CI.KOI'ATKK
On l'accuse pourtant do nous faire la guerre* Et d'avoir prodigué son or et. ses soldats Aux bourreaux de César.
DIOMÈDE
Jamais... cela n'esl pas.
Tous ont été vaincus, et leur mort fut fatale. Philippes pour Antoine est une autre Pharsalë; Mais avant leur défaite, et par d'adroits détours, A Brutus Cléopâtre envoya des secours.
Antoine le soutient, et pour mieux la confondre Il veut publiquement la forcer de répondre.
DIOMÈDE
Antoine veut la voir?
Oui, je viens la chercher.
DIOMÈDE
Sérieusement, contre elle il prétend se fâcher ?
VEXTIDIGS.
Sans doute, il faut qu'elle aille explique! sa conduite
A se justifier CléopàÈre est réduite...
D'avance je prévois le jugement rendu :
La coupable est sauvée... et le juge est perdu...
Ji' pense comme toi. c'est là toute nia crainte, (."est pourquoi j'ai voulu sans témoin, sans contrainte, Avant, di; \nir la reine, avant de m'engagÇT Mesure* avec toi la grandeur du danger... Chercher par quel moyen.», par quelle, adroite ruse 1 in pourrai t.. j déjouer...
M II l. SCENE I.
DIOUJ Dl .
Le triumvir accuse l.a reine injustement... peut-être un mol de nous Suffira pour calmer ce 9uperbe rourronx.
Si Mll'll v.
Je puis calmer Vntoine avec un pen d'adn Mais ce hardi projel séduira ta maîti esse. Kilo redoute Antoine et l'empire romain ; Quoi bonheur de pouvoir terminer dès demain, En obligeant Antoine à combattre pour elle, Par un nouvel amour une vieille querelle ! Elle voudra dompter Rome et le triumvir... Sa seule ambition est de nous asservir. Elle dit pour donner du poids à sa parole :
\ rai comme un jour je dois régner au Capitule. » J'ai déjà vu César, servant tous ses projets. Obéir à sa voix comme un de ses sujets. Épris d'un fol amour, malgré sa vie infâme, 11 voulait l'épouser... Épouser cette femme, Cette sœur sans pitié, cette épouse sans foi, Qui pour régner toujours et pour régner en loi, Fit périr sous nos yeux son mari Ptolémée. C'est elle que César vainqueur a tant aimée... Home eut pitié de lui, Rome se révolta. Proscrivit Cléopàlre, et César la quitta; Mais longtemps malgré tout il lui resta fidèle. \ moine aura le sort de César son modèle... \ ces pièges charmants peut-il se dérober?... Où chancela César, Antoine doit tomber.
Je le sais, ce n'est pas une crainte illusoire. S'il la voit, tout est dit, c'en est fait de sa gloire. Pour dompter ce héros, ce fameux conquérant. Elle fera briller son prestige enivrant. Quand elle aima César, elle était jeune encore. Elle avait la beauté d'une enfant qui s'ignore,
Qui sourit pour sourire e! séduit au hasard,
Maintenant, tout s'unit, et la nature et l'art.
Et la grâce et l'esprit, et la science même,
Pour lui donner l'orgueil de la beauté suprême,..
Cet attrait merveilleux est un pouvoir divin
Contre lequel on veut combattre, mais en vain.
On passe de longs jour le cœur gonflé de rage,
A maudire son nom, à lui jeter l'outrage,
A raconter tout bas ses crimes ténébreux,
A plaindre ses sujets, h conspirer pour eux...
Et puis, quand on la voit si charmante et si bellr>„
On oublie à l'instant le mal qu'on pense d'elle.
Les glaces du mépris fondent sous son regard;
Des mains du factieux s'échappe le poignard.
11 cherche vainement les causes de sa haine.
(le pouvoir invincible à ses pieds vous enchaîne :
(l'est un étrange effet qu'on ne peut définir ;
Où la crainte à l'amour vient vaguement s'unir,
lin plaisir plein d'angoisse, un effroi pleine de charme,
Un danger menaçant qui pourtant vous désarme ;
Sa colère vous plaît, on l'aime, et quelquefois
On s'en laisse accabler pour entendre sa voix.
Elle est reine toujours... mais aussi toujours femme.
Dans cet être si frêle on sent une grande âme,
A travers sa faiblesse on sent la royauté,
On tremble, on est vaincu, mais avec volupté.
Sa pensée est un monde, et sou cœur un abîme.
C'est ainsi quelle va, forte, de crime en crime,
Bravant impunément et le peuple et la cour,
Ne méritant que haine et n'inspirant qu'amour.
YENTIDHJS.
Antoine !... quel polirait!
DIOMÈDE
Ce n'est pas tout, j'oublie Ce «pu doit l'erm ter en flattant sa folie. C'est ce luxe roA.il et sm tout répandu, El ni or précieux si sottement perdu,
\cn: i. scène i
Ce brait, ce mouvement d'une éternelle fête, roui billon de plaisir qui famais ne s'arrête. On ruine l'état, on lui prend tous ses fonds Pour payer des chanteurs, des nains h des bouffons. J'en gémis, c'est pitié !
\ » \ non s.
t i' rapport m'épouvante.
De ces mômes défauts Marc-Antoine se vante.
Il a pour les plaisirs la mémo folle ardeur,
C'est la même faiblesse et la même grandeur,
Ce Boni les mêmes goûts, enfin I»- mêmes vices...
Bien ne peut modérer l'élan de ses caprices...
De même, sans raison il prodigue son or.
Et des peuples conquis épuise le trésor.
Pour nourrir ses bouffons il impose trois ville-.
A table, il distribue à ses flatteurs serviles
Sa vaisselle d'argent... quand Le souper est bon,
Au cuisinier, il fait présent d'une maison.
S'affublant d'un manteau superbe et ridicule,
Et prenant les saints noms de Bacchus et d'Hercule,
11 parcourt le pays sur un char radieux Traîné par des lions comme le char des dieux : Dans les flots de l'orgie il se plonge, il se noie !... Et nous voulons livrer une si belle proie A Cléopâtre !... Non. il faut dès aujourd'hui. Nous unir pour sauver Antoine malgré lui. Car le salut d'Antoine est le salut de Rome : Nos destins balancés dépendent d'un seul homme ; Antoine est notre espoir, lui seul retient encor L'ambition d'Octave en son ardent essor. Lépide est un jouet qu'ils briseront sans peine. Il ne porte avec eux que le poids de la haine... Lépide n'est plus rien, et sou nom sans crédit Serait presque oublié s'il n'était pas maudit. Leur vain triumvirat n'est qu'un adroit mensonge, Dans l'intérêt de ton- tachons qu'il se prolonge. Et ne permettons pas qu'Antoine désarmé,
10 CIJEOPATRE.
Par un perfide amour fatalement charmé,
V son rival cédant sa moitié de l'empire,
L'élève jusqu'au trône où son orgueil aspire.
Dès qu'Antoine s'éclipse Octave est dangereux,
Home peut respirer quand la lutte eslentr'eux;
leurs pouvoirs divises maintiennent l'équilibre,
lit Rome est libre encor, si Rome se croit libre.
Oui, méconnaître un joug qu'on n'a point accepté,
C'est se montrer encor digne de liberté.
Nos vieux républicains veillent toujours dans l'ombre.
Chaque instant, il est vrai, voit s'affaiblir leur nombre;
Mais dans tous ses rameaux l'arbre n'est pas flétri,
L<s plus forts sont tombés, mais tous n'ont point péri;
Plusieurs vivent cachés dans des retraites sûres,
Et le corps de César portait vingt-trois blessures...
Noble ami !... l'aUraient-ils vainement immolé?
Est-ce donc sans profit qu'un tel sang a coulé?
Oh ! que sa mort du moins ne soit pas inutile,
Que f on sang généreux arrose un sol fertile,
Et que son souvenir nous préserve aujourd'hui
De quelque autre tyran moins glorieux que lui !
Tu le vois, ce n'est pas sans raison que je tremble,
Deux danger différents nous menacent ensemble :
Ou la reine soumet à son fier ascendant
Antoine, et l'Orient commande à l'Occident,
Ou le faible guerrier, dans les plaisirs esclave,
S'endort, et le sénat tombe au pouvoir d'Octave.
Ainsi des deux côtés même triste hasard,
Home est à Cléopatre, ou Rome est à César.
Ainsi sur cet amour noire avenir se fonde.
De cet amour dépend le partage du monde.
Sauvons donc, s'il se peut, dans cette extrémité,
Antoine et son honneur, Rome et sa liberté !...
.1 ai mon expérience, aide-moi de la tienne.
Est-il quelque intérêt... violent... qui retienne
Cléopatre en Egypte?... lin ce cas l'on pourrait...
( !onlprometlre un moment ce puissant intérêt.
Eh! ne m'as tti pas dit que le peuple conspire,
Il II I. SCÈNE I. il
Qu'il l'accuse toul bas, qu'il maudit son cm pire .' ^'il s'armait toul h coup... il lui fendrai! rester...
Non, quelque^ mécontents veulent se révolter; Mais les Egyptiens sontuo troupeau docile, II- l'aiment malgré tout, et son règne est facile. Les crimes les plu- grands ne les révoltent point; 1 1> no sont ombrageux jamais que sur un point : Qu'on respecte leurs dieux, c'est tout ci; qu'ils demandent; Ils adorent le mal quand leurs dieux le commandent : (»n peut les décimer, les accabler d'impôts nuis crainte de les voir sortir de leur repos... Mais qu'on vienne à tuer dans la forêt sacrée Une autruche, un ibis... la guerre psi déclarée! <iallu< faillit périr pour un chat qu'un lîomain A tué par mégarde un jour sur son chemin. La révolte éclata... ce peuple si tranquille \ oulul dans sa fureur incendier la ville; Il fallut que Gallus au port se retranchât, El deux mille Romains périrent... pour un chat... Non, la reine respecte et les dieux et les prêtres Qui gouvernent ici le peuple et sont ses maîtres... (rois-moi, nous ne saurions l'atteindre en son pouvoir; , Comme reine, du moins, elle fait son devoir, El son sceptre est tenu d'une main ferme et sûre.
Cependant chaque roi porte au cœur sa blessure.
N"as-tu jamais sonde ce mystère profond? Quel mot, quel souvenir l'agile et la confond? Toi qui sais le secret de sa vie insensée. N'as-tu pas découvert sa plus laide pensée?