‹ CléopâtreChapitre 34 sur 58 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

Je ne vais plus parmi les beaux cortèg-es, Agrippa. Maintenant, c'est toi qui me protèg-es.

AGRIPPA

Te protéger ? Comment ? Mais tu n'as nul besoin Qu'on te protèg-e.

Oh, si, seig-neur. Le temps est loin Où mon sourire était une divine aumône, Et l'on va me chasser du palais où je trône.

AGRIPPA

Qui songe à te chasser, reine, de ton palais ?

Si vous me laissez vivre aux jardins où j'allais Rêvant parmi les fleurs dont m'enivrait l'arôme, Vous me prendrez pourtant ma ville et mon royaume. L'Egyptienne aura son palais pour prison.

AG KIPPA

Octave honore en toi ton illustre maison, Et tu ne seras pas traitée en prisonnière.

Ma race est noble, mais, moi, je suis la dernière

Des femmes. J'ai l'esprit qui tourne à tous les vents ;

Mon corps est pour celui qui passe ,: je le vends.

AGRIPPA Octave entend que l'on te traite en souveraine.

Vraiment, seig-neur ?

AGRIPPA

Il ne veut pas qu'on s'y méprenne,

C'est bien, et je suis prête à le remercier.

Mais on ne me tend pas quelque pièg-e grossier ?

On gardera toujours le respect qu'on me marque ?

Votre flotte est là. Si je permets qu'on débarque,

Si je renonce à la guerre, que je voulais,

Si je reçois ton maître. Octave, en ce palais.

Il n'aura pas de ces farouches exigences

Qui nous font recourir à de rudes vengeances ?

Et comme je l'ai fait toujours, je choisirai

Mes compagnons, mes serviteurs, à mon seul gré ?

AGRIPPA Certes.

Et si quelque héros troublait mon âme, Je pourrais l'aimer sans qu'on me jugeât infâme ? Et celui-là, dont me charmerait le baiser. Je pourrais librement, en reine, l'épouser ?

AGRIPPA Ah, tu peux croire.,.

Il est un homme. . .

Eh quoi, seigneur, ta voix hésite.

AGRIPPA

CLÉOPATRE Un homme? Ah, parle, parle vite.

AGRIPPA Tu le connais trop.

CLÉOPATRE Quel est son nom ?

AGRIPPA

C'est celui D'un lâche dont le bras trahit Rome aujourd'hui Et pourra te trahir demain, ô noble reine.

Parmi les noms fameux que ma mémoire égrène, Je ne vois pas... Ah, si! Je devine... Vraiment, Cher Agrippa, tu crois qu'Antoine est mon amant ? Je sais. En des jours très anciens, il a pu l'être.. . Mais maintenant... Tu crois que j'aimerais un traître, Le mari de la sag-e Octavie ? Ah, jamais ! Je ne me souviens pas du temps où je l'aimais.

AGRIPPA

Donc, si nous débarquions cette nuit sur la terre D'Eg-ypte...

Que l'ardent Mars vous soit salutaire !

AGRIPPA

Tu n'enverrais ni fantassins ni cavaliers Contre nous ?

CLÉOPATRE Ne seriez-vous pas mes alliés ?

Je choisirais de beaux présents de bienvenue, Et j'irais, frémissant d'une joie inconnue, Trouver le héros fier, le héros éloquent. Le héros magnanime. Octave, dans son camp. Je le remercierais des bienfaits qu'il m'accorde. Et sur un chariot, la corde aux pieds, la corde Aux poing-s, le malheureux Antoine me suivrait, Pour entendre, d'Octave même, son arrêt. Je serais sourde aux cris plaintifs de sa misère. Tu connais maintenant ma volonté sincère.

(Depuis un instant Antoine a paru au fond du théâtre. Il descend, aux derniers mots de Gléopâtre, entre elle et Agrippa.)

Page 1