles de l'esprit !

Gléopâtre esquissa un sourire. Souvent, ce bavard l'avait amusée, autrefois; maintenant, il lui paraissait fastidieux, et même grossier, sous son enveloppe d'homme bien élevé. Mais cet ennuyeux compagnon

valait mieux encore que la solitude, et elle se fit un devoir de l'encourager par quelques paroles. Pourvu seulement qu'Ulric n'eût pas l'ide'e de venir, la crovant seule !

Trédine continua ses petits cancans; c'était un recueil d'anecdotes au grand complet; il savait tout ce qui concernait son état de courtisan, même l'art de plaire aux plus désœuvrés. Il était capable de parler pendant plusieurs heures sans répéter les mêmes propos, ce qui n'est pas un mince avantage, et qui, de plus, prouve une excellente mémoire.

Une heure et demie s'était écoulée ainsi ; Gléopâtre, d'abord distraite, avait fini par s'intéresser à ce que disait son hôte, tant il y mettait de conviction; elle s'engourdissait dans une espèce de malaise, de même que les blessés, sur leur lit de douleur, finissent par trouver une sorte d'apaisement, qui n'en est pas moins une souffrance.

Trédine se leva pour prendre congé, et, selon sa déplorable habitude, — seul manque de convenance qu'on pût lui reprocher, — il resta debout, cherchant dans sa mémoire l'historiette qu'il pouvait avoir oubliée.

— Ah! fit-il, avec le geste d'un homme qui se souvient, encore une nouvelle !

— Toujours! dit la comtesse avec complaisance.

— Le jeune d'Alsen, vous savez bien, ce Suédois

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qui ne dit jamais rien..., vous l'aviez depuis peu apprivoisé, je pense?

— Je sais, je sais... Eh bien? fit Cléopâtre, qui se sentait défaillir d'impatience.

— Eh bien, il s'en va.

— Il s'en va, répéta la malheureuse femme en se retenant au dossier de son fauteuil.

— Oui ; le climat ne lui convient pas, à ce qu'on dit. 11 a demandé son rappel. A présent c'est tout. Je ne sais plus rien. Au revoir, comtesse.

Il s'en allait, balançant sa pesante personne d'un air conquérant. Cléopâtre le rappela.

— Ce monsieur d'Alsen... est-ce qu'il est malade?... Vous dites que le climat ne lui convient pas?

— Ma foi ! je n'en sais rien. Je l'ai rencontré ce matin, il a une miné de déterré; il venait de Pétersbourg ; il avait été à sa lé(}ation pour les formalités... Gela vous intéresse donc, comtesse?

— Mais... oui!... Son oncle me l'avait recommandé...

— Ah ! c'est vrai ! J'avais oublié. Ces Suédois, voyez-vous, ma chère comtesse, cela a toujours un peu de fantasma(jorie dans la tête. Au revoir.

Il partit, laissant Cléopâtre frappée au cœur.

C'était donc vrai! Il voulait s'en aller. Avec lui fuyait la vie. Elle était sûre de mourir dés qu'il serait parti ; elle mourrait tout simplement parce qu'il

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était le soleil de son existence et qu'elle ne pouvait vivre loin de sa lumière...

Elle se redressa soudain, fit un grand effort, et se dirigea vers sou petit bureau.

Elle choisit une feuille de papier chiffré, et, de sa belle et grande écriture de patricienne, elle écrivit :

« Ne partez pas, je ferai ce que vous m'avez demandé. »

Le billet cacheté fut remis à un courrier pour être porté sur-le-champ chez M. d'Alsen, en demandant une réponse, et Gléopàtre regarda au fond d'elle-même.

Elle était vaincue pour tout de bon, cette fois, et ne cherchait plus à se révolter.

Elle aurait pu vivre en luttant avec lui ; des brouilles cruelles l'auraient moins épuisée, à condition d'être suivies de raccommodements. Mais l'absence, Fexil, car il l'exilait de sa vie, c'était plus qu'elle ne pouvait en supporter.

Elle s'était dit jadis qu'elle aimerait mieux mourir que d'affliger Néoutof; elle pensait maintenant qu'elle aimait mieux tuer Néoutof et mourir que d'affliger Ulric.

Elle restait immobile, plongée dans l'horreur d'elle-même et de tout ce qui n'était pas celui qu'elle aimait.

La pluie tombait toujours.

Un bruit de roues résonna au dehors ; elle n'y prit point garde, mais un pas bien connu lui fit lever la tête. Devant elle, sur le seuil du salon, se tenait Ulric, méconnaissable, ravagé par trois jours de douleur comme par un mois de maladie.

Elle poussa un faible cri, arraché du fond de sa poitrine, et tomba dans les bras qu'il lui ouvrait. Il la retint, et lentement, sans qu'elle se défendît, il baisa les yeux fermés, les joues pâlies, puis les lèvres entr'ouvertes.

Elle ne résistait pas. Un frisson la secouait de temps en temps, mais elle restait abattue sur son épaule, défaillante, presque évanouie... 11 la crut mourante.

— Chère, chère, réveille-toi, dit-il en lui serrant le bras avec force.

Elle ouvrit les yeux, et il la déposa sur un fauteuil.

— Tu vivras, dis? murmura-t-elle en s'attachant à lui.

— Puisque tu le veux. Mais toi?

— Moi, je ferai ce que tu voudras. J'irai lui parler tout à l'heure.

Elle fit un mouvement pour se lever, mais elle était trop faible.

— Attends, dit-il, parle-moi, regarde-moi! Ah! si tu savais comme j'ai été malheureux ! On t'a donc dit que j«; voulais partir?

— Oui, tout à rbeure. Ne t'en va pas... Je ne puis supporter cette idée.

— Nous partirons ensemble ! murmura-t-il trèsbas.

— Ob! oui!

Elle resta immobile, le regardant comme en extase.

— A présent, fit-elle doucement, il faut bien que je parle... Je m'étais juré d'être une femme honnête et fidèle pour mon mari. Depuis que tu m'as embrassée, tout à l'heure, je ne suis plus honnête ni fidèle... Il faut agir maintenant.

D'Alsen se penchait pour baiser son beau visage, illuminéd'une joie ardente et douloureuse; elle fit un geste lent pour le repousser :

— Non, non... pas ici, pas aujourdhui; attends que j'aie parlé... Je ne te comprenais pcs quand tu disais qu'en souhaitant l'adultère on l'avait consommé dans son cœur ; mais je te comprends maintenant... N'augmente pas le poids de mon péché... Je parlerai tout à l'heure, quand tu seras parti.

Elle le regardait avec une singulière insistance, comme si elle lui posait une question muette ; soudain :

— Va-t'en, lui dit-elle ; je suis forte, j'ai du cou- ^'^ge, j'y vais...

Elle s'était levée et continuait de le regarder.

CLEOPATUE. 225

— Si tu savais, continua-t-elle tout bas, quel ardent dësir j'ai de baiser ton visage ( t de boire ta vie dans trs yeux... Mais, non... pas ici... Ici, c'est horrible, c'est lâche, c'est honteux!... Va, je t'écrirai !

— Quand te verrai-je?

— Quand je serai libre... Va, mon amour, ma joie...

Elle recula lentement vers la porte de sa chambre, car il restait immobile, et s'arrêta sur le seuil, dans les rideaux.

— Au revoir! dit-elle d'une voix qu'il entendit à peine.

Et elle disparut comme une ombre.

Seule, dans sa chambre, Gléopâtre se laissa glisser à genoux devant les saintes images. Elle voulait prier et ne savait que demander; tout vœu formulé par elle n'était-il pas coupable en ce moment?

— Donnez-moi la force. Seigneur, dit-elle enfin, la force et le courage... J'ai cru en avoir, tout à l'heure, je vois bien que je n'en ai point... le courage de frapper d'une main sûre... 0 Dieu, aidezmoi!...

Mais elle ne se sentit point la douce chaleur qui accompagne la prière au cœur des fidèles.

— Toute seule, alors? se dit-elle; seule sans appui, sans ami, sans Dieu?... Eh bien, oui!

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seule contre le reste du monde... pour l'amour de lui...

Gléopàtre entra chez son mari, av^ec une impression semblable à celle des chrétiens qui entraient jadis dans l'arène; seulement elle avait moins peur pour elle que pour celui qu'elle venait attaquer.

Néoutof, à demi couché dans son fauteuil, regardait au plafond; il voyait peut-être passer entre ce fond gris et lui les belles années de sa jeunesse, celles où il avait été aimé des femmes, adoré de ses soldats; boudoirs ou champs de bataille avaient pour lui des souvenirs pleins de charmes, car sa vie avait été belle et bien remplie. Et n'était-ce pas une chance particulière qu'au moment où les années lui semblaient pesantes, il se fût avisé de venir à Pétersbourg, où il avait rencontré cette délicieuse créature qui portait son nom?

C'était mieux qu'une fille, car elle avait en plus du dévouement le charme de la femme belle et coquette, qui se préoccupe de plaire, même au vieillard cloué sur son lit de souffrance...

A ce concert de petites flûtes et de hautbois, qui chantaient la gloire de Gléopàtre dans l'âme du gé-

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néral, se mêlait sourdement une note funèbre, bientôt étouffée par les chansons joyeuses des autres. Certainement, Gléopâtre était changée depui* quelque temps... depuis trois ou quatre mois... Elle n'avait plus toute cette présence d'esprit merveilleuse, cet à-propos délicat, qui faisaient d'elle une si charmante causeuse... Mais le plus beau ciel n'at-il pas des nuages qui obscurcissent passagèrement l'éclat du jour?

Néoutof en était là de ses méditations, lorsque Gléopâtre se présenta devant lui. Rien qu'à voir le visage décomposé, les yeux tragiques, il sentit que c'était la note funèbre qui était la vraie. Il se dressa sur son séant, et les deux mains appuyées sur les bras de son fauteuil, il se pencha en avant pour mieux voir les traits de sa femme, mais il ne lui fit pas de question. C'était à elle de parler.

— Mon ami, dit Cléopâtre d'une voix éteinte, j'ai quelque chose de pénible à vous dire...

— Je le vois bien ! grommela le général sans cesser de la regarder.

— Jusqu'ici, j'ai fait de mon mieux pour vous rendre heureux... Ai-je réussi?...

— Vous n'y avez, parbleu ! que trop bien réussi! dit^il entre ses dents.

— C'est ce souvenir de l'agrément qu(î j'ai pu apporter dans votre vie que j'invoque aujourd'hui, afin qu'il me gagne votre indulgence...

— Vous ne voulez pas... Vous ne v^oulez pas...

Il ne pouvait arriver à exprimer sa pensée, tant elle lui paraissait énorme.

Cléopâtre, toujours debout, comme devant un juge, s'appuya d'une main sur la table pour se soutenir...

— Asseyez-vous, madame, asseyez-vous, fit Néoutof en se levant pour lui approcher un siège. Je vous demande mille pardons de ne pas y avoir pensé plus tôt.

Elle s'était assise, accablée. Tout à coup, elle re- . prit courage et parla plus nettement.

— Lorsque je vous ai épousé, monsieur, dit-elle, je ne me croyais pas faite pour autre chose que pour être la compagne dévouée de votre vieillesse. Mon cœur ne s'occupait point de ce qui d'ordinaire préoccupe les femmes... En un mot, j'entrai dans votre maison comme dans un cloître, sauf que vous me donniez toutes les jouissances de la fortune et d'un grand nom. Je vous le jure, monsieur, je voulais n'être jamais que votre amie, et j'en fis le serment sur les Évangiles.

Un sanglot était monté à sa gorge au souvenir de ce temps heureux; elle l'étouffa et reprit avec fermeté :

— Depuis, récemment, un changement s'est fait en moi. Je m'étais trompée en me croyant différente des autres. J'ai fait une rencontre qui a décidé de ma vie... et mon cœur a parlé.

CLEO P AT n F. -2-29

— Une ancienne flamme! fit Nëoutof en fixant sur elle ses yeux redoutables.

L'ombre de Boris venait de passer encore une fois entre son repos et lui.

— Non... Vous ne le connaissez pas, se hâta d'ajouter Gléopâtre.

— Et vous l'aimez?

— Je l'aime.

Un silence suivit. Néoutof respirait difficilement, la comtesse avait peur qu'il ne perdît connaissance ; mais son vieux corps était rude à la souffrance de l'âme aussi bien qu'aux tortures de la goutte.

— Pourquoi me le dites-vous? reprit le général au bout d'un moment. Ne pouviez-vous me le laisser ignorer? C'eût été au moins charitable!

Elle secoua la tête avec tout son ancien orgueil :

— Non! c'eût été coupable. Je me présente devant vous parce que je suis innocente et que je ne veux pas déshonorer vos cheveux blancs.

Il l'attira si violemment à lui qu'elle tomba presque à ses genoux; il la baisa au front avec emportement, et lui tendant la main pour la relever :

— Pardonnez-moi , comtesse , un mouvement dont je n'ai pas été le maître. Vous m'avez touché... Oui... mon vieux cœur...

— Mon ami, mon bienfaiteur! dit-elle en pleurant amèrement.

Il s'essuya rapidement les yeux.

ÎZO CI-EOPATRE,

— Pas d'attendrissements inutiles , fit-il d'une voix forte. Évidemment, vous voulez que la situation soit nette entre nous; c'est cruel pour moi, mais honorable pour tous deux; vous avez bien fait.

Gléopâtre reprit sa place ; une attente presque joyeuse lui faisait battre le cœur; il lui semblait que cela n'était pas si difficile! Elle aurait cru avoir plus de peine à obtenir sa liberté!

Ils restèrent silencieux pendant quelques instants, l'âme si pleine de pensées qu'ils ne pouvaient parler. Enfin, Néoutof reprit :

— Quelles sont vos intentions, maintenant? Votre vie est changée... Que voulez-vous faire?

Non! ce n'était pas aussi aisé qu'elle le croyait tout à l'heure de prononcer le mot divorce ! Si l'idée en était venue au général, c'eût été autre chose...

En la voyant hésiter, il ajouta avec un peu d'amertume :

— Je ne suis pas un obstacle bien sérieux; mes jours sont comptés ; ma mort vous rendra bientôt la liberté... Gela vous suffit-il?

Elle se taisait.

— Que voulez-vous donc? Parlez, madame ; en vérité, vous me faites peur avec votre silence! dit-il en frappant sur la table un coup de sa main jadis puissante, à présent faible et désarmée.

— Je suis venue pour vous demander de m'auto-

riser à demander le divorce, dit Cléopâtre, aussi pâle que les perles de son collier.

— Le divorce !

Néoutof s'était levé, frémissant :

— Le divorce! s'écria-t-il d'une voix tonnante. Le divorce contre moi! Le scandale public, la honte solennelle ! Madame, vous avez perdu l'esprit !

Gléopàtre s'était levée, et ils se regardaient face à face.

— Le divorce! Hé! qui vous priait de me faire des confidences? N'étiez -vous pas libre d'agir à votre guise? Suis-je un mari gênant? Pour me rendre ridicule, vous avez besoin de mon autorisation, paraît-il? Que ne faisiez-vous comme les autres? Au moins, rentrant mal à propos, j'aurais eu le droit de vous tuer avec votre amant, et personne ne m'aurait trouvé ridicule !

Ses cheveux blancs hérissés sur son front lui faisaient une auréole terrible; il n'avait jamais été plus effrayant à la tête de ses escadrons.

— Ma conscience ! dit Cléopâtre faiblement, mon bonheur... le vôtre...

Elle le regardait, non pour le supplier, mais pour lui reprocher de la comparer aux autres, lorsqu'un malaise étrange s'empara d'elle; un bruit d'eau montante emplit ses oreilles, son cœur lui fit mal, soudainement oppressé par une angoisse très-douce

232 CLEOPATHF.

et mortelle ; elle fit un geste de la main, pour chasser la souffrance , et glissa insensiblement sur le parquet.

Le général sonna furieusement la cloche d'argent qui lui servait de sonnette. Son valet de chambre accourut.

— Appelez quelqu'un, dit Néoutof; qu'on porte la comtesse sur son lit, qu'on la déshabille et qu'on aille chercher un médecin. On me préviendra lorsqu'elle sera au lit.

Ses ordres furent exécutés; moins d'un quart d'heure après, il entra pour la première fois, timide autant qu'un adolescent, dans la chambre de sa femme.

Elle venait de reprendre ses sens. Blanche comme son oreiller, sur lequel ses magnifiques cheveux épars lui formaient un nimbe, elle n'avait de sombre dans le visage que ses yeux couleur de saphir foncé, qui interrogeaient anxieusement la porte.

Le général s'approcha, appuyé sur son bâton. Lui aussi était bien pâle, et ses lèvres tremblaient, pendant qu'il s'essayait à rendre ferme sa voix cassée.

— Vous avez eu un évanouissement, chère comtesse, dit-il; le médecin va venir tout à l'heure; mais ce ne sera rien, soyez-en convaincue... Me permettez-vous d'attendre le docteur auprès de vous?

CLKOPATRE. 233

Elle lit un faible signe de consentement, et il s'assit près du lit, dans un grand fauteuil.

La chambre était très-simple, malgré le luxe des meubles principaux; le lit, étroit et blanc comme un lit de jeune fille, semblait ne devoir abriter que des rêves paisibles... Oui, c'était la chambre d'une honnête femme, où le mensonge et la fraude ne pouvaient trouver asile...

Le docteur vint presque aussitôt; il ordonna le sommeil, les calmants, l'absence d'émotions.

— Une prédominance marquée du système nerveux, dit-il ; je n'y vois rien d'inquiétant pour le moment; vingt-quatre heures de repos, et il n'y paraîtra plus; mais il faut à la comtesse une vie régulière et exempte de tout ce qui pourrait la surexciter.

— Hem! gronda Néoutof en le reconduisant, vous devriez bien vendre le calme chez vos pharmaciens... Ordonner le repos à une femme qui fait ou reçoit quinze visites par jour!

— La vie mondaine et mes ordonnances sont en effet contradictoires, dit le médecin en souriant; mais je me permettrai de faire observer à Votre Excellence que ce n'est pas la médecine qui peut céder ici le pas...

Néoutof revint auprès du lit de sa femme. La tête tournée vers la ruelle, Gléopâtre semblait dormir; ses femmes arrangeaient ses vêtements dans

la pièce voisine dont la porte restait ouverte. Personne ne poHvait le voir. II s'inclina vers la malade et baisa avec une sorte de maladresse sénile le front blanc, noyé dans Tombre des cheveux.

Gléopâtre ouvrit les yeux.

— Vous me pardonnez? dit-elle très-bas.

— Ne parlons pas de cela, répondit-il avec un peu de brusquerie. Plus tard.

Et il se retira, en s'efforçant d'amortir sur le parquet les coups répétés de sa canne.

Le lendemain, dès le matin, Gléopâtre était debout. Sa bataille était loin d'être gagnée, et le temps était précieux. Plus d'une fois elle avait senti sa vie fragile en elle, mais, cette fois, il lui semblait qu'elle ne la tenait plus dans sa main, que le fil de son existence, trop ténu, échappait à sa vision.

Une autre se fût arrêtée pour reprendre des forces, peut-être pour lâcher pied; Gléopâtre n'était point de celles-là; elle combattrait tant qu'elle aurait un souffle à dépenser.

Le général fut bien surpris de la voir entrer chez lui comme d'ordinaire, vers dix heures, au moment

OÙ il se préparait à envoyer prendre de ses nouvelles.

— Monsieur, lui répondit Gléopâtre quand il lui témoigna sa surprise, je n'ai eu cette faiblesse hier qu'à force de penser à la chose qui m'occupe actuellement ; elle me lasse et me brise; j'attends de votre miséricorde une solution qui me fasse connaître mon sort.

Néoutof resta sombre.

Il avait passé une nuit bien cruelle, que toutes les gouttes calmantes de la pharmacie n'avaient pu abréger par un peu de sommeil. La redoutable question posée par sa femme était de celles dont la possibilité ne vient jamais à l'esprit, jusqu'au jour où l'on s'écrie : Il ne pouvait en être autrement.

Cette jeune femme aimait, quoi de plus naturel? Elle aimait, suivant la loi de la nature, un être probablement jeune et beau comme elle; honnêtes tous deux, ils méprisaient un amour clandestin; ce qu'ils voulaient, c'était le droit de fonder une famille, ou peut-être tout simplement la permission d'être heureux! Ils étaient dans la justice et dans la vérité. C'était lui, Néoutof, qui était l'obstacle.

Il s'était rappelé les paroles prononcées par lui dans l'entretien qui avait accompagné l'offre de son rom. Tourmenté alors par la goutte et l'infinité de maux qu'elle entraîne après elle, le général ne croyait devoir vivre qu'un an ou deux, moins peut-

236 CLEO PATRE.

être. Il l'avait dit, et chacun l'avait cru. Il se rappelait encore le sourire de gêne qui avait accompag^né, sur la plupart des visages, la bravade de sa soirée de mariage. Il avait convié ses hôtes à des noces d'argent... Certes, à cette époque, ni lui ni personne n'eût pensé qu'il pût vivre encore cinq années.

Gléopâtre attendait dans une attitude pleine d'anxiété.

— J'ai abusé de ma situation, se dit-il amèrement. On doit tenir ses promesses, coûte que coûte. J'avais promis à cette charmante femme qu'elle serait bientôt veuve... J'ai mis de l'indiscrétion à jouir de la latitude qu'elle m'offrait. On n'est pas intéressé à ce point, morbleu! Il faut savoir s'en aller avant qu'on vous mette à la porte ! Notre vieux proverbe ne déclare-t-il pas « l'hôte importun pire qu'un Tartare »?

C'était vrai! Cléopâtre lui avait fait prendre goût à la vie; c'est elle qui l'avait rajeuni par la vigilance de ses soins, par l'amusement nouveau que son esprit et son charme apportaient dans une vie peu attrayante auparavant; il lui avait dû non-seulement la joie de ces années, mais les années elles-mêmes!

— Il est fâcheux, pensa Néoutof, qu'elle soit obligée de me sommer de payer à échéance fixe, mais elle est dans son droit; c'est moi qui suis dans mon tort.

Aux yeux du vieux général, le divorce proposé par la comtesse était inadmissible. C'était une solution bâtarde qui n'arrangeait point les clioses et qui, de plus, jetait sur l'un des époux, sur les deux très-probablement, une sorte de ridicule, ou tout au moins qui faisait naître un ensemble de propos désobligeants. De plus, cet accommodement avait l'inconvénient, très-grand aux yeux du comte, de priver l'épouse divorcée de la fortune du mari, ce qu'il regardait comme une spoliation envers la femme qui lui avait rendu si douces ces dernières années de sa vieillesse.

De même que les âmes droites et timorées d'Ulric et de Gléopâtre avaient rejeté tout ce qui n'était pas légitime, de même l'esprit clair et positif du général regarda bien en face le seul dénoûment qui lui permît de rendre la liberté à sa femme.

C'était la mort, — une mort aussi naturelle que possible, pour que Cléopâtre elle-même ne pût concevoir aucun soupçon; Néoutof avait sous la main assez de drogues malfaisantes pour qu'il lui fût aisé de s'empoisonner; il se résolut donc à mourir... N'avait-il pas regardé la mort en face tant de fois qu'elle était devenue pour lui une camarade de chevet?

Hélas ! on meurt facilement sur un champ de bataille, au milieu des balles ou devant les baïonnettes; on offre volontiers sa poitrine au coup qui

frapperait un ami, ou seulement son semblable; on meurt héroïquement dans son lit, lorsqu'on a vu venir la mort et qu'on veut lui faire bon visage devant ses proches, ou devant soi-même... Mais se dire : Tu cesseras de vivre demain, parce que tu es de trop dans la vie d'un autre... c'est amer et cruel, au point de faire détourner la tète au brave, comme il le ferait devant une potion nauséabonde.

Gléopâtre attendait silencieusement sa réponse, pendant que le général se souvenait des pensées de la nuit. Il leva enfin les yeux sur elle, et lui dit :

— Vous serez bientôt libre, madame; ayez encore un peu de patience. Veuillez me laisser seul : j'ai beaucoup d'affaires à régler, avant de m'occuper de la vôtre.

Elle sentait combien de chagrin, d'humiliation peut-être, se cachait sous ce langage rude, à peine poli, et son âme était pleine de pitié pour l'infortuné qu'elle faisait ainsi souffrir.

— Vous me trouvez ingrate ! lui dit-elle avec un regret si profond dans la voix qu'il était impossible de s'y méprendre.

Néoutof la i^egarda comme il eût fait d'un enfant imprudent.

— Non I vous suivez la loi naturelle ; c'est moi qui suis dans mon tort. Allez, comtesse, laissez-moi à mes affaires; je vais m'occuper de vous.

Elle se retira le cœur anxieux, avec l'idée qu'elle

aurait du rester, qu'il fallait dire quelque chose, montrer ce qu'elle ressentait, au lieu de le cacher par orgueil.

A peine rentrée chez elle, la lumière se fit dans son âme, et elle comprit ce qu'avait voulu lui dire son mari en lui affirmant qu'elle serait bientôt libre. Avec un geste d'effroi, elle repoussa l'horrible vision.

— Non! non! s'écria-t-elie, pas de sang entre nous. 0 Dieu ! qui me punissez si cruellement de je ne sais quelle faute inconnue, je vous jure que si cet homme meurt à cause de moi, jamais, jamais je ne reverrai Ulric !

Son esprit était dans un tel désordre qu'elle avait peine à retrouver la porte de sa chambre. Sentant qu'elle n'était plus maîtresse d'elle-même, elle s'arrêta debout au milieu de la vaste pièce claire et gaie où le soleil entrait à flots.

— Je ne veux pas perdre la raison, se dit-elle avec fermeté. Je veux être en possession de toute ma lucidité pour ce que je vais faire...

Sans se permettre une divagation, sans laisser sa pensée s'écarter si peu que ce fût du calme qu'elle s'imposait, elle resta ainsi, debout, immobile, tout son être tendu dans l'effort de sa volonté.

Une détente se produisit presque aussitôt, et elle sentit qu'elle redevenait semblable à elle-même. Alors, elle fit le tour de sa chambre, lentement,

s'arrêtant aux objets familiers pour les reconnaître, dominant son tremblement nerveux, se contraignant à penser à des questions sans importance et à les résoudre avec rapidité. Au bout d'un quart d'heure, elle s'assit, pour reprendre des forces, car son corps était brisé, mais son esprit avait reconquis toute son énergie, et sonjugement toute sa valeur.

Après cette minute de repos, où elle eut conscience de revenir de très-loin, de plus loin du monde des vivants qu'elle ne l'eût cru possible, la crainte qui l'avait si fort ébranlée reparut plus redoutable.

— Pourvu qu'il en soit encore temps ! pensa-t-elle en regardant le cartel suspendu à la muraille...

Elle fut tout étonnée de voir qu'une demi-heure à peine s'était écoulée depuis le moment où elle était entrée chez le général.

— On vit trop, se dit-elle, pendant ces moments d'angoisse. 11 me semblait avoir dépensé toute une vie depuis ce matin !

Elle redressa sa noble stature, répara le désordre de ses cheveux, et, après s'être assurée d'un coup d'œil que rien au dehors ne trahissait ses émotions intérieures, elle retourna vers le cabinet de son mari.

Elle entra sans frapper; son pas était rendu si léger par la crainte , qu'elle put arriver jusqu'à Néoutof sans qu'il s'en aperçût. Il était assis dans un fauteuil à dossier bas, devant son bureau, et, de

sa grande belle écriture ancienne, il écrivait sur du papier timbré de grosses lignes largement espacées :

« Je lègue à ma femme Gléopâtre, née Bakhtof, « la totalité de mes biens, meubles et immeubles; « n'ayant pourhéritiers que des collatéraux éloignés, «qui ne se sontjamais occupés de moi,, je ne crois pas « leur faire de tort en ne m'occupant point d'eux... »

Gléopâtre posa sa belle main souple sur l'épaule de son mari. Il tressaillit et la regarda avec des yeux où brillaient des larmes mal essuyées :

— Mon ami, dit-elle, mon bienfaiteur, mon père, je souffre de tout le mat que je vous ai fait...

— Vous voulez causer? Je vous avais dit que je voulais être seul, fit-il avec impatience.

Mais il ne pouvait, si prés de sa fin, se priver du cbarme de sa présence.

— Asseyez-vous, conclut-il en parlant vite.

Il semblait gêné dans ses mouvements. Elle eut peur qu'il n'eût déjà pris le poison. Le regardant avec inquiétude, elle s'assit tout près, sur un siège bas. Jamais elle n'avait éprouvé pour lui de tendresse comparable à celle qu'il lui inspirait en ce moment.

— Vous voulez mourir, lui dit-elle, en restant calme, par un effort prodigieux ; et moi, je vous déclare que si vous mourez, j'entre en religion le jour même.

— Malheureuse ! alors que voulez-vous de moi? s'écria Néoutof en jetant la plume avec violence.

— Je ne sais ce que je veux, puisque ce que je voulais vous poussait à la mort. Je sais une seule chose, c'est que je refuse votre fortune en tout cas, et ma liberté à ce prix.

— N'est-ce pas tout simple? fit Néoutof en détournant les yeux.

Une joie étrange, presque surhumaine, venait de l'envahir à la pensée qu'elle l'aimait pourtant bien! Il savait que cette amitié n'était rien auprès de l'amour qu'elle éprouvait pour un autre, et cependant la pensée qu'elle aimait mieux renoncer à son amour que de le voir mourir lui réchauffait le cœur.

— Et si je mourais de mort naturelle ? fit-il avec une sorte de sourire.

— Je n'y croirais plus, répondit-elle posément. Il prit une des belles mains blanches qui pendaient

dans les plis de la robe, et la baisa avec une singulière passion.

— Gléopâtre, dit-il, vous êtes une créature extraordinaire, et je ne sais vraiment ce que vous êtes venue faire en ce monde, car vous ne ressemblez à personne. Vous voulez que je vive, et vous allez me faire mourir de chagrin !

Elle ne répondit rien, mais le regarda de ses beaux yeux mouillés de larmes.

— Oui, je comprends à merveille. Si je ne me

CLEOPATRE. 2Ai

résigne pas à mourir de chagrin, tout doucement à la longue, c'est vous qui vous en irez sans bruit au pays du rêve, d'où vous êtes venue... C'est cela, n'est-ce pas ? Savez-vous ce que représente ce divorce, qui pour vous n'est qu'un mot? Pour moi, c'est le ridicule, d'abord; mais je m'en soucie peu, car je suis encore capable de trouer la poitrine de quiconque se permettrait de rire de vous ou de moi ! C'est bien autre chose, Cléopâtre, c'est la solitude, c'est l'abandon... Voyez ce que vous avez fait de ma vie ! Vous m'avez rattaché à mille liens, dénoués ou rompus; je me suis créé tout un monde bien vivant de relations, que je ne saurais comment envisager ensuite. Quelle figure voulez-vous que je fasse désormais en présence de ceux qui venaient ici, qui nous voyaient ensemble, qui savaient combien je vous suis attaché. . . qui vous blâmeront, Cléopâtre ! . . . Je ne saurais vous entendre blâmer... Je suis un vieux sanglier dont les coups de boutoir sont restés fameux... J'aurais autant d'ennemis en huit jours que nous comptons d'amis à présent. C'est donc l'abandon complet, l'exil loin du monde, mes derniers jours livrés à des soins mercenaires... Pourquoi ne me laissez-vous pas mourir aujourd'hui? Je vous assure que ce serait infiniment plus aisé et plus convenable !

Elle se cramponna des deux mains au bras du fauteuil de Néoutof, en répétant :

— Je ne veux pas !

— Femme ! femme ! dit-il en secouant la tête, vous voulez le bonheur et vous ne voulez pas le moyen pour y arriver ! Illogique et volontaire... Que voulez-vous que je vous dise? Moi non plus, je ne veux pas céder. Où cela va-t-il nous mener?

Elle ne répondait rien, la tète baissée, appuyée sur ses deux mains attachées au fauteuil.

Néoutef passa sa main ridée sur les cheveux fauves et presque lumineux.

— Enfant gâtée ! fit-il avec une douce commisération. Vous ne savez pas attendre, il vous faut tout de suite votre nouveau hochet...

Gléopâtre leva la tète.

— Je vous jure, dit-elle, que si je n'aimais pas de toute mon âme, de tout mon être celui dont je veux être la femme, je n'aurais infligé ni à vous cette souffrance, ni à moi cette humiliation.

Il la regarda attentivement.

— Oui, une humiliation, c'est vrai! Et vous si hautaine... vous qui n'avez jamais plié sous aucun joug... Ah ! fit-il tout à coup avec une jalouse colère, je comprends maintenant pourquoi vous êtes si cruelle : c'est parce qu'il lèvent, et vous lui obéissez.

— Je l'aime ! dit Gléopâtre, les yeux brillants, d'un air de défi.

— Vous l'aimez ! Je le sais parbleu bien ! Vous vous figurez que jamais personne n'a aimé autant

que vous; que vous souffrez plus que n'a jamais souffert personne !... Enfants que vous êtes! Allez, vous n'avez pas inventé l'amour ! Il en a torturé d'autres avant que vous fussiez nés, et il en fera mourir bien des millions, alors que vous aurez cessé d'être !

— Gela ne nous empêche pas de souffrir ! dit Gléopâtre sans changer d'attitude.

— Souffrir ! La belle affaire ! Et moi, je ne souffre pas?

— Ce n'est pas la même chose ! fit-elle avec orgueil.

— Qu'en savez-vous, mademoiselle? Vous faites une mauvaise action en ce moment; vous arrachez à un vieillard le secret de sa dernière souffrance. Je vous aime, moi aussi ! Oui, je vous aime ! Aussi follement, plus follement peut-être que vous ne pouvez aimer le jouvenceau qui a vos préférences. Le général comte Néoutof, vétéran de 1812, aime mademoiselle Gléopâtre Bakhtof, sa femme depuis tantôt cinq ans, et jamais il ne s'est permis de le lui laisser sous-entendre ou seulement supposer, parce qu'il eût trouvé sa passion de vieillard outrageante pour celle qui en était l'objet, aussi bien qu'humiliante pour lui-même. Voilà ce que j'ai enduré, moi ! Et vous étiez ma femme, et vous m'apparteniez devant Dieu et devant les hommes ! Et puis vous me parlez de votre amour!

246 CLEO PAT F E.

Il haussa les épaules d'un geste vaste, qui semblait secouer toutes les tempêtes de sa vie.

— Oh ! monsieur ! je vous demande pardon ! dit Gléopâtre, en cachant son visage dans ses mains.

Ils restèrent silencieux pendant quelque temps. Néoutof s'était levé et marchait à grands pas dans son cabinet. Il s'arrêta enfin devant elle. .

— J'ai pu, dit-il, vous laisser ignorer que je vous aimais de la plus tenace passion de vieillard, et Dieu sait si celles-là sont autre chose que vos feux de paille, mais je ne puis me priver de votre société. Votre présence dans ma maison, c'est la vie et la joie; le frôlement de votre robe dans cette pièce, c'est l'harmonie; votre visage, c'est la lumière... Laissez-moi donc mourir; vous voyez bien que je radote !

— Je ne veux pas ! répéta Gléopâtre avec sa douceur obstinée. Si vous mourez, j'irai au couvent pour la vie.

— Alors, vivons comme nous avons vécu, et n'en parlons plus. Si votre cœur vous tourmente, faites comme moi, imposez-lui silence, et regardez le monde en face, pour que personne ne se doute que vous souffrez !

Elle se leva et sortit sans qu'il dit un mot pour la retenir.

Pendant plus d'une heure Gléopâtre se répéta les moindres paroles de cet étrange entretien. Assuré-

ment la situation était peu commune, et n'offrait aucune issue. Mais quand on est jeune, on ne peut se défendre d'espérer. Quelque chose arriverait... quoi? elle n'en savait rien; quelque chose qui amollirait la volonté de son mari.

Elle écrivit à Ulric :

« Je n'ai encore rien pu obtenir. Patience et courage. «

Et, dès le soir même, elle reprit ses habitudes auprès du général. Devant leurs gens comme en présence d'étrangers, ils furent ce qu'ils avaient toujours été. Mais, seuls, ils ne se parlaient plus. Que se seraient-ils dit maintenant?

Les jours passaient; Néoutof était demeuré sombre, l'âme pleine de cette soif de mourir qui reste après les grands dégoûts de la vie. Il s'irritait d'être condamné à vivre, surveillé de près par Gléopâtre; elle ne voulait pas comprendre qu'il était horriblement malheureux, et que la mort serait un bienfait pour lui.

Elle avait une peur affreuse qu'il ne se tuât; à tout instant, elle l'observait anxieusement; il le

sentait, et s'en irritait davantag^e ; mais elle ne pouvait s'empêcher de craindre. La nuit, les rêves de la jeune femme lui montraient presque invariablement le vieillard agonisant dans son fauteuil... Elle s'éveillait en étouffant un cri d'épouvante, et courait se prosterner devant les imagées pour y chercher la paix dans la prière.

Ils ne sortaient plus qu'ensemble, car elle le laissait seul le moins possible. Elle ne recevait presque personne, alléguant son état de santé. Et vraiment elle semblait profondément atteinte; son beau visage prenait l'expression souffreteusement idéale de ceux qui n'ont que peu de jours à vivre. Mais ce qui la minait, c'était moins son amour, moins la pensée de la souffrance d'Ulric, que l'obsession de la vision évoquée et la terreur des remords qu'elle aurait.

Tous les jours on les voyait se promener ensemble dans la petite calèche basse trahiée par les poneys; ils traversaient le parc, pour aller dans les bois, ou bien se dirigeaient du côté de Pavlovsk, suivant la fantaisie de leur cocher, qui ne recevait jamais d'ordres pour ces promenades. Ils roulaient, assis côte à côte, lui vieilli, tassé sur lui-même, elle pâle, amaigrie, presque diaphane, avec ses beaux yeux profonds, qui brûlaient d'une flamme intérieure.

Par moments, elle arrivait à se persuader qu'elle n'aimait plus Ulric. Elle en était alors satisfaite et

triomphante, avec la joie amère des martyrs. Si elle n'aimait plus, il n'y avait pi us de crime; elle pouvait dormir en paix, Néoutof ne se tuerait pas ; tout irait bien, elle redeviendrait impassible et belle, reine de son royaume mondain.

Mais le réveil était rapide; un rien, — rien même, la rejetait dans la tendresse douloureuse et profonde, dans l'attente vibrante et passionnée de l'amour entrevu, non réalisé; et elle se désespérait, essayant d'arracher son âme à cette inexorable flamme qui la dévorait.

Ainsi prise entre sa terreur et son amour, Gléopâtre se consumait peu à peu, comme un charbon d'encens. Elle n'avait pas revu Ulric, elle ne lui avait pas écrit; quelquefois, elle espérait qu'il était parti, ou qu'il était mort : — elle aurait mieux aimé qu'il fût mort, parce qu'elle aurait pu le pleurer.

Un soir, vers huit heures, ils se trouvèrent près du Wauxhall de Pavlovsk, au moment où la musique commençait. Les premiers accords éveillèrent l'attention de Gléopâtre, qui fit un léger mouvement. Néoutof, attentif à deviner son moindre désir, fit arrêter la calèche, et ils restèrent immobiles, l'oreille tendue vers les sons, que la distance rendait plus fins et plus perlés.

C'était l'andante d'une symphonie de Mendelssohn qu'elle avait toujours aimé; les violons pleurent

leur triste mélodie sur le chant détaché des violoncelles, qui semblent vivre, de leur côté, d'une existence indépendante et paisible, sans se préoccuper de la plainte amère de leurs proches; Gléopâtre savourait sa tristesse avec une volupté douce; dans la tiédeur de ce beau soir, sous les feuilles encore nouvelles et fraîches, une étoile au-dessus de la tête, cette musique avait quelque chose de semblable à sa tendresse, qui se lamentait si douloureusement auprès de l'existence d'un autre...

Elle leva les yeux machinalement, pour reposer son regard sur la verdure si tendre, que l'heure assombrissait à peine dans ce printemps boréal, et soudain elle resta ipimobile, transfigurée... Ulric la regardait, à quelques pas de là.

Elle sentit en elle une commotion intense, et faillit se jeter dans ses bras en lui criant : « Emportemoi, n'importe où ! » Mais c'était une femme du monde, et elle connaissait ses devoirs par l'instinct, alors que sa raison s'en allait : elle se fit une attitude impassible. Seuls ses yeux parlaient.

Qu'elle avait été folle de se figurer qu'elle n'aimait plus cet homme ! Mais elle lui appartenait entièrement, absolument, jusqu'au dernier de ses cheveux ! Pour s'en aller avec lui, elle aurait donné tout ce qu'elle avait, tout ce qu'elle était, tout... jusqu'à sa bonne renommée, jusqu'à l'estime de ses contemporains. Elle ne savait pas si elle se fût

(-LEOPATRE. 251

donnée elle-même. Comment leût-elle su, puisqu'il ne le lui avait pas demandé?

Ils se regardaient, et toutes leurs douleurs s'échangeaient dans leur regard. Il lui disait :

— Combien tu souffres! que tu es pâle! que tu es l^elle! et que je t'aime ! Elle lui répondait : — Je t'adore, et je meurs de ton absence; mais j'ai du courage, et je mourrai debout!

Tout à coup, Ulric tressaillit et se détourna; il fit quelques pas et disparut dans l'avenue. Cléopâtre sentit un glaçon lui tomber sur le cœur et regarda son mari. Il les avait observés, elle en était sûre à [)résent, et c'est en rencontrant son regard qu'Ulric s'était détourné.

— Touche ! dit Néoutof au cocher.

Ils rentrèrent au logis sans avoir échangé une parole. Le thé était servi; ils en prirent une tasse silencieusement et se séparèrent.

Cette nuit-là, Cléopâtre fit un rêve délicieux.

Comme pendant leur entrevue, elle était près d'Ulric, mais ils ne pouvaient se rapprocher l'un de l'autre ; un obstacle invisible les séparait. Ils se regardaient avec une telle intensité que peu à peu leurs êtres semblèrent se dégager des liens terrestres; sans se quitter des yeux, mais, sans pouvoir se rapprocher, ils montèrent lentement au-dessus des arbres et commencèrent à errer, en planant sur le monde, assez près pour entendre les harmonies

qui flottaient au-dessous d'eux. Le parfum des fleurs, le chant attendri des violons, le spectacle des parterres et des forêts se mêlaient à eux-mêmes; ils en étaient enveloppés; tout ce qui est beau et bon dans la vie devenait leur essence; l'ivresse du regard les pénétrait de joie, pendant que l'impossibilité de s'effleurer même de la main leur causait une soufl^rance intense, profonde, éternelle...

Gléopâtre s'éveilla, les yeux pleins de lumière.

— Quel malheur qu'on ne puisse toujours dormir

et toujours rêver ainsi! pensa-t-elle. Si la mort était

quelque chose de semblable, ce serait trop bon de

mourir !

Tout le jour elle resta à demi endormie, cherchant à évoquer les sensations exquises du rêve; Néoutof la regardait souvent et longtemps; il lisait sur ce beau visage émacié l'histoire secrète de l'âme dévorée de chagrins. L'expression des yeux d'Ulric était demeurée présente à l'esprit du vieillard, il se rappelait combien, jeune alors, il avait aimé une femme dont il ne pouvait espérer l'amour; les désespoirs de ce temps de sa vie avaient laissé des traces dans son souvenir, si loin qu'ils fussent maintenant.

— On souffre bien ! se disait-il, c'est pourtant vrai ! Et quelques-uns en meurent !

Une pitié profonde s'éveillait dans son âme à la vue de la jeune femme assoupie pour ainsi dire dans

son demi-rêve. Il se demanda alors de quel droit il faisait souffrir cette créature exquise, dont le martyre était causé par une délicatesse au-dessus du vulgaire.

— Je suis un misérable égoïste, se dit-il après une longue méditation. 'Elle aime ma vie plus que la sienne... ou tout au moins ne veut-elle pas charger sa conscience d'un remords, sa liberté fûtelle à ce prix; et moi, moi qui crois l'aimer mille fois plus qu'elle ne peut le savoir, je la torture, uniquement pour ne pas me priver de sa présence... Je ne mérite pas le cas qu'elle fait de moi ! Eh quoi ! un peu d'amertume, un peu de honte peut-être, est bientôt bue... Est-ce que je serais lâche devant la douleur morale ? C'est une lâcheté comme une autre... L'âge m'aurait-il amoindri à ce point?

Vingt fois il fut sur le point d'ouvrir la bouche, — et sa bouche resta close. Il ne pouvait pas se résoudre à prononcer le mot qui creuserait l'abîme éternel entre Gléopàtre et lui. Il savait que ce serait le signal de son départ de la maison dont elle était la vie, et il reculait encore...

A la même heure que la veille, il fit atteler, et, comme la veille, ils se dirigèrent vers le Wauxhall de Pavlovsk, mais, cette fois, sur un ordre de lui, au même endroit, la petite calèche s'arrêta. La musique était changée. C'était un grand morceau symphonique, où tous les orages de la passion

déchaînée grondaient avec les cuivres, palpitaient avec les cordes des contre-basses...

Les yeux très-perçants du général aperçurent, dans le feuillage d'un massif, la silhouette d'Ulric, habilement dissimulée. Le jeune homme n'avait pu se défendre d'attendre ; tout le jour, il avait espéré ; le soir, il était sûr qu'elle viendrait. Il avait guetté la petite calèche au détour du parc, il Tavait suivie, et maintenant il regardait sa chère idole.

A quoi devina-t-elle sa présence? Par quel miracle sut-elle où il était caché? Néoutof sentit un léger frisson courir dans les dentelles de la robe qui effleurait ses genoux ; pour ne pas effrayer les amants, il baissa la tête et parut profondément absorbé dans ses pensées.

Ils se regardaient avec douleur, ils se buvaient des yeux avec ivresse, les deux êtres qu'il condamnait à la souffrance; ils étaient horriblement malheureux, mais ils s'aimaient, et c'était une joie infinie. Néoutof savoura dans toute son intensité l'amertume de la jalousie ; il vida jusqu'à la lie la coupe du désespoir sénile, celui qui n'attend plus rien des jours, car chaque jour est un problème. Il sentait que de sa vie il n'avait jamais aimé une femme aussi tendrement, aussi profondément que celle qu'il avait à son côté, et, devant sa mort inévitablement prochaine, il se dit que s'il la donnait à l'homme qu'elle aimait, il serait aussi grand que les

plus grands. Un seul fleuron avait manqué à sa couronne d'homme riche, brave, heureux : le renoncement. Il sentait cette palme descendre sur sa tête du ciel qui lui souriait, et la tête toujours baissée, pendant que les yeux des pauvres amoureux se remplissaient de larmes, son vieux cœur, qui battait si généreusement, vibra d'orgueil et de joie à la pensée qu'il pouvait faire encore une bonne action avant de quitter ce monde.

L'ouragan d'harmonie s'était apaisé, les dernières notes de l'orchestre s'éteignaient dans un murmure insensible.

— Rentrons, dit Néoutof.

Gléopâtre poussa un léger soupir et ne répondit pas. Déjà fini, son pauvre bonheur!

— Vite! fit le général avec impatience.

Les chevaux trottèrent rapidement sur la route sablée. En quelques minutes ils atteignirent la maison.

Néoutof descendit de voiture avec une rapidité qui surprit ses gens; Gléopâtre le suivit, lente et accablée, comme un être qui a tout perdu. Elle allait passer dans son appartement.

— Non, comtesse, chez moi, s'il vous plaît, fit le général.

Elle remit son chapeau et son manteau à la femme de chambre, et suivit son mari dans le cabinet de travail. Néoutof ferma la porte lui-

même, avec une aisance de mouvements peu ordinaire chez lui.

— Comtesse, dit-il, vous m'avez demandé un grand sacrifice; je ne m'en suis pas cru capablci jusqu'à ce jour. Aujourd'hui, j'ai sondé mon àme... Vous êtes libre !

Elle le regarda d'un air incrédule. C'était impossible! On ne vous annonce pas ces choses-là d'un visage tranquille, presque joyeux. Son mari lui prit la main et la conduisit à la place qu'elle occupait d'ordinaire près de son fauteuil.

— Vous avez bien entendu, vous êtes libre... ma chère enfant. J'ai compris que j'étais un vieux lâche de reculer devant un sacrifice qui n'était qu'une bagatelle auprès de celui que vous acceptiez en restant près de moi. Dès demain, comme vous l'avez souhaité, vous pourrez demander le divorce contre moi. Je prendrai les mesures nécessaires pour que cela ne souffre pas de difficultés de mon côté. Eh bien, vous ne me dites rien?

Cléopàtre inclina sa tête jusque sur les mains de Néoutof, elle se laissa glisser à genoux près de lui, et, comme on prie, comme on pleure au bord du lit d'un mourant, elle pria et pleura pour lui.

— Soyez béni, mon père, lui dit-elle, pendant que ses larmes coulaient, intarissables, amères autant que douces ; soyez béni pour votre bonté, qui m*a sauvée jadis, pour le temps heureux que j'ai

passé dans votre maison, pour votre clémence aujourd'hui ; pardonnez-moi, oh! pardonnez- moi, maintenant et à l'heure de ma mort, le mal que je vous ai fait et la honte que je vous apporte.

— Ne parlons pas de cela, fit Néoutof en passant avec un geste paternel sa main sur ses cheveux d'or. Vous m'avez tant donné, que si ce n'était pas un peu difficile de vous rendre, je n'aurais pas de mérite ; je serais trop en reste avec vous ! Asseyezvous auprès de moi, et causons.

Mais elle ne pouvait pas l'entendre, elle ne pouvait que pleurer. Son âme se fondait en ruisseaux de larmes, et elle ne savait si c'était de chagrin ou de joie qu'elle sentait son cœur si douloureusement gonflé ! Tous ses propres efforts, toutes les tendres paroles de Néoutof n'arrivaient point à la calmer. Elle prit le parti de se retirer chez elle et de se mettre au lit. La pensée du bonheur d'Ulric lui paraissait profane , et elle ne voulait point lui écrire ce jour-là; il lui semblait presque qu'elle était veuve, et qu'elle n'avait pas le droit de se réjouir avec l'homme qu'elle aimait, lorsque celui dont elle avait porté le nom se trouvait triste et seul.

Dès le lendemain matin, le général fit appeler le plus habile légiste de Pétersbourg, afin de savoir quelles difficultés pourrait rencontrer son divorce. La réponse ne fut pas très-encourageante. Sans doute, le divorce était possible, mais les conditions auxquelles la loi l'accorde sont gênantes, presque également, pour les deux époux.

— N'importe, dit le général. Je suis décidé à subir tous les ennuis imaginables pour rendre à ma femme une liberté que j'ai trop longtemps usurpée. Comprenez-moi bien, monsieur, il faut que tous les torts soient de mon côté. La comtesse est une personne admirable et digne de la plus haute estime. L'essentiel est qu'elle sorte intacte d'une épreuve dans laquelle vous pouvez me faire jouer un rôle aussi ingrat qu'il sera nécessaire.

Le légiste réfléchit : le cas qui se présentait à lui était assurément fort rare; d'ordinaire, un des époux au moins se plaint amèrement de l'autre; le plus souvent, tous les deux sont également mécontents. Ici, le mari semblait adorer sa femme; la comtesse appelée parla à peu prés dans les mêmes termes de

son mari. Le jurisconsulte se fût volontiers écrié avec Basile : Qui trompe-t-on ici? Mais un peu de réflexion lui fit bientôt deviner au moins une partie du drame qui allait se dérouler devant le saint synode. Le comte rendait la liberté à sa femme pour qu'elle pût procéder à un second mariage... Jamais personne ne devait soupçonner la profondeur de son dévouement.

Le mariage étant en Russie une institution purement religieuse, c'est le saint synode qui juge les cas de divorce, excessivement rares dans la haute société. L'Empereur étant le chef de ce tribunal, c'était à lui qu'il fallait s'adresser d'abord pour avoir son agrément. Néoutof écrivit sa supplique dans les termes requis, puis ajouta de sa main vaillante une lettre dans laquelle il implorait particulièrement la clémence de son souverain, reconnaissant qu'il avait eu tort d'enchaîner à son existence une aussi charmante personne que la comtesse, mais qu'il avait compté pour lui sur une vie moins longue, pour elle sur un veuvage plus rapproché.

Rien n'est secret dans les cours; la nouvelle de cette demande en divorce filtra si rapidement au travers des murs, que tout le monde en était informé vingt-quatre heures après son dépôt dans les mains impériales.

Ce fut un cri unique. Jamais meute de chiens bien dressée n'aboya avec plus d'ensemble contre un mal-

260 CLEO PAT RE.

heureux cerf poursuivi. Autant, la veille encore, le couple Néoutof était cligne d'admiration, autant, le lendemain, il était fait pour les gémonies. Néoutof, un vieil égoïste imbécile, qui s'était marié à l'âge où les honnêtes gens sans héritiers directs ont le droit de tester en faveur d'une communauté religieuse, et le devoir de mourir dans un délai convenablement rapproché ! Gléopâtre, une fille ambitieuse, qui avait fait un mariage d'argent, et qui s'en mordait les doigts à présent... Ces gens étaient bien peu intéressants !

La petite princesse Gharamirof se fit remarquer en cette circonstance par son zèle excessif pour la bonne cause. Ce n'est pas elle que des liens de parenté empêcheraient jamais déjuger les choses conformément à la vérité ! D'ailleurs, elle l'avait toujours dit, Gléopâtre se repentirait un jour d'avoir préféré la fortune au bonheur.

G'était exact, elle l'avait toujours dit; seulement elle oubliait d'ajouter en quoi consistait ce bonheur dédaigné, et personne ne se souvenait plus que ce bonheur inestimable était jadis pour Gléopâtre de vivre en parente pauvre chez sa sœur millionnaire.

Bientôt une nouvelle horreur vint s'ajouter à celles que la charité publique accumulait sur les époux désireux de se séparer. Ils demandaient le divorce et continuaient à vivre ensemble ! On n'a-

vait jamais entendu parler de rien de semblable ! Quand on divorce, c'est qu'on se déteste! Que peuton penser de g^ens qui veulent se séparer et qui ne peuvent pas se quitter?

Gela aussi était exact; en dépit de la coutume, et en attendant que l'Empereur eût fait savoir s'il autorisait ou non le général à présenter son instance, Néoutof avait supplié Gléopâtre de continuer à vivre dans sa maison.

— Si nous obtenons l'autorisation de nous séparer, lui avait-il dit, il sera toujours temps pour vous de vous retirer dans un couvent; si cette autorisation nous est refusée, à quoi bon quitter une maison où vous devriez rentrer? — car vous y rentreriez, Gléopâtre. — Auriez-vous le courag^e de vivre ailleurs que près de votre vieil ami, devant lequel, au moins, vous pourriez pleurer?

Il apportait dans ses discours et dans ses actions une cbaleur d'âme, une générosité telle que sa femme se sentait de plus en plus tourmentée. Accepter la liberté de ces mains prodigues de bienfaits lui semblait abuser de leur bonté. Il la comblait d'attentions et de présents, et lorsqu'elle voulait résister :

— Laissez-moi faire, disait-il, pendant que j'en ai encore le droit; et laissez-moi vous remercier, pendant que vous me rendez encore heureux.

Néoutof n'apportait en cela aucune affectation ;

c'était une âme haute, qui ne reculait pas devant les conséquences de ses décisions. Il avait fait le sacrifice de tout ce qu'il y avait eu de terrestre dans son affection pour Gléopâtre ; dans le grand mouvement d'héroïsme qui le portait, il ne sentait ni la fatigue , ni la douleur; de même un voyageur qui gravit un sommet ne songe plus, en s'en voyant si proche, aux cailloux qui lui déchirent les pieds, non plus qu'à la soif ou à la lassitude.

Ulric avait été prévenu par un court hillet. Néoutof avait insisté pour que Gléopâtre lui fît connaître le résultat de la lutte engagée entre eux ; le jeune homme avait répondu, et une correspondance quotidienne s'était établie entre eux, ardente et mystique de la part du Suédois, contrainte et timide du côté de Gléopâtre.

Il voyait en elle Tépouse prédestinée; leur bonheur atteint à travers tant d'obstacles ne lui paraissait plus douteux; il lui disait que' leurs âmes avaient été fiancées de toute éternité, et que rien ne pouvait les empêcher de s'appartenir.

Elle ne savait que lui répondre; la joie qu'elle eût dû éprouver ne pouvait s'épancher librement sous le toit de l'homme dont elle portait encore le nom; elle sentait qu'elle ne serait vraiment elle-même que lorsqu'elle l'aurait quitté, et tout son être lui faisait mal comme une plaie violemment rouverte, lorsqu'elle songeait au jour où elle le laisserait seul.

Ce jour ne semblait point devoir être prochain. L'Empereur ne faisait point connaître sa décision, et Néoutof, tout en se félicitant à part lui de garder quelque temps de plus la joie de ses yeux et de son cœur, commençait à devenir inquiet relativement au succès de sa démarche.

La raison de ce retard était le mécontentement absolu de l'Impératrice, qui avait décidé que sanctionner ce divorce serait encourager la vénalité des mariages. L'âme très-pure de la souveraine n'admettait aucun des compromis de la passion.

— Elle a choisi son lot, qu'elle le garde 1 C'était un arrêt.

Cléopâtre en fut informée, et son découragement fut extrême. Ses forces, qui avaient semblé renaître après la décision de Néoutof, décroissaient maintenant avec une grande rapidité. La vérité, c'est qu'elle n'était soutenue par rien, et qu'elle se consumait en vivant d'elle-même. Les lettres d'Ulric, brûlantes comme des baisers, la troublaient sans la rassurer. Ce qu'il eût fallu pour la ranimer, c'eût été la présence de celui qu'elle aimait. Emportée dans un tourbillon de passion vivante, elle eût oublié le reste du monde; seule avec ses lettres et ses inquiétudes, elle ne pouvait ni penser ni dormir.

— Il faut que la comtesse aille voir l'Impératrice elle-même, lui dit un jour le légiste; rien qu'à la voir. Sa Majesté sera touchée.

264 CLEOPATRK,

Gléopâtre, obéissante, demanda une audience, qui, contre son attente, fut accordée sans délai.

Elle s'v rendit dans un état d'esprit bizarre, avec une résignation presque animale, comme si, n'attendant rien de bon en ce monde, elle ne craignait non plus presque rien.

L'Impératrice la reçut avec une telle froideur que dès les premiers mots Gléopâtre comprit : elle n'avait été admise qu'à seule fin d'entendre des vérités fort dures.

— Je vous avais prévenue, madame, lui dit la souveraine, de n'attendre aucun secours que de vousmême. Malgré mes avis, vous vous êtes obstinée à faire un mariage que la religion et la raison réprouvaient également. Que votre faute retombe sur votre tète.

Gléopâtre s'inclina avec respect et sortit. Pas une larme ne monta à ses yeux taris. Que lui importait le blâme, de si baut qu'il pût tomber sur elle ! Les propos de ses anciens amis, de ses adorateurs éconduits, des jalouses, des envieuses, des oisifs et des oisives, lui étaient revenus de cent façons directes ou indirectes; l'opinion publique l'avait mise au ban; elle ne se souciait plus de l'opinion publique. Mais si l'Impératrice lui tenait rigueur, le divorce devenait impossible. Qu'adviendrait-il d'Ulric?

Elle venait de remonter dans son coupé, — depuis les premières démarches, elle ne sortait plus qu'en

voiture fermée, — lorsqu'elle aperçut d'Alsen, qui longeait la grille du parc, la tête basse, plongé dans la plus noire mélancolie. Elle toucha un bouton, le coupé s'arrêta devant le jeune homme. Sans qu'il eût réfléchi une seconde, il était assis auprès de Gléopâtre, et les deux fins trotteurs les emportaient dans les bois qui prolongent le parc.

Sans échanger une parole, ils s'étaient pris la main, comme autrefois... — qu'il y avait longtemps! — et, les yeux fermés, ils poursuivaient la vision délicieuse des jours passés. Tout était fini, envolé en fumée dans l'air pur et tiède ; ils n'avaient plus rien à redouter, l'Impératrice n'était plus fâchée, rien n'importait ! Ils étaient ensemble.

— Ah ! chère ! fit d'Alsen quand ils furent assez loin pour ne plus craindre de rencontre, j'ai cru que je mourrais de ne plus te voir. Est-il possible d'être à la fois si heureux et si malheureux !

Elle sourit, les yeux toujours fermés, en resserrant sa main dans celle du jeune homme. Cette main qui la tenait, c'était sa force et sa vie ; elle sentait son courage revenir, comme s'il lui eût transfusé son sang généreux.

— Mais tu seras pourtant à moi ? lui dit-il en l'enveloppant de son regard passionné.

— Oui ! répondit-elle comme dans un rêve.

— Quand aurons-nous le divorce?

— Je ne sais pas !

Il fit un mouvement brusque qui dégagea sa main. Elle la reprit sur-le-champ. Dès qu'elle ne le touchait plus, elle se sentait défaillir.

— Comment! ne pas obtenir le divorce ! s'écria d'AIsen, mais ce serait un crime de vous le refuser! Votre mariage était une faute si grave devant Dieu, que le premier devoir de ceux qui en ont le pouvoir est de vous délier. Chère adorée, vous n'avez commis que cette faute, mais elle pèse lourdement sur vous. Vous n'en serez délivrée que le jour où vous pourrez obéir à la voix de Dieu et de la nature.

Il s'exaltait en parlant; toute la ferveur religieuse de son éducation première bouillonnait en lui avec son amour contrarié, singulier mélange de mysticisme et de passion.

Cléopâtre Fécoutait à peine. 11 était là, c'était •assez pour elle. S'il eût été là toujours, elle n'eût plus vu que lui. Lui absent, elle était sans ressort. L'orgueil qui l'avait si longtemps soutenue lui faisait défaut; elle se trouvait perdue dans un monde de pensées et d'impressions nouvelles où tout était triste, où rien n'apportait ce rayon de soleil sans lequel l'homme ne peut vivre.

— Ne me grondez pas, dit-elle humblement. Vous savez bien que je fais tout ce que je peux.

Il se radoucit aussitôt.

— Que dit l'Impératrice? demanda-t-il; vous venez de la voir ?

CLEO PAT HE. 267

La pauvre femme soupira au souvenir de ce qu'elle venait d'endurer.

— Elle ne veut pas, répondit-elle avec re^jret. D'Alsen réprima un mouvement d'impatience.

— Eh bien, qu'allez-vous faire?

— Je n'en sais rien.

Il la prit dans ses bras avec emportement.

— - Il faut pourtant que tu sois ma femme... Embrasse ma religion, et tu obtiendras ce qu'on te refuse ici...

Gléopâtre secoua la tête.

— Votre religion ne voudrait pas de moi, épouse infidèle. Et puis, quelle honte ! Vous qui disiez vouloir m'obtenir aussi pure, aussi respectée que je l'étais alors... Depuis, que de boue sur ma robe blanche ! Et pourtant, je suis la même qu'autrefois !

D'Alsen se prit la tête entre les deux mains.

— C'est ma faute ! dit-il avec une amertume profonde. Jusqu'au jour où je suis entré dans votre vie, vous avez été heureuse. Vous viviez dans le péché, mais votre âme ignorait sa faute. Quand je vous ai ouvert les yeux, avec la lumière toutes les tristesses de la vie ont pénétré en vous... 0 Gléopâtre, ne vaudrait-il pas mieux que vous ne m'eussiez jamais rencontré !

Elle s'attacha éperdument à lui.

— Ne dis pas cela ! A présent, je n'ai plus que toi.

^ Ils s'étreignirent avec toute la rage du désespoir. Le cocher revenait après le tour dans le bois que la comtesse lui avait ordonné de faire, ils allaient se séparer, sans savoir quand ils se reverraient.

— C'est pourtant bon de nous être rencontrés ! dit Gléopâtre avec un sourire navré.

— Quand nous reverrons-nous ?

— Dieu le sait !

— Qu allez-vous faire?

— Demander conseil au général.

Ulric serra les dents.

— Je le hais ! fit-il.

Gléopâtre prit un air de dignité pareil à ceux des anciens jours.

— J'ai pour lui la vénération la plus profonde, dit-elle. Cet homme est un héros, vous ne devez en parler qu'avec respect et reconnaissance.

— Il vous prend à moi !

— Ah ! vous ne savez pas, au contraire, que c'est lui qui me donne à vous... Ulric, si vous m'aimez, ne me parlez jamais du comte que pour m'en dire du bien.

— Alors, je ne vous en parlerai pas du tout ! fit-il d'un air sombre.

Ils étaient à quelques centaines de mètres au plus de la maison. Elle lui prit la main, sans s'inquiéter de ceux qui pourraient la voir.

— Ne nous quittons pas ainsi, dit-elle ; pensez que

je n'ai que votre souvenir pour m'aider dans la lutte. C'est bien cruel, je vous assure. Ulric, soyez bon avec moi...

Il la regarda de ses yeux noirs, débordant de flamme :

— Mais je t'adore ! répondit-il; je ne vis que pour toi. Vois quel rôle ridicule je joue ici. J'ai demandé à partir pour raisons de santé, et je suis resté sans motif aucun. On ne sait pas que c'est pour toi que je suis ici... J'ai peur qu'on ne s'en aperçoive.

Gléopâtre fit un geste résigné :

— Gela vaudrait peut-être mieux, dit-elle ; la crainte du scandale forcerait peut-être des mains qui restent à présent fermées.

— Oui, mais toi ! Que ne souffrirais-tu pas^ toi, si fière !

— J'ai tant souffert ! fit-elle avec indifférence. Un peu plus, un peu moins... Si cela servait à quelque chose... Voici la maison. Adieu, mon amour !

— A toujours, ma vie !

Le coupé s'arrêta au bas du perron. Ulric descendit et offrit la main à la comtesse :

— Au revoir, madame, dit-il en s'inclinant.

— Adieu, monsieur.

Elle entra dans la maison, et lui, sombre, descendit l'avenue pour rentrer chez lui.

Gléopâtre alla droit chez son mari :

— L'Impératrice vous a retenue bien longtemps ! fit Néoutof. Quelles nouvelles ?

— Mauvaises. Mais j'ai vu Ulric d'Alsen.

Elle était transfigurée. Le vieillard la regarda avec compassion :

— Quelle chose merveilleuse que l'amour! dit-il. Pour vous voir ainsi tous les jours, j'abandonnerais mon dernier orgueil. Mais cela n'avancerait pas les choses. L'Impératrice?

— Ne veut pas en entendre parler.

Néoutof fit quelques pas dans son cabinet.

— Cela devient grave, dit-il. On a prétendu jadis que j'étais le général le plus entêté de l'armée; je pourrais bien être encore l'homme le plus entêté de Russie. Il faut consulter, nous agirons ensuite.

Le légiste fut appelé ; il commençait à s'intéresser, lui aussi, à ce divorce singulier, que rien jusqu'à présent n'expliquait.

— N'y a-t-il pas, dans l'entourage immédiat de la souveraine, quelqu'un qui ait pour vous une amitié particulière ? demanda-t-il après avoir réfléchi.

— Non... fit distraitement Gléopàtre.

Néoutof avait relevé la tête.

— Si ! dit-il. Le grand-duc Boris.

Gléopàtre tressaillit. C'était trop cruel d'avoir à supplier celui-là d'intercéder pour elle ! Néoutof lut quelque chose de sa pensée sur son visage, car il ajouta : r

— J'irai.

Dès le lendemain, il écrivit à son illustre ami, le priant de le recevoir. La réponse fut qu'il serait toujours le bienvenu.

Le grand-duc habitait en ce moment son palais des Iles : c'était un déplacement considérable pour le général. Pendant trois ou quatre jours, il essaya de le tenter, mais il fut obligé d'y renoncer. Ses jambes enflées refusaient de le porter.

— 11 faudra que ce soit vous, mon enfant, dit-il à Gléopâtre. J'aurais voulu vous épargner cela, mais vous le voyez, ce n'e»t pas ma faute...

Elle baissa la tète. Encore cette goutte de fiel, puisqu'il le fallait.

Le surlendemain, elle partit pour Pétersbourg, où le général avait envoyé son coupé la veille, afin qu'elle n'eût pas besoin d'une voiture étrangère.

Pendant le trajet, son âme était pleine de souvenirs et de pensées douloureuses. Non qu'elle rougît à présent de demander à l'homme qu'elle avait cru aimer de l'aider à en épouser un autre... elle avait passé aussi par-dessus cette honte-là. Mais elle était encore heureuse, la dernière fois qu'elle avait vu cet ami d'autrefois, au Champ de Mars. C'était une heure à peine avant l'entrevue qui avait décidé de sa vie... Que tout cela était loin! Maintenant ce passé heureux se perdait dans la brume épaisse, l'avenir n'existait pas; seul le présent la persécutait

SOUS un million de formes, toutes cruelles. Elle n'avait plus revu Ulric , la torture de l'absence était devenue d'une intensité effrovable. Elle sentait bien que, loin de lui, elle dépérirait jusqu'à user ses dernières forces.

Quand elle arriva au palais des Iles, elle fît annoncer la comtesse Néoutof. Introduite aussitôt dans le cabinet de travail du ^rand-duc, elle le vit venir à elle, la main tendue, une vive expression de surprise sur le visage. Ayant deviné le but de sa démarche, il ne pouvait se figurer qu'elle vînt ellemême.

— Vous, madame ! Je n'eusse point osé espérer ce bonheur.

Elle s'assit dans le fauteuil qu'il lui offrait et le regarda en face.

— Vous savez pourquoi je suis ici, monseigneur? dit-elle.

Son orgueil lui revenait, dans ce milieu pareil à celui de son ancienne existence.

— J'aimerais à l'entendre de votre bouche, dit-il. Sans le lui témoigner d'une façon visible, il l'examinait avec curiosité.

Ce n'était plus la femme qu'il avait connue, c'était un autre être, transfiguré autant que défiguré par la flamme qui le consumait.

— Voici, fit-elle simplement. J'étais heureuse avec mon mari, le général Néoutof ; vous avez contribué à me faire accepter ce mariage, monseigneur. ..

— Moi?

Leurs yeux se rencontrèrent. Ce ne fut point elle qui détourna les siens. Dans ce regard bleu foncé, il avait revu bien des choses passées, qui ne lui avaient laissé qu'un souvenir honorable et doux.

— Oui, monseigneur. La bonté de Votre Altesse Impériale fut d'un poids important dans ma résolution d'épouser votre ami...

— Je m'en souviens, fit Boris d'une voix imperceptiblement émue. Continuez, madame.

— J'étais heureuse avec le général, qui est l'être le plus délicat, le plus noble, le meilleur... Tout à coup j'ai rencontré un homme qui, sans la participation de ma volonté, est devenu le maître de ma vie.

— Vous l'aimez? demanda Boris avec un petit serrement de cœur.

— Je meurs de l'aimer ! répondit-elle avec une expression simple et profonde.

— Il s'appelle?

— Ulric d'Alsen, attaché militaire à l'ambassade de Suéde. Il a donné sa démission.

— Ah ! celui-là ?

Boris revit dans sa mémoire la belle prestance et la noble figure du jeune Suédois.

— Oui, monseigneur, celui-là, reprit Gléopâtre , relevant l'accent un peu dédaigneux du grandduc.

— Et vous voulez l'épouser?

— Nous voulons nous marier.

Il y eut un silence parfait dans la grande pièce ornée de sombres tapisseries.

Boris releva les yeux sur la jeune femme.

— Vous jouez une grosse partie, dit-il. Si vous obtenez ce que vous demandez, c'est pour vous la disgrâce, l'exil, et probablement la pauvreté, car ce jeune homme a peu de fortune ?

— Très-peu, monseigneur. C'est en effet l'exil et la pauvreté.

— Vous aurez peine à vous y faire.

Sur le visage de Gléopâtre parut un sourire des anciens jours.

— J'ai été pauvre toute ma vie, sauf pendant les cinq années que je viens de passer sous le titre de comtesse Néoutof. La pauvreté décente est une vieille amie, nous serons bien aises de nous retrouver ensemble.

Boris fit un mouvement plein de respect. Gléopâtre était vraiment un esprit supérieur.

— Mais... la disgrâce? dit-il.

Un autre sourire des jours heureux erra sur les lèvres de la jeune femme.

— La disgrâce est pour moi complète à présent, répondit-elle avec finesse, et je ne m'en relèverai jamais. Seule, l'amitié que Votre Altesse Impériale me portait autrefois a peut-être survécu dans ce naufrage...

— Assurément, répliqua Boris avec sincérité.

Il s'en voulait d'avoir éprouvé un sentiment égoïste tout à l'heure.

— Alors, je subirai mon destin, en me consolant avec ce que la vie m'aura laissé, conclut Gléopâtre.

Boris resta encore silencieux. C'était une vie brisée, et l'amour suffisait pour en faire surgir une autre des ruines de celle-là.

— Dites-moi, comtesse, reprit-il au bout d'un moment, parlez-moi comme à un vieil ami. Je sais qu'on vous jette la pierre ; on ne connaît pas le nom de celui que vous avez distingué, puisque je l'ignorais, mais on sait qu'il y a quelqu'un. Le tort fait à votre réputation est, je le crains, irréparable... Pourquoi n'avez-vous pas voulu patienter jusqu'à ce que Dieu rappelât à lui Néoutof ?

— Regardez-moi, monseigneur, répliqua la jeune femme d'une voix étouffée. Ne voyez-vous pas qu'entre mon amour et mes devoirs je meurs?... Puis-je supporter la prolongation d'un tel supplice? Il y a des femmes qui font une cote mal taillée entre

leurs serments et leur fantaisie, et qui vivent en paix dans la trahison. Je ne suis pas de celles-là, je n'ai trahi rien ni personne... mais ma vie s'en va...

Boris se pencha vers Gléopâtre, et prit sa main qu'il baisa respectueusement.

— Monseigneur, reprit-elle, en m'envoyant les saints Evangiles, vous m'avez donné une grande leçon; ce n'est pas des puissants de la terre qu'on reçoit d'ordinaire les principes d'humilité et de vertus; sur ce livre où votre nom mettait la promesse d'une éternelle amitié, j'ai juré à mon mari d'être une épouse loyale, de n'user jamais envers lui de ruse ni de mensonge; c'est pour cela que je viens vous supplier aujourd'hui de m'aider à me délier de mon serment de fidélité...

— Vous l'aimez donc bien, cet heureux d'Alsen ? demanda Boris avec une pointe de triste jalousie.

— Je ne sais pas comment aiment les autres, mais si l'on tarde à me rendre la liberté, il sera trop tard, pensez-y, monseigneur !

— Je ferai de mon mieux, dit Boris, en la regardant honnêtement en face. Je vous promets de faire tout ce qui sera possible auprès de l'Impératrice... tout ce qui sera possible.

Il insistait, sentant qu'en vérité cette femme était à bout de forces : il voulait qu'elle emportât de lui une bonne impression, la certitude enfin qu'il était pour elle un ami véritable.

Elle se leva.

— Adieu, monseig^neur, dit-elle, vous avez toujours été très-bon pour moi... Mon cœur vous en est reconnaissant, croyez-le.

Il se rappela en ce moment ce qu'il avait craint jadis : qu'elle ne le tournât en dérision par la conduite qu'il avait tenue envers elle... Il eut honte d'avoir cru possible une chose tellement en désaccord avec ce qu'il voyait d'elle maintenant. Volontiers il lui en eût demandé pardon. Leurs yeux se rencontrèrent, et chacun devina la penséede l'autre.

— Vous méritiez d'être heureuse ! dit Boris, employant inconsciemment le passé, tant Gléopâtre lui semblait peu appartenir au monde des vivants.

Elle réfléchit un instant, puis sourit faiblement.

— Je m'étais créé un idéal factice de l'existence, la réalité s'est vengée. Adieu, monseig^neur!

Il la reconduisit jusqu'à la porte, puis, de sa fenêtre, il la regarda monter en voiture.

— Oui, pensa-t-il, elle méritait d'être heureuse, — et moi, qui sait? j'ai peut-être passé à côté du bonheur !

278 CLFOPATRE.

Moins de huit jours après, le ge'ne'ral Néoutof apprit qu'il pouvait donner suite à son instance en divorce , l'Empereur n'y mettait plus opposition. Le grand-duc Boris avait tenu sa promesse : il avait fait de son mieux. Ce que personne ne devait savoir et ne sut jamais, c'est qu'il avait ému la pitié de la souveraine en lui affirmant que Gléopâtre ne vivrait peut-être pas assez pour jouir de la liberté si chèrement pavée.

— Si elle doit mourir, avait dit l'Impératrice, que Dieu lui pardonne ! Ce n'est pas à nous, mortels, de la ju(jer.

Le jour où Néoutof reçut communication de cette nouvelle était un des plus beaux jours de l'été. Les tilleuls embaumaient l'air, comme au temps où sous leurs ombrages Gléopâtre rencontrait jadis le grandduc. Le vieillard garda quelque temps dans sa main la lettre officielle; le cachet rouge qui l'avait close, c'était le sceau de sa destinée, brisée comme lui. C'était à la fois l'effondrement de sa maison, et l'aurore d'une vie heureuse pour Gléopâtre ; il le croyait, du moins. Vivant auprès d'elle, la voyant tous les

CLEOPATIIE. 279

jours, il n'avait pas remarqué le changement graduel qui avait fait de cette beauté imposante une ombre presque aérienne. Elle ne se plaignait pas, étant toujours prête à lui répondre, à lui faire une lecture ou un peu de musique ; comment se fût-il aperçu que la voix devenait plus faible, les doigts plus tôt lassés, que la taille, toujours noble et gracieuse, s'affaissait dans les fauteuils, avec des airs de lys brisé ?

C'en était fait, il fallait se séparer d'elle; les convenances et la loi exigeaient que désormais elle demeurât sous un autre toit. 11 sonna, donna l'ordre de prier la comtesse de passer chez lui, et, quelques instants après, elle entra dans le cabinet du général.

— Mon enfant, lui dit-il, — il ne l'appelait plus autrement depuis qu'il lui avait rendu sa parole, — mon enfant, j'ai des nouvelles qui vous intéresseront... L'Empereur consent au divorce.

Elle tendit vers le fauteuil du général ses deux mains amaigries, qu'elle posa sur le bras de chêne sculpté. Elle aimait ce geste, qui la rapprochait de son bienfaiteur, sans contact réel.

— Vous êtes contente ? fit-il avec un sourire tant soit peu sarcastique.

— Oui et non, répondit-elle. Je vais vous quitter, et j'aurais aimé à rester prés de vous jusqu'au dernier jour !

— Merci, murmura Néoutof.

Après un silence, il reprit :

280 CLEO PATRE.

— Où allez-vous aller? Tl faut que vous quittiez cette maison le plus tôt possible.

— Au couvent des Filles nobles de Saint-Pétersbourg[, répondit-elle.

— C'est bien pensé, approuva le général. Vous serez à portée de vos affaires... Quand partez-vous?

— Quand faut-il que je parte ?

— Aujourd'hui, si vous pouvez. La loi exige un délai de deux ans, mais je pense qu'il sera abrégé pour vous...

Elle frissonna en le regardant avec angoisse.

— Oh ! deux ans, ce n'est pas possible ! fît-elle lentement.

Il la regarda, surpris de cet accent désespéré, et la vérité lui apparut soudain.

— Vous souffrez? dit-il avec un empressement étrange, maladroit, et pourtant plein de bonté.

Elle sourit et lui tendit la main avec un geste adorable de tendresse filiale.

— J'ai souffert ! répondit-elle. Maintenant, je suis heureuse.

Il continuait à la regarder de ses yeux dessillés, et la voyait si faible qu'elle lui faisait peur.

— Que puis-je pour vous? demanda-t-il le cœur serré; ma maison, ma fortune et moi-même sommes à votre disposition. Est-il quelque chose que vous désiriez ?

— Rien, répondit-elle, rien en ce moment. En

VOUS quittant, je vous demanderai quelque chose.

— Alors, ma chère enfant, faites vos préparatifs. J'ai l'air de vous renvoyer, mais c'est dans votre intérêt, je vous assure...

Elle se leva; il ne pouvait la reconduire, tant il souffrait; sur le seuil, elle se retourna et lui envoya un de ses plus délicieux sourires de femme aimée qui veut qu'on la reg^rette.

— Sirène ! pensa-t-il quand elle eut disparu, adorable apparition ! J'ai eu plus de bonheur que je ne méritais... Allons! du courage! Il s'agit de payer cela; soyons honnête!

Le déjeuner les réunit, et, d'un commun accord, ils s'efforcèrent de le prolonger bien au delà des limites ordinaires; jamais ils n'avaient eu tant de choses à se dire, tant de pensées délicates à échanger. Si l'un d'eux avait quelque amertume, il s'efforça de la cacher soigneusement, afin de ne pas empoisonner ces dernières heures, dont ils devaient garder un souvenir sans ombre. Gléopâtre avait envoyé à Ulric un télégramme pour l'avertir qu'elle quitterait Tsarskoé-Sélo par le train de quatre heures. Un autre télégramme avait averti la prieure du couvent des Filles nobles. La prieure était un peu parente de Néoutof, et il l'avait instamment suppliée, pour l'amour de lui, d'accueillir avec bonté la colombe blessée qu'il lui envoyait.

Après le déjeuner, les derniers arrangements

retinrent Gléopâtre pendant une heure environ dans sa chambre. Elle emportait peu de chose : du linge et une robe noire à longue traîne, qu'elle porterait au chœur, avec les religieuses dont elle partagerait les exercices pieux. Elle parut enfin, prête pour le voyage, un chapeau de dentelle noire sur ses beaux cheveux dorés, une robe noire dessinant sa taille admirable, bien amaigrie ; elle avait l'air très-malade, et pourtant une apparence idéale de jeunesse flottait autour d'elle.

Elle entra chez celui qui allait cesser d'être son mari, en portant une cassette si lourde qu'elle pliait sous le poids. Elle déposa son fardeau sur la table, devant lui.

— Qu'est-ce que cela? demanda- t-il d'une voix rude.

Il reconnaissait pourtant bien cette cassette : c'était la corbeille de mariage que, cinq ans auparavant, il lui avait envoyée.

Elle l'ouvrit. Tous les joyaux des aïeules qu'elle avait portés à son mariage étaient là, bien rangés : saphirs, perles et diamants, aigrettes et colliers, rivières et fermoirs, tout était à sa place sur le velours bleu foncé, presque noir, des compartiments étiquetés...

— Ce sont les diamants de votre famille, dit Cléopàtre. J'ai gardé la bague de fiançailles, parce que vous l'aviez achetée chez Nicholls et Plincke.

— Je VOUS les ai donnés. Néoutof ne reprend pas ce qu'il donne, répliqua brusquement le général en repoussant la cassette du geste.

— Et moi, fit Gléopâtre avec sa dignité souveraine, je ne puis accepter ce qui doit retourner à votre famille.

— Ou aux églises ! interrompit le général.

— Aux églises, soit, c'est impersonnel. Non, mon ami, j'emporte votre diamant de fiançailles... et le souvenir de votre incroyable bonté.

Néoutof regarda la bague qui brillait au doigt de la jeune femme, et son regard plongea dans la cassette; au milieu des brillants, la place d'honneur était réservée à un simple anneau d'or, l'anneau de mariage.

Il retira le sien avec peine de ses doigts noueux et le déposa près de l'autre.

— Qu'ils dorment ensemble, dit-il ; tout cela ira enrichir quelque image... C'est vous qui l'aurez voulu, madame, mais vous pensez sans doute qu'on ne peut trop payer le bonheur.

— Le bonheur ! répéta Gléopâtre avec tristesse. Deux larmes étaient bien prés de couler sur ses

joues; elle sut les retenir par un effort de volonté.

— Je vous avais dit que je vous demanderais quelque chose, reprit-elle presque aussitôt.

— Ah ! oui ! c'est vrai ! fit le général avec empressement.

— Donnez-moi votre bénédiction, mon père, ditelle, « car j'ai péché envers le ciel et envers vous » , mais votre âme est pleine de miséricorde.

Elle s'était prosternée devant lui.

— Ma fille ! s'écria Néoutof d'une voix contenue. Que Dieu soit sur toi et te préserve de tout malheur, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen !

Il avait fait le signe de la croix sur le beau front levé vers lui; il la prit dans ses bras et l'étreignit longuement.

— Que Dieu te récompense, mon enfant, dit-il, pour la joie que tu avais apportée dans cette maison... tu l'emportes... puisses-tu la porter ailleurs, plus grande et plus complète !

L'effort était au-dessus de ce que peut supporter la nature humaine. Elle le vit pâlir et s'affaisser en arrière.

— Ce n'est rien, murmura-t-il avec peine, ce n'est rien...

Elle restait debout devant lui, inquiète. Il la congédia du geste.

— Je suis mieux, dit-il. Ne craignez rien, je ne vous ferai pas le chagrin de mourir, vous n'avez pas mérité cela ! Allez, mon enfant, allez en paix !

Elle sortit, et, longtemps après, il regarda la porte par où elle avait passé, croyant par moments y voir un peu de sa lumière et de sa grâce. Son dîner solitaire lui fut servi dans son fauteuil, et le

CLEOPAÏRE. 285

jour décrut; le crépuscule envahit la pièce tranquille, où les diamants jetaient par instants des étincelles mystérieuses; puis la nuit vint. Néoutof avait refusé les lampes, et très-tard, il resta immobile, muet, les yeux fixés sur cette porte obscure, où Gléopâtre ne passerait plus jamais.

Le couvent est, non pas triste et sombre comme un cloître gothique, mais blanc, badigeonné, percé de fenêtres, comme une manufacture; les cellules y sont claires et proprettes; à vrai dire, ce sont des chambres où chacune apporte les petits meubles qui lui sont chers. Les grands corridors larges, bien éclairés, ressemblent à ceux des instituts de demoi» selles; rien de lugubre ou d'ascétique, la sanctification à Tusage des personnes bien nées.

Seulement, par la fenêtre de la cellule de Gléopâtre, on voit les monuments pompeux d'un cimetière où l'ensevelissement fait prime. C'est très-bien porté de se faire enterrer à Diévitclié; les prières y sont bonnes, paraît-il, meilleures que partout ailleurs, excepté au monastère de Saint-Alexandre- Nevsky. Malheureusement pour celui-ci, il n'a plus de terrains disponibles, mais il est assez riche pour se contenter des fondations déjà existantes.

Cléopâtre s'était faite à cette vie pieuse et régulière, qui endormait ses pensées douloureuses. Elle était pleine d'espérance, maintenant. Les formalités nécessaires s'accomplissaient régulièrement; elle était tenue au courant de ses affaires par les visites de son homme de loi et par les lettres de Néoutof, qui lui écrivait souvent quelques lignes de sa belle grosse écriture de vieillard.

Et puis, elle avait les lettres d'Ulric.

C'étaient des épanchements pleins d'extase. Escomptant son bonheur futur, il la voyait déjà près de lui, au bord des lacs de Suède, dans ces paysages fantastiques qui ont l'air d'un décor de féerie. C'est là qu'il l'emporterait, dès que le mariage la lui aurait donnée; c'est là qu'ils oublieraient leurs peines. C'était cruel de ne pas se voir; mais on ne se souviendrait plus des chagrins, sur les bords bénis du fleuve Léthé.

Il était plein de force et de joie, maintenant qu'il était sûr de l'obtenir. Elle défaillait à chaque heure, dans la désespérance de ne plus le voir. Elle avait compris trop tard la tendresse réelle de Néoutof, et

le jour OÙ Tamour s'était emparé d'elle, on eût dit qu'elle voulait lui payer tout l'arriéré de sa vie; elle s'était laissé prendre à cette promesse, et puis... rien... rien que son propre sentiment à elle, ardent, douloureux, le souhait toujours inexaucé...

Elle allait au chœur avec les religieuses et une ou deux vieilles dames qui séjournaient là de temps en temps. On la traitait avec politesse, mais sans lui témoigner grande sympathie. Une femme divorcée ou sur le point de l'être était presque un ohjet de scandale chez ces pieuses filles, retirées du monde juste assez pour savoir et mépriser tout ce qui s'y passe. Elle aurait aimé avoir un chien pour le regarder dans les yeux et lui dire : Tu m'aimes, toi ! Mais les chiens n'entrent pas dans les couvents. Les chats y sont tolérés, sous prétexte qu'ils pourraient y prendre des souris; Gléopâtre se sentit incapable de demander quelque tendresse à un chat; elle leur passait la main sur le dos quand ils venaient se frotter à elle, et c'était tout.

Vers le milieu d'août, — vers l'anniversaire de son mariage, — on célébra à Diévitché de pompeuses funérailles, pour un jeune homme d'une haute famille. Cachée sous son voile noir, Gléopâtre était au chœur pendant la cérémonie funèbre, car tout lui était distraction dans la monotonie des jours pareils les uns aux autres; aucune des personnes présentes ne Tavait remarquée , car on ignorait

sa présence. Seul, le {jrand-duc Boris, qui avait été parrain du jeune défunt, chercha sous les voiles d'étamine et reconnut celle qui avait été la belle Gléopâtre.

Elle ! Il la voit soudain telle qu'il l'avait rencontrée auprès de la vieille tour, dans le parc; l'apparitioi de cette beauté triomphante, rosée par l'émotion, se dressa devant lui avec une intensité extraordinaire. Il oublia les chants funèbres, la famille en deuil, le catafalque chargé de broderies d'argent, il ne vit plus que Gléopâtre, vêtue d'une légère toilette d'été, abritée sous son ombrelle rose, dont le reflet donnait encore plus d'éclat au teint nacré; il revit le grand lévrier, qui passait sa tête sous la main fine, gantée de peau de Suède; il revit le sourire, et la rougeur, et la pâleur qui l'avait suivie... Il l'avait pourtant aimée, c'était vrai, une seule minute peutêtre, mais il l'avait aimée, car il ne put se défendre de pleurer, en la voyant ainsi voilée de noir, affaissée contre un pilier. Et la famille, attentive aux moindres gestes du grand-duc, se dit, en lui voyant essuyer une larme du bout de son gant blanc :

— Gomme il aimait son filleul!

Après la cérémonie, qui avait semblé bien longue à Boris, lorsque les derniers chants et les dernières prières eurent renvoyé tout le monde, il alla rendre visite à la prieure, qu'il avait connue demoiselle d'honneur autrefois, quand il n'était qu'un tout

CLÉOPATUE. 289

petit garçon; celle-là était entrée au cloître par un muet désespoir d'amour, et, quand il avait connu son histoire, il lui avait su gré d'avoir eu le courage et la dignité de se taire.

— Ce n'est pas pour vous seule que je viens aujourd'hui, ma mère, lui dit-il en entrant dans le parloir qui était en réalité un salon. Je voudrais voir la comtesse Néoutof. Elle me paraît très-cliangée.

La prieure était rude à la souffrance des autres, estimant que chacun pouvait surmonter son chagrin à l'aide de la prière, puisque le moyen lui avait réussi à elle-même.

— Elle s'ennuie, je crois, répondit la religieuse. Votre Altesse Impériale en jugera par elle-même. Je vais lui faire dire de se présenter ici.

Presque aussitôt, Gléopâtre entra. La prieure devina qu'elle devait se retirer, et ils restèrent seuls, debout l'un devant l'autre.

— Madame, dit Boris, j'ai voulu vous voir.

Elle sourit. Son sourire avait la même grâce divine qu'autrefois.

— Je suis venu vous demander si je puis quelque chose pour vous.

— Je n'ai pas remercié Votre Altesse Impériale, dit Gléopâtre d'une voix exquise, écho de sa voix ancienne, veloutée et profonde : c'est à elle que je devrai ma liberté^ je n'ai pas remercié parce que

les paroles étaient trop au-dessous de ma pensée. Mon cœur ne sait pas exprimer ce qu'il ressent.

Il fit un geste de dénégation pour écarter la reconnaissance.

— Et maintenant, que pourrais-je encore?

Le visage de la jeune femme prit une expression anxieuse.

— La procédure est bien lente, monseigneur, dit-elle. Il paraît que cela va durer encore plus d'un an...

— Un an ! s'écria involontairement le grand-duc.

— Oui... Je ne sais ce que j'ai ici, c'est peut-être le manque d'air et d'exercice, ou bien la discipline... je ne sais... on est très-bon avec moi, mais je ne m'y fais pas... Cependant je ne puis sortir que lorsque le divorce sera prononcé... S'il était possible de presser un peu...

— Un an! se dit en lui-même Boris en la regardant. Si elle restait ici, avant un mois elle serait morte.

Tout à coup l'expression anxieuse et déférente peinte sur le visage de Cléopâtre disparut, ses yeux se creusèrent, et elle posa ses doigts brûlants sur la main du grand-duc.

— Si vous avez jamais eu quelque affection pour moi, monseigneur, dit-elle très-bas, avec une expression qui fit frissonner Boris, — dites-leur qu'ils se hâtent... car je me meurs...

— Le bonheur. . . commença-t-il, pour la calmer. . . Elle l'arrêta d'un geste résolu.

— Je vous l'ai dit il y a six semaines; je le répète aujourd'hui : je me meurs; qu'on se hâte, si l'on veut que je sorte d'ici vivante.

Elle retira ses doigts et s'écarta un peu.

— Vous vivrez longtemps, lui dit Boris, avec cette douceur affectueuse qui le rendait irrésistible quand il voulait plaire. Vous vivrez beaucoup d'années, mais ce n'est pas une raison pour que vous en perdiez une à présent. Je vais m'employer à votre service.

— Que Dieu vous le rende, monseigneur! Le général et vous, vous aurez été mes vrais amis.

Elle ne parlait pas d'Ulric! Boris en fut frappé, mais ce n'était pas à lui d'y faire allusion.

— Au revoir, lui dit-il d'un ton enjoué.

— Adieu, monseigneur, répondit-elle. Nous ne nous reverrons plus en ce monde, car je ne sortirai d'ici que pour me marier et partir le même jour.

— Adieu, alors, fit-il en la regardant longuement. Je n'oublierai jamais vos yeux... ni votre sourire. Vous n'êtes pas de celles qu'on oublie, madame.. ^ Soyez heureuse !

Il partit.

Huit jours après, le divorce était prononcé; toutes les formalités s'étaient évanouies comme par enchan» tement. Gléopâtre était libre d'épouser Ulric le lendemain même.

Ce fut une noce modeste, presque une noce de pauvres. Vêtue de soie grise, comme une veuve, Gléopàtre se rendit le matin de bonne heure à l'église suédoise, où le pasteur fit un discours trèssuccinct. Que peut-on dire à une femme si récemment divorcée, qui ne fasse plus ou moins allusion à son premier mariage?

A l'église russe, on ne lui fit pas de discours du tout. Trois ou quatre amis d'Ulric assistaient seuls à la cérémonie. Irène, priée, s'était abstenue ; elle avait même expliqué son abstention dans une lettre fort aigre, où elle espérait que sa sœur aurait le bon sens de ne jamais remettre les pieds à Pétersbourg. « Tu as assez causé de scandale, je pense, disaitelle en terminant, pour que le séjour t'en soit désagréable; mais si tu n'avais pas le jugement nécessaire pour le comprendre, je te préviens que ma maison te sera toujours rigoureusement fermée. »

Moins féroce à l'endroit des convenances, Gbaramirof avait envoyé un écrin et une bonne petite lettre à sa belle-sœur, en lui souhaitant tout le bonheur possible.

Lorsque les époux rentrèrent chez eux, après la double cérémonie officielle, dans un appartement d'hôtel, Ulric avait fait orner le salon de plantes vertes pour la circonstance, mais les meubles avaient cet air d'emprunt qui caractérise les endroits où l'on ne séjourne pas. Qu'importait, d'ailleurs ! Ils partaient dans l'après-midi pour une maison de campagne qu'un ami d'Ulric avait mise à sa disposition sur la frontière de Finlande. C'était leur première étape A-ers la Suède.

Ce qui frappa d'abord le regard de Gléopâtre en entrant dans ce salon banal fut une immense corbeille de fleurs virginales. Roses blanches, tubéreuses, fleurs d'oranger s'enlaçaient comme autrefois, dans un bouquet, reçu le matin de son premier mariage.

Ses yeux se remplirent de larmes, car elle avait reconnu l'envoi de Néoutof. Quelle attention plus délicate eiit pu signaler son amitié vigilante! En se penchant sur ces fleurs, elle s'aperçut qu'elles formaient un lacis au-dessus d'un objet carré, qui reposait au fond de la corbeille ; elle les écarta et vit une image de la Vierge, admirablement sertie dans l'or et les pierres précieuses. Un fil de perles incomparables fermait le cadre.

— Ah! pensa Gléopâtre, il a trouvé le moyen de me forcer à les accepter.

C'étaient les bijoux de famille, dont Néoutof avait

revêtu son présent de noces; on ne peut pas refuser une image sainte, Cléopâtre acceptait les diamants offerts de cette façon.

— Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Ulric en fronçant le sourcil.

— C'est le général Néoutof qui me souhaite le bonheur, répondit Cléopâtre en lisant une carte sur laquelle étaient écrites en effet ces simples paroles.

Elle choisit quelques fleurs parmi les plus belles, les lia d'un ruban et les envoya aussitôt au général. Ce fut toute sa réponse.

Dans cet appartement banal, ils ne pouvaient rien se dire ; aussi avaient-ils hâte de le quitter. Leur voiture de voyage était devant la porte ; ils y montèrent, et furent bientôt sur la route de Finlande.

C'était la première fois qu'ils se revoyaient après la longue séparation. Les cérémonies du mariage leur avaient produit le bizarre effet de les rendre plus étrangers l'un à l'autre. Arrivés chacun de son côté à l'église, sentant sur eux les regards curieux, presque indiscrets, de quelques badauds venus « pour voir » , ils avaient la conscience d'accomplir publiquement un acte en quelque sorte inconvenant, et pour lequel le huis clos eût été préférable.

Seuls, bercés par le mouvement cadencé de la berline, ils retrouvèrent enfin les impressions d'autrefois. Le ciel était bleu; la gaieté mélancolique

d'une belle journée d'automne, car septembre était déjà commencé, brillait dans les feuillages ambrés, déjà rares, dans les fleurs des jardins éclatantes et sans parfum.

L'odeur des tubéreuses les suivait cependant, car Gléopâtre avait voulu emporter ses fleurs. La précieuse image, renfermée dans son écrin, était sur le devant de la voiture. Ainsi entourée d'impressions douces et salutaires, la jeune femme se laissa pénétrer par la réalité de son bonheur.

— Enfin! lui dit Ulric en l'appuyant sur son épaule ; enfin, tu es à moi; nous ne sommes plus qu'un pour la vie, et nous pouvons nous aimer sans péché! Nous serons bien heureux, Gléopâtre! car nous avons beaucoup souffert!

— Oui, nous serons heureux! murmura-t-elle. Parle-moi, dis-moi des choses tendres! Il me semble que j'ai eu l'âme gelée très-longtemps, et que, par tes paroles, elle fond, tout doucement... Te rappelles-tu les glaces de la Neva?

— Je vous adore ! dit Ulric en la regardant comme il l'avait fait le jour de la revue.

— Encore! encore! fit-elle en se blottissant contre lui. Dis-moi que tu m'aimes.

Il baisait doucement ses cheveux, son front, ses yeux clos. Elle frissonna...

— Non, ne m'embrasse pas, dit-elle, cela me fait mal. Parle-moi, pour m'accoutumer.

296 CLEOPATP.E.

Il n'osait pas lui dire combien elle lui paraissait changée, mais il était sûr, avec la confiance de la jeunesse, de la voir refleurir auprès de lui. Il lui parla doucement, ainsi qu'elle le lui demandait, la gardant pressée contre lui, car elle semblait souffrir dés qu'il desserrait son étreinte.

La nuit vint de bonne heure, ensevelissant le pittoresque paysage dans une vapeur lumineuse; la lune s'était levée presque aussitôt après le coucher du soleil, et tout était clair, argenté, comme en un rêve.

Après une montée fatigante, les chevaux s'arrêtèrent devant la porte d'un château assez ancien, construit en granit de Finlande, d'une architecture originale, un peu lourde et sévère, mais d'un grand effet.

— Voici notre demeure, dit IJlric, — au moins aussi longtemps que vous vous y plairez.

Ils entrèrent dans la vaste salle, peu éclairée, car il eût fallu une douzaine de torches pour l'illuminer, et quelques instants après ils se trouvèrent dans une salle à mangerconfortablement meublée, où un bon repas leur fut servi en peu de temps. L'ami d'Ulric n'avait rien négligé pour que leur installation fût agréable.

Gléopâtre toucha à peine à quelques fruits; elle était si fatiguée que toute nourriture lui répugnait; assise en face de son mari, elle lui souriait, d'un

CLEOPATRE. f>97

sourire d'enfant ravi, qui trouve tout amusant et nouveau.

Quand ils eurent terminé leur souper, ils passèrent dans un petit salon, contigu à. leur chambre. La lune, alors dans son plein, flottait dans un ciel clair, et répandait une éclatante lumière dans les deux pièces par les grandes baies qui servaient de fenêtres.

Les fleurs apportées de Pétersbourg , déjà disposées dans des vases, remplissaient l'air de parfums.

— Eteignez les bougies, dit Gléopâtre ; c'est si beau, cette lune ! Et quelle vue !

Elle se plongea dans une grande causeuse, auprès de la fenêtre, pour jouir pleinement du spectacle qui s'offrait à ses yeux.

C'était un paysage austère, des rochers et des sapins, un torrent coulant dans la vallée; on voyait l'écume de sa chute briller aux rayons de la lune; la fenêtre bien close ne laissait pas pénétrer la fraîcheur du soir, l'atmosphère de l'appartement était tiède comme une soirée de printemps.

— Ah ! dit Gléopâtre de l'accent d'une personne heureuse, je suis si fatiguée ! Je n'en peux plus ! Il me semble que je n'ai plus la fox'ce de remuer seulement la main! Mais je suis contente, contente! C'est beau ici ! Nous allons être heureux comme dans les contes de fées ! Et puis, ce qui me fait plaisir, c'est que je suis en paix avec tout le monde...

Ulric s'était assis près d'elle : elle se laissa aller sur son épaule. C'était son refuge, elle n'était bien que là.

— Vois-tu, lui dit-elle, en prenant la main de son mari, tu avais raison. Je ne pouvais être heureuse que dans le mariage. Qui m'eût dit autrefois que j'aimerais ainsi, que je ne pourrais pas vivre sans toi ! Je me figurais que l'amour est une faiblesse !

Elle rit d'un petit rire moqueur et satisfait.

— C'est la richesse de la vie, au contraire ! Quand je me suis aperçue que je t'aimais, j'avais tant d'idées dans la tète que je ne savais plus qu'en faire ! Est-ce que tu comprends cela, toi?

— Oh ! oui I fit Ulric en cherchant les lèvres de sa femme.

Elle frissonna, un peu essoufflée.

— Non, je t'en supplie ! Quand tu m'embrasses, il me semble que mon cœur s'arrête ; si cela durait, je crois que je cesserais de respirer... Attends, laissemoi te raconter ce que je pense !

Elle se blottit plus près. Il sentait contre lui les battements tumultueux du cœur de sa femme; puis ces battements se calmèrent et devinrenttrès-faibles.

— Tu seras gentil avec moi quand je te parlerai du comte de Néoutof, reprit-elle ; tu n'as pas besoin d'en être jaloux. Jamais père n'a été meilleur pour son enfant. Est-ce délicat de sa part de m'avoir envové toutes ces fleurs de jeune fille ! Où est l'image ?

Elle se souleva un peu, la cherchant des yeux.

— Dans la chambre, répondit Ulric.

— Va la chercher, veux-tu? Tu la mettras sur une chaise, en face de nous; comme cela, je verrai tantôt la vallée et tantôt l'image.

Il obéit et revint avec la merveilleuse icône, qui brillait aux rayons de la lune comme ses diamants avaient jadis brillé sur le bureau, dans la chambre où Néoutof réfléchissait solitaire.

— Merci, je suis tout à fait heureuse, dit-elle en reprenant sa place tout contre son mari , quand il revint près d'elle; seulement je suis bien fatiguée!

Elle laissa aller ses mains amollies sur les plis de son long peignoir de laine blanche, pareil à une robe de novice. Elle avait pris au couvent le goût de ces vêtements amples et simples.

— Il faut dormir, lui dit Ulric en baisant ses cheveux prés de l'oreille. Viens.

- — Tout à l'heure. Je suis trop fatiguée. Je n'aurais pas la force d'aller jusqu'à mon lit.

— Jeté porterai.

— Attends un peu. Vois comme tout est blanc dehors ! Une petite buée monte du torrent; la vallée a l'air couverte de mousseline...

Ulric regarda devant lui : l'air était parfaitement pur, aucun brouillard ne ternissait l'éclat des rochers brillants de mica.

— Ulric, dit Gléopâtre, d'une voix de plus en

plus faible et comme endormie, je ne sais pas pourquoi je t'ai aimé. Tes yeux m'ont pris le cœur, la nuit de Pâques; c'était une belle nuit, mais celle-ci est plus belle...

— Viens ! lui dit son mari tout bas.

Il approcha son visage du visage de Gléopàtre, si beau en ce moment, sous la clarté magique de la lune.

— Oui, murmura-t-elle plus bas encore.

Il se pencha pour l'enlever dans ses bras; elle leva les siens et les passa autour du cou du jeune homme. Il baisa longuement ses lèvres entr'ouvertes : elle ne frissonna pas, cette fois. Il allait la soulever, quand elle lui dit :

— Encore î

Sa voix n'était qu'un souffle. Il lui donna un baiser, rapide, prêt à l'emporter; elle poussa un faible soupir, et Ulric sentit les bras passés autour de son cou devenir. plus lourds.

— Cléopâtre ! dit-il effrayé , en se relevant pour se dégager.

Elle ne répondit pas, et ses bras retombèrent inertes.

Il courut à la sonnette, on entra avec des lumières. Ulric saisit sa femme dans ses bras et la porta sur le lit nuptial.

Elle était morte.

Les fleurs virginales envoyées par Néoutof furent

rornement de son suaire. Vêtue d'un peignoir de laine blanche, elle fut placée dans le cercueil, et son mari l'emmena chez lui, dans son domaine de Suède, qu'il ne quitta plus. Quelques-uns prétendirent qu'il était devenu fou, mais personne n'en sut rien. En ce cas, sa folie aurait été inoffensive, car il dépensait tout son bien en œuvres utiles et pieuses.

La nouvelle de cette mort subite étonna tout le monde, à l'exception du grand-duc Boris et de Néoutof. On savait Gléopâtre malade, mais pas au point de mourir le soir de ses noces.

— On ne fait pas de ces choses-là ! dit Irène. C'est encore plus inconvenant que tout le reste !

Ce fut d'ailleurs l'opinion de beaucoup de personnes sensées.

Néoutof ne fut pas étonné; à cet âge, on n'éprouve plus guère le sentiment de la surprise, mais il fut comme frappé de la foudre. Lorsqu'on lui rapporta l'icône envoyée par lui à Gléopâtre, il ne témoigna aucune douleur. Seulement, il la fît placer en face de son lit la nuit, sur sa table le jour.

— Voyez-vous, ce vieux, comme il tient à ses pierreries ! dirent les indifférents.

C'était Cléopâtre qu'il voyait dans l'icône, Cleopâtre couverte de diamants et de perles, telle qu'il l'avait vue le jour qu'il l'avait épousée.

Du reste, il ne la vit pas très-longtemps. Moins

d'un mois après, il mourut d'une goutte remontée au cœur.

Le grand-duc Boris reçut aussi un funèbre souvenir. Un jour d'hiver, il vit revenir le livre d'évangiles offert jadis à Cléopâtre Bakhtof par Boris...

— Nous ne lui avons pas porté bonheur ! pensa le grand-duc, en parcourant les feuillets du livre sacré.

« Mon royaume n'est pas de ce monde » , lurent ses yeux, arrêtés sur une page, peut-être plus fréquemment lue que les autres.

Il médita un instant, puis, regardant par la fenêtre / la neige qui tombait en flocons épais et s'amassait sur les vitres :

— Sa tombe est sous la neige, se dit-il; c'est un linceul virginal qui va lui durer jusqu'au printemps. . . Elle ne se croyait pas faite pour l'amour... elle avait raison, car l'amour l'a tuée.

Et la neige continua de tomber, unie, blanche et souple, comme le suaire de laine où dormait Cléopâtre.

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